Morsure magique

Ilona Andrews · Chapitre 9 sur 11

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Morsure magique

Chapitre 9

Venant de lui, l’expression était acérée, comme un couteau.

— Je suis désolée.

Il dodelina, les mains tendues devant lui, essayant de reprendre son souffle.

— « Désolée » n’est vraiment pas suffisant. (Il me détailla une dernière fois, furieux, et souffla avec force :) J’en ai fini avec cette conversation et j’en ai fini avec toi. Laisse-moi !

Je m’exécutai. J’aurais aimé qu’il claque la porte derrière moi, mais il la ferma très doucement.

Personne ne m’attendait dans l’escalier. À la réception, demandai à l’employé :

— Y a-t-il une porte de derrière ?

Il me la désigna. Je quittai le bâtiment et m’enfonçai dans la ville. Les Changeformes pouvaient me retrouver n’importe où, à l’odeur, et s’ils avaient vraiment envie de me traquer, je ne pouvais pas les en empêcher. Mais j’étais certaine que Curran était écœuré, de moi, et qu’il me foutrait la paix. Je hélai un buggy tiré par un cheval et donnai cinquante dollars au cocher pour qu’il me ramène au point fae.

Chapitre 9

J’étais assise sous mon porche, alternant entre une bouteille de Citronnade forte et la sangria de Boone’s Farm. Mon regard se perdait dans la nuit. Tout était calme. La bise nocturne s’était tue, rien n’agitait les feuilles sombres sur les branches du peuplier, pas un brin d’herbe ne bougeait dans la pelouse.

J’avalai une longue gorgée de Sangria puis une de Citronnade.

Je ne buvais pas, je me saoulais la gueule. Je voulais que mon corps se sente aussi mal que ma tête. J’aurais aimé avoir de la bière pour mieux faire passer le vin. J’aurais été malade plus vite.

J’étais vraiment mal. J’avais accompli pas mal de choses, mais je n’avais pas retrouvé l’assassin de Greg. Il tuerait encore, il tuerait des jeunes femmes, il tuerait des Changeformes et je ne savais même pas par où commencer mes recherches. J’avais perdu toute crédibilité auprès de la Meute. Même chose avec l’Ordre, d’ailleurs.

J’avais commencé un truc avec un gentil garçon. Ce n’était pas parfait mais il m’aimait bien. Il avait vraiment essayé. Un type décent et normal. Et j’avais bousillé cette relation. Il ne faisait pas partie de mon monde et je l’y avais précipité.

Je renversai une bouteille directement dans ma bouche, avalant sans déguster jusqu’à étouffer en la levant dans un toast absurde à l’adresse des arbres.

— Super !

Les arbres ne trinquèrent pas. J’attrapai l’autre bouteille.

Il y avait un monstre dans mon jardin.

Il était assis, reniflant l’air. Un gros bâtard d’au moins quatre-vingts kilos. Une fourrure longue et grise poussait en plaques sur sa carcasse maigre. On voyait de la peau nue, pâle et ridée, entre les taches irrégulières de poils, surtout sur le ventre où de longues cicatrices inégales se croisaient sur la chair. Une petite bosse

dépassait de son dos, le poil qui la recouvrait était plus épais et plus long, formant une crinière emmêlée s’évasant derrière sa grosse tête couronnée d’oreilles humaines.

Les pattes arrière étaient lourdes et musclées, comme celles d’un canidé mais avec de longs doigts. Les pattes avant, plus petites et dérangeantes d’humanité, serraient quelque chose de sombre. Je plissai les yeux pour mieux voir le petit tas velu et mouillé. Un écureuil. La créature renifla sa proie avec son long museau fripé, ouvrit des mâchoires impressionnantes et déchiqueta l’écureuil. Le craquement des os broyés troubla la paix nocturne.

La chose mâchait avec enthousiasme, tordant le corps sanglant entre ses mains, et me regardait. Les petits yeux injectés de sang étaient indéniablement humains. En fixant les yeux dans le regard d’un Métamorphe, on voyait la bête cherchant à s’en évader. Les yeux de cette chose brûlaient d’intelligence, limitée mais indéniable, trahissant une profonde tristesse et sa capacité pour la souffrance.

La chose leva sa gueule immonde vers le ciel et émit un bruit lugubre et éthéré, comme si des dizaines de voix murmuraient la même phrase dans une dizaine de langues à la fois. Puis elle revint à l’écureuil et en arracha une nouvelle bouchée.

Un léger grattement attira mon attention. Je fouillai la nuit du regard. Des formes grotesques de toutes tailles se cachaient dans les ombres. Elles se perchaient sur la balustrade, se dissimulaient en dessous et autour des marches, dépassaient sous la camionnette sur le chemin, grouillant tout autour de moi.

Le goulot de la bouteille toucha mes lèvres, je bus alors que les bêtes s’approchaient.

— Pauvre Crest, murmura une voix de velours. Je vis depuis trois cents ans et je ne me souviens pas d’avoir autant ri.

Je posai la bouteille avec une lenteur étudiée et me tournai vers la voix.

— C’est toi. Putain ! Je n’y aurais jamais pensé.

Bono me sourit, montrant ses dents bien alignées, blanches et inhumainement pointues. Il y en avait trop, d’ailleurs. Marrant que je ne l’aie pas remarqué avant.

Les pointes noires saturées de gel avaient disparu, de longues mèches lisses descendaient jusqu’à ses épaules.

Elles étaient grises, l’étrange gris foncé et mat du vieux papier collant. Sa peau était pâle et glabre, et j’en voyais beaucoup trop puisque Bono avait décidé de m’apparaître nu ! Non, en fait, il portait un semblant de kilt, couvrant assez mal ce qu’il était censé cacher.

Le monde était confus. Je me frottai le front. Le vin faisait son effet.

Bono se laissa glisser de la rambarde sur laquelle il était perché.

Il évoluait avec une fluidité liquide. Il s’installa près de moi.

Il y avait quelque chose de tellement étrange dans, sa manière de bouger, dans sa manière de s’asseoir, son odeur, sa façon de me regarder avec des yeux débordant de haine, quelque chose de tellement inhumain que mon cerveau se gela, butant sur son inhumanité comme contre un mur de briques. J’avais envie de hurler.

Je me contraignis à l’immobilité. L’effort brûla un peu l’alcool, ma vision me parut moins floue.

Dans le jardin, plusieurs petites créatures attendaient impatiemment que la grosse en ait fini avec son écureuil.

— C’est dur pour toi, n’est-ce pas ? dit doucement l’Upir. C’est dur de rester assise à côté de moi comme ça. Tu as envie de hurler et de courir, de t’enfuir aussi vite que possible sans te retourner, tout en sachant que tu ne peux pas m’échapper. Tu continueras à courir parce que tu devines qu’il vaut mieux mourir en me tournant le dos. Tu sais pourquoi ? Parce que ton corps pensent que tu n’es que nourriture, que tu vas être utilisée, dévorée et tes restes jetés.

Je portai la bouteille à mes lèvres et bus une petite gorgée.

— Tu as lu combien de romans de gare avant d’être foutu de pondre ce petit discours ?

Il se laissa glisser sur le flanc, la tête soutenue par un bras plié.

— Ris, Kate, c’est la dernière fois que tu peux rire.

