Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/3

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Section 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le même soir à Bareith. Le Margrave me reçut très-bien en apparence; il me demanda d’abord, si j’avois fixé le jour de mon départ pour Berlin? Je lui répondis, que n’ayant point encore reçu de réponse du roi, je n’avois point d’argent pour le voyage. Il me dit d’un air ironique: je vois bien que cela traînera en longueur, et pour vous faire partir, je sacrifierois volontiers 10 mille florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions, l’assurant, que s’il vouloit me donner 2000 écus, je lui en serois très-redevable. Il me conta ensuite, qu’il se présentoit deux partis pour la princesse Charlotte; c’étoient le duc de Weissenfeld et le prince de Usingen; que sa fille s’étoit déclarée pour le second de ces princes et qu’il demandoit mon avis là-dessus. Je fis ce que je pus pour l’y persuader, mais il refusa, quoiqu’on pût lui dire, ces deux concurrens, ne voulant pas, disoit-il, marier sa fille aînée avant la cadette. Celle-ci étoit très-mécontente en Ostfrise. Elle y avoit tout gâté par ses hauteurs et par ses mauvaises façons envers son oncle et sa tante; elle vouloit à toute force retourner à Bareith et prioit instamment son père de la faire revenir. Le Margrave n’étoit point de son avis, en concevant très-bien les suites. Il étoit résolu, si le mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark avant que de retourner à Bareith, pour empêcher l’éclat que feroit cette rupture. Au lieu de 2000 écus; que j’avois demandés, il m’envoya le jour suivant 1000 florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste. Pour comble d’infortune je fus encore obligée d’aller à Cobourg voir ma tante, la duchesse de Meiningen, qui étoit venue me rendre visite l’été précédent.

C’étoit un voyage de politique; elle m’avoit donné quelque espérance de me faire héritière des biens immenses qu’elle possédoit, et dont elle étoit maîtresse absolue. Cette méchante princesse auroit réparé par cette action tous les maux qu’elle avoit causés au pays et à la maison de Culmbach, qu’elle avoit totalement ruinée et réduite dans le triste état où je l’avois trouvée.

 

Cobourg n’étant qu’à huit milles de Bareith, je m’y rendis en un jour et y arrivai le soir 3. Novembre. Je trouvai ma bonne tante requinquée, à son ordinaire, en fleurs et en colifichets. Notre entrevue coûta cher à ses tetons flétris et surannés, elle les fouetta doublement à mon honneur et gloire, m’appelant mille fois sa chère âme. Son appartement et celui qu’on m’avoit préparé étoit de la plus grande magnificence, tant en meubles qu’en argenterie; on y voyoit partout les armes de Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes réflexions. Je passai le jour suivant à causer et à travailler avec la duchesse, n’y ayant point de noblesse ni de cour à Cobourg que la sienne, qui étoit très-médiocre.

Je ne pus obtenir aucune résolution favorable pour moi; elle me réitéra ses promesses, mais ne voulut faire point de testament en ma faveur; on m’avertit même secrètement, qu’elle m’avoit dupée comme bien d’autres, qu’elle avoit leurrés pour en tirer des présens.

 

Je retournai le 5. à Bareith, en maudissant cette vieille sempiternelle.

Le Margrave étoit de nouveau incommodé; sa santé étoit si dérangée depuis quelque temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine et les nerfs, que la faculté n’en auguroit rien de bon. Il fut charmé du choix que j’avois fait de Mlle. de Sonsfeld pour rester auprès de ma fille. J’eus bien de la peine à persuader celle-ci d’accepter cet emploi. Le Margrave, qui l’estimoit beaucoup, joignit ses prières aux miennes, ce qui la détermina enfin d’acquiescer à nos désirs. N’ayant donc plus rien qui pût m’arrêter à Bareith, j’en partit le 12. Le congé que je pris du Margrave, ne fut pas des plus tendres, nous étions réciproquement charmés de nous séparer. Je laissai Mr. de Voit auprès de lui, pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu’il m’avoit donné pour écuyer, fut de ma suite. C’étoit un garçon d’esprit, qui avoit voyagé et qui étoit assez agréable dans la société.

 

La saison et les chemins étoient diaboliques; cependant ne me reposant que deux ou trois heures la nuit, j’arriva le 16. à Berlin. Pour mes péchés le roi en étoit parti la veille, pour aller à Potsdam, et la reine avoit fait ce jour-là ses dévotions. Quoiqu’elle fût informée par une estafette, que j’avois envoyée d’avance, de mon arrivée, elle fit semblant de l’ignorer. Je descendis de carosse sans lumière; mes jambes étoient si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de Brand, grand-maître de la reine, se trouva par hazard à mon passage, et eut la charité de m’aider à marcher. Personne ne vint au devant de moi que mes soeurs, qui me reçurent à la porte de la chambre d’audience. Je vis de loin la reine dans sa chambre de lit, qui balançoit à venir à ma rencontre. Elle prit enfin ce parti, et après m’avoir embrassée, elle me présenta le prince, qu’elle avoit caché. J’eus tant de joie de le revoir, que j’oubliai la mauvaise réception qu’on m’avoit faite. Je n’eus pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la main et me conduisit dans son cabinet, où elle se flanqua sur un fauteuil, sans m’ordonner de m’asseoir. Me regardant alors d’un air sévère: que venez vous faire ici? me dit-elle. Tout mon sang se glaça par ce début. Je suis venue, lui répondis-je, par ordre du roi, mais principalement pour me mettre aux pieds d’une mère que j’adore et dont l’absence m’étoit insupportable. Dites plutôt, continuat-elle, que vous y venez pour m’enfoncer un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le genre humain de la sottise que vous avez faite d’épouser un gueux. Après cette démarche vous deviez rester à Bareith, pour y cacher votre honte, sans la publier encore ici. Je vous avois mandé de prendre ce parti. Le roi ne vous fera aucun avantage et se repent déjà des promesses qu’il vous a faites. Je prévois d’avance que vous nous rabattrez les oreilles de vos chagrins, ce qui m’ennuiera beaucoup, et que vous nous serez à charge à tous.

