Mrs Dalloway
Mais ce soulagement était refusé à ses malades.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
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Mais ce soulagement était refusé à ses malades.
Dans le salon gris, au milieu des tableaux et des meubles de prix, sous le vasistas de verre dépoli, ils apprenaient l’étendue de leurs fautes. Du fond de leurs fauteuils, ils le regardaient ac-complir, pour leur plus grand bien, un curieux exercice des bras qu’il lançait en avant, et ramenait brusquement sur ses hanches pour prouver (si le malade était entêté) que Sir William était le maître de ses actions et que le malade ne l’était pas des siennes. Quelques-uns, les faibles, s’effondraient, sanglotaient, se sou-mettaient ; d’autres, poussés par Dieu sait quelle folie déréglée, traitaient en face Sir William de sinistre farceur, mettaient en doute, avec plus d’impiété encore, la vie elle-même. Pourquoi vivre ? demandaient-ils. Sir William répondait que la vie était bonne. Lady Bradshaw, avec ses plumes d’autruche, trônait au-dessus de la cheminée, et quant à son revenu, il était bien de 12 000 livres par an. « Mais pour nous, protestaient-ils, la vie n’a pas été aussi libérale. » Il acquiesçait. Ils manquaient d’une certaine mesure. Et après tout, s’il n’y a pas de Dieu ? Il haussait les épaules. Enfin, vivre ou ne pas vivre ne regarde que soi. Mais là ils se trompaient. Sir William avait un ami dans le Surrey chez qui on enseignait cet art difficile – Sir William le recon-naissait franchement – de la mesure. De plus, les affections de famille, l’honneur, le courage et une carrière brillante, trou-vaient en Sir William un champion résolu. Ces arguments ne portaient pas ? Alors il y avait la police et l’intérêt de la société qui, faisait-il observer très tranquillement, prendraient soin, là-bas, dans le Surrey, que ces impulsions antisociales, engendrées surtout d’un sang vicié, fussent surveillées. Et alors se glissait de sa cachette et montait sur son trône cette Déesse dont la volupté consiste à terrasser ses adversaires et à graver dans les sanc-tuaires d’autrui, en traits ineffaçables, sa propre image. Nus, sans défense, à bout de forces, sans amis, ils recevaient l’empreinte de la volonté de Sir William. Il fondait sur eux ; il les saisissait ; il les enfermait. Ce mélange de décision et d’humanité rendait Sir William particulièrement cher aux pa-rents de ses victimes.
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Mais Rezia Warren Smith, le long de Harley Street, dit en pleurant qu’elle n’aimait pas cet homme.
Coupant et partageant, divisant et subdivisant, les horloges d’Harley Street grignotèrent ce jour de juin, conseillèrent la soumission, exaltèrent l’autorité, louèrent en chœur les avan-tages incomparables de la mesure et diminuèrent assez le mon-ticule du temps pour qu’une horloge commerciale, suspendue au-dessus d’un magasin, dans Oxford Street, annonçât, gaie-ment, fraternellement, comme si c’était un plaisir pour MM. Rigby et Lowndes de donner ce renseignement gratis, qu’il était une heure et demie.
En levant les yeux, on voyait que chaque lettre de leur nom représentait une heure ; sans s’en douter on était reconnaissant à Rigby et Lowndes de donner une heure approuvée par Green-wich, et cette reconnaissance (ruminait Hugh Whitbread en flâ-nant devant la vitrine du magasin) prenait naturellement, plus tard, la forme d’un achat, chez Rigby et Lowndes, de chaussettes ou de souliers. Il ruminait. C’était son habitude. Il n’était pas profond. Il effleurait les choses ; les langues mortes, les langues vivantes, Constantinople, Paris, Rome, le cheval, la chasse, le tennis, il avait tout connu. Les méchantes langues affirmaient qu’en culottes courtes et en bas de soie, il montait la garde à Buckingham Palace. Sur quoi ? personne ne savait. Mais il le faisait supérieurement. Il avait fréquenté le dessus du panier de la société anglaise pendant cinquante-cinq ans. Il avait connu des Premiers Ministres. On disait que son amitié était profonde. Et bien qu’il n’eût pris part à aucun des grands mouvements de l’époque, ni occupé de situations importantes, il avait à son cré-dit une ou deux modestes réformes : l’amélioration des refuges publics, la protection des hiboux dans le Norfolk ; les bonnes à tout faire étaient ses obligées et son nom, au bas de lettres au Times, signant des demandes de fonds, des appels au public pour la conservation ou l’enlèvement des immondices, la dimi-nution des fumées et la suppression de l’immoralité dans les parcs, imposait le respect.
