Mrs Dalloway

Virginia Woolf · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/4

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Mrs Dalloway

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Se redressant et maniant furtivement son canif, il partit, derrière elle, à la poursuite de ce plaisir, de cette femme de qui semblait jaillir une lumière qui tombait sur lui, l’unissait à elle, le désignait dans la foule, comme si le brouhaha de la rue avait prononcé son nom, en secret, non Peter, mais le nom intime qu’il se donnait dans ses pensées. Vous, disait-elle, vous, disait-elle de ses mains gantées de blanc et de ses épaules. Et le long

– 51 – manteau mince que le vent agita, quand elle passa devant le magasin de Dent, dans Cockspur Street, se gonfla avec une bon-té protectrice, une tendresse attristée, ainsi que des bras s’ouvrant aux épuisés…

Pas mariée ; jeune, très jeune, pensa Peter, et l’œillet rouge qu’il avait vu sur elle quand elle avait traversé Trafalgar Square flambait encore devant ses yeux et lui faisait imaginer des lèvres rouges. Mais elle attendait sur le bord du trottoir. Elle a un air de dignité. Elle n’est pas mondaine, comme Clarissa, ni riche, comme Clarissa. Est-elle, se demanda-t-il en la voyant se re-mettre en marche, respectable ? Elle est spirituelle, une langue de lézard (c’est si amusant d’inventer !) elle a un esprit piquant, moqueur, pas bruyant.

Elle repartit, traversa ; il la suivit. Il ne voulait pas du tout l’embarrasser. Cependant si elle s’arrêtait il lui dirait : « Venez prendre une glace », et elle répondrait très simplement : « Oui, merci ».

Mais on les sépara, des passants le retardèrent, la cachè-rent. Il la suivait toujours, elle traversa. Il y avait du rouge sur ses joues, de la moquerie dans ses yeux ; lui était un aventurier, se disait-il, ardent, audacieux, sans scrupules, en somme (dé-barqué des Indes la veille au soir), un corsaire romantique, in-différent à toutes ces maudites commodités étalées dans les vi-trines (robes de chambre jaunes, pipes, cannes à pêche) à la respectabilité, aux soirées et à ces vieillards coquets qui portent des dépassants blancs sous leurs gilets. Un corsaire. Elle mar-chait toujours, traversant Piccadilly, remontant Regent’s Street, en avant de lui ; et son manteau, ses gants, ses épaules s’unissaient aux franges, aux dentelles et aux écharpes des éta-lages et créaient cet esprit du luxe et de la frivolité qui perdait un peu de vie, en descendant des vitrines sur le trottoir. Ainsi la lumière d’une lampe tremblote, lorsqu’elle atteint les haies, dans la nuit.

 

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Rieuse et charmante, elle traversa Oxford Street et Great Portland Street, tourna dans une des petites rues, et alors, alors le grand moment approcha, car voilà qu’elle ralentit le pas, ou-vrit son sac et, jetant un regard dans sa direction, mais non sur lui, un regard qui disait adieu, résumait l’aventure et concluait triomphalement, elle ajusta sa clef, ouvrit une porte, disparut ! La voix de Clarissa : « N’oubliez pas ma soirée ! N’oubliez pas ma soirée ! » retentit aux oreilles de Peter. La maison était une de ces banales maisons rouges avec des corbeilles de fleurs d’un goût douteux. C’était fini.

Allons ! j’ai eu mon plaisir, je l’ai eu, dit-il, les yeux levés vers les mouvantes corbeilles de géraniums pâles. Et il était en miettes, son plaisir, car il était à moitié inventé, il le savait très bien ; imaginée, cette escapade avec la jeune femme, inventée comme on invente la meilleure partie de sa vie, comme on s’invente soi-même, comme on l’invente, elle ; créant un déli-cieux amusement et quelque chose de plus. Mais, chose étrange et très vraie, tout cet amusement, qu’on ne peut partager avec personne, tombe en miettes.

Il revint sur ses pas, remontant la rue, cherchant où s’asseoir, jusqu’à l’heure d’aller à Lincoln’s Inn, voir MM. Hooper et Grateley. Où irait-il ? N’importe où. Le long de la rue, alors, vers Regent’s Park. Ses souliers sur le trottoir frap-paient : n’importe où ; n’importe où ; il était de bonne heure, de très bonne heure encore.

Quel matin splendide ! Semblable à la pulsation d’un cœur en parfait état, la vie battait franchement dans les rues. Pas de tâtonnements, pas d’hésitation. Glissant et tournant, sans re-tard, sans hâte et sans bruit, au lieu précis, à l’instant voulu, l’automobile s’arrêta devant la porte. Une jeune fille en descen-dit, fugitive apparition en bas de soie et en chapeau à plumes ; Peter resta froid, il avait eu son plaisir. Valets de pied, admi-rables pékinois couleur de feu, vestibules dallés de losanges blancs et noirs, stores blancs que le vent agitait, Peter aperçut

– 53 – ces choses à travers la porte ouverte et les approuva. Une œuvre parfaite, merveilleuse, après tout, dans son genre, que Londres, la saison, la civilisation. Parce qu’il descendait d’une respectable famille anglo-indienne dont trois générations, au moins, avaient administré les affaires d’un continent (c’est étrange, pensa-t-il, que je sente ces choses, puisque je déteste l’Inde, l’Empire et l’armée), il avait des moments où la civilisation, même de cette sorte, lui était chère comme un bien personnel, des moments d’orgueil pour l’Angleterre, les valets de pied, les pékinois, les jeunes filles dans leur sécurité. C’est un peu ridicule, cependant c’est comme ça, avoua-t-il. Et les docteurs, les hommes d’affaires et les femmes sachant leur métier qui s’en vont où leur travail les appelle, alertes, robustes, lui semblaient vraiment admirables, braves gens à qui l’on confierait sa vie, compagnons dans l’art de vivre qui vous soutiendraient jusqu’au bout. De sorte qu’avec ceci ou cela la comédie était vraiment tolérable ; il allait s’asseoir à l’ombre et fumer.

Voilà Regent’s Park. Mais oui. Enfant il s’était promené dans Regent’s Park. Surprenant, pensa-t-il, comme la pensée de mon enfance me revient sans cesse. C’est d’avoir vu Clarissa, peut-être ; car les femmes vivent beaucoup plus dans le passé que nous. Elles s’attachent aux lieux ; et leurs pères… une femme est toujours fière de son père. Bourton était un endroit agréable, très agréable, mais je n’ai jamais pu m’entendre avec le vieux. Il y eut une véritable scène un soir, une discussion à propos de quelque chose, il ne se rappelait plus quoi. Peut-être la politique.

Oui, il se souvenait de Regent’s Park ; la longue avenue rec-tiligne, la petite cabane où l’on achète des ballons, à gauche ; une statue absurde avec une inscription dans quelque coin. Il chercha un siège vide. Il se sentait un peu somnolent ; il ne vou-lait pas être dérangé par des gens qui lui demanderaient l’heure. Une nurse âgée, avec un bébé endormi dans une voiture ; c’est là qu’il serait le mieux, à l’autre bout du banc, à côté de la nurse.

