Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Mr. de Burstel prit son audience de congé et retourna à Berlin fort mal satisfait de ce prince. Malgré toutes les défenses que je lui avois faites, il informa le roi de notre triste situation. Ce prince, qui avoit naturellement le coeur bon, fut touché de son récit et du pitoyable état de ma santé. Voici ce qu’il m’écrivit de main propre sur ce sujet; je le copie mot pour mot.
«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu’on vous chagrine tant. Quoique vous ne me l’écriviez point, je sais fort bien que c’est cela qui vous rend malade. Il faut que vous veniez ici auprès de votre père et de votre mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon logement, pour que vous puissiez accoucher ici. Comptez que je vous témoignerai mon amitié et que j’aurai toute ma vie soin de vous.»
J’en reçus encore plusieurs aussi pressantes que celle-ci. J’étois mourante; mes fréquentes foibles avoient fait place à des suffocations; je devenois toute noire, les yeux me sortoient de la tête et la respiration me manquoit si fort, que j’étois toujours sur le point d’étouffer, tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation. Tout le monde opinoit à la saignée, mais ces Mrs. ne le voulurent pas. Jamais, disoient-ils, on n’a saigné une femme enceinte deux fois et surtout au pied. Ils ajoutoient que ces abus qui s’étoient introduits en France, étoient diamétralement opposés aux règles de leur art. Quoi que je puisse leur dire, ils ne voulurent point en avoir le démenti, de crainte de commettre un crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes infirmités, être encore assez forte pour soutenir le voyage de Berlin.
Je vivois dans un esclavage affreux. Je n’osois sortir ni faire la moindre chose sans permission; lorsque je parlois deux fois de suite à quelqu’un, je le rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval, on disoit qu’il ruinoit les chevaux; lorsqu’il alloit à la chasse, on l’accusoit de détruire le gibier; s’il restoit en chambre, il y faisoit des intrigues; de quelque façon qu’il se conduisît, tout étoit crime et les querelles et mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc d’aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie. Je priai le roi d’en écrire au Margrave; il le fit en termes très-obligeants. Le Margrave fut charmé de trouver ce prétexte de nous éloigner. Le prince ni moi n’étions point en état de payer le voyage, il fallut donc en parler à son père. Il n’eut garde de faire des difficultés et m’envoya le lendemain 1000 florins. La somme étoit si modique, qu’elle suffisoit à peine pour faire la moitié du chemin; je trouvai le reste dans la bourse de mes dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à la fin de Juin, je devois accoucher au mois d’Août.
Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage et en attribuoit la cause aux mauvaises façons du Margrave. Ces plaintes lui furent rapportées; jaloux de sa renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il choisit Mr. Dobenek, comme l’homme le plus éloquent de sa cour, pour me persuader de rester à Bareith. Sa rhétorique théâtrale ne me toucha point. Je lui répondis fort obligeamment sans lui rien accorder, m’excusant sur l’empressement que j’avois, de revoir ma famille, et sur la parole que j’avois donnée au roi, d’être en peu de jours à Berlin.
Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron. Le Margrave nous y reçut fort amicalement. J’y trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de Cassel, que je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur lequel il avoit quelque ascendant, de ne pas souffrir que je passasse outre. Le premier médecin du Margrave d’Anspac qu’on avoit consulté sur mon état, se joignit à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire mon cercueil après moi, puisque je n’endurerois pas deux postes sans courir risque de la vie. Il tint le même propos au prince héréditaire, qui ne voulut pas entendre parler de mon voyage non plus que son père. Je me vis donc obligée céder aux bonnes raisons et aux instances qu’ils me firent. Pour comble d’infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette maison de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses.
L’abbesse étant devenue protestante, on l’avoit sécularisé ainsi que ses nonnains; après leur mort il étoit retombé à la maison. La situation en est assez belle et le château fort logeable; pour toute promenade il n’y a qu’un mail, qui égale en beauté et en longueur celui d’Utrecht; le Margrave y avoit établi une fauconnerie, on pouvoit voir le vol aux fenêtres du château. Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce prince s’ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne voyoit que des ivrognes, privés du peu de bon sens qui leur restoit encore; nous étions environnés d’espions; tant que le jour duroit, deux méchantes trompettes, accompagnées de cors de chasse détestables, nous écorchoient les oreilles. Ce tintamarre m’empêchoit de lire, ce qui étoit mon unique récréation. J’avois pour lectrice la petite Marwitz, nièce de ma gouvernante. Cet enfant, qui n’avoit que quatorze ans, avoit été élevée par la comtesse de Fink; elle n’avoit ni éducation, ni sentimens, ni manières. Sa tante se donnoit beaucoup de peine pour la morigéner; la grande dissipation lui ôtoit tout le fruit qu’elle s’en promettoit.
Cette fille possédoit un grand fond d’esprit et de mémoire; elle s’attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir de la former. Je raisonnois tous les jours avec elle sur notre lecture tâchois de lui inspirer de sentimens et de lui apprendre à penser juste. J’aurai ample matière de parler d’elle dans la suite de ces mémoires, où elle a beaucoup de part.
Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave avec le prince allèrent à Selb, petite ville sur les confins de Bohême, pour assister à une grande chasse, qu’on y avoit préparée pour eux, et je retournai à l’hermitage.