Je haussai les épaules.

Dans le jardin, le chasseur d’écureuils frappa une petite créature hideuse qui tentait de lui chaparder un morceau. La créature glapit, s’apprêta à refaire un essai et se figea, sa petite

queue presque transparente s’agitant, comme secouée par une main invisible. La poigne fantôme pressa une dernière fois et la libéra. La créature s’effondra puis se redressa, tremblante, et s’éloigna en titubant, gémissant doucement, la queue entre les jambes.

— Les enfants font parfois des bêtises, dit Bono. Ils ont besoin d’être punis. Si tu te poses la question, je peux faire ça à mes femmes aussi. (Il regarda la grande créature qui s’approcha de nous) Finissons-en avec les présentations. Voici mon fils aîné, Je l’appelle Arag. Arag, ceci est un futur dîner. Futur dîner, voici Arag.

Les yeux humains d’Arag, profondément enfoncés dans leurs orbites, se levèrent.

— Putain ! Qu’as-tu…

— Babouin. (L’Upir secoua la tête) Fort, cruel, agressif.

Malheureusement il tient un peu plus de moi que de sa mère. Il sait parler. Dis quelque chose à Kate, Arag.

Le monstre observa ses mains. Il dansa d’un pied sur l’autre, pas très sûr de lui, et émit un long crissement aigu, comme des ongles grattant un tableau noir.

— Saaang, gémit-il.

— C’est triste, non ? (Bono souriait.) Il marche sur la Terre, créature difforme et pitoyable, il prononce des mots au hasard, cherche – quoi, il ne le sait pas lui-même – et déteste toute chose.

J’ai essayé de lui arracher les cordes vocales, mais ces salopettes ne cessent de repousser.

— Saaang, soupira Arag.

L’Upir lui fit signe de partir.

— Va. (Arag retourna à son poste dans le jardin. L’Upir soupira.) Je pense le tuer quand nous en aurons fini ici. Tu crois que je devrais ?

J’ingurgitais une autre rasade de vin.

— Ça n’aidera pas.

Je haussai les épaules, encore.

— Pourquoi t’allier avec Olathe ?

— Pourquoi pas ? Le plan était bon. Tôt ou tard, les sang-mêlé et les nécromants se seraient fait la guerre. Olathe aurait pris le

contrôle des écuries. J’aurais eu assez de viande de vampire pour m’en rendre malade. La chair de vamp, c’est ce qu’il y a de mieux, Kate. C’est vieilli et ç’a beaucoup de goût, comme un bon vin.

— Tu as aussi mangé des Changeformes.

— Leur magie me renforce. (Bono grimaçait.) Mais ils ont un goût de merde.

Ses doigts touchèrent mes cheveux. Il prit une mèche et la porta à ses narines.

— Je parie que tu envisageais de mettre un polichinelle dans le tiroir d’Olathe.

Il montra les dents.

— La chienne était stérile. Tu peux croire ça ?

Il enroula mes cheveux autour de son doigt et contempla la lune au travers. Je me reculai, il laissa glisser la mèche entre ses doigts avec un petit rire.

— Mais bon, je suis tombé sur toi. Et toi tu n’es pas stérile. (Il se pencha sur moi, très près, son souffle était chaud sur ma joue.) Je sais ce que tu es. J’ai grimpé la colline et j’ai reniflé la tombe du sac d’os pourrissants que tu appelais ton père. J’ai reniflé sa puanteur, je sais que son sang ne coule pas dans tes veines. De toute façon, je sais de qui tu tiens ton sang. Tout ce pouvoir entassé dans une petite chatte bien serrée ! Sais-tu que ton géniteur chassait ma race il y a des milliers d’années ? Ton petit esprit minable ne peut même pas appréhender la haine que je lui voue. Tu vas me donner un fils, Kate. Et toute la magie de ton lignage m’appartiendra.

Il ricana doucement. Je dus retenir un hurlement.

— Pourquoi as-tu tué Greg ?

— Il s’approchait trop près. Le petit subterfuge d’Olathe n’avait pas fonctionné avec lui. Je savais que j’allais devoir le tuer tôt ou tard. Et c’était l’occasion de te faire sortir de ton trou bien protégé.

— Tu voulais que j’affronte Olathe ! Tu voulais savoir si mon sang était plus puissant que le sien.

— Oui. Mais tu en as mis du temps à remonter jusqu’à elle. J’ai pratiquement dû te dessiner un plan. Je t’ai donné la béquée, chaque indice. Tu n’avais qu’à suivre la piste mais tu as encore trouvé le moyen de prendre des détours. Un singe aurait été plus

rapide. Mais bon, il n’y a pas beaucoup de différences entre toi et un singe. (Il me lécha la joue.) La magie est épaisse, ce soir, et je commence à avoir faim. Il y a un cadavre tout frais qui m’attend chez moi. Et bien d’autres à venir. Beaucoup de nécromants préféreraient me servir plutôt que cet imbécile sur son trône doré.

Finissons-en, qu’en dis-tu ? (Je ne dis rien.) Pas d’insolence ? Tu as peur, Kate ? (Sa voix se fit murmure mais les mots tonnaient de pouvoirs.)

Estene aleera hesaad de viren aneda.

Et maintenant tu m’appartiens pour toujours…

Oh ! Mon Dieu ! Pour lui, les mots de pouvoir formaient un langage. La force de la magie ancienne m’empoigna, écrasant mon esprit de son énormité. Le tourbillon de lumière m’emporta dans des profondeurs inconnues. Je me mordis la langue et goûtai mon sang.

Quelque chose de furieux et de rebelle monta alors en moi et hurla. Aveuglée par la lumière, je m’entendis prononcer un seul mot.

— Dair !

Libère.

Les lumières faiblirent, je vis les yeux de Bono rivés sur moi.

Les mots inconnus, oubliée depuis longtemps, refaisant surface, leur sens était pourtant clair.

— Ar ner tervan estene.

Je te tuerai avant.

Je frappai la bouteille sur une marche. Le verre explosa, se répandit sur le béton. J’enfonçai le tesson acéré comme un rasoir dans sa gorge. Le sang m’éclaboussa.

— Ud !

Meurs !

Le sol trembla sous le pouvoir que j’enfouissais dans le mot.

L’Upir tomba, le sang jaillit de sa gorge. Je plongeai vers la porte, au travers d’elle. Les gardes fluctuèrent, se refermèrent derrière moi.

Un étrange gargouillis émanait de l’Upir. Il bataillait pour s’extirper de sa gorge en ruine, formant des bulles dans le flot de

sang noir. Bono saisit le tesson. Il referma ses doigts sur le verre gluant de sang, glissa, s’accrocha à une pointe qui s’enfonça dans sa chair. Il tira, arracha la bouteille de sa gorge, la laissa tomber sur le plancher.

Le gargouillis se fit plus intense, expulsant du sang à chaque quinte torturée. Des échardes de verre ressortaient de la blessure, emportées par le flux sombre. Une créature hideuse rampa jusqu’au porche pour renifler la bouteille ensanglantée. Bono rattrapa d’une main et propulsa les vingt kilos loin au-dessus de la rambarde, sans effort.

