Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 3 sur 3 · partie 3/4

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

La conversation dura longtemps sur ce ton.…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l’attendait son secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service, qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si tout était en ordre dans l’appartement, et si les huissiers se trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait le lever, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que l’empereur ne le lui dît. J’ai déjà rendu compte de la manière dont se passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics, ou préfets en congé. Tous ceux qui n’avaient pas droit à venir au lever, ne pouvaient obtenir d’audience qu’en s’adressant au chambellan de service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l’empereur; le plus souvent il les refusait.

Le lever et les audiences le menaient à l’heure de son déjeuner. Vers onze heures, on le servait partout dans ce qu’on appelait le salon de service, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait debout. C’était alors qu’il recevait des artistes, des comédiens. Il mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine, ainsi que le chambellan, l’écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu’il y avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d’État par semaine. Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s’y faisait accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit qu’il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion. Souvent on s’étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion s’altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d’État, ou celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu’à six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme, hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des confitures ou quelque crème qu’il se servait avant d’avoir touché aux entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient, et étaient servis par les valets de chambre. L’heure du dîner était fort inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler et retenait son conseil jusqu’à six, sept et huit heures du soir, sans montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte l’attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.

Les soirées étaient fort courtes. J’ai dit comment elles se passaient. Durant l’hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux Tuileries, soit chez les princes; l’empereur y paraissait un moment, et avait toujours l’air de s’y ennuyer. Le coucher se faisait comme le matin, excepté que c’était alors le service qui était introduit le dernier, pour prendre les ordres. L’empereur, pour se déshabiller et se mettre au lit, n’avait près de lui que des valets de chambre.

Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des entrées intérieures. L’aide de camp de jour couchait dans le salon de service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans l’intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l’escalier, parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde; c’était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient. Personne n’y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont les gens avaient la livrée de l’empereur, et, parmi les domestiques, les valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d’honneur avait un appartement que madame de la Rochefoucauld n’occupa guère. Lors du second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurât toujours. Du temps de l’impératrice Joséphine, la comtesse d’Arberg et sa fille, qu’on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais, furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles du roi[57]. L’intendant et le trésorier étaient logés.

 

[Note 56: La maréchale Lannes.]

 

[Note 57: Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il

n’est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont

été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)]

L’impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs pour ses aumônes. On ne donna à l’archiduchesse que trois cent mille francs, et soixante mille francs pour sa cassette.

La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et que, ayant des relations en France, auxquelles l’archiduchesse était étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses propres effets, mais qu’elle les achetait toujours, cela augmentait infiniment ses dettes.

Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu’aucun marchand n’arrivât jusqu’à elle, mais il fut obligé de céder sur cet article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi que d’artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre, et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, oubliait ce qu’elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame d’honneur et à sa dame d’atours qu’elles n’eussent point à se mêler de sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer, enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas neufs. Tandis qu’elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte, on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C’étaient, en été, des robes de mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des redingotes d’étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes, des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait constamment un toute la matinée, qu’elle drapait sur ses épaules, avec une grâce que je n’ai vue qu’à elle. Bonaparte, qui trouvait que les châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu’on lui apportait, de quelque prix qu’ils fussent; je lui en ai vu de huit, dix et douze mille francs. Au reste, c’était un des grands luxes de cette cour. On dédaignait d’y porter ceux qui n’auraient coûté que cinquante louis, et on se vantait du prix qu’on avait mis à ceux qu’on y montrait[58].

 

[Note 58: On sait que ces vêtements étaient des châles de

cachemire que la campagne d’Égypte, et le goût oriental qui

s’en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)]

J’ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie n’a guère varié. Elle n’ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s’ennuyer. Elle n’aimait point le spectacle. L’empereur ne voulait point qu’elle y fût chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que lorsqu’elle était à la Malmaison, demeure qu’elle a embellie sans cesse, et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s’en irritait, querellait; sa femme pleurait, promettait d’être plus rangée, et vivait de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d’une extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l’impératrice était coiffée en cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses. Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu’on lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu’elle pensait que l’empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour paraître convenablement autour d’elle[59].

 

[Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur

toilette de cinquante à soixante mille francs par an.]

Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c’était le ton de cette cour; mais elle avait de l’ordre et de l’économie, et ne paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans prix.

Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l’impératrice, la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être fort brillante. On peut dire qu’à certains jours, elle offrait un coup d’oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.

À dater de cette année (1806), l’empereur imagina de donner, de temps à autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle, décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée d’un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ, de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé au fond, l’impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle encore et avec l’air fort noble; ses frères costumés richement, les princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés. À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame d’honneur, la dame d’atours, les dames du palais, presque toutes jeunes, la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout: ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se plaçaient les musiciens; et, dès que l’empereur était assis, on exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu’il se fît un grand silence, n’était guère écoutée. Quand le concert était fini, au milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et danseuses de l’Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même l’empereur. M. de Rémusat était chargé d’en régler l’ordonnance, et ce n’était pas une petite affaire; car l’empereur était difficile et minutieux sur tout.

 

[Note 60: Un habit de cour nous coûtait au moins

cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus

ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et

garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en

guirlandes, bandeaux et épis.]

M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car vous êtes chargé d’amuser l’inamusable.» Ce divertissement et le concert ne duraient pas plus d’une heure et demie. Ensuite, on allait souper dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l’éclat des lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l’argenterie et des cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d’aisance qui ne doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu’il aimait à inspirer.

J’ai parlé tout à l’heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre neveux et une nièce qu’elle avait à la Martinique. C’étaient MM. et mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors d’état de se marier comme l’eût voulu l’empereur. Il pensa d’abord à elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un temps, à un prince de la maison d’Espagne. Enfin, on l’a mariée au fils du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence les a séparés d’abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de *** vit aujourd’hui à Paris très obscurément. L’aîné de ses frères, après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir de l’honneur d’avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans les colonies. Il y porta de l’argent, et, sans doute, en y menant une vie paisible, il se sera depuis, plus d’une fois, applaudi de ce philosophique départ.

Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d’un négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait avec sa soeur; je ne sais ce qu’il est devenu.

 

[Note 61: Je crois qu’il a péri dans la campagne de

1814.]

Les Beauharnais ont aussi profité de l’élévation de madame Bonaparte, et ne cessaient de se presser autour d’elle. J’ai dit comme elle avait marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd’hui. Le comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la mort de sa mère, auprès d’une vieille tante religieuse. Le comte de Beauharnais, s’étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la pension de madame Campan, d’où elle sortit en 1806, pour être tout à coup adoptée par l’empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept ans, une figure agréable, de l’esprit naturel, de la gaieté, même un peu d’enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d’un beau blond.

 

[Note 62: C’était celle sur qui le poète Lebrun fit

autrefois cette maligne épigramme:

 

Églé, belle et poète, a deux petits travers:

Elle fait son visage et ne fait point ses vers.]

Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d’elle; mais, d’abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d’une figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans toute son allure et s’endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, vive, piquante, éblouie d’ailleurs de son sort, fière de l’adoption de l’empereur, qu’elle regardait alors comme le premier souverain du monde, avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d’honneur en lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans donnaient de la grâce, ne déplut point à l’empereur, et finit par l’amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu’il ne l’eût fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez publiquement amoureux d’elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l’égard de son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].

 

[Note 63: Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par

lequel l’empereur assignait un rang considérable à cette

jeune femme: «Notre intention étant que la princesse

Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les

prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes,

et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où

nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite

de Sa Majesté l’impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le

mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs,

voulant donner une preuve de l’affection que nous avons pour

la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse

bien-aimée, nous l’avons fiancée avec le prince Charles,

prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable,

dans cette circonstance, d’adopter ladite princesse Stéphanie

Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l’amitié

qui nous lie depuis plusieurs années à l’électeur de Bade,

nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de

nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir

une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver

leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les

sujets de l’électeur. Les qualités distinguées du prince

Charles de Bade, et l’affection particulière qu’il nous a

montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr

garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir

partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas

devoir tarder davantage à vous donner connaissance d’une

alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)]

Aussitôt que l’empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement particulier; elle y reçut les députations des corps de l’État. Dans celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments sans embarras, et répondit à tous fort bien.

