Mrs Dalloway

Virginia Woolf · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/4

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Mrs Dalloway

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Loin, loin s’élançait l’aéroplane, jusqu’à n’être plus qu’un point brillant, un désir, un centre, un symbole (pensait

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Mr Bentley qui roulait vigoureusement son morceau de gazon à Greenwich) de l’âme humaine, de sa volonté (pensait Mr Bentley, en tournant autour du cèdre) de s’échapper de son corps, de sa maison, par le moyen de la pensée… Einstein, la philosophie, les mathématiques, la théorie de Mendel… l’aéroplane fuyait au loin.

Au même moment, un homme misérable, louche d’allures, se tenait, avec un sac de cuir, sur les marches de la cathédrale Saint-Paul, et il hésitait, car, à l’intérieur, quelle consolation, quel chaud accueil, que de tombes, que de bannières flottantes ! souvenirs des victoires remportées, non pas sur les armées, mais, pensait-il, sur ce maudit amour de la vérité qui fait qu’à présent je n’ai pas de situation. Bien plus, la cathédrale vous offre une compagnie, pensait-il, vous invite à faire partie d’une Société ; elle a ses grands hommes, ses martyrs ; pourquoi ne pas entrer, et déposer ce sac de cuir bourré de brochures devant un autel ou une croix, symbole de ce qui a jailli des recherches, des enquêtes et des disputes de mots et qui est devenu pur es-prit, désincarné, âme ? Pourquoi ne pas entrer ? pensa-t-il, et pendant qu’il hésitait l’aéroplane vola au-dessus de Ludgate Circus.

Il avait l’air étrange, tranquille. On n’entendait aucun son au-dessus des rues. Il semblait, sans pilote, voler de lui-même. Et puis, s’élevant en spirale, tout droit, comme s’il montait dans l’extase, par joie pure, il laissa échapper des boucles de fumée blanche qui écrivirent un T, un O, un F.

 

« Qu’est-ce qu’on regarde ? » dit Clarissa Dalloway à la femme de chambre qui ouvrit la porte.

Le hall de la maison était frais comme une crypte. Mrs Dalloway porta la main à ses yeux et quand Lucy eut fermé la porte, et qu’elle entendit le bruit de ses jupes, elle fut comme

– 27 – une religieuse qui, revenant du monde, sent retomber autour d’elle les voiles familiers et reconnaît la psalmodie des prières anciennes. La cuisinière sifflait dans la cuisine ; elle entendit le tac-tac de la machine à écrire. C’était sa vie, et, se penchant sur la table du hall, elle se recueillit, se sentit bénie, purifiée, et se dit, en prenant le bloc où était inscrit un message, que de pareils moments sont des boutons sur l’arbre de la vie, des fleurs de la nuit, pensa-t-elle (une rose exquise avait-elle fleuri pour elle seule ?) Elle n’avait jamais cru en Dieu. Raison de plus, songea-t-elle en saisissant le bloc, pour s’acquitter dans la vie quoti-dienne envers les domestiques, – oui même envers les chiens et les canaris, et d’abord envers Richard son mari, sur qui tout re-posait, – et les remercier des bruits joyeux, des douces lumières, de l’invariable sifflement de la cuisinière (car Mrs Walcker était Irlandaise et sifflait toute la journée) ; il faut les remercier de ces moments exquis, de ce trésor secret, pensa-t-elle en prenant le bloc, tandis que Lucy, à côté d’elle, essayait de lui expliquer :

« Mr Dalloway, Madame… »

Clarissa lut sur le bloc du téléphone : « Lady Bruton prie Mr Dalloway de bien vouloir venir déjeuner avec elle au-jourd’hui. »

– « Mr Dalloway fait dire à Madame qu’il déjeunera de-hors. »

– « Oh ! » dit Clarissa, et Lucy, ainsi sollicitée, partagea son désappointement (sans avoir le cœur serré), sentit leur union, comprit l’inexprimé, songea à la manière dont les riches s’aiment, dora son propre avenir avec sérénité et, prenant l’ombrelle de Mrs Dalloway, la porta comme une arme sacrée qu’une déesse abandonne après un combat, et la posa dans le porte-parapluie.

– « Ne crains plus, dit Clarissa, ne crains plus la chaleur du soleil », car le message de Lady Bruton invitant Richard sans elle l’avait ébranlée comme un choc : une rame qui passe, dans

– 28 – la rivière, fait trembler la plante sur la rive ; ainsi elle chancela, ainsi elle trembla.

Millicent Bruton, dont les déjeuners avaient tant de succès, ne l’avait pas invitée ! Une jalousie vulgaire ne pouvait pas la séparer de Richard. Ce qu’elle craignait, c’était le temps. Sur le visage de Lady Bruton, comme sur un cadran taillé dans la pierre impassible, elle voyait la vie diminuer ; la part de chaque année était marquée, et la petite tranche qui lui restait ne pou-vait plus guère désormais s’allonger, absorber comme dans la jeunesse, les couleurs, les sels, les tons de l’existence. Aussi, maintenant, elle remplissait toute la pièce où elle entrait et sou-vent, sur le seuil, hésitait un moment ; attente exquise, pareille à celle qui, peut-être, fait hésiter le plongeur ; la mer s’éclaire et s’obscurcit sous ses pieds ; on croirait que les vagues vont se briser, mais elles se fendent seulement, avec douceur, à la sur-face ; elles roulent les algues et les cachent et les retournent, in-crustées de perles.

Elle posa le bloc sur la table. Elle monta l’escalier, lente-ment, la main sur la rampe, comme au sortir d’une soirée où un ami, un autre ensuite, auraient repoussé son regard, ses paroles, comme si elle eût fermé la porte, et qu’elle se fût trouvée dehors, figure solitaire sur le fond de la nuit effrayante, ou plutôt – pour être exact – sur le fond de ce positif matin de juin ; pour d’autres, il était plein de l’éclat des pétales de roses, – elle le sa-vait et le sentit quand elle s’arrêta, sur l’escalier, près de la fe-nêtre ouverte, par où entraient des bruits claquants de stores, des aboiements, et aussi, pensa-t-elle en se sentant soudain vieillie, ratatinée, sans souffle, la marche, l’haleine, la floraison du jour, l’au-delà des portes, des fenêtres, de son corps, l’au-delà d’elle-même qui maintenant défaillait : Lady Bruton dont les déjeuners avaient tant de succès, ne l’avait pas invitée !

