Menace sur les ondes
— Et comment as-tu résolu le problème...…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Il eut un sursaut de contrariété.
— On peut être flic tout en étant homme, non ? Les deux ne sont pas incompatibles.
Althea venait de toucher un point sensible. Mais il ne se sentait pas d'humeur à aborder ce sujet délicat ce soir. Boyd glissa la main dans la poche de son veston et en sortit le bout de papier avec les quelques mots tapés à la machine.
— Tiens, voilà le billet doux.
Althea le parcourut des yeux puis glissa la pièce à conviction dans son sac.
— Charmante prose... On va voir ce qu'ils peuvent en tirer au labo.
— Pas grand-chose, sans doute, mais ce serait un tort de ne pas essayer, observa Boyd. J'ai procédé à quelques vérifications concernant l'ex-mari, au fait. Le sénateur Lomax mène une vie des plus rangées : marié depuis sept ans et père de deux enfants. Cela fait trois mois qu'il n'a pas quitté Atlanta.
Althea soupira.
— Un suspect de moins, donc. De mon côté, j'ai fini par avoir Abraham Goldman, le directeur de la station de radio où Cilla travaillait à Chicago. Il ne m'a tenu que des propos élogieux sur elle. Notre ami Goldman a passé toute la semaine dernière à Rochester chez sa fille qui vient d'accoucher. J'ai vérifié en appelant l'hôpital. Il est effectivement grand-père d'une petite fille de deux kilos, huit cents grammes. Il m'a faxé tout un fichier, avec les coordonnées personnelles des disc-jockeys, journalistes et personnel administratif de la station. Mais a priori, ça ne donne rien de bien concluant.
Boyd fronça les sourcils.
— Nous regarderons ça de plus près, lundi.
— J'avais l'intention de potasser le dossier ce week-end. Si mon invitée me laisse quelques moments de liberté, cela dit.
Il lui jeta un regard reconnaissant.
— Au fait, oui, merci, Thea. Je te revaudrai ça.
— J'y compte bien, mon vieux !
Althea glissa la bride de son sac sur une épaule et reprit le chemin de la sortie. Boyd sourit en la voyant zigzaguer pour échapper à ses admirateurs.
Cilla, de son côté, choisissait ses trois derniers titres pour faire monter la fièvre juste avant les douze coups de minuit. À la fin de la dernière chanson, la piste de danse était comble.
— Merci, la promo 75, vous avez été formidables. Continuez comme ça et vous resterez jeunes toute votre vie ! J'espère vous revoir bientôt et en aussi grande forme, pour vos prochaines retrouvailles.
Très vite, le bruit des conversations emplit la salle tandis que les anciens camarades de lycée faisaient leurs adieux. Pressée d'en finir, Cilla rangea ses disques sans traîner. Il lui restait encore à charger tout l'équipement dans la voiture de Boyd pour le ramener à radio KHIP. Et ensuite... ensuite, elle préférait ne pas y penser.
Une voix familière s'éleva soudain à sa gauche :
— Alors ? Comment se débrouille ma DJ vedette ?
Surprise, Cilla tourna la tête.
— Mark ? Qu'est-ce que tu fais ici à une heure pareille ?
— Qu'est-ce que tu crois ? Je viens contrôler que tu fais du bon boulot.
Cilla haussa les épaules.
— Mmm... bien sûr. Mais encore ?
— En fait, je suis venu récupérer l'équipement pour le rapporter.
— N'importe quoi ! Depuis quand un directeur de station joue-t-il les chauffeurs-livreurs ?
Mark secoua la tête.
— J'ai encore le droit de faire ce que je veux, non ? Quant à toi, ma belle, tu es en congé maladie à partir de maintenant. Si je te revois à la station avant lundi soir, tu es virée.
Cilla commença par jeter un regard furieux à Boyd.
Lui, ne perdait rien pour attendre.
— Mark, je...
Le directeur posa une main sur son épaule.
— Crois-moi, je fais ça dans mon intérêt autant que dans le tien, Cilla. J'ai eu des DJ qui ont craqué dans des situations nettement moins stressantes que celle que tu traverses en ce moment. Je préfère te donner un bref congé maintenant que de t'avoir en dépression pendant six mois.
— Le stress, je suis capable de le gérer, Mark.
— Parfait. Dans ce cas, tu dois être capable aussi de gérer deux journées de congé. Et maintenant, file. Je ne veux plus te voir ici.
— Mais qui va... ?
Boyd l'interrompit en lui prenant le bras.
— Tu as entendu les ordres du chef, non ?
— Je déteste être manipulée, maugréa-t-elle en se laissant entraîner hors de la salle.
— Radio KHIP ne fera pas faillite parce que tu manques un soir, rétorqua Boyd.
— Le problème n'est pas là.
— Exact. Le problème, c'est que tu as besoin de souffler. Et c'est ce qui va se passer maintenant.
Furieuse, Cilla sortit du bâtiment à grands pas. Boyd la suivit en silence et s'abstint prudemment de commentaires. Elle s'installa dans la voiture et croisa les bras sur la poitrine.
— Et maintenant, comment suis-je censée m'occuper ?
— Nous trouverons une solution.
— Comment ça «nous» ? C'est nouveau ? Ça vient de sortir ?
— Le hasard veut que je sois libre aussi ce week-end. Ça tombe bien.
— Ah, vraiment très bien, oui, bougonna-t-elle.
Boyd mit une cassette de musique classique avant de démarrer.
— Mozart ? s'enquit-elle, dédaigneuse.
— Non, Bach. Je ne connais pas de meilleur remède pour les nerfs.
Avec un profond soupir, Cilla pêcha son paquet de cigarettes dans son sac. Elle ne supportait pas que ses amis s'inquiètent pour elle et refusait d'admettre qu'elle était morte de fatigue.... et secrètement soulagée de pouvoir se boucler chez elle pendant deux jours.
— Je peux soigner mes nerfs toute seule, Holmes.
— Je suis payé par l'État pour m'occuper de toi, ne l'oublie pas.
Elle lui jeta un regard noir.
— Aurais-je par hasard oublié de te dire à quel point je déteste les flics ?
— Mmm... il me semble que ça fait bien vingt-quatre heures que tu n'as plus émis de remarque de ce type.
— C'est signe d'un triste laisser-aller de ma part.
Boyd se contenta de sourire et Cilla se résigna à ronger son frein en silence. Apparemment, il n'était pas d'humeur à se disputer. Elle avait beau multiplier les provocations, elles glissaient sur lui sans l'atteindre. Au fond, tant mieux. Elle mettrait ce week-end à profit pour avancer dans ses lectures et écouter quelques nouveaux titres. Et peut-être même, qui sait, pour se lancer dans le jardinage.
Toute à ses projets pour les deux jours à venir, Cilla mit un bon quart d'heure avant de se rendre compte que la voiture prenait de la vitesse et qu'ils laissaient Denver derrière eux.
— Hé là ! Stop ! Qu'est-ce que tu fais ? se récria-t-elle en se redressant.
— Je roule sur l'autoroute 70, en direction de l'ouest.
— Et en quel honneur ?
— Comme tu vois, nous nous dirigeons vers les montagnes, répondit Boyd de son ton éternellement placide.
