Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 2 sur 3 · partie 4/4

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Il vint dans ce temps-là un des…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Le roi arriva deux jours après à Berlin. Il se rendit d’abord chez la reine. La rage et la colère étoient peintes dans ses yeux, je n’y étois point. La reine, contrefaisant toujours la malade, étoit au lit. La fureur et l’emportement du roi furent extrêmes, il lui dit toutes les invectives et les injures qui lui tombèrent dans l’esprit. Elle laissa passer ce premier mouvement et voulut l’attendrir, en lui disant les choses les plus tendres et les plus touchantes. Tout cela ne l’appaisa point: choisissez, lui dit-il, entre les deux partis, que je vous ai fait proposer; si vous voulez pourtant me faire plaisir, vous vous déterminerez pour le duc. «Le ciel m’en préserve, s’écria la reine.» Eh bien, continuat-il, il m’importe peu de votre consentement, je m’en vais aller chez la Margrave Philippe (cette princesse étoit mère du Margrave de Schwed) pour régler le mariage de votre indigne fille et faire avec elle les arrangemens pour les noces.

 

Il sortit tout de suite de la chambre et se rendit chez la Margrave.

Après les premiers complimens il lui apprit le sujet de sa visite, et lui ordonna d’assurer le prince, son fils, de sa part, que malgré toutes les oppositions de la reine, il le rendroit maître de ma personne. Il chargea aussi cette princesse de l’appareil des noces, qui devoient se faire dans huit jours. La Margrave avoit senti une joie infinie au commencement du discours du roi, mais la fin la fit changer de sentiment. «Je reconnois comme je le dois la grâce que votre Majesté fait à mon fils, de le choisir pour son gendre; je sens tout le prix du bonheur, qu’Elle lui destine, et les avantages qui en résulteroient pour lui et pour moi. Ce fils m’est plus cher que ma vie, et il n’y à rien que je ne fasse pour le rendre heureux, mais Sire, je serois au désespoir que ce fût contre le gré de la reine et de la princesse. Je ne puis donner mon consentement à ce mariage, qui rendroit cette dernière malheureuse, par l’antipathie qu’elle marque avoir pour lui, et si mon fils étoit assez lâche, pour vouloir l’épouser contre sa volonté, je serois la première à blâmer sa conduite, et ne le regarderois plus que comme un malhonnête homme.» Aimez-vous donc mieux, répliqua le roi, qu’elle épouse le duc de Weissenfeld? «Quelle épouse qui elle voudra, pourvu que ni mon fils ni moi ne soyons les instrumens de son malheur.»

 

Le roi ne pouvant réduire la fermeté de cette princesse, se retira. Je fus informée le soir même de toutes ces circonstances par un billet que la Margrave me fit tenir secrètement, me priant, d’en informer la reine.

J’étois remplie d’admiration et de reconnoissance d’un procédé si généreux. Je lui exprimai ces sentimens dans la réponse que je fis à son billet, et je n’oublierai jamais les obligations que je lui ai.

Cependant les agitations continuelles de mon esprit rejaillissoient sur mon corps, je maigrissois à vue d’oeil. L’on a vu ci-devant, que j’étois fort replète, j’étois si fort diminuée, que ma taille n’avoit qu’une demi-aune de contour. Je n’avois point encore paru devant le roi, la reine ne voulant pas m’exposer à être traitée comme mon frère. Celui-ci étoit dans un désespoir inconcevable. Ses peines m’étoient plus sensibles que les miennes, et je me serois sacrifiée volontiers pour l’en délivrer. J’allois toutes les après-midis chez la reine aux heures que le roi étoit occupé ailleurs. Elle avoit fait pratiquer un labyrinthe dans sa chambre, qui ne consistoit qu’en paravents, rangés de manière que je pouvois éviter le roi, en cas qu’il entrât fortuitement, sans en être apperçue. La méchante Ramen, qui ne dormoit non plus que le diable, voulut se donner la comédie à mes dépens, et dérangea cet asyle sans que j’y prisse garde. Le roi vint nous surprendre; je voulus me sauver, mais je me trouvai malheureusement embarrassée parmi ces maudits paravents, dont plusieurs se renversèrent, ce qui m’empêcha de sortir.

Ce prince, m’ayant vue, étoit à mes trousses et tâchoit de me saisir, pour me battre. Ne pouvant plus l’éviter, je me jetai derrière ma gouvernante. Le roi la poussa tant et tant, qu’elle se vit obligée de reculer, mais l’ayant recognée contre la cheminée, il fallut s’arrêter; j’étois toujours derrière de Mdme. de Sonsfeld et me trouvai entre le feu et les coups. Il appuya sa tête sur l’épaule de cette dernière, m’accablant d’injures et s’efforçant de m’attraper par la coiffure; j’étois à terre à demi grillée. Cette scène auroit pris une fin tragique, si elle avoit continué, mes habits commençoient déjà à brûler.

Le roi fatigué de crier et de se démener, y mit fin et s’en alla. Mdme.

de Sonsfeld, quoique effrayée montra sa fermeté dans cette occasion, elle resta tout le temps plantée devant moi, comme un piquet, regardant fixement ce prince. Le roi fut plus furieux le jour suivant qu’il ne l’avoit encore été. La pauvre reine fut traitée de Turc à More; il la menaça de nous rouer de coups, mon frère et moi, en sa présence, et de m’envoyer incessamment à Spandau. Elle avoit encore différé de lui parler du prince de Bareith, dans l’espérance de pouvoir l’appaiser.

Mais voyant que la colère de ce prince étoit à son plus haut période, elle ne balança plus à suivre les avis du Maréchal de Borck. «Soyons raisonnables tous deux, lui dit-elle, je consens que vous rompiez le mariage de ma fille avec le prince de Galles, puisque vous dites, que votre tranquillité en dépend, mais en revanche ne me parlez plus des partis odieux que vous voulez lui donner. Cherchez-lui un établissement convenable et un époux avec lequel elle puisse vivre heureuse; bien loin de m’opposer alors à vos volontés, je serai la première à y travailler.»