Comme une religieuse qui se retire, comme un enfant qui explore une tour, elle monta l’escalier, s’arrêta près de la fe-nêtre, entra dans la salle de bains. Voilà le linoléum vert et le

– 29 – robinet qui dégoutte. Voilà le vide au cœur de la vie : une cel-lule. Les femmes déposent leurs riches parures. Au milieu du jour, elles doivent se dévêtir. Elle piqua son épingle et posa son chapeau de plumes jaunes sur le lit. Les draps étaient blancs, formaient une large bande d’un côté à l’autre. Plus étroit encore deviendrait son lit. La bougie était à demi brûlée et elle avait lu très avant dans les Mémoires du Général Marbot. Tard dans la nuit, elle avait lu la Retraite de Moscou. Car au Parlement les séances étaient si longues que Richard avait insisté, après sa maladie, pour qu’elle dormît sans être dérangée. Et vraiment elle préférait lire la Retraite de Moscou. Il le savait. Aussi la chambre était-elle une cellule, le lit une couche étroite, et là, couchée, lisant, car elle dormait mal, elle ne pouvait pas se dé-pouiller d’une virginité conservée à travers l’enfantement, qui tenait à elle comme un linceul. Si adorable qu’elle ait été dans sa jeunesse, il vint un jour – sur la rivière, derrière le bois à Clie-veden – où, sans doute à cause de cette frigidité, elle le déçut. Puis à Constantinople, et d’autres fois encore. Elle savait ce qui lui manquait. Ce n’était ni la beauté ni l’esprit ; c’était quelque chose de central et de rayonnant, quelque chose qui montait et bouillonnait, qui échauffait le froid contact de l’homme et de la femme, ou des femmes entre elles. Car, ce dernier effet, elle le comprenait vaguement. Elle s’en irritait, elle avait un scrupule, ramassé Dieu sait où, – peut-être donné par la Nature qui sait toujours ce qu’elle fait – et cependant, parfois, il lui arrivait de céder au charme d’une femme, pas d’une jeune fille, d’une femme, qui lui avouait – on le faisait souvent – une aventure, une faute. Que ce fût par pitié, ou à cause de leur beauté, de son âge, ou à cause d’une circonstance, d’une légère odeur, du chant d’un violon dans la pièce à côté (si étrange est quelquefois le pouvoir des sons), elle sentait, c’était sûr, juste ce que les hommes sentaient. Un moment à peine, mais c’était assez. Une soudaine révélation, une vague comme la rougeur qu’on vou-drait arrêter, puis à laquelle on cède, en la sentant s’étendre ; on court au bord le plus lointain, et là, on hésite ; on sent le monde devenir lourd, tout gonflé de prémices étonnantes, d’un ravis-

– 30 – sement qui pousse et fait craquer la mince enveloppe et qui jail-lit et qui déborde, extraordinairement allègre, sur les fentes et sur les plaies. Alors, en cet instant, lui apparaissait une illumi-nation – un point allumé dans une fleur – un sens caché presque exprimé. Et puis… ce qui était proche se retirait, ce qui était dur s’amollissait, c’était fini. De tels moments (avec des femmes !) contrastaient (elle posa son chapeau) avec le lit et le général Marbot et la bougie à demi brûlée. Quand elle était cou-chée, ne dormant pas, tout à coup le plancher craquait, la mai-son allumée s’éteignait soudainement, et si elle soulevait la tête, elle pouvait entendre le bouton de la porte tourné, aussi douce-ment que possible, par Richard, qui se glissait dans l’escalier en chaussettes, et, la moitié du temps, laissait tomber sa boule d’eau chaude et jurait. Elle riait toute seule.

Mais l’amour (pensait-elle, en ôtant son manteau), l’amour entre femmes. Voilà, par exemple, Sally Seton ; ses rapports au-trefois avec Sally Seton. N’était-ce pas de l’amour, après tout ?

Elle était assise par terre – c’était sa première impression de Sally – assise par terre, les bras autour des genoux et fumant une cigarette. Où cela s’était-il passé ? Chez les Manning ? Chez les Kinloch-Jones ? À une réception sans doute (chez qui ? elle n’était pas sûre), car elle avait un souvenir précis d’avoir de-mandé au jeune homme avec qui elle était : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Il lui avait répondu et lui avait dit que ses parents ne s’entendaient pas (cela l’avait tant choquée que des parents puissent se disputer). Mais, de toute la soirée, elle n’avait pas pu quitter Sally des yeux. C’était une beauté extraordinaire, du genre qu’elle admirait le plus, une brune aux grands yeux, avec la qualité qu’elle avait toujours enviée, car elle ne l’avait pas elle-même, une sorte d’abandon ; comme si elle pouvait tout dire, tout faire, ce qui est plus fréquent chez les étrangères que chez les Anglaises. Sally disait toujours qu’elle avait du sang français dans les veines ; un de ses ancêtres avait été avec Ma-rie-Antoinette, avait eu la tête coupée et avait laissé une bague de rubis. Est-ce cet été-là qu’elle vint à Bourton, arrivant tout à

– 31 – fait à l’improviste, sans un sou dans sa poche, un soir après le dîner, bouleversant la pauvre tante Héléna à un tel point que celle-ci ne le lui avait jamais pardonné ? Il y avait eu quelque af-freuse dispute chez elle. Elle n’avait littéralement pas un sou le soir où elle vint chez eux et elle avait mis en gage une broche pour pouvoir venir. Elle s’était sauvée dans un accès de colère. Elles avaient passé toutes les heures de la nuit à causer. C’était Sally qui lui avait fait sentir, pour la première fois, combien la vie à Bourton était protégée. Elle ne savait rien des choses sexuelles – rien des problèmes sociaux. Elle avait vu des vaches juste après la naissance de leur veau. Mais tante Héléna n’aimait pas les discussions, sur quelque sujet que ce fût. (Quand Sally lui donna un volume de William Morris, il fallut l’envelopper dans un morceau de papier brun.) Elles restaient des heures à causer dans sa chambre, en haut, sous les toits, à causer sur la vie et sur la manière dont elles réformeraient le monde. Elles voulaient fonder une société pour abolir la pro-priété et avaient même préparé une lettre à un journal ; mais elles ne l’avaient pas envoyée. Les idées venaient naturellement de Sally, mais elle fut très vite tout aussi excitée ; elle lisait Pla-ton dans son lit, avant le déjeuner, et Morris, et Shelley pendant des heures.

L’autorité de Sally, sa personnalité, ses dons, étaient sur-prenants. Il y avait sa manière d’arranger les fleurs, par exemple. À Bourton, on avait toujours des petits bouquets raides tout le long de la table. Sally alla dans le jardin, cueillit des roses trémières, des dahlias, toutes sortes de fleurs qu’on n’avait jamais vues ensemble, leur coupa les queues et les fit flotter sur de l’eau dans des coupes. L’effet fut extraordinaire quand on entra pour le dîner, au moment du coucher de soleil. Naturellement, tante Héléna trouva que c’était cruel de traiter les fleurs de cette manière. Une autre fois, elle oublia son éponge et courut le long du couloir toute nue. La vieille femme de chambre grognon, Ellen Atkins, disait en bougonnant : « Imaginez qu’un de ces messieurs l’ait vue ! » Vraiment elle choquait les gens. Elle était désordonnée, disait papa.