— Les montagnes ? Quelles montagnes ?
— Je crois qu'on les appelle les Rocheuses. Il se pourrait que tu aies entendu parler de cet ensemble de chaînes montagneuses qui traversent le pays de...
— O.K., ça va, ça va ! Tu es censé me raccompagner à la maison. Pourquoi ce détour stupide ?
— En fait, je te conduis chez moi.
— Ta maison est à Denver et Denver est derrière nous, objecta-t-elle, exaspérée. Arrête de me raconter des histoires.
— Il s'agit d'une résidence secondaire, en l'occurrence. J'ai un petit chalet sympa où je passe mes week-ends.
— Tes week-ends, peut-être, Fletcher. Mais les miens, je les passe chez moi.
— O.K. Nous programmerons un séjour chez toi pour le prochain, acquiesça Boyd d'un ton d'amabilité parfaite.
— Fletcher, en tant que flic, tu devrais savoir qu'emmener une personne contre son gré, ça s'appelle un enlèvement ! C'est passible d'une peine d'emprisonnement, ce genre de plaisanterie !
— Tu pourras porter plainte au retour.
Cilla serra les dents et changea de tactique :
— Écoute, Boyd, je suis sérieuse, il est hors de question que je laisse Deborah seule tout le week-end avec ce fou furieux qui tourne autour de la maison, le couteau à la main !
— Ce ne serait pas prudent, en effet, acquiesça Boyd en mettant son clignotant pour prendre une sortie.
Cilla allait pousser un soupir de soulagement lorsqu'il enchaîna :
— C'est pourquoi j'ai prévu de l'installer chez Althea. Deborah est ravie et me charge de te souhaiter un excellent séjour. Elle a également préparé ton sac de voyage. Il est dans le coffre.
Elle ferma les yeux.
— Boyd Fletcher, je crois que je te hais.
— Tant que je ne te laisse pas indifférente... Tu verras, le chalet est vraiment très agréable. Et la vue est une merveille.
— Tout ce que je demande, c'est une falaise bien abrupte du haut de laquelle je te pousserai avec un immense plaisir !
— Tu trouveras également ça sur place, lui assura Boyd en ralentissant pour prendre une route qui s'élevait en lacets.
— Je savais que tu avais du culot, Fletcher, mais à ce point... Me jeter dans une voiture, organiser la vie de ma soeur et m'embarquer dans une espèce de cabanon...
— Un chalet.
— Un chalet, une cabane, peu importe. Je vais te dire une chose, Fletcher : j'ai horreur de la campagne, je déteste tout ce qui est rustique et j'abhorre les activités de camping. Il me faut des gaz d'échappement et des buildings. Point final. Alors, je n'y vais pas.
— Tu y vas déjà.
Comment pouvait-il garder ce calme exaspérant en toute circonstance ? Il n'aurait tout de même pas l'intention, en plus, de profiter de ce week-end de misère dans son chalet pourri pour...
— Dis donc, espèce de rat ! Si tu crois que c'est une technique efficace pour m'attirer dans ton lit - ou, pire encore, pour m'obliger à partager quelque bat-flanc sordide avec toi - tu viens de faire l'erreur de calcul du siècle. Je préfère encore mille fois mourir glacée dans la voiture !
— Le chalet compte plusieurs chambres à coucher, rétorqua Boyd aimablement. Tu seras la bienvenue dans la mienne mais tu pourras aussi en prendre une autre. Le choix t'appartient.
Ce dernier argument la laissa sans voix. Se recroquevillant contre la portière, Cilla ferma délibérément les yeux et se tut pendant le reste du trajet.
Chapitre 8
Romantique, un enlèvement ? Au temps des flibustiers, peut-être. Mais au XXè siècle à Denver ? Non, non et non.
Cilla avait d'ores et déjà mis sa politique au point : deux jours entiers sans paroles aimables ni sourire. Boyd allait regretter amèrement de l'avoir traînée dans ces hauteurs inhospitalières.
Elle n'ouvrit les yeux qu'en arrivant à destination et faillit trahir ses résolutions en laissant échapper une exclamation admirative. Baignée par le clair de lune, la grande maison de bois clair qui se découpait sur fond de ciel étoilé ne ressemblait en rien à un «cabanon». Pour Cilla, un chalet était nécessairement une construction sommaire en rondins, dénuée du confort le plus élémentaire. Le genre d'endroit où les hommes se retirent entre eux pour se laisser pousser la barbe, boire des bières et dire du mal des femmes en jouant interminablement au poker...
Mais la résidence secondaire de Boyd se situait aux antipodes de ce concept rustique. La maison de bois patiné s'élevait sur plusieurs niveaux, avec de savants décrochements ménageant toute une série de terrasses. Tout autour, les pins majestueux étaient couverts d'un léger poudroiement de neige. Et la noire silhouette des hauts sommets en arrière-plan achevait de donner de la grandeur au paysage.
Ravalant in extremis un commentaire positif, Cilla descendit de voiture, laissa Boyd se débrouiller avec les bagages et se fraya un chemin dans la neige en maugréant que ses chaussures allaient être fichues.
L'endroit était féerique ? D'accord. Mais cela ne changeait rien au fait qu'elle n'avait pas choisi d'y venir. Elle se bouclerait donc dans une chambre et passerait les prochaines quarante-huit heures couchée s'il le fallait.
Boyd la rejoignit avec les sacs, ouvrit la porte et lui fit signe d'entrer. Cilla frissonna et retint une remarque acerbe... Après tout, tant mieux si la maison était glaciale. Plus ce serait inconfortable, plus il lui serait facile de se raccrocher à sa mauvaise humeur. Mais lorsqu'il appuya sur un interrupteur et qu'elle découvrit l'intérieur du chalet, elle fut encore une fois à deux doigts de sortir de son mutisme boudeur. La pièce centrale était immense, une architecture à pignons, très haute, avec une charpente à nu. Autour d'une accueillante cheminée centrale en granit étaient arrangés de grands coussins de couleur. Une galerie de bois courait en hauteur sur toute la largeur de la pièce. Pour le reste, tous les murs étaient blancs, avec des renfoncements formant étagères. L'impression d'espace était extraordinaire.
En contraste avec les voûtes et les arches de la maison de Boyd à Denver, le chalet n'était que lignes droites et pures. Aucun tapis précieux pour orner le plancher rustique à larges lattes. L'escalier qui menait au premier étage était pareillement dépouillé. À côté de la cheminée, un espace avait été aménagé pour stocker une provision de bois fendu.
— Ne t'inquiète pas, la maison se réchauffe très vite, déclara Boyd en se frottant les mains.
Debout, les bras croisés sur la poitrine, Cilla le regarda allumer le chauffage, accrocher son manteau à une patère et s'approcher de la cheminée pour préparer le feu.
— Si tu veux aller te coucher, Cilla, les quatre chambres sont à l'étage. Tu devrais pouvoir trouver ton bonheur.
Son bonheur ? Sans un mot, Cilla ramassa son sac et gravit l'escalier. Après une rapide exploration, elle choisit délibérément la chambre la plus petite. Petite mais absolument délicieuse, il fallait le reconnaître, avec son plafond mansardé et sa salle de bains privée entièrement lambrissée. Elle jeta son sac sur le lit et l'ouvrit pour voir ce que sa soeur - cette conspiratrice ! - avait prévu pour elle.
