Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 2 sur 3 · partie 2/3

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Livre II · (1805-1808.)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Dans une des visites que je lui fis, elle m’apprit que le bruit s’était répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait des tentatives pour s’échapper, qu’on les avait transférés au Temple, qu’on accusait madame Bonaparte d’y prendre, par moi, un assez grand intérêt.

Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d’être l’auteur, n’avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à ces deux prisonniers, et, moi, j’avais entièrement perdu de vue la duchesse de Polignac.

Je m’appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma solitude aux discours que l’on essayerait de tenir sur ma conduite; mais je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant que je l’aurais désiré, soit à l’empereur lui-même, soit aux personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.

Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je mettais un peu d’amour-propre qui, je crois, n’était pas mal entendu, à servir ceux qui, dans le début, m’avaient blâmée, et à imposer silence à leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n’auraient pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l’empereur s’attacherait des personnes rétives, par la permission qu’il m’accorderait d’apporter jusqu’à lui leurs sollicitations et leurs besoins; et, comme je l’aimais encore, quoiqu’il m’inspirât plus de crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu’il se fit aimer. Mais il fallut bien m’apercevoir que, mon plan n’étant pas toujours approuvé par lui, je pourrais m’en trouver dupe. Il fallut songer à me défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout cela des réflexions qui m’affligeaient; puis, dans d’autres moments, prenant mon parti, je m’arrangeais des inégalités de ma situation, me déterminant à n’en regarder que le côté agréable. J’avais dans le monde une petite considération qui me plaisait, de l’aisance, pourtant accompagnée d’un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j’étais jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l’avenir. La société qui m’entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon, mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m’en faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et, visiblement, une vie agitée l’affaiblissait encore. Au reste, je ne saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils, assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour de l’empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès: le Tartuffe de moeurs, traduit ou plutôt imité de l’École du scandale de Sheridan, par M. Chéron, et les Templiers. Ce M. Chéron était un homme d’esprit qui avait été député à l’Assemblée législative; il avait épousé une nièce de l’abbé Morellet; j’étais extrêmement liée avec eux. L’abbé avait écrit à l’empereur pour qu’il donnât une place à M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le Tartuffe de moeurs fut joué devant Bonaparte; il s’en amusa tellement, qu’après s’être informé près de M. de Rémusat de ce qu’était l’auteur, et avoir appris de lui qu’il méritait qu’on l’employât, dans un moment de facilité et de bienveillance, il l’envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une personne de beaucoup de mérite et d’esprit.

 

[Note 16a: Les lettres de ma grand’mère, et ce n’en est pas

le moindre prix, sont remplies de récits sur l’esprit, la

grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me

pardonnera d’en citer un exemple. Dans une lettre du 29

floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la

facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle

ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne

sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi,

mais je vous assure que je n’exagère rien, et si vous ne me

croyez pas, consultez sa grand’mère (madame de Vergennes).

Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle

s’acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser

aucune inquiétude. Le petit couche près d’elle, et, excepté à

l’heure de ses leçons, où on me l’envoie, il reste près

d’elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la

réveille un peu matin, mais il me semble que cela l’amuse, et

c’est ordinairement dans ce moment de la journée qu’elle lui

donne ce qu’elle appelle la leçon d’esprit; en effet, c’est

alors qu’elle le fait causer. Elle s’est imaginée de faire

avec lui des dialogues des morts: Charles fait un

interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était

entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie,

Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s’il avait à

Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après

avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir

quel était le premier chambellan des Français pendant la vie

de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges

de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre

femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et

Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous

voulez me garder le secret, je vous dirai qu’il a une

belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et

maman de rire, et d’être ravie en me contant cela. Mais en

voilà assez sur ce marmot, à qui j’ai demandé hier pourquoi

je l’aimais tant, et qui m’a répondu: «Parce que je suis le

fils de papa.» Qu’en dites-vous? Est-ce que je ne l’élève pas

bien?» (P. R.)]

 

[Note 16b: Malgré cette recommandation, personne ne

s’étonnera, sans doute, que je n’aie pas supprimé ces détails

personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt

particulier. (P. R.)]

Les Templiers avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes, approuvés dans quelques parties, blâmés dans d’autres. Il voulait qu’on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard, l’auteur, se refusa. L’empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva pas très bon que les Templiers eussent un si grand succès. Il se piéta contre l’ouvrage, un peu contre l’auteur, et mit à les blâmer l’un et l’autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s’alliaient fort bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En général, il aurait voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à gré la musique des Bardes, opéra de Lesueur, et il était tout près de trouver mauvais que le public de Paris n’en jugeât pas comme lui.