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La chose étrange, en y repensant, c’était la pureté, l’intégrité de son sentiment pour Sally. Ce n’était pas le senti-ment que l’on a pour un homme. Il était complètement désinté-ressé et, de plus, avait une qualité qui ne peut exister qu’entre femmes, entre jeunes filles adolescentes. Il était, de son côté à elle, protecteur. Il venait du sentiment qu’elles avaient d’être li-guées, de la crainte d’un événement qui les séparerait (le ma-riage leur apparaissait comme une catastrophe) ; de là cette chevalerie, ce sentiment protecteur qui était beaucoup plus fort de son côté que de celui de Sally. Car en ce temps-là elle était d’une témérité insensée, faisait les choses les plus idiotes par pure bravade, parcourait à bicyclette le parapet de la terrasse, fumait des cigares. Absurde, tellement absurde ! Mais son charme était si puissant, pour Clarissa tout au moins, qu’elle se voyait encore debout dans sa chambre au premier étage, tenant le pot d’eau chaude entre ses mains et disant tout haut : « Elle est sous ce toit !… sous ce toit ! »

Non, ces mots ne signifiaient maintenant plus rien. Elle ne retrouvait même pas un écho de son ancienne émotion. Mais elle se souvenait d’avoir été glacée d’excitation, de s’être coiffée avec une sorte d’extase pendant que les corneilles volaient dans l’air rosé du soir (il lui revenait un peu, ce sentiment de jadis, tandis qu’elle enlevait ses épingles, les posait sur la coiffeuse et se mettait à rajuster ses cheveux), de s’être habillée, d’être des-cendue et d’avoir senti en traversant le hall que « s’il fallait mourir maintenant, ce serait le moment du plus grand bon-heur ». C’était là son sentiment, le sentiment d’Othello, et elle l’éprouvait, elle en était sûre, aussi fortement que Shakespeare avait voulu qu’Othello le sentît, tout cela parce qu’elle descen-dait dîner, en robe blanche, avec Sally Seton.

Sally portait une robe de gaze rose – était-ce possible ? Elle semblait toute lumière, brillante, pareille à un oiseau, à un flo-con entré par hasard, accroché une minute à une ronce. Mais rien n’est aussi étrange quand on aime (et qu’était-ce sinon de l’amour ?) que la complète indifférence des autres gens. Tante

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Héléna sortit tranquillement après le dîner, Papa lut le journal, Peter Walsh était peut-être là et la vieille Miss Cummings ; Jo-seph Breitkoff, certainement, car il venait tous les étés, le pauvre vieux, et restait des semaines et prétendait lire de l’allemand avec elle, mais, en réalité, il jouait du piano et chan-tait Brahms sans avoir de voix.

Tout cela n’était qu’un cadre pour Sally. Elle se tenait de-bout près de la cheminée, parlant (sa belle voix donnait à tout ce qu’elle disait le ton d’une caresse) à Papa qui commençait à être séduit malgré lui (il n’avait jamais pu se remettre de lui avoir prêté un livre qu’il avait retrouvé trempé sur la terrasse), quand tout à coup elle dit : « Quel crime de rester dans la maison ! » Tout le monde sortit sur la terrasse et on se mit à marcher de long en large. Peter Walsh et Joseph Breitkoff continuèrent à parler de Wagner. Elle et Sally restèrent un peu en arrière. Alors vint, devant une urne de pierre remplie de fleurs, le moment le plus délicieux de sa vie : Sally s’arrêta, cueillit une fleur et l’embrassa sur les lèvres. Le monde pouvait bien crouler, les autres disparaître ! elle était là, seule, avec Sally. Et ce fut comme si elle avait reçu un présent, bien enveloppé, qu’on lui aurait dit de garder, sans l’ouvrir – un diamant, quelque chose d’infiniment précieux, bien enveloppé, qu’elle découvrait un peu en marchant (de long en large, de long en large), avant que se dissipât le rayonnement, la révélation, la divine ferveur !… Sou-dain le vieux Joseph et Peter Walsh :

« En extase devant les étoiles ? » dit Peter.

Elle crut s’être frappé la tête contre un mur de granit dans la nuit. Quel choc affreux !

Pas pour elle. C’était Sally qu’elle sentait malmenée, mal-traitée. Elle devinait l’hostilité de Peter, sa jalousie, sa résolu-tion de s’imposer dans leur amitié. Tout cela, elle le vit, comme un paysage à la lueur d’un éclair, et Sally (cette admirable Sally) ne se troubla pas le moins du monde. Elle se mit à rire. Elle fit dire au vieux Joseph le nom des étoiles, ce qu’il faisait volon-

– 34 – tiers avec un grand sérieux. Elle resta, elle écouta. Elle entendit le nom des étoiles.

Quelle horreur ! se disait-elle, comme si elle avait su tout le temps que quelque chose les interromprait, empoisonnerait sa minute de bonheur.

Et cependant, combien devait-elle à Peter ! Toujours, quand elle pensait à lui, elle pensait à leurs querelles ; il y avait une raison, sans doute, le souci qu’elle avait de son estime. Elle lui devait des mots : « sentimental », « civilisé ». Ils surgissaient encore chaque jour de sa vie, comme s’ils la protégeaient. Un livre était sentimental ; une attitude en face de la vie, sentimen-tale. « Sentimentale », elle l’était peut-être en pensant au passé. Que pensera-t-il, se demanda-t-elle, quand il reviendra ?

Qu’elle a vieilli ? Le dira-t-il, ou verra-t-elle qu’il le pense, qu’elle a vieilli, quand il reviendra ? C’était vrai. Depuis sa ma-ladie, elle était devenue presque toute blanche.

En posant sa broche sur la table, elle eut un spasme subit comme si, pendant qu’elle rêvait, des griffes de glace s’étaient enfoncées dans sa chair. Elle n’était pas vieille encore, elle ve-nait de commencer sa cinquante-deuxième année. Des mois et des mois de cette année étaient intacts. Juin, juillet, août ! Cha-cun d’eux était encore presque entier et, comme pour recueillir la goutte qui tombe, Clarissa (elle alla vers la coiffeuse) se plon-gea au cœur même de ce moment, l’arrêta, le moment de ce ma-tin de juin lourd du poids de tous les autres matins, regarda la glace, la coiffeuse, avec tous ses flacons, comme pour la pre-mière fois, réunit tout son être en un point (elle regarda dans la glace) et vit le délicat visage rose de la femme qui allait ce soir-même donner une soirée, Clarissa Dalloway, elle-même.