Le roi se radoucit d’abord, et après avoir rêvé quelque temps, votre expédient n’est pas mauvais, lui répondit-il, mais je ne connois point de partis mieux assortis pour ma fille que ceux que je vous ai nommés, si vous pouvez m’en proposer d’autres j’en serai d’accord. La reine lui nomma le prince héréditaire de Bareith. «J’en suis content, dit le roi, mais il n’y a qu’une petite difficulté, dont je veux bien vous avertir, c’est que je ne lui donnerai ni dot ni trousseau, et que je n’assisterai point à ses noces, puisqu’elle préférera vos volontés aux miennes. Si elle s’étoit mariée selon mon gré, je l’aurois avantagée plus que mes autres enfans, c’est à elle de voir à qui elle voudra obéir de nous deux.» Vous me réduisez au désespoir, s’écria la reine, je fais tout au monde pour vous satisfaire, et vous n’êtes pas content, vous voulez me donner la mort et me mettre au tombeau. A la bonne heure, ma fille pourra épouser votre cher duc de Weissenfeld, sans que j’y mette obstacle, mais je lui donne ma malédiction, si elle le prend de mon vivant. «Eh bien, Madame, vous serez satisfaite, dit le roi, j’écrirai demain au Margrave de Bareith, touchant cette affaire, et vous ferai voir la lettre. Vous pouvez en parler à votre indigne fille; je lui laisse le temps de se déterminer jusqu’à demain sur le parti qu’elle voudra prendre.» Dès que le roi fut retiré, la reine m’envoya chercher.

Elle m’embrassa avec des transports de joie, auxquels je ne comprenois rien. Tout va à souhait, me dit-elle, ma chère fille, je triomphe de mes ennemis, il n’est plus question, du gros Adolphe, ni du Margrave de Schwed, vous aurez le prince de Bareith, et c’est de ma main que vous le recevrez. En même temps elle me fit un récit de toute la conversation qu’elle venoit d’avoir avec le roi. La conclusion ne m’en fut guère agréable, je demeurai toute interdite, ne sachant que lui répondre. «Eh bien, n’êtes-vous pas bien satisfaite des soins que j’ai pris pour vous?» Je lui répondis, que je reconnoissois comme je le devois toutes les grâces qu’elle avoit pour moi, mais que je la suppliois de me donner du temps, pour penser à ce que j’avois à faire. «Comment, reprit-elle, du temps? J’ai cru que la chose se décidoit d’elle-même, et que vous vous rangeriez à ma volonté?» Je ne balancerois pas à le faire, si le roi n’y mettoit des obstacles insurmontables. Votre Majesté ne peut prétendre de moi, que je sois mariée sans l’aveu du roi et sans les formalités requises. Quelle idée cela donneroit-il au public, et que pourroit-on penser de moi, si je sortois de la maison, paternelle d’une façon aussi indigne que le roi le prétend. Je ne puis faire autre chose dans les circonstances où je me trouve, que de répondre au roi, que je suis prête à épouser un des trois princes en question, pourvu que votre Majesté et lui s’accordent sur le choix. Mais je ne me déterminerai point avant que les sentimens de mon père et de ma mère ne soient réunis. «Prenez donc le grand Turc ou le grand Mogol, me dit la reine, et suivez votre caprice, je ne me serois pas attirée tant de chagrins, si je vous avois mieux connue. Suivez les ordres du roi, cela dépend de vous, je ne me mettrai plus en peine de ce qui vous regarde, et épargnez-moi, je vous prie, le chagrin de votre odieuse présence, car je ne saurais plus la supporter.» Je voulus répliquer, mais elle m’imposa silence et m’ordonna de me retirer. Je sortis toute en larmes. Mdme. de Sonsfeld fut appelée ensuite. La reine lui fit des plaintes très-aigres contre moi, et lui ordonna de me persuader à lui obéir. Je veux absolument, lui dit-elle, qu’elle épouse le prince de Bareith; ce mariage me fait tout autant de plaisir que celui d’Angleterre, je ne veux pas en avoir le démenti, et ma fille peut compter que je ne lui pardonnerai jamais si elle fait des difficultés. Mdme. de Sonsfeld lui fit les mêmes représentations que moi et lui répondit hardiment, qu’elle ne se permettroit point de me conseiller là-dessus; ce qui fâcha beaucoup la reine. Mon frère qui avoit été présent à toute cette conversation, vint me joindre et voulut me persuader d’obéir à la reine.

Sa patience étoit poussée à bout, le roi continuoit toujours à le maltraiter, et les lenteurs de l’Angleterre commençoient à le lasser; je crois même que son parti étoit pris dès lors de s’évader. Malgré les bonnes raisons que je lui donnai pour justifier mes refus, il se mit en colère et me dit des choses très-dures, ce qui acheva de me mettre au désespoir. Tous ceux que je consultois sur ma conduite l’approuvoient, et m’encourageoient à rester ferme, m’assurant, que c’étoit l’unique moyen de me raccommoder avec le roi, qui se laisseroit fléchir et se rendroit plus aisement aux désirs de la reine. Mlle. de Bulow, me voyant toute éplorée et hors de moi-même du procédé de mon frère, tâchoit de me consoler, elle m’assura même avoir un moyen sûr d’appaiser la reine, qu’elle vouloit lui donner le temps de se tranquilliser et laisser passer son premier emportement, et qu’elle me répondoit, que dès qu’elle lui auroit parlé, elle penseroit tout autrement qu’elle ne faisoit. Le lendemain au matin le roi montra à cette princesse la lettre qu’il venoit d’écrire au Margrave de Bareith. Elle étoit conçue en termes très-obligeants. Après l’avoir lue, il répéta à la reine, d’un ton rempli de colère, tout ce qu’il lui avoit dit la veille, c’est-à-dire, qu’il ne vouloit point être présent à mes noces ni me donner de dot. La reine se soumit à tout cela et il sortit en disant, qu’il alloit envoyer la lettre. C’étoit en effet son intention, mais Sekendorff et Grumkow, qui n’y trouvoient pas leur compte, l’en empêchèrent. La reine en fut informée secrètement le soir même par le Maréchal de Borck. Mlle. de Bulow trouva enfin moyen de lui parler. Elle lui dit, que Mr. du Bourguai et Mr. de Kniphausen après une mûre délibération avoient enfin résolu, que vu l’extrémité où se trouvoient les affaires, il falloit tenter un dernier effort en Angleterre, en y dépêchent le chapelain anglois qui m’enseignoit cette langue; que Mr. du Bourguai le chargeroit de lettres très-touchantes sur notre situation pour le ministère; que cet homme, me voyant tous les jours, pourroit leur faire le portrait de ma personne et de mon caractère et les mettre au fait du déplorable état où nous étions réduits. La reine approuva fort cet arrangement. Elle écrivit par cette voie à la reine d’Angleterre, elle lui faisoit des plaintes amères de ses lenteurs et lui reprochoit le peu d’amitié qu’elle lui témoignoit. Le chapelain partit avec ces dépêches, comblé de présens de la reine. Il pleura à chaudes larmes en prenant congé de moi; il me dit, en me saluant à l’angloise, qu’il renieroit toute sa nation, si elle ne faisoit son devoir en cette occasion.

