Morsure magique

Ilona Andrews · Chapitre 5 sur 11

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Morsure magique

Chapitre 5

— Vous n’êtes pas à ma place.

Je me relevai. Il était temps de partir.

Nous retournâmes à la salle ovale où Curran dit quelques mots à Mahon avant de s’éclipser. Mahon s’approcha de moi.

— Je vais vous raccompagner. Derek nous rejoindra à l’entrée.

— Arrangez-vous pour qu’il prenne une douche, s’il vous plaît.

Et qu’il s’inonde de parfum. Je ne veux pas que le Peuple flaire le sang ou le loup sur lui.

Mahon me guida à travers un labyrinthe de passages mal éclairés et de tunnels à embranchements multiples qui nous

conduisirent à une porte en bois. Mahon y appliqua sa paume, la porte s’ouvrit.

— Curran voulait que vous voyiez ceci avant de partir.

Dans la pièce, sur une table en métal, sous un globe de verre entrelacé de sorts de préservation, se trouvait la tête de Sam Buchanan.

Chapitre 5

Betsi ne voulut pas démarrer. Un mécanicien rat-garou jeta un rapide coup d’œil sous le capot, marmonna quelque chose à propos de l’alternateur et me désigna les écuries.

Avant de partir, j’ouvris le coffre, détachai les cordons qui retenaient le long rouleau de cuir huilé et l’ouvris, libérant les épées et les dagues bien rangées dans leurs compartiments. La lumière de la lune donna aux lames un éclat d’argent.

— Waow ! s’exclama Derek.

Les mâles et les épées ! Mon père prétendait qu’on pouvait mettre n’importe quel mec en bonne santé, quel que soit son degré de non-violence, dans une pièce avec une épée et un mannequin. Si on le laissait seul, invariablement l’homme ramassait l’épée et essayait d’embrocher le mannequin. C’était dans la nature humaine.

Ce jeune loup n’était pas différent.

— Choisis une arme.

— N’importe laquelle ?

— N’importe laquelle.

Il examina la rangée de coutellerie, concentré. Je pensais qu’il choisirait la lame damassée en acier feuilleté, mais il n’en fit rien et ses doigts glissèrent vers Bor. C’était une bonne épée, particulièrement pour un débutant, avec une lame de quatre-vingts centimètres. Elle avait une garde d’acier droite avec des pointes acérées dirigées vers le bas et un pommeau tout simple. Comme toutes mes armes, elle était parfaitement équilibrée.

Derek la soupesa.

— Elle est légère. J’ai été à une foire aux épées une fois et celles qu’ils avaient étaient beaucoup plus lourdes.

— Il y a une grande différence entre une épée et un objet qui ressemble à une épée. Celles que tu as vues à cette foire étaient

surtout de bonnes imitations. Elles sont jolies et lourdes, mais elles te rendent aussi lent qu’une limace en vacances. Celle-ci ne pèse qu’un kilo. (Derek fit tournoyer l’épée et trancha l’air.) C’est une bonne arme. Elle ne cassera pas et elle ne te balancera pas trop de vibrations dans le bras quand tu toucheras la cible.

— Je l’aime bien, dit-il.

— Elle est à toi.

— Merci.

J’attrapai mon fourre-tout. Nous étions prêts à partir.

Derek renifla un peu le sac.

— Ça sent l’essence.

— Tu as un bon odorat.

Je ne dis rien de plus. Lui expliquer que je gardais une outre pleine d’essence dans mon sac au cas où je perdrais du sang et qu’il me faille le nettoyer très vite aurait été trop compliqué.

La Meute me prêta une jument du nom de Frau. Le Maître d’écurie jura que, même si elle n’était pas l’animal le plus rapide de ses écuries, elle était obéissante, solide et aussi stable que le rocher de Gibraltar. Je n’avais aucune raison de douter de sa parole.

Le hongre louvet de Derek laissa Frau prendre la tête. Le gamin montait avec la tension d’un cavalier moyennement entraîné qui ne s’était jamais senti à l’aise sur une monture. En selle, certains Changeformes pouvaient passer pour des centaures. Derek n’était pas l’un d’eux.

Aucun de nous n’avait prononcé un mot depuis que nous avions quitté la forteresse, cinquante minutes. Si je devais travailler avec Derek, nous devions au moins nous entendre. Je ralentis un peu pour me mettre à sa hauteur. Le bruit des sabots se répercutait sur les murs de la rue déserte.

— Pourquoi le bras ? demanda Derek.

Il parlait de ma brûlure. La coutume voulait qu’on mette sa main au feu.

— Parce que je ne guéris pas aussi vite que vous. J’ai besoin de ma main pour tenir mon sabre.

— Oh ! C’était une question idiote.

Il regarda au loin, vers la ville. Atlanta s’étendait, l’air soulagée d’être débarrassée de la magie mais aussi pleine d’appréhension, sachant que ce répit serait de courte durée.

La lune brillait sur l’ébène du ciel nocturne, pâle croissant de visage derrière un voile d’ombres. Sa radiance délicate comme un fouillis de lueurs et de ténèbres était quasiment invisible sous les lampadaires. La lumière électrique, comme le soleil, ne faisait pas de compromis. Il n’y avait pas d’ombre mélangée à sa clarté, aucune dualité, aucune promesse de profondeur cachée, de mystère, rien d’autre que la lumière pure et simple.

— Avez-vous remarqué comme certaines choses fonctionnent pendant la magie et d’autres pas ? demanda Derek.

— Par exemple ?

— Par exemple, les téléphones, parfois ils fonctionnent et parfois pas.

Il avait envie de parler. Il nous cherchait un terrain d’entente.

J’aurais été une garce de ne pas l’aider.

— Il y a deux théories là-dessus. L’une dit que l’intensité de la vague magique détermine l’étendue de l’échec de la technologie.

— Et l’autre ?

Je fis la grimace.

— La magie est fluide. Ce n’est pas un système strict gravé dans la pierre. Chacun d’entre nous la filtre au travers de soi, et nos pensées et nos perceptions lui donnent forme et la modifient. Tu as entendu parler de l’étendue du pouvoir du pape ?

— Oui.

— Il ne tient son pouvoir que de la foi de sa congrégation. Des milliers et des milliers de gens croient qu’il peut guérir les malades, donc il le peut. Maintenant, prenons une voiture. Comment fonctionne-t-elle ?

Derek fronça les sourcils.

— Je n’en suis pas sûr. Il y a un moteur qui brûle de l’essence et la transforme en gaz. Le gaz se propage et pousse quelque chose, une valve quelconque qui fait tourner les roues. Quelque chose comme ça.

J’acquiesçai.

— OK. Maintenant, comment fonctionne un téléphone ?

Il me regarda.

— Hmm. La voix fait vibrer les câbles ?

— Si on veut. Cela dit, comment le fait de composer un numéro permet-il de joindre la bonne personne ? Si un oiseau se pose sur le câble, par exemple, continue-t-il à vibrer ?

Derek haussa les épaules.

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Moi non plus. Et la plupart de gens sont comme nous. Ils n’ont jamais réfléchi au fonctionnement du téléphone. Ça marche, c’est tout. Les voitures, c’est différent. Elles demandent plus d’entretien et tombent plus souvent en panne, et les réparations coûtent tellement cher que de nombreux conducteurs en apprennent la mécanique.

— Pour éviter de se retrouver sur la paille.

— Oui. D’après cette théorie, puisque tellement de gens ignorent les principes qui permettent à un téléphone de fonctionner, c’est, pour eux, comme de la magie. Ils croient que ça va fonctionner, donc ça fonctionne. D’un autre côté, les voitures sont vues comme un assemblage d’éléments mécaniques qui peuvent tomber en rade, et donc, quand la magie frappe, elles tombent en rade.

— C’est une théorie très chouette.

— Malheureusement, ça ne facilite pas mon boulot.

La fluctuation magique nous tomba dessus. Les lampes électriques s’éteignirent et le noir absolu enveloppa la ville. Quand mes yeux se furent enfin accoutumés au manque de lumière, nous bifurquâmes et une rangée de lanternes fae nous accueillit. Encore un virage et nous serions au Casino.

— Tu sais où on va ? demandai-je à Derek.

— Dans le trou à merde du Peuple.

Je secouai la tête, renonçant à mes espoirs de préserver ma neutralité avec le jeune loup à mes côtés.

— Que les choses soient claires. À moins qu’on ait aucun autre choix, je ne veux pas que tu changes de forme. Ils ne sentiront pas ton odeur puisque tu as pris une douche. Donc, sauf si tu montres ta fourrure, ils n’ont aucun moyen de savoir que tu es de la

Meute… et je préfère qu’ils continuent de l’ignorer.

— Pourquoi ?

— D’abord, je préfère que ma collaboration avec la Meute reste discrète. Ça pourrait donner une fausse idée de mon impartialité.

— Le Peuple n’aimerait pas tellement que vous ayez un homme-loup avec vous.

— Ouais. (Ted n’aimerait pas ça non plus.) Ensuite, si tu te transformes et si tu te bats, il faudra te nourrir et te trouver un coin pour te reposer. Je n’ai pas de refuge à disposition pour l’instant.

— Compris.

— Bien.

Prise dans le réseau d’ombres et de lumière de la lune triomphante, la ville semblait vide et silencieuse. L’enfant prodige pourrait peut-être garder sa peau humaine au Casino. Je l’espérais.