 

[Note 16c: C’est seulement à son retour à Paris que

l’empereur se livra à l’humeur dont il est ici parlé, car

voici ce qu’il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er

juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la

tragédie des Templiers dirige les esprits sur ce point de

l’histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas

qu’il faille laisser jouer des pièces dont les sujets

seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans

un journal qu’on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette

époque n’est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des

passions. La scène a besoin d’un peu d’antiquité, et, sans

porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez

empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous

pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent.

Pourquoi n’engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une

tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu

d’être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur

de la nation. C’est dans ce genre de pièces, surtout, que le

théâtre est neuf, car sous l’ancien régime on ne les aurait

pas permises. L’oratorio de Saül n’est pas autre chose; c’est

un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)]

L’empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C’était la dernière fois qu’il voyait cette belle Italie où il semblait qu’il eût épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna les travaux qui devaient, ainsi qu’au Simplon, faciliter les communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée des grands seigneurs italiens et des dames qu’il y attacha. Il avait déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les formules obséquieuses qu’on lui adressait.

Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s’établir à Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, le Moniteur fut hérissé de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l’orage que l’Europe ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient certaines expressions marquantes qui décelaient l’auteur qui les avait dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:

Les journaux anglais rapportaient qu’on avait imprimé à Londres une généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez haut sa noblesse.

«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est bien facile: Elle date du 18 brumaire.»

Je revis l’empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns étaient pénibles. Il était assez difficile de n’être pas ému par sa présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d’une certaine défiance qu’il commençait à m’inspirer[16d].

 

[Note 16d: Les indiscrétions ou l’imprudence de M.

Salembeni n’avaient pas seules causé quelque souci à mes

grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre

de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation

plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:

 

«Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).

 

»Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans

lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il

compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me

promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt.

Gardez pour vous ce que je vous dis de l’époque de mon

arrivée, parce que l’empereur veut laisser croire qu’il

n’arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que

son projet serait d’arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23,

au plus tard, du mois prochain. J’ai encore un motif de vous

écrire par Corvisart, c’est que toutes nos lettres sont lues,

ou dans le cas de l’être, ce qui ne laisse pas de me gêner

fort quand je veux m’entretenir avec vous. C’est une lettre

de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la

poste, a occasionné son renvoi. Cela m’a empêché bien des

fois de vous écrire à coeur ouvert, et m’a bien des fois

rendu malheureux. J’aurais eu, par exemple, à vous prévenir,

ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de

l’empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée

d’avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par

madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de

l’empereur. Sa Majesté ne m’en a pas parlé, mais il en a

cependant été frappé, et en a parlé à d’autres, plusieurs

fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument

avec cette famille. Vous sentez ce que j’ai eu à répondre aux

personnes qui m’en ont parlé de la part de l’empereur, sans

me permettre de m’en expliquer avec lui. Vous pensez bien que

je n’ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais

qu’on me dit quel est le dénonciateur. J’ai même assuré que,

si c’était un rapport de Fouché, je passerais entièrement

condamnation. On ne m’a rien répondu, parce que, j’en suis

sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours,

et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu

faire cet hiver. Quoiqu’il ne convienne pas que vous écriviez

sur cela à l’empereur, ni à l’impératrice, vous pourriez

cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le

service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports

qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous

expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans

doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à

l’impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez

pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif,

toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient

l’idée qu’il serait possible que votre soeur, qui fréquente

davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez

surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions

ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous

mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que

cela dure. Ne croyez pas, d’ailleurs, que je sois pour cela

maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n’ai

pas lieu de me plaindre. Quant à l’impératrice elle ne me

parle jamais que d’elle et de ce qui l’intéresse

personnellement. Il est impossible d’être plus complètement

personnelle qu’elle n’est devenue. Cependant, elle prend

plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours

lire à l’empereur.» (P. R.)]

L’impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles. Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit assez bien. Il revint toujours sur ce qu’il n’appelait dévouement que celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les opinions, et répéta qu’il fallait que nous abandonnions jusqu’à la plus petite de nos anciennes habitudes pour n’avoir plus qu’une pensée, celle de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour l’orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se moquer de ceux qui les blâment aujourd’hui, et s’ils veulent rompre avec mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs pieds.» Au reste, comme, durant le séjour qu’il fit en France avant la campagne d’Austerlitz, son esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous eûmes alors peu de tracas intérieurs, et notre position redevint assez douce.

