Mrs Dalloway
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Chose assez étrange : elle était un des esprits les plus com-plètement sceptiques qu’il eût jamais rencontrés et peut-être (simple théorie pour essayer de la comprendre, elle, si transpa-rente par certains côtés, si énigmatique par d’autres !) peut-être se disait-elle à elle-même : Comme nous sommes d’une race condamnée, enchaînée sur un vaisseau qui doit sombrer (ses lectures favorites de jeune fille étaient Huxley et Tindall et ils aimaient beaucoup ces métaphores nautiques), comme toute l’affaire est une mauvaise plaisanterie, jouons, quoi qu’il en soit, notre rôle ; adoucissons les souffrances de nos compagnons de
– 76 – geôle (encore Huxley), décorons le donjon avec des fleurs et des coussins pneumatiques ; soyons aussi corrects que possible. Ces bandits, les Dieux, n’en feront pas toujours à leur tête – elle pensait que les Dieux qui ne perdent jamais une occasion de blesser, de contrarier et de gâcher les vies humaines, sont sé-rieusement déconcertés si, en dépit de tout, on se conduit en grande dame. Cette crise s’était produite immédiatement après la mort de Sylvie, affreux accident. Voir sous vos yeux, votre sœur tuée par la chute d’un arbre (et c’était la faute de Justin Parry, de sa négligence), une jeune fille qui était aussi sur le seuil de la vie, la mieux d’entre elles toutes, disait Clarissa, c’est assez pour vous rendre athée. Plus tard, elle devint peut-être moins affirmative ; elle pensa qu’il n’y a pas de Dieu ; personne n’était coupable ; et ainsi évolua en elle cette religion des athées qui font le bien par amour du bien.
Et elle jouissait énormément de la vie, sa nature étant de jouir (mais tout n’était pas clair en elle, certes non – lui-même après toutes ces années, ne pouvait faire de Clarissa qu’une es-quisse). En tout cas, pas d’amertume en elle ; rien de cette vertu morale si repoussante chez les femmes honnêtes. Tout l’enchantait. Quand on se promenait avec elle dans Hyde Park, c’était un massif de tulipes, un bébé dans sa voiture, ou un petit drame fantaisiste qu’elle improvisait (elle aurait sûrement parlé à ces amoureux, si elle les avait crus malheureux). Elle avait un sens du comique vraiment délicieux, mais il lui fallait du monde, toujours du monde pour le montrer. Résultat inévi-table : elle émiettait son temps en déjeuners, dîners, et soirées continuelles, en causeries frivoles, disait des choses qu’elle ne pensait pas, émoussait le vif de son esprit, perdait son discer-nement. Il la voyait assise au haut bout de la table, faisant mille amabilités, à quelque vieux bonze qui pourrait être utile à Dal-loway – ils connaissaient les plus terribles raseurs de l’Europe – ou bien Élisabeth entrait et tout était pour elle. La dernière fois qu’il était venu, Élisabeth suivait les cours d’une High school ; silencieuse et massive créature, dans l’âge ingrat, des yeux ronds, un teint pâle, rien de sa mère, prenant les choses comme
– 77 – elles venaient, laissant sa mère faire un tas d’embarras et puis disant : « Est-ce que je peux m’en aller maintenant ? » comme une petite fille, partant, expliquait Clarissa avec ce mélange d’amusement et de fierté que Dalloway lui-même semblait éveil-ler en elle, pour jouer au hockey. À présent, Élisabeth allait dans le monde sans doute, elle devait penser qu’il était un vieux bonze et se moquer des amis de sa mère. Eh bien, tant pis ! L’avantage de vieillir, pensa Peter Walsh en sortant de Regent’s Park son chapeau à la main, ne consiste qu’en ceci : les passions demeurent aussi fortes qu’autrefois, mais on a acquis – enfin ! – la faculté qui ajoute à l’existence la suprême saveur, la faculté de se saisir de l’expérience et de la retourner, lentement, dans la lumière.
Terrible confession ! (il remit son chapeau) mais à cin-quante-trois ans, on n’a guère plus besoin des autres. La vie seule, chaque moment, chaque goutte de vie, par exemple, cet instant-ci, au soleil, dans Regent’s Park, c’est assez. C’est trop même. La vie entière est trop courte pour en tirer, maintenant qu’on en possède le pouvoir, la saveur entière, pour en extraire chaque once de plaisir, chaque nuance de sens, et le plaisir, le sens, comme ils sont plus forts qu’autrefois, moins personnels ! Il ne pourrait plus souffrir autant que Clarissa l’avait fait souf-frir. Pendant des heures de suite (heureusement qu’on ne l’entend pas !) pendant des heures et des jours il ne pense pas du tout à Daisy.
Était-il amoureux alors ? où étaient la dépression, la souf-france, l’extraordinaire passion d’autrefois ? Ah ! c’était tout à fait différent, beaucoup plus agréable, car pour dire la vérité, c’était elle qui était amoureuse de lui. Et voilà peut-être pour-quoi, au moment où le bateau prit le large, il ressentit un soula-gement extraordinaire, ne souhaita plus que d’être seul, fut en-nuyé de trouver toutes les petites attentions de Daisy – des ci-gares, des carnets, une couverture pour le voyage – dans sa ca-bine. Chacun, s’il était sincère, dirait la même chose ; on ne tient plus aux autres passé cinquante ans ; on ne dit plus aux femmes
– 78 – qu’elles sont jolies ; la plupart des hommes de cinquante ans fe-raient cet aveu, pensa Peter Walsh, s’ils étaient sincères.
Mais alors ces surprenants accès d’émotion – sa crise de larmes, ce matin – qu’est-ce que cela voulait dire ? qu’est-ce que Clarissa avait dû en penser ? qu’il était un sot sans doute, et pas pour la première fois. C’était la jalousie qui était au fond de cela, la jalousie qui survit à toutes les passions humaines, pensa Peter Walsh, brandissant son canif. Elle a rencontré le Major Orde, disait Daisy dans sa dernière lettre ; c’était exprès qu’elle le di-sait, il le savait, elle le disait pour le rendre jaloux, il la voyait froncer le sourcil en écrivant, chercher ce qu’elle pourrait dire pour le blesser : il n’en était pas moins furieux. Tout le tracas de ce voyage en Angleterre et de ces visites aux avoués, ce n’était pas pour l’épouser, mais pour l’empêcher d’épouser tout autre homme. Voilà la torture qui l’avait saisi quand il avait vu Claris-sa si calme, si froide, si absorbée par son stupide ouvrage au moment où il pensait à ce qu’elle lui aurait épargné, à quoi elle l’avait réduit… un vieux sot qui pleurnichait, qui reniflait. Mais les femmes, pensa-t-il en fermant son couteau, ne savent pas ce que c’est qu’aimer. Elles ne savent pas ce que cela signifie pour les hommes. Clarissa était froide comme un glaçon. Oui, elle s’était assise à côté de lui sur le sofa, lui avait abandonné sa main, l’avait embrassé sur la joue… C’est ici qu’il faut traverser.