La magie avait un appétit sélectif. En ce qui concernait les bâtiments, elle grignotait d’abord les gratte-ciel de haut en bas, puis elle s’attaquait à tout ce qui était grand, complexe et neuf. La Bank of America était tombée la première, suivie par le building de Sun Trust. Atlantic Center, Peach Tree Plaza et même le nouveau bâtiment Coca-cola avaient fait le plongeon. Le Georgia Dome s’était craché avant que la poussière proverbiale ait le temps de se poser et le reste des monuments au génie des ingénieurs humains attendent la chute sous les coups de boutoir magiques. Voilà pourquoi les autochtones ne cillèrent même pas lorsque le Centre des congrès Georgia World trembla, oscilla comme une dent de lait et s’effondra dans un immense nuage de poussière.

Rares étaient ceux qui s’attendaient que le Peuple rachète le terrain, bien plus rares ceux qui anticipèrent son nettoyage et la construction d’un nouveau Taj Mahal sur les ruines. Et quand les portes imposantes du Palais de la Magie s’ouvrirent et qu’on put voir les rangées scintillantes de bandits manchots, la ville qui avait déjà tout vu dut admettre son étonnement. Le choc dura le temps qu’un idiot se rende compte qu’il avait une poignée de dollars en poche. Désormais le Casino n’était qu’une des merveilles d’Atlanta, aspirant une foule prête à payer la taxe sur la bêtise. Heureusement pour nous, il était tard, même pour les joueurs dégénérés, et la foule

ne nous ralentit pas quand nous arrivâmes au petit nid de Nataraja.

J’avais déjà vu le Casino des dizaines de fois ; malgré ça, il me prit encore par surprise. Comme un château éthéré né d’un mirage dans les sables mouvants, le Siège du Peuple dominait la ville.

Blanc d’albâtre pendant la journée, ses murs scintillaient d’or et d’indigo la nuit, illuminés par de puissantes lampes, électriques ou fae.

Le Peuple avait procédé à quelques modifications.

Huit minarets au lieu des quatre d’origine entouraient le dôme du bâtiment central. De hauts murs encerclaient le complexe, ponctués d’énormes tours équipées de canons à l’ancienne et de balistes magiques. Des gardes solennels et quelques vampires patrouillaient sur les remparts texturés. L’endroit puait la magie nécromancienne.

Nous passâmes entre les statues de bronze de dieux étranges qui surplombaient les eaux de longues fontaines rectangulaires. J’en reconnus certains, mais la mythologie hindoue n’avait jamais été mon fort.

La plus grande des statues se dressait au centre de sa propre fontaine circulaire devant l’entrée. Une silhouette étrange, prise dans le tourbillon d’une danse enflammée, en équilibre sur un pied au-dessus d’un démon très laid.

Deux paires de bras partaient de ses épaules. Une main tenait une flamme, la deuxième battait un tambour, la troisième désignait le pied levé et la quatrième faisait un geste de bénédiction. Un danseur cosmique piétinant l’ignorance du monde, le corps en feu, le visage serein. Shiva sous la forme de Nataraja, le Seigneur de la Danse.

Derek observa la statue tandis que je ralentissais devant elle, et fronça les sourcils en découvrant le palais.

— Alors il s’est donné le nom d’un dieu ?

— Ouais.

À notre époque, il faut beaucoup de culot pour prendre le nom d’une divinité. Le culot, le propriétaire du Casino en possédait en abondance. Mais si Shiva était ce à quoi il aspirait, il avait un long chemin devant lui.

Nataraja était le seigneur local du Peuple. Le Peuple prétendait appartenir à une nouvelle espèce d’humains, ou à une très ancienne, cela dépendait de l’interlocuteur.

Comme l’Ordre, il possédait des domaines dans tout le pays mais, contrairement à l’Ordre, il était très intéressé par l’accumulation de richesses pour financer ses recherches sur « les mystères de la vie et de la mort » comme l’annonçait sa brochure.

Les membres du Peuple étaient spécialistes d’un bon nombre de domaines magiques et technologiques. La plupart affichaient un penchant pour la nécromancie et la nécro-navigation – l’élevage, l’étude et le soin de morts.

Le Peuple possédait du pouvoir à ne savoir qu’en faire.

Foutrement dangereux, les membres avaient haussé la nécromancie au niveau d’un art, démontrant un degré de professionnalisme élevé dans tout ce qu’ils entreprenaient, ce que j’admirais. Ce qui ne m’empêchait pas de les mépriser.

L’entrée du Casino était ouverte au public. Nous attachâmes nos chevaux à une balustrade et passâmes entre deux gardes jumeaux qui portaient un manteau noir sur une cotte de mailles et brandissaient un cimeterre. Les cimeterres étaient usés, comme lorsqu’on aiguise souvent une arme après l’avoir émoussée sur quelque chose de dur.

Nous entrâmes.

Je déteste les casinos. L’appât de l’argent facile faisait ressortir le pire chez les gens. L’air sentait l’avidité, le désappointement et le désespoir.

Derek et moi dépassâmes les bandits manchots transformés pour fonctionner manuellement, les joueurs à l’air non-morts se mouvaient avec la monotonie des automates, plus tout à fait tant ils se concentraient pour nourrir les machines de toujours plus d’argent. Une femme gagna, sautilla frénétiquement tandis qu’une cascade de pièces coulait, emplissant le réceptacle de sa machine.

Son visage, illuminé par la joie, virait bersek, presque dément.

Nous ignorâmes les tables de jeux de cartes, nous engouffrant dans une entrée de service pour nous retrouver dans une pièce qui donnait sur un escalier.

Deux gardes secs flanquaient les marches. Une femme se précipita à notre rencontre.

Elle mesurait un peu plus d’un mètre cinquante, quinze centimètres de moins que moi. Sa robe vert émeraude épousait sa silhouette, ne laissant rien à l’imagination. Elle n’était ni mince ni délicate. Quand les auteurs de mauvais romans à l’eau de rose s’extasiaient sur les « courbes magnifiques mettant en valeur une taille fine » ou « la peau douce qui suppliait qu’on l’explore », ils pensaient à elle. En tout cas, son corps n’avait pas grand-chose à voir avec le mien. Je n’étais pas jalouse.

Mon corps me convenait très bien : il était solide, fort, résistant et doté de réflexes rapides, ce qui me permettait de tuer avant d’être tuée.

Je lui enviais tout de même ses cheveux. Roux flamboyant, ils tombaient jusqu’à ses hanches, tout en boucles et en anglaises, brillant comme de l’or rouge.

Le visage de Derek refléta un désir lubrique de première classe.

Rowena sourit comme s’il venait de lui lire un poème.

— Kate ! Quel plaisir de te revoir.

Son sourire aurait pu mettre un vaisseau spatial en orbite. Son contralto teinté d’un léger accent polonais faisait perdre aux hommes jusqu’aux derniers restes de leur dignité.

Je jetai un coup d’œil à Derek. L’enfant prodige ne tirait pas la langue mais son regard était rivé à la poitrine de Rowena. Il évitait les yeux. Bonne stratégie.

— Désolée d’être en retard.

— Pas de souci. Suivez-moi s’il vous plaît.

Nous la suivîmes, grimpant les escaliers vers le long couloir.

— Vous êtes déjà venue ici.

Le regard de Derek était rivé au cul de Rowena qui ondulait sous la soie verte chatoyante quelques marches au-dessus de nous.

— Wiggles.

Il cilla puis comprit que je ne faisais pas référence au derrière de Rowena .

— Wiggles ?

— Elle mesure plus de quatre mètres, elle a une tête

triangulaires des écailles bleu et gris… (Il me regardait sans comprendre) Le serpent domestique de Nataraja. Elle a fait une fugue il y a quelques semaines. Je la lui ai ramenée à la demande de la Guilde.

Préciser que j’étais restée quatre jours entiers dans les marécages, recouverte de tourbe et de vase, sans vêtements de rechange, aurait gâché mon effet.

Une sensation glaciale me parcourut. Les poils de ma nuque se dressèrent. À un détour du couloir nous aperçûmes un vampire. Il rampait au plafond, dans la direction opposée, ses muscles secs jouaient sous une peau trop tendue, certainement mate de son vivant elle était désormais d’un bleu violacé. Rowena lui jeta un coup d’œil et lui fit signe comme quelqu’un de l’époque technologique aurait salué une caméra de sécurité. Je sentis une magie particulière s’écouler d’elle comme une vague paresseuse.

Mon estomac se serra. Je déglutis, essayant de ne pas vomir.

Le non-mort resta étrangement immobile. L’envie de le tuer me submergea presque. Mes mains me démangeaient du désir de toucher Slayer. Je lorgnai vers les yeux vides et me demandai ce que ça ferait d’enfoncer ma lame dans l’un d’eux, de touiller dans la cervelle. J’aurais encore plus aimé tuer l’homme qui le pilotait.

Le vampire se mit soudainement en mouvement, bifurqua et s’éloigna.

— Par ici, s’il vous plaît, dit Rowena, nous gratifiant d’un autre sourire rayonnant.

Le couloir s’achevait sur une énorme porte cintrée. Ses deux battants s’ouvrirent à notre approche. Devant nous s’étendait la salle du trône pentagonale de Nataraja, comme un rêve de haschich volé dans les songes d’un ancien conteur des Mille et Une Nuits. Des statues gracieuses se dressaient dans la lueur des lampes magiques mêlée aux reflets du trône d’or de Nataraja. Des coussins de velours jonchaient le carrelage à l’italienne tandis qu’une poignée d’œuvres d’art avaient été placées là afin de conférer en vain du cachet à cette opulence vulgaire. Nataraja était allongé sur son trône comme un sultan de légende.