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Et qu’il était magnifique, ainsi arrêté un moment (les coups de la demi-heure s’évanouissaient) pour examiner d’un regard de connaisseur, d’un regard magistral, les chaussettes et les sou-liers, impeccable, important comme s’il contemplait le monde d’une hauteur, et vêtu à la perfection ; mais il connaissait les obligations que la taille, la richesse, la santé impliquent et il ob-servait pointilleusement, même quand ce n’était pas nécessaire, de petites courtoisies, des cérémonies démodées qui donnaient un genre à tous ses gestes, un exemple à imiter, qui empê-chaient qu’on l’oubliât : c’est ainsi qu’il ne serait jamais venu déjeuner avec Lady Bruton, qu’il connaissait depuis vingt ans, sans lui offrir, d’un geste large, une gerbe d’œillets et sans de-mander à Miss Brush, la secrétaire de Lady Bruton, des nou-velles de son frère qui habitait l’Afrique du Sud. Pourquoi Miss Brush, dépourvue de tous les attributs du charme féminin, était-elle si émue de cette question qu’elle répondait : « Merci, il ré-ussit très bien dans l’Afrique du Sud », quand, depuis une demi-douzaine d’années, il réussissait fort mal à Portsmouth ?
Lady Bruton préférait Richard Dalloway qui arriva en même temps. Ils s’étaient rencontrés à la porte.
Lady Bruton préférait naturellement Richard Dalloway. Il était fait d’une matière beaucoup plus fine. Mais elle ne voulait pas laisser démolir son pauvre cher Hugh. Jamais elle n’oublierait sa bonté. Il avait été réellement bon, en quelle occa-sion ? elle ne savait plus au juste. Mais il avait été réellement bon. Et puis, la différence entre un homme et un autre n’est ja-mais très grande. Elle n’avait jamais compris l’intérêt de mettre les gens en pièces, comme le faisait Clarissa Dalloway, de les mettre en pièces et de les replâtrer ensuite ; en tout cas cela n’a plus de sens quand on a soixante-deux ans. Elle prit les œillets d’Hugh avec son sourire grimaçant. Personne d’autre n’était in-vité, dit-elle. Elle les avait attirés sous un faux prétexte pour l’aider à sortir d’une difficulté.
« Mais déjeunons d’abord ! », dit-elle.
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Et alors commença, par les portes battantes, le va-et-vient silencieux et charmant de soubrettes en tabliers et bonnets blancs, non pas servantes du besoin, mais prêtresses d’un mys-tère, de la grande mystification opérée par les maîtresses de maison de Mayfair de une heure et demie à deux heures. Sur un geste de la main, le mouvement de la rue s’arrête et, à sa place, s’élève cette illusion trompeuse : d’abord, voilà les aliments qui sont donnés pour rien, et puis, la table se couvre toute seule de cristaux et d’argenterie, de vanneries, de jattes de fruits rouges ; un voile de crème brune masque le turbot ; dans les cocottes, les poulets découpés nagent ; le feu brûle, coloré, cérémonieux ; et avec le vin et le café – donnés pour rien – de joyeuses visions se lèvent devant les yeux rêveurs, les yeux qui méditent douce-ment, à qui la vie apparaît musicale, mystérieuse, des yeux qu’enchante, tout à coup, la beauté des œillets que Lady Bruton (ses gestes sont toujours raides) a posés à côté de son assiette ; et Hugh Whitbread, se sentant en paix avec l’univers tout entier et parfaitement sûr de soi, dit, en posant sa fourchette :
« Comme ils feraient bien sur la dentelle de votre robe ! »
Miss Brush fut extrêmement choquée. Voilà un individu mal élevé ! Elle fit rire Lady Bruton.