Quelques T-shirts, un gros chandail en laine, un solide pantalon en velours côtelé. Parfait. Mais au lieu d'un des habituels polos à manches longues qu'elle mettait pour dormir, elle trouva un semblant de chemise de nuit de soie noire avec le déshabillé assorti. Un petit mot était épinglé sur la manche du peignoir :
«Bon anniversaire avec quelques semaines d'avance. À lundi. Affectueusement, Deb.»
Cilla n'en revenait pas. Sa propre petite soeur... Avec quelle sulfureuse intention en tête Deborah avait-elle glissé ces froufrous de séductrice dans son sac ? C'était parfaitement absurde, bien sûr. Comme si elle, Cilla, allait dormir dans un machin pareil ! Vaguement intriguée malgré tout, elle effleura la soie. Il fallait reconnaître que la sensation était exquise.
Et sa soeur avait dû payer une fortune pour ces deux pièces de lingerie fine. Le moins qu'elle puisse faire, c'était de passer la nuisette au moins une fois. Ne serait-ce que pour dire qu'elle l'avait essayée.
C'était sans risque, après tout, puisqu'elle ne reverrait pas Boyd avant le petit déjeuner. Cilla se déshabilla rapidement et décida de s'offrir le luxe d'un bain avant de se coucher dans le petit lit à une place.
Deborah, décidément très prévoyante, avait mis dans sa trousse de toilette une dose d'huile parfumée pour le bain dont les notes chaudes, épicées créèrent aussitôt une ambiance orientale, teintée de volupté. Cilla ne put résister à la tentation d'allumer les bougies dans les deux bougeoirs en argent placés de chaque côté de la baignoire.
L'eau chaude et odorante formait comme une enveloppe mouvante qui caressait la peau. Contemplant le ciel étoilé à travers le velux, elle barbota avec délice et finit par tomber dans des rêveries inavouables où Boyd se trouvait jouer un rôle de tout premier plan.
Ridicule.
Elle se secoua, s'arracha du bain et enfila la chemise de nuit. Le glissement léger de la soie sur sa peau nue lui procura des sensations d'une coupable douceur. Si Boyd la voyait ainsi... résisterait-il à la tentation de toucher du bout du doigt la dentelle légère ? Chercherait-il la chaleur d'un sein sous ses paumes tout en laissant courir une main dans son dos presque nu ? Se pencherait-il pour poser les lèvres sur...
Et puis quoi encore ?
Irritée de s'être laissé aller à des fantasmes stériles, Cilla se hâta de quitter l'atmosphère chaude et parfumée de la salle de bains pour passer dans la chambre. Elle avait mieux à faire dans la vie que de laisser son imagination s'emballer sur des sujets pareils ! Avec une nature aussi peu sensuelle que la sienne, c'était une perte de temps totale.
Cilla ôtait son sac du lit pour le poser par terre lorsqu'elle vit le verre à pied en cristal posé sur la table de chevet. Il était rempli d'un liquide couleur d'or pâle. Elle le porta à ses lèvres et ferma les yeux. Du vin. Un vin précieux, moelleux qui enchantait le palais et faisait monter encore la température du sang dans ses veines. Jetant un coup d'oeil sur son propre reflet dans la psyché, elle vit que ses yeux étaient immenses, ses joues brûlantes. Elle paraissait... différente. Quelle étrange transformation Boyd induisait-il en elle ? Et pourquoi ne parvenait-elle pas à se libérer de l'enchantement ?
Son verre à la main, elle glissa les bras dans les manches du déshabillé et sortit dans le couloir au pas de charge. Il était clair qu'elle ne fermerait pas l'oeil de la nuit. Alors assez de bouderies puériles ! Autant aller débusquer Boyd dans sa chambre pour s'expliquer avec lui une fois pour toutes.
Boyd jura tout bas. Une heure déjà qu'il lisait la même page de son roman. Inlassablement, il revenait à la première ligne et, tout aussi inlassablement, ses pensées s'évadaient. Elles s'envolaient toujours dans la même direction, d'ailleurs : Cilla O'Roarke était devenue une obsession majeure, une torture de chaque instant. À se demander si elle s'arrêterait un jour de lutter férocement contre elle-même, contre lui, contre la terre entière. En attendant, il avait dû se faire violence pour poser le verre sur sa table de chevet et quitter la chambre, alors qu'à moins d'un mètre, il entendait les mouvements sensuels de son corps glissant dans l'eau.
Si encore il avait été le seul des deux à désirer l'autre ! Mais Cilla était aussi troublée, aussi attirée que lui. Et il ne s'agissait pas que d'un banal élan physique, en plus. Il était fou amoureux d'elle, bon sang !
Reposant le livre sur ses genoux, Boyd laissa la voix de Billie Holiday couler en lui et contempla les flammes. Il aurait pu se dispenser d'allumer un second feu dans sa chambre à coucher. Mais tout à ses stupides fantasmes, il n'avait pu résister à la tentation de créer une atmosphère propice à une hypothétique nuit d'amour. En disposant le bois d'allumage, il avait eu une vision d'elle, vêtue d'une petite chose fine, fluide et sexy, venant à lui, la main tendue, le sourire aux lèvres...
«Rêve toujours, mon vieux.» Le jour où Cilla O'Roarke se glisserait dans sa chambre de son plein gré, il pousserait des cocotiers au sommet du mont Everest. Elle préférerait toujours se ronger les ongles et allumer cigarette sur cigarette plutôt que de donner corps, forme et couleur à ses sentiments pour lui.
Rancunière, rigide et refoulée. Telle était Priscilla Alice O'Roarke.
Boyd se tourna sur le côté pour prendre son verre de vin et se figea sur place.
Était-ce sa libido malmenée qui lui procurait des visions ? Cette créature à peine vêtue d'un soupçon de soie avec ses longs cheveux noirs flottant sur la blancheur des épaules serait-elle pure hallucination ? Non. Cilla en chair et en os se tenait dans l'encadrement de la porte... Il songea avec regrets que la femme de ses fantasmes, elle, aurait été souriante.
— Je voudrais te parler, Boyd.
Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Boire une gorgée de vin lui apparut dans l'immédiat comme la solution la moins périlleuse.
— Mmm ?
Avec une sensualité sans doute inconsciente, elle porta la main à ses cheveux.
— Écoute, Boyd, je ne suis pas stupide. Je sais que ma vie est en danger et que c'est avec les meilleures intentions du monde que tu m'as amenée jusqu'ici. Mais tu avoueras que tes méthodes sont quelque peu étranges.
Boyd marmonna quelques vagues syllabes incohérentes. Impossible de détacher les yeux de cette nouvelle Cilla. Il avait conscience qu'elle lui parlait mais il n'était plus que regard.
— Boyd ?
Il secoua la tête pour tenter de s'éclaircir les idées.
— Oui ?
— Tu n'as rien à me répondre ?
— À quel sujet ?
Les yeux de Cilla étincelèrent. Elle s'avança dans la chambre et posa son verre sur la table avec fracas.
— Le moins que tu puisses faire après m'avoir traînée ici de force, c'est de m'écouter quand je te parle !