 

Cependant le roi sembloit adouci, il en agissoit assez bien avec la reine, ne faisant plus mention de rien. La condition de mon frère et la mienne n’en étoient pas meilleures, je n’osois me montrer devant lui.

Mon pauvre frère, qui ne pouvoit se dispenser d’être autour de sa personne, essuyoit journellement des coups de poing et de canne. Il étoit dans un désespoir affreux, et je souffrois plus que lui, de le voir traiter ainsi.

 

Cependant le roi résolut d’aller faire un tour à Dresde, pour s’aboucher avec le roi de Pologne. Son départ étoit fixé au 18. de Février. J’avois déjà pris congé de mon frère chez la reine, et m’étant retirée j’étois prête à me mettre au lit, lorsque je vis entrer un jeune homme, habillé fort magnifiquement à la françoise. Je fis un grand cri, ne sachant qui c’étoit, et me cachai derrière un paravent. Mdme. de Sonsfeld, aussi effrayée que moi, sortit d’abord pour savoir qui étoit assez hardi pour oser venir à une heure si indue. Mais je la vis rentrer un moment après avec ce cavalier, qui rioit de bon coeur et que je reconnus pour mon frère. Cet habillement le changeoit si fort, qu’il ne sembloit pas être la même personne. Il étoit de la meilleure humeur du monde. «Je viens encore une fois vous dire adieu, ma chère soeur, me dit-il, et comme je connois l’amitié que vous avez pour moi, je ne veux point vous faire un mystère de mes desseins. Je pars pour ne plus revenir, je ne saurois endurer les avanies qu’on me fait, ma patience est poussée à bout.

L’occasion est favorable pour m’affranchir d’un joug odieux; je m’esquiverai de Dresde et passerai en Angleterre, et je ne doute point que je ne vous tire d’ici, dès que j’y serai arrivé. Ainsi je vous prie de vous tranquilliser, nous nous reverrons bientôt dans des lieux où la joie succédera à nos larmes, et où nous pourrons jouir de l’agrément de nous voir en paix et libres de toute persécution.»

 

Je restai immobile, mais revenant de ma première surprise, je lui fis les représentations les plus fortes sur la démarche qu’il vouloit faire.

Je lui en remontrai l’impossibilité et les suites affreuses qu’elle entraîneroit, et voyant qu’il restoit ferme dans sa résolution, je me jetai à ses pieds que j’arrosai de mes larmes. Mdme. de Sonsfeld, qui étoit présente, joignit ses prières aux miennes. Nous lui fîmes enfin si bien concevoir que son projet étoit chimérique, qu’il me donna sa parole d’honneur de ne le point exécuter.

 

Quelque jours après le départ du roi, la reine tomba dangereusement malade, un accident subit la mit à deux doigts du tombeau. Ses souffrances étoient infinies et malgré sa fermeté, la force des douleurs lui faisoit jeter les hauts cris. Comme son mal ne s’étoit augmenté que par degrés, le roi fut de retour à Potsdam quelques jours avant qu’il fût parvenu à son dernier période. Mdme. de Kamken et le sieur Stahl, premier médecin de ce prince, l’avoient informé de l’état de la reine; on lui fit même savoir, qu’elle étoit en danger de vie et qu’elle couroit risque de subir une opération fort dangereuse pour elle et son enfant, si elle n’amendoit bientôt. La Ramen, appuyée de Sekendorff, démentit ces rapports et fit assurer le roi, que la reine n’étoit point malade, et que toutes les simagrées qu’elle faisoit n’étoient qu’un jeu joué. Je ne quittois point le chevet de cette princesse.

 

L’indifférence que le roi lui témoignoit, augmentoit ses souffrances.

Elles devinrent enfin si violentes, qu’on dépêcha une estafette au roi, pour le supplier de venir, s’il vouloit encore la trouver en vie. Il se rendit donc à Berlin, malgré toutes les peines que Sekendorff se donna pour l’en détourner. Il mena Holtzendorff avec lui, pour être informé au juste si la maladie étoit effective. Mais dès qu’il eut jeté les yeux sur elle, tous ses soupçons se dissipèrent et firent place à la plus amère douleur. Son désespoir augmenta par le rapport de son chirurgien, il fondoit en larmes et disoit à tous ceux qui étoient autour de lui, qu’il ne survivroit pas à la reine, si elle lui étoit enlevée. Les discours touchants qu’elle lui adressa, achevoient de le désespérer. Il lui demanda mille fois pardon, en présence de toutes ses dames, des chagrins, qu’il lui avoit causés, et lui fit assez voir, que son coeur y avoit eu moins de part que les indignes gens qui l’avoient animé contre elle. La reine prit ce temps pour le conjurer d’en agir mieux avec mon frère et avec moi. Raccommodez-vous, lui dit-elle, avec ces deux enfans, et laissez-moi la consolation en mourant de revoir la paix rétablie dans la famille. Il me fit appeler. Je me jetai à ses pieds et lui dis tout ce que je crus le plus propre à l’émouvoir, et à l’attendrir en ma faveur. Mes sanglots me coupoient la parole, et tous ceux qui étoient présens pleuroient à chaudes larmes. Il me releva enfin et m’embrassa, paroissant lui-même touché de mon état. Mon frère vint ensuite. Il lui dit simplement, qu’il lui pardonnoit tout le passé en considération de sa mère; qu’il devoit changer de conduit et se régler désormais selon ses volontés, et qu’en ce cas il pouvoit compter sur son amour paternel.