Devenue fille du souverain, et d’ailleurs très en faveur, l’empereur ordonna qu’elle passât partout immédiatement après l’impératrice, prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d’en éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l’empereur, déterminé à s’égayer de tout ce qu’elle disait. L’impératrice devint assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu’elle se ferait, si elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait assez mauvais que le prince de Bade pût s’aviser de se blesser de ce qui se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d’un éclat, et le nombre des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, le rendirent plus prudent. D’un autre côté, la jeune fille, qui ne voulait que s’amuser, montra plus de résistance qu’on ne l’avait cru d’abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son mari d’approcher d’elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa chambre, priant, pressant avec instance, et s’endormant ensuite sans avoir rien obtenu. Il se plaignait à l’impératrice, qui grondait sa nièce. L’empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l’empereur le sentit; au bout de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et persuadé qu’il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se donner avec lui que le plaisir d’un peu de coquetterie, il consentit au départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de Bade comme une terre d’exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise intelligence avec son époux. On fut obligé d’envoyer de France des négociateurs secrets pour lui faire comprendre l’importance qu’il y avait pour elle à devenir la mère d’un prince, héréditaire à son tour. Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les rendre tous deux malheureux. Il n’en fut pas ainsi cependant, et nous verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années plus de raison, prit enfin l’attitude qu’elle devait avoir, et, par sa bonne conduite, vint à bout de regagner l’affection du prince, et de jouir des avantages d’une union qu’elle avait d’abord si singulièrement méconnue[64].

 

[Note 64: Le prince de Bade est frère de l’impératrice de

Russie.]

Je n’ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu’on se donnait quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu’on jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte s’intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par ne se le permettre qu’à certaines occasions, comme à la fête de l’impératrice. Quand l’empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, et la Malmaison fut illuminée d’une manière charmante. C’était quelque chose d’imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; mais l’empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65].

 

[Note 65: Cette représentation pourrait bien avoir été

donnée un peu plus tard que cela n’est dit ici. Du moins,

quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes

du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce

dont il s’agit, ils l’appelèrent la Colonne de Rosbach. Ils

semblaient l’avoir faite en l’honneur de la campagne d’Iéna.

Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail,

transporter leur à-propos de la guerre de 1805 à la

campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes

n’y regardent de si près. Ce qui est certain, c’est que le

rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand’mère

le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces.

Cette Alsacienne se montrait pleine d’enthousiasme pour

l’empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse

mémoire de mon père ne lui permettait pas d’oublier, et que

je retiens après lui:

 

AIR: J’ai vu partout dans mes voyages.

 

Ce qui dans le jour m’intéresse,

La nuit occupe mon repos.

Ainsi donc je rêve sans cesse

À la gloire de mon héros.

Les songes, dit-on, sont des fables,

Mais, quand c’est de lui qu’il s’agit,

J’en fais que l’on trouve incroyables,

Et sa valeur les accomplit.

 

On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails

sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était

fort à la mode à cette cour. C’était toute la littérature de

la jeunesse de beaucoup de personnages du temps. (P. R.)]

Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: «L’empereur a ri, l’empereur a applaudi…» et comme nous nous en félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l’abordais plus qu’avec une certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure position vis-à-vis de lui, par la manière dont j’avais rempli le rôle d’une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu’elle avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il m’arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l’improviste par une sorte de détente et d’attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser comme un autre.» J’éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai soulagement; il semblait qu’une espérance nouvelle vînt tout à coup se raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!

Peut-être cette réflexion m’est-elle déjà échappée; mais je l’ai faite si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore tellement aujourd’hui, quand j’interroge mes souvenirs, qu’il n’est pas extraordinaire qu’elle m’échappe plus d’une fois.

 

CHAPITRE XIX.

 

La cour de l’empereur.—Maison ecclésiastique.—Maison militaire.—Les maréchaux.—Les femmes.—Delille.—Chateaubriand.—Madame de Staël.—Madame de Genlis.—Les romans.—La littérature.—Les arts.

 

Avant de reprendre la suite des événements, j’ai envie de m’arrêter un peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l’État. Je ne pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est soumis se trouve si bien observée, qu’elle appareille tous les extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.

Je me souviens que, durant l’hiver de 1814, l’impératrice Marie-Louise recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait s’informer chez elle des nouvelles de l’armée, dont chacun était vivement occupé. Au moment où l’empereur, poursuivant le général prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l’armée autrichienne le loisir de s’avancer jusque sur Fontainebleau, on se crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens s’étaient réunis chez l’impératrice; on s’y interrogeait avec anxiété. Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des Tuileries. Il me conta l’inquiétude dont il venait d’être témoin, et me dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de Montesquiou et le conseiller d’État Boulay (de la Meurthe[66]) à éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!» Il avait trouvé chez l’impératrice ces deux personnes, qui lui avaient paru d’une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements qu’ils commençaient à prévoir[67].