Je me souviens, dans le moment, d’une petite anecdote qui n’a d’importance que parce qu’elle peut encore servir à peindre cet homme étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous silence.

Le despotisme de sa volonté s’étendait à mesure qu’il agrandissait le cercle dont il voulait s’entourer. Il est très vrai de dire qu’il eût voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot, sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu’il avait mis comme en sauvegarde sous l’auréole dont il s’entourait.

Pendant le voyage d’Italie, le rapprochement et l’oisiveté des palais avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s’était un peu amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais déjeunant avec l’impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à manger, et, avec un visage assez gai, s’appuyant sur le dos du fauteuil de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous menons, il nous apprend, d’abord à mots couverts, que, parmi nous, il y en a quelques-unes qui sont l’objet des discours du public. L’impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation; mais l’empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous, madame…» en s’adressant ainsi à deux ou trois d’entre nous, les unes après les autres. On peut se figurer aisément l’embarras dans lequel un semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que l’empereur s’amusait de ce malaise qu’il excitait: «Mais, ajouta-t-il tout à coup, qu’on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos! Attaquer ma cour, c’est m’attaquer moi-même; je ne veux pas qu’on se permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se montrait encore rebelle, disant qu’il exilerait toute femme qui prononcerait un mot sur une dame du palais, et s’échauffant sur ce texte absolument à lui seul, car aucune de nous n’était tentée de lui répondre. L’impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille scène. Le mouvement qu’on fit interrompit l’empereur, qui s’en alla comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de tout Bonaparte, était toute prête à s’attendrir sur la bonté d’un tel maître qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame de ***, femme de beaucoup d’esprit, lui répondit avec impatience: «Oui, madame, que l’empereur nous défende encore de cette manière, et nous serons perdues!»

Il s’étonna beaucoup lorsque l’impératrice lui représenta le ridicule de cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré de la chaleur avec laquelle il s’offensait, quand on nous attaquait.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une grande quantité de décrets relatifs à l’administration des nouveaux départements qu’il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil d’État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d’influence, parce qu’il était bien sûr de l’avoir sous sa dépendance. Il se montra à l’Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du monde qu’une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un très joli théâtre qu’on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand appelait l’inamusable. En vain, on choisissait dans notre répertoire théâtral quelques-uns de nos chefs-d’oeuvre; en vain, nos meilleurs comédiens s’évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de ses rêveries. Il s’en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à Racine, aux acteurs, du peu d’attention qu’il avait donné au spectacle. Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait eu quelque liaison, pendant l’obscurité de sa première jeunesse. Il lui donnait beaucoup d’argent, et le recevait familièrement; mais Talma lui-même ne venait guère plus qu’un autre à bout de l’intéresser. Tel qu’un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il s’irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à autrui, et croyait toujours qu’en grondant et tourmentant, il ferait inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre très sérieusement l’homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu’il a eu à souffrir.

En ce même temps, l’empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies, espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait de défendre les colonies. L’amiral Nelson, nous poursuivant partout, sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais journellement.

Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le continent. L’empereur de Russie, jeune et appelé à l’indépendance par son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu’il devînt notre ennemi. La paix avec l’Autriche ne tenait qu’à un fil, le roi de Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.

«Pourquoi, disait encore une note du Moniteur, tandis que l’empereur de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l’Italie? Lorsque, avec le télescope d’Herschell, il observe de la terrasse du palais de Tauride ce qui se passe entre l’empereur des Français et quelques peuplades de l’Apennin, il n’exige pas sans doute que l’empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la mode d’accuser la France d’ambition; cependant quelle a été sa modération passée! etc., etc…»

Au mois d’août, l’empereur partit pour Boulogne. Il n’entrait plus alors dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu’il n’allait point tarder à faire marcher. Pendant cette absence, l’impératrice fit un voyage aux eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j’ai omis jusqu’à présent.

On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps, fut nommé ministre des relations extérieures[17], par les soins de madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le gouvernement des directeurs qu’il fit connaissance avec madame Grand. Quoiqu’elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M. de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet, apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile. Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter l’hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée. Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de l’Europe, et une foule d’étrangers. Les hommes obligés, par leur état, de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les honneurs; seulement, ils s’étonnaient de la faiblesse qui avait consenti à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d’un esprit si médiocre, et d’un caractère si difficile, qu’elle blessait continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient, comme elle troublait son repos par l’inégalité de son humeur. M. de Talleyrand a de la douceur et un grand laisser aller pour toutes les habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en l’effarouchant, parce qu’il n’aime point le bruit, et madame Grand employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le dominer.