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C’est une fille singulière, dit-il, en se rappelant soudain Éli-sabeth, quand elle était entrée dans la pièce, à côté de sa mère. Très grandie ; tout à fait une jeune fille, pas précisément jolie, – belle plutôt, et elle ne doit pas avoir plus de dix-huit ans. Elle ne s’entend pas avec Clarissa, c’est probable. « Voilà mon Élisa-beth ! » – quelle sottise ! – pourquoi pas « Voilà Élisabeth ! » simplement ? Elle essaye, comme la plupart des mères, de faire que les choses soient ce qu’elles ne sont pas. Elle croit trop à son charme. Elle l’exagère.

La fumée du cigare riche et moelleux se refroidit dans sa gorge ; il la rejeta en anneaux qui affrontèrent bravement l’air pendant une minute, bleus, circulaires, – J’essaierai de causer avec Élisabeth, ce soir, se promit-il – puis ils commencèrent à onduler et à s’effiler comme des sabliers. – Drôles de formes ! pensa-t-il. Tout à coup il ferma les yeux, leva la main avec peine et jeta au loin le bout pesant du cigare. Un grand souffle passa sur son esprit, entraînant les branches mouvantes, les voix d’enfants, les bruits de pas, les gens qui passaient, et la rumeur du Parc, la rumeur qui s’enflait, puis diminuait. Il tomba, tom-ba, dans les plumes et le duvet du sommeil, s’enfonça, et fut submergé.

La nurse en gris reprit son tricot tandis que Peter Walsh sur le siège brûlant, à côté d’elle, se mettait à ronfler. Dans sa robe grise, avec ses mains qui remuaient infatigablement, tran-quillement, elle semblait le champion des droits des dormeurs, pareille à l’une de ces présences spectrales faites de ciel et de branches qui s’élèvent, au crépuscule, dans les bois. Le prome-neur solitaire, qui aime les sentiers étroits, où il écarte les fou-gères, où il abat les grandes ciguës, lève tout à coup les yeux et voit la figure géante au bout de son chemin.

Il est athée, peut-être ; pourtant il a des moments soudains d’exaltation extraordinaire. « Rien n’existe hors de nous, pense-t-il. Il n’y a qu’un état de l’esprit, un désir de consolation, de re-pos ; le désir d’une créature autre que ces misérables larves hu-

– 55 – maines, si faibles, si laides, si lâches. Mais si je peux la conce-voir, alors, en un sens, elle existe », et s’avançant dans le sen-tier, les yeux fixés sur le ciel et les branches, il leur donne sans peine une forme féminine, il voit avec admiration qu’elle de-vient grave, qu’elle prodigue, avec majesté, lorsque le vent l’agite, dans le sombre balancement de ses feuilles, la pitié, le pardon, l’amour ; puis, soudain, jetée en l’air, passe d’une atti-tude religieuse à une danse endiablée.

Visions du promeneur solitaire ; visions qui sont pour lui de grandes cornes d’abondance pleines de fruits, le murmure des sirènes qui chevauchent les vagues de la mer verte, des gerbes de roses qu’on lui lance au visage, les pâles figures, que, pour les étreindre, les pêcheurs cherchent dans les flots.

Visions qui sans cesse flottent devant le réel, l’entourent, le cachent ; qui suivent le promeneur solitaire, s’emparent de lui, lui enlèvent le goût de la terre, le désir de rentrer chez lui, et lui donnent en échange une paix profonde, comme si (c’est ce qu’il pense en avançant le long de l’allée de la forêt) toute cette fièvre de la vie était la simplicité même, comme si ces myriades de choses ne faisaient au fond qu’une seule chose et que cette fi-gure, faite de ciel et de branches, se fût élevée de la mer agitée de la vie (il est âgé, il a plus de cinquante ans), forme née de l’écume des vagues, pour répandre, de ses mains magnifiques, la pitié, la bonté, le pardon.

« Ah ! souhaite-t-il, ne jamais revenir chez moi, sous ma lampe dans mon cabinet de travail, ne pas terminer mon livre, ne plus jamais vider ma pipe ni sonner pour que Mrs Turner vienne débarrasser ! mais plutôt marcher droit vers cette grande figure mouvante qui m’enlèvera sur ses branches et me laissera me dissoudre dans le néant comme toutes les choses ! »

Visions. Le promeneur solitaire est bientôt sorti du bois ; et là-bas, à la porte, abritant ses yeux de ses mains levées, peut-être pour le voir revenir, son tablier blanc soulevé par le vent, se tient une femme âgée qui semble (si puissante est cette habi-

– 56 – tude) chercher, dans le désert, un fils perdu, un cavalier abattu, qui semble la figure de la mère dont les fils ont été tués dans les batailles du monde. Et, comme le promeneur solitaire avance dans la rue du village où les femmes tricotent, et où les hommes bêchent leurs jardins, le soir semble enchanté ; les êtres sont tranquilles comme si quelque destinée solennelle, connue d’eux, attendue sans crainte, allait venir les rouler au néant.

Dans la maison, parmi les choses habituelles, le buffet, la table, le bord de la fenêtre avec ses géraniums, la silhouette de l’hôtesse qui se penche pour enlever la nappe s’adoucit tout à coup dans la lumière et devient une forme adorable que le sou-venir du froid contact humain empêche seul d’étreindre. Elle enlève la marmelade, elle l’enferme dans le buffet.

« Rien de plus ce soir, Monsieur ? »

Mais à qui répond donc le promeneur solitaire ?

 

Ainsi tricotait la nurse âgée près du bébé endormi dans Re-gent’s Park. Ainsi ronflait Peter Walsh. Il s’éveilla très brus-quement, se disant à lui-même : « La mort de l’âme ! »

« Seigneur ! Seigneur ! » dit-il tout haut, s’étirant et ou-vrant les yeux. « La mort de l’âme ! » Les mots s’attachaient à une scène, à une pièce, à quelque chose du passé dont il avait rêvé. Cela devint plus clair, la scène, la pièce, le passé dont il avait rêvé.

C’était à Bourton, peu après 1890, l’été où il était si pas-sionnément amoureux de Clarissa. Beaucoup de personnes cau-saient et riaient autour d’une table, après le thé ; dans la pièce, une lumière jaune et la fumée des cigarettes. On parlait d’un homme qui avait épousé sa femme de chambre, un des squires des environs – Peter avait oublié son nom. Il avait épousé sa femme de chambre et l’avait amenée en visite à Bourton. Quelle

– 57 – visite ! Elle était ridiculement parée, « comme un cacatoès », avait dit Clarissa, en la contrefaisant, et elle n’avait pas cessé de parler. Ta ta ta et ta ta ta, Clarissa la contrefaisait. Alors quelqu’un dit – c’était Sally Seton – « Est-ce que vous la juge-riez autrement, si vous saviez qu’avant de se marier, elle a eu un bébé ? » (en ce temps-là, dans une société de garçons et de filles, c’était une question choquante). Il voyait encore Clarissa devenir écarlate, se fermer pour ainsi dire et répondre : « Oh ! je ne pourrai plus jamais lui parler ! » Alors le groupe autour de la table parut se troubler. Ce fut très gênant.

