Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Madame de (Claire Elisabeth Jeanne Gravier de Vergennes) Rémusat · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Livre II · (1805-1808.)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

L’empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de la cour et de la maison de l’impératrice. C’était lui imposer une vie assez douce, qui n’avait d’autre inconvénient que de traîner après soi un peu d’ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg, mit de l’intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat, naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui, rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l’amitié, et lui, touché d’en rencontrer là où il n’en avait point attendu, lui voua dès ce moment un attachement qu’aucune vicissitude n’a pu démentir.

Cependant, l’empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er octobre, il était en campagne, et toute l’armée, transportée de Boulogne comme par enchantement, dépassait nos frontières. L’électeur de Bavière, sommé par l’empereur d’Autriche de donner passage à ses troupes et s’y refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à voler à son secours.

Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les proclamations de l’empereur et celle du vice-roi d’Italie. Masséna devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries mordantes contre l’ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de l’Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée, et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l’empereur d’Autriche n’en aura pas besoin, puisqu’il est retourné à Vienne.» Les insultes n’étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu’on accusait d’être dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases vraiment élevées, et d’une éloquence plus romaine que française, mais qui ne laissait pas de frapper.

L’activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante. Dès le début, il jugea les avantages qu’allaient lui donner les premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès. Vers le milieu d’octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»

À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l’ennemi, M. de Nansouty s’y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.

L’armée s’animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les rigueurs de la saison qui s’avançait. Prêt à livrer bataille, l’empereur haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d’une neige qui tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont fixées[22].»

 

[Note 22: Voici le texte même du cinquième bulletin de la

grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre

1805). L’empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps

d’armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en

cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de

l’ennemi, de l’imminence d’une grande bataille, et de la

confiance qu’il avait en eux. Cette harangue avait lieu par

un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la

troupe avait de la boue jusqu’aux genoux et éprouvait un

froid assez vif, mais les paroles de l’empereur étaient de

flamme; en l’écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses

privations, et était impatient de voir arriver l’heure du

combat. Jamais plus d’événements ne se décideront en moins de

temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des

armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)]

La prise d’Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de frapper l’Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez de peine à contenir à Paris. Il est difficile d’empêcher les Français de se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d’argent se faisait sentir toujours d’une manière pénible, le commerce souffrait, les spectacles étaient déserts; on remarquait l’accroissement de la misère, et on se soutenait seulement par l’espoir qu’une si brillante campagne devait être suivie d’une prompte paix.

Après la prise d’Ulm, l’empereur dicta lui-même cette phrase du bulletin: «On peut faire en deux mots l’éloge de l’armée: elle est digne de son chef[23].» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris sur l’ennemi, et en lui annonçant que l’électeur était rentré dans sa capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander de remercier Dieu de nos succès.

 

[Note 23: Cette phrase se trouve en effet dans le sixième

bulletin de la grande armée, daté d’Elchingen, le 26

vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)]

Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés. Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations de l’Écriture pour démontrer que l’empereur était protégé par le Dieu des armées[24].

Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat décréta qu’une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au quartier général par un certain nombre de ses membres.

 

[Note 24: L’extrême complaisance que mettait le clergé à

satisfaire l’empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si

l’on en juge par cette lettre qu’il écrivait à Fouché,

pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre

1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des

bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture

convenable. Elle n’est propre qu’à donner plus d’importance

aux prêtres qu’ils ne doivent en avoir; car cela leur donne

le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises

nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà

comme on n’est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne

veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut

laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d’écrire sa

lettre, sans savoir si c’était mon intention.» (P. R.)]

L’impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes d’Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel, les lettres de l’empereur qui lui annonçait si bien d’avance les victoires qu’il allait remporter; et force était bien d’admirer cette habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d’une destinée qui ne se démentait pas un seul instant.

Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l’empereur consentit tellement à lui en laisser l’honneur que, plus tard, quand il créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc d’Elchingen.

Je me sers de cette expression consentir, parce qu’il a été reconnu que Bonaparte n’était pas toujours bien exact dans la répartition de gloire qu’il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise qu’il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu’il n’aimait à donner de la gloire qu’à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui arrivait, selon sa politique à l’égard des chefs qu’il avait sous ses ordres, ou le degré de confiance qu’ils lui inspiraient, de garder le silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une action qu’il n’avait jamais faite, ou un discours qu’il n’avait jamais tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On essayait de réclamer contre l’oubli, ou lorsqu’on voyait les événements dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il imposait silence à la réclamation, ou, s’il avait besoin d’apaiser le chef qui se trouvait offensé, une somme d’argent, une prise sur l’ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, et ainsi se terminait le différend.

Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu’il employait adroitement à l’égard de ses maréchaux et de ses officiers supérieurs, pourrait se justifier, jusqu’à un certain point, par la difficulté qu’il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre d’individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, sachant à quoi chacun d’entre eux pouvait lui être utile, obligé sans cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, surtout, ne pas laisser échapper l’occasion de leur montrer qu’entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était dans ses mains[25]. Une fois qu’il y fut parvenu, il fut certain de n’être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au prix qu’il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n’ont pas eu à se plaindre qu’il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses qu’ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d’entre ces fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles s’étaient formées, c’est que la facilité avec laquelle elles avaient été acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans la confiance où ils étaient que ces moyens d’acquérir ne s’épuiseraient jamais pour eux.

 

[Note 25: Je trouve dans les papiers de mon père une note

qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux

de l’Empire: «L’empereur composait ses bulletins avec la plus

grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout

effacer et d’établir son infaillibilité, puis cherchant le

genre d’effet qu’il voulait produire sur les étrangers et le

public français, enfin obéissant à ses vues sur ses

lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour

eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien

n’égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les

bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils

réclamaient peu. L’empereur est, avec la Convention et Louis

XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à

discipliner les vanités.

 

»L’empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les

militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et

qu’il faut le moins consulter les uns sur le compte des

autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les

entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle,

l’empereur ajoutait les calculs d’un despote qui ne veut

créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul

homme dont il ait parlé avec une sorte d’enthousiasme, et

encore ne l’avait-il connu qu’au début de sa carrière de

puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien

traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800).

Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son

récit de la première campagne d’Italie, sont remarquables, et

la sévérité n’y ressemble pas à la jalousie. En général il

parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On

peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu’il

dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général

Foy m’a raconté qu’il lui avait entendu dire de Soult: «Il

peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la

livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des

prétentions, de l’ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas,

disait-il à M. Pasquier, ce que c’est que d’avoir à tenir

deux hommes comme Soult et Ney.»

 

»Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu’il

disait d’eux. Ce n’était pas à l’armée, surtout dans les

campagnes qui suivirent celle d’Austerlitz que l’on exprimait

le plus d’admiration, d’estime et d’affection pour lui. Il

avait, pour ainsi dire, une manière lâchée de faire la

guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il

sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus

confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il

ne s’occupait que de couvrir, par des coups décisifs et

directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les

pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait

lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les

chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur

responsabilité, manquaient souvent de moyens d’agir, et ne

recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les

mettre dans leur tort. Aussi l’accusaient-ils d’égoïsme,

d’injustice et de perfidie, de haine même, ou d’envie.

Barante m’a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à

l’armée, étaient confondus de ce qu’ils entendaient dire dans

les grands états-majors, et quelquefois même au quartier

général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal

Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l’entendit

sans cesse à sa table dire que l’empereur était jaloux de

lui, qu’il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à

cette fin, et, ayant mal à l’estomac, il allait jusqu’à dire

que cela venait de ce que l’empereur avait voulu

l’empoisonner.» J’ai cité tout entier ce passage intéressant,

mais il est clair que tout cela n’existait qu’en germe lors

de la campagne de 1805. (P. R.)]

Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l’armée fût encore soumise à une discipline dont plus tard elle s’est fort écartée, les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l’entier pillage de leurs châteaux l’obligation où ils se trouvèrent de loger une seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d’emporter du château qu’il abandonnait ce qui était à sa convenance. J’ai vu, au retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son mari, sachant le goût qu’elle avait pour la musique, lui avait envoyé une collection énorme qu’il trouva chez je ne sais quel prince allemand, et nous dire, avec la même naïveté, qu’il lui avait adressé un si grand nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés de tous côtés, qu’elle ne savait plus où les placer.

Mais, en même temps que l’empereur savait tenir d’une main si ferme les prétentions de ses généraux, il n’épargnait rien pour encourager et satisfaire le soldat. Après la prise d’Ulm, un décret annonça que le mois de vendémiaire, qui venait de s’écouler, serait à lui seul compté pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un Te Deum à Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.

Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et bientôt il ne fut plus possible de douter que l’empereur d’Autriche ne dût payer cher les prodiges de cette campagne. L’armée russe marchait à grandes journées pour le secourir, mais elle n’avait pas encore joint les Autrichiens, et l’empereur les battait en attendant. On a dit, dans ce temps, que l’empereur François fit une grande faute en commençant cette guerre avant que l’empereur Alexandre eût été à portée de le secourir.