Le connard portait du blanc, comme il le faisait toujours, et son

costume devait valoir six mois de mon salaire. C’est pas mal d’être sultan.

Son trône était probablement en or, mais j’avais du mal à concevoir qu’une telle concentration de richesses puisse être gaspillée pour héberger le cul de quelqu’un.

Le trône, en forme d’œuf coupé en deux dans le sens de la longueur, approchait les deux mètres. Des animaux exotiques stylisés – autrefois considérés comme mythiques et désormais extrêmement dangereux – couvraient toute la surface de l’œuf, aussi bien extérieure qu’intérieure. Les joyaux précieux qui leur servaient d’yeux scintillaient à la lumière des nombreuses lampes.

Nataraja était tranquille, un de ses coudes reposait sur un coussin blanc rebondi. A en juger par ses traits, il ne devait pas avoir plus de quarante ans, mais les impressions visuelles ne voulaient plus rien dire. Il semblait vieux, bien plus vieux que moi.

Deux cents ans, peut-être trois cents, peut-être plus. Autrefois, j’aurais dit qu’une telle longévité était impossible, mais mes années de mercenariat m’avaient appris à faire preuve de prudence avec les mots « jamais » et « impossible ».

Nataraja me détailla, légèrement amusé par ma présence sur son territoire. Avec sa peau olivâtre et sa minceur, il irradiait le pouvoir comme certains hommes irradient la force.

Ses cheveux anthracite encadraient un visage anguleux sous un front haut, il avait les pommettes proéminentes et un menton fuyant, dissimulé par une barbe rase parfaitement taillée. Ses yeux, très foncés et perçants, avaient un effet magnétique. Quand il vous regardait, il semblait lire au plus profond de vous, découvrir vos pensées secrètes et vos idées cachées, et en prendre possession. Son regard rendait le mensonge presque impossible. Pas pour moi.

Wiggles siffla tandis que je traversais la salle. Elle me regarda de ses yeux vides et haineux, et renifla, sa longue langue frémissant par sa gueule sans lèvres. Contente de te voir, ma douce. Tu te souviens de mon aiguillon à bestiaux ? Rowena caressa le serpent, sa main reposant sur l’énorme tête triangulaire. Avec ses cent kilos, Wiggles ne pouvait pas être portée comme un animal domestique quelconque. De surcroît, les serpents ne pouvaient être dressés vu

que, la plupart du temps, ils pensaient que les humains étaient des arbres ambulants et chauds.

Wiggles, cependant, était un monstre créé par magie et manipulations génétiques. Cela ne l’empêchait pas d’être stupide, mais elle savait qu’une main sur sa tête signifiait douleur si elle bougeait, elle s’installa donc en longues torsades sanguines, aux pieds de Rowena.

La voix de Nataraja rampa comme un murmure d’écailles sur une pierre rêche.

— Kate.

— Nate.

Il fit la grimace.

— Je ne suis pas d’humeur à supporter ton insolence.

— Pas étonnant. Il est tard pour un homme de ton âge. Tu as pensé à prendre ta retraite ?

Je sais que tu vas le faire et tu sais que je vais le faire. Alors finissons-en. Teste-moi, fils de pute, que je puisse te battre une fois de plus. Après, on pourra parler.

Son pouvoir me frappa, pressant, me poussant vers le sol. Ses yeux devinrent des puits sans fond, impérieux, tout puissants, m’aspirant dans leurs profondeurs abjectes, me promettant l’esclavage et la douleur.

Je serrai les dents et lui résistai de toutes mes forces, essayant de protéger Derek.

Nataraja poussa plus fort, son pouvoir se déversant comme une avalanche, distordant le monde, le submergeant jusqu’à ce que rien ne subsiste en dehors de deux volontés qui se faisaient face. Un frisson douloureux me parcourut.

Son visage se tordit, il se mordit la lèvre.

— Ah ! Quel sale caractère ! dis-je entre mes dents serrées.

— Les changements d’humeur ne sont-ils pas un signe de sénilité précoce ? demanda la voix épuisée de Derek derrière moi.

La pression époustouflante reflua un instant. Je rassemblai ma magie, invoquant toutes mes réserves.

Attaque le gamin, Nate. Attaque, que je puisse te tuer.

La pression cessa brutalement. Je fus rappelée du long tunnel

noir jusqu’à la réalité. Nataraja avait reculé, il avait senti le danger.

Putain ! Je jetai un coup d’œil à Derek. Son visage était exsangue.

Ses poings serrés.

Nataraja jouait de nouveau l’hôte amusé.

— Je vois que tu as amené un animal de compagnie. Il parle comme toi.

Un jour, promettait son visage, un jour on réglera ça.

— Mes mauvaises habitudes sont contagieuses.

Quand tu veux.

Un murmure annonça une nouvelle arrivée. Ghastek passa sous la porte cintrée, une mallette à la main, vêtu d’un pantalon kaki et d’un sweat-shirt noir. Il avait l’air tellement incongru dans la grande salle de Nataraja que je faillis éclater de rire.

Ghastek inclina la tête vers moi et se posta au pied du trône de son maître. Les deux hommes étaient plutôt malingres mais si Nate était mince, Ghastek, lui, était maigre. Un régime de steaks et de nombreuses heures dans une salle de bodybuilding auraient pu le rendre sec et musclé mais je doutais qu’il ait jamais vu un haltère, et encore plus qu’il sache s’en servir. Il commençait à perdre ses cheveux et son front dégarni semblait plus grand. Son visage était quelconque, uniquement sauvé de l’oubli par ses yeux sombres qui trahissaient son intelligence et par l’expression distante de ceux qui passent le plus clair de leur temps immergés dans leurs pensées.

— Ah ! Ghastek. (Nataraja parlait comme s’il accueillait un animal favori) J’essayais de jauger le nouveau jouet de Kate. Il doit être son…

Je décidai de lui faire plaisir :

— Mon Apprenti.

— Apprenti. (Nataraja fit rouler le mot sur sa langue, le goûtant) Quelle modestie. Vu son âge, c’est assez approprié, mais ça ne te ressemble pas.

— J’ai horreur de te décevoir, mais notre relation est strictement professionnelle.

Le rire de Nataraja pollua l’air.

— Bien sûr, dit-il, comme pour faire plaisir à un enfant. Je manque de subtilité.

Je lui souris.

— C’est évident. Maintenant que nous avons établi que tu as terriblement mauvais goût, acceptes-tu de discuter avec la représentante de l’Ordre ou dois-je m’en aller ?

— Tu deviens bien professionnelle, tout d’un coup. D’accord.

(Nataraja se pencha en arrières.) Je ne suis pas satisfait de la direction que prend ton enquête.

Je lui montrai les dents.

— C’est amusant. Je ne suis pas à tes ordres. Je travaille pour l’Ordre et, la dernière fois que j’ai vérifié, l’Ordre n’était pas inféodé à Roland.

C’était toujours divertissant de voir l’effet qu’avait ce nom. Les deux hommes sursautèrent comme s’ils venaient de recevoir une décharge électrique.

— Comme vous pouvez le constater, messieurs, j’ai accès à la base de données de l’Ordre.

Ce qui était un mensonge, mais ils n’avaient aucun moyen de le savoir. Le nom de Roland court-circuitait leur logique. S’ils avaient su d’où je tenais le nom de leur chef ils en auraient fait une crise d’apoplexie.

— Voici ce que je sais, et, s’il vous plaît, n’hésitez pas à me corriger si je me trompe : l’ombre vampire de Ghastek suivait Greg Feldman. Elle a été tuée brutalement et vous n’avez pas été capables d’obtenir l’image du tueur dans l’esprit du Compagnon qui pilotait le vampire. Vous n’avez rien fait pour communiquer cette information à l’Ordre, ce qui est compréhensible puisque vous auriez dû expliquer pourquoi votre vampire filait le Chevalier Divin. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous faites autant d’histoires pour un seul vamp.

Le silence qui suivit se prolongea, puis Nataraja engagea d’un geste son vassal à m’éclairer, perdant apparemment lui-même tout intéret pour notre conversation. Rowena restait immobile, une main sur la tête du serpent. Je me demandais ce qui passait par la tête.

— Nous avons perdu plus d’un vampire, lâcha Ghastek.

— Vous avez des preuves ?

Ghastek ouvrit sa mallette et en sortit un tas de photo- graphies.

Déjà vues. Il s’avança pour me remettre les photos. Derek s’interposa, prit la pile et me la remit.

Je regardai la photo noir et blanc d’un vampire décédé.

Le suceur de sang n’était plus qu’un tas froissé, son corps noueux pitoyablement brisé. Un sang noir et épais tachait sa carcasse pâle. Le vamp en était couvert, quelqu’un avait trempé la main dans son sang et l’avait étalé sur tout son corps, comme on badigeonnait d’huile un poulet avant de le rôtir. Le crâne chauve du suceur de sang avait été ouvert très proprement, un vide humide s’ouvrait là où aurait dû se trouver le cerveau.

Deuxième photo. Le même vampire, cette fois sur le dos pour montrer les lacérations qui ouvraient son torse depuis l’appareil génital jusqu’au milieu de la poitrine. Les côtes émergeaient des tissus sanglants. On avait utilisé un couteau très aiguisé pour percer le cartilage de plusieurs côtes et les détacher du sternum avec une force effrayante.