J’y arrivai fort malade, les insomnies s’etoient jointes à mes autres maux, je ne pouvois plus être couchée sans suffoquer. On fit appeler le médecin; celui-ci ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple dose d’une médecine en elle même assez forte. Je faillis mourir lorsqu’elle commença à opérer; je tombai d’une foiblesse dans l’autre, ce qui fit craindre une fausse-couche. La bonté de mon tempérament et les soins qu’on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette que je reçus du roi, contribua à ma guérison par la joie infinie qu’elle me causa. Il me mandoit, que dans trois jours il comptoit me voir à l’hermitage.
Ce prince venoit de Prague; il s’étoit donné rendez-vous avec l’Empereur dans une petite ville, près de celle-ci, nommée Altrop. On y avoit construit une salle, qui avoit deux issues pour la commodité du cérémonial. L’Empereur, l’Impératrice et le roi dévoient arriver en même temps et entrer chacun par les issues, qui étoient de leur côté, et rester à leur place à table. Malgré toutes les représentations qu’on pût faire au roi, il se rendit le premier à l’endroit assigné et surprit beaucoup l’Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; il lui fit même des complimens peu séans à une tête couronnée. J’ai ouï souvent depuis conter cette entrevue à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa peau de voir combien son maître s’abaissoit.
J’envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave. Il m’en renvoya une autre, pour me prier d’avoir soin de tout ce qui concernoit la réception du roi, et me mandoit, qu’il resteroit à Selb, qui étoit sur la route, pour y recevoir ce prince et l’accompagner à l’hermitage. Il m’avertissoit aussi, que le prince Albert, son frère, lieutenant-général au service de l’Empereur, et le prince de Gotha étoient avec lui. Nous étions fort à l’étroit à l’hermitage quand le Margrave y étoit, on peut juger qu’il fallut bien se presser pour y loger le roi et sa suite. Je laissai Mon-plaisir, qui est une métairie attenante, au Margrave, à son frère et au prince de Gotha, ce dont il fut très-content. J’avois fini de faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu’il arriva un nouvel incident, qui fut cause de tous les chagrins que j’essuyai depuis.
Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui seul étoit resté auprès de moi, reçut la nuit une lettre du grand-Maréchal d’Anspac qui l’avertissoit, que le Margrave et son épouse, avec une suite de plus de cent personnes, comptoient être le soir suivant à l’hermitage. Le pauvre Bindemann, quoique fort honnête homme, n’avoit pas inventé la poudre. Il ne voulut pas me faire réveiller; l’impossibilité qu’il trouva à loger tout ce monde, lui fit répondre, que le Margrave se feroit un plaisir de recevoir celui d’Anspac, mais qu’il se trouvoit très-embarrassé n’y ayant point de place, puisqu’à peine on en avoit trouvé assez pour le roi. J’appris cette nouvelle à mon réveil. J’informai sur-le-champ le Margrave de ce contre-temps; je lui représentai, que la cour d’Anspac seroit fort piquée; si on ne trouvoit moyen de les accommoder à l’hermitage; que j’étois résolue de camper et de lui céder mes chambres, afin que cette cour trouvât place à Mon-plaisir. Ce prince me répondit tout de suite, qu’il ne souffriroit jamais que je sortisse de mon appartement, qu’il me prioit de lui faire accommoder une cellule et qu’il comprenoit très-bien, que si on désobligeoit le Margrave, il en auroit du chagrin tant de sa part que du côté du roi.
J’attendis ma soeur jusqu’à huit heures du soir. Son retardement m’inquiéta; j’envoyai des gens de tous côtés à sa rencontre, craignant qu’il ne lui fût survenu quelqu’accident. Mr. de Bindeman remarquant mon trouble: ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d’un air victorieux, la Margrave ne viendra point, elle a certainement rebroussé chemin.
Comment se peut-il, lui répondis-je, que vous en sachiez des nouvelles?
Ah! Madame, nous ne sommes pas si sots qu’on se l’imagine, j’ai prévu l’embarras où ils alloient vous jeter. Il me conta alors la réponse qu’il avoit faite; il étoit tout fier de cette belle action. J’en compris d’abord la conséquence et ne doutai pas un moment, que cela ne causât une terrible brouillerie entre les deux maisons et ne me privât peut-être de tous les avantages que pouvoit me procurer la visite du roi.
Mr. de Sekendorff, grand-Maréchal d’Anspac, arriva dans ces entrefaites.
J’ai déjà parlé ailleurs de lui; il étoit digne cousin du ministre à Berlin. Il me chanta pouille de la part de son maître et de sa maîtresse, disant, que jamais on n’avoit refusé si désobligeamment de recevoir un prince proche parent; que le Margrave, connoissant le peu d’égard et d’amitié qu’on avoit pour lui, ne se seroit pas avisé de venir nous voir, si le roi ne le lui eût ordonné; qu’il partoit incessamment, pour faire des plaintes à ce prince de notre procédé, et qu’il m’assuroit, que le Margrave avoit juré de ne remettre de sa vie le pied sur le territoire de Bareith. Je m’excusai sur la bévue de Bindeman et le persuadai enfin, que la bêtise de cet homme étoit cause de ce tripotage. Malgré cela il voulut partir. Je tâchai cependant de l’amuser, pour avoir le temps d’avertir le maître de poste de ne lui point donner de chevaux.