 

[Note 17: Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France

depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)]

Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le ministre, il s’éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt, il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il déclara à son ministre qu’il devait bannir madame Grand de sa maison. Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu’elle vint trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications, elle obtint qu’elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne fut pas plus tôt en sa présence, qu’elle tomba à ses genoux et le supplia de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après l’avoir un peu calmée: «Je ne vois qu’un moyen, dit-il. Que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit qu’il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu’il était secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire, usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à madame Grand.

M. de Talleyrand rentra chez lui, assez troublé de la prompte détermination qu’on exigeait de lui. Il y fut accueilli par des scènes violentes; on l’attaqua avec tous les moyens qui devaient le plus épuiser sa résistance; il fut pressé, poursuivi, agité contre ses inclinations. Un reste d’amour, la puissance de l’habitude, peut-être aussi la crainte d’irriter une femme qu’il est impossible qu’il n’eût pas mise dans quelques-uns de ses secrets, le déterminèrent. Il céda, partit pour la campagne, et trouva dans un village de la vallée de Montmorency un curé qui consentit à le marier. Deux jours après on apprit que madame Grand était devenue madame de Talleyrand, et tous les embarras du Corps diplomatique furent aplanis. Il paraît que M. Grand, qui habitait en Angleterre, quoique peu désireux de retrouver une femme avec laquelle il avait rompu depuis longtemps, ne négligea point l’occasion de se faire payer alors chèrement les réclamations contre ce mariage dont il menaça, à plusieurs reprises, les deux nouveaux époux. Pour avoir quelques distractions dans sa propre maison, M. de Talleyrand fit venir de Londres la fille d’une de ses amies qui, en mourant, lui avait recommandé cette enfant. C’est cette petite Charlotte qu’on a vu élever chez lui, et qu’on a crue, très faussement, être sa fille. Il s’y attacha vivement, soigna beaucoup son éducation, et, à l’âge de dix-sept ans, l’ayant adoptée et décorée de son nom, il l’a mariée à son cousin le baron de Talleyrand. Elle se conduit fort bien aujourd’hui, et elle est venue à bout de gagner la bienveillance des Talleyrand, tous d’abord assez justement mécontents de ce mariage.

Les gens qui connaissent M. de Talleyrand, qui savent à quel point il porte la délicatesse du goût, l’habitude d’une conversation fine et spirituelle, et le besoin d’un repos intérieur, se sont étonnés qu’il ait uni sa vie à celle d’une personne qui le choquait à tous les moments de la journée. Il est donc assez vraisemblable que des circonstances impérieuses l’ont forcé, et que la volonté de Bonaparte, et le peu de temps qu’on lui a donné pour se déterminer, se sont opposés à la rupture, qui, dans le fond, lui eût bien mieux convenu. En effet, quelle différence pour M. de Talleyrand, si, en s’affranchissant d’un tel joug, il eût dès lors pris pour but de sa conduite son rapprochement futur avec l’Église qu’il avait abandonnée! Sans oser lui souhaiter que ce retour eût été fait avec une véritable bonne foi, combien il eût gagné de considération, si, plus tard, quand tout fut à peu près recréé et replacé, il eût revêtu l’automne de sa vie de la pourpre romaine, et du moins réparé, pour le monde, le scandale de sa vie! Cardinal, grand seigneur, homme vraiment distingué, il aurait eu des droits à tous les respects, à tous les égards, et sa marche n’aurait pas eu ce caractère d’embarras et d’hésitation qui l’a tant gêné depuis. Mais dans la situation où il s’est mis, quelles précautions n’a-t-il pas dû prendre pour échapper, autant que possible, au ridicule toujours suspendu sur lui! Sans doute il s’est mieux tiré qu’un autre de l’étrange évidence dans laquelle il était. Un profond silence sur les ennuis secrets, les apparences d’une complète indifférence pour les niaiseries qui échappaient à sa compagne et pour les écarts qu’elle se permit, un peu de hauteur à l’égard de ceux qui auraient tenté de sourire de lui ou d’elle, une extrême politesse qui appelait la bienveillance, un grand crédit, une considération politique immense, une fortune énorme, dépensée noblement, une patience à toute épreuve pour dévorer l’insulte, une grande habileté pour s’en venger à propos, voilà ce qu’il opposa, avec une suite vraiment remarquable, au blâme général qu’il avait excité, mais qui ne savait sous quelle forme se montrer; et, malgré ses fautes qui sont immenses, le mépris public n’a jamais osé l’atteindre. Mais il ne faut pas croire qu’intérieurement il n’ait pas été puni de son imprudente conduite. Privé de tout bonheur intime, à peu près brouillé avec sa famille qui ne pouvait guère se mettre en relations avec madame de Talleyrand, il fut forcé de se livrer à une vie toute factice, qui pût l’arracher à l’ennui de sa maison, et peut-être à l’amertume de ses secrètes pensées.