Que de fois elle avait vu ce visage et toujours avec cette même imperceptible contraction ! Elle faisait une moue en se regardant dans la glace, pour mettre son visage au point. C’était bien elle, mise au point, précise, définie. C’était bien elle quand

– 35 – un effort, une sollicitation l’obligeait à se concentrer, et seule elle savait combien était lointaine, différente, composée pour le monde seulement, en un centre, en un diamant, cette femme as-sise dans son salon ; elle offrait ainsi un point de ralliement, une lumière à quelques mornes existences sans doute, un refuge à des âmes solitaires, peut-être. Elle avait aidé des jeunes gens qui la vénéraient ; elle avait essayé d’être toujours égale, de ne rien montrer de ses autres côtés, de ses défauts, de ses jalousies, de ses vanités, de ses soupçons qui la traversaient soudain comme celui de tout à l’heure, parce que Lady Bruton ne l’avait pas invi-tée à déjeuner. – « C’est vraiment bas ! » pensa-t-elle en termi-nant sa coiffure. « Et maintenant, où était sa robe ? »

Ses robes du soir étaient pendues dans l’armoire. Clarissa, plongeant la main dans ce doux amas, détacha légèrement la robe verte et l’apporta près de la fenêtre. Elle l’avait déchirée. Quelqu’un avait marché sur la jupe. Elle l’avait sentie céder à la soirée de l’Ambassade, dans le haut au milieu des plis. À la lu-mière artificielle, le vert brillait ; il perdait sa couleur mainte-nant au soleil. Elle allait la raccommoder. Ses femmes de chambre avaient trop à faire. Elle la mettrait ce soir. Elle pren-drait sa soie, ses ciseaux, et puis… quoi donc encore ?… mais son dé, et descendrait au salon, car elle devait aussi écrire et voir si les choses étaient en ordre.

« C’est étrange, pensa-t-elle en s’arrêtant sur le palier et en composant ce diamant, cette personne unique, c’est étrange comme une maîtresse de maison connaît le véritable moment, l’âme de sa demeure. De faibles sons s’élèvent en spirales dans la cage de l’escalier : le frottement d’un balai, un meuble qu’on bat, un choc à la porte, une rumeur quand s’ouvre la porte d’entrée, une voix répétant un message dans le sous-sol, le cli-quetis de l’argenterie sur le plateau, de l’argenterie brillante pour la soirée. Tout était pour la soirée. »

(Lucy, entrant dans le salon avec son plateau, posa sur la cheminée les candélabres géants, le surtout d’argent au milieu,

– 36 – tourna le dauphin de cristal vers la pendule. Ils entreraient, ils se tiendraient là, ils parleraient avec ces tons affectés qu’elle sa-vait contrefaire, les messieurs et les belles dames. De toutes, sa maîtresse était la plus jolie – maîtresse de l’argenterie, du linge, de la porcelaine, car le soleil, l’argenterie, les portes enlevées de leurs gonds et les hommes de Rumpelmayer lui donnaient (elle posa le coupe-papier sur la table de marqueterie) des idées de grandeur. Voyez ! voyez ! disait-elle, parlant à ses vieux amis, dans la boulangerie de Caterham, sa première place, et jetant des regards furtifs dans la glace. Elle s’imaginait être lady Ange-la, suivante de la princesse Mary, quand Mrs Dalloway entra.)

« Oh ! Lucy ! dit-elle, comme l’argenterie est belle ! »

Et, redressant le dauphin de cristal : « Vous êtes-vous amusée au théâtre hier soir ? – Oh ! nous avons dû partir de bonne heure. – Alors vous n’avez pas su la fin, c’est dommage » (ses domestiques pouvaient rentrer plus tard s’ils demandaient la permission). – « C’est une vraie honte », dit-elle, prenant le vieux coussin râpé du milieu du sofa et le mettant dans les bras de Lucy qu’elle poussa doucement, en s’écriant :

« Emportez-le ! Donnez-le à Mrs Walcker avec mes com-pliments ! Emportez-le ! »

Et Lucy s’arrêtant, avec le coussin, à la porte du salon, dit très timidement, en rougissant un peu : « Est-ce que je ne pour-rais pas aider à raccommoder la robe ?

– Mais, dit Mrs Dalloway, vous avez déjà bien assez à faire, bien assez d’ouvrage sans celui-là. – Mais merci, Lucy, oh ! mer-ci ! fit Mrs Dalloway, et merci, merci, poursuivit-elle (s’asseyant sur le sofa avec la robe sur ses genoux, les ciseaux et la soie), merci, merci », dit-elle, reconnaissante à ses domestiques de l’aider ainsi à être ce qu’elle voulait être, douce, généreuse. Ses domestiques l’aimaient. Et maintenant, la robe ? Où était la dé-chirure ? et puis, l’aiguille à enfiler ? C’était une robe qu’elle ai-mait, une robe de Sally Parker, presque la dernière qu’elle eût

– 37 – faite, hélas ! car Sally était maintenant retirée à Ealing « et, si jamais j’ai un moment, pensa Clarissa (mais jamais elle n’aurait un moment) j’irai la voir à Ealing ». Car c’était quelqu’un, pensa Clarissa, une véritable artiste. Elle avait l’idée de petits détails originaux ; cependant ses robes n’étaient jamais excentriques. On pouvait les porter à Hatfield, à Buckingham Palace.

La paix entra en elle, la rendit calme, contente, tandis que l’aiguille, attirant doucement la soie jusqu’au bout de sa course paisible, rassemblait les plis verts et les attachait très légère-ment à la ceinture. Ainsi, un jour d’été, les vagues se rassem-blent, se soulèvent et retombent, se soulèvent et retombent, et le monde entier semble dire : « C’est tout », avec une force de plus en plus grande, si bien que même le cœur, dans le corps étendu au soleil sur la plage, dit aussi : « C’est tout ». Ne crains plus, oh ! ne crains plus, dit le cœur qui remet son fardeau à la mer, une mer qui soupire innombrablement pour tous les chagrins, et qui recommence, se soulève et retombe. Et le corps resté seul écoute l’abeille qui passe, la vague qui se brise, le chien qui aboie au loin, au loin.

« Dieu ! on sonne à la porte ! » s’écria Clarissa, suspendant son aiguille.

Inquiète, elle écouta.

« Mrs Dalloway me recevra, dit un visiteur âgé dans le ves-tibule, oh ! oui, elle me recevra, répéta-t-il en poussant Lucy de côté très affablement et en s’élançant si vite dans l’escalier. Oui, oui, oui, murmurait-il en courant dans l’escalier, elle me rece-vra. Après cinq ans passés dans l’Inde, Clarissa me recevra. »

« Qui peut… Qui peut… » se demanda Mrs Dalloway (indi-gnée qu’on osât la déranger à onze heures du matin le jour où elle donnait une soirée !) en entendant un pas dans l’escalier. Elle entendit une main se poser sur la porte. Elle voulut cacher sa robe, comme une vierge qui veille sur sa chasteté, qui protège l’intimité. Le bouton de cuivre tourne. La porte s’ouvre et voilà

– 38 – qu’entre… elle fut une seconde sans se rappeler son nom, tant elle était surprise et si heureuse, si troublée, tellement stupé-faite que Peter Walsh vînt la trouver sans avoir prévenu, ce ma-tin. (Elle n’avait pas lu sa lettre.)