Il ne l’avait pas blâmée de se scandaliser, puisqu’à cette époque une jeune fille élevée comme elle ne savait rien ; mais c’était sa manière qui l’ennuyait : timide, dure, arrogante, prude. « La mort de l’âme ! » Il avait dit cela instinctivement, étiquetant le moment suivant son habitude : la mort de son âme.

Tout le monde était mal à l’aise ; tout le monde semblait s’incliner pendant qu’elle parlait, puis se redresser avec froi-deur. Il revoyait Sally Seton, pareille à un enfant qui a fait une sottise, se pencher en avant, un peu rouge, ayant envie de par-ler, mais n’osant pas, car vraiment Clarissa intimidait les gens. Elle était la plus grande amie de Clarissa, toujours à Bourton, belle créature brune et séduisante, avec une réputation de grande audace, pour cette époque ; il lui donnait des cigares qu’elle fumait dans sa chambre et elle avait été fiancée ou bien s’était disputée avec sa famille ; le vieux Parry les détestait au-tant l’un que l’autre, ce qui était un grand lien. Alors, Clarissa, gardant cet air d’être fâchée avec eux tous, se leva, donna un prétexte quelconque et sortit seule. Comme elle ouvrait la porte, voilà qu’entra ce grand chien de berger poilu qui courait après les moutons. Elle se jeta sur lui et se répandit en caresses. Elle semblait dire à Peter – tout cela était pour lui, il le savait : – « Je sais bien que vous m’avez trouvée absurde, quand j’ai parlé de cette femme, mais voyez quelle personne extraordinairement affectueuse je suis, comme j’aime mon Rob ! »

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Ils avaient toujours eu cet étrange pouvoir de communi-quer sans paroles. Elle sentait immédiatement quand il la criti-quait. Alors, elle se lançait dans quelque chose d’outré, pour se défendre, comme de jouer avec le chien, mais il ne se laissait jamais prendre, il voyait toujours clair en Clarissa. Sans rien dire, naturellement ; il s’asseyait seulement avec un air fâché. C’est ainsi que souvent commençaient leurs querelles.

Elle ferma la porte. Aussitôt il se sentit extrêmement dé-primé. Tout semblait inutile : continuer à l’aimer, à se disputer, à se réconcilier ; et il s’en fut seul, du côté des communs, des écuries, regarder les chevaux. (L’endroit était des plus mo-destes, les Parry n’avaient jamais été riches ; cependant ils avaient toujours des grooms et des garçons d’écurie – Clarissa adorait monter à cheval – et un vieux cocher – comment s’appelait-il ? – et une vieille nourrice, la vieille Moody, Goody, quelque chose comme ça, que l’on vous emmenait voir dans une petite chambre où il y avait un tas de photographies, un tas de cages d’oiseaux.)

L’affreuse soirée ! Il devint de plus en plus sombre, non seulement à cause de cela, mais à cause de tout. Et il ne pouvait pas la voir, ne pouvait rien lui expliquer, rien éclaircir. Il y avait toujours du monde ; elle continuerait comme si rien n’était arri-vé. C’était l’infernale partie d’elle-même, cette froideur, cette in-sensibilité, quelque chose de très profond en elle, qu’il avait sen-ti encore ce matin en lui parlant, d’impénétrable. Cependant Dieu savait qu’il l’aimait. Elle avait un certain don étrange de jouer sur les nerfs des gens, comme sur les cordes d’un violon, oui, certainement.

Il était arrivé au dîner un peu en retard, avec la sotte idée de se faire remarquer, et il s’était assis à côté de la vieille Miss Parry – Tante Héléna – la sœur de Mr Parry qui tenait la place de la maîtresse de maison. Elle était assise dans son châle de ca-chemire blanc, le dos à la fenêtre ; cette terrible vieille dame avait de l’amitié pour lui car il lui avait trouvé une fleur rare :

– 59 – c’était une grande botaniste et elle faisait de longues courses avec de grosses bottes et une boîte de fer noir pendue sur le dos. Il s’assit à côté d’elle sans pouvoir parler. Tout semblait fuir de-vant lui ; il était assis et mangeait, voilà tout. Et puis, vers le mi-lieu du dîner, il se força à regarder Clarissa pour la première fois. Elle causait avec un jeune homme assis à sa droite. Ce fut une soudaine révélation. « Elle épousera cet homme », se dit-il. Il ne savait même pas son nom.

C’était naturellement cet après-midi, ce même après-midi que Dalloway était arrivé. Clarissa l’appelait Whikham, ce fut le début de l’histoire. Quelqu’un l’avait amené ; Clarissa comprit mal son nom et le présenta à tout le monde sous le nom de Whikham. Il finit par dire : « Je m’appelle Dalloway ! » et voilà la première vision qu’il eut de Richard : un jeune homme blond, et peu gêné, assis dans un transatlantique et protestant : « Je m’appelle Dalloway ! » Sally s’en empara et le surnomma « Je m’appelle Dalloway ! »

Il était, à cette époque, la proie de révélations. Celle-ci, que Clarissa épouserait Dalloway, fut, sur l’heure, aveuglante. Il y avait une sorte de… comment dire ? – une sorte d’aisance dans sa façon d’être avec lui, quelque chose de maternel, de doux. Ils parlaient politique. Pendant tout le dîner, il essaya d’entendre ce qu’ils disaient.

Puis il se souvenait d’être resté debout à côté de la chaise de la vieille Miss Parry, dans le salon. Clarissa vint à lui, avec ses parfaites manières, en véritable maîtresse de maison, et voulut le présenter à quelqu’un ; elle lui parlait comme s’ils ne s’étaient jamais vus, ce qui le mit en rage. Mais, même alors, il l’admira. Il admira son courage, son sens du monde ; il admira son ai-sance : « Quelle parfaite maîtresse de maison ! » lui dit-il. Elle se raidit, mais il voulait qu’elle sentît cela. Il aurait tout fait pour la faire souffrir après l’avoir vue avec Dalloway. Elle le quitta. Et il eut le sentiment qu’ils étaient tous unis pour conspirer contre lui – riant et parlant derrière son dos. Debout près de la chaise

– 60 – de Miss Parry, comme s’il était taillé dans du bois, il causait de fleurs des champs. Jamais, jamais il n’avait souffert si atroce-ment. Il devait même avoir oublié de faire semblant d’écouter ; à la fin il se réveilla, il vit Miss Parry l’air un peu étonné, un peu vexé, ses gros yeux regardant fixement. Il fut sur le point de s’écrier qu’il ne pouvait pas écouter parce qu’il souffrait trop. On commençait à sortir de la pièce. On parlait d’aller chercher des manteaux, du froid sur l’eau, etc. On allait canoter sur le lac au clair de lune, une des idées folles de Sally. Il l’entendit qui faisait une description de la lune. Et ils sortirent tous. On le laissa seul.