Un son l’interrompit, un son frêle, tremblant, une voix in-certaine et sans force, qui murmurait, sur un mode aigu, un chant sans commencement ni fin, dépourvu de tout sens intelli-gible :
ee um fah um so
foo swee too em oo
Une voix sans âge ni sexe – voix d’une source ancienne jail-lissant de la terre – sortait (en face de la station du Métro de Regent’s Park) d’une grande forme tremblante, pareille à une cheminée, à une pompe rouillée, à un arbre battu des vents, dé-
– 79 – pouillé pour toujours de ses feuilles, qui laisse le vent parcourir ses branches en tous sens, en chantant :
ee um fah um so
foo swee too em oo
et qui se balance et craque et gémit dans la brise éternelle.
Depuis le fond des âges, quand ce pavé était de l’herbe, était de la tourbe, âge du mammouth, de l’ivoire, des levers de soleil silencieux, cette femme décrépite – car c’était une femme – une main tendue, l’autre pressée contre elle, chantait la vieille chanson d’amour ; l’amour vieux de millions d’années, disait-elle, l’amour qui l’emporte sur tout ; jadis, il y avait des millions d’années, son amoureux, disait-elle dans sa mélopée, marchait avec elle au beau mois de mai ; mais, au cours des siècles – longs jours d’été flamboyant d’asters rouges – il était mort. L’énorme faux de la mort avait rasé les montagnes formidables. Et quand, enfin, immensément âgée, elle reposera sa tête che-nue sur la terre qui ne sera plus qu’une scorie glacée, que les dieux déposent une gerbe de bruyères pourpres à ses côtés, sur le haut tertre funéraire que caresseront les derniers rayons du dernier soleil, car la féerie du monde sera terminée.
Mais la terre était encore verte et fleurie, comme la vieille chanson s’échappait en murmures (en face de la station du Mé-tro de Regent’s Park), et bien qu’elle sortît d’une bouche gros-sière – ainsi, une source, d’un simple trou dans la terre, boueux, obstrué de racines et d’herbes enchevêtrées – la vieille chanson gargouillante filtrait à travers le lacis des siècles, des squelettes et des trésors humains, ruisselait sur le pavé le long de Maryle-bone Road, s’épandait vers Euston, fertilisant et laissant son empreinte, comme une tache humide.
Et dans des millions d’années, se souvenant toujours qu’en un primordial mois de mai elle avait marché avec son amou-reux, elle serait toujours là, une main tendue pour recevoir
– 80 – l’aumône, l’autre pressée contre elle, cette vieille femme décré-pite, cette pompe rouillée, se souvenant toujours qu’elle s’était promenée, là où maintenant déferle l’Océan, au beau mois de mai, avec son amoureux. Qui était-ce ? N’importe. C’était un homme, un homme qui l’avait aimée. Mais les siècles avaient terni la transparence de cet antique jour de mai, les fleurs aux brillants pétales étaient flétries et argentées de givre, et quand elle l’implorait à présent en paroles distinctes « Regarde de tous tes yeux dans mes yeux », elle ne voyait plus des yeux bruns, des moustaches noires et un teint hâlé, mais seulement une forme confuse, une forme d’ombre à qui, avec la fraîcheur d’oiseau des gens très vieux, elle gazouillait encore.
« Donne-moi ta main et laisse-moi la presser douce-ment ! » (Peter Walsh ne put refuser à la pauvre créature une pièce d’argent, en montant dans son taxi) « et si l’on nous voit qu’est-ce que cela fait ? » dit-elle le poing sur la hanche, sou-riant et mettant son shilling dans sa poche. Alors, il sembla que tous les yeux indiscrets et curieux eussent disparu et que les gé-nérations humaines – le trottoir était encombré d’une foule bourgeoise affairée – se fussent évanouies, pour être, comme des feuilles, foulées et mouillées et trempées et changées en li-mon par cet éternel printemps…
ee um fah um so
foo swee too em oo
« Pauvre vieille femme ! dit Rezia Warren Smith. Oh ! la pauvre malheureuse ! » dit-elle, en attendant pour traverser.
Et s’il pleut cette nuit ? Et si son père ou quelqu’un qui l’a connue en de meilleurs jours, vient à passer et la voit là dans le ruisseau ? Et où dort-elle la nuit ?
Avec joie, presque avec gaieté, le fil de ce chant éternel s’enroula dans l’air comme la fumée de la cheminée d’un cottage s’enroule autour des hêtres luisants et s’échappe, touffe de fu-
– 81 – mée bleue, de la cime des feuilles. « Et si l’on nous voit, qu’est-ce que cela fait ? »
Depuis qu’elle était si malheureuse (cela faisait des se-maines maintenant), Rezia donnait un sens aux choses qui lui arrivaient, et quelquefois elle avait envie d’arrêter les passants dans la rue, s’ils avaient l’air de braves gens, rien que pour leur dire : « Je suis malheureuse » ; et cette pauvre femme qui chan-tait dans la rue (« Si l’on nous voit, qu’est-ce que cela fait ? ») la rendit soudain absolument sûre que tout allait bien tourner. Ils allaient voir Sir William Bradshaw : c’était un si beau nom ! il guérirait Septimus tout de suite. Et puis, ce camion de brasserie, dont les chevaux gris ont des brins de paille plantés droits dans la queue ; ces affiches de journaux… Quel cauchemar stupide, que d’être malheureuse !