Pendant cette campagne, l’empereur obtint du roi de Naples qu’il demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des garnisons françaises qu’il avait eu à supporter jusqu’alors. Quelques décrets, relatifs à l’administration de la France, furent rendus des différents quartiers généraux, et l’ancien doge de Gênes fut nommé sénateur. L’empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant d’affaires diverses en même temps, et à montrer qu’il savait porter ce qu’il appelait son coup d’oeil d’aigle sur tous les coins, au même moment. C’est par cette même raison, et par suite de sa jalouse inquiétude, qu’il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui recommander de veiller sur ce qu’il appelait le faubourg Saint-Germain, c’est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait contraire, annonçant qu’il n’ignorait point les discours qu’on y tenait contre lui en son absence, et qu’il se préparait, au retour, à en tirer une vengeance éclatante.

Quand Fouché recevait de pareils ordres, il avait coutume de mander chez lui les personnes, hommes et femmes, plus directement accusés. Soit qu’il trouvât réellement de la minutie dans le courroux de l’empereur, et qu’il pensât, comme il le disait quelquefois, que c’était un enfantillage de vouloir empêcher les Français de parler; soit qu’il voulût se faire un mérite de sa modération, après avoir conseillé plus de prudence à ceux qu’il avait mandés, il finissait par convenir que l’empereur s’abandonnait à des inquiétudes trop minutieuses, et il acquérait peu à peu une réputation de justice et de modération qui effaçait les premières impressions formées sur lui. L’empereur, instruit de cette conduite, lui en savait souvent mauvais gré, et se défiait toujours, secrètement, d’un homme si attentif à ménager les différents partis.

Enfin, le 12 novembre, notre armée victorieuse entra à Vienne. Les journaux nous donnèrent des récits fort détaillés de cet événement. Ces récits acquièrent un degré d’intérêt de plus, quand on sait qu’ils étaient tous dictés par Bonaparte lui-même, et qu’il se complaisait fort souvent à inventer, après coup, des circonstances et des anecdotes par lesquelles il voulait frapper les esprits.

«L’empereur, disait le bulletin, s’est établi au palais de Schönbrunn; il travaille dans un cabinet décoré de la statue de Marie-Thérèse. En l’apercevant, il s’est écrié: «Ah! si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d’une femme telle que madame de Colloredo! Toujours environnée des grands de son pays, elle eût connu la volonté de son peuple. Elle n’aurait pas livré ses provinces aux ravages des Moscovites, etc…[26]»

 

[Note 26: On peut voir tout ce morceau assez long dans

le Moniteur.]

Cependant, une mauvaise nouvelle vint tempérer la joie que Bonaparte ressentait de tant de succès. L’amiral Nelson venait de battre notre flotte à Trafalgar; les Français avaient fait sur mer des prodiges de valeur, mais ils n’avaient pu échapper à une défaite réellement désastreuse.

Cet événement produisit à Paris un mauvais effet, dégoûta l’empereur à jamais de toute entreprise maritime, et le frappa d’une si fâcheuse prévention contre la marine française, que, depuis ce temps, il ne fut plus guère possible d’obtenir de lui qu’il y portât intérêt ou attention. En vain les marins et les militaires qui s’étaient distingués dans cette cruelle journée tentèrent d’obtenir quelque dédommagement ou quelque consolation aux dangers qu’ils avaient courus; il leur fut à peu près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de ne point mettre en ligne de compte de leurs services l’admirable bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice.

Dès que l’empereur fut à Vienne, il y manda M. de Talleyrand. Il entrevoyait des négociations prêtes à s’ouvrir; l’empereur d’Autriche envoyait ses ministres pour commencer à traiter. Il est vraisemblable que le nôtre avait déjà arrêté, dans sa tête, le projet de faire l’électeur de Bavière roi, en agrandissant ses États, et aussi le mariage du prince Eugène.

M. de Rémusat eut ordre de venir à Paris. Il en devait rapporter les ornements impériaux et les diamants de la couronne, et les transporter ensuite à Vienne. Je ne le vis qu’un moment, et j’appris avec un nouveau chagrin qu’il allait s’éloigner davantage. À son retour à Strasbourg, il trouva l’ordre de partir pour Vienne sur-le-champ, et l’impératrice reçut celui de se rendre à Munich avec toute sa cour. Rien n’égale les honneurs qu’on lui rendit en Allemagne; les princes et les électeurs se portèrent en foule sur son passage, et l’électeur de Bavière, surtout, n’épargna rien pour qu’elle fût satisfaite de sa réception. Elle demeura à Munich, pour y attendre le retour de son époux.