« Est-ce que vous ne voulez pas aller avec eux ? » dit Tante Héléna. Pauvre vieille dame, elle avait deviné. Et il se retourna et voilà de nouveau Clarissa. Elle était revenue le chercher. Sa générosité, sa bonté, le confondirent.

« Venez, dit-elle, on nous attend. »

Il ne s’était jamais senti si heureux. Sans un mot ils se ré-concilièrent. Ils marchèrent vers le lac. Il eut vingt minutes de bonheur parfait. Sa voix, son rire, sa robe (quelque chose de flottant, de blanc, d’écarlate), son entrain, sa hardiesse. Elle les fit tous débarquer pour explorer l’île ; elle fit lever un oiseau, elle rit, elle chanta. Et pendant tout ce temps, il le savait très bien, Dalloway devenait amoureux d’elle et elle devenait amou-reuse de Dalloway, mais il semblait que cela n’eût pas d’importance. Rien n’avait d’importance. Ils s’assirent par terre et causèrent, Clarissa et lui. Leurs esprits se rencontraient et se quittaient sans aucun effort. Et puis, en une seconde, ce fut fini. Comme on montait dans le bateau, il se dit : « Elle épousera cet homme », lugubrement, sans rancune. Mais c’était évident, Dal-loway épouserait Clarissa.

Ce fut Dalloway qui rama au retour. Il ne dit rien. Mais quand il les quitta, sautant sur sa bicyclette et partant à travers les bois où on le vit osciller en descendant la côte, agiter la main et disparaître, il fut, d’une certaine manière, évident qu’il avait

– 61 – senti intimement, avec force, avec passion, toutes ces choses ; la nuit, le romanesque, Clarissa. Il méritait de l’obtenir.

Mais lui était absurde. Ce qu’il exigeait de Clarissa (il le comprenait maintenant), c’était absurde. Il lui demandait des choses impossibles. Il lui faisait des scènes terribles. Peut-être l’aurait-elle accepté, s’il avait été moins absurde. Sally le pen-sait. Elle lui écrivit, pendant tout cet été, de longues lettres di-sant qu’elles avaient parlé de lui, qu’elle avait fait son éloge, que Clarissa avait pleuré. Ce fut un été extraordinaire : lettres, scènes, télégrammes, une arrivée à Bourton de grand matin – il avait dû attendre que les domestiques fussent levés – de gê-nants tête-à-tête avec le vieux Mr Parry au déjeuner, tante Hé-léna imposante mais bonne, des causeries avec Sally dans le po-tager, Clarissa au lit avec la migraine…

La scène finale, la scène terrible qui avait influé plus qu’aucune autre chose sur l’ensemble de sa vie – est-ce exagé-ré ? non, il le croit encore maintenant – survint à trois heures de l’après-midi d’un jour très chaud. Ce fut une bêtise qui la pro-voqua : Sally au déjeuner avait dit quelque chose sur Dalloway en le nommant « Je m’appelle Dalloway ». Clarissa se raidit su-bitement, rougit et déclara sèchement, d’une manière qu’elle avait : « Cette sotte plaisanterie a assez duré. » Ce fut tout, mais pour lui, ce fut comme si elle avait dit : « Avec vous je m’amuse, mais avec Richard Dalloway, je suis de cœur. » Il le prit ainsi. Il n’avait pas dormi de plusieurs nuits. « Il faut en finir d’une ma-nière ou d’une autre », se dit-il. Il lui envoya un mot par Sally lui demandant de se trouver à la fontaine à trois heures. « Quelque chose de très important est arrivé », griffonna-t-il au bas.

La fontaine était au milieu d’un petit bosquet, loin de la maison, avec des arbres et des buissons tout autour. Ce fut là qu’elle vint, même avant l’heure, et ils restèrent debout, la fon-taine les séparant ; du robinet, qui était brisé, un peu d’eau cou-

 

– 62 – lait sans cesse. Comme les images se gravent dans l’esprit ! La mousse, par exemple, d’un vert vif !

Elle resta impassible. « Dites-moi la vérité, dites-moi la vé-rité », répétait-il. Il lui semblait que sa tête allait éclater. Elle était crispée, avait l’air pétrifiée. Elle restait impassible. « Dites-moi la vérité », répétait-il, et tout à coup, le vieux Breitkopf ar-riva avec le Times, passa la tête, les regarda bouche bée et s’en alla. Ils n’y prirent pas garde. « Dites-moi la vérité », répétait-il. Il lui semblait qu’il s’usait contre quelque chose de physique-ment dur ; elle ne cédait pas. Elle était comme du fer, comme du silex, rigide jusqu’à la moelle. Puis lorsqu’elle dit :

« C’est inutile. C’est inutile. Tout est fini ! » – il croyait qu’il avait parlé pendant des heures, les joues couvertes de larmes – ce fut comme si elle le frappait au visage. Elle se détourna, elle le quitta, elle s’en alla.

« Clarissa ! cria-t-il, Clarissa ! » Mais elle ne revint pas. C’était fini. Il partit ce même soir. Il ne la revit jamais.

 

« C’est affreux, cria-t-il, affreux, affreux. »

Pourtant le soleil brille ; pourtant l’on se console ; et la vie a l’art d’ajouter les jours aux jours. Pourtant, pensa-t-il, en bâil-lant et en commençant à regarder autour de lui (Regent’s Park avait très peu changé depuis son enfance, mais alors il n’y avait pas d’écureuils), on a sans doute des compensations. À ce mo-ment, la petite Élise Mitchell qui ramassait des cailloux pour la collection qu’elle faisait avec son frère sur la cheminée de leur nursery, en plaqua une poignée sur les genoux de sa nurse, re-partit en se précipitant et se jeta en plein dans les genoux d’une dame. Peter éclata de rire.

Mais Lucrezia Warren Smith se demandait, en descendant la grande allée : « C’est injuste. Pourquoi est-ce que je souffre ?

– 63 –

Non, je ne peux plus supporter cela », se disait-elle après avoir laissé, sur le banc là-bas, Septimus, qui n’était plus Septimus, occupé à dire des choses cruelles, méchantes, à parler tout seul ou à parler à un mort, quand l’enfant se jeta en plein dans ses jambes, s’étala par terre et éclata en pleurs.

C’était une petite consolation. Elle la redressa, épousseta sa robe et l’embrassa.

Mais elle, elle n’avait rien fait de mal, elle avait aimé Sep-timus, elle avait été heureuse, elle avait eu une belle maison où ses sœurs là-bas vivaient encore et faisaient des chapeaux. Pourquoi est-ce qu’elle souffrait, elle ?