« Et comment allez-vous ? » dit Peter Walsh qui tremblait réellement. Il lui prit les deux mains, il lui baisa les deux mains. « Elle a vieilli, pensa-t-il en s’asseyant. Je ne lui dirai rien, car elle a vieilli. Elle me regarde… » Un embarras subit l’envahit, pourtant il lui avait baisé les mains. Il mit la main dans sa poche, et en tira un gros canif, dont il ouvrit à moitié la lame.

« Tout à fait le même, pensa Clarissa, le même regard sin-gulier ; le même complet à carreaux ; le visage peut-être un peu dévié, un peu plus maigre, un peu plus sec, peut-être ; mais il a l’air de se porter admirablement et il est toujours le même. »

« Quel bonheur de vous revoir ! » s’écria-t-elle. Il avait sor-ti son canif. « C’est tellement lui ! » pensait-elle.

Il n’était arrivé en ville que la veille au soir ; il devait partir pour la campagne immédiatement ; et comment tout allait-il, et tous, Richard ? Élisabeth ?

« Et cela, qu’est-ce que c’est ? » dit-il en dirigeant son canif vers la robe verte.

« Il est très bien habillé, pensait Clarissa ; cependant il me critique encore. »

« La voilà qui raccommode sa robe, pensait-il ; elle rac-commode sa robe comme toujours. Elle est restée assise là tout le temps, pendant que j’étais dans l’Inde, raccommodant sa robe, s’affairant, allant à des soirées, courant à la Chambre, ren-trant chez elle – toute cette existence ! pensait-il, s’irritant, s’excitant à mesure, car il n’y a rien au monde de si mauvais pour certaines femmes que le mariage et la politique, et un mari conservateur, comme l’admirable Richard. C’est ainsi, c’est ain-si ! » dit-il, en fermant son canif avec un bruit sec.

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« Richard va très bien. Richard est à une commission », dit Clarissa.

Elle ouvrit ses ciseaux et lui demanda s’il voulait la laisser finir juste ce qu’elle faisait à sa robe, car ils donnaient une soi-rée aujourd’hui.

« À laquelle je ne vous inviterai pas, mon cher Peter. »

Mais c’était délicieux de l’entendre dire ces mots : « mon cher Peter ». Tout était délicieux, les vases d’argent, les chaises, tout était délicieux !

Pourquoi ne l’inviterait-elle pas à sa soirée ? demanda-t-il.

« Eh bien, en ce moment, pensa Clarissa, il est charmant, il est tout à fait charmant. Je me souviens combien il me parais-sait impossible de me décider – et pourquoi me suis-je décidée ? – à ne pas l’épouser, ce terrible été. »

« Mais c’est si extraordinaire que vous soyez venu ce matin, s’écria-t-elle, en posant ses mains l’une sur l’autre, sur sa robe.

« Vous rappelez-vous, comme les stores claquaient à Bour-ton ?

– C’est vrai », dit-il ; et il se souvint d’avoir déjeuné seul, très embarrassé, avec son père qui était mort, et il n’avait pas écrit à Clarissa. Mais il n’avait jamais pu s’entendre avec le vieux Parry, ce vieil homme geignard, faible, le père de Clarissa, Jus-tin Parry.

« J’ai souvent regretté de ne pas m’être mieux entendu avec votre père, dit-il.

Mais il n’aimait aucun de ceux qui… de nos amis », dit Cla-rissa qui eut envie de se mordre la langue pour avoir ainsi rap-pelé à Peter qu’il avait voulu l’épouser.

 

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« Bien sûr, je le voulais, pensa Peter, j’ai eu le cœur presque brisé » ; et il fut accablé par son chagrin qui se leva, comme une lune que l’on regarde sur la terrasse, livide et belle dans la lumière du jour mourant. « J’ai été plus malheureux, alors, que jamais depuis. » Et comme s’il était réellement assis là, sur la terrasse, il fit un mouvement vers Clarissa, tendit la main, la leva, la laissa retomber. Au-dessus d’eux, elle était sus-pendue, cette lune ; Clarissa, elle aussi, semblait assise avec lui sur la terrasse, au clair de lune.

« Bourton appartient maintenant à Herbert, dit-elle. Je n’y vais plus jamais. »

Alors ce fut comme il arrive sur une terrasse au clair de lune, quand l’un des deux se sent humilié parce qu’il s’ennuie déjà, tandis que l’autre reste assise, silencieuse, très tranquille, regardant tristement la lune, et qu’il remue le pied, tousse un peu, remarque un écrou de fer sur le pied de la table, déplace une feuille, mais ne dit rien ; ainsi sentait Peter Walsh. Pour-quoi revenir ainsi sur le passé ? Pourquoi le lui rappeler ? le faire encore souffrir, quand elle lui avait infligé des tortures in-fernales ? Pourquoi ?

« Vous souvenez-vous du lac ? » dit-elle d’une voix rauque sous la poussée d’une émotion qui étreignit son cœur, raidit les muscles de sa gorge et contracta ses lèvres en un spasme, lors-qu’elle dit : lac. Car elle était encore une enfant, qui jetait du pain aux canards à côté de ses parents, et en même temps une femme qui venait vers ses parents debout, près du lac, tenant dans ses bras sa vie qui, à mesure qu’elle approchait, grandis-sait, grandissait dans ses bras jusqu’à devenir une vie entière, une vie complète, qu’elle déposait près d’eux en disant : « Voilà ce que j’en ai fait ! voilà ! » Qu’en avait-elle fait ? Quoi donc, en vérité, cousant ainsi ce matin, avec Peter ?

Elle regarda Peter Walsh ; son regard traversant toutes ces années et toute cette émotion, l’atteignit timidement, se posa sur lui plein de larmes, et se souleva, et s’envola comme un oi-

– 41 – seau touche une branche, et s’envole. Très simplement, elle es-suya ses yeux.

« Oui, dit Peter, oui, oui, oui », dit-il, comme si elle avait fait surgir en lui quelque chose qui le blessait réellement, en grandissant. C’est bien, c’est bien ! assez ! avait-il envie de crier. Car il n’était pas vieux, sa vie n’était pas terminée ; mais pas du tout. Il n’avait que cinquante ans à peine. Est-ce que je le lui di-rai ? Il aurait préféré le lui dire. Mais elle est trop froide, pensa-t-il, cousant, là, avec ses ciseaux. Daisy aurait l’air commun à côté de Clarissa. Et elle penserait que je suis un raté, ce qui est vrai dans leur sens, le sens des Dalloway. Oh ! oui ! sans aucun doute, il était un raté devant toutes ces choses, la table en mar-queterie, la liseuse à monture d’argent, le dauphin et les candé-labres, la tapisserie des sièges et les vieilles estampes anglaises en couleur, si rares, il était un raté ! Je déteste toute cette pose, pensa-t-il ; c’est bien là Richard, mais Clarissa l’a épousé. (Ici Lucy entra dans la pièce, apportant des objets d’argent ; mais elle est charmante, si mince, si gracieuse, pensa-t-il, quand elle se baissa pour les poser.) Et voilà ce qui s’est passé pendant tout ce temps, jour après jour, la vie de Clarissa, tandis que moi… et soudain tout sembla irradier de lui : voyages, promenades à cheval, querelles, aventures, bridges, histoires d’amour, et du travail, du travail ! et il tira ouvertement son canif – son vieux canif à manche de corne qu’il avait bien depuis trente ans, Cla-rissa l’aurait juré – et il le serra dans son poing.