Lady Bruton prit les œillets et les tint d’une manière assez raide avec une attitude qui la fit ressembler au général qui por-tait un rouleau de parchemin dans le tableau au-dessus de sa tête ; elle resta immobile, comme dans un rêve. Qui donc était-elle, l’arrière-petite-fille du général ? son arrière-arrière-petite-fille ? se demandait Richard Dalloway. Sir Roderick, Sir Miles, Sir Talbot… c’était bien cela. Remarquable, dans cette famille, comme la ressemblance persiste chez les femmes ! Elle-même aurait dû être un général de dragons. Et Richard aurait servi sous ses ordres, joyeusement ; il avait le plus grand respect pour elle ; il comprenait le romanesque de ces importantes vieilles dames à généalogies et il aurait aimé, avec sa nature bon enfant, amener quelques jeunes cerveaux brûlés de sa connaissance
– 104 – pour déjeuner avec elle : un pareil type de femme pourrait-il naître de fanatiques buveurs de thé ? Il connaissait son pays. Il connaissait sa famille. Il y avait une vigne, qui donnait encore du fruit, sous laquelle Lovelace ou Herrick – elle ne lisait jamais de poésie, mais c’était la légende – s’était assis. Mieux vaut at-tendre pour leur exposer la question qui la tracasse (faire un appel au public ; et si oui, dans quels termes ? etc.) mieux vaut attendre qu’ils aient pris leur café, pensa Lady Bruton, et elle posa les œillets à côté de son assiette.
« Comment va Clarissa ? » demanda-t-elle brusquement.
Clarissa disait toujours que Lady Bruton ne l’aimait pas. À vrai dire Lady Bruton avait la réputation de s’intéresser à la po-litique plus qu’aux gens, de parler comme un homme, et on di-sait qu’elle avait mis la main, vers 1880, à quelque intrigue no-toire, que les mémoires récents mentionnaient. Ce qui était sûr, c’est qu’il y avait une alcôve dans son salon, une table dans cette alcôve, et sur cette table une photographie du général Sir Talbot Moore (mort à présent), qui, un soir, vers 1880, avait écrit là, en présence de Lady Bruton (elle l’avait peut-être conseillé), un té-légramme ordonnant aux troupes britanniques d’avancer dans une circonstance historique. (Elle avait gardé la plume et racon-tait l’histoire.) C’est pourquoi, quand elle disait de sa manière brusque : « Comment va Clarissa ? » les maris avaient de la peine à persuader leurs femmes – eux-mêmes, malgré leur par-tialité, en doutaient un peu – qu’elle s’intéressât à ces créatures qui gênaient souvent la carrière de leurs maris, les empêchaient d’accepter des postes à l’étranger, et qu’il fallait, au milieu de la session, emmener à la mer, pour guérir de leur grippe. Néan-moins sa question : « Comment va Clarissa ? » était acceptée sans discussion comme le gage d’une sympathie presque tou-jours silencieuse (cinq ou six paroles dans toute une vie), d’une camaraderie féminine qui, au-dessous des déjeuners d’hommes, formait un lien entre Lady Bruton et Mrs Dalloway. Lien singu-lier, car elles se rencontraient rarement, et, quand cela arrivait, semblaient indifférentes l’une à l’autre, même hostiles.
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« J’ai rencontré Clarissa dans le Parc ce matin », dit Hugh Whitbread, en plongeant dans le plat, satisfait de se rendre à lui-même ce petit hommage, car il n’avait qu’à venir à Londres pour rencontrer tout le monde immédiatement. Mais qu’il était gourmand ! un des hommes les plus gourmands qu’elle connût, pensait Milly Brush, observatrice impitoyable des hommes, ca-pable pourtant de se dévouer jusqu’à la mort, mais à son propre sexe plutôt, car elle était gauche, mal faite, anguleuse, et dé-pourvue de tout charme féminin.
« Savez-vous qui est en ville ? » dit Lady Bruton, se ravi-sant tout à coup. « Notre vieil ami Peter Walsh ! »
Tous sourirent, Peter Walsh ! Et Mr Dalloway était vrai-ment heureux, se dit Milly Brush ; et Mr Whitbread ne pensait qu’à son poulet.
Peter Walsh ! Tous les trois, Lady Bruton, Hugh Whitbread et Richard Dalloway revoyaient les mêmes choses : Peter pas-sionnément amoureux, repoussé, partant aux Indes comme planteur, gâchant sa vie, et Richard avait une très grande affec-tion pour son cher vieil ami. Milly Brush le remarqua : elle vit les yeux bruns devenir profonds, elle les vit hésiter, réfléchir, ce qui l’intéressa ; Mr Dalloway l’intéressait toujours. Que pense-t-il, se demanda-t-elle, de Peter Walsh ?