Cette bonne union rétablie dans la famille réjouit si fort la reine, qu’au bout de trois jours elle fut hors de danger. Le roi, étant hors d’inquiétude pour elle, reprit toute sa haine contre mon frère et moi.

Mais craignant pour la santé de son épouse, qui étoit encore fort chancelante, il nous faisoit bon visage en sa présence et nous maltraitoit dès que nous étions hors de sa chambre.

 

Mon frère commençoit même de recevoir ses caresses accoutumées de coup de canne et de poing. Nous cachions nos souffrances à la reine. Mon frère s’impatientoit de plus en plus, et me disoit tous les jours, qu’il étoit résolu de s’enfuir et qu’il n’en attendoit que l’occasion. Son esprit étoit si aigri, qu’il n’écoutoit plus mes exhortations et s’emportait même souvent contre moi. Un jour, que j’employois tous mes efforts pour l’appaiser, il me dit: vous me prêchez toujours la patience, mais vous ne voulez jamais vous mettre en ma place: je suis le plus malheureux des hommes, environné depuis le matin jusqu’au soir d’espions, qui donnent des interprétations malignes à toutes mes paroles et actions; on me défend les récréations les plus innocentes: je n’ose lire, la musique m’est interdite, et je ne jouis de ces plaisirs qu’à la dérobée et en tremblant. Mais ce qui a achevé de me désespérer est l’aventure qui m’est arrivée en dernier lieu à Potsdam, que je n’ai point voulu dire à la reine pour ne pas l’inquiéter. Comme j’entrai le matin dans la chambre du roi, il me saisit d’abord par les cheveux et me jeta par terre où, après avoir exercé la vigueur de ses bras sur mon pauvre corps, il me traîna, malgré toute ma résistance, à une fenêtre prochaine; il prétendit faire l’office des muets du sérail, car prenant la corde qui attachoit le rideau, il me la passa autour du cou. J’avois eu par bonheur pour moi le temps de me relever, je lui saisis les deux mains et me mis à crier. Un valet de chambre vint aussitôt à mon secours, et m’arracha de ses mains. Je suis journellement exposé aux mêmes dangers, et mes maux sont si désespérés, qu’il n’y a que de violens remèdes qui puissent y mettre fin. Katt est dans mes intérêts, il m’est attaché et me suivra au bout du monde, si je le veux; Keith me joindra aussi. Ce sont ces deux personnages qui faciliteront ma fuite et avec lesquels je dispose tout pour cela. Je n’en parlerai point à la reine, elle ne manqueroit pas de le dire à la Ramen, ce qui me perdroit.

Je vous avertirai secrètement de tout ce qui se passera, et je trouverai le moyen de vous faire rendre sûrement mes lettres. Qu’on juge de ma douleur à ce triste récit! La situation de mon frère étoit si déplorable que je ne pouvois désapprouver ses résolutions, mais j’en prévoyois des suites affreuses. Son plan étoit si mal imaginé, et les personnes qui en étoient informées, si étourdies et si peu propres pour conduire une affaire de cette conséquence, qu’elle ne pouvoit qu’échouer. Je remontrai tout cela à mon frère, mais il étoit si entêté de ses projets, qu’il n’ajouta point de foi à ce que je lui disois, et tout ce que je pus obtenir de lui fut, qu’il en remettroit l’exécution jusqu’à ce que l’on eût reçu les réponses aux lettres qui avoient été envoyées en Angleterre par le chapelain Anglois. La reine se rétablissant cependant peu à peu, le roi retourna à Potsdam. Ces lettres arrivèrent quelques jours après son départ. Le chapelain étoit heureusement débarqué dans sa patrie, où il s’étoit acquitté de ses commissions, et avoit exposé notre situation au ministère anglois. Le portrait avantageux qu’il avoit fait de mon frère et de moi, avoit prévenu toute la nation en notre faveur.

Il avoit même obtenu une audience du prince de Galles, qui lui avoit témoigné tout l’empressement imaginable pour m’épouser, et avoit même fait déclarer au roi, son père, qu’il ne s’uniroit jamais à d’autre qu’à moi. Le ministère avoit fortement appuyé les sollicitations du prince, et toute la nation avoit tant murmuré contre les lenteurs du roi, qu’il s’étoit enfin résolu de nommer le chevalier Hotham son envoyé extraordinaire à Berlin. Ce chevalier devoit partir incessamment pour prendre son poste. Cette nouvelle causa une joie extrême à la reine; elle calma aussi un peu les inquiétudes que me causoit mon frère, auquel je ne manquai pas d’en faire part. Je profitois de ce moment de calme pour faire mes dévotions. Je trouvai le dimanche au sortir de l’église Mr. de Katt, qui m’attendoit au bas de l’escalier du château; il vint me rendre fort imprudemment une lettre de mon frère. La chambre de la Ramen étoit vis-à-vis de l’escalier, sa porte étoit ouverte, et elle étoit assise de façon qu’elle pouvoit voir tout ce qui se passoit. Je viens de Potsdam, me dit Katt, j’y ai passé trois jours incognito pour voir le prince royal, il m’a chargé de cette lettre, avec ordre de la rendre en main propre à V. A. R. Elle est de conséquence, et il vous prie, Madame, de ne la point montrer à la reine. Je pris la lettre sans lui rien répondre et j’enfilai l’escalier comme un éclair, très-fâchée de l’étourderie qui venoit de se commettre. Après avoir épanché ma bile contre Katt avec ma gouvernante, sur l’embarras où il venoit de me jeter, je l’ouvris et j’y trouvai ces mots: «Je suis au désespoir, la tyrannie du roi ne va qu’en augmentant, ma constance est à bout. Vous vous flattez, mais vainement, que l’arrivée du chevalier Hotham mettra fin à nos maux. La reine gâte toutes nos affaires par son aveugle confiance pour la Ramen. Le roi est déjà informé, par le canal de cette femme, des nouvelles qui sont arrivées, et de toutes les mesures que l’on prend, ce qui l’aigrit toujours davantage; je voudrois que cette carogne fût pendue au plus haut gibet, elle est cause de notre malheur. On ne devroit plus faire part à la reine des nouvelles qui arriveront, sa foiblesse est impardonnable pour cette infâme créature. Le roi retournera mardi à Berlin; c’est encore un mystère. Adieu ma chère soeur, je suis tout à vous.»