Quelle singulière habitude, pensa Clarissa, de toujours jouer avec son couteau ! Et toujours vous faire sentir que vous êtes frivole, sans cervelle, rien qu’une sotte bavarde, comme au-trefois. Mais à mon tour ! Et reprenant son aiguille, elle appela à son aide – comme une reine que ses gardes endormis ont laissée sans protection (elle avait été tout à fait déconcertée par cette visite, bouleversée), de sorte que chacun peut entrer en passant et la regarder étendue, sous les lianes en berceau – les choses qu’elle faisait, les choses qu’elle aimait, son mari, Élisabeth, tout ce qui était elle en somme et que Peter connaissait à peine

– 42 – maintenant ; elle les appela toutes autour d’elle pour repousser l’ennemi.

« Eh bien, qu’avez-vous fait ? » dit-elle. Avant que la ba-taille commence, les chevaux piétinent la terre, secouent la tête, la lumière brille sur leurs flancs, ils courbent le cou. Ainsi Peter Walsh et Clarissa, côte à côte sur le sofa bleu, se défièrent l’un l’autre. Les forces de Peter l’irritaient et se bousculaient en lui. Il assembla de différents points toutes sortes de choses : ses suc-cès, sa carrière à Oxford, son mariage dont elle ne savait abso-lument rien, comment il avait aimé, et dans l’ensemble accompli sa tâche.

« Des millions de choses ! » s’exclama-t-il, et poussé par les forces assemblées qui maintenant chargeaient de tous côtés et lui donnaient le sentiment effrayant, mais aussi extrêmement joyeux, d’être lancé à travers l’air sur les épaules de gens qu’il ne pouvait plus voir, il porta ses mains à son front.

Clarissa se tint très droite et retint son souffle.

« J’aime », dit-il, mais pas à elle, à une personne dressée dans l’obscurité de telle manière qu’on ne pouvait pas la toucher et qu’il fallait déposer sa couronne sur le gazon dans l’obscurité.

« Vous aimez ! » dit-elle. Lui, à son âge, avec son petit nœud de cravate, avalé par le monstre ! Et il n’a plus de chair sur le cou, ses mains sont rouges, et il a six mois de plus que moi ! (Son regard se reporta sur elle.) Mais pourtant il aime (son cœur comprenait). Il aime, se disait-elle, il aime.

Mais l’indestructible égoïsme qui désarçonne sans trêve tous ceux qui s’opposent à lui, le fleuve qui dit : Allons, allons toujours – et qui sait pourtant ? Il n’y a peut-être pas de but pour nous – allons, allons toujours, cet indestructible égoïsme lui mit du rouge sur les joues, lui donna l’air très jeune, des yeux très brillants, tandis qu’elle était assise, avec sa robe sur les ge-

 

– 43 – noux, tenant, au bout de la soie verte, une aiguille qui tremblait un peu. Il aimait. Pas elle. Une femme plus jeune, bien sûr.

« Et qui est-ce ? » demanda-t-elle.

Il fallut descendre l’idole de son piédestal et la poser de-vant eux.

« Une femme mariée, malheureusement, dit-il, la femme d’un major de l’armée des Indes. »

Et, avec une douceur amusante, ironique, il sourit, en la présentant, de cette manière ridicule, à Clarissa.

(Mais il aime, pensa Clarissa.)

« Elle a, continua-t-il très posément, deux petits enfants, un garçon et une fille. Je suis venu en Angleterre pour consulter mes avocats au sujet du divorce. »

Les voilà ! pensa-t-il. Faites-en ce que vous voudrez, Claris-sa ! Les voilà ! Et, à chaque seconde, il lui semblait que la femme du major de l’armée des Indes (sa Daisy) et les deux pe-tits enfants devenaient plus charmants à mesure que Clarissa les regardait, comme s’il avait mis le feu à une boulette grise po-sée sur un plat et qu’un arbre ravissant se fût élevé là, dans l’air vif, chargé des sels marins de leur intimité (en certaines choses, personne ne le comprenait, ne sentait avec lui, comme Clarissa), de leur délicieuse intimité.

Elle l’a flatté, elle l’a roulé, pensa Clarissa qui ébauchait le portrait de la femme du major de l’armée des Indes, en trois coups de ciseaux. Quel dommage ! Quelle folie ! Toute sa vie, Peter avait été roulé comme cela : d’abord en se faisant renvoyer d’Oxford, ensuite en épousant cette jeune fille sur le bateau des Indes ; maintenant, c’était la femme d’un major. Heureusement, elle n’avait pas voulu l’épouser ! Cependant, il aimait ; son vieil ami, son cher Peter, aimait.

« Mais qu’allez-vous faire ? demanda-t-elle.

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– Eh bien, les avocats et les avoués, MM. Hooper et Gra-teley, de Lincoln’s Inn, vont s’en occuper, dit-il. – Et il se mit à se tailler les ongles avec son canif !

– Pour l’amour du ciel, laissez ce couteau ! » s’écria-t-elle avec une irritation qu’elle ne put réprimer ; c’était ce stupide manque de manières, cette faiblesse, cette complète insouciance de ce que sentaient les autres qui l’agaçait et l’avait toujours agacée chez lui ; et maintenant à son âge, comme c’était sot !

« Je sais tout cela, pensait Peter ; je sais tout ce que j’ai contre moi, pensait-il en passant son doigt sur la lame de son canif, Clarissa, et Dalloway, et tous les autres. Mais je montrerai à Clarissa… » et alors, entièrement pris par surprise, vaincu tout à coup par ces forces irrésistibles éparses dans l’air, il éclata en sanglots ; il pleura, pleura sans la moindre honte, assis sur le so-fa, les larmes coulant sur ses joues.

Et Clarissa se pencha, lui prit la main, l’attira, l’embrassa ; elle sentit, en vérité, son visage sur le sien avant d’avoir pu dompter dans son sein un tumulte de panaches aux éclairs d’argent, d’herbes des pampas sous un vent tropical, tumulte qui, s’apaisant, la laissa tenant sa main, caressant son genou et se sentant, lorsqu’elle se rassit, extraordinairement à l’aise avec lui et le cœur léger ; et cette pensée lui vint tout d’un coup : Si je l’avais épousé, cette gaieté aurait été mienne tout le jour.

