Monster

Cynthia Havendean · Chapitre 33 sur 51

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Monster

Chapitre 33

Le 4 x 4 noir se gare une fois arrivé au port industriel, là où nos cargos envoient des conteneurs de cargaisons, et où la bratva opère le trafic quotidien de stupéfiants, mais pas que : deux fois par année, les conteneurs contiennent des victimes mineures sous sédatif, importées de l’étranger, qui sont vendues au trafic sexuel sur le territoire ou exportées ailleurs dans le monde. Il y a plusieurs membres armés sur les lieux qui font le guet. Pavel ouvre la porte et d’emblée, il m’attrape par le bras pour me tirer hors du véhicule. Ses chevalières aux doigts me font atrocement mal. Il adore les bijoux tape-à-l’œil et lourds. Il porte toujours d’énormes chaînes en or. Il est le seul qui arbore autant de bijoux, les autres affichent plus leur valeur avec des tatouages. Pavel a le look d’un mafieux des années 1990. N’empêche qu’il fait peur avec sa grandeur et son poids.

Il me conduit dans une zone où sont entassés les uns sur les autres une cinquantaine de conteneurs. Il repère un garde qui est en train de faire un graffiti pour afficher les lettres « PMP » que je reconnais, bien évidemment. Ça signifie : Propriété de Mikhaïl Pavlenski. Donc, un conteneur qui doit rester là où il est et qui ne sera pas numéroté pour un futur échange ni transféré sur un bateau. Je ne saisis pas trop à quoi il va servir ni pourquoi je suis ici. Mikhaïl a dit de me mettre en sécurité dans un endroit où personne ne peut me toucher. J’avais en tête un appartement protégé, une pièce secrète. Mais plus Pavel me tire vers ce conteneur, plus je prends conscience de l’horreur qui m’attend…

Comprenant que mon propre frère compte m’enfermer là-dedans pour les prochaines années, l’agitation me submerge. Hors de question !

Je tire sur mon bras, commence à me débattre à nouveau, frappe mon cousin, et crie du plus profond de mon être ! Je me démène à un tel point que je finis par être par terre, dans la boue froide, à donner des coups de pied à mon cousin qui continue de me tirer par le poignet, me traînant dans la bourbe !

— Je t’en supplie, Pavel ! Ne fais pas ça ! Arrête ! On se connaît depuis qu’on est gosse, tu ne peux pas me faire ça !

Il continue de me traîner avec tant de facilité alors que j’use de toutes mes forces, de ma volonté et de ma rage pour l’en empêcher. J’en viens même à m’agripper au bord de la tôle en acier lorsqu’il tente de me rentrer de force à l’intérieur après avoir ouvert la grande porte du conteneur. Je tiens le bord avec toute ma conviction de vivre, de désir de liberté. Mais un des membres vient aider Pavel et écrase mes phalanges pour que je lâche la paroi et entre là-dedans. Ses bottes militaires vont me briser les doigts si je n’abandonne pas ! Pavel me tire les jambes depuis l’intérieur de ma prison.

— Ne rends pas les choses plus compliquées, princesse ! crache le garde qui m’écrase les doigts. On obéit aux ordres du chef !

Alors que je ne lâche toujours pas prise, qu’on essaie de me jeter là-dedans et que les minutes s’éternisent, le garde finit par frapper mes mains avec la crosse de son arme. La douleur est si vive que je lâche prise et Pavel me glisse sauvagement dans le conteneur humide et détrempé de boue ! Il fuit par la sortie et referme tout en mettant le loquet qu’il me sera impossible d’ouvrir. Je me relève, les mains engourdis qui ne veulent plus bouger, et commence à frapper à coups d’épaule et de pied dans la paroi. Le bruit résonne comme un tambour en métal.

— Ouvrez ! Pavel ! Tu ne vas pas me laisser là ! C’est inhumain ! Ouvre ! Je te jure que si je réussis à sortir d’ici, je vous tue tous les deux ! Je vous fracasse la mâchoire contre le béton jusqu’à ce que votre crâne se rompe sous mes mains !

Je crie jusqu’à m’époumoner et à me brûler la gorge, jusqu’à ce que ma voix s’effrite et devienne rauque. Je frappe durant plus d’une heure dans la tôle de ce conteneur rouge. À l’intérieur, c’est la noirceur totale. Il fait extrêmement froid. Je ne suis vêtue que d’un débardeur souillé, recouvert de boue, et d’une culotte blanche, imbibée de terre mouillée. Mes cheveux sont dégueulasses, je les sens lourds, sales, humides et gelés.

Lorsque je manque de plus en plus d’énergie et que je me rends à l’évidence que personne ne va venir, je fais glisser mon dos contre la tôle jusqu’à tomber assise sur le sol glacial. Une rage meurtrière me monte à la tête et envahit mon corps. J’ai soif de vengeance. J’ai des envies de meurtres. Comment Mikhaïl peut-il me faire ça ?! Je n’ai pas de matelas, pas moyen de voir la lumière du jour. Il me traite comme un déchet. En fait… Jonas avait raison, j’ai toujours été qu’un objet pour Mikhaïl. Un objet qu’il voulait posséder et une fois que je lui ai fait honte, il me largue comme un sac de vidanges. Il est inhumain. Toute ma famille est, et a toujours été immonde. Edja avait raison de souvent s’opposer à eux. De vouloir les voir morts. Jusqu’au dernier. La mafia doit être abolie.