 

Ces propos me percèrent le coeur. Je fondis en larmes; je craignois la reine plus que la mort; j’étois dans la galère, il falloit y voguer; je me jetai à ses genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle me laissa une bonne demi-heure dans cette situation; soit que mes larmes l’eussent touchée, ou qu’elle voulût pourtant garder quelque bienséance, elle me releva enfin. Je veux bien, me dit-elle d’un air méprisant, avoir compassion de vous et oublier le passé, à condition que vous changiez de conduite à l’avenir. (On verra plus loin ce qu’elle entendoit par-là.) Elle sortit en prononçant ces dernières paroles.

 

Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites. Elle avoit été beaucoup de mes amies; je courus l’embrasser et lui faire part de mon désastre. Elle ne me répondit rien, me regardant du haut en bas. Les autres dames, à l’exception de Mdme. de Kamken, en firent de même. Celle-ci me dit tous bas, que je devois me contraindre, qu’elle feroit son possible pour me rendre service et que tout changeroit dans quelques jours. Le prince, qui remarquoit mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant rien comprendre au changement subit de la reine. Le repas s’accorda avec le début. Ma soeur Charlotte se mit sur ma friperie et n’épargna pas sa sanglante satire. La reine lui jetoit des regards d’approbation à chaque trait malin qu’elle me lançoit. Je gardois le silence à ces propos offensans, mais le diable n’y perdit rien, car je crevois de dépit. Mes soeurs Sophie et Ulrique me dirent en passant tout bas, qu’elles m’aimoient toujours; qu’elles auroient bien des choses à me communiquer, mais qu’elles n’osoient me parler, la reine le leur ayant défendu.

Malgré toutes les fatigues que j’avois endurées ce jour-là, elle me retint jusqu’à une heure après minuit.

 

Dès que je fus retirée, nos jérémiades commencèrent. Je contai au prince et à Mdme. de Sonsfeld l’accueil que la reine m’avoit fait. Elle me dit, que celui qu’elle en avoit reçu valoit le mien. Le prince me flattoit encore que mon sort changeroit par le retour du roi; mais mon Dieu!

qu’il le connoissoit peu. J’écrivis le lendemain à ce prince, pour lui notifier mon arrivée. J’eus cependant la consolation de recevoir une lettre de mon frère, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme, me rendit. Il m’assuroit, qu’il comptoit me voir le surlendemain. Je l’aimois toujours bien tendrement et son amitié faisoit mon unique espérance. Ma soeur Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutôt au prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me regarder. La reine me fit un peu meilleur visage que la veille. Elle vivoit alors dans une retraite profonde, ne voyant pas même les princesses du sang; elle se faisoit lire l’après-dîner et jouoit le soir. J’eus beaucoup de monde ce jour-la, qui vint chez moi plus par bienséance, que par autre raison, car j’essuyai bien des discours désagréables.

 

Le roi arriva le soir suivant. Il me reçut fort froidement. Ha, ha! me dit-il, vous voilà; je suis bien aise de vous voir, m’éclairant avec une lumière; vous êtes bien changée, continuat-il; que fait la petite Frédérique? Que je vous plains, poursuivit-il, après que je lui eus répondu, vous n’avez pas le pain et sans moi vous seriez obligée de gueuser. Je suis aussi un pauvre homme je ne suis pas en état de vous donner beaucoup; je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par dix ou douze florins, selon que mes affaires le permettront; ce sera toujours de quoi soulager votre misère; et vous, Madame, adressant la parole à la reine, vous lui ferez quelquefois présent d’un habit, car la pauvre enfant n’a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans ma peau de me voir traitée si charitablement, et maudissois ma sotte crédulité, qui m’avoit entraînée dans ce labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut encore répété le jour suivant en pleine table. Le prince en en rougit jusqu’aux ongles; il répondit au roi, qu’un prince qui possédoit un pays tel que le sien, ne pouvoit passer pour un gueux; que son père étoit seul cause de la triste situation où il se trouvoit, ne voulant rien lui donner, suivant en cela l’exemple de beaucoup d’autres. Le roi rougit à son tour, se sentant coupable de cette foiblesse, et changea de discours.

 

J’eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère. Il fut si charmé de me trouver auprès de la reine, qu’il se donna à peine le temps de lui dire deux mots, pour venir m’embrasser. Il est aisé de s’imaginer que notre entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de choses à nous dire, que nous ne savions par où commencer. Je lui contai tous mes désastres. Il me parut surpris de la réception qu’on m’avoit faite et me dit qu’il falloit que quelque chose secrète, qu’il ignoroit encore, eût produit ce subit changement; qu’il tâcheroit de s’en éclaircir et parleroit à Grumkow et à Sekendorff en ma faveur, ces deux personnages étant entièrement dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant un grand ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant toute cette conversation avec ma soeur et paroissoit inquiète. Nous nous rapprochâmes d’elles.