 

Je ne doutai point que la reine ne fût déjà informée par la Ramen, que j’avois reçu des lettres. Je ne pouvois la lui montrer, et ne savois quel prétexte prendre pour l’éviter. Je donnai enfin le mot à la Mermann, et lui ordonnai de ne point m’envoyer cette lettre, quand même je lui enverrois trente messagers pour la chercher; qu’elle devoit dire, après avoir fait semblant de la bien chercher, qu’il falloit que je l’eusse brûlée par mégarde avec quelqu’autre papier, que j’avois jetée au feu. Pour lui épargner un mensonge, j’en fis un sacrifice à Vulcain.

Heureusement la Ramen n’en fit point mention, ce qui me tira de peine.

On verra par la suite combien cette étourderie de Katt me causa de chagrins.

 

Cependant Mr. Hotham arriva le deux de Mai à Berlin. L’extrême foiblesse de la reine l’empêchoit encore de quitter le lit. Mr. Hotham ne voulut jamais lui faire part des commissions dont il étoit chargé, quelqu’instance qu’elle lui fit faire pour les savoir. Il demanda d’abord audience au roi. Ce prince lui donna rendez-vous à Charlottenbourg. La reine, curieuse de savoir ce qui s’y passeroit, y envoya quelques-uns de ses domestiques travestis, pour tâcher de découvrir quel train prenoient les affaires. Mr. Hotham après avoir témoigné au roi les sentimens d’amitié que le roi d’Angleterre lui continuoit toujours, lui dit, qu’il étoit chargé de me demander en mariage pour le prince de Galles, et que pour resserrer d’autant mieux l’union des deux maisons, il ne doutoit point que le roi ne consentît à celui de mon frère avec la princesse Amélie, que cependant le roi son maître seroit content que mon mariage se fît le premier, et qu’il dépendroit de celui de Prusse de fixer celui de mon frère, quand il le voudroit.

 

Cette ouverture causa beaucoup de joie au roi. Il y répondit de la manière du monde la plus obligeante. Le dîner mit fin à cette conversation. On remarqua d’abord un air de contentement répandu sur le visage du roi. Le repas se passa dans la joie, Bacchus y présida comme de coutume. Le roi, dans l’excès de sa bonne humeur, prit un grand verre et porta tout haut à Mr. Hotham la santé de son gendre, le prince de Galles et la mienne. Ce peu de mots firent un effet bien différent sur les conviés, Grumkow et Sekendorff en furent étourdis, pendant que les clients de la reine et les autres envoyés en triomphoient. Ils tinrent cependant une conduite égale; tous se levèrent de table pour le féliciter; ce prince étoit si rempli de joie, qu’il en versoit des larmes. Après le repas, Mr. Hotham s’approchant du roi le supplia, de ne point divulguer les propositions qu’il lui avoit faites par rapport à mon mariage, avant qu’il ne lui eût accordé une seconde audience. Le roi fut un peu surpris du secret qu’on lui imposoit, on remarqua même quelques signes de chagrin sur son visage. Sekendorff et Grumkow, accablés de la scène dont ils avoient été témoins, s’en retournèrent à Berlin, bien penauds, voyant tous leurs projets ruinés. Cependant les domestiques de la reine vinrent lui annoncer ces nouvelles.

 

J’étois tranquillement dans ma chambre occupée à mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine, suivies d’une cohue des domestiques, m’interrompirent, et mettant un genou en terre me crièrent aux oreilles, qu’ils venoient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces gens étoient devenus fous, ils ne cessoient de m’étourdir, leur satisfaction étant si grande, qu’ils ne savoient ce qu’ils faisoient.

Ils parloient tous à la fois, pleuroient, rioient, sautoient, m’embrassoient. Enfin, lorsque cette comédie eut duré quelque temps, ils me racontèrent ce que je viens d’écrire. J’en fus si peu émue, que je leur dis, en continuant toujours mon ouvrage: n’est ce que cela? ce qui les surprit beaucoup. Quelque temps après mes soeurs et plusieurs dames vinrent aussi me féliciter, j’étois fort aimée et je fus plus charmée des preuves que chacun m’en donna en cette occasion que de ce qui y donnoit lieu. Je me rendis le soir chez la reine, on peut aisément se représenter sa joie. Elle m’appela d’abord sa chère princesse de Galles, et tîtra Mdme. de Sonsfeld de Milady. Cette dernière prit la liberté de l’avertir, qu’elle feroit mieux de dissimuler, que le roi, ne lui ayant donné aucun avis de toute cette affaire, pourroit être piqué qu’elle fit tant d’éclat et que la moindre bagatelle pouvoit ruiner encore toutes ces espérances. La comtesse de Fink s’étant jointe à elle, la reine, quoiqu’à regret, leur promit de se modérer.

 

Le roi arriva deux jours après. Il ne fit aucune mention de ce qui s’étoit passé, ce qui nous donna très-mauvaise opinion de toute la négociation de Mr. Hotham. Il fit part à la reine des engagemens qu’il avoit pris avec le duc de Bronswic-Bevern, qui avoit demandé la seconde de mes soeurs en mariage pour son fils aîné. Il attendoit ces deux princes le lendemain. Sekendorff étoit l’entremetteur de ce mariage, il portoit ses vues plus loin, et ne faisoit qu’ébaucher par cette alliance le grand plan qu’il méditoit. Le duc, beau-frère de l’Impératrice, n’étoit alors que prince apanagé, son beau-père, le duc de Blankenbourg, étant l’héritier présomptif du duché de Bronswic. Je ne m’étendrai point à faire son portrait, il me suffira de dire, que ce prince étoit aimé et considéré de tous les honnêtes gens; son fils marche sur ses traces. La reine étant près d’accoucher, les promesses de ma soeur se firent sans cérémonie. Le comte Sekendorff fut le seul des ministres étrangers qui y fût invité.