Que Peter Walsh avait été amoureux de Clarissa, et qu’il rentrerait aussitôt après le déjeuner pour aller trouver Clarissa et qu’il lui dirait, en ces termes mêmes, qu’il l’aimait. Oui, il le lui dirait.
Milly Brush avait failli, autrefois, tomber amoureuse de ces silences. Mr Dalloway était un homme si sûr, un gentleman aus-si. À présent, elle avait quarante ans, et Lady Bruton n’avait qu’à faire un signe, ou à tourner la tête un peu brusquement, et Milly Brush recevait le message, si plongé que pût être dans ses ré-flexions cet esprit détaché du monde, cette âme pure que la vie ne pouvait pas mystifier, car la vie ne lui avait pas offert le
– 106 – moindre colifichet : une boucle, un sourire, des lèvres, des joues, un nez, absolument rien. Lady Bruton n’avait qu’à faire un signe et Perkins recevait l’ordre de presser le café.
« Oui, Peter Walsh est revenu », dit Lady Bruton. C’était assez flatteur pour eux tous. Il était revenu, meurtri, malheu-reux, sur leurs rives tranquilles. Mais l’aider, se disaient-ils, était impossible ; il y avait une paille dans son caractère. Hugh Whitbread dit qu’on pourrait naturellement parler de lui à Un Tel. Il fronça les sourcils lugubrement, avec importance, à la pensée de la lettre qu’il écrirait aux chefs de bureaux du gouver-nement sur son vieil ami Peter Walsh, etc. Mais cela ne condui-rait à rien, à rien de durable, à cause de son caractère.
« Une histoire de femme », dit Lady Bruton. Ils avaient tous deviné que c’était le fond de la chose.
« D’ailleurs, dit Lady Bruton, qui voulait quitter ce sujet, nous entendrons toute l’histoire de la bouche de Peter. »
(Le café mettait beaucoup de temps à venir.)
« Son adresse ? » murmura Hugh Whitbread, et aussitôt il y eut une ride dans le cours uniforme du service qui, autour de Lady Bruton, jour après jour, s’épandait, rassemblait, intercep-tait l’existence, développait un tissu épais qui amortissait les chocs, atténuait les interruptions et jetait, dans toute la maison de Brook Street, un fin réseau où les choses étaient placées et prises immédiatement, à leur place exacte par Perkins ; Perkins, la femme de chambre aux cheveux gris, depuis trente ans avec Lady Bruton, écrivit l’adresse et la tendit à Mr Whitbread qui sortit son portefeuille, leva les sourcils, la glissa parmi des do-cuments de la plus haute importance, et dit qu’il demanderait à Evelyn de l’inviter à déjeuner.
(On attendait pour apporter le café que Mr Whitbread eût fini.)
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Hugh est lent, pensa Lady Bruton. Il engraisse. Richard se maintient toujours en excellente forme. Elle commençait à s’impatienter ; sa pensée se fixait tout entière, solidement, opi-niâtrement, écartant, avec dédain ces bagatelles inutiles (Peter Walsh et ses affaires) sur le sujet qui l’occupait… occupait non seulement son attention, mais la fibre intime de son être, cette partie essentielle sans laquelle Millicent Bruton n’aurait plus été Millicent Bruton : le projet de faire émigrer des gens des deux sexes, de bonne famille, et de les établir, avec des chances de succès, au Canada. Elle exagérait. Peut-être avait-elle perdu son sens de la mesure. L’Émigration n’était pas, aux yeux des autres, l’idée sublime, la trouvaille lumineuse. L’Émigration (pour Hugh, Richard et même pour la dévouée Miss Brush) n’était pas le dérivatif de l’égoïsme latent qu’accumule une femme robuste, combative, bien nourrie, de bonne descendance, d’impulsions franches, de sentiments droits et d’intelligence limitée (large de vues et simple. Pourquoi chacun n’était-il pas large de vues et simple ? demandait-elle), et qu’il faut, la jeunesse une fois pas-sée, projeter sur quelque objet – Émigration ou Émancipation, n’importe ; quel qu’il soit, cet objet sur quoi l’âme sécrète chaque jour son essence, finit par devenir prismatique, brillant, à demi miroir, à demi pierre précieuse, tantôt soigneusement caché de peur que les gens ne se moquent, tantôt orgueilleuse-ment étalé. Bref, l’Émigration était, en grande partie, devenue Lady Bruton elle-même.