M. de Rémusat, en se rendant à sa destination, eut l’occasion de faire plus d’une triste réflexion dans le pays qu’il avait à parcourir. Il traversait des contrées toutes fumantes encore des combats dont elles avaient été témoins. Les villages détruits, les chemins couverts de cadavres et de débris retraçaient à ses yeux toutes les horreurs du carnage. La misère des peuples vaincus ajoutait encore des dangers à ce voyage fait dans une saison avancée. Tout contribuait à noircir l’imagination d’un homme, ami de l’humanité, et disposé à déplorer les désastres qui sont la suite des passions violentes des conquérants. Les lettres que je reçus de mon mari, tout imprégnées de ces pénibles réflexions, m’attristèrent profondément, et vinrent affaiblir l’enthousiasme vers lequel je me sentais entraînée de nouveau par des succès dont les récits ne nous livraient que la partie brillante.

Quand M. de Rémusat arriva à Vienne, il n’y trouva plus l’empereur. Les négociations avaient peu duré, et notre armée marchait en avant. M. de Talleyrand et M. Maret étaient demeurés au palais de Schönbrunn, où ils vivaient sans aucune intimité. L’habitude que le dernier avait auprès de l’empereur lui donnait une sorte de crédit qu’il conservait, comme je l’ai déjà dit, à l’aide d’une adoration, vraie ou feinte, qui se manifestait dans chacune de ses actions ou de ses paroles. M. de Talleyrand s’en amusait quelquefois, et se permettait de railler le secrétaire d’État, qui en conservait une rancune extrême. Il s’observait donc sans cesse vis-à-vis de M. de Talleyrand, et ne l’aimait nullement.

M. de Talleyrand, qui s’ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s’augmenta dans l’oisiveté de la vie qu’ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. Maret, qui écrivait exactement à l’empereur, lui manda cette nouvelle liaison, et qu’elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût l’entendre, s’ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le repos de l’Europe, il craignait fort l’entraînement de la victoire pour l’empereur, et le désir que les militaires qui l’entouraient, tous raccoutumés à la guerre, auraient qu’elle continuât. «Au moment de conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l’empereur lui-même que j’aurai le plus de peine à négocier, et qu’il me faudra bien des paroles pour combattre l’enivrement qu’aura produit la poudre à canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il parlait de l’empereur sans illusions, et convenait franchement des énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa conduite à l’égard de l’Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai du moins, disait-il, l’enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, et qui jouissait de la confiance de l’empereur, des projets si sages, et il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser les effets d’une ambition sans bornes. Il m’écrivait souvent combien il était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui adoucissait pour mon mari ce que l’absence et l’ennui de sa vie avaient de plus pénible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l’agrément de mon intérieur. Quoique la prudence le forçât de n’entrer dans aucun détail, je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m’entretenait des différents spectacles qu’il avait sous les yeux. Il me racontait ses courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par l’extrême attachement que leur inspirait l’empereur François. Ce bon peuple de Vienne, tout conquis qu’il était, ne laissait point de manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d’un maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point échapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d’ordre à Vienne, la garnison y était tenue dans une grande discipline, et les habitants n’avaient pas de grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l’attachèrent à la musique de l’empereur.

 

CHAPITRE XV.

 

(1805.)

 

Bataille d’Austerlitz.—L’empereur Alexandre.—Négociations.—Le prince Charles.—M. d’André.—Disgrâce de M. de Rémusat.—Duroc.—Savary.—Traité de paix.

 

L’arrivée de l’armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le vainqueur, avaient déterminé l’empereur d’Autriche à tenter encore une fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint l’empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, près du petit village d’Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son couronnement.

Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l’empereur a dit vrai dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, maître de la capitale de son ennemi. À l’en croire, on exigeait la reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre tête. On fit parcourir à l’envoyé une partie de l’armée qu’on avait, exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les empereurs dans les récits qu’il leur fit.

Le bulletin, qui rend compte de ces deux journées du 1er et du 2 décembre, rapporte que l’empereur, vers le soir, rentrant dans son bivouac, dit: «Voilà la plus belle soirée de ma vie. Mais je regrette de penser que je perdrai bon nombre de ces braves gens. Je sens, au mal que cela me fait, qu’ils sont véritablement mes enfants; et en vérité, je me reproche ce sentiment, car je crains qu’il puisse me rendre inhabile à faire la guerre.»