 

Mr. Hotham cependant avoit presque tous les jours des conférences secrètes avec le roi. La conclusion du double mariage ne s’accrochoit qu’à une condition que le roi d’Angleterre exigeoit de celui de Prusse, qui étoit, de lui sacrifier Grumkow. Le ministre anglois lui représenta, que cet homme, entièrement dans les intérêts de la cour de Vienne, étoit seul cause des brouilleries entre les deux maisons, qu’il trahissoit les secrets de l’état et que de concert avec un nommé Reichenbach, résident du roi d’Angleterre, il y faisoit les plus infâmes intrigues. Le chevalier ajouta, qu’on avoit intercepté de ses lettres à ce même Reichenbach, et qu’il étoit prêt à prouver ce qu’il venoit d’avancer, en les montrant au roi. Il continuoit toujours de presser le prince sur la conclusion du double mariage, l’assurant, que le roi son maître seroit satisfait, des fiançailles de mon frère et laisseroit entièrement la liberté au roi de fixer le temps de ses noces. Il fit plus, en offrant au roi de donner cent 1000 liv. sterl. de dot à la princesse d’Angleterre, il n’en exigea aucune pour moi. Le prince fut ébranlé par tant d’offres avantageuses; il lui répondit, qu’il ne balanceroit point à abandonner Grumkow, si on le pouvoit convaincre par ses écritures des détestables menées dont on l’accusoit, qu’il acceptoit avec plaisir l’alliance du prince de Galles, et qu’il penseroit aux propositions qu’il venoit de lui faire pour le mariage de mon frère. Quelques jours après il déclara à Mr. Hotham, qu’il consentoit aussi à ce dernier article, à condition néanmoins que mon frère seroit nommé Statthaltre de l’électorat d’Hannovre et y seroit entretenu aux dépens du roi d’Angleterre jusqu’à ce qu’il devînt par sa mort héritier du royaume de Prusse. Ce ministre lui répondit, qu’il en écriroit à sa cour; mais qu’il n’osoit le flatter d’obtenir cette prétention.

 

Il recevoit toutes les postes des lettres du prince de Galles; j’en vis plusieurs qu’il avoit envoyées à la reine. Je vous conjure, mon cher Hotham, lui disoit-il, faites bientôt une fin de mon mariage; je suis amoureux comme un fou, et mon impatience est sans égale. Je trouvai ces sentimens bien romanesques, il ne m’avoit jamais vue, et ne me connoissoit que de réputation, aussi n’en fis je que rire.

 

La reine accoucha le 23. d’un prince qui fut nommé Auguste Ferdinand, et eut la famille de Bronswic pour parrains et marraines.

 

Il sembloit cependant que les insinuations du chevalier Hotham eussent fait impression sur le roi. Il ne parloit quasi plus à Grumkow et affectoit d’en dire du mal devant des gens qu’il connoissoit pour être de ses amis.

 

Ce prince partit le 30. pour aller au camp de Mulberg, où le roi de Pologne l’avoit invité. Toute l’armée saxonne étoit rassemblée dans cet endroit, elle y fit les évolutions et les manoeuvres décrites par le fameux chevalier Follard. Les uniformes, les livrées et les équipages étoient d’une magnificence achevée; les tables au nombre de 100

somptueusement servies, et l’on trouva que ce camp surpassoit de beaucoup celui de drap-d’or sous Louis XIV.

 

Mon frère vint prendre congé de moi le soir avant son départ, il étoit encore habillé à la françoise, ce qui me parut de mauvais augure; je ne me trompai pas. Je viens vous dire adieu, me dit-il, non sans une peine extrême, ne comptant pas vous revoir de longtemps. Je n’ai que différé le dessein que j’avois de me mettre à l’abri de la colère du roi; je ne l’ai jamais perdu de vue. Vos instances m’ont empêché la dernière fois que je partis pour Dresde d’exécuter mon projet, mais je ne dois plus temporiser, mon sort empire de jour en jour, et si je perds cette occasion, je n’en trouverai peut-être de longtemps d’aussi favorable.

Rendez-vous donc à mes désirs, et ne vous opposez plus à ma résolution, puisque vous y perdriez vos peines. Nous restâmes stupéfiées, Mdme. de Sonsfeld et moi. Je ne voulus pas d’abord lui rompre en visière et lui demandai, de quelle façon il vouloit conduire son évasion. Je trouvai son plan si chimérique que je l’en fis convenir. Ma gouvernante lui allégua de son côté, qu’il ruinoit entièrement par cette démarche les bonnes intentions du roi d’Angleterre; qu’avant que de rien entreprendre il falloit attendre la fin de la négociation du chevalier Hotham; que si elle se rompoit, il auroit toujours la liberté d’en venir au dernières extrémités, et que si au contraire elle réussissoit, son sort ne pouvoit qu’en devenir meilleur. Toutes ces bonnes raisons le déterminèrent enfin à m’engager sa parole d’honneur de ne rien tenter. Nous nous séparâmes très-contents l’un de l’autre.

 

Dès que le roi fut à Mulberg, on s’appliqua à rompre toutes les mesures de Mr. Hotham. Il avoit fait informer la reine par Mlle. de Bulow de tout ce qui s’étoit passé dans les conférences qu’il avoit eues avec le roi. Cette princesse eut la faiblesse de le redire à la Ramen, et celle-ci ne manqua pas d’en avertir Grumkow, qui sut profiter de ces éclaircissemens. Il fit insinuer par ces créatures au roi, que toutes les avances d’Angleterre n’étoient qu’un jeu joué, pour éloigner de lui tous ceux qui lui étoient fidèles; que cette cour ne tendoit qu’à mettre mon frère sur le trône, et à s’emparer du gouvernement par le moyen de la princesse d’Angleterre qu’il devoit épouser; que craignant la vigilance des véritables serviteurs du roi, elle tâcheroit de les éloigner peu à peu pour ôter tout obstacle à ses desseins; que pour y parvenir on accorderoit tout ce que le roi avoit demandé; que ce prince ne pouvoit détourner ce grand coup qu’en refusant constamment de donner les mains au mariage de mon frère, et en faisant naître des difficultés capables de rompre cette négociation, sans se brouiller totalement. Ces mêmes choses furent dites au roi par tant de gens différens, qui n’y sembloient être intéressés que par attachement pour lui, qu’elles lui firent enfin impression. On lui conseilla néanmoins de dissimuler encore et d’attendre les réponses d’Angleterre avant que de lever le masque.