Le vamp avait été positionné sur le côté pour que ses boyaux atrophiés se déversent. Il n’y avait pas de gras sur les intestins, le tueur n’avait pas eu à faire attention en découpant. Même chose avec la vessie et le côlon : les deux organes s’asséchaient dans les semaines qui suivaient la non-mort, il n’avait donc pas eu à se soucier de la merde.

Le diaphragme était parfaitement ouvert, à la fois pour enlever le reste de l’intestin et pour avoir accès à l’œsophage. On avait pelé le diaphragme et glissé la main dans la cage thoracique pour atteindre l’œsophage et le sectionner. Il avait ensuite suffi de l’arracher pour que les poumons inutiles et le cœur gonflé de sang viennent avec. J’avais déjà vu ça. C’est comme ça qu’on éviscérait un daim.

— Il a pris le cerveau, le cœur, les poumons, ce qui restait du foie et des reins, mais il a laissé les intestins, dit Ghastek.

Je haussai un sourcil. Il murmura :

— La photo suivante.

Le cliché montrait un vilain tas d’entrailles dans une flaque de sang. Inutilisées, elles s’étaient atrophiées au point de ressembler à une corde épaisse.

— Un talent admirable, remarqua sèchement Ghastek.

La découpe est d’une précision chirurgicale. Notre assassin possède une excellente connaissance de la physiologie vampirique.

— Aucune possibilité que ça vienne de l’intérieur ?

Ghastek me dévisagea comme si je l’accusais de dévorer des enfants.

— Nous ne sommes pas stupides. (Il voulait dire : je ne suis pas stupide) Tous ceux d’entre nous qui possèdent ce talent ont un alibi.

— À part celui-ci et l’ombre, vous en avez perdu combien ?

— Quatre.

— Quatre ? Quatre vampires ?

Ghastek dansait d’un pied sur l’autre, mal à l’aise, l’air d’avoir goûté quelque chose d’amer et de visqueux.

— Nous ne sommes pas très heureux de la situation.

— Où sont les autres photos ?

— Nous n’en avons pas. Les autres ont été pris. Nous n’avons pas pu récupérer les corps.

— Que veux-tu dire par « pris » ?

— Ils sont morts instantanément, le lien entre leur esprit et le navigateur s’est rompu brutalement. Leurs corps ont disparu avant que nos équipes de terrain déboulent.

Il sortit une feuille dactylographiée.

— Voici la liste des lieux, avec les dates et les heures.

Derek lui prit la liste et me la donna. J’y jetai un coup d’œil et la mis dans ma poche. Six vampires et sept Changeformes. La personne qui essayait de déclencher une guerre entre la Meute et le Peuple faisait un sacré bon boulot. Qui pouvait en tirer bénéfice ?

— Vous avez perdu six vampires et vous ne pouvez produire que deux corps. Êtes-vous sûrs que les quatre autres ne sont pas toujours actifs ? L’idée de quatre vampires sans pilote parcourant la ville en liberté m’angoissait au point de me faire mal.

— Ils sont décédés, Kate. (Nataraja sortait brusquement de sa rêverie) Pourquoi ne demandes-tu pas à Curran et à son Lympago ce qu’ils ont fait de ce qui nous appartient ?

« Lympago » n’était pas un terme adéquat pour décrire Corwin,

mais Nate avait l’air tellement content de l’avoir employé que je le laissai baigner dans son ignorance.

— J’ai parlé à la Meute et j’ai pu disculper Corwin de manière satisfaisante.

— Ça ne me suffit pas, dit Nataraja.

— Ça devra suffire. (Cette joute verbale épuisait ma patience) Son scan-m ne correspond pas.

— J’ai vu le scan-m de la scène du crime, dit Ghastek, revenant à la vie comme un requin qui sent le sang dans l’eau. Il n’y avait pas d’autre empreinte de pouvoir que celle de notre vampire et du Divin.

Merde ! Moi et ma grande gueule ! J’aurais dû avoir une pancarte « Informations confidentielles gratuites ». Au moins les gens auraient su tout de suite à qui ils avaient affaire.

— Tu n’as pas dû voir le bon scan-m. Le mien montrait clairement un enregistrement du pouvoir du meurtrier.

Je pouvais presque sentir le formidable cerveau de Ghastek derrière ses yeux.

— Accepterais-tu de nous fournir une copie de cet autre scan-m ?

— Accepterais-tu de m’expliquer pourquoi votre putain d’ombre vampire filait Feldman ?

— Peut-être que nous voulions juste garder un œil sur le Divin, intervint Nataraja.

Je fis semblant d’y réfléchir.

— Non. Je ne gobe pas. Garder un vamp sur le terrain coûte trop cher pour une surveillance de routine.

— Nous n’avons plus rien à nous dire.

— C’était un plaisir de te voir aussi.

— Ghastek, veux-tu bien escorter la représentante de l’Ordre hors de notre territoire ? Nous ne voudrions pas qu’il lui arrive quelque chose. Je ne pourrais pas m’en remettre.

Ghastek m’adressa un regard étrange et sortit avec moi, laissant Rowena et Nataraja derrière nous.

Dès que nous fîmes hors de portée des oreilles de Nate je m’arrêtai.

— Tu ne dois pas vraiment me raccompagner.

— Oh ! que si !

— Dans ce cas, j’ai une question.

Ghastek me regarda.

— Si je voulais corrompre un animal vivant avec un pouvoir nécromancien, comment devrais-je m’y prendre ?

— Par « corrompre », tu veux dire… ?

Il n’y avait aucune échappatoire à cette question.

J’étais trop stupide pour ce boulot.

— Suffisamment de pouvoir nécromancien pour produire une empreinte de pouvoir mélangée.

— Quelle couleur ?

Je fis un effort pour ne pas grincer des dents.

— Orange pâle.

Il y réfléchit.

— La technique la plus évidente consisterait à nourrir l’animal avec de la chair non-morte. Si un rat se gorgeait de la chair d’un vampire, la magie nécromancienne apparaîtrait dans le contenu de son estomac. Une partie irait jusqu’à la circulation sanguine. Mais, puisque c’est évident, c’est forcément inexact. J’ai scandé des animaux nourris de chair non-morte, et l’empreinte de pouvoir montrait un arc purement nécromant.

— La magie de la chair non-morte avait totalement submergé la magie de l’animal ?

Ghastek acquiesça.

— Oui. Pour produire un pouvoir mélangé, l’influence de la magie nécromancienne doit être très subtile. En théorie – et ce n’est que de la théorie – ça devrait impliquer la reproduction.

— Je ne comprends pas.

— Si tu me le demandes gentiment, je t’expliquerai peut-être.

— Pourrais-tu, s’il te plaît, m’expliquer ce truc ? C’est important, j’apprécierais vraiment beaucoup ton aide.

Ghastek s’autorisa un sourire. Il toucha ses lèvres, et le sourire disparut, comme si ce n’était rien de plus qu’un sursaut musculaire.

Je lui souris de toutes mes dents.

— Tu es bien plus agréable quand tu parles comme un être

humain. (Mon sourire ne déclencha aucune réaction) La bravade est amusante mais ça devient fatigant.

Je soupirai.

— Je suis une mercenaire. Je marche comme une merc, je parle comme une merc, j’agis comme une merc.

— Donc tu admets que tu es un stéréotype sur pattes ?

— C’est moins dangereux comme ça, répondis-je honnêtement.

L’espace d’un instant, je pensai qu’il comprenait la signification profonde de mes paroles d’une manière ou d’une autre. Puis, il dit :

— Nous parlions de rats ?

— Oui. Et j’ai demandé gentiment.

— En théorie, si je prends une rate et que je la nourrisse de chair non-morte, tout en lui permettant de se reproduire à terme, puis que je répète cette procédure avec ses petits, quelque part dans la lignée, les descendants de la rate originelle pourront présenter une influence permanente de la magie nécromancienne, ce qui produirait une empreinte de pouvoir mélangé. Quelque chose comme de l’orange clair sur un scan-m.

— Merci.

— Merci à toi, il sourit.

L’eau de la fontaine de Shiva était rafraîchissante.

Je m’en aspergeai le visage en résistant à l’envie de me coucher sur le joli béton frais. Le petit test de Nataraja avait épuisé mes réserves mais j’avais une fois de plus évité la démonstration de pouvoir qu’il essayait de provoquer.

Je m’assis sur le bord de la fontaine.

— Je suis crevée. Je me sens salie et j’ai besoin d’une douche.

Comment te sens-tu ?

Derek attrapa le rebord des deux mains et plongea la tête dans l’eau. Il s’ébroua et se nettoya les narines à la manière des Changeformes quand ils veulent se débarrasser d’une odeur forte.

— Cet endroit pue la mort.

— Ouais. Tu sais, ce n’est pas très sage de provoquer Nataraja.

— Et c’est toi qui parles ?

— Il attend de moi que je le provoque. Mais bon, c’était marrant. Qu’est-ce que tu penses de Rowena ?

— Tu ne veux pas le savoir.

— Tu as raison, c’est probable. Elle me dérange, admis-je.

— Pourquoi ? Parce qu’elle est plus jolie que toi ?

Je frémis.

— Derek, ne dis jamais à une femme qu’une autre est plus jolie qu’elle. Tu te ferais une ennemie pour la vie.

— Tu es plus drôle qu’elle. Et tu frappes plus fort.

— Eh bien, merci. Vas-y, enfonce le clou et dis-moi à quel point elle est plus séduisante que moi. Si tu dis que j’ai beaucoup de personnalité, tu verras à quel point je peux frapper fort.