Ainsi elle était venue à lui, vêtue de cette tenue affriolante, rien que pour se livrer à une de ces âpres disputes qu'elle affectionnait ! Boyd prit une nouvelle gorgée de vin pour se préparer à cette épreuve.
— Tu sais pertinemment que tu avais besoin d'une coupure, Cilla.
— Peut-être. Mais ce n'était pas à toi de me l'imposer, merde !
Il reposa le verre avant de céder à la tentation de le faire éclater entre ses doigts.
— Si je te l'avais proposé, tu aurais refusé mordicus.
— Nous n'en saurons jamais rien puisque tu ne m'as pas laissé la possibilité de faire mes propres choix !
Boyd serra les poings.
— Peut-être. Mais une chose est certaine, Cilla O'Roarke : je fais des efforts inhumains en ce moment même pour te laisser exercer librement ton pouvoir de décision.
Elle lui jeta un regard surpris.
— Comment ça ?
Jurant tout bas, Boyd se leva et, les mains en appui contre la cloison, commença à se taper rythmiquement le front.
— Qu'est-ce que tu fais, au juste ? questionna-t-elle, clairement déconcertée.
— À ton avis ? Ça s'appelle «se taper la tête contre les murs», je crois. L'expression te dit quelque chose ?
— Oui, O.K. Mais pourquoi te livres-tu à cette séance maintenant ?
Boyd eut un rire las. Se frottant le front, il se tourna de nouveau vers elle.
— Aussi étrange que cela puisse paraître, c'est devenu une manie chez moi depuis que je te connais. Étonnant, non ?
Cilla passa nerveusement les mains sur ses hanches gainées de soie. Elle paraissait inquiète et vaguement mal à l'aise. Boyd soupira.
— Tu devrais aller te coucher, Cilla. Tu pourras toujours continuer à m'achever demain matin.
— Parce que c'est moi qui t'achève, maintenant ? Et qui a enlevé qui, on peut le savoir ?
Au lieu de suivre son sage conseil, elle se lança dans une nouvelle diatribe en arpentant la pièce. Le spectacle qu'elle offrait ainsi, semi-déshabillée avec ses jambes extraordinaires qui s'agitaient sous ses yeux, était une torture en soi.
— Pour l'amour du ciel, arrête de faire les cent pas. Tu essayes de me tuer ou quoi ? protesta-t-il en s'efforçant vainement de respirer.
Elle se mit à gesticuler de plus belle.
— J'ai besoin de bouger quand je suis énervée. C'est instinctif ! Comment veux-tu que j'aille me coucher calmement alors que tu me mets dans tous mes états ?
— Que je te mets dans tous tes états ? répéta-t-il mécaniquement.
Il sentit quelque chose craquer en lui, un ultime mécanisme de contrôle sans doute. Les mâchoires crispées, il se leva et lui saisit les deux bras.
— M'accuser moi, de te mettre dans tous tes états ? C'est vraiment la meilleure, O'Roarke. Et maintenant, la vérité, tu m'entends ? Es-tu venue t'exhiber ainsi devant moi pour me faire souffrir le martyre, oui ou merde ?
Elle parut perturbée par cette question.
— Eh bien... Deborah a mis cette chemise de nuit dans mes bagages. C'est tout ce que j'ai pour dormir. Si je suis venue te voir, c'est parce que je pensais qu'on pourrait peut-être discuter en adultes.
Boyd frémit. S'il ouvrait la bouche, ce serait assurément un grognement de fauve qui s'échapperait de sa gorge aride.
— Écoute, Cilla, si c'est pour parler que tu es là, j'ai un coffre plein de couvertures, lâcha-t-il entre ses dents. Enveloppe-toi au moins dans l'une d'elles.
Une couverture ? Elle suffoquait déjà assez comme cela avec la chaleur du feu et les mains de Boyd qui esquissaient un lent mouvement de va-et-vient sur les manches de soie de son déshabillé.
— Tu sais quoi, Boyd ? Inconsciemment, j'avait peut-être envie de te provoquer un peu, c'est vrai, admit-elle dans un souffle.
Il se mit à jouer avec la bride qui glissait sur son épaule.
— Eh bien, tu peux te féliciter d'avoir atteint ton but. Mais je ne vais pas te faciliter la tâche en te hissant sur mon dos pour te jeter sur mon lit de force, Cilla. Je ne te dis pas que je ne suis pas tenté. Mais si nous faisons l'amour, je veux que tu te réveilles demain matin en sachant que c'était ton choix autant que le mien.
Qu'est-ce qui l'avait réellement poussée à venir trouver Boyd dans sa chambre ? Avait-elle espéré en secret qu'il prendrait l'initiative, la dessaisissant ainsi de ses responsabilités et de ses choix ? Une telle attitude ferait d'elle une lâche. Pour ne pas dire une tricheuse.
— Ce n'est pas simple à formuler pour moi, Boyd.
Il prit ses mains dans les siennes.
— Ça pourrait l'être, pourtant. Si tu es prête.
Lentement, elle leva les yeux pour soutenir son regard.
— Je crois que j'ai été prête dès l'instant où je t'ai rencontré.
Elle vit un éclair brûlant passer dans les yeux de Boyd.
— Alors dis-moi oui, murmura-t-il. Juste «oui» et cela me suffira.
— Lâche mes mains, s'il te plaît, chuchota-t-elle.
Il hésita un instant, puis ses traits se détendirent. Lorsqu'il la laissa aller, Cilla se glissa dans ses bras.
— Je te désire, Boyd. Et j'ai envie de passer la nuit avec toi.
Cette fois, les mots étaient prononcés. Avec un léger soupir, elle mêla sa bouche à la sienne en se pressant contre lui. Laissant tout juste à Boyd le temps de lui ôter son déshabillé, elle l'entraîna vers le lit.
Dès la première seconde, Boyd se trouva pris dans un tourbillon frénétique de baisers et de caresses. De son côté, il ne demandait qu'à explorer, savourer, embrasser à son tour. Festoyer du regard, des mains, des lèvres et des narines. Mais Cilla semblait fermement résolue à garder l'initiative. Elle lui ôta ses vêtements en un tournemain et se lança dans une série d'attouchements aussi directs qu'irrésistibles dans l'état de tension exacerbée où il se trouvait. Ses mains, sa bouche le rendaient fou. Il sentait que la pression montait beaucoup trop vite mais lorsqu'il voulut reprendre le contrôle de la situation, elle se contenta de retirer sa nuisette et le repoussa fermement contre le matelas.
Cilla procédait avec application, déployant les techniques d'approche que Paul lui avait inculquées. Elle n'avait plus qu'une idée en tête : satisfaire Boyd. S'il regrettait de l'avoir désirée, elle ne le supporterait pas. Puisqu'il était écrit qu'ils devaient passer une nuit d'amour ensemble, elle voulait au moins qu'elle reste gravée dans sa mémoire comme un souvenir positif.
Le contact de sa peau blonde sous ses doigts l'enchantait. Tentée de ralentir ses caresses, Cilla se ravisa. Les hommes s'ennuyaient toujours pendant les prémices. En amour, ils aimaient la rapidité.