L’enfant courut droit à sa nurse qui posa son tricot, et Re-zia vit qu’elle la prenait sur ses genoux, la grondait, la consolait, et le monsieur à l’air si bon lui donna sa montre à ouvrir en soufflant dessus pour la consoler. Mais elle, pourquoi était-elle abandonnée ? Pourquoi n’était-elle pas restée à Milan ? Pour-quoi cette torture ? Pourquoi ?

Légèrement brouillés par ses larmes, la grande allée, la nurse, le monsieur en gris et la voiture d’enfant, montaient et descendaient devant ses yeux. Être torturée par ce bourreau cruel, voilà son sort. Mais pourquoi ? Elle était comme un oi-seau qui s’est réfugié dans le creux d’une feuille mince et cligne devant le soleil quand la feuille se déplace, et tremble quand une branche morte craque. On l’avait abandonnée ; les arbres énormes et les vastes nuages d’un monde indifférent l’entouraient ; abandonnée, torturée, et pourquoi souffrir ? Pourquoi ?

Elle fronça les sourcils ; elle tapa du pied. Elle devait re-tourner près de Septimus puisqu’il était presque l’heure d’aller chez Sir William Bradshaw. Elle devait retourner le lui dire, al-ler le retrouver là-bas sur la chaise verte, sous l’arbre où il par-lait tout seul ou bien parlait à ce mort, Evans, qu’elle n’avait vu qu’une fois, un moment, dans le magasin. Il lui avait paru doux

– 64 – et tranquille ; c’était un grand ami de Septimus ; il avait été tué pendant la guerre. Mais ces choses-là arrivent à tout le monde. Tout le monde a des amis qui ont été tués pendant la guerre. Tout le monde renonce à quelque chose en se mariant. Elle avait abandonné sa famille. Elle était venue vivre ici, dans cette ville affreuse. Septimus se laissait aller à penser à des choses hor-ribles ; elle le pourrait bien, elle aussi, si elle essayait. Il était de-venu de plus en plus étrange. Il disait que des gens parlaient derrière le mur de leur chambre. Mrs Filmer trouvait cela bi-zarre. Il voyait aussi des choses : il avait vu une tête de vieille femme au milieu d’une fougère. Pourtant il pouvait encore être lui-même quand il le voulait. Par exemple le jour où ils étaient allés à Hampton Court sur l’impériale d’un omnibus, ils avaient été très heureux. Toutes les petites fleurs rouges et jaunes sor-taient du gazon comme des lampes flottantes, avait-il dit, et il avait causé et bavardé et ri en inventant des histoires. Puis tout d’un coup, il avait dit : « Maintenant, allons nous tuer », et à ce moment ils étaient debout près de la rivière qu’il regardait avec ce regard qu’elle avait déjà vu dans ses yeux quand un train pas-sait ou un omnibus, un regard comme fasciné ; et elle sentit qu’il s’éloignait d’elle ; alors elle le prit par le bras. Mais pendant le retour, il fut tout à fait tranquille, tout à fait raisonnable. Il discuta avec elle pour savoir s’ils devaient se tuer, lui expliqua que les gens étaient mauvais, et qu’il les voyait inventer des mensonges quand ils passaient dans la rue. Il connaissait toutes leurs pensées, disait-il. Il savait tout. Il connaissait le secret du monde.

Quand ils arrivèrent chez eux, il pouvait à peine marcher. Il se coucha sur le sofa et lui dit de tenir sa main pour l’empêcher de tomber, de tomber, cria-t-il, dans les flammes ; et, des murs, il voyait sortir des visages qui se moquaient de lui, qui l’appelaient de noms horribles, ignobles, et, autour du paravent, des mains qui le montraient du doigt. Cependant ils étaient tout à fait seuls. Puis il se mit à parler tout haut, répondant à des gens invisibles, discutant, riant, pleurant, s’excitant beaucoup et lui disant d’écrire ; de vraies sottises, sur la mort, sur Miss Isa-

– 65 – bel Pole ! Non ! Elle ne pouvait plus supporter cela. Mais il fal-lait retourner.

Elle était près de lui maintenant et elle le voyait qui regar-dait fixement le ciel et parlait tout bas en joignant les mains. Cependant le docteur Holmes disait qu’il n’avait rien du tout. Alors qu’était-il arrivé ? Pourquoi n’était-il plus lui-même, alors ? Pourquoi, quand elle s’assit près de lui, le vit-elle tres-saillir, froncer le sourcil, s’éloigner ? Puis il lui prit la main et la regarda, horrifié.

Était-ce parce qu’elle avait enlevé son alliance ? « J’ai tel-lement maigri, dit-elle. Je l’ai mise dans mon porte-monnaie. »

Il lui lâcha la main. C’en était fait de leur mariage, pensait-il avec douleur, avec soulagement. Le câble était coupé ; il s’élevait ; il était libre, ainsi qu’il avait été décrété que lui, Sep-timus, le seigneur des hommes, serait libre ; seul (puisque sa femme avait jeté son alliance, puisqu’elle l’avait quitté), il était seul, lui Septimus, choisi parmi tous les hommes pour entendre le premier la vérité, pour connaître le secret qui, après tout le labeur de l’humanité, – Grecs, Romains, Shakespeare, Darwin et lui Septimus – allait être enfin dévoilé tout entier…

« À qui ? » demanda-t-il tout haut « Au Premier mi-nistre ! » répondirent les voix qui chuchotaient au-dessus de sa tête. Le secret suprême allait être révélé au Cabinet : primo, les arbres sont vivants ; secundo, le crime n’existe pas ; et puis l’amour, l’amour universel, murmura-t-il, haletant, tremblant, mettant péniblement au jour ces vérités profondes qu’on ne pouvait exprimer qu’avec un immense effort – elles étaient si obscures, si difficiles ! – mais, par elles, le monde devait être changé tout entier, pour toujours. Pas de crimes, l’amour, répé-tait-il, en fouillant maladroitement ses poches pour trouver sa carte et son crayon, quand un skye-terrier vint flairer son panta-lon et le fit sursauter d’épouvante. Ce chien était en train de de-venir homme. Horreur ! Il ne voulait pas voir cette chose arri-

– 66 – ver, un chien qui devenait homme ! Mais le chien partit en trot-tant.

Divine miséricorde ! Bonté infinie ! Le ciel l’épargnait, lui pardonnait sa faiblesse. Mais comment expliquer scientifique-ment (car on doit être scientifique, par-dessus tout) que les chiens deviennent des hommes ? Pourquoi a-t-il ce don de voir à travers les corps, de deviner l’avenir ? C’est probablement l’effet de la vague de chaleur sur un cerveau sensibilisé par les éons de l’évolution. Scientifiquement parlant, la chair se liqué-fie. Son corps est macéré et il n’en reste plus que les fibres ner-veuses. Il est étendu, comme un voile, sur un rocher.

