Morsure magique
Chapitre 2
— Rien.
Je fermai la porte.
C’était mon dernier souvenir de lui : Greg dressé sur fond de pelouse baignée de lune, nimbé de sa magie.
Oh ! Mon Dieu !
Je serrai mes bras autour de moi, j’aurais voulu pleurer. Les larmes ne venaient pas. Ma bouche était sèche. Mon dernier lien avec ma famille, sectionné. Il ne restait personne. Je n’avais plus de mère, plus de père et maintenant plus de Greg. Je serrai les dents et allai préparer mes bagages.
Chapitre 2
La magie frappa pendant que j’empaquetais mes affaires et je dus prendre Karmelion plutôt que la voiture habituelle. La camionnette rouillée et cabossée d’un vert bile avait un seul avantage : elle fonctionnait à l’infusion de magie et roulait quand la technologie ne répondait plus. Contrairement aux voitures normales, Karmelion ne ronronnait ni ne murmurait ni ne produisait aucun son qu’on aurait pu attendre d’un moteur. Il grognait plutôt, gémissait, ricanait ou émettait des groupements assourdissants avec une régularité déprimante. Je ne savais pas du tout qui l’avait nommé ainsi ni pourquoi. Je l’avais acheté dans une casse, le nom était gribouillé sur le pare-brise.
Heureusement pour moi, la plupart du temps, Karmelion ne devait faire qu’une soixantaine de kilomètres jusqu’à Savannah. Ce jour-là, je le lançai sur la ligne fae, ce qui était une bonne chose pour lui vu qu’elle le menait pratiquement jusqu’à Atlanta. En revanche, le trajet en ville ne lui fit pas grand bien. La camionnette refroidissait désormais tranquillement sur le parking derrière moi, suintant de l’eau et transpirant la magie. Il me faudrait un bon quart d’heure pour relancer le générateur mais ce n’était pas grave, je comptais rester là un certain temps.
Je détestais Atlanta. Je détestais les villes, un point c’est tout.
Depuis le trottoir, j’observai le petit immeuble de bureau miteux censé être l’adresse du Chapitre de l’Ordre des Chevaliers de l’Aide Miséricordieuse à Atlanta.
L’Ordre faisait tout pour cacher sa véritable ampleur et son pouvoir mais, dans ce cas précis, il était peut-être allé trop loin. Le bâtiment, une boîte de béton de trois étages, ressemblait à une dent cariée entre les imposantes maisons de brique qui l’entouraient. Les murs étaient couverts des traînées rouille orangée de l’eau de pluie
qui coulait du toit de tôle par les trous de la gouttière. D’épais cadres de métal soutenaient de petites fenêtres sales cachées par des stores vénitiens pâles.
Il devait y avoir un autre immeuble en ville pour le personnel administratif permettant aux agents de terrain de garder profil bas.
Un building avec une véritable armurerie, un réseau informatique digne de ce nom et une base de données sur tout ce qui avait du pouvoir – magique ou plus banal. Quelque part dans cette base de données, mon nom avait sa propre petite niche, le nom d’une réprouvée, indisciplinée et sans valeur. Comme je le souhaitais.
Je touchai le mur à un centimètre dans le béton, je rencontrai une résistance élastique, comme si j’essayais de presser une balle de tennis. Une lueur argentée palpita sur ma peau, je retirai ma main.
Le bâtiment était protégé contre la magie hostile, lourdement protégé. Si on devait lancer une boule de feu contre le mur, même très puissante, elle rebondirait sans écorcher le béton grisâtre.
J’ouvris l’une des doubles portes métalliques et entrai.
Un passage étroit partait sur ma droite, butant sur une porte où était fixée une grande pancarte rouge sur blanc :
« RÉSERVÉ AU PERSONNEL AUTORISÉ. »
Mon autre choix était un escalier qui menait aux étages.
Je pris l’escalier, remarquant au passage qu’il était étonnamment propre. Personne n’essaya de m’arrêter.
Personne ne me demanda pourquoi j’étais là. Regardez ! Nous apportons notre aide, nous ne présentons aucune menace, nous sommes là pour servir la communauté et nous laissons entrer n’importe qui dans nos bureaux.
Je pouvais comprendre la nécessité d’un bâtiment anonyme, mais les registres publics indiquaient que le Chapitre comptait neuf Chevaliers : un Protecteur, un Divin, un Quêteur, trois Défenseurs et trois Gardiens.
Neuf personnes pour surveiller une ville de la taille d’Atlanta…
Ouais, c’est ça ! L’escalier menait à un palier avec une seule porte métallique peinte d’un vert terne. Une petite dague scintillait faiblement sur la surface, à peu près au niveau de mon regard.
Frapper ne me semblait pas une bonne idée, j’ouvris la porte en
grand et entrai.
Un long couloir s’étirait devant moi, agrémenté d’une variété de couleurs étonnante : gris et gris et encore gris.
La moquette ultrafine était d’un gris sourd, les murs étaient peints en deux gris : plus clair en haut et plus foncé en bas. Les petits spots au plafond semblaient tout aussi gris. Il ne faisait aucun doute que le décorateur avait choisi un verre particulièrement fumé pour des raisons esthétiques.
L’endroit était immaculé. Il y avait plusieurs portes de chaque côté du couloir, elles ouvraient probablement sur des bureaux individuels. Au bout se trouvait une large porte de bois ornée d’un petit bouclier en émail noir au centre duquel « passait » un lion d’acier poli. Le Chevalier Protecteur. Exactement la personne que j’avais besoin de voir.
Je longeai le couloir, droit vers le bouclier, en jetant d’un coup d’œil aux autres portes. Sur ma gauche, je remarquai une petite armurerie. Un Homme petit et musclé était assis sur un banc de bois il polissait un dha, une épée courte vietnamienne. La large lame scintillait légèrement tandis qu’il passait un chiffon huilé sur le métal bleui. Sur ma droite, il y avait un petit bureau d’une propreté irréprochable. Un grand homme noir habillé d’un costume de bonne coupe, assis derrière le bureau parlait au téléphone. Il me vit, sourit automatiquement et continua à parler.
A sa place, je ne me serais pas accordé plus que ce coup d’œil.
Je portais mes vêtements de travail : un jean suffisamment large pour porter un coup de pied à la gorge d’un adversaire plus grand que moi une chemise verte et des chaussures de sport confortables.
Slayer pendait contre mon dos dans son fourreau, partiellement caché par ma veste. Le manche du sabre dépassait de mon épaule droite, obscurci par mes cheveux rassemblés en une tresse épaisse.
La natte était encombrante, elle me frappait quand je courais et offrait une excellente prise dans un combat. Si j’avais été un peu moins vaniteuse, je l’aurais coupée, mais j’avais déjà abandonné les vêtements féminins, le maquillage et les jolis dessous au nom de l’efficacité. Je préférerais être damnée plutôt que de sacrifier mes cheveux.
J’atteignis la porte du Protecteur et levai la main pour frapper.
— Un instant, chéri, dit la voix féminine que j’avais entendue au téléphone la veille.
Je me tournai vers elle et vis un bureau encombré d’armoires et de fichiers. Une femme d’âge moyen était debout sur une large table de travail au milieu de la pièce. Elle était grande, très mince et tirée à quatre épingles. Un halo de cheveux bouclés d’un gris platine auréolait son visage. Elle portait un tailleur stylé de couleur bleue. Une paire de chaussures assorties était abandonnée a côté des pieds de la table.
— Il est occupé avec quelqu’un, chérie, dit la femme. (Elle leva les mains et continua à changer l’ampoule d’une lanterne fae fixée au plafond à côté de la lampe électrique.) Vous n’avez pas rendez-vous, n’est-ce pas ?
— Non, madame.
— Eh bien, vous avez de la chance. Il est libre pour la matinée.
Pourquoi ne me donnez-vous pas votre nom et la raison de votre visite ? Nous verrons ce que nous pouvons faire.
J’attendis qu’elle ait fini avec l’ampoule fae, lui dis que c’était en rapport avec Greg Feldman et lui donnai ma carte. Elle la prit, sans aucune réaction, et pointa derrière moi.
— Il y a une salle d’attente par là, chérie.
Je me retournerai et me dirigeai vers le lieu indiqué, un simple bureau équipé d’un sofa de cuir noir et de deux fauteuils. Il y avait une table contre le mur à côté de la porte, avec un pot à café gardé par deux séries de petites tasses en céramique. Un gros bol de sucre en morceaux flanquait les tasses et deux boîtes de Duncan Doughnuts trônaient à côté du café. Mes mains se dirigèrent d’elles-même vers les beignets, mais je les retins. Quiconque avait goûté un beignet écossais savait que, une fois qu’on avait mordu dedans on ne pouvait plus s’arrêter. Entrer dans le bureau du Protecteur les doigts couverts de crème au chocolat ne ferait pas bonne impression.
Je trouvai un coin tranquille près de la fenêtre, loin de la tentation et contemplai, entre des barreaux, un morceau de ciel gris plombé encadré de toits.
L’Ordre des chevaliers de l’Aide Miséricordieuse offrait juste ce que son nom indiquait, une aide miséricordieuse à quiconque la demandait. Si on pouvait payer, on payait, sinon les Chevaliers faisaient le boulot pro deo.
Officiellement, leur mission était de protéger l’humanité de tout mal qui pourrait lui être fait par la magie ou par les armes. Le problème était qu’ils avaient une définition assez souple du mal et parfois, l’aide miséricordieuse vous coupait la tête.
