Monster
Chapitre 35
Vers trois heures du matin, après avoir pris une longue douche chaude et m’être mis au lit, je n’arrive pas à fermer l’œil. Sous ma couette, en boxer, je n’arrête pas de me retourner sans arrêt depuis déjà une heure. J’essaie de comprendre pourquoi. Pourquoi suis-je agité ? Mes yeux sont grands ouverts et je fixe les ombres au plafond. Dehors, il commence à neiger. La température chute dans la chambre, malgré le foyer alimenté de flammes.
Je me retourne sur le côté pour la centième fois et observe l’oreiller désert en satin rouge vin. Je m’en empare et décèle une odeur de femme, celle de Seyvanna. Je me mets à penser à des trucs du genre : elle fait quoi en ce moment ? Elle est où ? Elle va bien ? Est-ce que mon corps lui manque ? Est-ce que je lui plais vraiment ou elle jouait une game ? Est-ce que Mikhaïl est en train de la baiser ?
À cette pensée — qui m’assure que je ne dormirai pas de la nuit –, j’écarte le drap et sors du lit. Je longe le couloir de mon penthouse jusqu’à la cuisine et prends mon paquet de clopes avant de m’en allumer une, puis je vais vers l’entrée. J’allume tous les écrans pour avoir une vue d’ensemble des étages sous moi. Je regarde les allées et venues des clients escortés par mes gardes jusqu’aux chambres des filles qu’ils ont choisies. Le Monster Club, au rez-de-chaussée, est fermé. J’inspecte les ruelles aux alentours de mon édifice avant de m’intéresser au manoir des Pavlenski. Je ne voulais pas vérifier, mais c’est plus fort que moi. La tentation l’emporte. Je fais défiler une à une les pièces où se trouve une caméra : extérieur, cuisine, salon, chambre à coucher. Rien, c’est désert. Je passe aux caméras de sécurité qui donnent une vue sur les rues de leurs divers établissements tels que le bar où ils vont souvent. Je vois Edja dans un parking, qui discute avec un mafieux obèse orné de bijoux. Je prends mon téléphone dans la poche de mon sweat sur le canapé et contacte Edja. Sous mes yeux, je le vois filtrer mon appel.
Alors j’insiste.
La discussion semble s’envenimer entre les deux mafieux. Edja finit par s’éloigner de l’homme avec qui il s’enflamme et répond enfin à son téléphone.
— Bonsoir, lâche-t-il amèrement. Je suis un peu occupé, on peut s’appeler demain ?
— Non.
Il soupire.
Edja se tient près du trottoir et regarde partout jusqu’à ce qu’il fixe la caméra de sécurité de la ville que mon hacker a piratée pour que je puisse surveiller les allées et venues de la mafia.
— Qu’est-ce que tu veux ? dit-il en regardant au loin la caméra.
— T’as une idée d’où est Seyvanna ?
— À toi de me le dire. Tu devais veiller sur elle, jusqu’à ce que je devienne le nouveau parrain.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Dans une colère noire, Mikhaïl l’a emprisonnée quelque part, et compte la laisser pourrir là quelques années. Le problème, c’est que je ne sais pas où elle est, et je commence à poser beaucoup trop de questions. Les seuls qui sont au courant sont les gardes qui la maintiennent prisonnière, et Pavel m’a expliqué que si l’un d’eux dévoile l’emplacement de Seyvanna, il se fera liquider. Personne ne parlera. J’ai déjà passé la journée à fouiller tous les commerces de la famille, les entrepôts, toutes les pièces du manoir, aucune trace. J’ai même essayé de marchander avec Mikhaïl, juste pour aller voir comment elle va, et il a refusé catégoriquement. Il dit qu’elle ne représente plus rien pour la famille, qu’elle a déshonoré la famille. Et maintenant qu’elle est souillée, il a l’impression qu’elle ne lui appartient plus. L’intérêt pour son jouet favori s’est estompé. Quand il la regarde, il ne ressent que du dégoût. Je n’ose pas imaginer l’endroit où elle est enfermée. C’est assurément un endroit pour la punir. J’ai même tenté de lui voler son téléphone discrètement, car il a envoyé l’emplacement à Pavel. Tu devais la suivre à la trace avec les caméras, Jonas. Analyser le plan à la loupe. Maintenant, Mikhaïl va mourir samedi. Comment tu comptes me rendre ma nièce maintenant ? Tout ça, c’est ton plan je te signale. Du début à la fin. Tu me dois ma nièce. Retrouve-la.
Je romps la communication en serrant les dents. Je vois Mikhaïl descendre d’un gros 4 x 4 noir en compagnie de ses gorilles. Les veines de mon cou ressortent tant la pression me monte à la tête. Je ferme tous les écrans et reste quelques secondes dans ce silence froid qui me glace le dos, telle la mort qui tourne autour de moi, m’invitant à commettre le meurtre le plus atroce de ma vie. J’ai les oreilles qui bourdonnent, ma vision s’obscurcit. Je sens l’adrénaline faire pomper mon cœur avec force.
Les nerfs à vif, j’essaie de me calmer en prenant place sur le canapé. Je continue de fumer ma clope jusqu’à ce que je me décide à contacter… Mikhaïl directement.
Étonnamment, il répond après la deuxième sonnerie.
— Hé ! Que me vaut ce plaisir, mon petit branleur préféré ?
Pendant qu’il prend du bon temps et qu’il s’esclaffe au bout du téléphone, je serre les dents si fort que je pourrais les casser.
— Hé, Mikhaïl ! Ça va et toi, encore mieux, j’imagine ? J’ai appris la bonne nouvelle. Tu as retrouvé ta sœur ?! Putain, tu dois être aux anges ! J’ai aussi appris pour les motards. Qui aurait pu deviner l’ampleur d’un tel complot contre toi ? Heureusement, ta petite protégée est en vie, c’est tout ce qui compte.
— J’ai réglé le problème. J’ai perdu deux gangs qui bossaient pour moi, mais plus personne ne commanditera mon assassinat. Au fait, merci à toi de m’avoir envoyé souvent tes hommes pour m’aider dans mes recherches et pour la descente dans le quartier. Tu en as perdu deux dans cette fusillade, mais on a remporté la victoire. C’est tout ce qui compte.
Il ne parle pas de sa sœur…
— Pas de quoi, n’hésite pas quand tu as besoin de quelque chose. Au fait, ta sœur, elle va bien ? Les motards ne l’ont pas trop malmenée ?
— Eh, j’ai une idée, viens boire un verre avec nous au bar.
— Une autre fois peut-être, marmonné-je en écrasant ma clope dans le cendrier sur la table et en fixant amèrement le vide devant moi.
— Nan, tu bosses pour moi désormais. Alors si le parrain te dit de venir boire un coup avec lui, tu acceptes poliment, tu bouges ton cul et tu te ramènes.
Je déglutis lentement. Une veine pulse sur mon front. J’ai la rage. Moi, bosser pour lui ? Je ne bosse pour personne et j’ai très envie de le lui faire savoir. Mais pas tout de suite… son heure viendra. Pour le moment, je vais la jouer sympa.
— Bien… soufflé-je avant de raccrocher.
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