Ces détestables avis le rendirent furieux contre mon frère. Son esprit soupçonneux et méfiant ne lui permettant pas d’approfondir la vérité, il se ressouvenoit des rudes attaques qu’on avoit déjà faites à Grumkow, et dont ce dernier s’étoit toujours tiré aux dépens de ses accusateurs; ces pensées le confirmèrent dans le sentiment qu’il avait de l’innocence de ce favori.

 

Il retourna à Berlin dans ces dispositions. Les caresses de la reine, qu’il chérissoit dans le fond au suprême degré, jointes à un certain tendre qu’il conservoit pour sa famille, l’inquiétoient à un point que ne pouvant plus se taire, il ouvrit son coeur à Mr. de Leuvener, ministre de Danemarc, très-honnête homme, qui avoit infiniment d’esprit et qu’il estimoit beaucoup. Mr. de Leuvener, qui étoit au fait des manigances de Grumkow et de Sekendorff, prit non seulement le parti du chevalier Hotham, mais informa encore le roi de plusieurs particularités, capables de lever ses doutes. Il démontra si bien ce qu’il avoit avancé, que ce prince, convaincu par son discours, lui promit d’éloigner son favori dès que mon mariage seroit rendu public, un reste de soupçon l’empêchant de faire ce sacrifice avant qu’on lui eût accordé ce qu’il exigeoit sur ce point. Le chevalier Hotham, instruit par Mr. de Leuvener de cette conversation, n’en fut point satisfait. Il lui montra ses instructions et lui dit, que le roi, son maître, ne signeroit aucun des articles stipulés avant qu’il ne reçût la satisfaction qu’il demandoit. On eut beau lui représenter d’en écrire à sa cour, pour obtenir qu’on se relachât sur cet article, il n’en voulut rien faire, persuadé que l’honneur de sa nation y étoit intéressé.

 

Le roi étant retourné à Potsdam, la reine tint appartement à Mon-bijou.

Mr. Hotham n’y vint point par politique. Grumkow y joua un triste personnage, il étoit pâle comme la mort et sembloit un excommunié, n’osant quasi lever les yeux de terre. Il s’étoit retiré dans un petit coin de la salle, où ni la reine ni personne ne lui parloient. Les reflexions que je fis, le voyant ainsi humilié, sur la vicissitude de toutes les choses humaines, m’inspirèrent de la compassion pour son malheur. Je ne voulus point y insulter, je lui adressai la parole et lui fis les mêmes politesses qu’à l’ordinaire. Mr. de Leuvener m’en fit des reproches, ajoutant, que l’envoyé d’Angleterre seroit très-piqué, s’il apprenoit que j’en avois agi ainsi avec l’ennemi mortel de son roi et de sa cour. Je n’ai rien à démêler jusqu’à présent, lui répondis-je, avec le chevalier Hotham ni avec sa cour, et n’ai pas besoin de régler ma conduite selon ses idées. J’ai pitié de tous les malheureux. Grumkow m’a donné de violens chagrins, mais j’ai le coeur trop bon pour lui témoigner le moindre ressentiment dans un temps où je le vois accablé et prêt à succomber. D’ailleurs Mr. je trouve que c’est une mauvaise politique que de mépriser son ennemi, lorsqu’on croit qu’on n’en a rien à craindre; il pourroit bien encore se tirer de ce mauvais pas et redevenir plus redoutable que jamais; pour ma part je ne lui souhaite d’autre punition que celle, de n’être plus en état de faire du mal.

Leuvener m’a dit depuis, qu’il s’étoit bien souvent ressouvenu de cette conversation, dans laquelle je n’avois que trop bien prévu ce qui arriva peu à près.

 

Le roi revint à Berlin. Je retrouvai mon frère plus désespéré que jamais. Le colonel de Rocho qui ne le quittoit guère, fit avertir la reine, qu’il méditoit de s’enfuir, qu’il en parloit souvent dans l’excès de ses emportemens et qu’il prenoit certaines mesures qui lui faisoient tout craindre; il la fit cependant assurer, qu’il épieroit si bien les démarches de mon frère, qu’il romproit tous les projets qu’il pourroit faire. Ce procédé de Mr. de Rocho étoit très-louable, mais son petit génie lui fit commettre des fautes très-grossières. Il se trouvoit dans un cas fort épineux; en s’opposant aux volontés de mon frère il s’attiroit sa haine, et en le laissant s’enfuir, il encouroit la disgrâce du roi et risquoit peut-être sa tête. Ces réflexions l’intimidèrent si fort, qu’il en alla faire ses plaintes de maison en maison par toute la ville de Berlin, et que son secret devint bientôt celui de la fable. On peut bien juger que la clique autrichienne ne l’ignora pas. La reine au désespoir de ce que Rocho venoit de lui apprendre, m’en parla sachant que je connoissois parfaitement l’humeur de mon frère. Elle me demanda conseil sur ce qu’elle avoit à faire. Je n’osai lui dire sincèrement l’état des choses, craignant sa foiblesse pour la Ramen, qui auroit pu perdre mon frère. Je lui avouois, qu’il tomboit dans une mélancolie affreuse, qu’il avoit des momens de rage, qui m’avoient souvent effrayée, qu’il lui cachoit l’horreur de sa situation, ne voulant point l’inquiéter, mais que je ne croyois point qu’il seroit capable d’en venir aux extrémités qu’elle appréhendoit. Je lui fis concevoir, qu’on disoit des choses dans l’excès du désespoir, qu’on n’exécutoit point quand on rentroit dans son sang froid, et tâchai de faire mon possible pour lui ôter ces idées.