 

[Note 66: Le comte de Montesquiou était alors grand

chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté

gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des

suspects.]

 

[Note 67: Mon père, relisant dans les derniers temps de

sa vie ces Mémoires, qu’il se décidait à publier, a écrit, à

propos de cette conversation, la note suivante:

 

«L’observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite

dans une soirée à une partie de laquelle j’ai assisté. Je

n’ai pas entendu l’observation, mais je me rappelle que ma

mère nous la redit alors. Elle était même plus développée

qu’elle n’est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de

1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de

congé, j’avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai

dans le petit salon de l’entresol de ma mère, place Louis XV,

n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand.

Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être

interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires.

Il ne s’interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas

signe de me retirer, et j’écoutai avec un vif intérêt. M. de

Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et

simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les

hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais

l’attribuant moins à la situation même, qu’aux dispositions

de l’empereur et à celles des gens qui l’entouraient, en

montrant que la raison, l’indépendance, le courage et la

force de position manquaient presque partout, ou n’étaient

réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter

l’Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C’est

une des rares occasions que j’ai eues de voir M. de

Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m’est

arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la

première que j’entendais vraiment parler politique. Cette

conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui

écoutait avec plus de déférence que d’assentiment. Il me

semblait qu’il n’était pas fort content, ni du fond où il

reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l’obligation

où il s’était trouvé d’entendre pareille confidence.» (P.

R.)]

Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n’eût point rassemblé autour de l’empereur des caractères bien marquants, soit par cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles qui méritent d’être conservées. Les principaux personnages étant à part, et suffisamment déterminés parles événements qu’il me reste à raconter, je n’ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C’est une dure chose à supporter que le mépris universel de l’humanité dans le souverain auquel on est attaché. Il attriste l’esprit, décourage l’âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement matérielles d’une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui composaient la cour et le gouvernement de l’empereur avait sans doute une nature d’esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n’apparaissaient qu’au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps. Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien, c’étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu’on pouvait le plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés faibles, dont il s’emparait. Là où il ne voyait point de vices, il encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur, afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la réputation d’une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice qu’on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa légère insouciance, du peu de prix qu’il attachait à l’estime publique. Il s’égayait sur ce qu’il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel, sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif d’argent qu’il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait été jacobin, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd’hui, la seule différence, c’est qu’il est un jacobin enrichi; mais c’est tout ce qu’il me faut.»

Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s’ils n’avaient une certaine médiocrité d’esprit ou de caractère». Enfin, si on s’était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu s’efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des nullités qu’on n’avait point réellement.

De là l’embarras qu’éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette époque; de là, sans doute, l’accusation, non méritée mais plausible, qu’on inventera contre eux, d’un air de malveillance répandu dans leurs jugements, d’une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d’une extrême sévérité à l’égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n’est pourtant pas si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l’état de société, son gouvernement seul peut la fortifier.

La maison ecclésiastique de l’empereur était sans influence. On lui disait la messe chaque dimanche, et c’était tout. J’ai déjà parlé du cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt, évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de l’esprit et de l’intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait l’empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons conseils; mais, quand il obtenait d’en être nommé l’exécuteur, tout se trouvait gâté. La confiance et l’estime publique reculaient devant lui.

L’abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de la persécution.

L’abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à préconiser le despotisme qu’on le voit aujourd’hui animé à s’efforcer de se tirer de l’inaction où l’a réduit heureusement le gouvernement constitutionnel du roi[68].

 

[Note 68: J’ai parlé ailleurs du cardinal Maury.]

Bonaparte se servait du clergé, mais il n’aimait pas les prêtres. Il avait contre eux des préventions philosophiques et un peu révolutionnaires. Je ne sais s’il était déiste ou athée. Il se moquait assez volontiers dans son intimité de ce qui touchait la religion, et je crois, d’ailleurs, qu’il donnait trop d’attention à ce qui se passait dans ce monde pour s’occuper beaucoup de l’autre. J’oserais dire que l’immortalité de son nom lui paraissait d’une bien autre importance que celle de son âme. Il se sentait une certaine aversion contre les dévots, et il n’en parlait jamais qu’en les taxant d’hypocrisie. Quand les prêtres en Espagne eurent soulevé les peuples contre lui, quand il éprouva une résistance honorable de la part des évêques de France, quand il vit la cause du pape embrassée par beaucoup de monde, il fut tout à fait confondu, et il lui arriva de dire plus d’une fois: «Je croyais les hommes plus avancés qu’ils ne le sont réellement.»