Il se renversa dans sa chaise, épuisé, mais non abattu. Il se reposait, il attendait avant de transmettre, en luttant, en souf-frant, de nouveaux messages à l’humanité. Il était couché très haut sur le dos du monde. La terre tressaillait au-dessous de lui. Des fleurs rouges poussaient à travers sa chair ; près de sa tête leurs feuillages raides bruissaient. Là-haut, au milieu des ro-chers, on entendait résonner de la musique. « C’est une trompe d’automobile en bas dans la rue », murmura-t-il ; mais là-haut le son, répercuté de roc en roc, se divise, se condense et s’élève en colonnes lisses (la musique devenue visible – voilà encore une découverte), puis, c’est un hymne, un hymne qui se déroule en sortant du pipeau d’un jeune berger (c’est un mendiant qui joue pour un sou, sur une flûte, devant un public-house, mur-mura-t-il), juste un gazouillis quand l’enfant reste immobile, mais il devient, quand l’enfant grimpe dans les rochers, une plainte délicieuse au-dessus du bruit de la rue. Le berger joue sa mélodie au milieu du bruit de la rue, pensa Septimus. Mais voilà qu’il se retire dans les neiges et qu’il est entouré de roses – ces grosses roses rouges qui poussent sur les murs de ma chambre à coucher. La musique s’arrêta. « On lui a donné son sou, conclut-il, et il s’en va au prochain public-house. »

Mais lui-même restait assis au sommet du rocher, comme un marin naufragé sur un rocher. « Je me suis penché sur le

– 67 – bord du bateau, et je suis tombé, pensa-t-il. Je suis tombé dans la mer. J’étais mort et cependant je suis en vie, maintenant mais laissez-moi me reposer encore ! » supplia-t-il (il parle encore tout seul, c’est affreux, affreux !) et de même qu’avant le réveil les chants des oiseaux et le roulement des voitures forment un étrange tintamarre qui grandit et grandit, et que le dormeur sent qu’il approche du rivage de la vie, ainsi il se sentait appro-cher de la vie, le soleil devenait plus chaud, les cris résonnaient plus fort, quelque chose de merveilleux était sur le point d’arriver.

Il n’avait qu’à ouvrir les yeux ; mais un poids était sur eux, une crainte. Il s’efforça, il poussa, il regarda, il vit Regent’s Park devant lui. De longs rayons de soleil caressaient ses pieds. Les arbres ondulaient, se balançaient. « J’accueille, semblait dire le monde, j’accepte, je crée. De la beauté ! » semblait dire le monde. Et, comme pour le prouver (scientifiquement), de tous les objets qu’il regardait, maisons, balustrades, antilopes ten-dant le cou au-dessus des grilles, la beauté jaillissait à l’instant. Regarder une feuille qui tremblait dans le souffle de l’air était une joie exquise. Haut dans le ciel, les hirondelles plongeaient, s’écartaient, se jetaient à droite, à gauche, tournaient en rond, en rond, toujours avec un ordre parfait, comme si elles étaient attachées avec des élastiques ; et les mouches montaient, des-cendaient ; et le soleil touchait tantôt une feuille, tantôt une autre, l’éclaboussant d’or clair, par bonne humeur, pour s’amuser, et de temps en temps un carillon (peut-être une trompe d’automobile) tintait divinement contre les brins d’herbe ; tout cela, si calme et raisonnable, composé des choses ordinaires, c’était la vérité ; la beauté, c’était à présent la vérité. La beauté était partout.

« Il est temps… », dit Rezia.

Le mot « temps » fendit sa cosse, déversa sur lui ses tré-sors, et de ses lèvres s’échappèrent, malgré lui – comme des écailles, comme les copeaux d’un rabot – de dures, de pures,

– 68 – d’impérissables paroles qui s’envolèrent, se fixèrent à leur place dans une ode immortelle au Temps. Il chanta. Evans, derrière l’arbre, répondait. Les morts étaient en Thessalie, chantait Evans, parmi les orchidées. Là, ils attendaient que la guerre fût finie, et maintenant les morts, Evans lui-même…

« Pour l’amour de Dieu, n’approchez pas ! » s’écria Septi-mus. Car il ne pouvait pas regarder un mort.

Mais les branches s’écartèrent. Un homme en gris marchait en effet vers eux. C’était Evans ! Mais sur lui, pas de boue, pas de blessures ; il n’avait pas changé. « Il faut que je dise au monde entier », cria Septimus en levant la main (le mort en complet gris approchait), en levant la main comme une figure colossale qui aurait, pendant des siècles, dans le désert, pleuré sur la destinée humaine, seul, le front dans les mains, les joues sillonnées par le désespoir, et qui voit maintenant la lumière, sur le bord du désert, grandir et frapper la statue de métal noir (Septimus se leva à demi sur sa chaise), et tandis que des multi-tudes d’hommes sont prosternées derrière lui, le pleureur gigan-tesque reçoit un moment sur son visage toute…

« Je suis si malheureuse, Septimus ! » dit Rezia, essayant de le faire asseoir.

Les multitudes se lamentaient. Pendant des siècles les hommes avaient été dans la douleur. Il allait se retourner, leur annoncer dans quelques instants, quelques instants à peine, cette délivrance, cette joie, cette révélation extraordinaire.

« L’heure, Septimus, demanda Rezia. Quelle heure est-il ? »

Il parlait, il s’agitait. Cet homme devait le remarquer. Il les regardait.

« Je vais te dire l’heure », dit Septimus, très lentement, avec torpeur, souriant mystérieusement au mort en complet

– 69 – gris. Comme il s’asseyait en souriant, trois quarts sonnèrent ; onze heures trois quarts.

« Et c’est là la jeunesse ! » se dit Peter Walsh en passant devant eux. On se fait une scène affreuse – la pauvre fille semble vraiment désespérée – au beau milieu du matin. « Mais qu’y a-t-il donc ? se demanda-t-il ; qu’est-ce que le jeune homme au pardessus a bien pu lui dire pour lui donner cet air-là ? dans quelle terrible passe se trouvent-ils pour avoir tous deux un air désespéré par ce beau matin d’été ? » Ce qu’il y a d’amusant quand on revient en Angleterre après cinq ans, c’est que les choses apparaissent, au moins les premiers jours, comme si on ne les avait jamais vues auparavant ; des amoureux qui se cha-maillent sous un arbre ; la vie familiale des parcs. Jamais il n’avait vu Londres si enchanteur : la douceur des lointains, la richesse, la verdure, la civilisation, après l’Inde, pensa-t-il en marchant sur l’herbe.

Cette sensibilité aux impressions avait été sa ruine, sans aucun doute. À son âge, il avait encore, comme un jeune homme ou même une jeune fille, ces alternatives d’humeur, de bons jours, de mauvais jours, sans aucune raison ; le bonheur donné par un joli visage ; une vraie dépression devant une femme laide. En revenant des Indes, on tombe naturellement amou-reux de toutes les femmes qu’on rencontre. Elles ont tant de fraîcheur, même les plus pauvres s’habillent mieux qu’il y a cinq ans, c’est sûr ; et à ses yeux, la mode n’avait jamais été aussi seyante, les longs manteaux noirs, la sveltesse, l’élégance et aus-si cette délicieuse et – paraît-il – universelle habitude du fard. Toutes les femmes, même les plus convenables, se font des roses artificielles, des lèvres aux contours tranchés et des boucles d’un noir d’encre ; il y avait une intention, de l’art, par-tout. Un changement d’une certaine sorte s’est produit, c’est sûr. Qu’est-ce que les jeunes gens en pensent ? se demanda Pe-ter Walsh.