Ils traversèrent donc, Mr et Mrs Septimus Warren Smith, et rien, vraiment, n’attirait l’attention sur eux, rien ne faisait soupçonner au passant que ce jeune homme portait en lui le plus grand message du monde, et qu’il était, en outre, l’homme le plus heureux du monde et l’homme le plus misérable. Peut-être marchent-ils plus lentement que les autres, peut-être y a-t-il quelque chose d’hésitant, de traînant dans la démarche de l’homme ; mais quoi de plus naturel pour un employé qui n’a pas été dans le West-end un jour de semaine à cette heure-ci, depuis des années, que de regarder le ciel, et ceci, et cela, comme si Portland place était un salon, comme s’il y entrait pendant que la famille était en voyage ; les candélabres sont dans leurs housses de toile et la femme de charge en levant un coin des stores – de longs rayons de soleil poussiéreux se posent sur les fauteuils vides et étranges – explique aux visiteurs que ce lieu est merveilleux, merveilleux, mais en même temps, pense-t-il, si étrange.
À son aspect, on devinait un employé de bureau, mais d’une classe supérieure, car il portait des souliers jaunes ; ses mains étaient celles d’un homme bien élevé, et aussi son profil,
– 82 – son profil anguleux au grand nez, intelligent et sensible ; mais pas ses lèvres, car elles étaient molles, et ses yeux, comme il ar-rive, étaient de simples yeux, grands, couleur de noisette, si bien qu’il était au total un cas limite, ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela. Peut-être aurait-il plus tard une maison à Purley et une automobile, peut-être vivrait-il toute sa vie dans un petit appar-tement meublé ; un de ces hommes qui se sont donné à eux-mêmes une demi-instruction puisée tout entière dans les livres du cabinet de lecture qu’ils ont choisis après avoir écrit aux écrivains célèbres et qu’ils lisent le soir, la journée de travail terminée.
Quant aux autres épreuves, les épreuves solitaires que l’on traverse seul dans sa chambre, dans son bureau, en marchant dans la campagne ou dans les rues de Londres, il les connaissait aussi ; tout jeune, il avait quitté sa famille parce que sa mère mentait, parce qu’il était descendu au thé pour la cinquantième fois avec des mains sales, parce qu’il ne voyait pas d’avenir pos-sible pour un poète à Stroud ; et, prenant pour confidente sa pe-tite sœur, il était venu à Londres en laissant derrière lui une de ces lettres ridicules qu’écrivent les grands hommes et qu’on pu-blie plus tard quand l’histoire de leurs luttes est devenue cé-lèbre.
Londres dévore des milliers de jeunes gens appelés Smith et ne fait aucun cas de prénoms fantastiques comme celui de Septimus avec lequel des parents crurent distinguer leur enfant. Dans son logement d’Euston Road, il avait fait expérience sur expérience, de ces expériences qui changent en deux ans l’innocent ovale rose du visage en une face maigre, crispée et hostile. Mais de tout cela que pouvait dire l’ami le plus observa-teur, sinon ce que dit le jardinier, quand il ouvre, un matin, la porte de la serre et trouve une nouvelle fleur sur la plante : « Elle a fleuri ? » Fleuri par vanité, ambition, idéalisme, pas-sion, solitude, courage, paresse, les semences habituelles, qui toutes mélangées (dans une chambre d’Euston Road) l’avaient rendu timide et bégayant, lui avaient donné le désir de se déve-
– 83 – lopper et l’avaient rendu amoureux de Miss Isabel Pole, qui fai-sait des cours sur Shakespeare à Waterloo Road.
Ne serait-ce pas un nouveau Keats ? se demandait-elle ; et elle cherchait comment elle pourrait l’initier à Antoine et Cléo-pâtre et à tout Shakespeare ; elle lui prêtait des livres, lui écri-vait des billets et allumait en lui un de ces feux qui ne brûlent qu’une fois dans la vie, feu sans chaleur qui jetait une flamme rouge, éthérée et immatérielle sur Miss Pole, Antoine et Cléo-pâtre et Waterloo Road. Il la trouvait belle, la croyait d’une sa-gesse infaillible, rêvait à elle et lui écrivait des poèmes qu’elle corrigeait, ne comprenant pas qui en était l’objet, à l’encre rouge ; il la vit, un soir d’été, se promener en robe verte dans un square. « Il a fleuri », aurait dit le jardinier, s’il avait ouvert la porte, s’il était entré, un soir quelconque de ce temps-là, et l’eût trouvé en train d’écrire, de déchirer, de terminer un chef-d’œuvre à trois heures du matin. Puis il se précipitait dehors pour arpenter la rue, entrait dans les églises, jeûnait un jour, s’enivrait le lendemain, et dévorait Shakespeare, Darwin, l’Histoire de la Civilisation et Bernard Shaw.
Quelque chose se prépare, Mr Brewer l’affirmait. Mr Brewer, directeur de la maison Sibleys and Arrowsmith, Agence Immobilière, Ventes et Locations. Quelque chose se prépare, pensait-il ; et comme il était paternel avec ses em-ployés, qu’il faisait grand cas des capacités de Smith et qu’il prophétisait que, dans dix ou quinze ans, ce serait lui qui pren-drait sa place dans le fauteuil de cuir de la pièce du fond, sous le vasistas, au milieu des dossiers, « si sa santé ne lui joue pas un mauvais tour », disait Mr Brewer et c’était le danger, il n’avait pas l’air fort, il lui conseillait le football, l’invitait à dîner et pen-sait que, peut-être, on pourrait penser à l’augmenter ; mais ce qui arriva déjoua bien des plans de Mr Brewer, lui enleva ses meilleurs employés et finalement – la guerre européenne éten-dit si loin ses doigts insidieux – écrasa un moulage de Cérès, creusa un trou dans une plate-bande de géraniums et détraqua
– 84 – les nerfs de la cuisinière de Mr Brewer, dans sa propriété de Muswell Hill.
Septimus fut un des premiers à s’engager. Il partit en France pour sauver une Angleterre qui ne comprenait guère que les pièces de Shakespeare et Miss Isabel Pole se promenant en robe verte dans un square. Là-bas, dans les tranchées, le chan-gement que souhaitait Mr Brewer en lui conseillant le football se produisit, immédiatement ; son courage physique se déve-loppa, il eut de l’avancement ; il attira sur lui l’attention, l’affection même de son lieutenant, Evans. Ils étaient comme deux chiens jouant sur un tapis, devant le feu ; l’un s’amuse avec un tortillon de papier, grogne, essaie de mordre, donne de temps en temps un coup de dent à l’oreille de son compagnon ; l’autre, le plus vieux, est couché par terre, somnole, regarde le feu en clignotant, lève une patte, se retourne et grogne sans mé-chanceté. Il faut qu’ils soient toujours ensemble, qu’ils parta-gent tout, se battent et se disputent. Mais quand Evans (Rezia, qui ne l’avait vu qu’une fois, l’appelait « un homme tranquille », un homme résolu, aux cheveux rouges, réservé en présence des femmes) quand Evans fut tué, juste avant l’armistice, en Italie, Septimus, bien loin de s’affliger et de se dire que c’était la fin d’une amitié, se félicita de prendre la chose si raisonnablement. La guerre l’avait formé. C’était sublime. Il avait passé à travers tout, l’amitié, la guerre européenne, la mort, avait eu de l’avancement, n’avait pas encore trente ans et était destiné à survivre. Il eut raison. Les derniers obus le ratèrent. Il les vit éclater avec indifférence. Quand vint la paix, il était à Milan, lo-gé par ordre militaire chez un aubergiste ; une cour intérieure, des fleurs en pots, des petites tables en plein air ; les filles de la maison faisaient des chapeaux, il se fiança, un soir, à la plus jeune, Lucrezia, dans un accès d’épouvante : il ne sentait plus rien.