Il sourit. Nous allâmes récupérer nos chevaux.

— Fais attention au retour, dis-je.

Il me regarda, interloqué.

— C’est moi qui te protège. Toi, fais attention.

Je secouai la tête. J’avais enfin rencontré mon chevalier en armure étincelante. Quel dommage que ce soit un adolescent loup-garou.

— Tu crois que le Peuple va tenter quelque chose ? demanda-t-il.

— Pas le Peuple. (Je ralentis) La Meute et le Peuple ont perdu à peu près le même nombre de fidèles et les meurtres ont été commis à la frontière entre leurs territoires. Cette série de tueries me semble très bien organisée.

— Par Nataraja ?

— Par quelqu’un qui gagnerait je ne sais quoi en cas de guerre entre la Meute et le Peuple.

— Comme Nataraja ?

— Tu arrêtes avec Nataraja ? (Je fronçai les sourcils) Avant tout, Nate est un homme d’affaires. Oui, il aimerait réduire l’influence de la Meute. Dans un conflit ouvert, le Peuple pourrait même gagner, mais ça le laisserait tellement affaibli qu’un rot de bébé le ferait tomber. La guerre n’est pas intéressante financièrement, c’est pourquoi on nous a invités au Casino. Malgré toutes ses poses, le Peuple est inquiet. Pas seulement parce qu’il a perdu six vampires, qui sont chers à remplacer, mais parce qu’il sent une menace plus profonde. Pourquoi crois-tu que Ghastek nous raccompagne ?

Derek haussa les épaules.

— Quelle menace ?

J’avais oublié le plaisir d’exprimer une théorie.

— As-tu déjà entendu l’expression « tirer un Gilbert » ? Tu sais d’où ça vient ?

— Non.

— Il y a environ neuf ans, un Maître des Morts renégat nommé Gilbert Caillard a essayé de prendre le pouvoir sur le Peuple en liant le nom de Nataraja à un cercle d’esclaves sexuels. Ce qui est profondément ironique, car je doute que les serpents baisent, et encore plus qu’ils fassent commerce du sexe. De toute façon Gilbert tenait le raisonnement suivant : si le Peuple était déshonoré et Nataraja arrêté, il pourrait arriver comme une fleur et prendre le pouvoir. Il était puissant, il a presque réussi son coup.

— Tu crois qu’il est de retour ?

— Non. Gilbert est mort. Nataraja l’a tué et son cœur a été brûlé. Nataraja garde les cendres dans un petit sachet autour de son cou. Mais ça ressemble beaucoup à du Gilbert. Le plan est assez brillant : forcer la Meute et le Peuple à s’entre-tuer, puis débarquer et arracher le contrôle des mains faibles et, on peut l’espérer, mourantes de Nate.

— Mourantes, ce serait bien.

— Un, on a des membres de la Meute déchiquetés par des animaux corrompus de nécromancie, probablement nourris de chair nom-morte.

Deux, on a des vampires kidnappés par quelqu’un qui a de grandes connaissances de l’anatomie vampirique. Et trois, Nate a la trouille. Regarde les remparts. Il a doublé les patrouilles. Tu vois, le Peuple préfère le pouvoir à toute chose. Il n’encourage pas vraiment ce genre de coup d’état violent, mais si le vainqueur prête allégeance à Roland et prononce les bons mots, il peut s’en sortir sans trop de problèmes. Je crois que nous avons un Maître des Morts renégat sur les bras.

Ce devait être ça. C’était parfaitement logique.

— Qui est Roland ? demanda brusquement Derek, interrompant mes pensées.

— Roland ? C’est le chef légendaire du Peuple. Selon la rumeur,

il vit depuis que la magie a quitté le monde, soit près de quatre mille ans. Il est supposé avoir des pouvoirs incroyables, presque divins. Certains disent qu’il s’agit de Merlin, d’autres de Gilgamesh. Il a un but inconnu et il utilise le Peuple pour l’atteindre, même si la majorité de ses membres ne l’a jamais vu. Il n’y a aucune preuve de son existence et les gens comme toi et moi ne sont pas censés en avoir entendu parler.

— Il existe ?

— Oh oui ! Il est réel.

— Comment es-tu au courant ?

— C’est mon boulot de le savoir.

Et fais-moi confiance, enfant prodige, j’en sais vraiment trop. Je connais ses habitudes. Je connais la nourriture qu’il aime manger quel genre de femme il aime dans son lit, quel genre de livres il aime lire. Je sais tout ce que mon père savait de Roland. Je connais même son vrai nom.

La foule qui se dirigeait vers les arches blanches du portail était moins dense. Il était tard, ou tôt selon les préférences.

Des griffes squelettiques de peur me glacèrent la nuque. Les poils sur mon cou et mes bras se dressèrent. Il y avait un vampire.

Pas loin.

Le hongre de Derek hennit mais Frau resta impassible.

J’adorais ce cheval.

Je me retournai lentement et vis un suceur de sang descendre le mur blanc de neige du Casino. Il rampait la tête en avant comme un gecko mutant, ses longues serres jaunes creusant dans le mortier. Le corps pâle aux muscles secs et noueux suait la magie nécro.

Le vamp rampa jusqu’à ce que sa tête soit au niveau de la mienne et leva les yeux. Vivant, il avait été une femme. La non-mort avait creusé ses traits déjà délicats, lui donnant l’air d’une victime des camps de concentration.

La suceuse de sang me regarda fixement de ses yeux hantés.

Elle leva une main fine qui serrait un petit objet.

Doucement, elle ouvrit la gueule. Son visage se tordit, essayant de prendre une autre physionomie.

— Je crois que cela t’appartient, dit la voix de Ghastek depuis la gorge de la vamp.

Les doigts de la vamp s’ouvrirent, et l’objet tomba. Je l’attrapai : ma dague de lancer. Comme c’était gentil. Il avait même nettoyé le sang du non-mort de la lame.

— Dis-moi, Kate, demanda Ghastek. Pourquoi peins-tu tes dagues en noir ?

— Pour qu’elles ne brillent pas quand je les lance.

— C’est une évidence, maintenant que tu le dis.

La gorge de la vamp puait la mort.

— On y va ?

— Après toi.

— Quelle est votre destination ?

Il savait très bien où se trouvait l’appartement de Greg. Le Peuple devait probablement surveiller ce putain d’endroit de très près.

— Amène-moi simplement à la limite de votre territoire.

Disons, au coin de White et Maple. Ça devrait aller. (Je me rendis compte trop tard que Greg était mort à cette intersection. L’endroit devait certainement être sous surveillance) Ce n’est pas vraiment nécessaire, tu sais.

— Ça l’est. Si tu mourais après une visite au Casino, nous serions obligés de répondre à tout un tas de questions déplaisantes.

Je flattai le cou de Frau, dénouai les rênes et montai.

— Un cheval, dit Ghastek avec dégoût. J’aurais dû m’en douter.

— Tu as quelque chose contre les chevaux ?

— J’y suis allergique. Mais ça n’a pas d’importance dans les circonstances présentes.

Il chevauchait les non-morts mais un bon vieux cheval le faisait éternuer.

— Vas-y, on te suit.

La vamp démarra, courant debout d’une manière maladroite.

Les suceurs de sang ne sont pas faits pour courir sur le sol. Ça demande de la coordination et du souffle et ce genre de choses n’était plus vraiment naturel pour quelqu’un qui n’avait pas besoin de respirer.

Je pressai doucement les flancs de Frau, elle se lança aisément au trot. Derek et son hongre étaient juste derrière. J’avais

l’impression que si la suceuse de sang se trouvait assez près, Frau aimerait vérifier l’effet que ça faisait de la piétiner.

Ghastek poussa le vampire sur un pâté de maisons puis le fit grimper sur un bâtiment et sauter sur son voisin, défiant la gravité.

Sa forme décharnée glissa le long de la troisième rangée de fenêtres, les serres s’accrochant au mur le temps de se propulser plus loin, sans bruit, indéfectible, une nouvelle horreur.

Nous prîmes les petites rues, à l’écart de l’artère principale. Un cavalier nous croisa sur un hongre gracieux, blanc comme neige, aux yeux méchants. Un cheval quasiment unique en son genre. Le cavalier portait une veste en cuir onéreuse, doublée de fourrure de loup.

Il nous lança, à Derek et à moi, un regard appréciateur et poursuivit son chemin, ajustant l’arbalète qu’il portait dans son dos.

Je cherchai une pancarte disant : « Je suis riche, attaquez-moi. » Je n’en vis pas. Je supposai que son cheval suffisait à faire passer le message.

Plus loin devant nous, plusieurs enfants se pressaient autour d’un feu qui ronronnait dans un bidon en métal.

Les flammes léchaient les bords du bidon, projetant des reflets jaunes sur leurs jeunes visages déterminés et lugubres. Un garçon maigre, avec un sweat-shirt sale et un fouillis de plumes dans ses cheveux gras, chantait quelque chose de théâtral et jeta ce qui ressemblait à un rat mort dans le feu. Tout le monde pouvait devenir sorcier de nos jours.

Les gamins me regardèrent quand je les dépassai. L’un d’eux jura avec brio, essayant d’obtenir une réaction. Je ris doucement et poursuivis mon chemin.

Si nous avions vraiment un Maître Morts renégat sur les bras, j’ignorais totalement comment le piéger.