Ses doigts fouillèrent la plaie affreuse, en essuyèrent le sang. La blessure se referma et, alors qu’elle se scellait, le gargouillis mua, s’éclaircit, forcit. Je me rendais compte qu’il riait. Il se rua dans l’ouverture de la porte Un éclair rouge le foudroya sur le seuil. Il hurla et recula d’un bond. Ses yeux flamboyaient, dégoulinant d’argent sur ses joues, constellant la peau. Il n’y avait plus rien d’humain en lui.

Il revint à la charge et aperçut les ossements de vampire qui gardaient ma porte, depuis l’intérieur.

— Salope !

— Pierre, Bois et Os, Bono, dis-je sourdement. Ta garde renforce la mienne.

Son hurlement redoubla. Les fenêtres vibrèrent. Je me bouchai les oreilles avec les mains. Du poing, il frappa le perron, et le plancher explosa.

— Ça ne marchera pas. Tu peux démolir toute la maison, la garde tiendra.

Il me regarda, les traces d’argent souillaient son visage comme s’il avait pleuré du métal liquide. Ses enfants tremblaient et se terraient au sol.

— Ce n’est pas fini, Kate. Je massacrerai tout ce qui prétendra te protéger. Je tuerai le chat, Je dévorerai sa chair, et sa magie sera mienne. Alors je reviendrai. Tes gardes ne te protégeront plus.

Il s’enfuit d’un bond dans la nuit, entraînant ses enfants derrière lui.

J’appuyai ma tête contre le mur. L’alcool m’empêchait de

penser. Il n’était pas mort. Oh ! Je ne m’étais pas attendue qu’il meure. Quelqu’un qui tissait des phrases avec les mots de pouvoir ne mourait pas facilement.

Il avait dit qu’il allait tuer le chat. Parlait-il de Jim ? Sûrement pas, Jim n’était pas assez puissant pour menacer mes gardes.

Curran, si. Tous les Changeformes possédaient une résistance naturelle aux sorts de garde, mais la résistance de Curran devait être phénoménale.

Je devais appeler Jim pour mettre en garde le Seigneur des Bêtes.

Qui me croirait ?

— « Et ils se raillent de mes plaintes, et ils rient de mon anxiété », grommelai je en me redressant péniblement.

J’appelai Jim. Il ne décrocha pas et le répondeur ne s’enclencha pas.

La secousse d’une garde qui se brisait explosa dans mon crâne.

Ma migraine fit de même, le sommeil me fuit.

Il y avait quelqu’un dans la maison.

Je glissai ma main sous l’oreiller et trouvai le manche d’une dague de lancer.

Je restais immobile, respirant calmement. Le silence et la pénombre emplissaient les pièces. Je n’avais pas besoin de partir en chasse. Qui qu’il soit, le visiteur viendrait à moi.

Une ombre de la taille d’un homme se glissa dans le couloir, ténèbres plus sombres contre le mur. Je fermai les yeux, je l’observai à travers mes cils.

Cinq mètres. Inspire. Expire.

Quatre.

Trois. Suffisamment près.

Je lançai la dague. La lame noire vola dans les airs et mordit l’épaule de l’ombre. Merde. Raté ! L’ombre plongea sur moi.

J’essayai d’attraper Slayer, mais le bâtard était trop rapide. Je frappai avec les deux pieds, fort. L’ombre para mes coups et bloqua mon poignet droit. Des doigts d’acier serrèrent, ma main perdit toute sensation. Je frappai à la gorge de l’autre main. L’ombre grogna et je me retrouvai à regarder des yeux jaunes.

— Lâche ma main, connard !

Curran me lâcha. Je me frottai le poignet.

— Putain, tu ne sais pas parler ?

Il me regarda sans comprendre. Je tendis la main vers la lampe, me souvins que la magie était active et optai pour une bougie sur la table de nuit. Je grattai une allumette. La lame étroite de la flamme éclaira Curran. Il se tenait devant moi, ses yeux écarquillés, sans ciller. De petites marques rouges couvraient son visage et ses mains.

Je tendis la main et touchai sa paume. La magie picota le bout de mes doigts. Du sang. Curran était couvert de sang, de minuscules gouttes de sang qui coulaient de chacun de ses pores. Il avait traversé mes gardes mais en avait payé le prix.

— Curran ?

Il ne réagit pas. Il devait être étourdi par le sort.

La migraine cognait dans mon crâne comme un marteau. Je pris Curran par la main, le conduisis à la salle de bains et le poussai sous la douche. J’ouvris le robinet d’eau froide, laissant la trombe glacée l’inonder.

Je m’assis sur la cuvette des toilettes et me pris la tête à deux mains. L’eau coulait. J’aurais pu tuer pour une aspirine.

Curran inspira laborieusement et expira. Une étincelle de conscience ralluma ses yeux.

— Froid.

Tremblant, il ferma le robinet et s’ébroua. Les gouttelettes éteignirent la bougie. Les ténèbres nous engloutirent.

À l’aveuglette, je fouillai dans un tiroir, lui lançai une serviette et me dirigeai vers la cuisine. Dans le couloir, une branche tomba sur ma tête. Je sursautai.

Une branche ?

Je levai les yeux et contemplai le ciel nocturne par un grand trou irrégulier qui s’ouvrait dans mon toit, Curran avait choisi le point le plus haut du bâtiment, là où les gardes étaient les plus faibles.

Je serrai les dents, entrai dans la cuisine et trouvai une lanterne fae. Avec un peu d’encouragement, elle s’alluma, sa douce flamme

bleue illuminant la pièce d’une lumière apaisante. Curran apparut sur le seuil. J’étais tellement furax que je le tutoyai :

— Tu as foutu mon toit en l’air !

— C’était plus facile que la porte. J’ai frappé. Tu n’as pas répondu.

Lui aussi avait renoncé au vouvoiement. Je me frottai les tempes. À partir de maintenant, plus de vin. Quelque chose claqua.

Curran avait posé ma dague sur la table.

— Comment va ton épaule ?

— Ça fait mal.

Lui dire que j’avais visé la gorge n’était pas dans mon intérêt.

— Tu avais raison. Ce n’est pas terminé.

— Je sais.

— Il tient Derek. (Je le regardai.) J’ai envoyé Derek et Corwin dans les Bois. Il les a attaqués au point de rendez-vous et il a pris Derek. La dernière chose dont Corwin se souvient c’est que le gamin avait une jambe cassée mais qu’il était vivant.

— Et Corwin ?

— Blessé.

— À quel point ?

— Mourant.

— Le troisième arbre à partir de la gauche, dit Curran.

Nous étions sous le porche, épaule contre épaule, la nuit s’ouvrir devant nous.

— Je le vois.

Un truc vaguement reptilien se terrait dans les branches du peuplier, une longue queue écailleuse enroulée autour du tronc.

L’espion que Bono avait laissé pour garder un œil sur moi.

— Nous ne pouvons pas le tuer. Bono pense que je vais me terrer dans la maison derrière mes gardes. Si nous le tuons, il comprendra. Il a une sorte de lien télépathique avec ses rejetons.