Car maintenant que tout était fini, la paix signée et les morts enterrés, il était saisi, surtout le soir, de ces foudroyants accès de peur. Il ne sentait plus rien. Quand il ouvrait la porte
– 85 – de la pièce où les petites Italiennes travaillaient, il les voyait, les entendait ; elles frottaient du laiton avec des boules de couleur dans des bols ; elles chiffonnaient de la sparterie comme ceci et comme ça ; partout, sur la table, des plumes, des paillettes, des soies et des rubans ; les ciseaux cognaient sur la table, mais quelque chose lui manquait : il ne sentait plus rien. Cependant les ciseaux qui cognaient, les jeunes filles qui riaient, les cha-peaux que l’on façonnait, le protégeaient ; sa sécurité était assu-rée ; c’était un refuge. Mais il ne pouvait pas rester là toute la nuit. Ces réveils dans le petit jour ! Son lit tombait, il tombait. Oh ! les ciseaux, la lumière de la lampe et les formes de sparte-rie ! Il demanda Lucrezia en mariage, la plus jeune des deux, la joyeuse, la frivole, qui avait de petits doigts de fée qu’elle mon-trait en disant : « Tout est en eux ». La soie, les plumes, qu’est-ce qui ne vivait pas en eux ?
« C’est le chapeau qui est le plus important », disait-elle, quand ils se promenaient ensemble. Tous les chapeaux qu’elle rencontrait, elle les examinait ; et le manteau et la robe et la manière dont la femme les portait. Les toilettes sans goût, les toilettes surchargées, elle les stigmatisait, sans colère, plutôt avec des mouvements impatients des mains, comme un peintre qui éloigne de lui quelque contrefaçon éclatante, évidente, vou-lue. Puis chaleureusement, mais toujours après examen, elle approuvait une midinette qui avait chiffonné son petit bout d’étoffe avec élégance, ou bien elle admirait, sincèrement, avec une compétence enthousiaste, une Française descendant de sa voiture, avec son manteau de chinchilla, sa toilette et ses perles.
« Magnifique ! » murmurait-elle, en donnant un coup de coude à Septimus pour qu’il voie. Mais la beauté, pour lui, était derrière une vitre. Même le goût (Rezia aimait les glaces, les chocolats, les bonbons) n’avait pas de délices pour lui. Il repo-sait sa tasse sur la petite table de marbre. Il regardait les gens dans la rue : comme ils semblaient heureux, assemblés au mi-lieu de la rue, criant, riant, se disputant pour des bêtises ! Mais lui n’avait plus de goût, ne sentait plus rien. Faire un raisonne-
– 86 – ment, lire Dante par exemple (« Septimus, je t’en prie, laisse ton livre ! » disait Rezia en fermant doucement l’Enfer), c’était pos-sible, additionner sa note aussi ; son cerveau était intact ; ce de-vait être la faute du monde alors, s’il ne pouvait plus sentir.
« Les Anglais sont très silencieux », disait Rezia. Cela lui plaisait, disait-elle. Elle respectait les Anglais et avait envie de voir Londres, les maisons anglaises et les costumes faits par des tailleurs et se souvenait d’avoir entendu raconter que les maga-sins étaient splendides par une tante qui s’était mariée et avait vécu dans Soho.
« Peut-être, pensa Septimus en regardant l’Angleterre par la fenêtre du train, quand ils eurent quitté Newhaven – peut-être, après tout, que le monde n’a pas de sens. »
Au bureau, on lui donna un poste extrêmement important. On était fier de lui, il était revenu avec la croix. « Vous avez fait votre devoir, c’est à nous… » commença Mr Brewer, et il ne put achever, tant il était agréablement ému. Ils prirent un apparte-ment magnifique à Tottenham Court Road.
Là, il ouvrit de nouveau Shakespeare. La griserie du lan-gage, ce plaisir juvénile – Antoine et Cléopâtre – s’était complè-tement flétri. Quel dégoût de l’humanité dans Shakespeare ! S’habiller, faire des enfants, l’ignominie de la bouche et du ventre ! Voilà ce que Septimus y voyait à présent, voilà le sens caché sous la beauté des mots. Le message secret qui passe, sous une forme voilée, d’une génération à l’autre, est dégoût, hor-reur, désespoir. De même, Dante ; de même, Eschyle (en tra-duction). Près de lui Rezia était assise, à la table, et faisait des chapeaux. Elle faisait des chapeaux pour les amies de Mrs Filmer ; elle faisait des chapeaux pendant des heures. Elle était pâle, mystérieuse, pareille à un lis, noyée, sous l’eau, pen-sait-il.
« Les Anglais sont si sérieux ! » disait-elle en jetant les bras autour de Septimus, sa joue contre la sienne.
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L’amour de l’homme et de la femme était répugnant pour Shakespeare. La besogne de la copulation lui paraissait, avant la fin, une ordure. Mais, disait Rezia, il faut que j’aie des enfants. Ils étaient mariés depuis cinq ans.
Ils visitèrent ensemble la Tour, le musée Victoria et Albert ; ils attendirent dans la foule pour voir le Roi ouvrir le Parlement. Et il y avait les magasins, les magasins de modes, de robes, les magasins avec des sacs de maroquin dans les vitrines devant lesquelles elle s’arrêtait pour admirer. Mais il lui fallait un fils.
Il lui fallait un fils comme Septimus, si doux, si sérieux, si intelligent. Est-ce qu’elle ne pourrait pas lire Shakespeare, elle aussi ! Shakespeare était-il un auteur difficile ? demandait-elle.