C’en était fait. Le drap était tendu et le lit étroit. Elle était montée seule dans la tour et les avait laissés cueillir des mûres au soleil. La porte s’était close et là-haut, au milieu de la pous-sière de plâtre et des débris de nid d’oiseaux, comme la vue s’étendait loin et comme les sons arrivaient maigres et froids ! (une fois, sur Leith Hill, elle se rappelait) et elle cria : « Ri-chard ! Richard ! » comme un dormeur, dans la nuit, sursaute, et tend, dans l’obscurité, la main vers le secours. « Il déjeune avec Lady Bruton, pensa-t-elle. Il m’a quittée, je suis seule pour toujours. » Et elle joignit les mains sur ses genoux.

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Peter Walsh s’était levé, était allé vers la fenêtre et restait debout, lui tournant le dos, tamponnant sur ses yeux un mou-choir imprimé. Impérieux, sec, désolé, il se mouchait bruyam-ment, ses minces omoplates soulevaient un peu son vêtement. « Emmenez-moi ! » pensa Clarissa avec un élan soudain, comme s’il partait à l’instant pour quelque grand voyage, puis, une seconde après, ce fut comme si les cinq actes d’une pièce très intéressante, très émouvante, venaient d’être joués, qu’elle eût vécu toute une vie en les écoutant, se fût enfuie, eût vécu avec Peter et que tout, maintenant, fût fini.

Il fallait partir à présent, et comme une femme rassemble ses objets, son manteau, ses gants, sa lorgnette et se lève pour sortir du théâtre dans la rue, elle quitta le sofa et se dirigea vers Peter.

C’est tellement étrange qu’elle ait encore le don, pensa-t-il, comme elle s’approchait bruissante, qu’elle ait encore le don, en traversant la pièce, de faire lever cette lune qu’il détestait, à Bourton, sur la terrasse, dans le ciel d’été.

« Dites-moi, dit-il, la saisissant par les épaules, êtes-vous heureuse, Clarissa ? Est-ce que Richard… »

La porte s’ouvrit.

« Voici mon Élisabeth », dit Clarissa avec émotion, avec af-fectation peut-être.

« Comment allez-vous ? » dit Élisabeth en s’avançant.

Le son de Big Ben frappant la demi-heure résonna entre eux avec une extraordinaire vigueur, comme si un jeune homme vigoureux, indifférent, brutal, lançait ses haltères en avant et en arrière.

« Hello, Élisabeth ! » s’écria Peter qui fourra son mouchoir dans sa poche, s’avança rapidement vers elle, dit : « Au revoir,

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Clarissa ! » sans la regarder, quitta la chambre brusquement, descendit l’escalier en courant et ouvrit la porte d’entrée.

« Peter ! Peter ! cria Clarissa en le suivant sur le palier, ma soirée ! N’oubliez pas ma soirée ! » cria-t-elle, obligée d’élever la voix devant le vacarme du dehors. Dominée par le fracas de la rue et le bruit de toutes les cloches qui sonnaient, sa voix criant : « N’oubliez pas ma soirée ! » parut frêle et menue et très loin-taine à Peter Walsh lorsqu’il ferma la porte.

 

« N’oubliez pas ma soirée ! n’oubliez pas ma soirée ! » di-sait Peter Walsh en descendant la rue, rythmant ses paroles, en cadence avec ce flot de sons, avec le son franc et positif de Big Ben qui sonnait la demi-heure. (Les cercles de plomb se dissol-vent dans l’air.) « Oh ! ces soirées, pensait-il, les soirées de Cla-rissa ! Pourquoi donne-t-elle ces soirées ? » Mon Dieu, il ne la désapprouvait pas, pas plus que cette forme d’homme en ja-quette avec un œillet à la boutonnière qui venait vers lui. Il n’y avait qu’un homme au monde qui pût être amoureux comme lui. Et le voilà, cet heureux homme, lui-même, réfléchi dans les glaces de la vitrine d’un constructeur d’automobiles, dans Victo-ria Street. Toute l’Inde s’étendait derrière lui, plaine, mon-tagnes, épidémies de choléra, un district grand deux fois comme l’Irlande, des décisions qu’il avait dû prendre seul ; et, à présent, lui, Peter Walsh, pour la première fois de sa vie, il était vraiment amoureux. « Clarissa est devenue sèche et un peu sentimentale par-dessus le marché », pensait-il en regardant la grande auto-mobile qui pouvait faire – combien de milles avec combien de gallons ? Car il avait un don pour la mécanique, il avait inventé une charrue dans son district, avait fait venir des brouettes d’Angleterre, mais les coolies ne voulaient pas s’en servir, toutes choses dont Clarissa ne savait absolument rien.

 

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Cette manière de dire : « Voici mon Élisabeth ! » cela l’agaçait. Pourquoi pas : « Voici Élisabeth ! » simplement ? Ce n’était pas sincère. Et Élisabeth non plus n’avait pas aimé cela. (Les derniers frémissements de la grande voix retentissante ébranlaient encore l’air autour de lui ; la demie ; il est tôt en-core ; onze heures et demie seulement.) Car il comprenait les jeunes gens ; il les aimait. Il y a toujours eu quelque chose de froid en Clarissa, pensait-il. Elle a toujours eu, même jeune fille, une sorte de timidité, qui, dans l’âge mûr, devient de la conven-tion et puis, tout cela est fini : tout cela est fini, pensa-t-il, re-gardant d’un air assombri, dans les profondeurs miroitantes, et il se demandait si en allant la voir à cette heure-là, il ne l’avait pas ennuyée ; bouleversé de honte tout à coup parce qu’il avait été sot, qu’il avait pleuré, avait été sentimental, lui avait tout ra-conté, comme toujours, comme toujours.

Ainsi qu’un nuage traverse le ciel, le silence tomba sur Londres, tomba sur l’esprit. L’effort cesse. Le temps fouette le mât. Nous nous arrêtons debout. Rigide, le squelette de l’habitude maintient seul la forme humaine. Là où il n’y a rien, se dit Peter Walsh, le sentiment se creuse, complètement vide au-dedans. Clarissa m’a refusé, pensa-t-il. Il s’arrêta en se di-sant : Clarissa m’a refusé.