Mais il fallait qu’elle écrivît. Et une lettre au Times, comme elle le disait à Miss Brush, lui donnait plus de peine qu’une ex-pédition à organiser dans l’Afrique du Sud (cela, elle l’avait fait pendant la guerre). Une matinée de combat, de lettres commen-cées, déchirées, recommencées, la persuadaient plus qu’aucune autre chose de l’incapacité de son sexe et elle évoquait avec re-connaissance la pensée d’Hugh Whitbread. Lui possédait – nul n’en doutait – l’art d’écrire des lettres au Times.
D’un être constitué d’une manière si différente, possédant cette maîtrise du langage, capable d’exprimer les choses avec la
– 108 – forme qui plaît aux rédacteurs, on ne pouvait pas dire seule-ment qu’il était gourmand. Lady Bruton se retenait souvent de juger les hommes, par respect pour cette mystérieuse affinité qui fait qu’eux, non les femmes, sont les ministres de l’univers ; ils savent comment dire les choses, ce que l’on doit dire ; aussi était-elle sûre que si Richard la conseillait et si Hugh écrivait tout irait très bien. C’est pourquoi elle laissa Hugh finir son soufflé, demanda des nouvelles de cette pauvre Evelyn, attendit qu’ils eussent commencé de fumer et dit alors :
« Milly, voulez-vous aller chercher les papiers ? »
Miss Brush sortit, revint, posa les papiers sur la table ; et Hugh tira son stylographe d’argent, qu’il avait déjà depuis vingt ans, dit-il, en dévissant le couvercle, et qui était encore en par-fait état ; il l’avait montré aux fabricants ; le stylographe pouvait durer indéfiniment, avaient-ils dit. Voilà qui faisait l’éloge d’Hugh et aussi l’éloge des sentiments que sa plume exprimait, pensa Richard Dalloway, tandis qu’Hugh se mettait à tracer avec application des majuscules historiées dans les marges et ramenait merveilleusement les imbroglios de Lady Bruton au sens et à la syntaxe qui allaient, pensait Lady Bruton en surveil-lant la merveilleuse métamorphose, impressionner le rédacteur du Times. Hugh était lent, Hugh était entêté. Richard disait qu’il fallait accepter des risques. Hugh proposait des changements par égard pour les sentiments des lecteurs, ce qui, dit-il assez sèchement quand Richard se mit à rire, « doit être pris en con-sidération ». Et il lut tout haut : « Comme, par conséquent, notre opinion est que les temps sont mûrs… la jeunesse inutili-sée de notre population toujours croissante… notre dette envers les morts », – phrases creuses et ronflantes, pensait Richard, mais inoffensives, – et Hugh continua, exprimant, par ordre al-phabétique, des sentiments de la plus grande élévation, se-couant un peu de cendre tombée sur son gilet, se résumant de temps à autre, et lisant enfin tout haut un projet de lettre que Lady Bruton trouva un véritable chef-d’œuvre. Était-ce vrai-ment sa pensée qu’elle entendait là ?
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Hugh ne garantissait pas que le rédacteur l’accepterait ; mais il verrait quelqu’un à déjeuner.
Sur quoi Lady Bruton, qui avait rarement un geste gra-cieux, pressa tous les œillets d’Hugh contre son corsage, jeta les mains en avant, et l’appela « mon Premier Ministre ! ». Qu’aurait-elle fait sans eux ? elle n’en savait rien. Ils se levèrent. Et Richard Dalloway vint, comme d’habitude, donner un coup d’œil au portrait du général, parce qu’il avait l’intention, dès qu’il aurait un moment de loisir, d’écrire l’histoire de la famille de Lady Bruton.
Et Millicent Bruton était très fière de sa famille. Mais qu’ils attendent, qu’ils attendent, dit-elle, en regardant le tableau ; elle voulait dire par là que ses ancêtres officiers, hommes d’État, amiraux avaient été des hommes d’action qui avaient fait leur devoir, et que Richard avait d’abord des devoirs envers son pays. Mais c’était un beau visage, dit-elle. Et tous les papiers at-tendaient Richard à Admixton que vînt le temps, le temps du Gouvernement socialiste, voulait-elle dire.
« Ah ! les nouvelles de l’Inde ! » s’écria-t-elle.