La maison militaire de l’empereur était considérable; mais, hors du temps de guerre, elle avait auprès de lui des attributions qui prenaient une forme civile. Dans le palais des Tuileries, il craignait les souvenirs du champ de bataille; il dépaysa toutes les prétentions. Il fit des généraux chambellans; plus tard, il les força de ne paraître autour de lui qu’en habit de fantaisie brodé et d’échanger leur sabre contre une épée de cour. Cette transformation déplut à beaucoup d’entre eux, mais il fallut obéir, et, de loup, s’efforcer de devenir berger. Il y avait, au reste, une pensée raisonnable dans cette volonté. L’éclat des armes eût en quelque sorte assommé les autres classes qu’il fallait séduire; les moeurs soldatesques se trouvaient forcément adoucies, et, de plus, certains maréchaux récalcitrants perdirent un peu de leurs forces, en cherchant à acquérir de belles manières. Ils attrapaient dans cet apprentissage une légère teinte de ridicule; Bonaparte y trouvait encore son compte.

Je crois pouvoir affirmer que l’empereur n’aimait aucun de ses maréchaux. Il disait assez volontiers du mal d’eux, et quelquefois du mal assez grave. Il les accusait tous d’une grande avidité, qu’il entretenait à dessein par des largesses infinies. Un jour, il les passa en revue devant moi; il prononça contre Davout cette espèce d’arrêt dont je crois avoir déjà parlé: «Davout est un homme à qui je puis donner de la gloire, il ne saura jamais la porter.» En parlant du maréchal Ney: «Il y a, disait-il, en lui une disposition ingrate et factieuse. Si je devais mourir de la main d’un maréchal, il y a à parier que ce serait de la sienne.» Il m’est resté, de ses discours, que Moncey, Brune, Bessières, Victor, Oudinot ne lui apparaissaient que comme des hommes médiocres, destinés pour toute leur vie à n’être que des soldats titrés; Masséna, un homme un peu usé, dont on voyait qu’il avait été jaloux. Soult l’inquiétait quelquefois. Habile, rude, orgueilleux, il négociait avec son maître, et disputait ses conditions. L’empereur imposait à Augereau, qui avait plus de rusticité que de vraie fermeté dans les manières. Il connaissait et blessait assez impunément les prétentions vaniteuses de Marmont, ainsi que la mauvaise humeur habituelle de Macdonald. Lannes avait été son camarade, quelquefois ce maréchal voulait s’en souvenir; on le rappelait à l’ordre avec ménagement. Bernadotte montrait plus d’esprit que les autres, il se plaignait sans cesse, et, à la vérité, il était souvent assez maltraité.

Toutefois la manière dont l’empereur contenait, satisfaisait ou choquait impunément des hommes si altiers, si enflés de leur gloire, était fort remarquable. D’autres diront avec quelle habileté il sut les employer à l’armée, et comme il tira d’eux de nouveaux rayons pour sa gloire en s’emparant de la leur, et sachant très réellement se montrer supérieur à tous.

Je n’entrerai point dans la nomenclature des chambellans. L’Almanach impérial peut me suppléer à cet égard. Ils furent peu à peu portés à un nombre considérable. Ils étaient pris dans tous les ordres, dans toutes les classes. Les plus assidus, les plus silencieux furent ceux qui réussirent le mieux; leur métier était assez pénible et fort ennuyeux. Plus on approchait de la personne de l’empereur, plus la vie devenait désagréable. Les gens qui n’ont eu de commerce avec lui que par les affaires n’ont pas une idée entière de ses inconvénients; il a toujours mieux valu avoir à traiter avec son esprit qu’avec son caractère.