Je mandai encore le même soir au Margrave ce qui venoit d’arriver, et dépêchai un exprès à Mr. Gleichen, grand-forêtier, pour lui ordonner de venir. Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son époux. Je leur faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman et les invitai à retourner à l’hermitage. Je passai une très-mauvaise nuit. Je n’avois d’autre soutien que le roi; j’appréhendois son courroux, ne doutant point que ceux d’Anspac ne l’animassent contre moi; je craignois d’être maltraitée, ce qui m’auroit été mille fois plus sensible à Bareith qu’à Berlin, par rapport aux suites. Mr. de Gleichen fut de retour deux heures avant l’arrivée du roi. Le Margrave et ma soeur répondirent très-obligeamment aux lettres que je leur avois écrites; ils furent même charmés de ma façon d’agir, mais ils ne voulurent point venir, quelques instances que Mr. de Gleichen leur fit sur ce sujet.
Le roi me reçu fort gracieusement. Il s’attendrit me trouvant à peine connoissable, tant j’étois maigre et abattue. Je voulus le conduire à son appartement, il ne voulut point le souffrir et me mena au mien, où nous restâmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses que je lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu’elles partoient du coeur.
Je lui contois naturellement le grabuge qu’il y avoit avec le Margrave d’Anspac; je lui montrai les lettres que Gleichen m’avoit remises et le suppliai de nous raccommoder. Il est fâcheux, me dit-il, que Bindeman ait fait cette incartade, et surtout que vous ayez à faire à des gens sans raison. Mon gendre s’imagine être Louis XIV; à son avis vous auriez dû prendre la poste et lui demander pardon; lui et toute sa cour sont des fous. Cependant je suis très-satisfait de votre conduite; je vais parler à Sekendorff et leur faire dire de venir. Que le diable les emporte s’ils me le refusent. Il sortit en disant ces mots et lui ordonna, de leur dépêcher une estafette pour cet effet.
Grumkow et Sekendorff, le ministre, étoient de la suite du roi. Je leur fis beaucoup de politesses. Ils me firent de grands complimens de la part de l’Impératrice et me dirent, qu’elle avoit parlé de moi au roi dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui avoit entendu notre conversation, s’approcha: oui, ma chère fille, me dit-il, vous devez de la reconnoissance à cette princesse des sentimens qu’elle a pour vous; écrivez-lui pour l’en remercier.
Nous nous mîmes à table. Le roi me donna la main et s’assit à la première place qu’il trouva. Il fut de très-bonne humeur; je la dérangeai un peu. J’étois extrêmement foible et j’avois fait de grands efforts pour me contraindre; je me trouvai mal et fus obligée de me retirer. Le roi me suivit; on eut bien de la peine à le rassurer. Je me levai le lendemain de bon matin pour le mener promener. Il trouva cet endroit charmant et surtout mon petit hermitage, que j’avois fait préparer pour la tabagie. Vous avez, me dit-il, toutes les attentions imaginables pour moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres sont rangées comme à Potsdam, j’y ai trouvé mes escabelles, mes tables et mes tonneaux pour me laver; je ne sais comment vous avez fait faire tout cela en si peu de temps.
La violence que je me fis de promener si long-temps me fut fatale. Je pris mes suffocations à dîner d’une force si terrible, qu’on crut que j’allois expirer. Comme je devois accoucher à la fin du mois et que c’étoit le sept, le roi s’imagina que j’étois à mon terme. Il fit chercher au plus vite son premier médecin Stahl, qui ne faisoit que d’arriver de Berlin avec la sage-femme qui devoit m’assister.
Cet homme étoit un très-habile chimiste, auquel on a l’obligation de plusieurs découvertes curieuses, mais il n’étoit pas grand physicien.
Son système étoit singulier; il prétendoit, que lorsque l’âme se trouvoit embarrassée par une trop grande affluence de matière, elle s’en dégageoit en causant, des maladies au corps qui lui étoient profitables; que le maux épidémiques et dangereux ne provenoient que de la foiblesse de cette âme, qui n’avoit pas la force de repousser cette matière, la troubloit dans ses opérations, ce qui souvent entraînoit la mort. En vertu de ce raisonnement il ne se servoit jamais que de deux sortes de remèdes, qu’il appliquoit indifféremment à toutes sortes de maux; c’étoient des poudres tempérantes et des pillules. Il me trouva fort mal et me donna d’abord une prise de ses merveilleuses pillules.
Le roi et Mdme. de Sonsfeld restèrent toute l’après-midi chez moi. Il me questionna beaucoup sur ma situation présente. Je lui contai toutes mes peines, le suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave, puisque s’il en agissoit autrement, il ne feroit que l’aigrir davantage. Je vois bien, ma dit-il, que vous n’avez pas été en état de venir à Berlin, mais il faut absolument que vous y alliez après vos couches, pour lever toute difficulté là dessus. Mon gendre partira le premier, vous le suivrez lorsque vous serez rétablie. Je vous defrayerai vous et votre suite, et tâcherai d’arranger mes affaires de façon que je puisse vous avantager; vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir qu’on vous maltraite. Votre beau-père et mon gendre d’Anspac sont deux fous, qu’on devroit mettre aux petites-maisons. Je ferai en votre faveur des politesses au premier, mais pour le second et votre soeur, je les rangerai à leur devoir et leur laverai la tête comme ils le méritent. Je le conjurai de se désister de cette dernière proposition, lui représentant, qu’il rendroit ma soeur plus malheureuse qu’elle ne l’étoit; qu’il les ramèneroit l’un et l’autre à leur devoir, s’il les prenoit par la douceur; que je le suppliois d’en agir bien avec eux, de crainte qu’ils ne m’accussassent de l’avoir animé, pour me venger du dernier tour qu’ils m’avoient joué. Il entra dans mes raisons et m’accorda encore cette grâce. Ils arrivèrent peu après. Le roi les reçut très-froidement; comme il étoit tard, on se mit à table, où ce prince se plaça entre ma soeur et moi. Après souper chacun se retira.