Curran fit le tour de l’arbre. La chose le regardait de ses yeux immenses. Curran bondit, attrapa une branche basse, se hissa. Le monstre reptilien siffla. J’allai à la cabane, en rapportai un rouleau de fil de fer. Curran attrapa la chose par le cou. Elle protesta mais lâcha la branche. Il la jeta au sol, je mis un pied dessus et nouai le fil

de fer autour de son cou. Sa peau était translucide, olive pâle, scintillante d’écailles transparentes. Curran me rejoignit, nous attachâmes l’autre bout du fil de fer à l’arbre.

Nous nous mîmes en route pour la ligne fae.

Nous étions assis sur une étroite plate-forme de bois hâtivement assemblée avec de vieilles planches. On appelait ça les taxis fae, des constructions de bois de récupération entassées près de chaque point fae. Personne n’aurait accepté d’emprunter la ligne fae sans quelque chose de solide sous les pieds. Si on était assez idiot pour essayer, on risquait de se faire couper les jambes aux genoux par les courants de magie.

La ligne fae nous entraîna vers Atlanta à 180 kilomètres à l’heure. La magie gardait le taxi parfaitement immobile, tant et si bien qu’il semblait que la plate-forme était immobile tandis que la planète tournait joyeusement autour.

— Explique-moi encore cette histoire de garde d’os, demanda calmement Curran.

— Il a tué des vampires et s’en est nourri. La chair qu’il a consommée a créé le lien entre les os et lui. En plaçant les ossements à l’intérieur et en les liant aux fondations et aux murs, je l’ai amené à se battre contre lui-même. Il est presque impossible de briser ce genre de garde. Comme j’avais laissé ses marqueurs de garde autour de la maison, il a facilement atteint le porche.

— En clair, tu l’as appâté ?

— Oui.

— Alors la garde d’os peut être inversée mais les gardes de sang ne peuvent être traversées que par quelqu’un de la même lignée.

— Pommes et oranges. (Je me sentais épuisée et surexcitée tout à la fois.) Les gardes de sang prennent leur pouvoir dans le sang, tandis que les gardes Pierre-Bois-os sont environnementales. Elles tirent leur pouvoir de la magie elle-même. La présence d’os ne fait que les définir, comme une lentille ne laissant passer qu’une seule fréquence lumineuse. Il ne peut pas entrer chez moi quand la magie fonctionne et, comme il est magique, il est trop faible pour risquer le coup pendant une vague tech.

Je regardai la planète tourner, les vallées baignées de ténèbres et les collines qui roulaient de chaque côté.

— Pauvre Derek.

Je serrai les dents.

— Arrête ! dit Curran.

— J’aurais dû trouver quelqu’un pour m’écouter.

Nous ne nous regardions pas, préférant contempler le visage de la nuit.

— Ça n’aurait rien changé. Je les aurais quand même envoyés dans le Bois. C’était l’endroit le plus sûr.

— Quand on y repense, tout est évident. (Ma voix était amère) Il était le Compagnon de Ghastek, au centre de l’équipe de reconnaissance du Peuple. Il savait quand les vamps sortaient et où ils allaient. Il savait quels chemins empruntaient tes gens pour aller de la forteresse jusqu’en ville. Et il passait tout son temps libre à draguer des femmes dans les bars. (Je me penchai en arrière, j’avais eu le bénéfice de la vision d’Anna et j’avais pourtant raté le coche.) Tellement stupide !

Curran ne dit rien.

Les étoiles brillaient fort, se moquant de nous pauvres hères sur un morceau de bois. Je fermai les yeux, mais le sommeil refusait de venir.

— Je lui ai enfoncé un tesson de bouteille dans la gorge.

— J’ai vu les morceaux de verre ensanglanté.

— Il a ri. La bouteille était dans son cou. Il saignait comme un porc et il se foutait de moi.

— Il ne rira plus quant je le trouverai.

Il s’exprimait sans bravade, à la manière qu’emploient la plupart des gens pour promettre de rapporter du pain en rentrant à la maison.

L’Almanach disait que l’Upir résistait au métal, à la pierre, aux dents et aux griffes. Putain ! Comment allions-nous le tuer ?

Curran tendit la main. Sa paume chaude se posa sur mon front.

Pour une raison inconnue, je me sentis mieux.

Je fermai les yeux, posai la tête sur les planches puantes d’humidité et m’endormis.

Un effleurement me réveilla.

— Point fae, dit Curran.

Je me redressai. Plusieurs silhouettes nous attendaient au point fae, là où la vue sur le monde normal semblait distordue.

— Amis ou ennemis ?

— Amis.

La plate-forme tressauta, essayant de se contracter.

Les vieilles planches grincèrent, tordues par la pression, et devinrent glissantes quand l’humidité suinta du bois. La ligne eut un sursaut spasmodique et nous recracha dans les bras déformés d’une dizaine de Changeformes. Des mains griffues nous empoignèrent pour nous aider à descendre.

— Il en reste combien ? demanda Curran à la femelle de tête.

Elle gronda, ses mâchoires mal assorties claquèrent et un Métamorphe sous forme humaine s’avança.

— Deux groupes, mon Seigneur. Une petite famille de Waynesville et neuf personnes d’Ashville. Il y a eu un putain de glissement de terrain, ils doivent creuser dans la coulée.

Curran s’engagea sur le chemin de terre flanqué de buissons denses. Loin devant nous, on pouvait entendre les grognements d’un véhicule transformé.

— Un cheval serait plus silencieux, dis-je.

— Je n’aime pas les chevaux.

Tout autour de nous, les buissons grouillaient de petites bêtes.

Des yeux brûlants nous observaient, suivant chacun de nos mouvements. La Meute se mobilisait, se réfugiait dans la forteresse.

Aucun Changeforme ne resterait hors des murs et, tant que le dernier d’entre eux n’aurait pas passé le seuil du donjon, les routes qui y menaient seraient lourdement gardées.

— Aucune confrérie ne peut rester en alerte permanente.

(Curran semblait répondre à mes pensées) Après qu’on a tué Olathe, je les ai laissés partir.

Sauf que ce n’était pas fini.

Le rugissement de la voiture à eau devint trop fort pour qu’on puisse parler. La Jeep transformée était surveillée par trois loups.

Nous y grimpâmes. Curran nous conduisit à la forteresse.

La respiration difficile de Corwin se répercutait sur les murs de l’infirmerie, comme un glas.

Son visage déformé avait l’air hagard, la peau grise était flasque autour des os. Ses yeux fiévreux étaient rivés sur moi.

— Le bois m’appelle (Je touchai sa main. De méchantes griffes surgirent déchirant ma peau) Une bonne chasse, disait le garou-lynx.

— Il ne sait pas qui vous êtes, m’informa Doolittle par-dessus mon épaule.

Tendrement, je libérai ma main et caressai la gorge couverte de fourrure.

— Ce ne sera plus très long, ajouta Doolittle.

— J’ai mal, toussa Corwin.

Je regardai Doolittle mais il secoua la tête.

— Il n’y a rien à faire contre ce genre de douleur.

— Il était empalé sur un lampadaire brisé quand nous l’avons retrouvé, dit Curran.

Corwin se tendit. Ses mains massives agrippèrent mes épaules et ses yeux verts flamboyèrent, soudainement lucides.

— Je suis mourant, gémit-il d’une voix rauque.

— Oui, dis-je tandis que Doolittle disait :

— Non.

Le félin s’accrochait à moi.