Je n’aurai pas non plus beaucoup à conter des femmes de cette époque. Bonaparte répétait souvent ces paroles: «Il faut que les femmes ne soient rien à ma cour; elles ne m’aimeront point, mais j’y gagnerai du repos.» Il tint parole. Nous ornions ses fêtes, c’était à peu près notre seul emploi. Cependant, comme la beauté a des droits pour n’être jamais oubliée, il me semble que quelques-unes de nos dames du palais méritent qu’on les indique ici. Madame de Motteville, dans ses Mémoires, s’arrête quelquefois pour signaler les plus belles femmes de son temps. Je ne veux pas passer sous silence celles du mien.

À la tête de la maison de l’impératrice se trouvait madame de la Rochefoucauld. C’était une petite femme contrefaite, point jolie, mais dont le visage ne manquait pas d’agréments. Elle avait de grands yeux bleus, ornés de deux sourcils noirs qui lui allaient très bien; de la vivacité, de la hardiesse et de l’esprit de conversation; un peu de sécheresse, mais, au fond, de la bonté, de l’indépendance et de la gaieté dans l’esprit. Elle n’aimait ni ne haïssait personne à la cour, vivait bien avec tous, ne regardait sérieusement à rien. Elle pensait avoir fait honneur à Bonaparte en entrant dans sa cour, et, à force de le dire, elle vint à bout de le persuader, ce qui fit qu’on eut pour elle des égards. Elle s’occupait beaucoup du soin de réparer sa fortune, qui était fort délabrée; elle obtint plusieurs ambassades pour son mari, et maria sa fille au cadet des princes de la maison Borghèse. L’empereur trouvait qu’elle manquait de dignité, et il n’avait point tort; mais il éprouvait quelque embarras devant elle, parce qu’elle lui répondait assez vertement, et qu’il n’avait nulle idée du ton qu’il faut conserver avec une femme. L’impératrice la craignait un peu; sa légèreté habituelle avait comme une sorte de nuance impérieuse. Elle conserva, au milieu de cette cour, une grande fidélité à d’anciens amis qui avaient des opinions opposées, si ce n’est aux siennes, du moins à celles qu’on devait lui supposer, vu le rang qui la décorait. Elle était belle-fille du duc de Liancourt; elle a quitté la cour au moment du divorce; elle est morte à Paris, depuis la Restauration.

Madame de la Valette, dame d’atours, était fille du marquis de Beauharnais. La petite vérole, qui avait un peu gâté son teint, lui laissait encore un visage agréable, quoiqu’il eût peu de mouvement. Sa douceur tenait de la nonchalance; une petite pointe de vanité courte la préoccupait souvent. Son esprit avait peu d’étendue, sa conduite était régulière. Comme dame d’atours, elle n’exerçait aucune fonction, parce que madame Bonaparte ne voulait point qu’on se mêlât de ce qui concernait sa toilette. En vain, l’empereur voulait exiger que madame de la Valette réglât les comptes, ordonnât les dépenses, se mît à la tête des achats; il fallait céder sur ce point, et renoncer à apporter de l’ordre dans tout cela. Madame de la Valette ne se sentait pas la force de défendre, à l’égard de sa tante, les droits de sa place. Elle se bornait donc à remplacer madame de la Rochefoucauld, quand la maladie éloignait celle-ci de la cour. Tout le monde sait ce que le malheur et l’amour conjugal ont développé en elle de courage et d’énergie.

En tête des dames du palais, on mettait madame de Luçay, comme la plus ancienne de toutes. En 1806, elle n’était déjà plus de la première jeunesse. C’est une douce et simple personne, de même que son mari, qui fut préfet du palais. Elle a marié sa fille au fils cadet du comte de Ségur, et l’a perdue depuis.

Mon nom arrivait ordinairement après. J’ai envie de me dessiner un peu moi-même; je crois que je dirai assez bien la vérité. J’avais vingt-trois ans, quand j’arrivai à cette cour. Je n’étais point jolie, cependant je ne manquais pas d’agréments. La grande parure m’allait bien, mes yeux étaient beaux, mes cheveux noirs, mes dents belles, mon nez et mon visage trop forts pour une taille assez agréable, mais un peu petite. Je passais à la cour pour une personne d’esprit, c’était presque un tort. Au fait, je n’en manquais point, non plus que de raison; mais il y a beaucoup dans mon âme, et un peu dans ma tête, un certain degré de chaleur qui précipite mes paroles et mes actions, et me fait faire des fautes qu’une personne, moins raisonnable peut-être, et plus froide, éviterait. On se trompa assez souvent sur moi à cette cour. J’étais active, on me crut intrigante. J’étais curieuse de connaître les personnages importants, on me taxa d’ambition. Je suis trop capable de dévouement aux personnes et aux choses qui me paraissent droites, pour mériter la première accusation, et ma fidélité à des amis malheureux répond à la seconde. Madame Bonaparte se fiait un peu plus à moi qu’à une autre, elle m’a compromise; on s’en aperçut assez vite, et personne ne m’envia beaucoup l’avantage onéreux de ses confidences. L’empereur, qui commença par m’aimer assez, causa plus d’inquiétude. Je ne tirai guère parti de cette bienveillance. Ce sentiment toutefois me flattait, et m’inspira de la reconnaissance; je cherchai à lui plaire tant que je l’aimai. Dès que je fus détrompée sur son compte, je reculai; la feinte est absolument hors de mon caractère.