Lorsque Boyd manifesta son plaisir en émettant un son rauque, elle se félicita du bon déroulement de l'opération. Il murmura ensuite quelques mots dont elle ne parvint pas à saisir le sens. Sa voix était fiévreuse et il lui exprimait sans doute à quel point il était pressé d'aboutir. Lorsqu'il la fit basculer sous lui, elle murmura un acquiescement et le saisit d'une main ferme pour l'introduire en elle.
Boyd se raidit. Il jura, tenta de se reprendre et de revenir en arrière. Mais déjà elle se cambrait, ondulait des hanches, l'entraînant irrépressiblement vers une jouissance bâclée à laquelle il ne pouvait plus se soustraire.
Cilla souriait. C'était bon de sentir Boyd allongé sur elle, son visage enfoui dans ses cheveux. Sereine, elle écoutait le son de sa respiration encore laborieuse. Elle lui avait donné son plaisir. À priori, il ne regretterait pas d'avoir fait l'amour avec elle. Elle-même se sentait presque comblée, au demeurant. L'acte amoureux lui avait paru beaucoup plus intense - et plus émouvant surtout - qu'à l'ordinaire. Au moment où Boyd était venu en elle, il y avait eu comme une chaleur très douce qui l'avait enchantée. Et puis une sorte de paisible fierté, aussi, lorsqu'elle avait senti les spasmes de sa jouissance en elle. À présent que Boyd était détendu, elle pouvait s'abandonner au sommeil avec la satisfaction d'avoir accompli un parcours sans faute. Serrée nue dans ses bras, elle passerait une nuit de rêve...
Boyd remua la tête, posa un baiser dans les cheveux de Cilla et se traita mentalement de tous les noms. Il était furieux contre lui-même de s'être laissé entraîner à son corps défendant dans cette espèce de gymkhana. Et furieux contre cette brute de Lomax pour la terne barbarie de ses moeurs sexuelles.
— Pourquoi as-tu fait cela ? demanda-t-il en roulant sur le côté.
La main de Cilla qui glissait dans ses cheveux s'immobilisa à mi-parcours.
— Je ne comprends pas. Je croyais que tu avais envie de faire l'amour...
— En effet, oui, acquiesça-t-il en se redressant en position assise. Mais je pensais que c'était un désir que nous avions en commun.
— Tu veux dire que...
Cilla ferma les yeux. Ainsi elle avait déployé tous ces efforts en vain. Boyd avait été déçu, comme elle aurait pu le prévoir à la lumière de ses précédentes expériences. Si seulement elle avait eu le bon sens de rester cloîtrée dans sa chambre !
— O.K., ça va, inutile d'en dire plus. Je t'avais prévenu que je ne valais pas grand-chose au lit, objecta-t-elle avec lassitude.
Boyd jura si bruyamment qu'elle tressaillit. C'était trop d'humiliation. Se relevant en hâte, elle enfila la désastreuse nuisette de soie noire.
— Où vas-tu encore ?
— Me coucher, murmura-t-elle à voix basse pour éviter de fondre en larmes. Je savais que ce serait une erreur, de toute façon.
Alors qu'elle se baissait pour récupérer son déshabillé, elle entendit claquer la porte. Elle bondit mais trop tard. Boyd avait déjà tourné la clé dans la serrure.
— Je ne peux pas rester ici, protesta-t-elle en réprimant un sanglot. S'il te plaît.
— Désolé, mais tu as déjà fait ton choix, Cilla. Je ne te laisserai pas revenir dessus.
Cilla roula le déshabillé en boule et le pressa nerveusement contre sa poitrine. Ainsi, il était en colère, en plus. Mais quoi d'étonnant ? La scène avait un petit air de déjà vu. Combien de fois ne s'était-elle pas disputée avec Paul parce qu'elle était incapable de le satisfaire au lit ?
Malade de honte et d'embarras, elle baissa la tête.
— On pourrait peut-être conclure cet intermède de façon civilisée, Boyd ? J'ai fait ce que j'ai pu et ça n'a pas suffi. Maintenant, laisse-moi sortir d'ici.
— ... et ça n'a pas suffi, répéta-t-il en faisant un pas en avant. Faut-il donc te cogner sur la tête pour t'inculquer un minimum de sens commun ? Ce qui se passe dans un lit est une affaire entre deux personnes, Cilla. Il s'agit d'un processus mutuel, O.K. ? Ce n'est pas une technicienne du sexe que je recherche, bon sang !
Boyd jura en la voyant pâlir. Il se serait volontiers étranglé lui-même lorsque les yeux de la jeune femme se remplirent de larmes. Quel imbécile, il faisait.
— Cilla... je suis sûr que tu n'as rien senti, rien éprouvé.
— Eh bien, si, justement !
Furieuse, elle essuya ses joues humides de larmes.
— Si tu as senti quelque chose, c'est un miracle, car tu ne m'as même pas laissé te toucher. Je ne te le reproche pas, je suis en majeure partie responsable. J'aurais dû t'arrêter tout de suite mais quand j'ai compris ce qui se passait, j'étais déjà parti trop loin pour revenir en arrière... Autrement dit, je suis désolé et j'aimerais maintenant me faire pardonner.
— Il n'y a rien à pardonner, riposta Cilla, toujours aussi dangereusement au bord des larmes. Laisse-moi partir !
Elle n'avait qu'une envie mourir. Et ailleurs que sous le regard de Boyd, de préférence. Ce dernier soupira et se dirigea vers la porte. Soulagée, Cilla lui emboîta le pas mais il se contenta d'éteindre la lumière.
— Qu'est-ce que tu fais, encore ? s'enquit-elle, à bout de force, lorsqu'il se mit à allumer des bougies un peu partout.
Sans répondre, Boyd se dirigea vers la chaîne hi-fi. Le tendre solo d'un saxophone ténor s'égrena dans la pièce.
— Nous avons essayé l'amour à ta façon, non ? Je propose que, cette fois, nous tentions une seconde méthode : la mienne.
Cilla ne savait plus si elle tremblait de gêne, de fatigue ou de peur.
— Je t'ai dit que je voulais aller me coucher, Boyd.
— Ça tombe bien. Moi aussi, fit-il en la soulevant dans ses bras.
— Tu ne crois pas que j'ai été déjà suffisamment humiliée pour une nuit ? murmura-t-elle, les larmes aux yeux.
Il plongea dans le sien un regard indéchiffrable.
— Je regrette, tu sais. Je ne voulais pas te blesser.
Il la déposa sur le lit avec une douceur qui la surprit. Sans détacher ses yeux des siens, il étala ses cheveux sur l'oreiller et les caressa longuement.
— Si tu savais le nombre de fois où je t'ai imaginée ici, Cilla. Avec ta chevelure défaite et la lueur des bougies dansant sur le satin de ta peau. Rien que le clair de lune, la chaleur des flammes dans la cheminée. Et toi. Rien que toi. Et personne d'autre à des lieues à la ronde.
En danger de se laisser amadouer, Cilla détourna la tête. Il était hors de question de se laisser prendre au piège de ses mots et de sombrer une seconde fois dans le ridicule.
Boyd sourit et appuya ses lèvres sur son cou.
— Je vais te faire l'amour, Cilla, chuchota-t-il en écartant la bride de la nuisette pour explorer la courbe d'une épaule. Je t'emmène là où tu n'es encore jamais allée, alors laisse-toi conduire, d'accord ? Mais pour cela, il ne faut pas avoir peur de tes sensations.