 

La reine fit tomber le discours à table sur la princesse royale future.

Votre frère, me dit-elle en le regardant, est au désespoir de l’épouser et n’a pas tort; c’est une vraie bête, elle répond à tout ce qu’on lui dit par un oui et un non, accompagné d’un rire niais, qui fait mal au coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, votre Majesté ne connoît pas encore tout son mérite. J’ai été un matin à sa toilette; j’ai cru y suffoquer, elle puoit comme une charogne; je crois qu’elle a pour le moins dix ou douze fistules, car cela n’est pas naturel. J’ai remarqué aussi qu’elle est contrefaite; son corps du jupe est rembourré d’un côté, et elle a une hanche plus haute que l’autre. Je fus fort étonnée de ces propos, qui se tenoient en présence des domestiques et surtout en celle de mon frère. Je m’aperçus qu’il changeoit de couleur et qu’ils lui faisoient de la peine. Il se retira aussitôt après souper. J’en fis autant. Il vint me voir un moment après. Je lui demandai s’il étoit satisfait du roi? Il me répondit, que sa situation changeoit à tout moments; que tantôt il étoit en faveur et tantôt en disgrâce; que son plus grand bonheur consistoit dans l’absence; qu’il menoit une vie douce et tranquille à son régiment; que l’étude et la musique y faisoient ses principales occupations; qu’il avoit fait bâtir une maison et fait faire un jardin charmant, où il pouvoit lire et se promener. Je le priai de me dire, si le portrait que la reine et ma soeur m’avoient fait de la princesse de Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il, et je n’ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec sincérité. La reine par ses diables d’intrigues est la seule source de nos malheurs. A peine avez-vous été partie, qu’elle a renoué avec l’Angleterre; elle a voulu vous substituer ma soeur Charlotte et lui faire épouser le prince de Galles. Vous jugez bien qu’elle a employé tous ses efforts pour faire réussir son plan et pour me marier avec la princesse Amélie. Le roi en a été informé aussitôt que ce dessein a été tramé, la Ramen (qui est plus en grâce que jamais auprès d’elle) l’en ayant averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles manigances qui ont causé maintes brouilleries entre la reine et lui. Sekendorff s’en est enfin mêlé, et a conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en concluant mon mariage avec la princesse de Brunswick. La reine ne peut se consoler de ce revers; le désespoir où elle est lui fait exhaler son venin contre cette pauvre princesse. Elle a prétendu de moi que je refuse absolument ce parti, et m’a dit, qu’elle ne se soucioit point, si la mésintelligence recommençoit entre le roi et moi; que je devois seulement témoigner de la fermeté et qu’elle sauroit bien me soutenir.

Je n’ai point voulu suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que je ne voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m’a fait assez souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la princesse, je ne la hais pas tant que j’en fais semblant; j’affecte de ne pouvoir la souffrir, pour faire d’autant plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle est jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont délicats et tout son visage ensemble fait celui d’une belle personne; elle n’a point d’éducation et se met très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu’elle sera ici, vous aurez la bonté de la former. Je vous la recommande, ma chère soeur, et j’espère que vous la prendrez sous votre protection. On peut bien juger que ma réponse fut telle qu’il pouvoit la désirer.

 

Le roi nous annonça qu’il avoit fait venir une troupe de comédiens allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle, qui étoit propre à dormir debout. Il y prit tant de goût, qu’il engagea la troupe. On étoit excommunié quand on n’y alloit pas. Le spectacle duroit quatre heures; on n’osoit ni remuer ni parler sans s’attirer des mercuriales; le froid y étoit excessif, ce qui faisoit beaucoup de tort à ma santé. Mon frère me dit, qu’il avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; que ce premier l’avoit prié de lui obtenir une audience secrète auprès de moi, et qu’il me conseilloit fort de le voir. C’est un brave homme ajouta-t-il en riant, car il m’envoie souvent des espèces dont j’ai grand besoin. J’ai déjà imaginé qu’il pourroit vous en procurer aussi; mes galions sont arrivés hier et j’en partagerai la charge avec vous. En effet il m’apporta le lendemain 1000 écus, m’assurant qu’il m’en feroit avoir davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les accepter, ne voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête et me répondit: prenez-les hardiment, car l’Impératrice me fait tenir autant d’argent que j’en veux, et je vous assure que je déloge d’abord le diable de chez moi quand il vient s’y nicher. Mdme. l’Impératrice, lui repartis-je, est donc meilleure exorciste que les autres prêtres? Oui, me dit-il, et je vous promets qu’elle fera déloger votre diable aussi bien que le mien.

 

Quoique je fusse environnée d’espions de la reine, qui l’informoient tout de suite de toutes les allées et venues qui se faisoient chez moi, le prince trouva pourtant moyen d’introduire secrètement Seckendorff dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation présente, tant du côté de Berlin que de celui de Bareith. Ce ministre étoit fort estimé du prince mon beau-père, qui avoit une grande confiance en lui. Il me répliqua d’abord, qu’il considéroit mon état comme un mal sans remède.

Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c’est un prince faux, dissimulé et soupçonneux; son petit génie est sans cesse agité de mille craintes; il s’est fiché dans la tête qu’on veut le forcer d’abdiquer; quel temps ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose même qu’on y réussisse, cela ne vous servira de rien, car il trouvera toujours de nouveaux sujets d’exercer son imagination et de vous faire enrager; il n’y a donc rien à espérer de ce côté-là. J’en dis autant du roi. Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de sa cassette l’attachent uniquement. Vous le connoissez, Madame, et vous devez savoir qu’il n’est pas facile à gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi tout le mal qu’il nous plaît, en revanche nous n’avons aucun crédit pour faire du bien. Il est vrai que ce prince a des intervalles de générosité, lorsqu’on saisit son premier mouvement, mais ce premier mouvement passé, on n’en tire plus rien. Il en est au repentir de toutes les promesses qu’il a faites à votre Altesse royale à l’hermitage et vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter. Vous voyez donc bien, Madame, qu’il faut vous armer de patience, la mort du Margrave étant le seul remède à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant il vous reste encore une ressource. L’Impératrice m’ordonne de vous assurer de la haute estime et tendresse qu’elle a conçue pour votre Altesse royale sur le portrait avantageux qu’on lui a fait d’Elle; elle tâchera de vous convaincre en toute occasion de ses sentimens. Cette princesse est fort touchée d’apprendre l’éloignement que le prince royal semble avoir pour la princesse de Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une bonne harmonie entre les époux futurs, se flattant de resserrer encore plus étroitement par cette alliance les noeuds de l’amitié qui régne entre les maisons d’Autriche et de Prusse. Votre Altesse royale y peut contribuer mieux que personne par l’ascendant qu’Elle a sur l’esprit du prince son frère. Elle vous recommande cette nièce si chère et vous assure, qu’elle vous marquera sa reconnoissance par des preuves authentiques et qu’elle tâchera de vous faire plaisir en toute occasion.

Je suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que l’Impératrice me témoigne; j’aurois prévenu ses désirs quand même elle ne les auroit pas expliqués. Mon frère étant promis et n’y ayant, selon toute apparence, aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son mariage, je croirois agir contre mon devoir, si je ne travaillois de tout mon pouvoir à fomenter une bonne harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit qu’elle porte ce titre pour m’engager d’avoir pour elle tous les égards et toute considération qu’exige une personne qui appartient de si près à un frère qui m’est cher, et que j’aime avec tant d’ardeur. Je souhaiterois, Monsieur, que vous pussiez me donner d’aussi favorables résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins, auxquels je sens bien que je succomberai. Je rompis cet entretien, dont je fus très-peu édifiée.

 

Mon frère retourna quelques jours après à son régiment, ce qui acheva de m’accabler de toute manière. Le roi s’occupoit de la comédie et de force repas qu’on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs généraux le traitoient tous les jours à la ronde; on s’y enivroit à ne pouvoir rester debout. Le pauvre prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes.

Le roi le forçoit à boire malgré qu’il en eût. Il nous maltraitoit l’un et l’autre et ne nous parloit que pour nous dire des duretés. La reine au contraire en agissoit bien avec le prince et très-mal avec moi. Ma soeur, qui la gouvernoit entièrement, jalouse de l’amitié que mon frère m’avoit témoignée, l’animoit et tournoit en mal toutes mes actions et mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le penchant qu’elle avoit pour le prince, tout le monde s’en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de la reine et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec elle, feignant de ne point s’apercevoir de l’inclination qu’elle avoit pour lui.

 

Les fatigues et les chagrins commençoient à me ruiner la santé. J’étois très-inquiète à l’égard de celle du prince. Il revint un jour d’un de ces fameux repas, qui s’étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle que la mort et dans un emportement si terrible, qu’il trembloit comme une feuille. Je fus fort effrayée de le voir en cet état, et ma frayeur fut augmentée par une défaillance qu’il prit un moment après. Quoiqu’à demi-morte moi-même, je lui donnai promptement du secours et le rappelai à la vie. Il me conta alors la scène qui s’étoit passée entre le roi et lui. Ce prince, contre sa coutume, ne l’avoit point placé à table à côté de lui. Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se mettre entre eux deux. Le roi, adressant la parole à Sekendorff, lui dit assez haut pour que le prince pût l’entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c’est un sot; je fais ce que je puis pour le morigéner et j’y perds mes peines; il n’a pas seulement l’esprit de vider un grand verre et ne prend plaisir à rien. Le prince en tenoit justement un qu’on lui avoit porté à la santé du roi. Outré de ce qu’il venoit d’entendre: je voudrois dit-il tout haut à Sekendorff, que le roi ne fût pas mon beau-père, je lui ferois voir bientôt que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer de langage, et qu’il n’est pas homme à se laisser maltraiter. Il avala en même temps cette furieuse lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que du poison. Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de table et s’en retourna seul dans sa chaise, sans y faire placer le prince, qui fut obligé de retourner à pied au château, n’ayant point de voiture. Il étoit dans une telle fureur, que je crus qu’il prendroit une attaque d’apoplexie.

 

Comme il n’étoit pas en état d’aller à la comédie et que j’y craignois de nouvelles catastrophes, je fis faire ses excuses et les miennes à la reine, sous prétexte qu’il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu’elle ne feroit point nos excuses au roi et qu’absolument je devois sortir. Il ne voulut pas rester seul; nous allâmes l’un et l’autre à cette chienne de comédie. Je mis une coëffe, pour cacher mon désordre, et ne fis qu’y pleurer. Le prince étoit si défait, que tout le monde s’en aperçut.