L’ordre s’en tirait facilement. Ses membres étaient trop puissants pour qu’on n’en tienne pas compte, et la tentation d’en dépendre était grande. Le gouvernement les considérait comme le troisième bras du triumvirat des représentants de l’ordre. La Division des Activités Paranormales de la Police, les unités Militaires de Défense du paranormal et l’Ordre des Chevaliers de l’Aide Miséricordieuse étaient supposés travailler gentiment main dans la main pour protéger la population. En réalité, ça ne se passait pas exactement comme ça. Les Chevaliers de l’Ordre étaient compétents, serviables et mortels. Contrairement aux mercenaires de la Guilde ils n’étaient pas motivés par l’argent et tenaient leurs promesses. Pourtant, contrairement aux mercs, ils avaient tendance à juger et considéraient qu’ils savait tout mieux que tout le monde.
Un homme de grande taille entra dans la salle d’attente. La puanteur me frappa avant que je le voie, une odeur maladivement doucereuse et tenace d’ordure pourrissante. L’homme portait un trench brun trop long, taché d’encre et de graisse et couvert de tant de variétés de restes qu’il ressemblait au proverbial jeune Joseph dans son costume arc-en-ciel. Le manteau était ouvert sur une chemise abominable : bleu et rouge avec des rayures écossaises. Son pantalon kaki sale était retenu par des bretelles orange. Il portait des vieilles bottines militaires à coque de métal et des gants en cuir aux doigts coupés à la première phalange. Sur la tête, un chapeau de feutre passé de mode, souillé au delà du possible. D’épais cheveux ternes sortaient en touffes molles du couvre-chef.
Il me vit et toucha son chapeau, tenant le bord entre l’index et le majeur à la manière qu’ont certaines personnes de tenir une cigarette et je pus voir son visage : des traits durs, une barbe de
trois jours et des yeux pâles, perçants et froids. Il n’y avait rien de particulièrement menaçant dans sa façon de me regarder, mais quelque chose dans ces yeux me donna envie de lever les mains et de reculer lentement jusqu’à ce qu’il me soit possible de fuir.
— Madame, dit-il d’une voix traînante.
Il me terrorisait. Je lui souris.
— Bonjour.
Mes paroles ressemblaient plus à « bon chien… »
J’allais devoir passer à côté de lui pour sortir.
La réceptionniste vint à mon secours.
— Vous pouvez entrer maintenant, chérie, m’appela-t-elle.
L’homme s’effaça en s’inclinant légèrement, je le dépassai. Ma veste frôla son trench, ramassant sans doute assez de bactéries pour abattre une petite armée.
— Content d’avoir fait votre connaissance, murmura-t-il quand je passai.
— De même, dis-je, et je m’échappai dans le bureau du Protecteur.
C’était une pièce au moins deux fois plus grande que les autres bureaux. De lourdes tentures bordeaux couvraient les fenêtres, laissant filtrer juste assez de lumière pour créer une pénombre confortable. Un bureau massif en merisier verni dominait la pièce, encombré d’une boîte en carton, d’un presse-papiers en acacia du Mexique avec un badge des Rangers du Texas et d’une paire de santiags brunes. Les jambes dans les bottes appartenaient à un homme aux larges épaules qui s’appuyait sur le dossier d’un énorme fauteuil de cuir noir en écoutant le téléphone coincé contre son oreille. Le Chevalier Protecteur.
Il avait dû être costaud, mais ses muscles s’étaient transformés en ce que mon père appelait de la « graisse dure ». C’était toujours un homme imposant qui bougeait sans doute encore assez vite, si besoin était, malgré la bouée disgracieuse autour de sa taille. Il portait un jean et une chemise bleu marine avec des franges. Je ne savais pas qu’on en produisait encore. Les virements des chanteurs western et de ceux qui avaient fait l’Ouest étaient conçus pour des hommes secs comme un coup de trique. Ils donnaient au Protecteur
un air de chanteur country sur le retour.
Le Chevalier me regarda. Il avait un visage large, une mâchoire carrée et des yeux bleus perçants sous d’épais sourcils. Son nez avait été cassé plusieurs fois. Un stetson cachait ses cheveux, ou plus probablement leur absence, mais j’étais prête à parier que ce qu’il en restait était gris et court.
Le Protecteur me fit signe de m’asseoir sur un des petits fauteuils rouges devant lui. Je m’assis, jetant un œil au carton sur le bureau. Il contenait un beignet à la confiture à moitié mangé.
Le Chevalier revint à sa conversation téléphonique, j’en profitais pour inspecter la pièce. Une grande bibliothèque, elle aussi en merisier foncé, couvrait le mur opposé. Au-dessus s’étalait une carte du Texas, en bois, décorée d’une frise barbelée et gravée de lettres dorées désignant le fabricant et l’année de fabrication.
Le Protecteur termina sa conversation en raccrochant sans dire un mot.
— Si vous avez des papiers à me montrer, c’est le moment.
Je lui tendis ma carte de mercenaire et une demi-douzaine de lettres de recommandation. Il y jeta un coup d’œil rapide.
— Eau et égouts, hein ?
— Oui.
— Il faut être coriace ou stupide pour descendre dans les égouts de nos jours. Alors, vous êtes quoi ? Coriace ou stupide ?
— Je ne suis pas stupide mais si je vous dis que je suis coriace, vous allez me prendre pour un bravache, alors je vais me contenter d’un sourire mystérieux.
Je lui dédiai mon meilleur sourire mystérieux. Il ne tomba pas à mes pieds, ne me baisa pas les chaussures ni ne me promit le monde. Je commençais à rouiller.
Le Protecteur déchiffra la signature.
— Mike Tellez. J’ai travaillé avec lui dans le temps Vous bossez régulièrement avec lui ?
— Plus ou moins.
— C’était quoi cette fois ?
— Il avait un problème de grosses pièces d’équipement qui disparaissaient en laissant des traînées. Quelqu’un lui avait dit que
c’était un bébé Marakihan.
— Ce sont des créatures marines, dit-il. Elles meurent dans l’eau douce.
Un gros lard qui mange des doughnuts à la confiture, porte des chemises à franges et identifie une obscure créature magique sans réfléchir. Pause respectueuse.
Chevalier Protecteur. Expert en camouflage.
— Vous avez résolu le problème de Mike ? demanda-t-il
— Oui. Il avait le Ver Impala.
S’il était impressionné, il ne le montra pas.
— Vous l’avez tué ?
Très drôle.
— Non, je lui ai juste montré qu’il n’était pas le bienvenu.
Le souvenir me poignarda. Je me retrouvai trébuchant dans un tunnel sombre, inondée d’excréments liquides et d’ordures jusqu’aux hanches. Ma jambe gauche brûlait mais je continuais de toutes mes forces, la traînant moitié alors que, derrière moi, l’immense corps pâle du Ver déversait son sang dans l’égout. Le sang épais et vert tourbillonnait à la surface, chacune de ses cellules représentant un minuscule appartement. Elle est dans sa bibliothèque sur la troisième étagère du meuble central.
— Je l’ai vue, dit le Protecteur.
Comme c’était gentil !
— Pouvez-vous me la rendre, s’il vous plaît ?
Il me rendit la photo.
— Savez-vous que vous êtes une des bénéficiaires du testament de Greg Feldman ?
— Non.
J’aurais aimé savourer ma culpabilité et ma gratitude mais le Chevalier Protecteur poursuivit :
— Il a légué ses biens financiers à l’Ordre et à l’Académie.
Il observait ma réaction. Pensait-il que je m’intéressais à l’argent de Greg ?
— Tout le reste, la bibliothèque, les armes, les objets de pouvoir, est à vous.
Je ne dis rien.
— J’ai fait des recherches auprès de la Guilde (ses yeux bleus me clouaient sur place.) J’ai appris que vous étiez efficace mais que vous aviez désespérément besoin d’argent. L’ordre est prêt à vous faire une offre généreuse pour les objets en question. Vous trouverez la somme plus qu’acceptable.
C’était une insulte et nous le savions tous les deux. Je faillis lui dire que sans les cow-boys d’Oklahoma et les putains mexicaines, il n’y aurait pas de Texas, mais ç’aurait été contre-productif. On ne traitait pas un Chevalier Protecteur de fils de pute dans son propre bureau.
— Non merci, dis-je avec un sourire poli.
— Vous êtes sûre ? (Ses yeux prenaient ma mesure.) Vous avez l’air d’avoir besoin d’argent. L’Ordre vous donnera plus que ce que vous en obtiendrez aux enchères. Un conseil : prenez l’argent et achetez-vous une bonne paire de chaussures.
Je jetai un coup d’œil à mes vieilles baskets. J’aimais bien mes baskets ! Je pouvais les passer à la Javel. Ça enlevait le sang en un tour de main.
— Vous croyez que je pourrais en trouver comme les vôtres ?
Demandai-je en regardant ses bottes. Qui sait ? Peut-être que je pourrais avoir une chemise à franges en prime. Peut-être même une gaine.
Son regard s’assombrit.
— Vous êtes carrément insolente…
— Qui ça ? Moi ?
— Tout ça, ce sont des mots. Que pouvez-vous vraiment faire ?
La glace était fine. Agir avec prudence.
Je me penchai en arrière.
— Ce que je peux vraiment faire, monsieur ? Je ne ferais rien qui menacerait ou fâcherait un Chevalier Protecteur dans son propre bureau quel que soit le degré de l’insulte. Ce serait stupide de ma part et très dangereux pour ma santé. Je suis venue en quête d’informations. Je veux seulement savoir sur quoi Greg Feldman travaillait au moment de sa mort.
Pendant un instant nous restâmes à nous regarder en chiens de faïence.
