Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 3 sur 3 · partie 2/4

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

La conversation dura longtemps sur ce ton.…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

L’empereur s’aperçut de cette attitude un peu belligérante que rapportaient les officiers de l’armée. Il s’inquiétait peu qu’elle froissât la partie civile des citoyens, mais il ne voulait pas qu’elle vînt jusqu’à le gêner. Aussi, étant encore à Munich, il se crut obligé de réprimer l’arrogance de ses maréchaux, et, cette fois, son intérêt personnel le porta à employer vis-à-vis d’eux le langage de la raison. «Songez, leur dit-il, que je prétends que vous ne soyez militaires qu’à l’armée. Le titre de Maréchal est une dignité purement civile qui vous donne dans ma cour le rang honorable qui vous est dû, mais qui n’entraîne après lui aucune autorité. Généraux sur le champ de bataille, soyez grands seigneurs autour de moi, et tenez à l’État par les liens purement civils que j’ai su vous créer, en vous décorant du titre que vous portez.»

Cet avertissement eût produit un plus solide effet, si l’empereur l’eût terminé par ces paroles: «Dans les camps, dans une cour, songez que partout votre premier devoir est d’être citoyens.» Il aurait tenu un pareil langage à toutes les classes dont il devait être le protecteur, en même temps que le maître, il aurait parlé la même langue à tous les Français, et les aurait unis par cette nouvelle égalité qui ne s’oppose point aux distinctions accordées à la valeur. Mais Bonaparte, nous l’avons vu, a toujours craint les liens naturels et généreux, et la chaîne du despotisme est la seule qu’il ait cru pouvoir employer, parce qu’elle serre pour ainsi dire les hommes isolément sans leur laisser aucune relation entre eux.

 

CHAPITRE XVII.

 

(1806.)

 

Mort de Pitt.—Débats du parlement anglais.—Travaux publics.—Exposition de l’industrie.—Nouvelle étiquette.—Représentations de l’Opéra et de la Comédie française.—Monotonie de la cour.—Sentiments de l’impératrice.—Madame Louis Bonaparte.—Madame Murat.—Les Bourbons.—Les nouvelles dames du palais.—M. Molé.—Madame d’Houdetot.—Madame de Barante.

 

Quand l’empereur arriva à Paris, à la fin de janvier 1806, Pitt venait de mourir en Angleterre, à l’âge de quarante-sept ans. Cette perte fut vivement sentie par les Anglais. Un regret vraiment national honora sa mémoire. Le parlement, qui venait de s’ouvrir, vota une somme considérable pour payer ses dettes, car il mourait sans laisser aucune fortune, et il fut enterré avec pompe à Westminster. Dans la formation du nouveau ministère, M. Fox, son antagoniste, fut chargé des affaires étrangères. L’empereur regarda la mort de Pitt comme un événement heureux pour lui, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que la politique anglaise n’avait point changé, et que le gouvernement britannique ne cesserait pas de travailler à soulever contre lui les puissances du continent[41].

 

[Note 41: Les débats du parlement anglais et la politique

anglaise étaient alors si mal connus en France, qu’on ne

s’étonnera pas de voir que les suites de la mort de Pitt ne

soient pas ici très bien appréciées. Fox, en arrivant aux

affaires, fit une démarche qui amena des ouvertures de paix

qui furent accueillies. Une négociation secrète fut suivie

par lord Yarmouth, puis par lord Lauderdale, et il y eut

jusqu’au milieu de l’été des chances de rapprochement. Mais

la santé de Fox déclinait, et il mourut au mois de septembre.

Il est vrai, d’ailleurs, que, bien que partisan de la paix,

il n’envisageait pas la guerre contre Napoléon comme il avait

envisagé la guerre contre la Révolution française. Il ne

s’agissait plus de la liberté de la France, mais de

l’indépendance de l’Europe. (P. R.)]