— Tu n’es jamais venue dans le Bois.

— Non.

Je le tenais tendrement dans mes bras. Sa poitrine frémit, déchirée par la douleur.

— Je n’y suis jamais allée.

— C’est dommage, murmura le félin.

Il s’avachit dans mes bras, je le reposai sur l’oreiller. Il convulsa.

Une rivière de sang détrempa les draps, laissant un lynx au milieu d’un fouillis de bandages. Sa fourrure était empoissée.

— Merde ! cracha Doolittle en m’écartant.

Il attrapa fébrilement une seringue. Curran me prit par les épaules et me poussa vers l’autre lit, contre le mur opposé.

— Il y a quelqu’un que j’aimerais que tu identifies, dit-il.

Un homme était étendu sur le dos, une couverture le couvrait jusqu’au menton. Il y avait quelque chose d’artificiel dans sa rigidité. Curran souleva la couverture.

Il vit qu’il était attaché au lit. J’examinai les cheveux noirs et sales et le visage dur. Il avait quelque chose de familier.

Les paupières de l’homme s’ouvrirent brusquement.

Je reculai d’un pas, reconnaissant immédiatement la promesse derrière ces yeux pâles. Le clochard dans le bureau de Ted. Les pièces du puzzle se mirent en place.

Quelle Imbécile j’avais été !

— Nous l’avons trouvé près de Corwin, inconscient.

Apparemment, il s’est jeté dans la bagarre pour aider Derek, mais il refuse de s’expliquer.

— Détache-le.

Curran me regarda.

— Il a du mal à se contrôler.

— Détache-le, répétai-je Tu ne devrais pas retenir de force un Croisé de l’Ordre, Curran.

Une plainte grimpa du lit de Corwin, les gémissements déchirants d’un animal à l’agonie. L’espace d’une seconde, Curran eut l’air de vouloir frapper le mur du poing, mais il se contrôla et le calme revint sur son visage.

— Fais en sorte qu’il se tienne tranquille. Et je le détacherai.

Je m’assis sur le bord du lit. Le regard du Croisé se teintait de démence. Tous les Croisés étaient fous. C’était dans leurs attributions. Libre de ses liens, il essaierait inévitablement de tuer tout le monde dans la pièce.

— Je sais qui est l’Upir, lui dis-je. Je sais ce qu’il veut.

Les yeux du Croisé se tournèrent vers moi. Une fois pris dans le feu de ces yeux, on commençait de suer, les muscles se contractaient et on n’avait plus que deux options : se battre ou fuir.

Son regard s’apaisa, les flammes s’y atténuèrent. Il écoutait.

— Bientôt, il va venir ici et je le combattrai. (Je désignai Curran) Et lui aussi. Pendant que nous l’affronterons, quand nous le saignerons, il y aura un homme ici, attaché à son lit parce qu’il était trop têtu pour oser une concession.

Le Croisé parla :

— Ils ont pris mes armes.

Curran hocha la tête.

— Il peut les récupérer s’il promet de ne pas s’en prendre à mon peuple. Et de rester à la forteresse ! Je ne peux pas le laisser foutre le bordel maintenant. Soit il coopère, soit il reste ligoté.

La folie dans les yeux du Croisé lança une dernière flambée puis mourut.

— D’accord.

Je tranchai les liens qui retenaient ses bras. Il se redressa en se frottant les poignets. Je lui tendis le poignard pour qu’il libère ses chevilles.

— Quel est votre nom ? demandai-je.

— Nick.

Il portait les vêtements de sport de la Meute et sentait le propre.

Je regardai Curran.

— Vous l’avez forcé à prendre un bain ?

— Bien obligé, il avait des puces.

— Mes armes, demanda Nick.

Curran nous fit signe de le suivre. Il nous conduisit à une petite chambre.

— Je dois y aller, me dit-il, la main sur la poignée de la porte.

Il se tourna vers Nick. Les deux hommes se regardèrent, prenant la mesure l’un de l’autre.

— Restez sur vos gardes.

— OK, répondis-je.

Les Croisés étaient complètement frappés mais ils étaient Chevaliers de l’Ordre. On pouvait se fier à leur parole.

Curran nous ouvrit et s’éloigna. Un lit solitaire flanquait un mur à côté d’une petite commode et d’un bureau encombré.

L’endroit n’avait pas l’air habité : aucun objet personnel sur les meubles, aucun vêtement oublié. Un lourd sac de sable pendait du plafond. Je me demandai s’il s’agissait de l’équipement standard des chambres du donjon. Le Croisé marcha droit sur le bureau tandis que je m’assis sur le lit.

Nick était équipé pour la chasse à l’ours quand les Changeformes l’avaient découvert. Une dizaine de couteaux de lancer scintillaient sur la table, à côté d’un Sig Sauer 9 mm, d’une carabine 22, de plusieurs chargeurs et boîtes de munitions assorties.

Une longue chaîne était enroulée près de la carabine, en argent à en juger par la couleur du métal. Une épée courte en forme de glaive reposait sur le côté entre plusieurs poignards et une lame dentée en forme de croissant, parfaite pour égorger. Un tas de cordages et de morceaux de bois occupait le coin du bureau… un garrot. Il y avait une ceinture utilitaire, deux bracelets de force avec des logements pour les couteaux de lancer, un fourreau de dos, un kit-r et des bandages.

Il se déshabilla jusqu’à la taille, découvrant un torse couvert de cicatrices. Son épaule gauche était bandée. Il arracha le bandage, exposant une blessure irrégulière, à vif et y colla le kit-r. Je me levai pour l’aider à passer une nouvelle bande de gaze autour de sa blessure.

Nous travaillâmes en silence jusqu’à ce que la plaie soit bien couverte. Il remit sa chemise et attacha la ceinture autour de sa taille.

— Depuis combien de temps le traquez-vous ? demandai-je.

Son attention était concentrée sur son armement.

— Quatre ans. (Il glissa les couteaux un à un à leur place sur les bracelets.) D’abord au Québec puis à Seattle, Tulsa.

Je désignai le bureau.

— Il n’y a rien ici qui pourrait le tuer.

Il glissa le glaive dans sa ceinture. Ne pas posséder l’équipement nécessaire pour venir à bout de l’Upir ne le gênait pas. Il essaierait quand même.

— Comment saviez-vous qu’il allait attaquer le gamin ?

— Le gamin était lié à toi. C’était une cible évidente.

— Je suis une meilleure cible.

— Non. Il te veut vivante. Pour t’engrosser. (Il fit un pas en avant, toucha mon bras. Une pâle luminescence scintilla au bout de ses doigts puis disparut.) Le pouvoir. Ça l’attire comme un papillon la lumière.

Il n’avait pas besoin de démonstration de pouvoir. Il pouvait voir rien qu’au toucher. J’essayai de me souvenir s’il m’avait touchée au bureau de Ted. Nous nous étions effleurés.

— Tu as pris la responsabilité du gamin. Tu l’as laissé se faire prendre.

Il avait raison.

— De la part de quelqu’un qui s’est laissé capturer par la Meute et attacher à un lit, je trouve le reproche est déplacé. Mais si tu reviens avec la tête de l’Upir, je te laisserai me juger.

Il m’évalua, impassible, puis dit de sa voix rocailleuse :

— C’est Juste.