Peut-être que si j’avais une malle maintenue ouverte par un bâton et que j’y fourre un des vampires de Ghastek…

Nous arrivâmes à Rufus et nous nous orientâmes vers White Street. Elle devait son nom à la chute de neige de 14, quand huit centimètres de poudreuse avaient recouvert l’asphalte de la rue.

Huit centimètres de neige n’avaient rien d’inhabituel pour Atlanta,

sauf que cela s’était produit en mai et que la neige avait refusé de fondre pendant des mois malgré les 40°. Trois ans et demi plus tard, elle avait fini par renoncer et avait fondu pendant l’été indien.

J’atteignis le croisement et m’arrêtai. La forme tordue de la vampire de Ghastek était enroulée autour d’un lampadaire comme un serpent autour d’une branche.

Elle me regardait, ses yeux brillaient d’un rouge morne, qui indiquait un influx magique. Ghastek se concentrait pour la garder en place.

— Un problème ? demandai-je doucement.

— Des interférences.

La voix de Ghastek sonnait comme s’il serrait les dents.

Quelqu’un essayait de lui retirer le contrôle de la vamp par la force.

Je libérai Slayer et le couchai en travers du dos de Frau.

Le métal fumait. Une fine couche d’humidité brillait à la surface. Il réagissait peut-être à la vamp de Ghastek, mais cela pouvait être autre chose.

Derrière moi, le hongre de Derek hennit doucement.

— Ne descends pas de cheval, aboyai-je.

Tant que Derek resterait en selle, il n’oublierait pas d’agir en humain.

J’attachai Frau à une grille d’acier. La vamp de Ghastek se désenroula du lampadaire et glissa silencieusement jusqu’au sol.

Elle fit quelques pas maladroits vers le croisement.

— Ghastek, où tu vas ?

Un chariot tiré par deux chevaux descendait la rue à tombeau ouvert dans un grondement de tonnerre. Les chevaux virent la vamp et ruèrent, détournant le chariot pour l’éviter mais pas suffisamment. La roue droite du chariot écrasa la vampire dans un grand craquement sourd, la projetant sur le côté. Le conducteur cracha un juron et fit claquer les rênes, forçant les chevaux à un galop frénétique, assourdissant. Ils disparurent en un éclair.

La vamp restait immobile en un tas pitoyable.

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Comme c’était pratique.

Slayer à la main, j’avançai dans la rue et appelai doucement.

— Ghastek ?

Un léger sifflement attira mon attention. Je me retournai. Rien.

Une petite goutte de liquide luminescent glissa de ma lame sur l’asphalte.

Une explosion de terreur glacée me frappa comme un marteau.

Je tournoyai, frappant d’instinct, et sentis que le sabre rencontrait de la chair quand une forme grotesque me plongea dessus. La créature se tordit pour échapper à la lame et atterrit doucement sur le côté.

Le cheval de Derek poussa un hennissement sauvage et galopa dans la nuit, l’emmenant loin.

Je reculai vers la vamp de Ghastek. La chose me suivit à quatre pattes. C’était un vampire tellement ancien qu’il ne restait aucun indice de sa faculté de marcher debout. Les os de sa colonne et de ses hanches s’étaient définitivement déplacés pour s’adapter à la locomotion quadrupède.

La créature avançait, maigre et noueuse comme un lévrier. Une crête de trois centimètres protégeait sa colonne, formée par la croissance des vertèbres au travers de la peau épaisse comme du cuir. Elle s’arrêta, se plaqua au sol pendant un instant et se redressa, ses yeux rouge rubis braqués sur moi.

Son visage n’avait plus rien d’humain. Le crâne s’étirait en arrière, comme une corne contrebalançant les atroces mâchoires proéminentes. La créature n’avait pas de nez, même pas l’ombre d’une protubérance nasale. Elle ouvrit la bouche, scindant sa tête en deux. Des rangées de crocs brillaient dans les ténèbres. Ils étaient moins conçus pour mordre que pour déchiqueter.

Elle bondit à une vitesse inhumaine. Je visai la gorge et ratai, ma lame plongeant jusqu’à la garde dans son épaule. La chose me renversante percutai durement le sol.

Ma tête rebondit sur le pavé, le monde vola en éclats. Une pression m’écrasait la poitrine, forçant l’air à sortir de mes poumons. Je résistai difficilement et lançai un éclair de pouvoir à travers la lame de Slayer.

La poignée du sabre m’échappa, la pression disparut.

J’aspirai une grande goulée d’air et me relevai maladroitement, le couteau de lancer à la main.

Quatre mètres plus loin, la créature frémissait, étourdie. La fine lame de mon sabre dépassait de son dos.

À cinq centimètres près, j’aurais touché le cœur. L’épaule tressauta, tordue par un spasme puissant tandis que Slayer fouillait plus profond, cherchant le cœur. La chair autour de la lame se flétrissait comme de la cire fondue.

La tête de la créature craqua et tournoya pour me faire face.

Encore cinq centimètres de plus. Je devais survivre pendant les trois minutes qu’il faudrait à Slayer pour s’enfoncer assez profondément.

Pas de problème.

Je lançai ma dague. La pointe de la lame rebondit sur la protubérance osseuse juste au-dessus de l’orbite gauche.

Spectaculaire.

La créature bondit, franchissant aisément les quatre mètres qui nous séparaient, mais une forme couverte de fourrure la frappa en plein vol. Ils roulèrent, le vampire et le loup-garou, l’un grognant, l’autre sifflant. Je les pourchassai. Pendant un instant, Derek embrocha le suceur de sang, ses griffes agrippées aux entrailles du vampire, puis le vamp le repoussa et se dégagea.

Je plongeai. Il ne s’attendait pas que j’attaque. Je balançai un bon coup de pied dans son épaule. C’était comme frapper une colonne de marbre. J’entendis l’os craquer et donnai deux coups rapides dans son cou.

La créature me balaya, déchirant mes vêtements dans un tourbillon de dents et de griffes. J’esquivais autant que je pouvais.

Aucun bruit ne sortait de la bouche du monstre. Une griffe me frappa. Un coup de fouet brûlant traversa mes côtes et mon ventre.

Les crocs claquèrent à quelques centimètres de mon visage. Je reculai d’un bond, m’attendant que l’horrible gueule m’engouffre, mais le vamp abandonna et fit un pas en arrière.

Une nouvelle paire de bras vampiriques poussait sur son dos. Je me retournai, flageolante, et vis la vamp de Ghastek s’accrocher à son cou. La créature tira sur ses bras et rua. Derek s’accrochait à ses jambes. Le vamp donna des coups de pied, mais Derek s’agrippait fermement à lui.

Je me lançai et martelai de coups de pied la poitrine en ruine du

vampire. Les os craquèrent. La chair du vampire s’ouvrit comme une outre trop pleine, libérant un torrent de liquide puant.

La créature hurla, un son enragé et grinçant. Les veines sous son cuir pâle gonflèrent et ses yeux brillèrent d’un vermillon profond, illuminant son visage. Il avait subi trop de dommages, il succomba à la frénésie du sang, se libérant du contrôle de son maître. Il balança la vampire de Ghastek au loin comme un terrier balance un rat. Derek continuait à s’accrocher.

— Éloigne-toi de lui.

Je donnai des coups de pied au loup-garou. Il gronda, furieux, je le frappai encore. Il lâcha prise et s’approcha en grognant. Je le repoussai.

La créature hurla encore et encore, son corps se tordait, se pliait tandis que les muscles se nouaient et claquaient.

Des pointes osseuses perçaient ses épaules, incurvées comme des cornes. Elle rua et frappa le sol, laissant des entailles sur l’asphalte. Je pouvais voir la lame de Slayer à travers le trou dans sa poitrine.

Le vampire me chargea. Il courait à une vitesse époustouflante, impossible à arrêter. Il s’écrasa sur moi.

J’empoignai la poignée de Slayer et poussai de toutes mes forces. Nous percutâmes le bitume puis, emportés par le choc, glissâmes jusqu’à nous écraser contre un mur.

Heureusement qu’il était sur notre chemin, on aurait pu continuer comme ça longtemps.

Je restai immobile. Le sang de la créature coulait à flots de son cœur ouvert, me trempait. Des cercles de couleur troublaient ma vision. Graduellement, je remarquai deux yeux brillant d’un jaune très doux au-dessus de l’épaule du cadavre. Je clignai des yeux, me concentrant sur le cauchemar de fourrure.

— Ça va ? (Ma voix était enrouée. Derek dégagea le corps et me releva) Merci.

Il saignait. Une longue entaille courait sur sa jambe droite et des lacérations striaient son épaule. Il vit que je l’observais, il gronda, se détournant pour que je ne voie pas sa hanche. Je saignais aussi. Une brûlure m’enserrait la taille.

Je mis un pied sur le vamp et dégageai Slayer. Il vint facilement, la chair du non-mort avait été liquéfiée par sa magie. Je levai le sabre et l’abattis d’un coup, tranchant net le cou de la créature. La tête déformée roula. Je la ramassai. Le feu avait quitté ses yeux. Ils avaient l’air vides. Morts.

Trempée de sang puant et endolorie, je cherchai Frau. La jument n’avait pas bougé. Je n’arrivais pas à le croire. J’allais vers elle, titubant un peu. Marcher se révéla difficile pour une raison inconnue. À mi-chemin de Frau, je changeai d’avis et me dirigeai plutôt vers la vamp de Ghastek.

La vamp reposait sur le ventre, son visage tourné vers moi. Je posai la tête sur le sol devant elle et la tapotai d’un doigt.