Le Chevalier Protecteur inspira bruyamment par le nez et dit :
— Vous connaissiez quelque chose au travail d’enquête ?
— Bien sûr. Emmerder tout le monde jusqu’à ce que le coupable essaie de s’enfuir.
Il grimaça.
— Vous savez que l’Ordre enquête sur cette affaire ?
En d’autres mots : « Tirez-vous ma petite dame et laissez les gens compétents s’occuper de cette histoire. »
— Greg Feldman était ma seule famille, je trouverai qui l’a tué, et pourquoi.
— Et ensuite ?
— Je brûlerai ce pont quand je l’aurai traversé.
Il croisa les doigts pour former un seul poing.
— Toute chose capable d’éliminer un Chevalier Divin dispose d’un certain pouvoir…
— Pas pour longtemps.
Il réfléchit un moment.
— Il se trouve que vous pourriez m’être utile.
C’était inattendu.
— Pourquoi voudriez-vous travailler avec moi ?
Il m’adressa ce qu’il devait considérer comme son sourire mystérieux. Cela m’évoquait plutôt la moue d’un grizzly réveillé en plein hiver.
— J’ai mes raisons. Voici ce que je vais faire pour vous : vous aurez un autocollant « Aide mutuelle » sur votre carte, ce qui devrait vous ouvrir quelques portes, vous pouvez utiliser le bureau de Greg, vous pourrez avoir accès au dossier d’enquête officiel et au rapport de police.
Accéder au dossier officiel signifiait que je pourrais lire tout ce qui concernait Greg dans l’enquête : des faits bruts mais quasiment aucune conclusion. Je devrais revenir sur ses pas. C’était foutrement plus que ce à quoi je m’attendais.
— Merci.
— Le dossier ne sort pas du bâtiment, dit-il. Pas de copies, pas de citations. Vous me ferez un rapport complet, à moi seul.
— Je suis tenue par la clause de divulgation de la Guilde.
Il eut un geste d’impatience.
— On s’est occupé de ça.
Depuis quand ? Ce Chevalier Protecteur allait vraiment loin pour aider une mercenaire sans valeur. Pourquoi ? Les gens qui me rendaient service me rendaient nerveuse. D’un autre côté, à cheval donné on ne regarde pas la bouche. Même quand on le recevait d’un gros maquignon en chemise à franges.
— Officiellement, vous n’avez rien à voir avec moi. Si vous vous plantez, vous vous débrouillez toute seul.
— Compris.
— On a terminé.
Dehors, la réceptionniste m’appela et me demanda ma carte. Je la lui donnai et regardai pendant qu’elle y apposait le petit autocollant métallique « Aide mutuelle », un « cachet » officiel de l’intérêt de l’Ordre pour mon humble travail. Cela ouvrirait certaines portes, et en claquerait d’autres. Et puis merde !
— Ne faites pas attention à Ted, dit-elle en me rendant ma carte. Il est un peu dur, parfois. Mon nom est Maxine.
— Moi, c’est Kate. Pourriez-vous m’indiquer le bureau de feu le Chevalier Divin ?
— Avec plaisir. C’est le dernier sur votre droite.
— Merci.
Elle sourit et reprit son travail. Super !
J’atteignis le bureau de Greg et restai sur le seuil.
Quelque chose n’allait pas.
Une fenêtre carrée déversait la lumière sur le sol, un bureau étroit et deux vieilles chaises. À gauche, une bibliothèque profonde couvrait tout le mur, menaçant de s’effondrer sous le poids de volumes méticuleusement alignés. Quatre armoires métalliques aussi grandes que moi s’élevaient sur le mur opposé. Des piles de dossiers et de papiers encombraient les coins, occupaient les chaises et recouvraient le bureau.
Quelqu’un avait fouillé dans les papiers de Greg. Avec précaution. La pièce n’avait pas été mise à sac : quelqu’un avait regardé chacun des dossiers et ne les avait pas rangés à leur place habituelle, mais avait choisi de les empiler sur la première surface
horizontale disponible. C’étaient des papiers personnels. Pour une raison quelconque, l’idée que quelqu’un avait touché ses affaires, avait fouillé dedans, lisant ses pensées après sa mort, me dérangeait.
J’entrai dans la pièce et sentis un sort de protection se refermer derrière moi. Des symboles ésotériques apparurent dans une lueur orange pâle, formant des motifs complexes sur la moquette grise.
De longues lignes tordues connectaient les symboles entre eux, se croisant et se recroisant dans toute la pièce, leurs intersections marquées par des points rouges lumineux. Greg avait scellé la pièce avec son propre sang, et plus encore, il l’avait liée à moi, sinon j’aurais été incapable de voir le sort. Toute magie que j’invoquerais dans cette pièce y demeurerait, ne laissant sortir aucun écho au-delà de la porte. Il fallait des semaines pour mettre un sort d’une telle complexité en place. À en juger par l’intensité des lignes lumineuses, il pouvait absorber un putain d’écho.
Pourquoi Greg aurait-il fait une chose pareille ?
Je slalomer entre les dossiers pour rejoindre la bibliothèque. Il y avait une vieille édition de L’Almanach des Créatures Mystique s, une encore plus ancienne du Dictionnaire ésotérique, une Bible, une très belle version du Coran reliée de cuir et gravée d’or, quelques autres livres religieux et un exemplaire précieux de L a Reine des Fées de Spencer.
Je m’attaquai aux armoires métalliques. Comme prévu, elles étaient vides. Les étagères étaient marquées du code unique de Greg, que je ne connaissais pas. Ça n’avait pas d’importance. Je ramassai la pile la plus proche et glissai doucement le premier dossier dans le cadre de métal.
Deux heures plus tard, j’avais terminé avec les papiers sur le sol et sur les chaises, et j’étais prête à m’occuper de ceux qui encombraient le bureau quand une grande enveloppe en papier kraft attira mon regard. Elle était au-dessus de la pile du milieu et mon nom, écrit au feutre noir de l’écriture de Greg, était clairement visible.
Je déposai la pile sur le sol, tirai une chaise et vidai l’enveloppe sur le bureau. Deux photos et une lettre. Sur la première photo,
deux couples se tenaient côte à côte.
Je reconnus mon père, un homme roux, râblé, aux épaules énormes, un bras autour des épaules d’une femme qui devait être ma mère. Certains enfants gardent des souvenirs de leurs parents décédés, l’ombre d’une voix, un parfum, une image. Je n’en avais aucun d’elle, comme si elle n’avait jamais existé. Mon père n’en conservait aucune photo, ce devait être trop douloureux, et je ne savais que ce qu’il m’en avait dit.
Elle était jolie et elle avait de longs cheveux blonds. Je regardai la femme sur la photo. Elle était petite et délicate. Ses traits s’harmonisaient avec sa stature, bien dessinés, exquis, mais sans fragilité. Elle se tenait avec assurance, une aisance facile et naturelle, habillée d’une aura magique, parfaitement sûre de son pouvoir. Elle était belle.
Greg et lui m’avaient dit que je lui ressemblais, mais j’eus beau étudier son image de toutes mes forces, je ne vis aucune ressemblance. Mes traits étaient plus francs, ma bouche plus large.
J’avais hérité de la couleur de ses yeux, brun foncé, mais les miens avaient une drôle de forme, allongés, en amande. Et ma peau était plus foncée. Si je forçais sur l’eye-liner et le mascara, je pouvais aisément passer pour une gitane.
Il y avait autre chose : le visage de ma mère avait une douceur féminine certaine. Le mien, non, en tout cas pas en comparaison. Si nous avions dû nous tenir côte à côte dans une pièce pleine de monde, personne ne m’aurait regardée. Et si quelqu’un s’était arrêté pour me draguer, elle m’aurait volé la vedette en un sourire.
Jolie ? Ouais… Bel euphémisme, papa.
D’un autre côté, si les mêmes personnes avaient dû choisir l’une de nous pour exploser le genou d’un méchant, j’aurais eu tous les suffrages.
À côté de mes parents, Greg et une ravissante femme asiatique : Anna, sa première femme. Contrairement à mes parents, ils gardaient une distance à peine perceptible, comme si leurs individualités couraient le risque d’exploser au moindre contact.
Les yeux de Greg étaient mélancoliques.
Je déposai la photo face sur le bureau.
L’autre photo me représentait, à neuf ou dix ans, plongeant dans un lac depuis les branches d’un peuplier géant. Je ne savais pas qui l’avait prise ni quand.
Je lus la lettre, quelques lignes laconiques sur une feuille blanche, un extrait du poème de Spenser :
« Un jour j’ai écrit son nom sur la grève
Mais les vagues sont venues et l’ont effacé :
De nouveau j’écris son nom d’une deuxième main,
Mais vient la marée et ma douleur en est la proie. »
Et puis quatre mots écrits avec le sang de Greg.
« Amehe
Tervan
Senehe
Ud »
Les mots flamboyaient d’un feu rouge. Un spasme puissant me déchira. Mes poumons se contractèrent la pièce se troubla et, à travers le brouillard dense, rebattement de mon cœur sonna aussi fort que le glas d’une église. Un fouillis de forces tournoya autour de moi, m’empoignant dans un désordre tordu de courants de pouvoir glissants et élastiques. Je me tendis, les attrapai, et ils m’emmenèrent, loin dans l’amalgame de lumière et de son. La lumière me traversa et explosa dans mon esprit, envoyant une myriade d’étincelles à travers ma peau. Le sang dans mes veines s’illumina comme du métal en fusion.
Perdue. Perdue dans le tourbillon de lumière.