Les affaires publiques le servirent et l’occupèrent; il livra au jeu le temps qu’elles lui laissaient. Toujours environné d’une cour nombreuse, donnant aux affaires ses matinées, à la représentation le soir, et la nuit aux cartes, jamais il ne s’exposait au tête-à-tête fastidieux de sa femme, ni aux dangers d’une solitude qui lui eût inspiré de trop sérieuses réflexions. Toujours attentif à se distraire de lui-même, il ne venait chercher le sommeil que lorsqu’il était sûr que l’extrême fatigue lui permettrait de l’obtenir.

Au reste, l’empereur, par sa conduite à l’égard de madame de Talleyrand, ne le dédommagea point de l’obligation qu’il lui avait imposée. Il la traita toujours froidement, et souvent avec impolitesse, ne lui accordant jamais sans difficultés les distinctions accordées au rang où elle était appelée, et ne dissimulant point la déplaisance qu’elle lui inspirait, même dans les temps où M. de Talleyrand avait encore toute sa confiance. Ce dernier dévora tout, et ne laissa jamais échapper la moindre plainte. Il arrangea les choses pour que sa femme se montrât peu à la cour; elle recevait tous les étrangers, à certains jours les personnes qui tenaient au gouvernement; elle ne faisait guère de visites; on n’en exigeait point d’elle; on la comptait pour rien. Il était clair que, pourvu qu’en entrant et en sortant de son salon on lui fît une révérence, M. de Talleyrand n’en demandait pas davantage. J’oserais, en finissant, dire qu’il parut toujours porter, avec un courage parfaitement résigné, le tu l’as voulu de la comédie.

La suite de ces mémoires me ramènera à parler de M. de Talleyrand, quand j’aurai atteint le temps de notre liaison avec lui[18].

 

[Note 18: Cette liaison de mes grands-parents avec M. de

Talleyrand, commencée pendant le séjour de mon grand-père à

Milan, devenait précisément plus intime dans la même année.

Voici ce que ma grand’mère écrivait de lui à son mari, le 6

vendémiaire an XIV (28 sept. 1805): «J’ai été réellement

contente du ministre. Dans une petite audience qu’il m’a

donnée, il m’a témoigné de l’amitié à sa manière. Vous pouvez

lui dire qu’il a été bien aimable, que je vous l’ai écrit.

Cela ne fait jamais de mal. Je lui ai dit, en riant: «Aimez

donc mon mari; cela ne vous donnera pas grand’peine, et cela

me fera plaisir.» Il m’a assuré qu’il vous aimait, _et je

l’ai cru_. Il prétend que nous nous ennuyons trop à la cour

pour ne pas devenir toutes un peu galantes, moi, dit-il,

_un peu plus tard que les autres, parce que je ne suis pas

tout à fait bête, et que l’esprit est la plus sûre

sauvegarde_. J’avais envie de lui dire qu’il n’en était pas

la preuve, et que je sentais en moi une bien meilleure

défense, qui est tout entière dans ce sentiment si doux, si

exclusif que tu as su m’inspirer, et qui fait le bonheur de

ma vie, même en ce moment où il me cause de vifs chagrins.»

Ce chagrin, c’était l’absence. (P. R.)]

Je n’ai point connu madame Grand dans l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté, mais j’ai entendu dire qu’elle avait été une des plus charmantes personnes de son temps. Grande, sa taille avait toute la souplesse et l’abandon gracieux si ordinaire aux femmes de son pays. Son teint était éblouissant, ses yeux d’un bleu animé; le nez un peu court, retroussé et, par un hasard assez singulier, lui donnant quelque ressemblance avec M. de Talleyrand. Ses cheveux, d’un blond particulier, avaient une beauté qui passa presque comme un proverbe. Je crois qu’elle devait avoir au moins trente-six ans, quand elle épousa M. de Talleyrand. L’élégance de sa taille commençait à disparaître un peu, par l’embonpoint qu’elle prit alors, qui a fort augmenté depuis, et qui a fini par détruire la finesse de ses traits et la beauté de son teint devenu fort rouge. Elle a le son de voix désagréable, de la sécheresse dans les manières, une malveillance naturelle à l’égard de tout le monde, et un fonds de sottise inépuisable, qui ne lui a jamais permis de rien dire à propos. Les amis intimes de M. de Talleyrand ont toujours été les objets de sa haine particulière, et l’ont cordialement détestée. Son élévation lui a donné peu de bonheur, et ce qu’elle a eu à souffrir n’a jamais excité l’intérêt de personne[19].