 

Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut très-malade toute la nuit et voulut à toute force retourner à Bareith. J’étois de son avis, mais Sekendorff et Grumkow l’en détournèrent, en l’assurant, qu’ils parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient de lui faire changer de conduite. Ils boudèrent ensemble tant qu’il resta à Berlin. Il retourna enfin à Potsdam, où nous le suivîmes l’année 1733.

 

La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit à vue d’oeil et se trouvoit incommodé d’une toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir ni nuit. Les médecins de Berlin commençoient à craindre qu’il ne prît l’étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le séjour de Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles et les fatigues continuelles qu’il enduroit augmentèrent son mal. La triste vie que nous y menions abattoit l’esprit autant qu’elle nuisoit au corps. On dînoit à midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu’on ne pouvoit se rassasier.

Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui contoit les nouvelles des gazettes, sur lesquelles il faisoit des commentaires politiques aussi ennuyeux que ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans un fauteuil, placé à côté de la cheminée; nous étions tous à l’entour de lui à le voir ronfler; son sommeil duroit jusqu’à trois heures, puis il alloit se promener à cheval. J’étois obligée de rester toute l’après-midi chez la reine et de lire devant elle ce que je ne pouvois supporter. Les piquanteries et les mercuriales ne cessoient point. A force d’en entendre j’aurois dû m’y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me les faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point le prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d’oeil que je lui faisois, étoit un crime qu’il falloit expier par de sanglantes railleries. Le roi revenoit à six et se mettoit à peindre ou plutôt à barbouiller jusqu’à sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures chez cette princesse; la table duroit toujours jusqu’à minuit; la conversation étoit semblable au sermon de certains prédicateurs, qui sont des remèdes contre l’insomnie. C’étoit la Montbail qui en faisoit les frais et qui nous assommoit avec ses vieux contes et légendes de la cour d’Hannovre que nous savions par coeur. Toutes les différentes situations de ma vie ne m’ont rien paru en comparaison de celle-là; rien ne m’étoit plus cher que le prince, je le voyois dépérir journellement, sans pouvoir le soigner ni le secourir. J’étois maltraitée de tous côtés, je n’avois pas un sou et je souffrois continuellement. La seule pensée réjouissante qui me restât encore, étoit celle d’une mort prochaine, toujours le dernier secours des malheureux; j’avois un dégoût continuel; je ne me suis nourrie deux ans entiers que d’un morceau de pain sec et d’eau toute pure, sans rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant même supporter le bouillon.

 

Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant la nouvelle du décès du roi de Pologne. Ce prince avoit rendu l’esprit à Varsovie, où il s’étoit rendu pour assister à la diète. Grumkow l’avoit vu sur la route à Frauenblatt, où il avoit été le complimenter de la part du roi de Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en vin d’Hongrie, ce qui accéléra la fin de ce prince. Le congé qu’il prit de ce ministre, qu’il aimoit beaucoup, fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant l’arrivée du courrier, Grumkow dit au roi en ma présence et celle de plus de 40

témoins: Ah! Sire, je suis au désespoir, le pauvre patron est mort.

J’étois cette nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s’est ouvert; je l’ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m’a regardé fixement; j’ai voulu me lever, étant fort altéré, mais ce fantôme a disparu. Il se trouva par hazard que le roi de Pologne décédât même nuit. Je crois que Grumkow ayant l’esprit frappé des dernières paroles que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce songe pour une vérité.

Quoiqu’il en soit, cette vision le rendit mélancolique pendant quelque temps, et ce ne fut qu’avec le secours du vin de Hongrie qu’il reprit sa gaieté naturelle.

 

Cependant le prince héréditaire s’affoiblissant à vue, succomba sous le poids de son mal et n’étoit plus en état de quitter le lit. J’envoyai chercher le chirurgien-major du régiment du roi, qui lui trouva de la fièvre. Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il exagéra si bien le danger dans lequel il se trouvoit, que ce prince en fut fort effrayé. L’inquiétude que ce récit lui causa l’obligea de venir nous voir. Il parut surpris de trouver en si peu de temps le prince si changé; la peur qu’il eut de sa mort prochaine lui fit dépêcher sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en faire venir les plus fameux médecins. Je vis entrer le jour suivant toute la faculté en procession dans ma chambre. Le prince ne put s’empêcher de rire en voyant ces doctes personnages, et me demanda, si je voulois le faire recevoir médecin, ou l’envoyer à l’autre monde? Après que cette noble faculté eut examiné toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que moyennant du repos et beaucoup de régime, on pourrait prévenir l’étisie.

 

J’étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam, ayant été obligée de laisser le reste de ma suite à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni nuit ni jour le prince, et ne m’absentois qu’un quart d’heure pour rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier me faisoit mille caresses et louoit mon assiduité auprès de mon époux, en disant que toutes les femmes dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois. Je suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que je lui faisois ma cour, de ce qui cause la maladie de votre mari. Il s’est fâché de quelques propos que j’ai tenus sur son sujet le jour que je dînai chez Glasenap, et il s’est fort emporté ici contre quelques-uns de mes officiers, qui l’ont raillé assez fortement par mon ordre. J’ai eu tort, mais tout ce que j’ai fait n’a été que par bonne intention et par amitié pour vous et pour lui. J’ai voulu le dégourdir, il faut qu’un jeune homme ait de la vivacité et de l’étourderie et qu’il ne soit pas toujours comme un Caton; mes officiers sont tous propres à le former.