Ma bouche s’ouvrit, luttant pour libérer un mot. Il ne voulait pas venir. Je crus que j’allais mourir, et je le dis, déversant tout mon pouvoir dans le faible son :
— Hesaad.
A moi.
Le monde cessa de tourner, j’y retrouvai ma place. Les quatre mots se dressaient devant moi. Je devais les dire. Je tins mon
pouvoir, je prononçai les mots, les voulant, les forçant à être miens.
— Amehe. Tervan. Senehe. Ud.
Le pouvoir reflua. Je regardai la feuille blanche. Les mots avaient disparu et une petite flaque écarlate s’étalait sur le papier. Je la touchai et sentis le picotement de la magie. Mon sang. Je saignais du nez.
Tirant un mouchoir de ma poche, où j’en gardais toujours un, je le pressai contre mon nez et me penchai en arrière. Je brûlerais plus tard. La montre à mon poignet marquait 12 h 17. Quelque part, dans ces quelques instants, j’avais perdu presque une heure et demie.
Les quatre mots de pouvoir. « Obéis », « Tue », « Protège »,
« Meurs ». Des mots tellement primaux, tellement dangereux, tellement puissants qu’ils commandaient la magie primordiale elle-même. Personne ne savait combien il y en avait, d’où ils venaient ni pourquoi ils avaient une telle emprise sur la magie. Même ceux qui n’avaient jamais fait usage de magie reconnaissaient leur signification et étaient assujettis à leur pouvoir, comme si ces mots faisaient partie de quelque mémoire raciale que nous portions tous.
Il ne suffisait pas de les connaître, il fallait se les approprier.
Pour l’acquisition de mots de pouvoir, il n’y avait pas de seconde chance. Soit on les conquérait, soit on mourait en essayant, ce qui expliquait pourquoi peu d’adeptes de la magie les maniaient. Une fois acquis, ils nous appartenaient à jamais. Ils devaient être utilisés avec une grande précision et requéraient tellement de pouvoir que le jeteur de sort en sortait presque épuisé. Greg et mon père m’avaient tous deux prévenue qu’on pouvait éventuellement leur résister mais, jusqu’à présent, je n’avais jamais eu à les utiliser contre un adversaire qui en était capable. Ils étaient le dernier recours, quand tout le reste avait échoué.
Désormais, j’avais six mots. Les quatre que m’avait donnés Greg et deux autres, « Miens » et « Libère ». Mon père me les avait appris il y a longtemps. J’avais douze ans et j’étais presque morte en me les appropriant. Cette fois ç’avait été trop facile.
Peut-être le pouvoir du sang augmente-t-il avec l’âge ?
J’aurais aimé que Greg soit vivant pour le lui demander.
Je regardai le sol. Les lignes orange des protections de Greg s’étaient tellement amenuisées que je pouvais à peine les voir. Elles avaient absorbé tout ce qu’elles avaient pu.
Les mots rugissaient dans ma tête, tournant et se retournant, essayant de trouver leur place. Le dernier cadeau de Greg. Plus précieux que tout ce qu’il aurait pu m’offrir.
Graduellement, je me rendis compte que quelqu’un me regardait. Je levai les yeux et vis un mince homme noir sur le seuil.
Il m’avait souris quand j’étais passée devant son bureau quelques heures auparavant.
— Ça va ? me demanda-t-il.
— J’ai trébuché sur une protection résiduelle, grommelai-je, le chiffon toujours pressé contre mon nez. Ça arrive. Je vais bien.
Il me dévisagea.
— Vous êtes sûre ?
— Ouais.
OK, je suis une canne incompétente, maintenant tire-toi.
— Je vous ai apporté le dossier de Greg.
Il ne fit pas un geste pour entrer dans le bureau.
Malin. Si j’avais trébuché sur un piège dressé par Greg, il pouvait en souffrir aussi.
— Désolé du retard. Un de nos Chevaliers l’avait.
Je m’approchai et lui pris le dossier des mains.
— Merci.
— Pas de problème.
Il me regarda fixement un instant puis s’en alla.
Je fouillai dans le bureau de Greg à la recherche d’un miroir.
Tout mage qui se respecte en a un à portée de main. Il y a trop de sorts qui le réclament. Celui de Greg était un rectangle encadré de bois. J’y vis mon image et faillis le laisser tomber. Mes cheveux flamboyaient. Ils irradiaient d’une faible lumière bordeaux, qui changea quand j’y passai ma main, comme si chaque cheveu était recouvert de peinture fluorescente. Je secouai la tête, mais la radiance ne diminua pas. Grogner n’aidait pas non plus et je n’avais aucune autre idée pour m’en débarrasser.
Je me cachai dans le coin le plus éloigné de la pièce, invisible
depuis la porte, et j’ouvris le dossier. Si on n’arrive pas à s’en débarrasser, autant attendre que ça passe.
La dernière fois que j’avais assimilé des mots de pouvoir, j’en étais sortie épuisée. Cette fois je me sentais exaltée, dopée à la magie. L’énergie me remplissait, je devais me battre pour la contenir. J’avais envie de sauter, de courir, de faire quelque chose, n’importe quoi. Au contraire, je devais me cacher dans un coin et me concentrer sur mon boulot.
Le dossier contenait un rapport d’autopsie, un résumé du rapport de police, quelques notes rapides et plusieurs photos de la scène du crime. Un plan large montrait deux corps étalés sur l’asphalte, un cadavre nu, pâle et austère l’autre, un putain de bordel de tissus déchiquetés. Je trouvai le gros plan du corps laminé en premier. Le cadavre était allongé, bras et jambes écartés sur un tissu trempé de sang. Quelque chose l’avait éventré et avait sectionné son sternum avec une force incroyable. La cavité de la poitrine était exposée, ainsi que la masse humide et brillante du cœur écrasé, foncée sur les restes spongieux des poumons et le blanc jaunâtre des côtes cassées. Le bras gauche arraché de son articulation, pendait par un fin filament sanglant.
La photo suivante montrait un gros plan de la tête. Les yeux tristes que je connaissais si bien regardaient l’appareil, directement vers moi. Oh ! Mon Dieu ! Je lus la légende. Ce morceau déchiqueté de viande humaine était tout ce qui restait de Greg.
Une boule gonfla dans ma gorge. Je me battis contre elle pendant quelques terribles secondes et l’avalai. Ce n’était pas Greg .Ce n’était que son Cadavre.
La photo suivante était un gros plan de l’autre corps. Celui-ci semblait intact, à l’exception de la tête, qui manquait. Une écharde brisée de colonne vertébrale passait du moignon de cou, encadrée de lambeaux de tissus déchirés. Il n’y avait presque pas de sang. Il aurait dû en avoir des litres et des litres. L’angle du corps permettait de voir que la carotide et la jugulaire étaient toutes deux sectionnées proprement. Où était passé le sang ?
Je trouvai quatre autres photos du cadavre et les arrangeai côte à côte sur le sol. La peau lisse comme du marbre était tendue sur sa
charpente comme si le corps n’avait pas eu une once de graisse, uniquement du muscle sec. Aucun poil ne perçait l’épiderme. Le scrotum avait l’air ratatiné et étrangement petit. J’avais besoin d’un gros plan de la main, mais il n’y en avait pas. Quelqu’un avait merdé. Ça n’avait aucune importance puisque tous les autres signes distinctifs étaient là. Même sans les ongles, la conclusion était évidente. Je regardais un vampire mort.
Les vampires sont morts par définition mais celui-ci avait quitté son existence de non-mort. Même Ghastek avec tous ses pouvoirs nécromanciens, ne pouvait pas réparer un vampire sans tête. La question à soixante-quatre mille dollars était : à qui appartenait-il ?
La plupart des nécromants marquaient leurs vampires. Si celui-ci était marqué, on ne le voyait sur aucune des photos prises par ce débile de photographe.
Qu’est-ce qui pouvait liquider un vampire et un Chevalier Divin ? Le vampire, super rapide et capable d’éliminer une unité spéciale d’intervention à lui tout seul, était déjà une proie difficile.
Le vampire plus Greg, c’était de l’ordre de l’impossible. Et pourtant ils étaient là, morts tous les deux.
Je me penchai en arrière pour réfléchir. Le tueur devait disposer d’immenses pouvoirs. Il devait être plus rapide qu’un vampire, suffisamment fort pour arracher une tête, et capable de se protéger de la magie de Greg comme de sa masse d’armes. À
première vue, la liste des meurtriers possibles était assez courte.
D’abord, le Peuple pouvait avoir souhaité tuer Greg et avoir utilisé un de ses vamps comme appât. Un vampire âgé entre les mains d’un Maître des Morts doué et expérimenté pouvait se révéler une arme à nulle autre pareille. S’il y en avait eu plus d’un, ils auraient pu éliminer Greg et leur propre suceur de sang. C’était très cher et improbable, puisque Greg était particulièrement efficace contre les vampires, mais ce n’était pas impossible.
Deuxièmement, l’état du corps ravagé de Greg faisait penser aux Changeformes. Ce genre de dommages pouvait être causé par des griffes et des dents, et par plus d’un jeu de chaque. Peut-être un Wolf un Changeforme fou ? Le corps de ceux qui souffrent du Virus Lycos, V-Lyc en abrégé, ne rêvait que de massacres tandis que leur
esprit tentait de refréner la soif du sang. Si l’esprit parvenait à contrôler le corps, le Changeforme devenait un Homme Libre du Code et vivait au sein d’une meute disciplinée et bien structurée. Si le corps conquérait l’esprit, le Changeforme devenait un Wolf un meurtrier cannibale rendu fou par ses hormones, chassant tout et chassé par tous.