— Je crois qu’on est quittes, Ghastek. Au fait, quel âge a-t-il ?

Trois cents ans ? Plus ?

La vamp se débattit pour parler.

Je secouai la tête.

— Ne te fatigue pas. Je trouverai. Merci de ton aide. Tu peux dire à Nataraja ce qu’il peut faire de sa sécurité.

La vamp bougea la main, s’accrochant à mon pied. Doucement, je la décrochai de ma chaussure tachée de sang, l’enjambai et me dirigeai vers le cheval.

Derek regardait le suceur de sang avec sadisme.

— Laisse-le. Il faut qu’on se barre avant que le Peuple envoie l’équipe de nettoyage.

Je caressai Frau et fourrai la tête dans une des fontes.

La jument renifla, offensée par la puanteur.

— Je suis désolée, ma douce.

Je sortis mon bidon d’essence du sac militaire et arrosai copieusement le bitume. Mes doigts tremblaient.

Je grattai une allumette, une autre ; à la quatrième, l’essence s’enflamma. La vamp de Ghastek grinça tandis que ses preuves et mon sang partaient en fumée.

J’emmenai Frau au pas dans la nuit et mon loup loyal me suivit, en boitillant.

À la hauteur des gosses au rat mort, Derek s’effondra.

Il tomba, le museau contre le bitume. Les gosses le regardèrent,

surpris, mais ne bronchèrent pas. Le corps du loup-garou frémit, libérant une brume qui laissa derrière elle le corps humain nu roulé en boule.

Les gamins continuaient à l’observer sans bouger.

La coupure à sa jambe était plus profonde que je le pensais. Les griffes de la créature avaient sectionné l’épais bouclier des quadriceps et profondément entaillé le mollet. L’artère fémorale était en charpie. La chair blessée bouillonna. Des vaisseaux sanguins sectionnés tentaient de se rejoindre au milieu du muscle qui commençait à se reconstituer. Le V-Lyc l’avait mis KO afin d’économiser de l’énergie pour les réparations.

Ma douleur à la taille m’élançait, déchirant ma poitrine. Serrant les dents, je retournai Derek sur le ventre, passai un bras sous ses hanches et l’autre au travers de sa poitrine, sous ses bras. Il était plus lourd qu’il en avait l’air, il devait bien peser 75 à 80 kilos. Sans importance.

— Hé ! M’dame ! s’écria le gosse avec des plumes dans les cheveux.

Les enfants étaient serrés les uns contre les autres.

On avait dû leur offrir un sacré spectacle, Derek, nu et dépourvu de fourrure, et moi, trempée de sang avec mon épée qui fumait encore dans son fourreau.

— Vous avez besoin d’aide ?

— Ouais, repondis-je, la voix enrouée.

Il s’avança, ramassa les pieds de Derek et se tourna vers sa bande.

— Mike !

Mike cracha et essaya d’avoir l’air méchant.

Le gosse avec les plumes le regarda d’un air menaçant.

— Mike !

Mike cracha encore, pour le show – il ne lui restait pas beaucoup de salive-, s’approcha et agrippa maladroitement les épaules de Derek.

— Tiens-le sous les aisselles, dis-je.

Il me jeta un coup d’œil, serra les dents et changea sa prise, la peur dansait dans ses yeux.

— A trois, crachai-je… Trois.

Nous soulevâmes. Le monde se balança dans un tourbillon de douleur puis Derek fut sur le dos de Frau.

Il s’en sortirait. Il serait même comme neuf le lendemain matin, grâce au V-Lyc. Quant à moi… une tache de sang s’élargissait à une vitesse alarmante sous ma veste. S’il commençait de goutter, je serais vraiment dans la merde.

Au moins, j’avais toujours mal.

— Merci, grognai-je à l’adresse des enfants.

— Mon nom est Red, dit le gosse avec les plumes.

Je plongeai la main dans la poche de mon pantalon.

Mes doigts trouvèrent une carte. Je la lui tendis après en avoir essuyé le sang sur une manche. Pas le mien. Celui de Derek.

— Si jamais tu as besoin d’aide…

Il la prit, solennel, et hocha la tête.

L’escalier était plongé dans l’obscurité.

Je grimpai, la masse de Derek bien répartie sur mon dos. Si je me penchais selon le bon angle, la douleur était supportable. Je traînais Derek et le sac dans l’escalier, une marche à la fois tout en faisant attention où je mettais les pieds. Je n’étais pas sûre qu’un loup-garou puisse survivre à un cou brisé. Je savais que je n’y survivrais pas.

Je m’arrêtai sur le palier, et regardai vers la porte de l’appartement. Un homme était assis sur les marches, sa tête appuyée contre le mur. Doucement, je déposai Derek sur le sol et attrapai mon sabre. La poitrine de l’homme montait et descendait selon un rythme fluide et régulier. Je grimpai les marches sur la pointe des pieds, jusqu’à ce que je voie son visage.

— Max Crest.

Il ne se réveilla pas.

Je tapotai sa tête avec le plat de la lame de Slayer.

Quand je me réveillais, c’était instantané et silencieux, ma main cherchait mon épée avant que j’ouvre les paupières. Crest se réveillait comme un homme qui n’a pas l’habitude du danger avec une lenteur sensuelle. Il cligna des yeux et étouffa un bâillement,

louchant vers moi.

Il lui fallut un instant pour me reconnaître.

— Kate ?

— Qu’est-ce que vous foutez ici ?

— Je suis venu vous chercher pour dîner. Nous avions rendez-vous.

Merde. Jamais complètement oublié.

— J’ai été retenu jusqu’à 22 heures continua-t-il. Je vous ai appelée mais vous n’avez pas répondu. Il était trop tard mais je me suis dit que je pouvais passer avec une offre de paix. (Il brandit un sac en papier plein de petits cartons décorés de symboles chinois stylisés à l’encre rouges.) Vous n’étiez pas là. Je me suis dit que j’allais attendre quelques minutes, je me suis assis sur les marches…

Son cerveau avait fini par remarquer mes vêtements couverts d’hémoglobine, l’épée et les taches de sang séché sur mon visage. Il écarquilla les yeux.

— Vous allez bien ?

— Je survivrai.

Je déverrouillai la porte de l’appartement, déconnectant les gardes.

— Il y a un homme nu sur le palier. (J’espérais éviter toute question) Je vais le porter dans l’appartement.

Crest jeta la nourriture chinoise dans le couloir de l’appartement et descendit l’escalier pour aller chercher Derek sans dire un mot. Ensemble, nous le traînâmes à l’intérieur jusqu’au tapis du couloir. Je fermai la porte à la face du monde et soupirai.

Je me débarrassai de mes chaussures et tournai l’interrupteur de la lanterne, Mes baskets étaient de nouveau pleines de sang. Un peu de Javel et il n’y paraîtrait plus…

Les minuscules flammes de la lanterne fae surgirent, baignant l’appartement d’une lueur réconfortante et douce.

Crest s’agenouilla pour examiner la jambe de Derek.

— Il a besoin de soins d’urgence.

Sa voix avait le ton brusque, professionnel et distant du médecin stressé.

— Non.

Il me regarda.

— Kate, la coupure est profonde et sale, et l’artère est probablement sectionnée. Il va saigner à mort.

J’eus un vertige et oscillai un instant. Je voulais m’asseoir mais les canapés et les fauteuils étaient plus difficiles à passer à la Javel que les chaussures.

— Il ne saigne pas.

Crest ouvrit la bouche et regarda encore la blessure.

— Merde !

— Le Virus Lycos est en action.

J’allai dans la cuisine. Il n’y avait pas de glaçons et je n’avais pas le courage de gratter les parois du congélateur, alors je mis le sac dans l’évier et ôtai ma veste en lambeaux. Mon haut était trempé de sang. J’essayai de l’enlever mais il était collé. Je fouillai dans les tiroirs à la recherche de ciseaux, en trouvai et essayai de tailler dans le débardeur.

Les ciseaux se bloquèrent dans le tissu trempé. Je jurai. Crest fut instantanément à mes côtés, sa main sur les ciseaux.

— Si je me souviens bien, vous n’avez pas le V-Lyc.

Le débardeur tomba sur le sol en un tas lourd et mouillé. Il s’agenouilla pour examiner les marques de griffes dentelées sur mon ventre.

— Alors ?

— Essentiellement superficiel. Deux lacérations profondes, ici et là.

Ses doigts effleuraient à peine ma peau, mais je frissonnai.

— Ça fait mal.

— J’imagine. Souhaitez-vous que je vous conduise aux urgences ?

— Non. Il y a un kit-r sur la table du salon.

Avec la magie à pleine puissance, un kit de régénération était presque aussi efficace qu’un sort médical. Ça coûtait les yeux de la tête, mais ça en valait la peine. Sa magie soignait sans laisser de grosses cicatrices.

Il me regarda.

— Vous êtes sûre ? On peut vous recoudre en un rien de temps.

— Je suis sûre.

Il alla le chercher. Avec ce genre de kit, il arrivait que, par effet retour, la blessure soit dévorée au lieu d’être soignée. Il y avait des impondérables dans toutes choses magiques.

Je me débarrassai de mon pantalon, de ma culotte et de mon soutien-gorge sur le chemin de la salle de bains et me glissai dans la douche. L’eau coulait rouge. Mon ventre me faisait mal. Quand le sang cessa de tourbillonner autour de mes pieds, je fermai l’eau et appelai Crest. Il entra, le rouleau de papier brun à la main.