 

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La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, elle me cherchoit noise sur tout ce que je faisois. Lorsque je venois le matin chez elle, elle me disoit: bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie; vous êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou alongé; je vous l’ai dit déjà cent fois que je ne puis souffrir votre mauvais air, vous me ferez enfin perdre patience! C’étoit le refrain de tous les jours. Elle vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on y portoit les cheveux tout plats sans la moindre frisure; les miens étoient accommodés à la françoise, le prince héréditaire l’ayant voulu comme cela, et d’ailleurs on les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J’étois si maigre, que j’avois peine à me tenir dans mon corps de jupe, et ayant toujours l’estomac enflé, je souffrois beaucoup quand je voulois me redresser; mais tout cela n’étoient qu’excuses frivoles qu’on n’acceptoit pas.

 

Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de Bareith furent bien satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld me mandoit que la santé du Margrave dépérissoit à vue. Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère, dont j’ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d’épouser une princesse d’Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave fit des dépenses énormes pendant son séjour de Neustat; il y passoit les journées entières à boire et à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse, étant tombé d’un escalier. On l’emporta à demi-mort dans son appartement. Je ne sais s’il se blessa intérieurement, les médecins qu’il avoit autour de lui étant si ignorans, qu’on ne pouvoit se fier à leur rapport. Soit donc la chûte ou la boisson, l’une des deux au moins lui causa une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu’on s’attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher un ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer à la mort, mais son tempérament le sauva encore pour cette fois et il se remit, quoique fort lentement.

 

Tout le monde crioit depuis ce temps après notre retour. Le Margrave le souhaitoit lui-même et m’écrivit, que je devois lui mander de quelle façon il devoit s’y prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je montrai sa lettre à quelques personnes dont j’étois sûre qu’ils le rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances que je viens de rapporter. On ne manqua pas d’en avertir le roi. Il ne vouloit pas nous perdre et malgré cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous.

Cependant il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous ôter toute idée de départ. Il me fit mille caresses et me parla avec éloge du prince héréditaire, mais tout cela ne me touchoit plus, j’avois été trop souvent trompée pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se portoit point bien; il étoit fort changé de visage et le corps lui enfloit toutes les nuits. Une après-midi qu’il dormoit et que nous étions toutes assises autour de lui, il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit toujours extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d’abord. Je fus la première à remarquer qu’il devenoit tout noir et que le visage lui enfloit. Je me mis à crier en le disant à la reine; elle le poussa plusieurs fois pour le réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du monde; on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l’eau dans le visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut fort altéré de cet accident mais tous les médecins qu’il avoit autour de lui pour lui faire leur cour, traitèrent cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût fort dangereux et chacun se disoit à l’oreille que c’étoit une goutte remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.

 

Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature ne fut pour nous qu’une nouvelle pénitence; nous étions obligés d’aller tous les soirs au jardin du roi. Ce prince lui avoit donné le nom de Marli je ne sais pourquoi. C’étoit un très-beau jardin potager, où le roi s’étoit fait un plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de fruits qu’il y ait en Europe; mais il n’y avoit pas le moindre agrément à s’y promener, n’y ayant point d’ombre. Nous y allions à trois heures de l’après-midi pour nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y soupoit à huit heures très-frugalement et sans se charger l’estomac, et on se retiroit à neuf heures. Le roi se levait tous les jours à quatre heures du matin, pour être présent à l’exercice de son régiment. Cet exercice se faisoit sous mes fenêtres, et comme je logeois au rez de chaussée, je ne pouvois fermer les yeux de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par pelotons. Un soldat, voulant charger trop vite, et n’ayant pas eu le temps de tirer la baguette de son fusil, le coup donna dans ma chambre et abattit le miroir de ma toilette, qui par un hazard sans exemple resta dans son entier.

 

Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le retour du prince héréditaire me causoit trop de joie pour penser à autre chose. Il arriva le 21. de Mai à Potsdam en compagnie de mon frère. J’eus la satisfaction de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu’il étoit parti, mais sa toux continuoit toujours, quoiqu’elle fût fort diminuée. Le roi le reçut très-bien et fut très-content du rapport qu’il lui fit de son régiment. La Margrave Albertine, sa fille et le prince de Berenbourg

arrivèrent le même soir. Les noces de ce dernier étoient fixées au lendemain. La princesse Albertine étoit dans un contentement parfait, et ne faisoit que rire lorsqu’on lui parloit de son futur. Elle avoit deux dames qui faisoient son écho; le prince donnoit le signal par un éclat de rire, ses deux dames y répondoient et nous trouvions cela si drôle, que nous en riions aussi, si bien que ce n’étoient que risées. Le roi qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit maintes gravelures, auxquelles elle ne répondoit qu’en riant et s’attiroit à elle et à nous tous de grosses sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son sérieux, mais c’étoit peine perdue, et sa joie d’avoir bientôt un si aimable mari étoit trop vive pour la contenir.