Nous nous mîmes en mouvement à la même seconde.

Je fixai les yeux sur le canon de son Sig Sauer tandis que la pointe de Slayer se pressant contre sa jugulaire. Je ne savais pas comment j’avais su qu’il allait bouger.

La porte s’ouvrit doucement. Quelqu’un entra dans la pièce et se figea. Aucun de nous ne le regarda. Après un long moment, l’intrus ressortit. La porte se referma.

On frappa, fort.

Je fis la grimace.

— Si tu veux le faire, fais-le, que je puisse te couper la gorge et poursuivre mon chemin.

Le canon du flingue se releva puis disparut dans son holster avec un « click » de sécurité.

— Pas maintenant.

Je glissai Slayer dans son fourreau.

On continuait à frapper.

— Entrez, dis-je.

La porte s’ouvrit, révélant une Métamorphe. Elle se tourna vers moi.

— Curran veut vous voir.

La femme me conduisit jusqu’à la salle du Conseil, à l’arrière de auditorium et me tint la porte en me faisant signe d’entrer. A l’intérieur il y avait une fille morte. Elle reposait sur le côté, ses jambes écartées de façon obscène, ses bras tendus en avant. Son tee-shirt déchiré était humide. Un petit cœur au bout d’une longue

chaîne en or, le genre de bijou que s’achèterait une adolescente, sortait du tissu. De longues marques sacrifiaient le parquet, là où ses griffes s’étaient enfoncées dans les planches. Elle avait dû changer de forme juste avant de mourir.

Sa tête penchait selon un angle artificiel, ses yeux bleus aveugles regardaient le plafond. Elle avait l’air jeune, terriblement jeune, quatorze ans au maximum. Quelqu’un lui avait brisé la nuque, rapidement, proprement, d’un seul coup dévastateur.

Curran observait le cadavre depuis les ombres. Mahon était assis contre le mur, se frottant le front. Il avait une feuille de papier blanc dans la main.

— L’Upir nous a envoyé un numéro de téléphone, dit Curran.

Mahon se mit la main sur le visage. La scène se joua devant mes yeux : la fille qui plongeait en avant, ses yeux bleus remplis de la démence de l’Upir, se changeant en bête grondante à mi-saut, Mahon qui s’interposait, ses bras énormes qui l’attrapaient, brisant ses os fragiles par pur instinct, avant que son cerveau réagisse, la fille surchargeait de nouveau et tombait sur le sol… Je ne demandai pas à quel endroit du corps ils avaient trouvé le message.

— Vous allez l’appeler ?

— Oui, répondit Curran. Des suggestions ?

— Il perd son calme quand il perd le contrôle. Et il pense avec sa bite.

Ce n’était pas grand-chose.

Curran décrocha le téléphone et composa le numéro.

La sonnerie explosa par le haut-parleur, deux fois. Un clic annonça qu’on décrochait, et la voix de Bono dit :

— Je vois que vous avez eu mon message.

— En effet, répondit Curran.

— Tu as tué la petite fille, chat ? Est-elle allongée sur le sol quelque part ? Tu la mates, là, maintenant, en te demandant si c’était un bon coup ? Ça, je peux te le dire. Elle était douce, maladroite et conne, mais douce. Un peu sèche aussi, mais elle saignait beaucoup, ce qui équilibrait les choses.

Le visage de Curran était détendu, presque tranquille.

— Ta petite amie est avec toi ? (Bono babillait, surexcité, comme

s’il était shooté) La grande aux cheveux sombres avec les yeux perçants ? Je l’ai cherchée mais elle était partie, alors j’ai pris la blonde que tu as baisée avant elle. J’en déjeunerai demain. Le truc avec la viande fraîche, tu vois c’est de l’attendrir dans un endroit chaud. Évidemment, comme tu manges ta viande crue, je ne vais pas perdre mon temps à t’expliquer les subtilités culinaires. Mes enfants préparent ta copine pour moi. Tu aimerais l’entendre crier ?

On entendit une porte s’ouvrir, puis un gémissement de femme.

— Non, s’il vous plaît, suppliait-elle. Je vous en prie, je vous en prie, je vous en prie…

Moi. Ç’aurait dû être moi.

Le visage de Curran était impassible. Il ramassa une chaise métallique pour en tordre les pieds à mains nues.

Soudain, la femme hurla, hystérique, puis partit en sanglots déchirants. Son désespoir emplissait la pièce.

Elle savait qu’elle allait mourir et elle savait que ce serait le prolongement des souffrances atroces qu’elle subissait déjà. Elle hurla encore, une fois, deux fois puis redevint silencieuse.

La voix de Bono gronda.

— Imbécile !

Et l’inoubliable gémissement inhumain d’Arag nous parvint au travers de la ligne.

— Il a sectionné une artère, reprit Bono. C’est tellement simple

– ouvrir le ventre et tirer les intestins, mais non, il est parvenu à foutre ses griffes sur une artère. Maintenant, il va falloir que je lave ses entrailles. Finalement, je vais devoir le tuer.

Les gémissements faiblirent, s’éloignant du téléphone.

— Alors, dis-moi, reprit Bono. Elle criait comme ça quand tu la baisais ? Elle n’a pas voulu crier pour moi, elle a juste sangloté. Une vraie déception, celle-là. Tu es toujours là, sang-mêlé ?

— Je suis là. Et moi aussi j’ai une surprise pour toi. Dis bonjour, Kate.

— Bonjour, obtempérai-je.

Il y eut un silence au téléphone.

— Ce n’est pas elle. Elle est encore chez elle.

— Comment va ton cou ? demandai-je. Tu craches toujours du verre ?

— Elle est là, intervint Curran. Avec moi. Ce soir pendant que tu attendras qu’on attendrisse ton cadavre, pense à moi et à elle. Pense à elle en train de gémir…

— Je l’aurai, à la fin…

La voix de Bono était exaspérée.

Curran soupira bruyamment.

— Tu tiens tant que ça à passer derrière moi ?

Bono raccrocha violemment. Je me retournai et quittai la pièce.

J’errai dans les couloirs jusqu’à ce que je retrouve la chambre où le Croisé et moi avions eu notre petite conversation. Nick était parti.

J’espérais qu’il avait suffisamment de jugeote pour ne pas quitter le complexe.

Emmerder Curran maintenant était du suicide.

Je fermai la porte et regardai par la fenêtre. Il pleuvait.

Le ciel gris crachait de l’eau grise sur l’herbe terne. Le gris de l’extérieur pénétrait dans la pièce, assourdissait les couleurs des rares meubles. La pluie finirait bien par s’arrêter, laissant l’herbe et les arbres bien verts, lavés et tachés de couleurs vives. C’était étrange comment quelque chose de si incolore pouvait régénérer le monde.

Il y avait un survêtement gris dans la petite commode à côté du lit. Je posai Slayer et son fourreau sur la couverture spartiate, me déshabillai et enfilai le survêtement. Je commençai doucement, étirements, saut à la corde invisible jusqu’à ce que la chaleur envahisse mes muscles.

Je fis craquer mon cou et attaquai le sac de sable.

Je ne sais pas combien de temps s’écoula. La sueur trempait mon tee-shirt et le sweat-shirt par-dessus, le tissu collait à mon dos.