Durant le mois de janvier 1806, les débats du parlement d’Angleterre furent très animés. L’opposition, dirigée par M. Fox, demandait au ministère raison de la conduite de la dernière guerre; elle prétendait que l’empereur d’Autriche n’avait point été aidé assez loyalement, et qu’on l’avait abandonné à la merci du vainqueur. Les ministres produisirent alors les conditions du traité, fait entre les diverses puissances, au commencement de cette campagne. Ce traité démontrait que des subsides avaient été accordés à cette coalition qui s’engageait, à forcer l’empereur à l’évacuation du Hanovre, de l’Allemagne, de l’Italie; à remettre le roi de Sardaigne sur le trône de Piémont, et à assurer l’indépendance de la Hollande et de la Suède. Les victoires rapides de nos armes avaient bouleversé ces projets. On accusait l’empereur d’Autriche d’avoir commencé trop impétueusement la campagne, sans attendre l’arrivée des Russes, et surtout le roi de Prusse dont la neutralité était devenue la cause principale du mauvais succès de la coalition. Le czar, irrité contre lui, eût peut-être tenté de se venger de cette funeste inaction, si la reine de Prusse, si belle et si séduisante, ne se fût interposée entre les deux souverains. Le bruit se répandit alors, en Europe, que ses charmes avaient désarmé l’empereur de Russie, et qu’il leur sacrifia le mécontentement qu’il éprouvait justement. L’empereur Napoléon, parvenu à contenir le roi de Prusse par l’effroi de ses armes, crut devoir le récompenser de son inaction en lui abandonnant le Hanovre, jusqu’à l’époque très incertaine de la paix générale. De son côté, le roi cédait Anspach à la Bavière, et à la France ses prétentions sur les duchés de Berg et de Clèves, qui furent donnés, peu de temps après, au prince Joachim, autrement Murat.

Le rapport fait au parlement d’Angleterre, sur le traité dont je viens de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des rois, qui se mettent à la merci des marchands de l’Europe.

«Si l’Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième coalition, l’Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l’Italie et la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l’État vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.

»L’influence de l’empire français sur le continent fera le bonheur de l’Europe; car c’est avec lui qu’aura commencé le siècle de la civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L’empereur de Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique dangereuse. Quant à l’Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu’elle en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient d’être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu’elle n’eût pas obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant, que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est encore aujourd’hui à la tête des affaires de l’empereur François.»

Ces notes dictées par un sentiment d’humeur assez mal déguisé, dans les premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu d’inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d’oeil attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n’être pas de longue durée.

Aucun traité n’avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu’il ne s’était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d’être compris dans les négociations; et j’ai ouï dire que l’empereur, frappé de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable antagoniste qui devait lui disputer l’empire du monde. Aussi s’efforça-t-il de le déprécier autant qu’il lui fut possible.

Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles à l’empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française, mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu pénible à l’effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait le rôle d’Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier qui lui apporte la nouvelle de l’entrée des troupes françaises à Naples. Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l’ordre d’interrompre la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement. Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je me souviens qu’il me sembla que les acclamations n’avaient pas été si naturelles qu’à l’Opéra.

 

[Note 42: L’ordre de Saint-Georges.]

Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu’ils appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.

 

[Note 43: La reine de Naples.]

On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l’ouverture du Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d’insulter à la chute des souverains qu’il avait détrônés. Il fit porter ses éloges principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général, conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.

Après s’être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages, l’empereur reprit aux Tuileries sa vie d’affaires, et nous autres, notre vie d’étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il commença, dès cette époque, à s’entourer d’un tel cérémonial que personne d’entre nous n’eut plus guère de relations intimes avec lui. Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence monotone, chacun faisant à la minute ce qu’il avait à faire; mais personne ne songeait à s’écarter de la courte série de pensées que donne le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque pareille. Il devenait à peu près inutile d’y apporter des sentiments ou de l’esprit, car on n’y trouvait plus nulle occasion d’y éprouver une émotion, ou d’y échanger la moindre réflexion. L’empereur, livré à de grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur l’Europe, et sa politique ne se bornait plus à s’assurer la puissance de commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de lui; et je puis dire qu’il considérait sa cour avec cette indifférence qu’inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n’a pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu’il s’est aperçu que son pouvoir était établi, il ne s’est jamais occupé de se rendre agréable.

Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait sa cour, eut cet avantage: c’est qu’on n’y connut à peu près rien de ce qui aurait ressemblé à l’intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu’il avait tracée; et dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque repos.

Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient peu; le cercle de ses idées ne s’élevait point à de hautes spéculations qui ne devaient point avoir d’influence sur ce qui la concernait. Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité égale à tous, avec peu ou point d’amitié pour personne, mais une grande bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond, insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s’était fort refroidi, et elle n’éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les jours davantage, et s’étant bien convaincue que son premier moyen de crédit près de lui était dans le repos qu’elle lui procurait par l’égalité de son caractère, elle s’appliquait avec soin à éviter de le troubler. J’ai dit, depuis longtemps, qu’un homme tel que lui n’avait guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l’amour, et l’impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, chez les hommes, le remplacent.

Elle poussa même la complaisance jusqu’à favoriser quelques-unes de ses fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s’habitua à ne plus s’en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs fussent précédés d’un salon occupé par des femmes qu’on avait choisies dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d’annonce. Les dames du palais se tenaient dans le grand salon d’apparat, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui précédait les petits appartements. C’est dans ce salon que restaient les dames d’annonce; elles étaient chargées d’ouvrir les battants des portes, quand l’impératrice passait, et de l’annoncer ainsi que l’empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu’il venait chez sa femme par l’intérieur. Ces dames d’annonce furent prises parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les regards passagers de Bonaparte; sa femme l’ignora, ou le sut, selon qu’il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu’elle s’en effarouchât.

Au retour d’Austerlitz, il revit madame de X…, et ne parut pas faire attention à elle; l’impératrice la traita comme les autres. On a dit que, parfois, Bonaparte avait repris près d’elle quelques-uns de ses souvenirs; mais ce fut d’une manière si fugitive qu’à peine si la cour put s’en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident nouveau, personne n’y fit attention. L’empereur, absolument convaincu de cette idée que l’empire des femmes avait souvent affaibli les rois de France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu’elles ne seraient à sa cour qu’un ornement, et il a tenu parole. Il s’était persuadé, je ne sais trop pourquoi, qu’en France, elles ont plus d’esprit que les hommes, du moins il le disait souvent, et que l’éducation qu’on leur donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il les craignait donc un peu, et les tint à l’écart pour cette raison. Aussi l’a-t-on vu pousser jusqu’à la faiblesse la mauvaise humeur contre quelques-unes d’entre elles.

Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta très fidèlement ce qu’il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l’empereur trouva, dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il voulait être servi.

Durant le cours de cet hiver, on commença à s’apercevoir des souffrances pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s’exerçait sur tout; son caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de dévoiler à sa mère une partie de ses peines.

Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour d’Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses jambes et ses mains, qu’il marchait avec quelque difficulté, et qu’il était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, quelque dégoûtant qu’il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte éruption appelée à la peau dégagerait l’âcreté cachée qui échappait à tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de l’hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s’en envelopper, et même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à tout le monde l’essai qu’il faisait, exigea que rien ne fût changé dans ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu’elle passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât, ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu’un mari ne devait jamais se départir des précautions qui l’empêchaient d’abandonner une femme à son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le dégoût naturel qu’elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce nouvel abus du pouvoir conjugal.

 

[Note 44: On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les

belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus

insensible à leurs séductions. Elles s’en dédommageaient avec

ma suite. Une d’elles, la comtesse C…, laissa à Louis,

lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont

il se souviendra longtemps.» (P. R.)]

Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son changement, vint à l’interroger sur quelques particularités de sa vie intérieure, et obtint d’elle l’aveu de la bizarre fantaisie de son époux. Il crut devoir en instruire l’impératrice, et ne lui dissimula pas qu’il pensait que l’air de l’alcôve du prince Louis était, dans ce moment, fort malsain pour sa femme.

Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu’elle s’en était doutée, mais qui ne l’en conjura pas moins de ne se mêler aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant se contenir davantage alors, elle s’ouvrit à sa mère sur une foule de détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du silence qu’elle avait gardé jusqu’alors. Madame Bonaparte en parla à l’empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait se mêler de son ménage, il s’éloignerait de la France, et l’empereur, qui n’eût point voulu d’éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l’humeur bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça promptement au remède pénible qu’il avait voulu tenter, non sans lui en vouloir beaucoup de ce qu’elle n’avait pas mieux gardé son secret.

Si sa fille eût été plus heureuse, l’impératrice n’eût rien vu à cette époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph, absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien. Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur; mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et l’impératrice n’y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que Murat obtînt quelque principauté qui l’éloignât de Paris.

Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources de l’importunité m’avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s’il faut tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait quelquefois par certaines paroles auxquelles je n’étais point préparée. Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples, et que j’osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce ton froid et arrêté qu’il sait si bien prendre quand il ne veut pas de réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu’il n’y aura plus un Bourbon sur un trône de l’Europe.» Ces mots me firent une sorte de mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut convenir; mais, pourtant, quand j’entendais prononcer ce nom, il semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une émotion ancienne, plus endormie qu’effacée. Je ne pourrais aujourd’hui rendre compte de cette impression qu’en risquant d’être accusée d’une affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me rappelant le temps où j’écris, je veux dès ce moment préparer mon retour aux opinions que chacun s’empresse maintenant d’étaler. Il n’en est rien pourtant. Alors j’admirais beaucoup l’empereur; je l’aimais encore, quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la France; il m’en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout cela s’alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l’idole de mon imagination, sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de nouveaux malheurs, et quand j’entendais mal parler d’eux. Au reste, Bonaparte m’a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m’appliquais à la détourner.

Quoi qu’il en soit, telle était l’opinion de M. de Talleyrand alors; je saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les événements l’ont modifiée.

Nous vîmes, dans cet hiver, l’héritier du roi de Bavière venir orner notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli, montrant d’ailleurs une grande déférence pour l’empereur. Il fut logé aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.

Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse, de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.

M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d’elle que sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et toutes en opposition avec ce qu’on exigeait d’elle.

 

[Note 45: Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère

fut chambellan.]

Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume, réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et spirituelle, mais gâtée à l’excès par sa famille, un peu volontaire, et tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L’empereur la cajola pour la consoler de la violence qu’il lui faisait. Quelquefois, il semblait qu’il en vînt à bout, et, dans d’autres moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par caractère, elle procurait à l’empereur un plaisir qu’une autre eût cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la victoire. Car, comme il lui arrivait de s’amuser quelquefois des fêtes et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie, l’empereur, qui aimait jusqu’au moindre succès, disait en riant: «J’ai surmonté l’aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point qu’il y soit vraiment parvenu.

 

[Note 46: Madame de Chevreuse était rousse en effet, et

l’empereur le lui reprochait un jour: «C’est possible,

répondit-elle, mais aucun homme ne me l’avait encore dit.»

(P. R.)]

Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd’hui la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut déterminée par lui et aussi par le désir d’obtenir des bois considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.

Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans bassesse, paraissant s’y plaire, et n’affectant point de s’y trouver par contrainte[47]. Je crois qu’elle s’y amusait beaucoup; il ne serait pas impossible qu’elle l’eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages qu’il aura partout. L’empereur disait souvent qu’il n’estimait que la noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.

 

[Note 47: Madame de Matignon, mère de la duchesse de

Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de

l’émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.]

Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu’il voulut recréer les titres, il décida d’un trait de plume que toutes les dames du palais seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n’avait nul besoin d’un titre, se voyant forcée d’en prendre un, lui demanda de porter celui de baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.—«Cela ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n’êtes point, madame, assez bonne chrétienne.»

Quelques années après, l’empereur rendit à MM. de Montmorency et de Mortemart une grande partie de la fortune qu’ils avaient perdue. M. de Mortemart ayant refusé d’être écuyer, parce qu’il trouvait le métier trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de Montmorency, chevalier d’honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et l’un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.

Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de l’empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient fort brillants. L’ambition, la crainte, la vanité, le désir de s’amuser, de voir, de s’avancer, hâtaient les démarches d’une foule de gens, et le mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé, dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu’elle a causés, M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l’âge de dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d’une fortune considérable, nièce de madame d’Houdetot, dont j’ai parlé souvent. M. Molé, naturellement sérieux, s’ennuya promptement de la vie du monde, et, n’étant point arrêté sur l’emploi de sa jeunesse, il cherchait à en tromper l’oisiveté par des compositions qu’il livrait à ses amis. Vers la fin de l’année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir et de la volonté de l’homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations qu’une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et de l’esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l’auteur, en le publiant, avait quelque envie d’être distingué et de plaire à qui disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette intention secrète fût, en effet, dans le plan de l’auteur, soit que, épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu’il était au monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s’était chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit assez de bruit.

Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu’il renfermait, l’esprit distingué qu’il annonçait, le beau nom de Molé, tout cela attira son attention. Il voulut voir l’auteur; il le caressa comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader qu’il fallait qu’il entrât dans les affaires, lui promettant de lui faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la section de l’intérieur. Intimement lié d’amitié avec son cousin, M. d’Houdetot, petit-fils de celle que les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d’entrer en même temps que lui dans la même carrière, et M. d’Houdetot fut attaché, comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais, lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l’île de France une partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd’hui madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].

 

[Note 48: M. de Barante, directeur des impositions

indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de

madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme

d’esprit.]

 

[Note 49: Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa

jeunesse et jusqu’à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un

grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en

notes manuscrites. Voici ce qu’il pensait des premiers temps

de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n’avait pas eu

d’éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus,

Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en

suivant des cours publics et en diversifiant des études

superficielles, de combler les vides d’une ignorance dont il

lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien

doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut

toujours au suprême degré l’art d’être en intelligence avec

son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une

tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s’est

un peu évaporée depuis. Son ouvrage, _Essai de morale et de

politique_, inspiré pour le fond et la forme des écrits de

Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne

conçois pas qu’il ait pu faire, et qui atteste plus de

réflexion et de style qu’il n’était capable d’en avoir à

quarante ans. L’expérience, l’ambition, le monde, le goût du

succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a

perdu, mais il y a encore plus gagné. L’empereur le prit à

gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa

position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui

devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à

qui il voulait plaire, ce qu’il savait en perfection. C’est

un des hommes qui ont le plus causé avec l’empereur; il est

arrivé par là, il n’a même guère fait que cela dans son

gouvernement.» M. Frédéric d’Houdetot, cousin issu de germain

de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les

divers régimes qui se sont succédé jusqu’à sa mort, arrivée

sous le second empire. (P. R.)]

Cette fusion, qui s’étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et par sa femme à des personnes d’un rang assez élevé, car les cousines de madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une sorte de lien entre l’empereur et une grande partie de la société. J’étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j’éprouvai du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions s’affaiblir devant les intérêts, les partis s’effacer; l’ambition, le plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les individus, eût fait un pas de plus; qu’il n’eût pas voulu seulement gouverner par la force; qu’il eût favorisé cette détente des esprits qui demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu’il eût assuré l’avenir par des institutions solides et généreuses, parce qu’elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors, il n’est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les préventions et les regrets n’eussent été aussi durables qu’elles ont été éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être assez promptement aperçus. Je l’ai dit, l’empereur relevait les finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c’était toujours, un peu, en les flétrissant toutes par la tache de l’esclavage. Voulant tout diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu’il partit pour la première campagne d’Italie, il dit à un journaliste de ses amis: «Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de moi, toujours moi, entendez-vous?» Ce moi fut l’éternel cri de sa toute personnelle ambition: «Ne citez que moi, ne chantez, ne louez, ne peignez que moi, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes, aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de l’invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.

 

CHAPITRE XVIII.

 

(1806.)

 

Liste civile de l’empereur.—Détails sur sa maison et sur ses dépenses.—Toilettes de l’impératrice et de madame Murat.—Louis Bonaparte.—Le prince Borghèse.—Les fêtes de la cour.—La famille de l’impératrice.—Mariage de la princesse Stéphanie.—Jalousie de l’impératrice.—Spectacles de la Malmaison.

 

Avant d’aller plus loin, il me semble qu’il ne sera pas sans intérêt que j’emploie quelques pages au détail de l’administration intérieure de ce qu’on appelait la maison de l’empereur. Quoique, aujourd’hui, ce qui concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve le même partout, et cette fidélité au système qu’il avait irrévocablement adopté, n’est pas une des circonstances les moins curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la règle qu’on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d’une manière invariable, et les légères modifications qu’apportèrent certaines particularités plus ou moins importantes, n’en dérangèrent point, ou très peu, le plan général; c’est donc ce plan que je prendrai dans son ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je vais rendre compte dans ce chapitre[50].

 

[Note 50: Les détails auxquels ce chapitre est consacré

paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver

le caractère de ces Mémoires, de n’en rien retrancher. De

tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres

historiens du XVIIe siècle nous ont fait pénétrer dans les

choses les plus intimes, j’allais écrire infimes, de la vie

journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son

temps. Il faut remarquer, d’ailleurs, que ma grand’mère

devait être d’autant plus éblouie, au moment où elle

écrivait, au souvenir de la magnificence de l’Empire, que,

pendant les premières années de la Restauration, la France

appauvrie, l’âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes,

donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait

contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement

surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand

luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains.