J’apportai à la cour un trop grand fonds de curiosité. Cette cour me paraissait un théâtre si étrange, que je regardais attentivement, et que je questionnais pour me rendre compte. On pensa souvent que c’était pour agir; dans les palais, on ne croit à aucune action gratis. Le cui bono s’y répète sur tous les tons[69].

 

[Note 69: J’ai connu un homme qui se prononçait toujours

très sérieusement, avant de déterminer quelles visites il

ferait dans la soirée.]

Le mouvement de mon esprit m’a bien aussi exposée quelquefois. Il ne manquait cependant pas d’ordre, mais j’étais fort jeune, très naturelle parce que j’avais été très heureuse; rien en moi n’était encore assez posé; et mes bonnes qualités m’ont quelquefois nui comme mes défauts. Au milieu de tout cela, j’ai trouvé des gens qui m’ont aimée et à qui, sous quelque régime que je me trouve, je conserverai un tendre souvenir. Un peu plus tard, je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs. De plus, ma santé s’altéra; je fus fatiguée de cette vie agitée, dégoûtée de ce que j’entrevoyais, désenchantée sur les hommes, éclairée sur les choses. Je m’éloignai, heureuse de retrouver dans mon intérieur des sentiments et des jouissances qui ne me trompaient point. J’aimais mon mari, ma mère, mes enfants, mes amis; je n’eusse point voulu renoncer à la douceur de leur commerce; je gardai au travers des devoirs si nombreux et si puérils de ma place, une sorte de liberté. Enfin, on s’aperçut trop quand j’aimais et quand j’avais cessé d’aimer. C’était la plus haute maladresse dont on pût se rendre coupable envers Bonaparte. Ce qu’il craignait le plus au monde, c’est que près de lui on exerçât, on apportât seulement la faculté de le juger.

Madame de Canisy, née Canisy, petite-nièce de M. de Brienne, ancien archevêque de Sens, était parfaitement belle, quand elle parut à cette cour. Grande, bien faite, avec des cheveux et des yeux fort noirs, de jolies dents, un nez aquilin et régulier, le teint un peu brun et animé, sa beauté avait quelque chose d’imposant, même d’un peu altier.

Madame Maret était très belle; son visage régulier était aussi fort joli. Elle paraissait vivre en grande intelligence avec son mari. M. Maret lui a soufflé une partie de son ambition. J’ai rarement vu une vanité plus naïve et plus inquiète. Elle se montrait jalouse de toute privauté, ne tolérait la supériorité de rang que chez les princesses. Née obscurément, elle ambitionnait les distinctions les plus élevées. Quand l’empereur accorda le titre de comtesse à toutes les dames du palais, madame Maret fut comme humiliée de cette parité: elle s’entêta à ne point porter ce titre, et demeura simplement madame Maret, jusqu’au moment où son mari obtint le titre de duc de Bassano. Elle et madame Savary furent les femmes les plus élégantes de notre cour. La dépense de leur toilette a, dit-on, passé la somme de cinquante mille francs par an. Madame Maret ne trouvait point que l’impératrice la distinguât assez des autres; elle se ligua souvent avec les Bonapartes contre elle. On la craignait et on se défiait d’elle avec assez de raison. Elle redisait une foule de choses qui, par son mari, arrivaient à l’empereur et qui nuisaient beaucoup. Elle et M. Maret eussent voulu qu’on leur fît une véritable cour, et bien des gens se prêtaient à cette fantaisie. Comme je me montrai assez loin d’y vouloir consentir, madame Maret me prit en éloignement, et elle m’a suscité un assez bon nombre de petites traverses.

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