 

[Note 19: Le bref du pape, qui relevait M. de Talleyrand

des excommunications encourues, était alors considéré, par

lui, comme une permission de devenir laïque, et même de se

marier, quoique rien de pareil n’y soit dit expressément. On

peut s’en convaincre en lisant l’ouvrage très intéressant de

sir Henry Lytton Bulwer, qui me paraît être ce qu’on a écrit

de plus juste et de plus bienveillant à la fois, sur son

esprit, sur sa personne et sur l’influence, tant de fois

utile à la France, qu’il a exercée en Europe. Quant à son

mariage, l’auteur en parle ainsi: «La dame qu’il épousa, née

dans les Indes orientales, et séparée de M. Grand, était

remarquable par sa beauté autant que par son peu d’esprit.

Tout le monde a entendu l’anecdote à propos de sir George

Robinson, auquel elle demandait des nouvelles de son

domestique Friday. Mais M. de Talleyrand défendait son

choix en disant: «Une femme d’esprit compromet souvent son

mari, une femme stupide ne compromet qu’elle-même.» (Essai

sur Talleyrand par sir Henry Lytton Bulwer G. C. B, ancien

ambassadeur, trad. de l’anglais par M. G. Perrot) (P. R.)]

Tandis que l’empereur passait en revue toute son armée, madame Murat alla lui faire une visite à Boulogne, et il exigea que madame Louis Bonaparte, qui avait accompagné son mari aux eaux de Saint-Amand, l’allât joindre aussi, et lui menât son fils. Il lui arriva plus d’une fois de parcourir les rangs de ses soldats avec cet enfant dans ses bras. Cette armée était alors admirablement belle, soumise à une exacte discipline, animée, bien pourvue, et fort impatiente de la guerre. Ses désirs ne tardèrent pas à être satisfaits. Malgré les rapports de nos journaux, nous étions presque toujours arrêtés dans tout ce que nous tentions sur mer pour protéger nos colonies; l’entreprise de la descente paraissait de jour en jour plus périlleuse; il fallait frapper l’Europe par quelque nouveauté moins douteuse.

«Nous ne sommes plus, disaient les notes du Moniteur en s’adressant aux Anglais, ces Français si longtemps vendus et trahis par des ministres perfides, des maîtresses avides et des rois fainéants. Vous marchez vers une inévitable destinée.»

Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de l’ennemi, mais qui n’eut d’autre résultat que de faire rentrer notre flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu’il dépendait de l’Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se mettaient en mouvement, que l’alliance entre les deux empereurs d’Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.

On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de pompe, d’un bout de la France à l’autre. Il revint de Boulogne le 3 septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait duré, ou paru durer, treize ans.

 

CHAPITRE XIV.

 

(1805.)

 

M. de Talleyrand et M. Fouché.—Discours de l’empereur au Sénat.—Départ de l’empereur.—Les bulletins de la grande armée.—Misère de Paris pendant la guerre.—L’empereur et les maréchaux.—Le faubourg Saint-Germain.—Trafalgar.—Voyage de M. de Rémusat à Vienne.

 

À l’époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier l’accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait toujours que, lors de l’attentat du 3 nivôse[20], M. de Talleyrand l’avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n’avait pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d’occasion de la satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d’ailleurs, faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles relations. L’un avait gardé fidèlement les manières gracieusement insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands seigneurs de l’ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours, froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force que de lui seul, car il n’avait dans sa main aucun parti, ses fautes mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l’oubli de son ancien état, ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui le connaissaient si adroit et si souple, qu’ils le supposaient conservant toujours des moyens de leur échapper. D’ailleurs, il ne se livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé, et sur l’opinion qu’il avait du maître qu’il servait; et, pour achever de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.

 

[Note 20: La machine infernale.]

Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses dignités comme s’il dédaignait de les arranger sur lui, s’en moquant même dans l’occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard, assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant guère à se justifier que par le mépris d’une certaine morale ou l’insouciance d’une certaine approbation; mais il conservait avec un soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti que l’empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers de tout cela, Fouché ne manquait pas d’une sorte de bonhomie; il avait même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d’une femme laide et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries partielles, les soupçons journaliers, et c’est par suite de cette disposition que sa police ne suffisait point à l’empereur. Là où il voyait du mérite, il lui rendait justice; on n’a point raconté de lui de vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s’est pas montré capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s’il est resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c’est encore moins parce qu’il avait à se plaindre de lui, que parce que l’empereur a pris soin d’entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru l’union dangereuse pour lui. Et, en effet, c’est à peu près vers le temps où ils se sont rapprochés qu’il a commencé à se défier d’eux, et à les éloigner un peu de ses affaires.

Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que Fouché. Il s’agissait de fonder une royauté, d’imposer à l’Europe et à la France, par une diplomatie habile et par la pompe d’une cour, et le ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela. Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une morale suffisante pour eux. L’empereur, pour inspirer confiance à ses voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse distinction, tant qu’il la crut nécessaire à ses projets.

L’agitation dans laquelle était l’Europe, au moment où la rupture avec la Russie et l’Autriche éclata, redoubla les entretiens de l’empereur avec M. de Talleyrand; et, quand il partit pour commencer la campagne, le ministre alla s’établir à Strasbourg afin d’être à portée de se rendre près de l’empereur au moment où le canon français aurait marqué l’heure des négociations.

Vers le milieu de septembre, le bruit d’un prochain départ se répandit à Saint-Cloud. M. de Rémusat reçut l’ordre de se rendre à Strasbourg, et d’y faire préparer le logement impérial; et l’impératrice déclara si vivement l’intention de suivre son époux qu’il fut décidé qu’elle irait à Strasbourg avec lui. Une cour assez nombreuse devait les suivre. Mon mari s’éloignant, j’aurais fort souhaité de l’accompagner, mais je devenais de plus en plus malade, et hors d’état de faire un voyage. Il fallut donc me soumettre à cette nouvelle séparation, bien autrement triste que l’autre. C’était la première fois, depuis mon installation à cette cour, que je voyais l’empereur partir pour l’armée. Les dangers qu’il allait courir ranimèrent tout l’attachement que je lui portais. Je ne me sentais plus la force de lui rien reprocher quand je le voyais s’éloigner pour un si grave motif, et la pensée que, de tant de personnes qui partaient avec lui, il y en aurait peut-être quelques-unes que je ne devais plus revoir, me serrait le coeur au milieu du salon de Saint-Cloud, et quelquefois me faisait venir les larmes aux yeux. Tout autour de moi, je voyais des femmes, des mères navrées, qui n’osaient pourtant pas laisser voir leur douleur tant était grande la crainte de déplaire! De même les militaires affectaient cette insouciance, parade nécessaire de leur état. Mais, à cette époque il y en avait déjà un bon nombre qui, parvenus à une fortune satisfaisante et ne pouvant pas prévoir l’élévation presque gigantesque où la continuité des guerres les a portés depuis, regrettaient sincèrement la vie opulente et tranquille dont ils avaient pris l’habitude depuis quelques années.

En France, la loi de la conscription s’exécutait avec sévérité et agitait les provinces; à Paris, les partis se flattaient que bien des choses allaient être remises en question, et on envisageait avec assez de froideur la nouvelle gloire que nos armes devaient acquérir. Mais le soldat, l’officier simple, étaient pleins d’ardeur et d’espérance, et volaient aux frontières avec cet empressement qui présage le succès.

Le 20 septembre, cet article parut dans le Moniteur:

«L’empereur d’Allemagne, sans négociations ni explications préalables, et sans déclaration de guerre, a envahi la Bavière. L’électeur s’est retiré à Wurtzbourg, où toute l’armée bavaroise s’est réunie.»

Le 23, l’empereur se rendit au Sénat; il y porta le décret qui rappelait les réserves des conscrits de cinq années. Le ministre de la guerre, Berthier, lut un rapport sur la guerre qu’on allait faire, et le ministre de l’intérieur démontra la nécessité de faire garder les côtes par des gardes nationales.

Le discours de l’empereur fut simple et imposant; on l’approuva généralement; les sujets de plaintes que nous pouvions avoir contre l’Autriche furent longuement exposés dans le Moniteur. Nul doute que l’Angleterre, sinon inquiète, du moins fatiguée par le séjour de nos troupes sur les côtes, n’ait employé toute sa politique à soulever contre nous des ennemis sur le continent, et que la création du royaume d’Italie, et surtout sa réunion à l’empire français, n’aient suffisamment inquiété le cabinet autrichien. À moins de connaître les secrets de la diplomatie à cette époque, ce dont je suis fort éloignée, on ne s’explique pas comment l’empereur de Russie rompit avec nous. Il est présumable que des gênes commerciales commencèrent à lui donner de l’inquiétude dans ses relations avec l’Angleterre.