Peu après que mes jambes eurent commencé de faire mal, quelqu’un frappa. Mon cerveau mit le son de côté. J’enchaînai encore un coup de pied, un coup de poing et un autre avant de lâcher :

— Entrez.

Curran entra et referma la porte derrière lui. J’essuyai la sueur

de mon front, m’étirai. Il s’assit sur une chaise, les mains sur les genoux, les yeux baissés, attendant que j’en termine.

— Il a rappelé, annonça-t-il quand j’eus fini.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a déliré pendant un moment et promis de me tuer. Il n’attaquera pas la forteresse.

— Tu t’attendais à ce qu’il le fasse ?

— Non. Je l’espérais.

Je m’assis sur le lit. Rien ne se passerait comme nous pouvions l’espérer. Bono ne céderait pas à la provocation ni ne commettrait d’imprudence donnant l’avantage du nombre à la Meute. Souvent, dans cette nouvelle ère, les combats entre individus décidaient du sort de beaucoup.

Bono allait défier Curran. En raillant sa virilité, celui-ci l’avait entraîné dans un différend personnel. Et le Seigneur des Bêtes n’aurait d’autre choix que relever le défi. Il était le chef de la Meute, le mâle alpha, celui qui ne pouvait pas reculer, ni se terrer à l’abri de la forteresse pendant que l’Upir massacrait ceux dont la mort pouvait nous atteindre.

Je regardai Curran.

— Ta… (Je m’arrêtai, cherchant le bon mot. « Petite amie »

semblait inadéquat ; femme « trop impersonnel ».) Ta dame, dis-je finalement. Elle est en sécurité ?

— Oui. Elle est ici.

Je hochai la tête, les hurlements d’une autre femme résonnaient dans mes oreilles. Curran leva les yeux vers moi, hanté. Il avait l’air plus vieux, épuisé.

— Ce n’est pas que ça ne me fait rien.

Les hurlements ne s’arrêtaient pas pour lui non plus.

— Je sais.

— Je suis désolé, dit-il, et je ne savais pas exactement pourquoi.

Il me laissa seule.

Je m’assis sur le lit. Tout le monde avait une faiblesse. Il y avait un prédateur, ou une maladie, ou une vulnérabilité inscrite au plus profond de chaque être, c’était la loi de la nature. L’Upir avait sa faille, mais elle n’était inscrite dans aucun ouvrage, sinon le Croisé

l’aurait déjà trouvée.

Je réfléchis à tout ce qui s’était produit depuis la mort de Greg, retraçant les événements avec attention, épluchant chaque détail. Je pensais à Bono, aux endroits où il traînait, aux gens qu’il fréquentait, aux choses qu’il faisait.

La pluie tombait plus fort. Les vêtements trempés de sueur me glaçaient le dos.

Il n’y avait pas de téléphone dans la chambre. J’ouvris de nombreuses portes avant d’en trouver un.

— Allô, dit une voix masculine avec la sérénité de quelqu’un pour qui la politesse faisait partie du boulot. Vous êtes en communication avec le bureau interne du Peuple. Comment puis-je vous aider ?

— J’ai besoin de parler à Ghastek.

— M. Ghastek est occupé pour le moment…

— Passez-le-moi. Maintenant.

Il n’aima pas ce qu’il entendit dans ma voix. Le téléphone cliqua, et Ghastek prit la communication dans un brouhaha.

— Allô ?

Il n’était pas seul. J’entendais des voix calmes derrière lui.

— Tu devais le savoir, dis-je. Il a été ton Compagnon pendant deux ans.

— Je ne comprends pas…

— Arrête, grondai-je. (Il y avait tellement de fureur dans ma voix qu’il resta silencieux) Parle-moi, Ghastek, dis-moi ce que tu sais.

— Non.

Je fermai les yeux. Je pouvais y aller et massacrer tout ce qui se mettrait sur mon passage. J’avais beaucoup de frustration à évacuer. Le temps qu’ils m’arrêtent, les écuries du Peuple seraient couvertes de sang. Je pouvais le faire. J’en avais très envie, mais ça ne réglerait pas mon problème.

— Il reviendra pour toi. Il te méprise. Il est occupé pour le moment mais après qu’il aura tué ses ennemis, il te retrouvera et tu élèveras des vampires pour lui et sa marmaille. Tu seras son petit cuistot.

— Tu crois que je n’y ai pas pensé ? demanda furieusement Ghastek.

— Alors dis-moi ce que tu sais.

Le silence me répondit. Il dura un peu.

— Je n’ai rien à te dire, dit finalement Gastek, et il raccrocha.

Je me retins de jeter le téléphone contre le mur.

— Demander des informations à ceux du Peuple est aussi futile que stupide, dit Nick derrière moi. Ils ne te vendraient même pas un vieux parapluie dans une tempête de merde.

Je me retournai. Noués en queue-de-cheval, les cheveux de Nick laissaient voir un visage dur mais agréable et ouvert. Il s’était même rasé. Il traversa la pièce, se déplaçant comme un spécialiste des arts martiaux, mûr, sûr de ses compétences, n’ayant plus à prouver sa valeur mais encore trop jeune et trop en forme pour le ventre du Sensei. Je devinais qu’il était très rapide et bien entrainé, doué d’une mémoire musculaire lui permettant de parer les coups sans réfléchir.

Il s’arrêta à distance respectable, il sentait le savon.

J’eus l’impression de ne pas avoir affaire au même homme, puis nos regards se croisèrent. L’envie familière de reculer m’envahit.

— Mais, c’est que tu es adorable, dis-je en essayant de ne pas éclater d’un rire nerveux. Il te manque juste un de ces petits anneaux dans l’oreille.

Il me décocha un regard sévère.

— Juste par curiosité. Quand tu joues à ça, les gens se mettent à bredouiller et se jettent au sol en tremblant ?

— Généralement, ils meurent par surprise.

— Ça n’a pas dû marcher avec l’Upir, alors.

Il passa un gros sac à dos sur ses épaules.

— Tu vas quelque part ? demandai-je, assise sur le lit.

Mon temps de réaction était sans doute proche du sien et il y avait suffisamment de distance entre nous. S’il tentait quoi que ce soit, j’aurais le temps de parer.

— Oui.

— Et comment comptes-tu berner les sentinelles de la Meute ?

— Je compte sur toi. Ils ont pris mon aconit, mais je sais que tu

en as.

Je me frottai le visage avec les mains. J’avais de l’aconit –

j’aurais vraiment été stupide d’entrer sur le territoire de la Meute sans en apporter. Et j’étais sans doute plus qualifiée pour l’utiliser, aussi.

— Pourquoi t’aiderais-je à t’enfuir ? Tu as une idée de la fureur de Curran ? Je n’ai qu’à me couper les veines tout de suite.

— Vu comment l’Upir compte t’utiliser, ce pourrait être une bonne idée.

Nick se rapprocha, tendit lentement une main et caressa ma joue de ses doigts. Un bref tintement de magie me chatouilla la peau, ses doigts brillèrent d’une lueur blanche, comme s’il avait plongé la main dans une peinture fluorescente.

Je reculai.

— Arrête-ça, s’il te plaît.

Son regard me fouillait.

— Qui es-tu ? D’où viens-tu ?