— Je n'ai pas peur.
— Pas des vrais dangers, non. Mais tu as peur de te détendre, peur de te laisser aller, peur de laisser l'autre t'approcher.
Luttant contre la tentation de fermer les yeux et de céder au pouvoir de cette voix trop tendre, elle secoua la tête.
— Laisse-moi, Boyd. Nous avons déjà eu un rapport.
Il lui posa un baiser au coin des lèvres.
— Un rapport, oui. Mais maintenant, nous allons faire l'amour. Nuance.
Sans lui laisser le temps de protester, il s'empara de sa bouche. Le coeur de Cilla fit un bond dans sa poitrine.
— Je ne veux pas, protesta-t-elle dans un souffle tandis qu'il lui mordillait la lèvre inférieure.
— Ne me dis pas ce que tu ne veux pas. Dis-moi ce que tu veux.
— Je... je ne sais pas, chuchota-t-elle.
Son esprit s'embrumait déjà. Elle leva une main pour le repousser mais dut se contenter de la laisser reposer sur son épaule.
— Si tu ne sais pas, je vais te proposer des choix multiples. Et quand j'aurai fini, tu pourras établir ta liste de préférences.
Boyd parlait. Parlait sans relâche. Et ses mots flottaient dans sa tête, s'emmêlaient, glissaient sur elle comme une longue caresse. Lorsqu'il s'interrompait, c'était juste le temps d'un baiser. Baisers nonchalants, baisers rapides, baisers luxuriants. Il en avait toute une série en réserve. Et Cilla tremblait déjà tout entière de désir alors qu'il n'avait touché que son visage, son cou, ses cheveux.
Seulement lorsqu'elle exerça une légère pression sur sa tête, il glissa un peu plus bas et sa langue effleura le haut de ses seins, juste au-dessus de la dentelle noire de sa chemise de nuit. Boyd prenait son temps, se servant de ses dents pour repousser le tissu, millimètre après millimètre. Le souffle court, Cilla gémit et ouvrit les jambes dans un silencieux mouvement d'invite. Mais Boyd n'en faisait qu'à sa tête. Sa bouche allait et venait, d'un sein à un autre, progressant avec une lenteur dévastatrice. Lorsque, enfin, sa langue effleura une pointe tendue, elle frissonna violemment et murmura son nom dans un sanglot. Boyd parut satisfait et arrondit les lèvres pour aspirer doucement, puis plus fort, plus vite... toujours plus vite.
La nuque renversée, Cilla sentit monter la pression entre ses cuisses. Il y eut une suite de resserrements et d'ouvertures, de contractions et de détentes. La tête vide, soulevée par un élan irrépressible, elle s'arc-bouta, enfonça les ongles dans les mains de Boyd et poussa un cri. Quelque chose s'était déclenché qui n'était pas tout à fait de la souffrance et qui se mua aussitôt en une sensation de plaisir presque inavouable.
Lorsqu'elle retomba, vidée de ses forces, Boyd couvrit sa bouche de la sienne.
— Tu es incroyable, chuchota-t-il.
Elle pressa une main contre sa tempe.
— Je... je n'arrive plus à penser.
— Aucune importance. Laisse-toi aller à tes sensations. Et à rien d'autre.
Fermant les yeux, elle sourit et se prépara à l'accueillir en elle. Il lui avait déjà tant donné que c'était largement à son tour de prendre. Mais Boyd paraissait toujours aussi peu pressé d'aboutir, il fit descendre la chemise de nuit plus bas, jusque sur ses hanches, et pressa les lèvres sur la chair frémissante de son ventre. Elle posa les mains sur ses cheveux et se laissa flotter dans un univers de pure sensualité. Avec une étonnante acuité, elle percevait les draps sous elle, froissés et tiédis par la chaleur de son corps. Elle écoutait les sons, aussi. Des glissements légers et néanmoins brûlants : froufroutement de la soie, d'abord, puis caresse des paumes de Boyd sur son corps, et ensuite le bruit de succion de sa bouche, une bouche dont elle connaissait si intimement la saveur que la sienne en semblait imprégnée.
La palette de sensations qu'il lui offrait était si riche, si variée qu'il lui faudrait sans doute une vie entière pour les assimiler toutes. S'il continuait ainsi pendant l'éternité, ce serait encore trop bref.
Boyd posa les lèvres sur la rondeur d'une hanche et sourit. Elle était sienne maintenant. Entièrement sienne. Comme fondue sous ses mains, sous sa bouche. Elle avait un corps superbe, longiligne avec une peau légèrement rosie par la chaleur des flammes. Sa main remonta le long de sa jambe. Ses cuisses ouvertes étaient d'une douceur de soie. Elle accueillit ses doigts en elle, se livra à eux avec une confiance, un abandon qui l'émurent presque autant que de sentir les ondes de son plaisir lorsqu'elle se cambra une seconde fois, nuque renversée, le corps secoué de frissons.
Nouant alors les bras autour de lui, elle murmura son nom d'une voix chavirée. Lorsqu'il sentit qu'elle n'était plus qu'appel éperdu de lui, Boyd abandonna toute retenue et ils roulèrent sauvagement ensemble sur le lit. De nouveau, tout comme la première fois, les mains de Cilla coururent sur son dos, s'attardèrent sur son ventre, cherchèrent son sexe. Mais cette fois-ci, elle était du voyage, voguant sur la même onde de désir que lui. Ses yeux, noirs comme la passion et la nuit, lancèrent une silencieuse invite.
Il mit toute sa puissance à venir en elle, sa bouche plaquée sur la sienne pour absorber son cri de délice. Avec un léger sanglot, elle noua bras et jambes autour de lui, le tenant serré pour le dernier périple, la course vers le sommet, la plus belle folie à deux.
*
**
Boyd était à bout de forces. Faible comme un bébé qui vient de naître... Et lourd comme seul un homme adulte peut l'être. Craignant d'étouffer Cilla sous son poids, il rassembla ses ultimes forces pour la faire rouler sur lui. Satisfait de la manoeuvre, il la serra contre sa poitrine, songeant que rien au monde n'aurait pu le combler plus que de la sentir abandonnée sur lui ainsi.
Lorsqu'elle frissonna, il noua les bras autour d'elle.
— Tu as froid ?
Cilla se contenta de secouer la tête.
— Dans une heure peut-être, j'aurais recouvré suffisamment d'énergie pour me mettre à la recherche des couvertures, promit-il paresseusement.
— Je t'assure que ça va.
Le message était rassurant mais la voix pas très ferme. Sourcils froncés, Boyd lui prit le menton et le souleva. Il entrevit une larme perlant dans ses cils.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Je ne pleure pas, déclara-t-elle d'un ton presque farouche.
— Mmm... De joie peut-être ?
Elle tenta de se dérober à son regard mais il la tenait fermement.
— Oh, Boyd. Tu vas penser que je suis stupide...
— Probablement, oui. Mais une fois de plus, une fois de moins... Allez, va, lâche le morceau, O'Roarke.
— C'est juste que...
Cherchant ses mots, elle soupira avec impatience.
— Juste que je ne pensais pas que ça pouvait se passer comme ça.