— Vous savez comment l’utiliser ?

— Je suis docteur en médecine.

— Certains docteurs en médecine ne veulent rien avoir affaire avec les kit-r.

— Vous ne me laissez pas le choix. Levez les bras.

Je m’exécutai et chantonner les incantations. Crest dénoua le cordon et déroula le papier. Il contenait une longue bande enduite d’un onguent brun, recouverte de papier ciré. Crest pela le papier et tint la bande par ses deux bouts. Je chantai. L’onguent obéit, se liquéfia. Une forte odeur de noix de muscade envahit la pièce.

Crest pressa la bande contre mon ventre. Elle y adhéra. Une fraîcheur calmante se répandit dans mes muscles blessés, se transformant lentement en chaleur qui envahit mon ventre, noyant la douleur.

— Mieux, murmurai-je.

Crest banda ma taille.

Après une longue journée de boulot, ce type apparemment normal faisait tout ce chemin pour me voir. Pourquoi ? Quelle impression cela ferait-il, après une dure journée de labeur, de ramper jusqu’à la maison et, au lieu de lécher mes plaies dans la solitude d’une maison noire et vide, de le retrouver ? Sur le canapé, peut-être ? En train de lire. Peut-être déposerait-il Son bouquin et dirait-il : « Je suis bien content que tu t’en sois sortie. Tu veux un café ? »

Sa main glissa sur le tatouage de mon épaule.

— Pourquoi un corbeau ?

— Pour honorer la mémoire de mon père.

Ses doigts continuaient à glisser lentement sur ma peau.

— Ce qui est écrit en dessous, c’est du cyrillique ?

— Oui.

— Qu’est-ce que ça dit ?

— Dar Vorona. Don du Corbeau. C’est le cadeau de mon père.

— Pour qui ?

— Ça mon cher docteur, c’est une histoire pour une autre fois.

— Le corbeau tient une épée ensanglantée, dit Crest, pensif.

— Je n’ai jamais dit que c’était un cadeau gentil.

Il termina le bandage et l’examina attentivement.

— Vous savez que ces trucs ne sont pas fiables.

Son ton avait juste ce qu’il fallait de reproche.

— Onze sur douze fonctionnent très bien. C’est plus fiable que d’avoir un orgasme avec un type rencontré au hasard et pourtant les filles essaient toujours.

Il rit doucement.

— Je ne sais jamais ce que vous allez dire.

— Moi non plus.

Il se leva et mit son bras autour de mes épaules. Si chaud. Je résistai à l’envie de m’appuyer contre lui.

— Avez-vous faim ?

— Je meurs de faim.

— Ce que j’ai apporté doit être froid maintenant.

— Je m’en fous.

Il m’embrassa le cou. Le baiser diffusa une vague de chaleur jusqu’au bout de mes doigts. Je me tournai et il m’embrassa encore, sur la bouche. J’étais si fatiguée… Je voulais me fondre contre lui et le laisser me soutenir.

— Vous essayez d’abuser d’une femme nue et blessée.

— Je sais, murmura-l-il dans mon oreille en m’attirant contre lui. C’est terrible.

S’il te plaît ne me lâche pas. À quoi je pense ? Suis-je si désespérée ?

Je pris une profonde inspiration et le repoussai gentiment.

— Je dois terminer ce boulot. Je ne crois pas que vous ayez envie de regarder.

— Faites-le plus tard, chuchota-t-il, et il m’embrassa encore.

Je ne sais comment, au lieu de me dégager, je me pressai contre lui, n’aspirant à rien d’autre que le serrer contre moi, sentir son odeur, sentir ses lèvres sur les miennes… Alors la tête du vampire perdrait ses derniers effluves magiques et Derek et moi aurions été blessés pour rien. Pauvre Derek.

— Non, dis-je en faisant la grimace. Plus tard il sera trop tard.

— Le travail d’abord, je vois.

— Ce soir. Pas toujours.

— Je regarderai.

— Vous n’en avez pas envie, croyez-moi.

— Ça fait partie de votre boulot. Je veux savoir.

Pourquoi ? Je haussai les épaules et allai dans la chambre pour passer des vêtements. Il ne me suivit pas.

De retour dans la cuisine, je déposai un grand plat en argent au milieu de la table. Il reposait sur quatre pieds de huit centimètres.

Greg gardait une réserve de plantes dans son appartement. Les ayant combinées selon les bonnes proportions, je saupoudrai le plat du mélange aromatique afin qu’il le recouvre totalement. Crest était assis sur une chaise et observait.

Je tirai sur les cordons du sac, sortis la tête et posai la monstruosité sur la poudre, l’équilibrant sur le cou.

— Putain ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Un vampire.

— J’ai vu des photos, ils ne ressemblent pas à ça.

— Il est très ancien. Au moins deux siècles. La non-mort provoque certains changements anatomiques. Plus le vampire est vieux, plus ces changements sont apparents. Un vamp n’est jamais terminé. C’est une Abomination en cours.

Le fait que les vampires n’étaient pas censés exister deux cents ans auparavant, quand la technologie était toute-puissante, me dérangeait. Mon expérience et mon éducation ne trouvaient aucune explication à l’existence de celui-ci. Je décidai de me pencher sur le problème plus tard.

Je sortis un plat à lasagne en verre, le plaçai devant le plateau, légèrement en dessous, et le remplis de deux paquets de glycérine.

Le liquide transparent et visqueux tremblota puis se stabilisa.

Je tirai l’une de mes dagues de lancer de son fourreau.

Crest sourit en voyant la lame noire.

— Chicos.

— Ouais.

Ce n’était pas agréable mais j’usais souvent de ce genre de magie. Quelque chose en moi se rebellait contre ces pratiques, quelque chose qui venait de l’enseignement de mon père, de ma propre vision du monde et de ma place en son sein.

La tête reposait dans les herbes. D’ici à une demi-heure elle serait inutilisable.

Je piquai mon doigt avec la pointe de la dague. Une goutte de sang bien rouge s’évasa sur la peau. Le pouvoir y palpitait. Je mis le sang en contact avec les herbes.

La magie les inonda, agissant comme un catalyseur, fusionnant, formant, modelant la force naturelle des plantes séchées. Elle s’éleva au travers du cou, envahissant les capillaires du visage, engouffrant le cerveau, saturant la chair morte. Je la guidai, je l’aidai jusqu’à ce que la tête tout entière soit inondée de magie. Mon doigt toucha la peau épaisse du crâne du vamp, laissant une tache sanglante et projetant une vague de pouvoir.

— Réveille-toi.

Les yeux morts s’ouvrirent d’un coup. L’horrible bouche béa et se referma sans bruit, se contorsionnant avec une élasticité impossible.

Crest tomba de sa chaise.

Les yeux du vamp étaient rivés sur moi, grands ouverts, sans ciller.

— Où est ton maître ? Montre-moi ton maître.

La magie sombre bouillonnait depuis la tête, noyant la pièce.

Elle augmentait, vicieuse et furieuse comme un animal enragé prêt à frapper. Dans son coin, Crest inspira bruyamment.

Un tremblement secoua le crâne. Les yeux sortirent de leurs orbites. La langue noire, longue et plate, pendit depuis les lèvres reptiliennes et une dent en faucille la transperça sans faire couler de sang. Empalée, la langue tressauta de manière obscène. Je poussai plus fort, pesant de tout le poids de mon pouvoir sur la nécromagie

qui subsistait.

— Montre-moi ton maître.

Le rouge noya le blanc des yeux du vampire. Deux épaisses traînées de sang sombre coulèrent de ce qui avait un jour été des canaux lacrymaux, ruisselant le long du visage jusque dans les herbes, se mêlant à un torrent de sang qui jaillissait du cou brisé.

L’immonde inondation recouvrit les herbes séchées, coula dans la glycérine et s’étendit en strictes inégales sur la surface. Le sang prit une couleur plus foncée jusqu’à devenir presque noir, et dans ses dessins je vis l’image distordre d’un gratte-ciel éventré avec un logo Coca-cola oblong à moitié enterré dans les décombres.

Unicorn Lane. Toujours Unicorn Lane.

La tête sursauta. Les os du crâne craquèrent comme une coque de noix cassée. La chair se détacha du visage, se recourbant comme de longues pelures. Le crâne éclaté dévoila la masse gélatineuse du cerveau. La puanteur emplit la cuisine. Je jetai un sac-poubelle en plastique sur la tête et renversai le plateau, mettant la tête et les herbes dans le sac que je nouai et posai dans un coin.

Le sang dans la glycérine s’était coagulé en une masse pourrissante et laide. Je jetai le tout dans l’évier.

Crest se frotta le visage.

— Je vous avais prévenu.

Il acquiesça.

Je me lavai les mains et les bras jusqu’au coude avec un savon à l’odeur fraîche et passai dans le salon, m’arrêtant en chemin pour voir comment se portait Derek. Il dormait comme un bébé. Je m’assis dans le canapé, me penchai en arrière et fermai les yeux.

C’était le moment où la plupart des hommes prenaient la fuite.

Je restai assise, me reposant. Le besoin d’intimité s’estompait, et le désir me semblait désormais irréel, éthéré comme un rêve à moitié oublié. J’entendis Crest entrer dans la pièce. Il s’assit à côté de moi.

— Alors c’est ça que vous faites ? dit-il.

— Ouais.

Nous restâmes silencieux pendant quelques respirations.

— Je peux vivre avec ça.

J’ouvris les yeux et le regardai.