La théorie du Wolf était encore moins probable que celle du Peuple. Premièrement, le vampire décapité était intact à part la décapitation, alors que les Wolfs arrachaient tout avec une frénésie maniaque. Deuxièmement, Greg en aurait tué plus d’un, pourtant il n’y avait pas d’autre cadavre. Troisièmement, si le meurtrier était un Wolf ou plus probablement, plusieurs d’entre eux, ils auraient laissé une tonne d’indices sur la scène du crime, de la salive aux poils en passant par le sang. Le bureau de l’Examinateur Médical gardait les profils génétiques de quasiment tous les types de Changeformes connus.
D’après ce que j’avais vu, rien n’indiquait que l’ADN d’un Métamorphe ait été découvert.
Me frotter le visage ne m’apporta aucune idée géniale.
Il était plus que probable qu’aucun des suspects n’ait commis ces meurtres.
Le rapport d’autopsie confirma que le cadavre décapité était un Homo sapiens immortuus, un vampire. Nom ironique dans la mesure où l’esprit d’un humain mourait lorsque le vampirisme prenait le pouvoir. Les vampires ne connaissaient ni la peur ni la pitié, ils ne pouvaient pas être dressés, ils n’avaient pas d’ego. Sur l’échelle de l’évolution, ils étaient proches des insectes, disposant d’un système nerveux mais incapables de former des pensées. Ils étaient gouvernés par une soif insatiable de sang et, dans leur besoin de la calmer, ils massacraient tout sur leur passage.
Je fronçai les sourcils. Le dossier ne contenait pas de scan-m.
Toutes les scènes de crime concernant une mort ou une attaque étaient scannées pour la magie, c’était la routine. Techniquement, la police et I’UMDP pouvaient demander accès à ce dossier et l’obtenir par ordre de la cour. Le fait qu’il manquait un scan-m devait signifier que celui-ci montrait quelque chose que l’Ordre ne
souhaitait pas révéler au public. À moins que le même crétin qui avait pris les photos ait trouvé le moyen de faire tomber le scan dans la poubelle.
La seule page restante dans le dossier dressait une liste de noms féminins : Sandra Molot, Angelina Gomez, Jennifer Ying, Alisa Konova. Aucun ne m’était familier, il n’y avait pas d’explication à cette liste.
Une nouvelle vérification de mes cheveux m’informa qu’ils ne scintillaient plus. Je me ruai sur le bureau pour composer le numéro indiqué dans le rapport de police.
Une voix bourrue répondit au téléphone. Je me présentai et demandai à parler au détective responsable.
— Je m’occupe du meurtre du Chevalier Divin.
— On vous a déjà parlé, dit l’homme au bout du fil.
Lisez le putain de rapport.
— Vous ne m’avez pas parlé à moi, monsieur. J’apprécierai beaucoup que vous trouviez un peu de temps pour moi.
Le téléphone claqua et je n’entendis plus que la tonalité. Au temps pour la coopération inter-agences.
La montre à mon poignet annonçait 12 h 58. J’aurais le temps d’aller à la morgue. La période obligatoire d’un mois d’attente pour un vampire mort était loin d’être passée et l’autocollant « AM » me permettrait de jeter un coup d’œil au corps du suceur de sang.
Je fermai le dossier, le rangeai dans l’armoire métallique la plus proche et m’échappai.
La morgue municipale était en centre-ville. En face, au-delà du Square sans nom, se dressait le dôme doré du Capitole. La vieille morgue avait été détruite deux fois, la première par un Maître des Morts fou et la deuxième par un Golem. Le même Golem qui, parce qu’il n’avait pas réussi à pénétrer les protections magiques du Capitole, avait réduit cinq pâtés de maisons en ruine, créant ainsi le Square sans nom.
Même de nos jours, six ans après, le conseil municipal refuser de renommer l’espace vide qui entourait le Capitole estimant que, tant qu’il ne portait pas de nom, personne ne pourrait y invoquer quoi que ce soit.
La nouvelle morgue avait été construite selon le principe « la troisième est la bonne. » Cette installation dernier cri ressemblait à l’enfant bâtard d’une prison et d’une forteresse, avec un peu de château médiéval pour faire bonne mesure. Les locaux avaient l’habitude de plaisanter : si le Capitole devait encore être attaqué, la législature d’état n’aurait qu’à se réfugier dans la morgue. En la regardant, je n’étais pas loin de penser la même chose. Bâtiment sévère et menaçant, la morgue se dressait entre différents sièges de sociétés comme la faucheuse dans un salon de thé. Les membres du quartier financier devaient être fort ennuyés de sa présence, mais ne pouvait rien y faire. La morgue avait plus de clients qu’eux. Encore un signe des temps.
Je montai le large escalier entre les colonnes de granit et passai les portes à tambour pour entrer dans le grand hall.
Les hautes fenêtres laissaient entrer beaucoup de lumière mais ne parvenaient pas à en bannir complètement les ténèbres. Elles se cachaient dans les coins et le long des murs, prêtes à se jeter sur les chevilles des passants non avertis. Le sol était couvert de dalles de granit poli. Deux couloirs partaient des murs opposés, tous deux inondés de la lumière bleue des lanternes fae. Les dalles s’arrêtaient là, remplacées par un linoléum jaunâtre.
L’air sentait la mort. Ce n’était pas l’odeur nauséeuse de la chair en décomposition, mais une autre sorte de puanteur, faite de chlore, de formol et de produits chimiques amers, qui rappelait celle d’un hôpital sans qu’on puisse les confondre. Dans un hôpital, la vie laissait des signes évidents. Ici, seule son absence était perceptible.
Il y avait un bureau d’informations entre les deux couloirs. Je m’y présentai à un réceptionniste en blouse verte. Il vérifia ma carte et hocha la tête.
— Il est en 7C. Vous savez où ça se trouve ?
— Je suis déjà venue.
— Bien. Allez-y, je préviendrai quelqu’un pour qu’on vous ouvre.
Je pris le couloir de droite jusqu’à un escalier qui descendait au sous-sol. Je passai la section B et m’arrêtai au bout, une grille d’acier me barrait le passage.
Au bout d’environ cinq minutes, des pas pressés résonnèrent dans le couloir et une femme en blouse verte et tablier taché se pointa. Elle portait un épais classeur à trois anneaux dans une main et un porte-clés dans l’autre.
Quelques mèches fines de cheveux blonds dépassaient de son bonnet stérile. Des cercles noirs entouraient ses yeux, la peau de son visage s’affaissait un peu.
— Désolée, dis-je.
— Non, ne vous inquiétez pas, dit-elle en farfouillant dans ses clés. Ça ne me fait pas de mal de marcher un peu.
Elle déverrouilla la grille et me dépassa. Je la suivis jusqu’à une porte renforcée de métal. Elle ouvrit deux verrous, recula, aboya.
— C’est moi, Julianne, qui te commande, et tu feras ce que je t’ordonne. Ouvre-toi !
La magie changea subtilement tandis que le sort libérait la porte. Julianne l’ouvrit en grand. A l’intérieur, sur une table métallique riveter au sol, reposait un corps nu. Austère sur l’acier inoxydable, il avait une drôle de teinte pâle, rose blanchâtre comme s’il avait été trempé dans Javel. Un harnais d’acier et d’argent lui enserrait la poitrine. Une chaîne aussi épaisse que mon bras allait du harnais à un anneau sur le sol.
— Normalement, nous leur mettons juste un collier, mais avec celui-là…
Julianne le désignait.
— Ouais.
Je jetai un œil au moignon de cou.
— C’est pas qu’il se relèvera ou un truc dans le genre.
— Pas sans tête. Mais enfin, si jamais…
Elle désigna le cercle bleu du bouton d’urgence sur le mur le plus proche.
— Vous êtes armée ?
Je tirai Slayer de son fourreau. Julianne eut un mouvement de recul devant la lame scintillante.
— Wow ! D’accord, ça le fait.
Je remis le sabre dans son étui.
— Un autre corps a dû être apporté en même temps.
— Ouais. Difficile de l’oublier, celui-là.
— Aucun indice ?
— Bien essayé, ricana Julianne. C’est confidentiel.
— Je vois. Et le scan-m ?
— C’est confidentiel aussi.
Je soupirai. Greg, avec ses yeux sombres et son visage parfait, dévasté et brisé, enfermé dans un tiroir dans ce lieu solitaire et stérile. Je combattis l’envie de me recroqueviller pour bercer le vide dans ma poitrine.
Julianne me toucha l’épaule.
— Qui était-il pour vous ?
— Mon tuteur.
Apparemment, mes efforts pour avoir l’air impartiale avaient foiré.
— Vous étiez proches ?
— Non. Mais nous l’avons été.
— Que s’est-il passé ?
Je haussai les épaules.
— J’ai grandi et il a oublié de le remarquer.
— Il avait des enfants ?
— Non. Pas de femme. Pas d’enfants. Juste moi.
Julianne regarda le cadavre du vampire avec un dégoût manifeste.
— On aurait pu croire que l’Ordre ferait preuve d’assez de sensibilité pour confier l’affaire à quelqu’un qui n’y soit pas lié.
— Je me suis portée volontaire.
Elle me regarda bizarrement.
— Eh ben dites donc ! J’espère que vous savez ce que vous faites.
— Moi aussi. Il n’y a aucune chance que vous me laissiez voir le scan-m ?
Elle sera les lèvres et réfléchit.
— Vous avez entendu ça ?
Je secouai la tête.
Je crois qu’il y a quelqu’un à la grille. Je vais aller vérifier. Je laisse mon classeur ici. Bon, ce sont des rapports confidentielle. Je
ne voudrais pas que vous les regardiez ou que vous en fassiez des copies. Surtout ceux du 3 du mois.