(P. R.)]

La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui rendaient trois millions, et la liste civile d’Italie, huit millions, dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de l’empereur a donc été de 35 500 000 francs.

Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des théâtres, composée d’une somme de dix-huit cent mille francs, dont il n’y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu’elle se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre millions[52]; de l’intérêt que le ministère s’était réservé sur tous les journaux, ce qui devait produire près d’un million; et enfin du produit du droit de timbre à l’extraordinaire, pour les passeports et permis de port d’armes.

 

[Note 51: Sa fantaisie pour certains acteurs réglait

ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois

les dettes de Talma, qu’il avait connu et qu’il aimait, et il

lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante

mille francs.]

 

[Note 52: Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce

produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par

jour.]

Le produit des contributions levées pendant la guerre était affecté au domaine extraordinaire, dont Bonaparte disposait à sa fantaisie. Il s’en réserva souvent une grande partie dont il se servit pour entretenir les frais de la guerre d’Espagne, les immenses préparatifs de la campagne de Moscou; et, enfin, il en réalisa une grande portion en espèces et en diamants qui étaient déposés dans les caves des Tuileries, et qui ont servi aux dépenses de la guerre de 1814, lorsque la ruine du crédit avait paralysé toutes les autres ressources.

Le plus grand ordre régnait dans la maison de Bonaparte; les appointements que chacun y recevait étaient assez considérables; mais, ensuite, tout était réglé de manière à ce qu’aucun des officiers de sa maison ne pût rien détourner des fonds qui lui étaient confiés.

Les grands officiers avaient quarante mille francs fixes. Les deux dernières années de son règne, il dota les places de ces grands officiers d’un revenu considérable, outre les dotations qu’il avait accordées aux individus qui les remplissaient.

Les places de grand maréchal, de grand chambellan et de grand écuyer furent dotées chacune de cent mille francs. Celles du grand aumônier et du grand veneur de quatre-vingt mille francs; celle du grand maître des cérémonies de soixante mille. L’intendant et le trésorier avaient chacun quarante mille francs. Le premier intendant fut M. Daru, et ensuite M. de Champagny, quand il quitta le ministère des affaires étrangères. Le premier préfet du palais, le chevalier d’honneur de l’impératrice, trente mille francs.

Mon beau-frère, M. de Nansouty, fut quelque temps premier chambellan chez l’impératrice; mais, cette place ayant été supprimée, il devint premier écuyer de l’empereur. La dame d’honneur avait quarante mille francs; la dame d’atours, trente mille francs. Dix-huit chambellans; les plus anciens avaient diversement, et selon que l’empereur le réglait toutes les années, ou douze, ou six, ou trois mille francs. Les autres étaient honoraires. Au reste, l’empereur réglait tous les ans les appointements de tout ce qui composait sa maison, ce qui augmentait la dépendance, par l’incertitude où l’on demeurait toujours sur son sort.

Les écuyers recevaient douze mille francs; les préfets du palais ou maîtres d’hôtel, quinze mille; les maîtres des cérémonies, de même. Chacun des aides de camp avait vingt-quatre mille francs, comme officier de la maison.

Le grand maréchal, ou grand maître de la maison, avait la surintendance de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l’éclairage, chauffage, etc. Cette dépense montait à peu près à deux millions.

La table de Bonaparte était abondante et bien servie; la vaisselle fort belle et en argent. Dans les grandes fêtes et les grands couverts, on servait en vermeil. Chez madame Murat et la princesse Borghèse, tout était servi en vermeil.

Le grand maréchal était le supérieur des préfets du palais; son habit était amarante et brodé en argent sur toutes les tailles. Les préfets du palais portaient la même couleur, avec moins de broderie.

Les dépenses du grand écuyer se montaient à la somme de trois à quatre millions. Il y avait environ douze cents chevaux. Les voitures avaient plus de solidité que d’élégance. On leur avait donné à toutes la couleur verte. L’impératrice avait quelques équipages et de jolies calèches, mais point d’écurie particulière.