Le roi rendit visite le lendemain matin à ma soeur. Je ne sais s’il fut mécontent de la réception qu’elle lui fit, ou si quelque autre raison le mit de mauvaise humeur contre elle et son époux, mais je sais bien qu’il ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en mercuriales. Il y eut tabagie le soir, à laquelle nous assistâmes. Il entra dans un grand détail avec le Margrave, mon beau père, sur l’état de son pays. Ce prince qui étoit très-ignorant sur cet article, ne put répondre aux questions qu’il lui fit. Cela fâcha le roi et le porta à lui reprocher son peu d’application aux affaires, d’où provenoit le désordre terrible qui y régnoit. On vous trompe de tous côtés, lui dit-il, et on profite de votre nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous ne faites rien pour les payer. Je vous ai prêté un capital de 260 mille écus, outre la dot de ma fille; au lieu de contenter vos créanciers, vous laissez pourrir cette somme dans vos coffres et perdez les intérêts qu’elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crédit. Il est temps que vous mettiez ordre à tout cela. Tous vos soins seront inutiles, si vous ne faites part de tout à votre fils; c’est lui qui doit vous aider à porter le poids de la régence, et c’est à vous à le mettre au fait des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n’oseront risquer de vous duper comme par le passé, surtout quand ils verront régner une bonne intelligence entre vous: au reste je connois trop, bien mon gendre, pour croire qu’il abusera jamais du crédit que vous lui donnerez. Envoyez-le tous les jours à tous les dicastères, il vous fera un rapport de tout ce qui s’y passera; sa présence, obligera ceux qui y sont à devenir plus laborieux et à faire plus vite les expéditions.
Ce discours me fit beaucoup de peine; j’en compris d’abord les suites.
Le Margrave en fut interdit et y donna une réponse problématique. Le roi lui répliqua, qu’il ne se mêleroit pas de ses affaires, si l’estime qu’il avoit pour lui et l’intérêt de ses enfans ne l’exigeoient.
Voulez-vous, mon cher Margrave, continuat-il, que je vous envoie quelqu’un qui redresse vos finances, et qui vous tire de l’embarras où vous êtes, d’où vous ne sortirez jamais, si vous ne prenez des étrangers, car vos gens se soutiennent les uns les autres comme une chaîne: qui en attaque un, les attaque tous, car ils sont tous d’accord pour vous filouter, et il n’y a qu’un tiers qui puisse approfondir leurs menées. J’ai été dans la même situation que vous, en parvenant à la régence, et me suis très-bien trouvé du conseil que je vous donne.
Le Margrave, quoique piqué du premier raisonnement du roi, trouva tant de justice, en celui-ci, qu’il accepta avec plaisir cette offre. Ce prince lui fit promettre, de nous envoyer à Berlin, après mes couches, lui représentant, qu’il ne lui en coûteroit rien et que cela lui épargneroit beaucoup de dépenses. Le beau-père lui accorda très-volontiers cet article, et ils se séparèrent en apparence très-satisfaits l’un de l’autre. Je pris le soir un tendre congé, de ce cher père, non sans verser beaucoup de larmes. Il partit le jour suivant, 9. du mois d’Août.
La cour d’Anspac s’arrêta encore quelques jours après son départ. La Grumkow fut cause de cette prolongation de séjour; le Margrave, mon beau-frère, étoit devenu amoureux d’elle. Le mauvais ménage, qu’il menoit avec ma soeur, l’avoit abruti. Elle étoit si jalouse, qu’il n’osoit parler à une dame. La Grumkow n’eut pas sujet de devenir fière de sa conquête. Toute autre qu’elle auroit été fort piquée de la façon dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente et telle, qu’on pourroit la faire à une catin. Cette fille étoit drôle comme un coffre; elle avoit hérité de la méchante langue de son oncle, sa satire emportoit la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la coquetterie, de l’orgueil et de mentir effrontément. Je n’avois aucune confiance en elle, connoissant son méchant caractère. Ma soeur fut au désespoir de cet amour naissant. Je fis ce que je pus, pour faire entendre raison à la Grumkow, mais inutilement; elle savoit que j’étois obligée de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit fort peu en peine de moi. La cour d’Anspac me tira d’inquiétude par son départ.
Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps, jeta alors, tout son venin contre son fils et contre moi. Il me députa Mr. de Voit, auquel il ordonna de me dire, qu’il n’étoit point encore mort, et qu’il se flattoit de vivre encore de longues années, pour me faire enrager; qu’il m’assuroit, que tant qu’il seroit en vie, il prétendoit être le maître chez lui et ne souffriroit point que je me donnasse des airs de régente, comme j’avois fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu’on lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave d’Anspac; que c’etoit moi, qui avois instigué le roi à lui tenir les propos désagréables qu’il avoit essuyés; que Mdme. de Sonsfeld, qu’il regardoit comme sa plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu’il étoit las des intrigues continuelles qu’elle faisoit; qu’il avoit fermement résolu de l’envoyer à la forteresse de Plassenbourg pour la convaincre, qu’il ne faisoit pas bon se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir plus de respect, qu’elle n’en avoit pour son maître.
Je l’avoue je fus terriblement fâchée de ce compliment; j’épanchai un peu fortement ma bile contre le Margrave, que ma langue n’épargna pas.
Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier mouvement. Cette dernière s’embarrassoit fort peu de ces menaces: elle n’en fit que rire et me conseilla, de lui écrire fort civilement et de répondre avec douceur à ce procédé extravagant. Il me vint dans l’esprit de charger le prince Albert de cette lettre, et de le prier de faire le raccommodement. J’avois eu le temps de faire connoissance avec lui. Il étoit lieutenant-général au service de l’Empereur, et s’étoit fort distingué dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit laid sans être choquant ses manières étoient polies et sa conversation agréable; il possédoit avec tous ces avantages un bon caractère et beaucoup de bon sens; il avoit une forte amitié pour son neveu et pour moi, et me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé plusieurs fois de mes peines; il connoissoit son frère à fond et me donnoit quelquefois des conseils. Il le condamna fort en cette occasion, surtout après que je lui eus fait voir les lettres qu’il m’avoit écrites de Selb, dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin de tout dans son absence, et que je devois lui faire accommoder une cellule.
Donnez-moi ces lettres, Madame, me dit-il, il faut le convaincre par sa propre écriture; je vous promets que je lui dirai vertement la vérité; tout ceci n’est qu’une mauvaise chicane, il ne sauroit vivre deux jours en repos, sans en faire à quelqu’un; il a été tel dès sa tendre jeunesse, son tempérament mélancolique en est cause. En effet il lui démontra si bien son tort, qu’il n’eut rien à répliquer, et il fut fort honteux de se trouver si bien convaincu. Il me fit beaucoup d’assurances de tendresse, accompagnées de baisers de Judas, car il méditoit déjà de me rejouer une nouvelle niche.
Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner à Bareith. Je trouvai ma chambre de lit fort proprement meublée, ce que j’avois obtenu avec bien de la peine, et un de mes cabinets boisés, que j’ornai de porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.
Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent prendre congé le jour suivant de moi, voulant aller à Himmelcron. Le Margrave me dit, qu’il ne comptoit me revoir qu’après que je serois accouchée. Je lui répondis, que j’étois bien mortifiée qu’il me quittât sitôt; que je ne savois ce que la providence avoit décrété sur mon sort; que peut-être je prenois un congé éternel de lui; que je le priois d’être persuadé que je n’avois jamais eu dessein de l’offenser, que j’avois toujours recherché les moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence avec lui; que j’espérois, si Dieu me donnoit la vie, de lui prouver à l’avenir la pureté de mes intentions. Je lui remontrai ensuite, qu’il falloit envoyer quelqu’un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle de ma délivrance, et que je croyois que Mr. de Voit qui étoit déjà faufilé, seroit le plus propre pour cette commission; que comme Himmelcron étoit sur la route, il pourroit en même temps lui annoncer mon destin. Le Margrave rougit et fut quelque temps pensif. Il est juste, me dit-il, qu’il aille à Berlin, mais il peut s’épargner la peine de passer par Himmelcron; j’ai ordonné qu’on place des canons de distance en distance sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de votre Altesse royale, que je ne le pourrois être par courrier. Si votre Altesse n’agrée point Mr. de Voit, elle aura la bonté de me nommer celui que je dois lui envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que je lui dois, si j’en agissois autrement. Quand on veut vivre de bonne amitié, repartit-il, faut bannir les cérémonies, je les hais à la mort, et votre Altesse royale m’obligera infiniment de m’épargner cette ambassade; j’ordonnerai à Voit d’aller à Berlin; je souhaite de tout mon coeur de trouver à mon retour un petit fils, qui ressemble à sa mère. Il m’embrassa et sortit. Le prince Albert avoit été présent à cette conversation. Je lui demandai, quelle raison le Margrave avoit d’en agir ainsi, et ce qu’il me conseilloit de faire. Il n’en a point d’autre que son caprice, me répondit-il; il faut avoir patience avec lui, et puisqu’il ne veut pas que votre Altesse royale lui dépêche quelqu’un, il faudra s’accommoder en cela à ses volontés.
Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le 30. et en grand danger le 31. J’accouchai cependant à sept heures du soir d’une fille, dans le temps qu’on désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On m’a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans un état digne de compassion. Sa joie fut extrême de me voir délivrée; il ne s’informa pas seulement de l’enfant, toutes ses pensées n’étoient fixées que sur moi. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois d’une foiblesse dans l’autre.
Mr. de Voit partit immédiatement après pour Berlin. On fit une triple décharge de canons dès qu’il fut hors de la ville. Les ecclésiastiques vinrent en corps faire la prière devant mon lit; je n’entendis rien, étant toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été averti du danger où j’avois été, il n’avoit pas daigné faire demander de mes nouvelles. Je fus très-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris vers le matin, me rendit un peu de force.
Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son oncle, qui lui mandoit, que le vent ayant été contraire et les canons mal placés, le Margrave avoit ignoré que j’étois accouchée; qu’il avoit été le premier à lui en porter la nouvelle; qu’il ne savoit quelle mouche avoit piqué son frère, qu’il étoit d’une humeur horrible; qu’il faisoit son possible pour le persuader de retourner en ville, mais qu’il ne pouvoit assurer rien de positif là-dessus. Il arriva pourtant le soir à six heures. Il envoya d’abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit amèrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un chiffon; que nous n’avions pas eu seulement la considération de lui faire part de ma délivrance; qu’il avoit été le dernier de toute sa cour à l’apprendre; que ce peu d’égard avoit épuisé sa patience; qu’il voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu’il étoit le maître, étant fermement intentionné d’envoyer son fils à Plassenbourg.