Le lendemain, en haranguant ses soldats: «Il faut, leur dit-il, finir cette campagne par un coup de tonnerre. Si la France ne peut arriver à la paix qu’aux conditions proposées par l’aide de camp Dolgorouki, la Russie ne les obtiendrait pas, quand même son armée serait campée sur les hauteurs de Montmartre.» Il était écrit, cependant, que ces mêmes armées y camperaient un jour, en effet, et qu’Alexandre verrait à Belleville un messager de Napoléon venir lui offrir telle paix qu’il voudrait lui dicter.

Je ne copierai point ici le récit de cette bataille qui a fait un honneur réel à nos armes; on le trouvera dans le Moniteur, et l’empereur de Russie, avec cette noble sincérité qui le caractérisé, a dit qu’on ne pouvait rien comparer aux dispositions prises par l’empereur pour le succès de cette journée, à l’habileté de ses généraux, et à l’ardeur du soldat français. L’élite des trois nations se battit avec acharnement; les deux empereurs furent obligés de fuir, pour éviter d’être pris, et sans les conférences du lendemain, il paraît que la retraite de celui de Russie eût été fort difficile.

L’empereur dicta, presque sur le champ de bataille, le récit de tout ce qui se passa le 1er, le 2 et le 3. Il en écrivit même une partie, et ce rapport fait avec précipitation, mais cependant détaillé et très curieux encore aujourd’hui, par l’esprit dans lequel il fut conçu, gros de vingt-cinq pages, couvert de ratures, de renvois, sans ordre, et souvent sans clarté, fut envoyé à Vienne à M. Maret, avec l’ordre de le rédiger promptement pour le dépêcher au Moniteur de Paris.

Aussitôt que M. Maret eut reçu ce paquet, il se hâta de le communiquer à M. de Talleyrand et à M. de Rémusat. Tous trois, qui habitaient alors le palais de l’empereur d’Autriche, se renfermèrent dans l’appartement même de l’impératrice, que M. de Talleyrand occupait, pour le déchiffrer et le mettre en ordre. L’écriture de l’empereur, toujours fort difficile à lire et souvent sans orthographe, rendait ce travail assez long. Ensuite, il fallait rétablir l’ordre des faits, et changer des expressions trop incorrectes contre d’autres plus convenables, et, d’après l’avis de M. de Talleyrand et à la grande terreur de M. Maret, retrancher des paroles par trop humiliantes pour les souverains étrangers, et des éloges si directs, qu’on pouvait s’étonner que Bonaparte se les fût donnés lui-même.

Cependant, on eut soin de conserver certaines phrases soulignées et auxquelles par conséquent il paraissait mettre de l’importance. Ce travail dura plusieurs heures, et intéressa M. de Rémusat, en lui donnant le moyen d’observer quelle différence de système, pour servir l’empereur, suivaient les deux ministres avec lesquels il se trouvait.

Après la bataille, l’empereur François avait demandé une entrevue qui se passa au bivouac. «C’est, disait Bonaparte, le seul palais que j’habite depuis deux mois.—Vous en tirez si bon parti, répondait l’empereur d’Autriche, qu’il doit vous plaire.»

On assure (_rapporte encore le bulletin_) que l’empereur a dit en parlant de l’empereur d’Autriche: «Cet homme me fait faire une faute, car j’aurais pu suivre ma victoire, et prendre toute l’armée russe et autrichienne; mais, enfin, quelques larmes de moins seront versées.»

Il paraît clair, par ce bulletin même, que le czar y est ménagé. Voici comment on rend compte de la visite que l’aide de camp Savary fut chargé de lui rendre:

«L’aide de camp de l’empereur avait accompagné l’empereur d’Allemagne, après l’entrevue, pour savoir si l’empereur de Russie adhérait à la capitulation. Il a trouvé les débris de l’armée russe sans artillerie, ni bagages, et dans un épouvantable désordre. Il était minuit; le général Meerfeld avait été repoussé de Goeding par le maréchal Davout, l’armée russe était cernée, pas un homme ne pouvait s’échapper. Le prince Czartoryski introduisit le général Savary près de l’empereur.