On ne peut pas mettre des enfants au jour dans un monde comme celui-ci. On ne peut pas perpétuer la souffrance, ni ac-croître la race de ces animaux sensuels, qui n’ont pas d’émotions durables, mais seulement des caprices, des fantai-sies qui les emportent çà et là.
Il la regardait tailler, chiffonner, comme on regarde un oi-seau sautiller et voleter dans l’herbe, sans oser lever le doigt. Car la vérité (qu’elle l’ignore !) est que les êtres n’ont pas plus de bonté, de foi et de charité qu’il ne leur en faut pour le plaisir du moment. Ils chassent en meutes. Leurs meutes patrouillent dans le désert et se dispersent dans la lande en hurlant. Ils abandonnent ceux qui tombent. Leur extérieur n’est que gri-maces. Voilà, au bureau, Brewer, avec sa moustache cirée, son épingle de cravate en corail, son dépassant blanc et ses douces émotions – à l’intérieur, tout froid et visqueux – et ses géra-niums détruits pendant la guerre ! et les nerfs de sa cuisinière détraqués ! ou bien Amelia Trois Étoiles qui à cinq heures ta-pant distribue ses tasses de thé, petite mégère, louche, grima-çante et obscène ; et les Tom et les Bertie qui suent de grosses gouttes de vice dans leurs chemises amidonnées. Ils ne l’ont ja-mais vu qui les croquait, dans son carnet, tout nus, en train de faire leurs singeries. Dans la rue, les camions rugissaient en
– 88 – passant à côté de lui ; la grossièreté s’étalait sur les affiches ; on attrapait les hommes dans des mines ; des femmes étaient brû-lées vives, et une fois, une misérable bande de fous à qui l’on faisait faire l’exercice pour amuser le peuple – on riait aux éclats en les regardant – passa près de lui, dans Tottenham Court Road, en ricanant et en branlant la tête ; et chacun d’eux mon-trait, à demi honteux mais pourtant ravi, son mal incurable. Est-ce qu’il allait aussi devenir fou ?
Rezia lui dit, pendant le thé, que la fille de Mrs Filmer at-tendait un bébé. Et elle, est-ce qu’elle allait vieillir sans avoir d’enfants ? Elle était très seule, elle était très malheureuse. Elle pleura pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés. Il l’entendait sangloter de très loin ; il l’entendait distinctement, nettement ; c’était comme un piston qui pompait. Mais il ne sentait rien. Sa femme pleurait et il ne sentait rien ; seulement, à chacun de ses sanglots profonds, muets, désespérés, il descen-dait un degré plus bas dans le gouffre.
Puis, avec un geste mélodramatique qu’il exécuta automa-tiquement et sachant très bien qu’il n’était pas sincère, il se prit la tête dans les mains. C’était fini. Qu’on l’aide, qu’on aille cher-cher du secours. Il s’abandonnait.
Rien ne put le remonter. Rezia le coucha. Elle envoya cher-cher un docteur, le docteur Holmes de Mrs Filmer. Le docteur l’examina. Il n’a rien du tout, dit le docteur Holmes. Oh ! quel soulagement ! quel homme excellent, quel brave homme ! pensa Rezia. Quand il se sentait ainsi, il allait au music-hall, dit le doc-teur Holmes. Il prenait un jour de congé avec sa femme, il allait jouer au golf. Donnez-lui donc deux comprimés de bromure dans un verre d’eau, avant de se coucher. Ces vieilles maisons de Bloomsbury, dit le docteur Holmes en frappant le mur, ont souvent de très belles boiseries sur lesquelles les propriétaires font la sottise de coller du papier. Pas plus tard que l’autre jour, en visitant un malade, Sir Quelqu’un ou Quelquechose, dans Bedford square…
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Ainsi il n’avait pas d’excuses ; il n’avait rien du tout sinon le péché pour lequel la nature humaine l’avait condamné à mort, ne plus sentir. La mort d’Evans ne lui avait pas fait de peine, c’était le pire ; mais tous les autres crimes se dressaient et ils menaçaient du doigt et persiflaient et raillaient, par-dessus le pied du lit, dans les premières heures du jour, le corps qui gisait prostré avec la pleine conscience de sa honte : il avait épousé sa femme sans l’aimer, lui avait menti, l’avait séduite, avait insulté Miss Isabel Pole et portait sur lui de telles marques de vice que les femmes tremblaient en le voyant dans la rue. Contre un pa-reil misérable la nature humaine prononçait un verdict de mort.
Le docteur Holmes revint. Grand, le teint frais, bel homme, se regardant dans la glace, enlevant d’une chiquenaude un grain de poussière sur ses souliers, il balaya tout d’un geste – maux de têtes, insomnies, frayeurs, cauchemars – « symptômes nerveux et rien de plus », dit-il. Si le docteur Holmes voyait son poids (11 stones 6) diminuer, ne fût-ce que d’une demi-livre, il demandait à sa femme une autre assiette de porridge au déjeuner (il faudra que Rezia apprenne à cuire le porridge). Mais, continua-t-il, la santé est une chose qui dépend en grande partie de notre volon-té. Intéressez-vous à quelque objet en dehors de vous-même ; ayez une distraction. Il ouvrit Shakespeare, Antoine et Cléo-pâtre – il repoussa Shakespeare. Une distraction, dit le docteur Holmes, car ne devait-il pas son excellente santé (et il était sur-mené autant que tout autre docteur de Londres) au fait de pou-voir toujours passer sans effort de ses malades aux meubles an-ciens ? Et, si on lui permettait cette réflexion, Mrs Warren Smith avait un bien joli peigne.
Quand le sinistre imbécile revint, Septimus refusa de le voir. « Vraiment, il ne veut pas », dit le docteur Holmes avec un aimable sourire. Il lui fallut, en vérité, repousser amicalement cette charmante petite femme, Mrs Smith, afin de pouvoir péné-trer dans la chambre de son mari.
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« Ainsi vous avez le trac ? » dit-il aimablement, en s’asseyant à côté de son malade. Et il avait dit sérieusement qu’il allait se tuer ? Il l’avait dit à sa femme, si jeune, et étrangère, n’est-ce pas ? Quelle singulière idée lui avait-il donné des maris anglais ? Peut-être qu’on n’a pas de devoirs envers sa femme ? Qu’il fasse donc quelque chose au lieu de rester au lit. Car il avait quarante ans d’expérience et Septimus pouvait en croire la parole d’honneur du docteur Holmes : il n’avait rien du tout. Et la prochaine fois que le docteur Holmes viendrait, il espérait trouver Smith debout et cette charmante petite dame, sa femme, tranquillisée.