Elle sortit de la pièce.
Je fouillai dans le classeur. Il y avait huit autopsies pour le 3.
Ce ne fut pas un problème de trouver celle de Greg.
Ils n’avaient trouvé que trois poils. Dans la colonne « Origine », quelqu’un avait écrit au crayon « ln. Psb. Dér. Fél ». En clair : Inconnu, possiblement dérivé de félin. Pas un Changeforme félin. Il aurait stipulé : Homo sapiens avec un gène félidé spécifique.
Le long papier plié du scan-m suivait. Malgré les tremblements de ma main, je dépliai complètement le graphique dessiné par les aiguilles délicates du scanner magique. Les lignes légèrement colorées ondulaient, signe évident de collision de nombreuses influences magiques en un seul endroit. Ce n’était utilisable que d’après les standards les moins exigeants et aucune cour ne l’aurait accepté comme preuve légale. La petite indication dans le coin supérieur l’identifiait comme une copie. Super.
Je fronçai les sourcils, essayant d’y trouver un sens. Le corps de Greg avait continué de décharger sa magie même après sa mort et le scanner le montrait sous la forme d’une ligne grise inégale, parfois large de deux centimètres, parfois presque invisible. Les hachures profondes et violettes devaient représenter la magie du vampire. Je regardai mieux. Il y avait une troisième ligne, ou plutôt une série de lignes, faibles et oscillant rapidement à intervalles irréguliers en travers du graphique. La plus longue mesurait moins de un centimètre de long et sa couleur était indéterminable. Je levai le graphique pour que la lumière de l’ampoule du plafond l’éclaire en transparence. L’encre devenait visible. Jaune. Qu’est-ce qui pouvait bien s’enregistrer en jaune ? Je tirai sur le graphique, le déchirai le long des perforations et le glissai dans mon dossier.
Julianne revint un peu plus tard.
— Fausse alerte. Bon ben, je vais vous laisser.
Elle attrapa son classeur et sortit, me laissant avec le cadavre du vampire. J’enfilai une paire de gants chirurgicaux et approchai du corps. L’emplacement des marques dépendait de la personnalité du Maître des Morts. Phillian marquait les siens d’un grand d’œil
d’Horus imprimé au centre du front. Constance préférait l’aisselle gauche. Comme le front de celui-ci manquait opportunément, il aurait pu appartenir à Phillian. Théoriquement. Je me lançai à la recherche de marque.
Les aisselles étaient vierges, tout comme la poitrine, la colonne vertébrale, le dos, les fesses, l’intérieur des cuisses et des chevilles.
Puisqu’il ne restait que le scrotum, j’écartai les jambes du vampire.
Les testicules rétrécissaient immédiatement après la mort de l’humain et continuaient de se recroqueviller tout au long de l’existence du vampire. Il existait un domaine entier de recherche pour dater les suceurs de sang en se fondant sur organes reproducteurs. Je me foutais de connaître l’âge de celui-ci mais, selon les signes, il devait approcher de la cinquantaine ; Et il était vierge. Pas de marque. Il y avait une cicatrice en revanche, divisant le scrotum en deux, à la base du côté gauche. On aurait dit une couture.
Un bref coup d’œil autour de moi me révéla que je ne trouverais pas de scalpel dans la pièce. Je tirai Slayer de mon fourreau. Il fumait, sentant le non-mort. De fines vrilles de brume pâle se recourbaient le long de la lame.
— Ne commence pas à couler.
Je chuchotais. Je pressai la pointe du sabre contre la cicatrice.
Les tissus non-morts frémirent quand la lame s’enfonça dans la chair. Je lui permis de l’entailler sur cinq millimètres avant de retirer le sabre, laissant une incision bien propre. Je tirai doucement sur le lambeau qui se détacha de l’aine, révélant une cicatrice de brûlure lisse de deux centimètres et demi de largeur sur cinq millimètres longueur. Au centre de la cicatrice, il y avait une trace bien nette de marquage, une flèche prolongée d’un cercle à la place de la pointe. La marque de Ghastek. Pourquoi n’étais-je pas surprise ?
— Vous devez savoir qu’il est interdit de mutiler un cadavre, m’interrompit une voix masculine.
Je me retournai, lame à la main. Un homme de grande taille se tenait appuyé à la porte. Il portait une blouse laissant supposer que sa présence en ces lieux se justifiait beaucoup mieux que la mienne.
— Hé ! Faites attention !
— Désolée. (Je baissai le sabre) Je n’aime pas être surprise.
— Moi non plus. Sauf par de séduisantes jeunes femmes.
Il devait avoir dans les trente-cinq ans. Les rayures sur son épaule étaient d’un orange vif. Troisième niveau d’autorisation. Le badge accroché à son costume le confirmait : j’avais affaire à un putain de chef de département qui pouvait me rendre persona non grana à la morgue en moins de temps qu’il en fallait pour le dire.
Il attendit que j’aie fini de détailler son badge et me tendit la main.
— Je m’appelle Crest.
Je retirai mon gant gauche sans reposer Slayer et lui serrai la main.
— Kate. Y a-t-il un prénom pour accompagner Crest ?
— Maximilien, mais je n’aime pas.
Un rigolo. Peut-être que je pourrai m’en tirer avec un œil au beurre noir pour avoir coupé un cadavre en rondelles.
— C’est un vampire. Je cherchais la marque.
— Vous l’avez trouvée ?
— Oui.
Il approcha pour examiner mon travail. Je m’arrangeai pour rester en face de lui. Le docteur Crest était plutôt séduisant en fait.
Cheveux auburn, grand et, d’après les avant-bras assez musclé. Un visage agréable, ouvert et honnête avec des traits bien dessinés, de jolis yeux, brun miel et chaleureux, la bouche carrément sensuelle.
Un type attirante pas exactement beau, en tout cas dans le sens classique du terme mais… Il leva les yeux du cadavre, sourit… là, il était beau.
Je lui rendis son sourire, essayant d’irradier l’intégrité, à la décence. C’est ça, je serai vraiment gentille avec vous, monsieur, mais, s’il vous plaît, ne me chassez pas de la morgue.
— Intéressant, dit-il. Je n’en avais jamais vu cachée de cette manière.
— Moi non plus.
— Vous croisez beaucoup de vampires dans votre boulot ?
— Malheureusement.
Il me dévisagea puis baissa le regard sur la dépouille.
— Docteur Crest ?
Il cligne des yeux.
— oui ?
— Est-ce que je dois prévenir Julianne à propos de la marque ?
C’était le moins que je puisse faire.
— Non. Je peux m’en occuper si vous êtes pressée.
Une petite sonnette d’alarme se déclencha dans ma tête. Le bon docteur était peut-être un peu trop accommodant. Je devrais faire en sorte que Julianne reçoive bien mon message.
Crest fronçait les sourcils en regardant le cadavre.
— Un endroit bien vicieux pour marquer.
Ghastek était un type vicieux.
— En effet.
Il y eut un autre silence.
— Laissez-moi vous raccompagner, proposa-t-il.
Comme c’était charmant. Il voulait s’assurer que je ne continuerais pas ma campagne de mutilation de cadavres.
Je le gratifiai de mon sourire le plus charmeur.
— Bien sûr.
Il n’eut pas l’air charmé. Merde, c’était la deuxième fois ce jour-là que mon sourire avait des ratés.
Nous partîmes, marchant côte à côte. J’attendis pendant qu’il refermait la grille derrière nous.
— Et donc, qu’est-ce que vous faites ici au juste, docteur Crest ?
Il grimaça.
— Je suppose qu’on peut qualifier ça de « bénévolat ».
J’émis le son approprié.
— Bénévolat ?
— Je m’occupe de chirurgie réparatrice. (Il me regarda comme s’il avait peur que je lui demande de me refaire le nez.) Je rends les cadavres présentables. Tout le monde ne peut pas se le permettre alors, deux fois par semaine, je le fais gratuitement.
Je hochai la tête.
— Surtout des enfants, continua-t-il. Déchiquetés.
— Pas jolis à voir. Tout ce gâchis…
Nous avions atteint le niveau supérieur. Il patienta pendant que je parlais avec le réceptionniste et notais le numéro de téléphone de Julianne, puis il me reconduisit à la porte.
— On pourrait se revoir un de ces jours ? demanda-t-il.
— Pas sur une table d’opération, j’espère.
Je quittai le bâtiment. En m’éloignant pour rejoindre Karmelion je sentais le regard du docteur Crest dans mon dos.
Un homme était appuyé contre ma camionnette. Il portait une chemise gris foncé, un jean noir dans des bottes souples et un manteau également noir qui se prenait pour une cape. Le soleil s’était extirpé des nuages et inondait les rues, mais lui y semblait imperméable, comme un rectangle de ténèbres découpé dans un suaire de lumière.
Le flux humain qui envahissait les trottoirs l’évitait.
Les passants ne le regardaient pas. En fait, ils se concentraient tellement pour ignorer sa présence qu’on aurait pu laisser tomber un billet de un dollar sur le sol sans qu’ils le remarquent.
Ses yeux suivaient tous mes mouvements. Je m’arrêtai à distance et le toisai.
Il glissa la main dans la poche intérieure de son manteau et en retira ce qui ressemblait à un long ruban jaune qu’il me lança. Je l’attrapai au vol. Le corps froid s’enroula autour de mon poignet, la tête de la serpentine se dressa pour me mordre au visage. J’agrippai son cou entre les doigts de ma main gauche et la bloquai à quelques centimètres de ma joue. La langue bifide dansait entre ses lèvres écailleuses. Des membranes rouge sang teintées de violet vif flamboyaient de chaque côté de son crâne, s’ouvrant comme les ailes d’un énorme papillon. Le bébé serpent frémit, tentant de s’envoler, mais je le tenais fermement.