«—Dites à votre maître, lui cria ce prince, que je m’en vais; qu’il a fait hier des miracles; que cette journée a accru mon admiration pour lui; que c’est un prédestiné du ciel; qu’il faut à mon armée cent ans pour égaler la sienne. Mais puis-je me retirer avec sûreté?—Oui, sire, lui dit le général, si Votre Majesté ratifie ce que les deux empereurs de France et d’Allemagne ont arrêté dans leur entrevue.—Et qu’est-ce?—Que l’armée de Votre Majesté se retirera chez elle par les journées d’étapes qui seront réglées par l’empereur, et qu’elle évacuera l’Allemagne et la Pologne autrichienne. À cette condition, j’ai ordre de l’empereur de me rendre à nos avant-postes qui vous ont déjà tourné, et d’y donner des ordres pour protéger votre retraite, l’empereur voulant respecter l’ami du premier consul.—Quelle garantie faut-il pour cela?—Sire, votre parole.—Je vous la donne.»

»Cet aide de camp partit sur-le-champ au grand galop, se rendit auprès du maréchal Davout auquel il donna l’ordre de cesser tout mouvement et de rester tranquille. Puisse cette générosité de l’empereur de France ne pas être aussitôt oubliée en Russie que le beau procédé de l’empereur qui renvoya six mille hommes à l’empereur Paul, avec tant de grâce et de marques d’estime pour lui!»

Le général Savary avait causé une heure avec l’empereur de Russie, et l’avait trouvé tel que doit être un homme de coeur et de sens, quelques revers d’ailleurs qu’il ait éprouvés.

Ce monarque lui demanda des détails sur la journée: «Vous étiez inférieurs à moi, lui dit-il, et cependant vous étiez supérieurs sur tous les points d’attaque.—Sire, répondit le général, c’est l’art de la guerre et le fruit de quinze ans de gloire. C’est la quarantième bataille que donne l’empereur.—Cela est vrai, c’est un grand homme de guerre. Pour moi, c’est la première fois que je vois le feu. Je n’ai jamais eu la prétention de me mesurer avec lui.—Sire, quand vous aurez de l’expérience, vous le surpasserez peut-être.—Je m’en vais donc dans ma capitale; j’étais venu au secours de l’empereur d’Allemagne, il m’a fait dire qu’il est content; je le suis aussi[27].»

 

[Note 27: Toutes ces anecdotes sont rapportées dans les

trentième et trente et unième bulletins de la grande armée,

datés d’Austerlitz, 12 et 14 frimaire an XIV (3 et 5 décembre

1806), pages 543 et 555 du vol. XI de la correspondance de

Napoléon Ier, publiée par ordre de l’empereur Napoléon III.

(P. R.)]

On s’est souvent demandé, dans ce temps-là, par quelle raison l’empereur, en effet, ne poussa point la victoire, et consentit à la paix après cette bataille, car cette raison donnée dans le Moniteur, de quelques larmes de moins qui seraient versées, ne fut sûrement pas le vrai motif de sa réserve.

Faut-il conclure que la journée d’Austerlitz lui coûta assez pour lui inspirer de la répugnance à en risquer une semblable, et que l’armée russe n’était pas si complètement défaite qu’il voulut le faire croire? Ou bien que, cette fois encore, comme il disait lui-même, lorsqu’on lui demandait pourquoi il avait mis un terme à la marche victorieuse, lors du traité de Leoben: «C’est que je jouais au vingt et un, et je me suis tenu à vingt»? Faut-il penser que Bonaparte, empereur depuis un an seulement, n’osait point encore sacrifier le sang des peuples, comme il l’a fait depuis, et que, surtout à cette époque, plein de confiance en M. de Talleyrand, il cédait plus volontiers à la politique modérée de son ministre? Peut-être aussi crut-il avoir, par cette campagne, plus affaibli qu’il ne le fit réellement la puissance autrichienne; car il lui arriva de dire, quand il fut de retour à Munich: «J’ai encore laissé trop de sujets à l’empereur François.»

Quels qu’aient été ses motifs, il faut lui savoir gré de cet esprit de modération qu’il sut conserver au milieu d’une armée échauffée par la victoire, et qui se montrait en ce moment très ardente à prolonger la guerre. Les maréchaux, et tous les officiers qui entouraient l’empereur, s’efforçaient de le pousser à continuer la campagne; sûrs de vaincre partout, ils demandaient de nouveaux combats, et en ébranlant les intentions de leur chef, ils suscitèrent à M. de Talleyrand tous les embarras qu’il avait prévus.