Bref, la nature humaine le poursuivait, le monstre horrible au mufle ensanglanté. Holmes le poursuivait. Le docteur Holmes venait très régulièrement tous les jours. Trébuchez une fois, écrivit Septimus sur le dos d’une carte postale, la nature humaine vous poursuit. Holmes vous poursuit. Il n’avait plus qu’une chance, se sauver, sans le dire à Holmes, en Italie, n’importe où ; n’importe où, loin du docteur Holmes.
Mais Rezia ne comprenait pas. Le docteur Holmes ! un si brave homme ! Il s’intéressait tellement à Septimus. Il ne de-mandait qu’à les aider, disait-il. Il avait quatre petits enfants et l’avait invitée à prendre le thé, dit-elle à Septimus.
Ainsi, il était abandonné. Le monde entier lui criait : « Tuez-vous, tuez-vous, par pitié pour nous ! » Mais pourquoi se tuerait-il par pitié pour eux ? Manger est agréable ; le soleil est chaud ; et, pour se tuer, comment s’y prend-on ? Avec un cou-teau de table, hideusement, et des flots de sang ? en respirant un tuyau à gaz ? Il était trop faible, il pouvait à peine lever la main. De plus, maintenant qu’il était tout à fait seul, condamné, abandonné, comme ceux qui vont mourir sont seuls, il y avait une volupté, un isolement plein de grandeur, une liberté que ne peuvent pas connaître les enchaînés. Holmes avait vaincu natu-rellement, le monstre au mufle rouge avait vaincu. Mais Holmes lui-même ne pouvait pas toucher à ce dernier survivant errant
– 91 – sur les confins du monde, à ce proscrit qui regardait derrière lui les terres habitées, qui gisait, comme un marin noyé, sur le ri-vage du monde.
Ce fut à ce moment (Rezia était allée faire des courses) que la grande révélation eut lieu. Une voix s’éleva derrière le para-vent. Evans parlait. Les morts étaient avec lui.
« Evans, Evans ! » cria-t-il.
Mr Smith parlait tout seul, tout haut, cria Agnès, la bonne, à Mrs Filmer dans la cuisine. « Evans, Evans ! » avait-il dit quand elle avait apporté le plateau. Elle avait fait un bond, oui, un bond. Elle avait dégringolé l’escalier.
Et Rezia entra, avec ses fleurs, traversa la pièce et mit les roses dans un vase sur lequel le soleil frappa aussitôt, et elle se mit à rire et à sauter autour de la chambre.
Il avait fallu qu’elle achète des roses, dit Rezia, à un pauvre homme dans la rue. Mais elles étaient déjà presque mortes, dit-elle, en arrangeant les roses.
Ainsi, il y avait un homme au-dehors ; Evans, sans doute ; et les roses qui étaient à demi mortes, disait Rezia, avaient été cueillies par lui dans les champs de Grèce. La transmission est la santé ; la transmission est le bonheur. La transmission, mar-monna-t-il.
« Qu’est-ce que tu dis, Septimus ? » demanda Rezia, folle de terreur, car il parlait tout seul.
Elle dit à Agnès de courir chercher le docteur Holmes. Son mari, dit-elle, était fou. Il l’avait à peine reconnue.
« Monstre, monstre ! » cria Septimus, en voyant la nature humaine, c’est-à-dire le docteur Holmes, entrer dans la chambre.
– 92 –
« Allons, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? dit celui-ci de la manière la plus aimable du monde, vous effrayez votre femme en lui racontant des sottises ? » Il allait lui donner quelque chose pour le faire dormir. « Mais s’ils sont riches, re-prit le docteur d’un air moins bienveillant et en regardant ironi-quement autour de lui, qu’ils aillent donc à Harley Street, s’ils n’ont pas confiance en moi.
Il était midi juste. Midi sonnait à Big Ben, dont les coups, emportés vers le nord de Londres, se mêlaient à ceux des autres horloges, se fondaient avec les nuages et les lambeaux de fumée en un frêle chemin éthéré et mouraient là-haut parmi les mouettes. – Midi sonnait au moment où Clarissa déposait sa robe verte sur son lit et où les Warren Smith descendaient Har-ley Street. Midi était l’heure de leur rendez-vous. Sans doute, pensa Rezia, c’est la maison de Sir William Bradshaw qui a cette automobile grise devant la porte. (Les cercles de plomb se dis-solvent dans l’air.)
Oui, c’était là l’automobile de Sir William Bradshaw ; voi-ture basse, puissante, grise ; sur le panneau, de simples initiales entrelacées, comme si un blason fastueux eût été déplacé pour ce prêtre de la science, ce génie bienfaisant. Comme l’automobile était grise, les initiales étaient assorties à sa sobre douceur, et des fourrures grises, des couvertures grises étaient entassées à l’intérieur pour tenir chaud à Lady Bradshaw, tandis que sa Seigneurie attendait. Car souvent Sir William faisait soixante milles et même davantage, dans la campagne, pour al-ler voir les malades riches qui pouvaient payer les prix extrê-mement élevés que Sir William, avec raison, demandait pour sa visite. Sa Seigneurie attendait, les jambes enveloppées dans la couverture, le dos appuyé, une heure ou plus, pensant quelque-fois au malade, quelquefois – n’était-ce pas légitime ? – au mur d’or qui s’élevait minute par minute, tandis qu’elle attendait ; au mur d’or qui s’élevait entre eux, et toutes les inquiétudes et tous les expédients (ils avaient eu leurs épreuves, elle les avait sup-portées avec courage), jusqu’au jour où elle se sentit poussée sur
– 93 – un océan tranquille où des vents parfumés seuls soufflaient, respectée, admirée, enviée, n’ayant presque plus rien à désirer (si ce n’est de maigrir) ; de grands dîners tous les mardis avec la Faculté ; de temps en temps, une vente à inaugurer, des Altesses à complimenter ; trop peu de temps, hélas ! avec son mari, dont le travail s’accroissait toujours ; un fils qui réussissait à Eton, elle aurait aimé avoir aussi une fille ; des occupations en quanti-té : hygiène de l’enfance, surveillance des anciens épileptiques, photographie ; s’il y avait une église intéressante, ou une église en ruine, elle donnait la pièce au sacristain, obtenait la clef et prenait des photographies dignes d’un professionnel.