— Je suis désolée, Jim.
Il écarta les bras, laissant un mètre entre ses mains. Le manteau s’écarta suffisamment pour révéler les muscles de sa poitrine roulant sous le tissu de sa chemise.
— Le nid était grand comme ça, Kate.
Sa voix avait le ton mélodieux et doux d’un homme bien moins dangereux, bien plus beau. Elle ne s’accordait pas du tout à sa
gueule de bouledogue.
— Tu m’en dois un, tu m’as laissé tombe. J’ai dû tout faire tout seul.
Le serpent se tordit vainement pour planter ses crocs dans mon bras. Les longues dents triangulaires ne contenaient pas de venin, mais la morsure faisait un mal de chien.
— Greg est mort, dis-je.
Il encaissa le coup avant de demander :
— Quand ?
— Il y a deux jours. Il a été assassiné.
— Tu es dessus ?
— Ouais.
Nous gardâmes un silence douloureux. Il s’écarta de la camionnette avec la grâce animale, presque fluide d’un Maître Changeforme.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais où me trouver.
Je hochai la tête et le regardai s’éloigner vers l’escalier de la morgue.
— Jim ?
Il fronça les sourcils.
— Ouais ?
— Qu’est-ce que tu vas foutre à la morgue ?
— C’est les affaires de la Meute, dit-il en s’éloignant.
Décidément, tout le monde avait à faire à la morgue ! Même Jim. Depuis cet hiver, quand il m’avait tirée d’un puits plein d’hydres et de neige fondue, j’avais une dette.
Il était ce que j’avais de plus proche d’un partenaire. De temps en temps, nous nous partagions des contrats pour la Guilde. Cette fois, je l’avais laissé tomber. Je lui devais un service. Mais, d’abord, je devais trouver qui avait tué Greg. Pour ça, il fallait que je découvre ce que le vampire de Ghastek faisait sur la scène du crime.
J’allégeai la pression sur le cou du serpent et le lançai doucement dans les airs. La serpentine plongea et prit son envol.
S’élevant au-dessus des toits dans le soleil, elle disparut de ma vue.
« Dans le doute, quand tu as besoin d’informations, cherche un
indic et presse-le comme un citron. » C’était une des rares techniques d’investigation que je maîtrisais, « emmerde tout le monde jusqu’à ce que le coupable tente de t’assassiner ». Pousse-toi de là, Sherlock.
J’étais dans le doute et j’avais besoin d’informations sur le vampire mort de Ghastek. Or je connaissais celui à emmerder. Il avait les cheveux en pointes, portait du cuir et se faisait appeler Bono comme un chanteur oublié depuis longtemps. Il était aussi l’un des Compagnons de Ghastek.
Quand on possédait un talent pour la nécromancie ou la nécro-navigation le soin et le pilotage des morts, on pouvait devenir Apprenti. Avec le temps et le savoir, on pouvait devenir Compagnon. Devenir Maître exigeait un véritable pouvoir et de l’ambition. La plupart des gens du Peuple ne dépassaient pas le compagnonnage. Bono en était à sa deuxième année. Sa connaissance des morts était encyclopédique. La dernière fois que nous nous étions rencontrés, il m’avait donné une coupure de presse pour mon Almanach – un truc sur une créature slavonne mangeuse de cadavres, nommée Upir. Mais j’avais le sentiment que son expertise m’arrêtait à la théorie. J’aurais parié qu’il n’accéderait pas à la Maîtrise des Morts dans un futur proche.
Bono était facile à trouver. Il fréquentait l’Adriano’s, un bar tranquille, contrairement aux nouveaux établissements de l’underground d’Atlanta, dont l’enseigne comportait généralement le mot « douleur ». Dans un coin calme d’Euclid Avenue dans Little Five Points, l’ Adriano’s attirait essentiellement la classe moyenne.
Les femmes aimaient la compagnie de Bono. Il les aimait aussi, mais je ne l’avais jamais vu deux fois avec la même. De temps en temps, quelqu’un essayait de lui casser la gueule et laissait un peu de sang sur le sol ou les meubles. Quiconque avait consacré ses années de formation à s’occuper d’une écurie de vampires possédait quelque truc pour se défendre.
J’aurais pu aller directement à la source et demander à Ghastek des nouvelles de son vampire. Mais un face-à-face avec Ghastek signifiait se rendre au Casino, le siège du Peuple. Et mettre les pieds au Casino signifiait rencontrer Nataraja, grand Manitou du Peuple
à Atlanta et superviseur de Ghastek. Nataraja était de la pire espèce de ver, mais il avait une sensibilité inhabituelle à la magie.
Il ne savait pas ce qu’il ressentait quand j’étais dans les parages, mais il aurait bien aimé le savoir. Chaque fois qu’on se croisait, notre conversation dégénérait dès qu’il essayait de me pousser à une démonstration de pouvoir.
Ce que je ne pouvais pas me permettre, et encore moins maintenant avec les quatre mots carillonnant dans ma tête. A un moment ou à un autre, il me faudrait aller au Casino mais, pour l’instant, emmerder le Compagnon de Ghastek devrait me suffire.
Arrivai à l’ Adriano’s vers 23 heures. Bono se montrant rarement avant la nuit, j’en avais profité pour prendre la ligne fae jusqu’à la maison et ramener Betsi, ma vieille Subaru cabossée. J’étais manifestement coincée en ville un moment. La magie allait fluctuer, comme toujours, et j’aurais besoin d’une voiture qui fonctionnait pendant les périodes tech.
Faire remorquer Betsi jusque chez Greg me coûta cinquante dollars. Je n’avais décidément pas choisi la bonne carrière.
J’entrai à l’ Adriano’s. Le bar courait le long de la pièce, gardé par une rangée de tabourets hauts. Un couple de clients contemplait ses boissons, au fond. Une blonde en peintures de guerre sirotant un liquide fruité dans un verre à margarita. Je pouvais voir la deuxième salle par la porte cintrée, toute en boxes privatifs qu’Adriano avait dû récupérer dans un vieux fast-food.
Sergio, le barman brun et dégingandé, me fit un signe de reconnaissance. Sec et flegmatique, avec un visage fin et intelligent, il ressemblait plus à un intellectuel de campus qu’à un barman. Il connaissait la bonne taille de tranche de citron pour une Corona : un homme précieux.
Je lui tendis deux billets de vingt. Sergio leva un sourcil.
— C’est pour quoi ?
— En cas de casse. Je vais avoir une conversation avec Bono. Il est là ?
Sergio désigna l’autre salle du menton et haussa les épaules, empochant les billets.
— Tiens-toi loin des fenêtres. C’est trop cher pour toi.
L’arrière-salle était faiblement éclairée par des lanternes fae.
Bono avait une préférence pour un box d’angle, le plus éloigné de la porte. Je restai un instant debout, prenant la mesure de la salle, et aperçus les pointes de ses cheveux noirs. Je marchai vers lui, prête à en découdre.
Bono avait de la compagnie, à en juger par son sourire mystique « eh ! Bébé, j’étudie la magie », sa compagnie était féminine. Aucune importance.
Il fit une pause dans son jeu de séduction pour observer la salle et me remarqua. Quelque chose dut lui déplaire, car son sourire s’effaça. Il se redressa.
J’attrapai Slayer et, d’un mouvement tout en fluidité, le tirai du fourreau. La main de Bono glissa sous la table pour saisir son flingue. Il portait toujours un Colt 9 mm.
Je m’arrêtai devant son box. Une rousse, mince, dans une courte robe-bustier, était assise en face de lui. Je posai mon sabre sur la table. Bono « puait » le vampire, le sabre était légèrement fluorescent, un croissant de lumière de lune contre le bois foncé. La rousse écarquilla les yeux.
Le visage de Bono se détendit un peu mais ses yeux ne me quittaient pas.
— Salut Bono. Contente de te voir. T’as baisé des cadavres ces derniers temps ?
Le dernier espoir d’une soirée tranquille quitta son visage
— Aucun qui t’intéresse.
La rousse sortit du box et s’enfuit, s’efforçant de conserver un semblant de dignité. Bono jeta un regard déçu à son derrière et me foudroya.
— Tu lui as fait peur. C’est pas gentil, ça, Kate.
Je haussai un sourcil et me glissai sur la banquette libérée par la rousse.
— As-tu lu l’article que je t’ai donné ? me demanda-t-il.
— Non.
— Tu devrais le lire, Kate. Tu devrais te renseigner sur les Upiri.
Je fis glisser mon doigt le long de la lame du sabre. Ça picotait
un peu quand la décharge de magie rencontrait ma peau.
— Je veux que tu me parles de la mort du Divin. Je veux savoir pourquoi l’un des suceurs de sang de Ghastek était sur la scène du crime. Je veux savoir qui le pilotait et ce qu’il a vu. Je veux savoir ce qui lui a arraché la tête. Et tout ce que tu pourras ajouter sur le sujet.
Bono me montra les dents.
— Tu es un peu sur les nerfs aujourd’hui, on dirait.
Ma main se referma sur la poignée du sabre.
— Tu n’as pas idée.
Il se pencha en arrière.
— Vas-y, dit-il. Essaie un coup. Je t’enculerai avec ce sabre.
Je souris de toutes mes dents.