Ce ministre, mandé au quartier général, eut à combattre la disposition de l’armée. Seul, il soutint qu’il fallait conclure la paix, que la puissance autrichienne était nécessaire à la balance de l’Europe; et, dès cette époque, il disait: «Quand vous aurez affaibli les forces du centre, comment empêcherez-vous celles des extrémités, les Russes, par exemple, de se ruer sur elles?» À cela, on lui répondait par des intérêts particuliers, par un désir personnel et insatiable de toutes les chances de fortune que la continuation de la guerre pouvait offrir, et quelques-uns, connaissant assez bien le caractère de l’empereur, disaient: «Si nous ne terminons pas cette affaire sur-le-champ, vous nous verrez plus tard commencer une nouvelle campagne.» Quant à lui, agité par des opinions si diverses, mû par le goût des batailles qu’il avait encore, excité par sa défiance qui ne le quittait jamais, il laissait voir à M. de Talleyrand, quelquefois, le soupçon qu’il n’eût quelque intelligence secrète avec le ministère autrichien, et qu’il ne lui sacrifiât les intérêts de la France. M. de Talleyrand répondait avec cette fermeté qu’il sait mettre dans les grandes affaires, quand il a pris un parti: «Vous vous trompez. C’est à l’intérêt de la France que je veux sacrifier l’intérêt de vos généraux dont je ne fais aucun cas. Songez que vous vous rabaissez en disant comme eux, et que vous valez assez pour n’être pas seulement militaire.»

Cette manière d’élever Bonaparte en dépréciant autour de lui ses anciens compagnons d’armes, flattait l’empereur, et c’est par une telle adresse qu’il finissait par l’amener à ses fins. Il parvint enfin à le déterminer à l’envoyer à Presbourg, où les négociations devaient avoir lieu; mais, ce qui est étrange et peut-être inouï, c’est que l’empereur, en donnant à M. de Talleyrand des pouvoirs pour traiter, ne craignit point de le tromper lui-même, et de lui préparer le plus grand embarras que jamais négociateur ait éprouvé. Lors de l’entrevue des deux empereurs après la bataille, l’empereur d’Autriche avait consenti à se dessaisir de l’État vénitien; mais il avait demandé que le Tyrol, dont la plus grande partie venait d’être conquise par Masséna, lui fût rendu, et l’empereur, peut-être, malgré tout son empire sur ses émotions, un peu troublé et comme détendu par la présence de ce souverain vaincu, venant discuter lui-même ses intérêts sur le champ de bataille où gisaient encore ses sujets immolés pour sa cause, n’avait pas pu se montrer inflexible. Il avait abandonné ce Tyrol qu’on lui demandait. Mais, dès que l’entrevue fut terminée, il s’en repentit, et en donnant à M. de Talleyrand les détails des engagements qu’il avait pris, il lui fit un secret de celui qui regardait cette province.

Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, revint à Vienne, s’établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s’occupa à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu’il avait faites, en reformant les corps à mesure qu’ils venaient tous se soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se montra alors d’assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute la partie de sa cour qu’il retrouva, et se complut à raconter les merveilles de cette guerre.

Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise humeur: Il s’étonnait du peu d’effet que sa présence produisait sur les Viennois, et de la peine qu’il avait à les attirer autour de lui, quoiqu’il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu’il habitait. Il s’étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d’en parler assez ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple est-ce donc, qu’il se montre comme insensible à la gloire et aux revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l’éloge dans sa réponse et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. «Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que disentils?—Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L’empereur Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui résistaient à l’infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur empereur vaincu: «Quel peuple! s’écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans Paris, certes je n’y serais pas reçu de cette manière.»

L’empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. Les ministres autrichiens, à Presbourg, n’avaient pas manqué de lui parler du Tyrol[28], et forcé alors de convenir qu’il n’avait aucune instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir joué de cette manière. Quand il en parla à l’empereur, celui-ci répondit que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait consenti à la demande de l’empereur François, mais qu’il était parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m’a dit souvent qu’il était réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d’une perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu’il avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle qu’il s’appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous ces flatteurs de la passion de l’empereur, voyant de quel côté il penchait, le poussaient vers ce qu’ils appelaient la gloire. M. de Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me témoigniez de l’amitié; il s’en faut de bien peu que ces gens-là ne me regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener l’empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après avoir tiré de lui la parole qu’il voulait, quoiqu’il ne pût jamais obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: «J’arrangerai, me dit-il, l’affaire du Tyrol, et je saurai bien à présent faire faire la paix à l’empereur, malgré lui.»

 

[Note 28: Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on

sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la

princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi

d’Italie. (P. R.)]

Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du prince Charles, qui lui mandait que, plein d’admiration pour sa personne, il désirait le voir et l’entretenir quelques moments. Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d’un homme qui avait de la réputation en Europe, fixa pour le lieu de l’entrevue un petit rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l’accompagner, lui recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l’offrir au prince en le quittant.»