Sir William, lui, n’était plus jeune. Il avait travaillé très dur ; il avait conquis sa situation (étant le fils d’un boutiquier) par ses seules capacités ; il aimait sa profession, il représentait admirablement dans les cérémonies et il parlait bien – tout cela, à l’époque où il avait été anobli, lui avait donné un regard pe-sant, fatigué (le flot incessant des malades ! tant de responsabi-lités ! des honneurs écrasants !) et cette lassitude ajoutait, ainsi que ses cheveux gris, à l’extraordinaire distinction de sa per-sonne. De là aussi cette réputation non seulement d’une habile-té fulgurante et d’un diagnostic presque infaillible, mais encore (ce qui est de la plus haute importance dans le traitement des maladies nerveuses) d’un don de sympathie, de tact, de com-préhension de l’âme humaine. Il vit, dès l’instant qu’ils pénétrè-rent dans la pièce (les Warren Smith, c’était leur nom), il fut certain, en voyant l’homme, que c’était un cas extrêmement grave, un cas de complet épuisement physique et nerveux dont tous les symptômes se présentaient à un degré avancé : en deux ou trois minutes, il se fit cette conviction tout en écrivant sur une carte rose les réponses à ses questions discrètement mur-murées.
Depuis combien de temps le docteur Holmes le soignait-il ?
Six semaines.
– 94 –
Il avait prescrit un peu de bromure ? Il avait dit que ce ne serait rien ? Ah oui ! (Ces docteurs de médecine générale ! pensa Sir William. La moitié de son temps se passait à réparer leurs sottises. Il y en avait d’irréparables.)
« Vous avez servi avec éclat pendant la guerre ? »
Le malade répéta le mot « guerre » sans comprendre.
Il attachait un sens aux mots de nature symbolique. Symp-tôme important à noter sur la carte.
« La guerre ? » demanda le malade. La guerre européenne – cette échauffourée de collégiens et de poudre à canon ? S’il avait servi avec éclat ? Vraiment il avait oublié. Dans la guerre même il avait échoué.
« Si, il a servi avec beaucoup d’éclat, assura Rezia au doc-teur, il a eu de l’avancement. »
« Et on a une très haute opinion de vous à votre bureau ? murmura Sir William, jetant un coup d’œil sur la lettre prodigue d’épithètes de Mr Brewer. Ainsi, vous n’avez pas d’ennuis, pas de soucis d’argent, rien ? »
Il avait commis un crime épouvantable et avait été con-damné à mort par la nature humaine.
« J’ai… j’ai, commença-t-il, commis un crime. »
« Il n’a jamais fait le moindre mal », assura Rezia.
Si Mr Smith voulait bien attendre, dit Sir William, il allait causer avec Mrs Smith dans la pièce à côté. Son mari était très gravement malade, dit Sir William. Est-ce qu’il menaçait de se tuer ?
« Oh oui ! » dit-elle en pleurant. Mais il ne le disait pas sé-rieusement. Non, bien sûr. Ce n’était qu’une question de repos, dit Sir William, de repos, de repos, de repos, un long repos au
– 95 – lit. Il y avait une très bonne clinique à la campagne où son mari serait très bien soigné. Loin d’elle ? demanda-t-elle. Oui, mal-heureusement, les gens que nous aimons le plus ne sont pas bons pour nous quand nous sommes malades. Mais il n’était pas fou, n’est-ce pas ? Sir William dit qu’il ne parlait jamais de fo-lie ; il disait qu’on manquait du sens de la mesure. Mais son ma-ri n’aimait pas les docteurs. Il refuserait d’aller là-bas. En quelques mots bienveillants, Sir William lui expliqua la situa-tion. Il avait menacé de se tuer. Il n’y avait pas d’alternative. C’était une question légale. Il se reposerait au lit, dans une belle maison à la campagne. Les infirmières étaient admirables. Sir William irait le voir une fois par semaine. Si Mrs Warren Smith était tout à fait sûre de n’avoir plus rien à demander, – il ne pressait jamais ses malades, – il reviendrait auprès de son mari. Non, elle n’avait plus rien à demander, pas à Sir William.
Ils rejoignirent donc l’homme le plus exalté de l’humanité, le criminel qui affrontait ses juges, victime exposée sur la mon-tagne, fugitif, marin noyé, poète de l’ode immortelle, le Seigneur qui avait passé de la vie à la mort, Septimus Warren Smith qui, assis dans un fauteuil sous le vasistas, regardait une photogra-phie de Lady Bradshaw en costume de cour et murmurait des réflexions sur la beauté.
« Nous avons terminé notre petit entretien, dit Sir William.
– Le docteur dit que tu es très très malade, dit Rezia en pleurant.
– Nous allons vous envoyer dans une clinique, dit Sir Wil-liam.
– Une des cliniques d’Holmes ? » ricana Septimus.
Cet individu faisait une détestable impression. Car il y avait chez Sir William – son père avait été commerçant – un respect inné pour les gens bien habillés et bien élevés. Le sans-gêne l’agaçait. Il y avait aussi, profonde et secrète, chez Sir William
– 96 – qui n’avait jamais le temps de lire, une rancune contre les gens instruits qui venaient dans son cabinet lui faire sentir que les docteurs, dont la profession est un appel constant aux facultés les plus élevées de l’esprit humain, ne sont pas des hommes cul-tivés.
« Une de mes cliniques, Mr Warren Smith, dit-il, où nous vous apprendrons à vous reposer. »
Mais une question encore.
Il était tout à fait sûr que Mr Warren Smith, lorsqu’il allait bien, était le dernier homme du monde à vouloir effrayer sa femme. Il avait pourtant parlé de se tuer.
« Nous avons tous nos moments de dépression », dit Sir William.
Si vous tombez une seule fois, se répéta Septimus, la nature humaine se jette sur vous. Holmes et Bradshaw se jettent sur vous. Ils rôdent dans le désert. Ils volent en hurlant dans les so-litudes. On vous applique le chevalet et les poucettes. La nature humaine est sans pitié.
« Il a quelquefois des accès ? » demanda Sir William, le crayon sur la carte rose.
Septimus répondit que cela ne regardait que lui.
« Personne ne vit seulement pour soi », dit Sir William en jetant un regard à la photographie de sa femme en robe de cour.