 

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Ces cinq années – de 1918 à 1923 – avaient été, croyait-il, d’une grande importance. Les gens avaient l’air différent. Les journaux paraissaient différents. Voilà, par exemple, dans une excellente revue, un article, écrit, sans périphrases, sur les wa-ter-closets. Cela, vous n’auriez pas pu le faire il y a dix ans, par-ler sans périphrases de water-closets dans une bonne revue. Et aussi cette habitude de sortir un bâton de rouge ou une houp-pette à poudre et de refaire sa beauté en public. Sur le bateau qui l’avait ramené, il y avait une bande de jeunes gens et de jeunes filles (il se rappelait surtout Betty et Bertie) qui y allaient carrément. La vieille mère, indifférente, un glaçon, les regardait faire, en tricotant. La jeune fille s’arrêtait pour se poudrer le bout du nez devant n’importe qui. Et ils n’étaient pas fiancés, ils s’amusaient simplement ; pas de cœur brisé. Une maîtresse femme, cette Betty Trois Étoiles, mais tout à fait de la bonne race. Ce serait à trente ans une très bonne épouse, elle se marie-rait quand il lui plairait, épouserait un homme riche et irait vivre dans une grande maison près de Manchester.

Mais qui donc avait fait cela ? se demanda Peter Walsh en tournant dans la grande allée, qui donc avait épousé un homme riche et vivait dans une grande maison près de Manchester ? Quelqu’un qui lui avait écrit récemment une longue lettre, pleine d’effusion, où elle parlait d’« hydrangées bleues ». De voir des hydrangées bleues l’avait fait penser à lui et aux jours d’autrefois… Sally Seton, naturellement ! C’était Sally Seton, la dernière personne du monde dont on aurait pensé qu’elle épou-serait un homme riche et vivrait dans une grande maison près de Manchester, la sauvage, l’audacieuse, la romantique Sally.

De toute cette bande d’autrefois, des amis de Clarissa – les Whitbread, les Kindersley, les Cunningham, les Kinlock-Jones – Sally était probablement la mieux, elle essayait toujours de prendre les choses par le bon bout. Elle voyait clair en Hugh Whitbread – Hugh l’admirable – tandis que Clarissa et les autres étaient à ses pieds.

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« Les Whitbread, l’entendait-il dire encore, qui sont les Whitbread ? Des marchands de charbon. De respectables com-merçants. »

Elle avait une raison de le détester, Hugh. Il ne pensait qu’à son extérieur, disait-elle. Il aurait dû être un duc. Il ne pouvait manquer d’épouser une princesse royale. Car Hugh avait pour l’aristocratie anglaise le respect le plus extraordinaire, le plus instinctif, le plus profond qu’il eût jamais rencontré chez un être humain. Même Clarissa devait le reconnaître. Oui, mais c’était un si bon garçon, si peu égoïste, il avait cessé de chasser pour faire plaisir à sa vieille mère, il se rappelait les fêtes de ses tantes, etc.

Sally, il fallait lui rendre justice, voyait clair à travers tout cela. Une des choses dont il se souvenait le mieux était une dis-cussion un dimanche matin, à Bourton, sur les droits des femmes (ce sujet antédiluvien). Sally perdit tout d’un coup pa-tience, se mit en colère et dit à Hugh qu’il représentait ce qu’il y avait de plus détestable dans la classe moyenne anglaise. Elle lui dit qu’elle le considérait comme responsable du sort de ces « pauvres filles de Piccadilly ». Hugh, le parfait gentleman, pauvre Hugh ! jamais personne n’eut l’air si horrifié ! Elle l’avait fait exprès, dit-elle ensuite (car ils avaient l’habitude d’aller en-semble dans le jardin potager pour comparer leurs impres-sions). « Il n’a rien lu, rien pensé, rien senti ! » l’entendait-il dire avec cette voix emphatique qui portait beaucoup plus loin qu’elle ne pensait. « Les palefreniers ont plus de vie en eux que lui, disait-elle. C’est un parfait spécimen du type formé par les grands collèges. Il n’y a que l’Angleterre pour créer un produit semblable. » Elle était vraiment fâchée et elle avait une raison, une rancune. Un incident… il avait oublié… dans le fumoir. Il l’avait insultée… embrassée ? Inouï ! Personne n’en croyait un mot. Qui aurait pu ? Embrasser Sally dans le fumoir ! Si ç’avait été quelque honorable Édith, quelque lady Violet, peut-être ; mais cette gueuse de Sally qui n’avait pas un sou, et dont le père ou la mère jouait à Monte-Carlo ! Car, de tous les gens qu’il

– 72 – avait rencontrés, Hugh était le plus grand snob, le plus obsé-quieux ; non, il ne faisait pas vraiment des platitudes, il était trop poseur pour cela. Un valet de chambre de premier ordre – voilà la comparaison qui s’imposait : quelqu’un qui suit en por-tant une valise, à qui on peut confier un télégramme, indispen-sable aux maîtresses de maison. Et il avait trouvé son affaire, il avait épousé son honorable Évelyn, obtenu un petit emploi à la Cour, il inspectait les caves du roi ou faisait reluire les boucles des souliers impériaux et il circulait en culottes courtes et en ja-bot de dentelles. Que la vie est impitoyable ! Un petit emploi à la Cour !

Il avait épousé cette lady, l’honorable Évelyn, et vivait dans ces parages, croyait Peter qui regardait les somptueuses de-meures donnant sur le Parc ; car il avait déjeuné là une fois, dans une maison qui avait, comme tout ce qui était à Hugh, quelque chose qu’aucune autre maison ne pouvait avoir, des armoires à linge, par exemple. Il fallait aller les regarder, perdre un temps infini à admirer, à admirer toujours tout ce qu’il y avait : armoires à linge, taies d’oreillers, vieux meubles de chêne et des tableaux qu’Hugh avait dénichés pour un morceau de pain. Mais Mrs Hugh vendait quelquefois la mèche. C’était une de ces petites femmes obscures, qui ressemblent à des souris et qui admirent les beaux hommes. Elle était presque négligeable. Puis, tout d’un coup, elle vous sortait quelque chose d’inattendu, quelque chose de piquant. Peut-être conservait-elle les restes du grand genre. « Le feu de charbon… oh ! elle ne pouvait le supporter. Cela faisait un air si lourd ! » Et voilà comment ils vivaient avec leurs armoires à linge et leurs maîtres anciens et leurs taies d’oreillers garnies de vraies dentelles, sur le pied de cinq ou dix mille livres par an, sans doute, tandis que lui, qui avait deux ans de plus qu’Hugh, devait mendier une si-tuation.