Ah ! dit l’horloge de St. Margaret, comme une maîtresse de maison qui entre dans son salon sur le coup de l’heure et trouve ses hôtes déjà là, je ne suis pas en retard. Non, il est exactement onze heures et demie, dit-elle. Cependant, bien qu’elle ait rai-son, sa voix, étant la voix de la maîtresse de la maison, ne veut pas imposer sa personnalité. Un regret du passé, un souci pour le présent la retient. Il est onze heures et demie, dit-elle, et le son de St. Margaret se glisse dans les replis du cœur et s’enfouit sous les cercles et les cercles des sons, comme une chose vivante qui a besoin de se confier, de se disperser et, avec un frisson de joie, de se blottir ; comme Clarissa, descendant l’escalier, pensa Peter Walsh, quand l’heure sonne, en robe blanche. C’est Claris-sa, pensa-t-il, avec une émotion profonde et un souvenir ex-

– 48 – traordinairement clair, qui cependant l’intriguait, comme si cette cloche était entrée, jadis, dans la pièce où ils étaient assis, durant un moment de grande intimité, était allée de l’un à l’autre et était partie, comme une abeille avec son miel, empor-tant ce moment. Mais quelle pièce ? Quel moment ? Et pourquoi avait-il été si profondément heureux pendant que la cloche son-nait ? Puis, comme le son de St. Margaret s’alanguissait, il pen-sa : elle a été malade, et le son exprima de la langueur et de la souffrance. C’était le cœur, il se souvint, et, la sonorité soudaine du dernier coup fut comme le glas de la mort qui surprenait au milieu de la vie Clarissa, tombant, à l’endroit où elle se trouvait, dans son salon. « Non, non, cria-t-il, elle n’est pas morte, je ne suis pas vieux ! » Et il remonta Whitehall, comme si roulait là, vers lui, vivace, sans fin, son avenir.

Il n’était pas vieux, ni endurci, ni desséché le moins du monde. Quant à ce que pouvaient dire de lui les Dalloway, les Whitbread et leur clique, il s’en souciait comme d’une guigne… comme d’une guigne (il faudrait pourtant un de ces jours aller demander à Richard s’il ne pourrait pas lui trouver une situa-tion). Marchant à grands pas, regardant de tous ses yeux, il fixa la statue du duc de Cambridge… Il avait été renvoyé d’Oxford, c’était vrai. Il avait été socialiste, à certains égards un raté, c’était vrai. Cependant l’avenir de la civilisation, pensa-t-il, est entre les mains de ces jeunes gens-là, de jeunes tels qu’il était lui, il y avait trente ans, aimant les idées abstraites, étudiant les sciences, la philosophie et faisant venir des livres tout le long de la route, depuis Oxford jusqu’à un pic de l’Himalaya. L’avenir est entre les mains de ces jeunes gens-là.

Un piétinement, comme un piétinement sur les feuilles dans un bois, vint derrière lui, et aussi un frôlement, un bruit sourd et régulier qui, en l’atteignant, scandèrent ses pensées ri-goureusement, en cadence, malgré lui, le long de Whitehall. Des jeunes gens en uniforme, avec des fusils, marchaient, le regard droit devant eux, marchaient, les bras raides ; et l’expression de leurs visages était comme la légende inscrite sur le piédestal

– 49 – d’une statue glorifiant le devoir, la reconnaissance, la fidélité, l’amour de l’Angleterre.

C’est, pensa Peter Walsh, qui commençait à marquer le pas avec eux, une très belle discipline. Mais ils n’ont pas l’air ro-buste. Ils sont dégingandés presque tous, ces garçons de seize ans qui peut-être demain seront dans des boutiques et vendront du riz ou des barres de savon. Aujourd’hui, ils ont sur eux, non pas la marque du plaisir sensuel ou des préoccupations journa-lières, mais la solennité de la couronne qu’ils ont transportée de Finsbury Pavement à la tombe vide. Ils ont prononcé des vœux. La foule les respecte. On arrête les camions.

Je ne peux pas les suivre, dit Peter Walsh, comme ils re-montaient Whitehall, et, marchant toujours, ils le dépassèrent, dépassèrent tout le monde, de leur pas assuré, comme si une vo-lonté unique faisait mouvoir les bras et les jambes de la même manière uniforme, et que la vie, avec sa variété, avec son aban-don, eût été momifiée par la discipline et déposée, cadavre ri-gide aux yeux fixes, sous une chaussée couverte de monuments et de couronnes. Cela est respectable, bien qu’il y ait des gens qui s’en moquent ; cela est respectable, songea-t-il. Les voilà qui s’en vont, en s’arrêtant sur le bord du trottoir ; et toutes les glo-rieuses statues de Nelson, de Gordon, d’Havelock, les effigies sombres et théâtrales des grands soldats regardaient droit de-vant eux, comme s’ils avaient accompli le même sacrifice (et lui aussi, Peter Walsh, l’avait fait, le grand sacrifice), foulé aux pieds les mêmes tentations, étaient arrivés enfin à se transfor-mer en leur propre statue de marbre. Mais le marbre, Peter Walsh ne le désirait pas pour lui, pas du tout, bien qu’il le res-pectât chez d’autres. Ces jeunes gens, il les respectait. Ils ne connaissent pas encore les troubles de la chair, dit-il, – la petite troupe au pas cadencé disparut dans la direction du Strand – tout ce que j’ai souffert, ajouta-t-il, en traversant la rue et en s’arrêtant sous la statue de Gordon, Gordon pour qui, enfant, il avait eu un culte, Gordon debout, solitaire, la jambe tendue et les bras croisés. Pauvre Gordon !

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Et parce que personne, sauf Clarissa, ne savait encore qu’il était à Londres et parce que la terre, après le voyage, lui sem-blait encore une île, l’étrangeté de se trouver seul, vivant, incon-nu, à onze heures et demie du matin, dans Trafalgar Square, s’empara de lui. Qu’est-ce ? Où suis-je ? pensa-t-il. Et après tout pourquoi faire cela ? Le divorce ne lui semblait plus que du brouillard. Et son esprit s’affaissa, plat comme une plaine, et trois grandes passions s’y abattirent : l’amour des idées, une large philanthropie, et puis, effet des deux autres, une joie déli-cieuse, une irrésistible joie, comme si dans son cerveau, par une main qui n’était pas la sienne, des cordons avaient été tirés, des volets ouverts, et que lui, étranger à ces changements, se trouvât à l’entrée d’avenues sans fin où, s’il le voulait, il pouvait s’aventurer. Jamais il ne s’était senti aussi jeune !

Évadé ! libre ! libre, comme il arrive dans la défaite de l’habitude, quand l’esprit, semblable à une flamme qui n’est pas protégée, se courbe et se penche et semble prêt à jaillir de son support. Je me sens plus jeune que jamais, pensa Peter Walsh, s’échappant (bien entendu pour une heure ou deux seulement) de ce qui était exactement lui, ainsi qu’un enfant qui se sauve de la maison et voit, tout en courant, à la fenêtre, sa vieille nourrice qui agite la main du mauvais côté. Mais elle est délicieuse, pen-sa-t-il, car, traversant Trafalgar Square dans la direction de Hay Market, venait une jeune femme qu’il crut voir rejeter, quand elle passa devant la statue de Gordon, tous ses voiles l’un après l’autre (Peter était si impressionnable !) et devenir exactement la femme dont il avait toujours rêvé, jeune et cependant majes-tueuse, gaie, mais réservée, brune et ravissante.

Continuer : partie 3 sur 4