 

Le prince héréditaire et le prince Charles de Brunswick, que le roi avoit aussi invité à la noce, allèrent le lendemain rendre visite au promis, plus pour s’en divertir que par civilité. Il n’y avoit que lui qui ignorât qu’il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit comme un charretier qu’il n’avoit ni habit ni robe de chambre, et qu’il falloit remettre la noce au lendemain. Cela divertit beaucoup le roi. Le prince héréditaire fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut si reconnoissant, qu’il lui demanda conseil sur tout ce qu’il devoit faire.

Dieu sait en quelles mains charitables il étoit tombé et les conseils qu’il lui donna. Je sais bien que je n’ai rien vu de plus comique que cette noce. Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes au coeur joie. Mais cette joie s’évanouit bien vite, car le prince héréditaire fut obligé de retourner à son régiment. Il repartit le 26.

de Mai aussi bien que mon frère et toutes les autres principautés.

 

Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire; il me dit qu’il le trouvoit fort changé à son avantage. Ce sera mon gendre favori, ajouta-t-il; et adressant la parole à la reine: j’aime trop mes enfans, lui dit-il, oui, que le diable m’emporte! si je ne donne à mon gendre tout l’argent que je lui ai prêté, pourvu qu’il continue à en agir comme il le fait à présent. Je m’approchai de lui, et lui baisant la main je le remerciai avec les termes les plus tendres, et comme il me répéta encore une fois ce qu’il venoit de dire à la reine, je lui répondis, que je serois au désespoir s’il pouvoit s’imaginer qu’il y eût quelques vues d’intérêt dans notre conduite; qu’il étoit vrai que nous avions eu besoin de son secours, mais que nous ne voulions point lui être à charge, et que, si je savois que la promesse qu’il venoit de me faire l’incommodât le moins du monde je serais la première à refuser cette grâce. Les larmes lui vinrent aux yeux et me regardant tendrement; non, dit-il, ma chère fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir d’ici et j’aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus touchée de ces dernières paroles, mais elles m’alarmèrent beaucoup; je connoissois trop l’inconstance du roi pour me fier à toutes ces belles paroles. J’y fus pourtant sensible; je l’aimai tendrement et sans la jalousie que la reine avoit contre moi, j’aurois pu regagner son coeur; mais il étoit impossible qu’on pût être bien auprès de l’un sans se brouiller avec l’autre. Elle me rendit bien cher ce moment de douceur que je venois de goûter, et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu’au soir. Je n’ai jamais pu approfondir une intrigue qu’on avoit formée contre le prince héréditaire et moi, je ne sais pas encore qui en étoit l’auteur; mais je sais bien qu’en ce temps-là on fit ce que l’on put pour mettre la désunion entre nous. On venoit me dire pis que pendre de lui, pendant qu’on lui en disoit autant de moi. Mais tout cela ne faisoit aucune impression sur nous, et nous nous avertissions mutuellement de ces belles menées.

 

Le roi me dit un jour; j’ai fait un plan pour votre établissement ici.

Je donnerai une pension à votre mari, afin qu’il puisse tenir son ménage sans s’incommoder; il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps en temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il négligeroit le service. On peut bien juger combien ce beau plan fut de mon goût.

Cependant je ne voulus point rompre en visière au roi et lui répondis simplement, que j’encouragerois toujours le prince héréditaire à faire son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me plaisoient pas et il changea de discours. Comme il devoit partir avec la reine le 8. de Juin, pour se rendre à Brunswick et y assister aux noces de mon frère, qui devoient y être célébrées, je lui demandai la permission d’aller joindre le prince héréditaire à son régiment. Il me l’accorda d’abord, mais ayant rêvé quelque temps il me dit: cela ne vaut pas la peine de faire ce voyage; je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir alors.

 

Je fus fort estomaquée de cette réponse; je craignois Berlin comme le feu; je m’attendois à y recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir chez moi et ayant fait ordonner la même chose à ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus obligée de me retirer.

Je me mis tout de suite au lit, où je m’endormis de foiblesse et de fatigue. J’avois reposé environ trois heures, lorsque j’entendis un bruit épouvantable dans ma garderobe. Je m’éveillai en sursaut, et ouvrant mon rideau j’appelai ma bonne et fidèle Mermann, compagne de tous mes chagrins et qui ne me quittoit jamais; mais j’avois beau m’égosiller, personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle fut ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et qu’à la lueur de la lampe qui brûloit dans ma chambre, j’aperçus une douzaine de grands grenadiers avec leurs moustaches noires, et que je vis étinceler leurs armes. Je me crus pour le coup perdue et qu’on venoit m’arrêter; je m’examinois déjà, pour savoir quel crime j’avois commis, sans me trouver coupable de rien. Ma femme de chambre me tira enfin d’inquiétude; elle entra dans ma chambre et me dit, qu’elle n’avoit pu venir plutôt, s’étant disputée avec ces gens pour les empêcher d’entrer; que le feu étoit au château et qu’il étoit cause de cette rumeur. Je lui demandai où il brûloit? Elle biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c’étoit dans la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n’y vouloient laisser entrer personne, disant que c’étoit chez moi. Ma gouvernante étoit d’abord accourue au premier bruit; elle amusa assez long-temps les officiers, pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent toute ma chambre, où tout étoit en très-bon ordre et où ils ne trouvèrent pas la moindre apparence de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la trouvèrent en flammes, leurs lits étoient déjà à demi consumés et la boiserie de la chambre étoit toute en feu. À force de bras on l’éteignit et ils allèrent en faire le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables étoient chassés sans rémission.