— Tu ne peux pas m’avoir, Bono. Vas-y, essaie seulement. Tu télégraphies tes coups et ton flingue ne vaut pas un pet en période magique. Alors viens ! Montre-moi ce que tu as dans le pantalon.
(Dans ses yeux, mon sourire s’était transformé en grimace de fureurs.) J’ai vraiment besoin de frapper quelqu’un. Ça me ferait du bien. (Je riais presque, j’avais du mal à me contenir.) Donne-moi juste une raison. Vas-y, Bono, donne-moi juste une putain de raison !
La magie se concentrait autour de moi, attirée par les émanations de mon sang. Si elle avait eu une couleur, j’aurais été au centre d’un tourbillon de rouges. Slayer flamboyait de vif-argent, se nourrissant de ma colère.
Il avait envie de trancher dans la chair tiède et j’étais presque prête à le laisser faire.
Ressentant le flux de magie, Bono cligna des yeux. Il prit une profonde inspiration sifflante.
— Tu es folle.
— Complètement.
Son visage se détendit. Je sus que nous nous étions éloignés du bord de la falaise. L’affrontement n’aurait pas lieu.
Il se pencha vers moi.
— Et si je te disais que nous n’avons rien à voir avec le meurtre du Divin ? Et que, même si c’était le cas, nous n’aurions pas à en
parler avec toi ?
Le fameux « nous ». Je fulminai un peu et dis :
— Dans ce cas, je me lèverais, j’irais au bar, je passerais deux coups de téléphone. D’abord, j’appellerais le Chevalier Protecteur, mon commanditaire, et je lui dirais qu’un vampire de Ghastek est impliqué dans le meurtre de son Divin, qu’on a tout fait pour cacher la marque de ce vampire – ce qui est illégal – et que le Compagnon Ghastek a refusé de me parler et m’a menacée. Puis j’appellerai Ghastek et je l’informerais que son monde commence à s’effondrer. Et je lui expliquerais que tu en et la cause.
Il me regarda fixement.
— Je croyais que nous étions en bons termes. On se salue, on ne se dérange pas. J’ai partagé les résultats de mes recherches avec toi.
(Je haussai les épaules.) Tu ne me jouerais pas un tour pareil, dit-il avec beaucoup d’assurance. Tu sais ce que Ghastek me ferait. Tu es quelqu’un de gentil.
— Qu’est-ce qui te laisse à penser que je suis quelqu’un de gentil ?
Il n’avait pas de réponse.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi pas ? Donne-moi ce que je demande, et je m’en vais. Sinon, d’une manière ou d’une autre, je te fais très mal.
Bono était dans les cordes. Seule échappatoire : quitter le ring.
— On les appelle les Ombres, se lança-t-il, son beau visage marqué par la résignation. Les vampires aux marques cachées.
Ghastek n’est pas le seul à en user, mais il utilise beaucoup les siens, si tu vois ce que je veux dire.
— Qu’est-ce que celui-là faisait en particulier ?
— Il filait le Divin. Je ne sais pas pourquoi.
— Qui le pilotait ?
Bono hésita.
— Merkowitz.
— Qu’a-t-il vu ?
Bono écarta les mains.
— Tes suppositions valent les miennes. Tu sais ce qui arrive à un navigateur quand son véhicule meurt ?
J’en avais une idée générale, mais un peu plus d’infos ne serait pas superflu.
— Éclaire-moi.
— A moins que tu te protèges, tu encaisses de plein fouet le choc de la mort. Ton cerveau croit que c’est ta propre tête qui a été arrachée. Si tu ajoutes l’explosion de merde que le Divin a balancée tout autour de lui et la masse de magie que l’attaquant a utilisée, tu as Merkowitz. Je n’ai jamais aimé ce trouduc. Je dois admettre qu’il fait un très beau légume.
Mon cœur se serra.
— Coma ?
— A peu près aussi vif qu’un mur de briques.
— Et il en a pour combien de temps ?
— On travaille sur son cas, mais personne ne sait quand il en sortira. C’est un sacré boulot de convaincre un type qu’il n’est pas mort quand son propre esprit en a décidé autrement.
— Le Peuple a-t-il la moindre idée de qui aurait assez de jus pour faire de la charpie d’un Divin et d’un vampire ? (Bono regarda au-delà de moi, le mur.) J’ai besoin d’un nom.
— Corwin. Je ne t’ai rien dit.
Il se leva, tout en souplesse, et partit.
Après deux minutes, je me rendis au bar où je bus une Corona glacée avec un quartier de citron vert. J’avais effrayé Bono. Une infime partie de moi culpabilisait, le reste me rappelait qu’il pilotait des vampires pour gagner sa vie et frappait ses adversaires quand ils étaient à terre.
Le visage de Greg me revint en mémoire. Je pris une longue gorgée de Corona. Je me sentais lasse, épuisée. Qu’elle journée !
J’avais espéré plus que ce que Bono m’avait donné. Pourtant j’avais un nom, et la base de données de Greg dans laquelle je pouvais le rechercher.
Ce n’était pas un gâchis total.
La cage d’escalier de l’immeuble de Greg était plongée dans l’obscurité. Il n’y avait pas une lampe pour éclairer les marches de béton. En arrivant au premier palier, je constatai que les ampoules électriques avaient explosé.
Ça arrivait de temps en temps, pendant les grandes fluctuations quand et où la magie frappait dur. Les lampes fae faisaient généralement bien leur boulot – elles fonctionnaient en convertissant la magie environnementale en une lueur faible et bleuâtre – mais ce soir-là elles aussi étaient sombres. La fluctuation avait dû être puissante, les convertisseurs avaient surchauffé et brûlé.
C’était étrange de revenir chez Greg. Je n’étais pas vraiment mal à l’aise, mais pas très alerte non plus. Je n’avais pas le choix.
J’allais devoir passer du temps dans cette ville pourrie et il me fallait une base. L’appartement de Greg était parfait : ses gardes étaient liées à moi et Greg avait une bonne réserve d’herbes de base, des livres de référence et d’autres choses fort utiles. Son arsenal était décent, mais il aimait les armes contondantes alors que je préférais les épées. Les masses d’armes et les marteaux nécessitaient trop de puissance. J’étais robuste pour une femme, mais je ne me faisais pas d’illusions. Dans un concours de force, un homme de ma taille avec mon d’entraînement me clouerait au sol. Heureusement, très peu d’hommes avaient mon entraînement.
Je grimpai l’escalier plongé dans l’obscurité en fantasmant sur la nourriture et sur une douche. Les gardes de l’appartement réagirent à ma main et ouvrirent la porte dans une pulsation bleue.
J’entrai, envoyai balader mes chaussures et allai dans la cuisine.
Une épée magique avait ses bons côtés, par exemple ses sécrétions liquéfiaient la chair des non-morts. En contrepartie, il fallait la nourrir au moins une fois par mois, sinon elle devenait fragile et cassait.
Je retirai un aquarium d’un mètre vingt de l’étagère du bas et y trouvai le sac de Bouffe que j’avais laissé dans l’appartement de Greg pour les urgences. Gris brun, la Bouffe ressemblait à de la farine de blé brute. Une bonne partie était d’ailleurs constituée de farine, de copeaux de cuivre, fer et acier, et de coquillages broyés avec de la poudre d’os et de la craie.
Je remplis l’aquarium d’eau, y ajoutai une tasse de Bouffe et mélangeai la mixture avec une longue cuiller en bois jusqu’à ce que la solution s’opacifie et que rien ne colle au fond. Je laissai tomber le
sabre dedans et me lavai les mains.
La petite lumière rubis du répondeur automatique clignotait. La magie étant à pleine puissance, elle n’aurait pas dû. La magie était fantasque : parfois les téléphones fonctionnaient, parfois pas.
Je m’installai dans un fauteuil et appuyai sur le bouton du répondeur. La voix anxieuse d’Anna emplit la pièce.
« Kate, c’est moi. » Je me redressai. Anna ne s’angoissait pas.
Peut-être était-ce la mort de Greg ? Leur divorce remontait à dix ans, mais elle ressentait toujours quelque chose pour lui.
« Écoute attentivement tant que je me souviens. »
L’épuisement liquéfiait sa voix, elle sortait d’une vision.
C’était tellement évident pour elle que je serais dans l’appartement de Greg qu’elle n’y faisait pas allusion. (Parfois, le fait d’être voyante avait ses avantages.) Des bois, très verts, pleins de santé, la fin du printemps ou le début de l’été. L’air sent l’humidité. Il y a de grandes idoles de bois sous certains arbres. Elles sont anciennes. Le temps a poli les arêtes des sculptures. Elles changent de forme. L’une d’elles ressemble à un vieil homme, mais aussi à un ours avec des bois qui tient quelque chose… une soucoupe avec de l’eau, peut-être. Un autre vieillard, sur un poisson, a une roue dans la main. Un homme à trois visages, ses yeux sont couverts, il se tient dans l’ombre. Je peux à peine le voir. »
Le premier était Veles, le deuxième Triglav, le panthéon slavon.
Il faudrait que je vérifie pour le deuxième.
« Devant eux, un homme est entouré de ses enfants, une multitudes.
Ils ont l’air bizarres, mauvais. Ils ne sont rien, ni humains ni animaux, ni vivants ni morts. Derrière lui se tiennent les serviteurs. Ils sentent le non-mort. (Anna prit une profonde inspiration.) L’homme se masturbe. À
droite quelque chose scintillent dans et hors de l’existence, chatoie, un enfant peut-être ? À gauche, tu es assisse en tailleur sur l’herbe et tu manges un cadavre. »
Merveilleux.
« Je sais que Greg est mort. Et je sais que tu recherches son meurtrier.