J’ajouterai, si l’on veut, les paroles de Napoléon lui-même, qui à cette époque disait: «L’empereur Alexandre est jeune, il veut tâter de la gloire, et comme tous les enfants, suivre une route différente de celle qu’a suivie son père.» Je n’expliquerai pas davantage la neutralité que garda le roi de Prusse, qui nous fut si avantageuse, et qui lui devint si fatale, puisqu’elle ne fit que reculer sa perte d’une année. Il me semble que l’Europe se trompa; il fallait mieux deviner l’empereur, consentir franchement à lui céder toujours, ou s’entendre tous pour l’écraser dès son début.

Mais revenons à mon récit, dont je me suis écartée pour traiter une matière trop au-dessus de mes forces.

Je passai à Saint-Cloud les derniers jours qui précédèrent le départ. L’empereur travaillait sans relâche; quand il était fatigué, il se couchait quelques heures dans la journée, pour se relever au milieu de la nuit. Du reste, il avait de la sérénité, même plus de grâce que dans un autre temps; il recevait du monde comme de coutume, assistait à quelques spectacles, et se ressouvint à Strasbourg d’envoyer au comédien Fleury une gratification, parce que, deux jours avant son départ, il avait joué devant lui le Menteur de Corneille qui l’avait amusé.

Quant à l’impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de Bonaparte devait avoir contracté l’habitude. Satisfaite de le suivre, et d’échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l’effrayaient, à la surveillance de ses beaux-frères, à l’ennui du palais de Saint-Cloud, s’amusant d’une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de l’indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de flatteur pour celui qu’elle croyait fermement que la fortune n’oserait abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il avait l’ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph présidait les conseils d’administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une demeure charmante; Murat suivait l’empereur à l’armée. M. de Talleyrand devait demeurer à Strasbourg, jusqu’à nouvel ordre. M. Maret accompagnait l’empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.

Le 24, l’empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s’arrêter. Je revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de cavalerie.

Dès le départ de l’empereur, on commença à répandre à Paris des bruits d’invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une telle expédition, mais, heureusement, nous n’avions pas affaire à des ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque, les Anglais étaient loin d’avoir dans leurs troupes de terre la confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.

Le resserrement de l’argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus tard, les payements de la Banque furent suspendus; l’argent devint cher, jusqu’à se vendre à un prix très élevé. J’entendais dire que notre commerce d’exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la guerre l’arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que nous éprouvions[21].

 

[Note 21: «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers

(t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu’il eût promptement

reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause

facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant

discrédité dès le premier jour de son émission, avait

néanmoins fait l’office de numéraire, pour une partie

quelconque des échanges, et avait expulsé de France une

partie des espèces métalliques. La prospérité publique,

subitement restaurée sous le consulat, n’avait cependant pas

assez duré pour ramener l’or et l’argent sortis du pays. S’en

procurer était, à cette époque, l’un des soins constants du

commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide

développement, parce qu’elle fournissait, au moyen de ses

billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire,

la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir

dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à

l’émission de ses billets. Une portion considérable de notre

numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes,

Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés

que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou

par la contrebande. Tous les commerçants du temps se

plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était

journellement discuté à la Banque par les négociants les plus

éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers

pour le mois de septembre 1805, s’était fort aggravée par la

déclaration de guerre. La suspension des payements de _la

caisse de consolidation_ en Espagne, les embarras de la

compagnie des Négociants réunis, la suspension des

payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et

en province, furent les premiers effets de la campagne

d’Austerlitz. (P. R.)]

Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient apprendre, tout à coup, la perte de ce qu’on avait de plus cher! Quel supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant d’années! Il s’est quelquefois étonné de la haine qu’il a fini par inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de journées pleines d’épouvante? S’il a bien voulu y regarder, il aura vu qu’il n’est pas un sentiment naturel qu’il n’ait froissé.

Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s’avisa de créer ce qu’on appela la garde d’honneur. Il en donna le commandement à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir l’empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que certains personnages témoignaient pour y entrer, et l’anxiété qu’éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l’empereur les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un uniforme. Je n’oublierai jamais la surprise, et presque l’effroi que me causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature, lorsqu’il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi, tout à coup, la carrière militaire qui s’ouvrait à tout le monde. Nous commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma raison, j’éprouvai une sorte d’inquiétude. J’écrivis à ce sujet à mon mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s’était heureusement emparée de lui, et qu’il espérait que l’empereur compterait encore près de lui d’autres services que ceux de l’épée.

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