« Et vous avez devant vous une brillante carrière », dit Sir William. La lettre de Mr Brewer était sur la table. « Une carrière exceptionnellement brillante. »
Mais s’il avouait ? s’il transmettait son message ? Le lâche-raient-ils alors, Holmes, Bradshaw ?
« Je… je… » bégaya-t-il.
– 97 –
Quel était son crime ? il ne pouvait se le rappeler.
« Oui », dit Sir William avec un air encourageant (mais l’heure s’avançait).
L’amour, les arbres… il n’y a pas de crime… quel était son message ?
Il ne pouvait pas se le rappeler.
« Je… je… » bégaya-t-il.
« Tâchez de penser le moins possible à vous-même », dit Sir William, avec bienveillance. Vraiment il ne pouvait rester en liberté.
Ont-ils autre chose à lui demander ? Sir William ferait tous les arrangements nécessaires, murmura-t-il à Rezia, et il l’avertirait ce soir entre cinq et six.
Jamais, jamais, de toute sa vie, Rezia n’avait souffert une pareille torture ; elle était venue demander du secours et on l’avait repoussée ! Il leur avait manqué ! Sir William Bradshaw était un méchant homme.
« Rien que l’entretien de cet automobile doit lui coûter gros », dit Septimus, quand ils sortirent dans la rue.
Elle s’accrocha à son bras. Ils étaient abandonnés.
Mais que voulait-elle de plus ?
À ses malades il donnait trois quarts d’heure ; et si, dans cette science exigeante qui traite d’une matière sur laquelle, en somme, nous ne savons rien, – le système nerveux, le cerveau humain – un docteur perd son sens de la mesure, en tant que docteur, il échoue. La santé est le premier des biens, et la santé, c’est la mesure ; aussi, quand un homme entre dans votre cabi-net et vous dit qu’il est le Christ (illusion courante), qu’il a reçu une mission (comme presque tous), et menace (ce qu’ils font
– 98 – souvent) de se tuer, vous invoquez la mesure, vous prescrivez le repos au lit, le repos dans la solitude, dans le silence, sans amis, sans livres, sans missions ; six mois de repos afin qu’un homme qui pesait 7 stones 6 à son arrivée en pèse 12 en sortant de chez vous.
Mesure, divine Mesure, déesse à laquelle Sir William sacri-fiait en visitant les hôpitaux, en pêchant le saumon, en faisant un fils, dans sa maison de Harley Street, à Lady Bradshaw qui elle-même péchait le saumon et prenait des photographies dignes d’un professionnel. Par son culte de la Mesure, non seu-lement Sir William prospérait, mais faisait prospérer l’Angleterre où il internait les fous, interdisait l’enfantement, pénalisait le désespoir, empêchait les anormaux de propager leurs idées, et les amenait à partager son sentiment de la Me-sure – le sien, si c’étaient des hommes, celui de Lady Bradshaw si c’étaient des femmes (elle brodait, tricotait, passait quatre soirées sur sept à la maison avec son fils) ; aussi ses collègues le respectaient, ses subordonnés le craignaient, et surtout les amis et les parents de ses malades éprouvaient pour lui la plus vive reconnaissance, puisque ces Christs, ces Vierges, avec leurs pré-dictions sur la fin du monde ou la venue de Dieu, étaient obligés de boire du lait et de rester au lit, comme l’ordonnait Sir Wil-liam. Sir William ! ses trente ans d’expérience, son instinct in-faillible : ceci est de la folie, cela de la raison, et son sens de la Mesure !
Mais la Mesure a une sœur, moins souriante, plus terrible, Déesse occupée, même à l’heure où nous sommes – dans la cha-leur, les sables de l’Inde, dans les boues et les marais de l’Afrique, dans les bouges de Londres, bref, partout où le climat et le diable induisent les hommes à délaisser la véritable foi, la sienne – occupée à renverser les autels, à briser les idoles et à rétablir à leur place sa présence austère. Elle se nomme Intolé-rance ; les volontés des faibles sont sa pâture ; elle aime par-dessus toutes choses à convaincre, à imposer, et elle adore ses propres traits gravés sur le visage du peuple. À Hyde Park Cor-
– 99 – ner, sur un baquet, debout, la voilà qui prêche ; on la rencontre, drapée de blanc, avec une mine contrite, sous le masque de l’amour fraternel, dans les usines et dans les Parlements ; elle offre son aide, mais c’est le pouvoir qu’elle désire ; brutale, elle écarte de son chemin les dissidents, les mécontents, mais elle accorde ses grâces à ceux qui, l’adorant, reçoivent d’elle, avec soumission, la lumière de leurs propres yeux. Cette déesse (Re-zia Warren Smith l’avait deviné) avait aussi sa demeure dans le cœur de Sir William : elle y était cachée, comme elle l’est presque toujours, sous quelque déguisement anodin, quelque nom vénérable, amour, devoir, sacrifice. Voyez le travail dont il s’accable, la peine qu’il se donne pour trouver des fonds, propa-ger des réformes, lancer des institutions ! Mais l’Intolérance, cette Déesse délicate, préfère le sang à la pierre et se repaît avec délices de la volonté humaine. Par exemple, Lady Bradshaw. Quinze ans auparavant elle avait cédé. Il n’y avait rien eu d’extraordinaire ; pas de scène, pas de bruit, rien que le lent af-faissement, comme une barque qui fait eau, de sa volonté dans celle de son mari. Doux était son sourire, rapide sa soumission ; les dîners d’Harley Street, de huit ou neuf plats, réunissant dix ou quinze convives de la Faculté, étaient calmes et courtois. Seulement, au cours de la soirée, un très léger ennui ou une gêne peut-être, une contraction nerveuse, un embarras, une ma-ladresse, une confusion indiquaient, chose douloureuse à croire, que la pauvre dame mentait. Autrefois, il y avait très longtemps, elle avait péché le saumon en liberté ; maintenant, prompte à satisfaire l’appétit de pouvoir qui brillait avec tant d’onction dans les yeux de son mari, elle se faisait toute petite, se serrait, coupait, élaguait, reculait, n’apparaissait plus qu’à peine ; si bien que sans savoir au juste ce qui rendait la soirée désagréable et vous causait cette lourdeur sur le sommet de la tête (c’était peut-être tout simplement la conversation professionnelle ou la fatigue d’un grand docteur dont la vie n’est pas à lui, disait Lady Bradshaw, mais à ses malades), la soirée était vraiment désa-gréable, et les convives, lorsque dix heures sonnaient, aspiraient l’air d’Harley Street avec délices.