Le grand écuyer et les écuyers étaient vêtus en gros bleu brodé d’argent.

Le grand chambellan comptait dans ses attributions tout le service de la chambre, celui de la garde-robe, les spectacles de la cour, les fêtes, la musique de la chapelle, les chambellans de l’empereur, et ceux de l’impératrice. Toutes ces dépenses ne dépassaient guère trois millions. Il était vêtu de rouge avec la broderie d’argent[53]. Le grand maître des cérémonies, chargé de faire graver le sacre, et d’un petit nombre de dépenses, avait un budget qui n’allait guère à plus de trois cent mille francs; il était habillé en violet et en argent. Le grand veneur, sept cent mille francs; son costume en vert et argent. La chapelle, trois cent mille francs.

 

[Note 53: La broderie était pareille pour tous les grands

officiers.]

Le mobilier était dans les attributions de l’intendant, ainsi que les bâtiments. Cette dépense doit se porter à la somme de cinq à six millions.

On voit que, année courante, on pourrait évaluer la dépense de la maison de l’empereur à quinze ou seize millions.

Dans les dernières années, il a fait construire quelques bâtiments, et cette dépense s’est augmentée.

Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour les différents palais. C’était afin de soutenir les manufactures de cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles en acajou qu’on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services entiers d’une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.

Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles du sacre et du mariage, n’a pas excédé vingt millions.

La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce qu’il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait toujours qu’il ne voulait être habillé que comme un simple officier de sa garde; il grondait continuellement sur ce qu’il prétendait qu’on lui faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres coutumes destructives, il avait l’habitude d’accommoder le feu avec son pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de laquelle il était.

M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne recevait point d’appointements pour cette place. Quand M. de Turenne, chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.

Chaque année, l’empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable. Dans les trois derniers mois de l’année, chaque chef de service réglait sa dépense pour l’année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers, de l’intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison de l’impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de l’empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite, après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque temps, le conseil réuni était présidé par l’empereur lui-même, qui discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au net; ils passaient dans les mains de l’intendant, qui travaillait définitivement avec l’empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un grand officier obtenir ce qu’il avait demandé.

 

[Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan,

il ne s’en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le

représenter.]

Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept heures. Quand il s’éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des spasmes convulsifs de l’estomac, qui excitaient chez lui un vomissement. Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s’il eût craint d’avoir pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l’empêcher d’augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore faciliter ce vomissement[55].

 

[Note 55: Je tiens ce détail de son premier médecin,

Corvisart.]

Les seules personnes qui eussent le droit d’entrer dans la chambre de sa toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire annoncer, et le maître de la garde-robe, qu’on annonçait, et qui presque toujours était reçu. C’est dans ces moments qu’il eût voulu que M. de Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s’y refusa toujours—et lui déplut sur cet article—avec une sorte de ténacité qui mériterait bien quelques éloges.

Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que lorsqu’ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême confiance et beaucoup d’estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se montrait assez susceptible d’inquiétude. Une légère humeur dartreuse le tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d’excès d’aucun genre. Il prenait beaucoup de café.

J’ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première femme; il n’a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec l’archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait jamais de feu dans l’appartement où elle couchait, et l’empereur, qui était frileux dans l’intérieur d’une maison, quoiqu’il supportât très bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude. Avec l’impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement qu’il venait chercher une manière d’exciter la transpiration dont il avait le besoin.

Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu’il ne s’établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on lui parlait de la maladie de quelqu’un, sa première question était toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût dubitative, et en concluait à l’insuffisance de la médecine.

Il a eu beaucoup de peine à s’accoutumer à se raser lui-même. M. de Rémusat l’y détermina, en voyant l’agitation qu’il éprouvait, et même l’inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier. Après beaucoup d’essais, lorsqu’il y eut réussi, il lui arriva souvent de dire qu’en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait, si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l’entouraient, que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette complète dans sa chambre en présence de ceux qui s’y trouvaient, quels qu’ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque impatience en l’habillant, il s’emportait rudement, sans égard pour les autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande quantité de ciseaux, parce qu’il les brisait et les jetait, quand ils ne lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage d’aucun parfum, se contentant seulement d’eau de Cologne, dont il faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu’il en usait jusqu’à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l’ai dit, il était peu soigneux.

Continuer : partie 3 sur 4