À cinquante-trois ans, il lui fallait aller les voir pour leur demander de lui trouver un poste de secrétaire, ou de répétiteur de latin pour de petits garçons, une situation sous la coupe de

– 73 – quelque mandarin qui lui rapporterait cinq cents livres par an, car s’il épousait Daisy, même avec sa retraite, ils ne pourraient pas vivre à moins. Whitbread trouverait cela sans doute, ou Dal-loway. Cela lui était égal de demander à Dalloway, ce bon gar-çon, un peu borné, un peu épais, c’est vrai, mais excellent homme. Tout ce qu’il entreprenait était fait de cette manière po-sitive, raisonnable, terne, sans une lueur d’imagination, mais avec l’extraordinaire minutie de ce type d’homme. Pas à sa place dans la politique. À la campagne, au milieu de ses chevaux et de ses chiens, en plein air, il reprenait son avantage. Il avait été si précieux, par exemple, le jour où le gros chien poilu de Clarissa fut pris dans un piège et eut la patte à moitié arrachée ; Clarissa avait failli s’évanouir et Dalloway fit tout, mit des bandages, prépara des éclisses et dit à Clarissa de ne pas faire la sotte. C’était peut-être pour cela qu’elle l’aimait, c’était ce qu’il lui fal-lait. « Voyons, Clarissa, ne faites pas la sotte. Tenez ceci. Allez chercher cela. » Et sans cesse il parlait au chien comme à un être humain.

Mais comment pouvait-elle avaler toutes ses inepties en fait de poésie ? Comment pouvait-elle le laisser pérorer sur Sha-kespeare ? Sérieux, solennel, Richard Dalloway s’était dressé sur ses pattes de derrière et avait déclaré qu’un honnête homme ne doit pas lire les sonnets de Shakespeare, parce que c’est écouter aux portes (de plus, le sentiment n’était pas de ceux qu’il ap-prouvait). Un honnête homme ne devait pas laisser sa femme aller voir la sœur d’une épouse défunte. Incroyable ! on ne l’avait fait taire qu’en le bombardant de dragées, c’était au dîner. Mais Clarissa buvait tout cela ; elle pensait que c’était si loyal de sa part, si indépendant. Dieu sait si elle ne le prenait pas pour l’esprit le plus original qu’elle eût rencontré.

C’était là un des liens qui l’unissaient à Sally. Il y avait un jardin où ils avaient l’habitude de se promener, un lieu clos de murs, avec des buissons de roses et des choux-fleurs géants – il se rappelait Sally arrachant une rose, s’arrêtant pour s’exclamer sur la beauté des feuilles de choux dans le clair de lune (avec

– 74 – quelle extraordinaire vivacité lui revenaient ces choses, oubliées pendant des années !) tandis qu’elle l’implorait – un peu en riant, bien sûr – d’enlever Clarissa, de la sauver des Hugh, des Dalloway, de tous les autres « parfaits gentlemen qui lui étouf-feraient l’âme » (elle écrivait des cahiers de poésies à cette époque), feraient d’elle une simple maîtresse de maison, encou-rageraient sa mondanité. Mais il fallait rendre justice à Clarissa. Jamais elle n’épouserait Hugh. Elle savait très précisément ce qu’elle voulait. Ses émotions étaient toutes à la surface. Par-dessous, elle était avisée, bien meilleur juge des caractères que Sally, par exemple, et toute féminine, avec ce don extraordi-naire, ce don des femmes, de créer un monde à elle partout où elle se trouvait. Elle entrait dans une pièce, elle s’arrêtait (si souvent il l’avait vu faire) sur le seuil d’une porte, un groupe au-tour d’elle. Mais c’était de Clarissa que l’on se souvenait. Non pas qu’elle fût remarquable, pas belle le moins du monde, aucun pittoresque, ne disant jamais rien de très intelligent ; mais elle était là, elle était là.

Non, non, non ! Il n’était plus amoureux d’elle. Il se sentait seulement – après l’avoir vue ce matin avec ses ciseaux et sa soie, se préparant pour la soirée – incapable de ne plus penser à elle ; elle tombait et retombait sur lui, comme un voyageur en-dormi que jettent et rejettent les cahots d’un wagon, ce qui n’est pas de l’amour, naturellement ; c’est penser à elle, la critiquer, recommencer après trente ans à essayer de l’expliquer. Le trait le plus évident en elle était sa mondanité ; le rang et la société et le succès mondain, elle y tenait trop. Elle l’avait reconnu devant lui (on pouvait toujours la faire avouer, si on s’en donnait la peine). Elle était sincère. Mais les pimbêches, les fossiles, les ra-tés (comme lui sans doute), elle les détestait, disait-elle : on n’a pas le droit de traîner dans la vie les mains dans les poches ; faites quelque chose, soyez quelque chose ; et tout ce beau gra-tin, ces duchesses, ces vieilles comtesses chenues qu’on rencon-trait dans son salon et qui semblaient à Peter le comble de l’insignifiance, représentaient quelque chose de réel pour Cla-rissa. Lady Bexborough, dit-elle une fois, se tenait droite (Cla-

– 75 – rissa aussi, elle ne se relâchait jamais dans aucun sens du mot ; elle était droite comme une flèche, un peu rigide en fait). Elle leur trouvait une espèce de courage, ce qui lui semblait plus res-pectable à mesure qu’elle vieillissait. Dans tout ceci, il y avait beaucoup de Dalloway, naturellement ; beaucoup de cet esprit de classe gouvernante, de bien public, très Tariff-reform, très Empire-britannique, qui s’était emparé d’elle, comme il arrive. Avec deux fois plus d’intelligence que lui, elle voyait les choses par les yeux de Dalloway, une des tragédies du mariage. Avec sa personnalité, il fallait toujours qu’elle citât Richard, comme si l’on ne pouvait pas savoir à un iota près ce que pensait Richard en lisant le Morning Post du matin ! Ces soirées, par exemple, étaient toutes pour lui ou pour l’idée qu’elle avait de lui (Ri-chard, à la vérité, aurait été plus heureux dans ses fermes du Norfolk). Elle faisait de son salon un lieu de réunion, elle avait un génie pour cela. Que de fois il l’avait vu prendre en main un jeune homme non dégrossi, le tourner, le retourner, l’éveiller, le lancer ! Un nombre infini de gens assommants se collaient à elle, bien entendu. Mais des gens singuliers, inattendus, surgis-saient, un artiste quelquefois, quelquefois un écrivain ; drôle de gibier sur ces terres. Et derrière tout cela il y avait cet engrenage de visites, de cartes, d’amabilités ; on court envoyer des fleurs, de petits cadeaux ; un tel va en France : donnons-lui un coussin pneumatique ; réelle dépense de forces ! incessante agitation ! la vie des femmes de son monde. Mais elle le faisait spontané-ment, comme par instinct.

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