 

Les réponses d’Angleterre arrivèrent dans ces entrefaites. Elles furent telles que le roi pouvoit les désirer, on lui accordoit absolument tout ce qu’il avoit demandé, mais toujours à condition d’éloigner Grumkow avant que de rien conclure. Mr. Hotham avoit reçu des lettres originales interceptées de ce ministre. Il le fit savoir au roi, auquel il demanda une audience secrète. Sekendorff, qui avoit des mouches partout, en fut d’abord informé. Il sut prévenir Mr. Hotham et parla le premier à ce prince. Il commença par lui détailler les soins que l’Empereur s’étoit donnés pour gagner son amitié, lui fit valoir la complaisance qu’il avoit eue de lui accorder la liberté des enrôlemens dans ses états, la garantie qu’il lui avoit donnée des duchés de Juliers et de Bergue, ajoutant, qu’il étoit bien dur pour l’Empereur, de voir que malgré toutes ces avances il l’abandonnoit pour prendre le parti de ses ennemis. Je suis honnête homme, poursuivit-il, votre Majesté m’a reconnu toujours pour tel, je vous suis personnellement attaché et me vois forcé, par l’excès du dévouement que j’ai pour vous, de me mêler dans une affaire bien délicate, mais l’état dans lequel je vous vois me fait frémir; arrive ce qui en pourra, j’aurai la consolation d’avoir fait mon devoir en vous avertissant de ce qui se passe. Le prince royal fait des trames secrètes avec l’Angleterre. Voici des lettres que je viens de recevoir de notre ministre à cette cour, en voici d’autres de l’envoyé de Cassel et de quelques uns de mes amis. La reine d’Angleterre a eu l’imprudence de confier à plusieurs personnes les lettres que le prince royal lui a écrites; elles contiennent des promesses de mariage dans toutes les formes, ce qui s’est fait à l’insu de votre Majesté, outre cela il court un bruit sourd en ville, qu’il a dessein de s’évader; ces circonstances jointes ensemble, me paroissent suspectes. Grumkow a reçu des nouvelles plus détaillées sur ce sujet, qu’il pourra lui faire voir.

Au reste, Sire, si le mariage de la princesse, votre fille, vous tient si fort à coeur, j’ai ordre de ma cour de vous offrir d’y travailler; je ne désespère point d’en venir à bout. Celui du prince royal me paroit trop dangereux pour que vous puissiez y consentir; songez, Sire, combien d’inconveniens il entraîne après lui: vous aurez une belle-fille, vaine et glorieuse, qui remplira votre cour d’intrigues, les revenus de votre royaume ne suffiront point à ses dépenses, et qui sait si enfin elle ne parviendra pas à vous dépouiller de votre autorité. Je m’emporte, Sire, mais pardonnez-moi en faveur de mon zèle, c’est Sekendorff et non le ministre de l’Empereur qui vous parle. L’Angleterre en agit avec vous comme on feroit avec un enfant, elle vous leurre avec un morceau de sucre, et semble dire: je vous le donnerai si vous m’obéissez, et si vous chassez Grumkow. Quelle tache pour la gloire de votre Majesté, si elle donne dans un aussi grossier panneau, et quel compte ses serviteurs fidèles pourront-ils faire sur elle, s’ils se voient sans cesse le jouet des puissances étrangères. Il poussa son hypocrisie jusqu’à pleurer et joua si bien la comédie, que son discours porta coup. Le roi resta rêveur et inquiet, ne lui répondit pas grand’chose et le quitta peu après. Il fut d’une humeur épouvantable le reste du jour. Le lendemain 14. de Juillet de chevalier Hotham eut audience à son tour. Après avoir assuré le roi, que sa cour lui accordoit entièrement tout ce qu’il avoit souhaité, il lui remit des lettres de Grumkow, ajoutant, qu’il ne doutoit point que le roi ne l’abandonnât dès qu’il en auroit fait la lecture; qu’à la vérité l’une étoit en chiffres, mais qu’on avoit trouvé des gens assez habiles pour la déchiffrer. Le roi les prit d’un air furieux, les jeta au nez de Mr. Hotham et leva la jambe comme pour lui donner un coup de pied. Il se ravisa pourtant et sortit de la chambre sans lui rien dire, jetant la porte après lui avec emportement. Le ministre anglois se retira aussi furieux que le roi. Dès qu’il fut chez lui, il fit appeler ceux de Danemarc et de Hollande, auxquels il conta ce qui venoit de se passer. Son génie anglois parut dans cette circonstance, il dit à ces Mrs., que si le roi étoit resté un moment de plus, il lui auroit manqué de respect et se seroit donné satisfaction.

Il les intéressa à sa cause, qui devenoit celle de toutes les têtes couronnées. Son caractère de ministre ayant été violé par cette insulte, il leur déclara, que sa négociation étant finie, il prétendoit partir le jour suivant de grand matin. La reine fut informée de cette fâcheuse aventure par un billet de Mr. Hotham à Mlle. de Bulow; on peut aisément juger de sa douleur. Le roi de son côté en avoit un cuisant repentir. Au désespoir de son emportement, il eut recours au ministres de Danemarc et de Hollande et les pria de faire son racommodement avec celui d’Angleterre, il les chargea de faire des excuses à ce dernier de la faute qu’il venoit de commettre, les assurant, que s’il vouloit rester, il tâcheroit de la lui faire oublier en ne lui donnant que des sujets de satisfaction. Tout le jour se passa en allées et venues, sans pouvoir rien obtenir de Mr. Hotham, qui resta inébranlable sur son départ. La mauvaise humeur du roi retomba sur la reine. Il lui dit d’un ton moqueur, que toute la négociation étant rompue, il avoit résolu de me faire Coadjutrice à Herford. Pour cet effet il écrivit sur-le-champ à la Margrave Philippe, abbesse de cette abbaye, pour la prier d’y consentir; on peut bien croire qu’elle ne fit aucune difficulté à s’y prêter. Je crois que ce fut une feinte de ce prince, pour faire agir la reine auprès de Mr. Hotham. Son inquiétude s’augmentant à mesure que le jour se passoit, il donna enfin commission aux ministres susmentionnés, de lui offrir une réparation en forme en leur présence. Mr. de Leuvener en avertit mon frère et le conjura d’écrire un billet au ministre anglois, pour lui persuader d’accepter cet expédient. Mon frère l’ayant dit à la reine et celle-ci y ayant consenti, lui écrivit ce qui suit.