Quand l’empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés ensemble quelque temps, et lorsqu’il sortit, mon mari s’approcha de lui, comme il en avait reçu l’ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez vivement, lui dit qu’il pouvait remporter l’épée; et quand il fut de retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, disant qu’il ne l’avait trouvé qu’un homme fort médiocre, ne lui paraissant pas digne du présent qu’il voulait lui faire[29].

Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur que l’empereur semblait disposé à lui accorder. J’ai souvent remarqué que notre destinée avait semblé s’arranger toujours pour nous empêcher de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, depuis, j’en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a préservés d’une chute plus éclatante.

 

[Note 29: Le mot de l’empereur est ici un peu adouci, ou

affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s’approcha

pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l’épée:

«Laissez-moi tranquille, lui dit l’empereur. C’est un

imbécile.» (P. R.)]

Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi avait longtemps conservé l’espoir de voir rouvrir pour lui en France des chances favorables, et, plus d’une fois, il avait tenté de s’y conserver des intelligences. M. d’André, ancien député à l’Assemblée constituante, émigré, dévoué à cette cause, s’était chargé de plusieurs missions royalistes auprès de quelques souverains de l’Europe, missions dont Bonaparte était très bien informé. M. d’André, Provençal comme M. de Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la Révolution (il était conseiller au parlement d’Aix), sans avoir gardé de relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant la cause impériale absolument gagnée, fatigué d’une vie errante et de l’état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa femme à Vienne et s’adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu effrayé d’une pareille mission, promit cependant de tenter quelques démarches, mais il engagea madame d’André à voir M. de Rémusat pour l’intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez lui; il la reçut comme la femme d’un ancien ami, fut touché de la situation où elle lui dépeignit M. d’André, et ne sachant pas toutes les particularités qui pouvaient rendre l’empereur implacable, croyant d’ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de s’introduire chez l’empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d’assez bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu’il venait de recevoir, et de la sollicitation qu’il osait lui faire.

Au seul nom de M. d’André, le visage de l’empereur devint extrêmement sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d’un mortel ennemi?—Non, sire, reprit M. de Rémusat; j’ignore si Votre Majesté a réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, j’oserais demander sa grâce. M. d’André est pauvre et proscrit, il me paraît désirer d’aller vieillir tranquillement dans notre patrie commune.—Est-ce que vous avez des relations avec lui?—Aucune, sire.—Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?—Sire, il est Provençal, il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même carrière que moi, et il fut mon ami.—Vous êtes bien heureux, reprit l’empereur, en lançant un regard farouche, d’avoir de tels motifs pour excuse. Ne m’en parlez jamais, et sachez que, s’il était à Vienne et que je pusse m’emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre heures.» En achevant ces mots, l’empereur tourna le dos à M. de Rémusat.

L’empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de donner chaque matin ce qui s’appelait son lever. Quand il était habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu’on nommait le service. C’étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de l’armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, sans égard à l’embarras de recevoir et de faire des reproches devant tant de témoins.

Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l’un des salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la naïveté de principes de ce général sur une certaine manière de se conduire.

«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l’abordant, que je vous fasse compliment sur l’occasion de fortune qui se présente à vous, et que je vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros jeu tout à l’heure en parlant à l’empereur de M. d’André, mais tout peut se réparer. Où est-il?—Mais, je pense, en Hongrie; c’est du moins ce que m’a dit sa femme.—Ah bah! ne dissimulez point. L’empereur le croit à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que vous le disiez.—Je vous atteste que je l’ignore très parfaitement. Je n’avais aucune correspondance avec lui; sa femme m’est venue voir aujourd’hui pour la première fois, elle m’a prié de parler à l’empereur pour son mari, je l’ai fait, et c’est tout.—Eh bien! s’il en est ainsi, envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, faites-la causer, et tâchez de tirer d’elle le lieu de la retraite de son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l’empereur par ce service que vous lui rendrez.»

M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu’il entendait, ne put s’empêcher de témoigner la surprise qu’il éprouvait. «Quoi! disait-il, c’est à moi que vous faites une pareille proposition? J’ai dit à l’empereur que j’avais été l’ami de M. d’André; vous le savez aussi, et vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut étonné de l’indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre fortune! L’empereur a eu plus d’une fois l’occasion de douter que vous lui fussiez dévoué comme il veut qu’on le soit; voici une occasion de dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez échapper.»