 

J’aurois été bien lotie si cet accident étoit arrivé chez moi. A la première alarme on avoit déjà eu la bonté de dire au roi que c’étoit dans ma chambre, et il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu’il sut que c’étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci vinrent tout effrayées chez moi et crioient miséricorde, ne sachant où coucher.

J’offris mon lit à ma soeur Charlotte, les deux autres s’accommodèrent de celui du prince héréditaire et la Montbail fut obligée de se contenter d’un lit de reposes, ce qui la fit grogner non entre ses dents, car il y avoit belle saison qu’elle les avoit perdues, et il ne lui en restoit plus qu’une, sur laquelle elle jouoit de l’épinette. Je crus que dans son désespoir cette dernière relique mâchelière nous sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit se consoler de n’avoir point de lit de plume, pour y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur s’endormit tout de suite, mais n’étant pas accoutumée à coucher à deux, elle me donnoit des coups en dormant pour se faire place, qui me réveilloient en sursaut à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux que cette bataille recommençoit. Mes deux soeurs cadettes faisoient le même ménage de leur côté. Voyant enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La Montbail voulut en faire l’ornement; elle vint nous apparoître comme le soleil levant, tout son déshabillé étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous chanta ses doléances sur l’incommodité qu’elle avoit soufferte toute la nuit, ayant été si mal couchée, et se plaignant que toutes ses côtes lui faisoient mal. J’eus une joie maligne de cette petite mortification qu’elle venoit d’essuyer, elle m’en procuroit tous les jours par douzaine, animant la reine et ma soeur Charlotte contre moi. Cette dernière obtint avec beaucoup de peine la grâce de ses domestiques du roi. Ce prince me dit, que j’avois été bien bonne de m’incommoder ainsi toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui contâmes nos aventures nocturnes, qui le firent rire de bon coeur. Il devoit partir le jour suivant avec la reine. Cette princesse étoit dans une noire mélancolie; elle étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir, mais sa mauvaise humeur empêchoit qu’on en pût avoir compassion, car elle devenoit quasi aussi méchante que le roi, et personne ne pouvoit durer avec elle, pas même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu’un le regardoit, il faisoit la moue et affectoit d’être triste. Nous nous séparâmes tous le lendemain et j’allai à Berlin avec mes soeurs.

 

Le roi nous avoit ordonné d’aller tous les soirs à la comédie allemande, de quoi nous enragions de bon coeur. Les princesses du sang qui étoient toujours fort de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et je m’entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, qui étoit plus pitoyable chose du monde. La Margrave Philippe m’invita plusieurs fois à souper. Je me divertissois fort bien auprès d’elle; nous y avions une petite coterie de gens d’esprit; qui rendoit nos soupers fort agréables.

J’évitai de hanter tant qu’il m’étoit possible tous ceux que je connoissois propres à me chagriner, ce qui me fit passer mon temps assez paisiblement à Berlin.

 

Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez moi. Quoiqu’il fût intime avec Grumkow, il étoit fort honnête homme et m’étoit fort attaché. Il n’avoit pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de bon-sens. Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution que j’avois prise, de m’en retourner à Bareith, à quelque prix que ce fût, après la revue du régiment du prince héréditaire. Il me conta là-dessus que Grumkow l’avoit chargé de me dire, qu’il avoit reçu, il y avoit quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui avoit marqué avoir les mêmes intentions que moi et sembloit même vouloir se défaire de son régiment prussien; qui lui, Grumkow, en avoit fait la confidence au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents de sa façon d’agir envers nous; que le roi avoit été fort surpris, et qu’après avoir rêvé quelque temps il lui avoit dit: je ne puis me résoudre à laisser partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt mille écus de pension après la revue, à condition qu’il reste à son régiment; et pour ma fille, elle restera auprès de sa mère et pourra l’aller voir de temps en temps; que Grumkow ne sachant point nos intentions, n’avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu’il me prioit de lui faire savoir ce qu’il devoit faire. Je chargeai Sastot d’un compliment très-obligeant pour ce ministre, et le fis prier instamment de faire ensorte que nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée; que j’étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne voulois pas vivre séparée du prince héréditaire; qu’il ne nous convenoit ni à l’un ni à l’autre d’aller nous ensevelir dans une garnison; que le Margrave baissoit à vue d’oeil et que notre présence étoit nécessaire à Bareith.

 

Sastot vint le lendemain m’apporter sa réponse. Il me faisoit assurer, qu’il emploiroit tous ses efforts pour nous faire partir, mais qu’il étoit nécessaire que le Margrave fît des démarches pour cela, et qu’il falloit commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce prince. Il me fit dire aussi, que les états du pays de Clève avoient envoyé, il y avoit quelque temps, des députés au roi, pour le supplier de me nommer gouvernante de leur province, s’offrant de m’entretenir à leurs dépens et sans qu’il en coûtât une obole au roi; mais que ce prince les avoit renvoyés avec une forte mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de punition de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. Je fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens s’étoient attiré pour l’amour de moi. Je n’avois pas eu la moindre idée de la démarche qu’ils avoient faite, sans quoi je l’aurois empêchée pouvant bien prévoir que le roi la refuseroit.