— Se passer comment ?
Boyd sourit. Étrangement, ses forces semblaient lui revenir avec une rapidité stupéfiante. Cela venait de la façon dont elle le regardait, sans doute. Elle était si extraordinairement belle avec cette expression à la fois tendre et étonnée dans ses yeux noirs.
— Tu cherches peut-être à me dire que c'était bien ? super ? ou même carrément stupéfiant ?
— Arrête de te moquer de moi, Boyd !
— Mmm... pas du tout. J'espérais obtenir un compliment, c'est tout. Mais tu n'as pas l'air très généreuse en la matière. Peut-être es-tu trop têtue pour reconnaître que ma méthode est infiniment plus plaisante que la tienne ? Mais ça ne fait rien. Je peux toujours te garder enfermée dans cette chambre jusqu'à ce que tu admettes ta défaite.
Cilla grogna et lui mordit l'épaule en signe de protestation.
— Boyd, tu es infernal. Tu crois que c'est facile pour moi de t'exprimer ce que j'ai ressenti ?
— Tu n'es pas obligée de mettre des mots sur cette expérience, murmura-t-il en laissant glisser une main sur ses hanches. On peut aussi communiquer... autrement.
Cilla pressa ses lèvres entrouvertes sur sa poitrine et émit un soupir qui s'alanguissait déjà.
— Je voulais quand même te dire que je n'ai jamais... que personne ne m'a... Enfin, bref, n'ayons pas peur de le dire : c'était super.
— Exact, acquiesça-t-il en lui prenant la tête entre les mains pour amener son visage contre le sien. Et maintenant, pour la troisième édition de la nuit, visons le stade au-dessus. «Carrément stupéfiant» sera notre nouvel objectif.
Chapitre 9
La fraîcheur commençait à tomber. Cilla se frotta les bras pour se réchauffer et continua à observer le paysage de pins, de neige et de roche. Boyd avait eu raison une fois de plus, la vue était extraordinaire. Perché dans les hauteurs d'un vallon qui se fondait dans un cirque de montagnes ciselées, le chalet était isolé du reste du monde. Sous les glaces et les pics altiers, la masse sombre des forêts entrecoupait ici et là l'uniformité blanche et lisse. Quelque part en contrebas, un torrent roulait ses eaux glacées avec une joyeuse exubérance.
L'ombre des conifères s'étirait. L'après-midi tirait à sa fin et la lumière déclinante parait les champs de neige d'un reflet bleuté. Pendant un long moment, Cilla avait pu observer une biche qui s'était avancée jusqu'au chalet, fouillant du museau à la recherche d'un brin d'herbe. Mais l'animal gracieux s'était éloigné à petits pas, laissant derrière lui comme une ombre de silence.
Cilla prit une profonde inspiration. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de cette sensation, baigner dans une paix profonde. L'apaisement qu'elle ressentait, elle ne l'avait plus connu depuis l'époque lointaine où elle croyait encore aux fées, aux lutins... et aux familles unies. À presque trente ans, il était assurément trop tard pour revenir aux croyances optimistes de ses premières années d'existence. Mais une chose était certaine, malgré tout, ce séjour dans le chalet de Boyd marquerait un tournant décisif.
Boyd avait tenu ses promesses. Il l'avait emmenée là où elle n'avait encore jamais été. Et il lui avait appris qu'on pouvait accepter aussi bien qu'offrir, prendre aussi bien que donner. Mais elle n'avait pas seulement découvert ce que faire l'amour voulait dire. Avec Boyd, elle avait également expérimenté des moments de partage et d'intimité.
Après une nuit de vrai sommeil comme elle n'en avait pas connu depuis des années, elle s'était réveillée dans ses bras sans gêne ni sentiment d'étrangeté. Elle ne se souvenait pas de s'être jamais sentie aussi calme, comme si le monde se limitait au chalet et aux bois alentours. Comme s'il n'y avait plus, au-dehors, un univers fait de souffrance, de danger et de peur.
Ni Denver, ni X n'avaient disparu pourtant. Et elle ne pouvait rester cachée indéfiniment. La réalité, hélas, finissait toujours par vous rattraper. Elle n'échapperait ni à ses souvenirs ni à l'homme qui avait juré sa mort.
Avec un profond soupir, Cilla offrit son visage aux derniers rayons d'un soleil mourant. Quoi qu'il puisse arriver, elle se devait d'être honnête avec Boyd. Autrement dit, le prévenir d'emblée qu'elle ne pourrait pas s'engager dans une relation sérieuse avec lui. Cilla ferma les yeux, se mordit la lèvre et se répéta que c'était la seule politique possible. Mieux valait souffrir un peu maintenant que se retrouver plus tard avec le coeur réduit en cendres.
En l'espace de quelques semaines, son respect pour Boyd n'avait cessé de croître. Elle le découvrait profondément humain, scrupuleusement honnête, patient, intelligent et affectueux. Et doté en plus d'un solide sens de l'humour, ce qui ne gâtait rien.
Si seulement il n'exerçait pas ce fichu métier de flic...
Cilla frissonna et ses mains se crispèrent sur ses avant-bras.
Boyd avait une marque sur la poitrine dont elle avait retrouvé la trace dans le dos, juste sous l'épaule droite. Souvenirs d'une balle qui lui avait traversé le corps de part en part. «Les risques du métier», comme ils disaient tous. Cilla frissonna et sentit la tension familière de l'angoisse lui contracter la poitrine. Elle se garderait bien de lui demander comment c'était arrivé et s'il avait vu la mort de près. Mais les cicatrices de Boyd n'en avaient pas moins rouvert les siennes.
Croire qu'il existait un avenir pour eux deux serait une illusion dangereuse. Elle avait eu tort, sans doute, de passer la nuit avec Boyd. Mais il n'y avait plus de retour en arrière possible : la fatalité d'une attirance trop forte avait voulu qu'ils deviennent amants. Cela étant, il s'agissait de fixer de toute urgence les limites à imposer à leur relation, ni attachement ni obligations mutuelles. À priori, Boyd devrait apprécier de garder une liberté sans entrave. Quant à elle, il ne lui resterait plus qu'à serrer la vis à ses sentiments. À se convaincre qu'elle n'était pas amoureuse de lui, en somme. Ce qui nécessiterait sans doute quelques vigoureuses séances d'autosuggestion...
Boyd la trouva sur une des terrasses à l'arrière du chalet, le regard rivé sur les montagnes. Du premier coup d'oeil, il nota les traits tendus, le visage marqué par l'angoisse. Le naturel, hélas, revenait au galop. Cilla se rendait-elle compte à quel point elle avait été détendue lorsqu'elle s'était réveillée, la tête sur son oreiller, et qu'elle s'était étirée doucement contre lui, rompue d'amour et néanmoins fondante de désir dès la première caresse ?
Lorsqu'il s'approcha pour lui toucher les cheveux, la jeune femme commença par tressaillir avant de se laisser aller dans son étreinte.
— J'aime ton modeste cabanon dans les bois, Holmes.
— Tant mieux.
Boyd avait l'intention de revenir régulièrement se retirer ici avec elle.
Cilla enfonça les mains dans ses poches.
— C'est un héritage familial également ?