Je vous ordonne, continuat-il, de les informer l’un et l’autre de cette résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l’emportement dans lequel il le voyoit, lui répondit, qu’il le supplioit de charger quelqu’autre de cette commission; qu’il n’avoit pas le coeur assez dur pour me porter une telle nouvelle dans l’état dangereux où je me trouvois encore, la moindre altération pouvant me coûter la vie; qu’il ne pouvoit comprendre par où le prince avoit mérité une telle colère et qu’il le conjurait de bien peser ce qu’il vouloit faire, avant que d’en venir à de pareils éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frère, lui dit-il, j’ai été présent à la conversation que vous avez eue avec Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense absolue que vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu’elle seroit accouchée; elle en a été inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de suivre en cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s’étant point aperçu que son frère eût été témoin de notre pourparler. Il fut fort décontenancé, et ne sachant que dire, il s’en prit à sa mémoire, contre laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle s’affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu’il n’étoit pas sincère. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte qu’il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l’enfant fût baptisé le troisième jour de sa naissance; que cette cérémonie devoit se faire avec pompe et dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives pour cette raison, qu’elle n’en auroit sans cela. Je lui répondis, qu’il étoit le maître d’ordonner comme il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de permettre que je restasse tranquille, étant trop foible pour voir beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les parrains et les marraines. Je m’en défendis long-temps, mais voyant qu’il s’y opiniâtroit, je nommai lui, le roi, la reine, l’Impératrice, la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de Culmbach, sa mère, mon frère, ma soeur d’Anspac et le prince Albert. Il fut très-content de ce compérage, et se retira un moment après.
Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le Margrave, accompagné de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse Charlotte, qui étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma chambre d’audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bénédiction.
Il y eut un dîner table de cérémonie et bal le soir.
Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva quinze jours après, de retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince héréditaire s’étoit fort réjoui de le revoir, l’aimant beaucoup; son bon coeur le portant à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. Il le conduisit d’abord chez moi. Ce prince, âgé de 20. ans, étoit de la grandeur d’un enfant de quatorze; son visage étoit beau, mais sans agrément; malgré sa petite taille il étoit bienfait; ses manières étoient aussi enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour mieux dire il n’en avoit point; il avoit étudié à Utrecht sans rien apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s’appliquer qu’à chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutôt par tempérament que par principes. Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le morigéner tant qu’il resta à Bareith, mais nous y perdîmes nos peines.
Il étoit colonel d’infanterie au service de l’Empereur, et devoit aller joindre son régiment en Italie et s’arrêter quelque temps avec son oncle à Vienne.
Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus gracieuses du roi et de la reine et m’assura, que le roi avoit parlé du prince héréditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu’il y avoit eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.
Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu’elle fut dérangée par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince héréditaire, de se rendre incessamment à Berlin, pour aller de là à son régiment; il l’assuroit de son amitié, et des preuves éclatantes qu’il lui en donnerait. Ce fut un coup de foudre pour moi. J’aimois passionnément le prince, notre union étoit des plus heureuses; une longue séparation me faisoit tout appréhender. Je craignois, que jeune comme il étoit il ne s’abrutît et ne tombât dans la débauche, sachant d’avance que les officiers prussiens, à leur métier près, sont fort butors et libertins. J’avois vu plusieurs princes fort aimables, lorsqu’ils étoient entrés au service du roi, perdre leur esprit et leurs manières et devenir de vrais brutaux.
Il en étoit fort fâché lui-même; tout ce que nous pûmes faire fut de reculer le voyage tant qu’il fut possible. Il fallut pourtant partir le 3. d’Octobre. Le Margrave n’ayant point voulu lui donner d’argent, il fut obligé d’en emprunter. Ma santé, qui commençoit à se remettre, fut de nouveau dérangée par les inquiétudes que me causa son absence. Toute la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi; nous tâchions de tuer le temps ensemble.
Je fis enfin ma première sortie et me préparois pour aller à Berlin, lorsque je reçus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux embarras. Il m’ordonnoit d’aller à Anspac. Je ne souhaite rien tant, me mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique, votre intérêt, enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez à les aller voir; il faut éviter et étouffer toute animosité par votre présence, vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d’un père qui vous le prouvera. J’envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre par Mr.
de Voit, que le conseil que le roi me donnoit étoit très-juste, et qu’il approuvoit fort que je le suivisse.
Tout cela étoit bel et bon, mais je n’avois point d’argent. J’avois épuisé ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire crédit. Je me résolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs autres au Margrave. J’ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre Altesse approuve mon voyage d’Anspac. Je suis au désespoir de lui être à charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l’impuissance dans laquelle je suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu de revenu que j’ai ne fournit qu’à peine à mon entretien, ce qui me met dans l’impossibilité de faire ce voyage et celui de Berlin à mes propres frais. D’ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d’emmener ma fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant trop avancée. Je ne puis pas non plus la laisser à l’abandon entre les mains de ses femmes; je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout cela, me dit-il, et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. Elle fut digne de lui. Il me fit dire, qu’il étoit très-mortifié de ne pouvoir m’accorder les deux articles en question; qu’il n’y avoit rien de stipulé dans mon contrat de mariage pour les frais des voyages que j’aurois envie de faire, ni pour l’entretien des filles que je mettrois au monde; qu’étant obligé d’équiper son fils cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que cela le mettoit hors d’état de m’assister.
J’avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit assez se louer des bontés que le roi lui témoignoit. Il me mandoit, que ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me revoir, et que tout le monde l’assuroit, que le roi avoit dessein de se signaliser en notre faveur: qu’il alloit incessamment à son régiment et qu’il passeroit par Rupin, pour y rendre visite à mon frère. Ses lettres me firent naître quelque espérance, que le roi me payeroit la course.