— Je suis à peu près certaine de descendre de mon papa et de ma maman. Tu sais, quand un homme met son pénis dans le vagin d’une femme…

— Je sais comment le tuer, m’interrompit-il.

Je fermai ma gueule aussi sec.

Nick s’accroupir à mes côtés.

— Quand j’étais à Washington, je l’ai traqué jusqu’à la chapelle de la Gorgone. Il avait violé les prêtresses et massacré les prêtres.

Mais, avant de mourir l’archimandrite m’a dit comment le tuer. J’ai besoin de mes outils. Aide-moi à sortir d’ici, et je reviendrai avec une arme pour le combattre.

— Pourquoi n’en parles-tu pas à Curran ?

Il secoua la tête.

— Le Seigneur des Bêtes n’écoutera pas. Il est un peu obsessionnel : garder la Meute en sécurité. Il ne me laissera pas sortir.

— Dis-moi.

— Tu m’aideras ?

— Dis-moi d’abord, et je ferai ce que je peux.

Nick se pencha vers mon oreille.

— L’os de la proie, chuchota-l-il. On peut le tuer avec de l’os.

— Je t’aiderai. Mais pendant que tu y es, j’ai besoin que tu me rendes un service. Rapporte-moi un cadeau, Nick.

Curran me regardait. Il n’avait rien de dur. Il se contentait de me regarder.

— Où est le Croisé ?

Sa voix était calme.

— Il avait besoin d’être seul. J’ai peut-être tort mais je ne crois pas qu’il aime travailler en équipe.

Nous étions sept dans la pièce : Curran, Jim sous sa forme de jaguar, Mahon, deux sentinelles loups, le Maître des Écuries et moi.

Ces derniers n’avaient vraiment pas l’air en forme. Leurs yeux pleuraient encore des effets de l’aconit et la sentinelle de gauche était en pleine crise d’allergie, rougeurs et nez qui coulait tellement qu’elle devait désespérément souhaiter se moucher, la présence du Seigneur des Bêtes l’en empêchait.

Curran hocha calmement la tête, feignant la compréhension. Il était trop calme. À sa place, j’aurais explosé. Je pliai mon poignet, sentant le bord de mon bracelet de force et la pointe des aiguilles d’argent frotter ma peau. Mahon avait poliment demandé à détenir Slayer pendant la discussion. Il valait mieux. Ce n’était pas comme si je pouvais tuer Curran maintenant. Devais.

Ce n’était pas comme si je devais le tuer maintenant. Je pouvais toujours essayer, plus tard.

Le Seigneur des Bêtes croisa les bras sur sa poitrine. Son visage était placide. Le calme avant la tempête…

Le jaguar à mes pieds se tendit, essayant d’avoir l’air plus petit.

Nick avait eu besoin d’un peu de diversion pendant qu’il partait au galop sur un cheval emprunté aux écuries de la Meute. J’avais offert la diversion en entraînant Jim et son groupe de Changeformes furieux dans une course folle.

— Juste pour que ce soit clair, reprit Curran. Tu avais bien compris que je ne voulais pas que le Croisé ou toi quittiez la Forteresse ?

— Oui.

— C’est bien ce que je pensais.

Il m’attrapa par la gorge et me cogna contre un mur. Mes pieds ne sentaient plus le sol. Ses doigts écrasaient mon cou.

J’agrippai la main qui me tenait et enfonçai une longue aiguille d’argent dans le nerf palmaire entre l’index et le pouce. Les doigts de Curran tremblèrent.

Sa main s’ouvrit, me libérant. Je glissai au sol, pivotai et balayai ses jambes. Il tomba de toute sa hauteur. Je roulai hors de portée et sautai sur mes pieds. De l’autre côté de la pièce, il se redressa, accroupi, ses yeux flamboyant d’or.

Sidérés, les Changeformes n’avaient eu aucune possibilité de réagir, ni le temps.

Curran retira l’aiguille et la jeta sans me quitter des yeux.

— Ce n’est pas grave, dis-je. J’en ai d’autres.

Il bondit de manière spectaculaire. Je plongeai, essayant de passer sous lui et de lui enfoncer une aiguille dans le ventre. Nous nous heurtâmes tous deux à Mahon.

— Non, grogna l’Ours.

Je rebondis sur sa jambe et me retrouvai sur le cul, clignant stupidement des yeux. Mahon attrapa les épaules de Curran et s’efforça de le maintenir immobile.

Des muscles énormes gonflaient ses épaules et ses bras, déchirant les coutures de sa chemise.

— Pas maintenant, gronda Mahon.

Sa voix raisonnable n’eut aucun effet. Curran ferma ses mains sur le bras de Mahon. Je pouvais deviner le début d’une prise de judo mais cela dégénéra en concours de force brute. Le visage de Mahon devint violet sous l’effort. Ses pieds glissaient.

Je me relevai. Les bras de Mahon tremblaient, le visage de Curran pâlissait. L’Ours contre le Lion. Il y avait tellement de testostérone dans la pièce qu’on aurait pu la couper au couteau. Je me tournai vers les sentinelles.

— Il vaudrait mieux que vous partiez, Jim et vous.

Le plus jeune des lycanthropes sursauta.

— Je ne prends pas mes ordres de…

Mais le plus âgé le coupa :

— Viens.

Ils sortirent de la pièce, le jaguar avec eux.

J’approchai les hommes enlacés et, très doucement, pris le poignet droit de Curran, puis tirai franchement dessus.

— Laisse tomber, Curran. S’il te plaît, laisse tomber. Tu es furieux contre moi, pas contre lui. Laisse tomber.

Lentement, la tension quitta son visage. Le feu d’or s’atténua.

Ses doigts se détendirent. Les deux hommes se séparèrent.

Mahon soufflait comme un bœuf.

— Tu es mauvaise pour ma tension, me dit-il.

Je haussai les épaules et tournai la tête vers Curran.

— Et encore pire pour la sienne.

— Tu as foutu le camp, dit Curran. Tu savais à quel point c’était important et tu l’as fait quand même.

— Nick sait comment le tuer. Il a besoin d’une arme et tu ne l’aurais pas laissé partir.

— Et si l’Upir t’avait attrapée ? dit Mahon, doucement.

Qu’aurais-tu fait ?

Je pris dans ma poche une sphère que m’avait donnée Nick et la leur montrai. De la taille d’une noix, elle était métallique et suffisamment petite pour tenir parfaitement dans ma paume. Je pressai doucement les côtés, trois piques en sortirent, luisantes de liquide.

— Cyanure, expliquai-je.

— Tu ne peux pas le tuer avec ça, grimaça Curran.

— Lui non, moi si. (Ils me regardèrent) Des gens sont en train de mourir et tout ce que je pourrais faire c’est attendre en sécurité ?

Curran grogna.

— Tu crois que c’est facile pour moi ?

— Non. Mais tu as l’habitude. Tu as l’expérience de ce genre de responsabilité. Moi pas. Je ne veux pas que quelqu’un d’autre meure pour moi. J’ai déjà du sang jusqu’aux genoux !

— J’ai dû envoyer trois patrouilles, dit Curran. Aucun d’entre eux n’est mort mais cela aurait pu. Tout ça parce que tu ne supportes pas de ne plus être le centre de l’attention ?