J’entends des gardes rire derrière moi alors qu’ils échangent entre eux des blagues pour passer le temps. Je reconnais leur identité. L’un d’eux se nomme Aleksey. J’ai déjà joué avec lui vers douze ans, on construisait des cabanes dans le bois derrière le manoir. À l’époque, il était gentil. Je donne un coup de coude dans le mur derrière moi, laissant un bruit de métal qui résonne. Je veux qu’ils ferment leur gueule. Et ça fonctionne puisqu’aussitôt, je n’entends plus rien.

De mes mains, je tente de me réchauffer les bras. J’ai envie de retirer mes vêtements humides, car ils prennent froid et me collent à la peau, mais je ne veux pas me retrouver nue. Alors je les conserve.

Soudain, un bruit d’eau qui coule surgit près de moi. En retournant la tête, je vois de minuscules trous dans le conteneur pour voir à l’extérieur. Mais au lieu de m’en approcher, je recule. Un liquide passe par là et coule le long de la paroi. J’entends Aleksey et l’autre connard rire à gorge déployée.

— Tu as soif, princesse ?

Ce fils de pute est en train de pisser dans ma cage !

J’ai tellement envie de tuer quelqu’un que je vais finir par m’en prendre à moi d’une minute à l’autre ! Je m’éloigne le plus possible de ce côté et vais m’installer au fond, à l’extrémité. Je sens des bouts de verre au sol et je m’empare d’un. Si quelqu’un compte entrer ici, je lui enfonce ce bout de vitre dans l’artère carotide.

Les heures finissent par s’écouler. Je crois qu’on est le matin, puisqu’une infime lueur traverse les petits trous qui se trouvent sur un côté de la paroi. Au fur et à mesure que le temps passe, des images de mon enfance resurgissent dans ma tête : je me revois, petite fille, peut-être trois ou quatre ans, je crie tous les jours, je frappe dans la porte blindée de la cave et dans les murs de béton à me faire saigner. Je me sens seule. Je ne connais rien d’autre que la vie entre quatre murs. Je n’ai pas de lit, juste un matelas pour chien, un seau pour mes besoins, un bureau avec un miroir. Pas de fenêtre dans la pièce. Je n’ai même pas de vêtements. Alors toute petite, je passais mes journées à tourner en rond dans cette prison, nue, froide, à parler toute seule, à manger mon plateau que mon oncle m’apportait tous les jours. Je n’arrive pas à savoir qui était le pire entre mon père et ma mère. Mon père voulait me tuer, certes, mais ma mère qui l’en a empêché m’a fait vivre cette vie comme si j’étais une bête. Je me souviens, une fois, j’avais de la fièvre, je vomissais, je grelottais, et je n’ai eu aucun soin. Je ne savais pas ce que j’avais. Je vivais constamment dans le néant. Edja n’avait pas le droit de me donner quoi que ce soit mis à part mon plateau de repas. Mais un jour, je lui ai demandé ses chaussettes. Je me faisais des poupées ; j’enroulais les lacets de ses bottes autour du cou de la poupée, les poignets et les chevilles. Le résultat ressemblait à une poupée vaudou. Je leur murmurais que je n’étais pas une petite fille comme les autres, c’est pourquoi j’étais enfermée dans cette pièce. Je croyais que mes parents ne m’aimaient pas parce que j’étais méchante. Mais si je frappais dans les murs, ce n’était pas parce que j’étais hors de moi, c’était parce que j’étais devenue folle dans ce huis clos, sans éducation, j’avais une telle rage. À cinq ans, je parlais déjà de tuer des gens et je demandais à mon oncle de me montrer… Edja aimait bien cacher une fleur du jardin dans son blouson, qu’il me donnait en secret. Je me souviens une fois, il m’a soufflé des mots près de l’oreille : « Toi et moi, nous sommes pareils. Nés d’une grossesse non voulue, rejetés par la famille. Barron, mon frère, était l’héritier, il gagnait tout le pouvoir sans rien faire pour l’obtenir, il était juste l’élu. Tout comme ton frère qui est celui qui sera l’héritier sans le mériter vraiment ».

À cet âge, je ne comprenais pas vraiment tout cela et je n’avais jamais vu mon frère. Je sens encore sa main qui me caresse les cheveux et ses yeux qui m’admirent. Je vois l’amour qu’Edja a pour moi. Jonas a raison, je n’ai jamais été quelqu’un avec beaucoup d’empathie. J’ai des lacunes à cause de la façon dont j’ai démarré ma vie, de gros manques émotionnels. Je passais mon existence à rester tapie dans l’ombre, à rêvasser de tuer des gens.

Alors ici, de nouveau dans une cage immonde, je ne me laisserai pas atteindre. Je ne m’effondrai pas psychologiquement ni physiquement. Je vais faire ce que je sais faire de mieux : endurer, encaisser, subir. La souffrance a fait de moi qui je suis aujourd’hui. La punition venant de mon frère ne m’atteindra pas. Je sortirai d’ici, et ce, par tous les moyens. Et à la seconde où je poserai un pied à l’extérieur, je me vengerai…

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