J’eus mon recours à lui et je le suppliai, de m’envoyer de l’argent et de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 écus qu’il emprunta sous son nom.
Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu’on cachât beaucoup le danger dans lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce qui me fit reculer mon départ de quelques jours. Il refusa mes visites et ne voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu à notre aise, car le bon prince avoit le malheur d’endormir par son éternelle morale et ses répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de l’entendre. Nous fûmes dédommagés de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux que lui. Ce fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l’avenir le prince de Neustat, parcequ’il y faisoit sa résidence.
Celui-ci étoit colonel d’un régiment au service de Danemarc et débarquoit fraîchement de Copenhague, dans l’intention de se marier, comme nous l’apprîmes depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au Margrave et lui manda, qu’il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir et n’étoit point impatient de le revoir, surtout étant malade. Il lui répondit, qu’il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour d’Anspac et qu’il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, qu’il ne put retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offensée de cette lettre de son frère; pour s’en venger, il descendit à la maison de poste, où il passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave, ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir occuper les appartements qu’on lui avoit préparés au château. Il le refusa constamment, disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à laquelle il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien des allées et des venues, on lui dépêcha le prince Guillaume, qui amena enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de là chez moi. Je commencerai son portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa cervelle, exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui étoit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d’un bleu pâle remplaçoient assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives et deux rangées de dents noires et dégoûtantes; cette gueule étoit toujours béante; son menton à triple étage ornoit ces charmes; un emplâtre servoit d’agrément à l’inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir de la contempler à son aise et d’en voir sortir une cascade de matière, très-utile au bien de la société, qui pouvoit épargner par sa vue l’émétique et les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, ne pouvant plus avoir de débit de leurs drogues évacuatives; à toutes ces beautés se joignoit celle d’une chevelure dorée et fort en désordre, qui accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais si chargé d’or et d’argent, qu’à peine pouvoit-il le porter. Son âme étoit aussi bien avantagée que son corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit furieux dans ses absences d’esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute la famille se trouvoit rassemblée par sa présence.
Je partis enfin le 21. d’Octobre pour Anspac. Je devois m’arrêter à Erlangue, pour voir la ville et dîner chez la Margrave douairière, veuve du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. C’étoit une vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs de ses enfans en se faisant avorter afin de conserver sa belle taille. Je n’étois pas fort empressée de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus affreux désordres.
J’arrivai par des chemins épouvantables le soir à cette petite ville, qui est tout près d’Erlangue. J’y trouvai Mr. de Fischer, Mr.
d’Egloffstein, chef d’un canton de la noblesse immédiate, Mr. de Wildenstein, membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz, lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent sur mon arrivée. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonné de me recevoir avec les mêmes honneurs, qu’on avoit coutume de lui rendre; qu’il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l’être la fille d’un roi et de me céder le rang; que n’ayant rien pu obtenir d’elle sur cet article, il avoit commandé, qu’on me servît une table dans l’appartement qui m’étoit destiné; qu’il me conseilloit, de ne la point voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit à peine ce discours, qu’on vint m’avertir, que le grand-maître de cette princesse demandoit à me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier à souper. Je me défendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m’excusant sur la fatigue du voyage. Voyant qu’il ne gagnoit rien de ce côté-là, il m’invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce qui lui est dû, sans quoi elle ne l’honorera pas de sa présence. L’autre lui répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop bien ce qui étoit dû à la fille d’un grand roi pour y manquer, et qu’elle me rendroit tous les honneurs qui dépendroient d’elle. Je renvoyai d’abord un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je me mis à table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire les éloges de mon beau-frère et ne daigna pas nommer le prince mon époux. J’en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir à la société.
Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus escortée par 4 compagnies de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d’Erlangue. Un grand cortège de Mrs., tant étrangers qu’en service, m’accompagna. J’entrai avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y étoient rangées sous les armes et bordoient les rues; l’affluence du monde qui accourut pour me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je trouvai la Margrave au bas de l’escalier avec toute sa cour. Après les premières politesses de part et d’autre, je montai à mon appartement, où elle me suivit. Cette princesse mérite bien, que j’en dise un mot.
Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et soeur du duc Jean Adolf, elle avoit été belle comme un ange, à ce qu’on disoit; pour lors elle étoit si changée, qu’il falloit étudier son visage, pour trouver les débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit avoir eu la taille belle; son visage étoit fort long ainsi que son nez, qui la défiguroit beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnoit une couleur betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi, étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, que leur vivacité en étoit diminuée; au défaut de sourcils naturels, elle en portoit de postiches fort épais et noirs comme l’encre; sa bouche, quoique grande, étoit bien façonnée et remplie d’agrémens; ses dents blanches comme de l’ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu’uni, étoit jaunâtre, plombé et flasque; elle avoit bon air, mais un peu affecté; c’étois la Laïs de son siècle; elle ne plut jamais que par sa figure, car pour de l’esprit, elle n’en avoit pas l’ombre.