— Non, ce chalet, je l'ai conçu et je l'ai fait construire moi-même. J'ai même mis la main à la pâte et planté quelques clous ici et là.
Cilla siffla entre ses dents.
— Un peu menuisier, un peu architecte... Tu as décidément tous les talents. C'est presque un gâchis que cette maison ne serve que les week-ends, tu ne trouves pas ?
— Oh, j'y passe aussi mes vacances. Et mes parents y séjournent de temps en temps, expliqua-t-il en massant les muscles tendus de ses épaules. Ils vivent à Colorado Springs, mais ils voyagent beaucoup.
— Ton père a dû être déçu que tu ne marches pas sur ses traces, observa Cilla après quelques secondes de silence pensif. Tu n'as jamais songé à reprendre l'entreprise familiale ?
— Jamais. Ma soeur s'est chargée de reprendre le flambeau.
Cilla jeta un regard surpris par-dessus son épaule.
— Tu as une soeur, toi ?
— Eh oui, tu ne sais pas encore tout de moi. Natalie est une vraie femme d'affaires. Alors que moi... Mais tu es en train de prendre froid, Cilla. Viens t'asseoir près du feu.
Elle se détourna docilement et descendit dans la cuisine à sa suite.
— Mmm... je sens comme une odeur d'épices et de haricots rouges, je me trompe ?
— J'ai préparé un chili con carne.
Il souleva le couvercle pour humer le fumet qui se dégageait de la casserole.
— À vue de nez, ça devrait être prêt dans une heure.
— Tu aurais dû m'appeler, protesta-t-elle, gênée. Je t'aurais aidé.
— Tu cuisineras la prochaine fois, fit-il en choisissant un pouilly-Fuisse pour l'apéritif.
Elle sourit faiblement.
— Dois-je comprendre que tu es moralement préparé à affronter de nouveau mes sandwichs au beurre de cacahuètes du chef ?
— Pourquoi pas ? Ils me rappellent ceux que me préparait ma maman quand j'avais huit ans.
Cilla ne répondit pas. Elle doutait que la mère de Boyd ait jamais confectionné un repas de sa vie. Dans ces milieux-là, les femmes étaient généralement déchargées de toute corvée domestique.
— Je peux faire quelque chose pour toi ? demanda-t-elle, soudain aux prises avec un pénible sentiment d'inutilité.
— Oui, t'asseoir et te détendre.
— Me détendre ? Je n'ai fait que ça depuis ce matin.
— En principe, oui, mais les tensions ont insidieusement regagné du terrain. Je ne sais pas ce qui a provoqué leur retour, Cilla, mais je pense qu'il serait temps que nous en parlions ouvertement. Va t'asseoir près du feu, si tu veux. Je verse le vin et je te rejoins.
Pensive, Cilla alla se blottir sur les coussins disposés près de la cheminée. Elle n'avait rien dit, rien fait de particulier. Et pourtant, Boyd avait noté au premier coup d'oeil son changement d'humeur. Qu'il soit ainsi en phase avec elle alors qu'ils se connaissaient si peu avait quelque chose de déconcertant.
Lorsqu'il entra, elle se força à lui sourire gaiement pour donner le change. Mais ce fût peine perdue. Il s'assit près d'elle et lui tendit son verre.
— C'est l'idée de retourner travailler qui t'inquiète ? demanda-t-il de but en blanc.
Elle soupira.
— Non. Ou plutôt si. Je sais que vous faites tout ce que vous pouvez pour me protéger, Thea et toi, mais ce n'est quand même pas tout à fait évident.
— Tu as confiance en moi, Cilla ?
— Eh bien... oui. Naturellement.
— Mais mon métier te fait peur.
— Disons que je ne l'aime pas, précisa-t-elle d'une voix lasse. Je ne te demande pas de comprendre, tu sais. Tout cela est lié à mon histoire familiale.
— Je crois savoir pourquoi tout ce qui touche à la police te rebute.
Boyd se renversa contre les coussins et porta son verre à ses lèvres.
— J'ai dû procéder à des recherches sur toi dans le cadre de l'enquête. Pour bien te protéger, j'ai besoin de te connaître. Et de te comprendre aussi. Tu m'avais dit que ta mère était dans les forces de l'ordre. Ça n'a pas été très difficile après cela de retracer ce qui s'est passé.
Les mains crispées sur son verre, Cilla regarda fixement les flammes. Malgré le passage des années, la souffrance, la révolte et les regrets ne s'étaient jamais vraiment atténués.
— Tu as vu comment s'est terminée la brillante carrière de ma mère, donc ? Décédée dans l'exercice de ses fonctions, comme ils disent. «L'exercice de ses fonctions...», répéta-t-elle, avec hargne. Comme si cela faisait plus ou moins partie de ses attributions de tomber sous les balles !
— D'une certaine façon, c'est le cas, commenta Boyd en fixant le feu à son tour.
Elle lui jeta un regard en coin et frissonna en imaginant que lui aussi... Chassant cette pensée intolérable, elle riposta dans un sursaut de colère :
— Oui, bien sûr. C'était son boulot de se faire descendre, ce jour-là. Merveilleux. Et pour mon père, on dira que c'était la faute à pas de chance, c'est ça ?
— Cilla, je comprends que tu sois triste et amère...
Elle émit un rire sans joie.
— C'est vraiment l'ironie du sort qui a voulu que ces deux-là soient morts ensemble, enterrés ensemble. Elle, la femme inspecteur, lui, l'avocat. Le hasard les a réunis sur une même affaire et ils s'affrontaient avec leur violence coutumière. Aussi loin que je me souvienne, je ne les ai jamais vus d'accord. Deux jours avant le drame, ils avaient recommencé à parler séparation. À l'essai, avaient-ils précisé.
Cilla porta son verre vide à ses lèvres et fronça les sourcils.
— Je suis en panne de vin, semble-t-il.
Sans un mot, Boyd les resservit l'un et l'autre et attendit qu'elle reprenne le fil de son récit. Cilla but une gorgée et, la gorge nouée, se força à poursuivre :
— Je suppose que tu as dû lire le rapport officiel. Ils avaient fait entrer l'inculpé en salle d'interrogatoire, un type carrément malade, violent, parano, suant la haine. L'accusé devait répondre d'un triple chef d'accusation vol à main armée, viol et trafic de drogue. Il a exigé que son avocat soit présent durant l'interrogatoire. En fait, il savait qu'il en avait au moins pour vingt ans et il s'était mis en tête que son malheur était entièrement imputable à deux personnes : le flic qui l'avait coffré et l'avocat chargé de le défendre.
Cilla ferma les yeux. Ce double meurtre auquel elle n'avait pas assisté restait toujours aussi difficile à visualiser, aussi douloureux à décrire.
— Mes parents étaient assis l'un en face de l'autre à la table - comme ils auraient pu l'être dans notre propre cuisine - et ils s'opposaient comme d'habitude sur des questions de droit. Et cette espèce de malade a sorti le revolver qu'un type lui avait fait passer en douce et il les a descendus l'un après l'autre. Froidement. Ça a été l'affaire de quelques secondes...
Elle baissa les yeux et contempla le contenu de son verre.
— Quantité de gens ont perdu leur emploi à cause de cette bavure. Mes parents, eux, y ont laissé la vie.