Nous nous assîmes ensemble. La conversation fut assez indifférente; au lieu des hauteurs qu’elle avoit témoignées deux jours auparavant, elle me fit maintes bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré bon gré que j’en eusse. Fort satisfaite des politesses que je lui fis, elle me dit, qu’elle étoit très-charmée d’avoir le bonheur de me connoître; qu’elle avoit eu bien peur de moi, puisqu’on lui avoit dit, que j’étois fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. Elle me présenta sa soi-disante gouvernante (car elle n’en avoit jamais que d’emprunt) et ses deux filles d’honneur. Ces dernières étaient jumelles, très-petites et si replètes, qu’elles pouvoient à peine marcher; ces deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser la main, perdirent l’équilibre et roulèrent à terre, ce qui dérangea mon sérieux et celui de la noble assemblée. On ne sauroit se représenter rien de si hideux, que la de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres du pays et des alentours s’étoient rassemblés à son service; peut-être étoit-ce par bonne politique, voulant relever par ces horreurs ses charmes surannés. On servit enfin. La Margrave fut fort embarrassée pendant tout le repas. Mr. d’Egloffstein, son amant favorisé d’alors, l’avoit si bien sermonnée, qu’elle n’osoit ni manger ni parler sans sa permission. Je lui rendis visite l’après-dîner. Je trouvai dans son appartement les dames de la ville, qui me furent présentées. Après avoir pris le café, je voulus prendre congé d’elle, mais elle s’opiniâtra à vouloir m’accompagner jusqu’au bas de l’escalier, disant, que Mr.
d’Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu’elle suivoit en tout ses volontés. J’eus beau m’opposer à cette extravagante politesse, il fallut la souffrir.
Comme il étoit tard et que les chemins étoient détestables, je fus obligée de rester la nuit à Carlsbourg, où je trouvai plusieurs officiers de la maison du Margrave d’Anspac et quelques Mrs. de cette cour, qu’il y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.
J’arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je fus reçue à bras ouverts de mon beau-frère et de ma soeur. J’eus tout lieu d’être satisfaite de leurs attentions et de l’amitié qu’ils me témoignèrent. Il y eut pendant tout le séjour que j’y fis, table de cérémonie. Je priai en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial et de vivre avec moi de bonne amitié, elle me répondit, qu’on ne pouvoit rien changer à cela; qu’ils seroient blâmés de tout le monde s’ils en agissoient autrement, puisque c’étoit un usage introduit dans toutes les cours. Elle se trouvoit enceinte de trois mois, ce qui causoit une joie universelle dans tous le pays. Son sort n’en étoit pas plus heureux. J’ai déjà dit ailleurs qu’elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser en partie cette négligence, si on lui avoit donné une femme d’esprit pour gouvernante, car elle n’avoit que 14 ans lorsqu’elle se maria; on gâta tout en lui donnant une campagnarde, pour laquelle elle n’avoit aucune considération.
Le Margrave s’étoit enfin lassé de ses caprices; deux indignes favoris, dont l’un étoit le grand-Maréchal de Sekendorff et l’autre un certain Mr. de Schenk, le gouvernoient entièrement et l’avoient plongé dans les débauches. Il avoit pris depuis peu une maîtresse de basse extraction, qui avoit vécu de son corps et s’étoit prostituée à tout venant. Il l’aimoit passionnément; son amour a été constant; il a encore actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans, dont, à ce que dit la chronique scandaleuse, il n’est point le père. Il a fait baroniser son fils putatif et lui a donné le nom de Falk, qui signifie faucon en françois, parcequ’il fait lui-même la profession de fauconnier, et en remplit jusqu’au plus vil emploi. Il étoit brouillé pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci piquée qu’il lui préférât une infâme servante qui nettoyoit le château, lui en avoit fait de sanglans reproches, ce qui n’avoit fait qu’aigrir le mal. Je fis mon possible pour les raccommoder, et si je n’y réussis pas entièrement, j’obtins du moins qu’on bannît les éclats. Comme j’avois des attentions continuelles pour obliger chacun, je me fis beaucoup d’amis. Le Margrave lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent été utile à ma soeur. Ce prince devant aller à Pommersfelde, pour y voir le prince de Bamberg, nous partîmes ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu’à Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.
J’y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre que je lui avois écrite. Elle étoit de main propre; la voici mot pour mot.
«Ma chère fille, j’ai bien reçu votre lettre, et suis fâché d’apprendre qu’on continue à vous chagriner et à vous refuser de l’argent pour votre voyage. J’ai écrit une lettre fort dure à votre vieux fou de beau-père, pour qu’il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore Sonsfeld reste auprès de la petite Frédérique, cela vous épargnera les gages d’une gouvernante. Je vous attends avec impatience et suis etc.»
Cette lettré me fit faire de cruelles réflexions; je prévis d’abord que le roi m’avoit dupée et que j’allois me trouver entre deux selles. Les duretés qu’il avoit écrites au Margrave, me chiffonnoient l’esprit; la douceur et les bonnes façons pouvoient seules le ramener. Le prince continuoit à m’assurer des bonnes intentions du roi; il me mandoit, que mon frère s’employoit fortement en ma faveur et que son ancienne tendresse sembloit se rallumer; que la reine paroissoit fort portée pour nous et me promettoit tous les agrémens qui dépendroient d’elle; que même elle témoignoit beaucoup de joie et d’impatience de me revoir. Mon frère m’écrivit à peu près les mêmes choses, mais la reine le contredisoit entièrement. Que venez-vous faire dans cette galère, me disoit-elle, est-il possible que vous puissiez encore vous fier aux promesses du roi, après qu’il vous a si cruellement abandonnée? Restez chez vous et épargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous attendre à tout ce qui vous arrive. Les lettres de Grumkow à sa nièce n’étoit remplies que de pronostiques fâcheux. Tout cela me causoit de cruelles inquiétudes. Cependant je ne pouvois plus me dispenser d’aller à Berlin, ne pouvant m’attendre qu’à de mortels chagrins après ce que le roi venoit d’écrire au Margrave.