Et puis, comme ils étaient dans le hall, prenant leurs gants jaunes dans la coupe de la table en malachite, et qu’Hugh offrait à Miss Brush, avec une politesse exagérée, un billet périmé ou quelque autre amabilité qu’elle méprisa du plus profond de son cœur et qui la fit devenir rouge brique, Richard se tourna vers Lady Bruton, son chapeau à la main, et lui dit :
« Est-ce que nous vous verrons à notre soirée ? » Sur quoi Lady Bruton reprit l’air de magnificence que la rédaction de la lettre avait dérangé. Peut-être viendrait-elle ; peut-être ne vien-drait-elle pas. Clarissa avait une énergie merveilleuse. Les soi-rées terrifiaient Lady Bruton. Mais aussi elle vieillissait. Voilà ce qu’elle leur fit comprendre, debout sur le seuil de sa porte, belle et très droite, tandis que son chow-chow s’étirait derrière elle et
– 110 – que Miss Brush, les mains pleines de papiers, disparaissait dans le fond du hall.
Et Lady Bruton monta pesamment, majestueusement, dans sa chambre et s’allongea, le bras étendu, sur un sofa. Elle soupi-ra ; elle ronfla ; non, elle n’était pas endormie, non, seulement somnolente et lourde, somnolente et lourde comme un pré de trèfle, au soleil, dans la chaude journée de juin, avec des bou-tons d’or et des abeilles qui volent de tous côtés. Sa pensée re-venait toujours à ces prés du Devonshire où elle avait sauté des ruisseaux sur son poney Patty, avec Mortimer et Tom ses frères. Et puis, les chiens, les rats, les plates-bandes de dahlias, les chè-vrefeuilles, les graminées ; et puis son père et sa mère, sous les arbres, assis sur la pelouse ; on servait le thé dehors ; et eux, les petits diables, toujours prêts à quelque sottise, ils se glissaient à travers les bosquets, pour qu’on ne les vît pas revenir tout crot-tés de quelque escapade. Et les gronderies de sa vieille nourrice quand elle déchirait ses robes !
Ah ! mon Dieu, elle se souvient : c’est Mercredi dans Brook Street. Ces chers bons amis, Richard Dalloway et Hugh Whit-bread, s’en vont, par cette chaleur, dans les rues dont le gron-dement lui parvient sur son sofa. De l’influence, elle en a, et une position et des revenus. Elle vit au premier rang de son époque. Elle a de bons amis ; elle connaît les hommes les plus remar-quables de son temps. Le murmure de Londres montait jusqu’à elle ; et sa main, posée sur le dos du sofa, se fermait sur un bâ-ton imaginaire comme celui de son aïeul, et elle semblait ainsi, somnolente et lourde, commander des régiments partant pour le Canada, commander ses bons amis qui marchaient à travers Londres, leur territoire et Mayfair, ce petit bout de tapis.
Ils s’éloignaient – et à mesure qu’ils s’éloignaient, ce fil très mince (ils avaient déjeuné avec elle) qui les liait à elle, s’étirait, s’étirait, s’amincissait de plus en plus tandis qu’ils marchaient dans Londres ; comme si vos amis, après avoir déjeuné avec vous, étaient liés à votre corps par un fil mince (elle somnolait),
– 111 – qui s’embrume sous les coups des cloches, sonnant l’heure, son-nant l’office ; de même le fil de l’araignée solitaire, taché de gouttes de pluie, s’alourdit, et ploie. Elle s’endormit.
Et Richard Dalloway et Hugh Whitbread hésitèrent au coin de Conduit Street, au moment même où Millicent Bruton, cou-chée sur le sofa, laissa le fil craquer et ronfla. Des vents con-traires luttaient à l’angle des rues. Ils regardèrent une vitrine ; ils ne tenaient ni à acheter ni à parler, sauf pour se séparer. Mais parce que des vents contraires luttaient à l’angle des rues et qu’il y avait une sorte d’hésitation dans les fluides de leurs corps, deux forces se heurtant dans un tourbillon, le matin et l’après-midi, ils s’arrêtèrent. Une affiche s’envola élégamment, comme un cerf-volant d’abord, puis elle s’arrêta, s’abattit et trembla ; le voile d’une dame fut soulevé. Des stores jaunes re-muèrent. Le vacarme du matin diminuait et quelques véhicules retentissaient bruyamment dans les rues à demi vides. Dans le Norfolk – Richard Dalloway y pensait vaguement – un vent doux et chaud emportait les pétales des fleurs, troublait les ri-vières, courbait les herbes fleuries. Les faneurs, couchés der-rière les haies pour se reposer de la fatigue du matin, écartaient le rideau des tiges vertes, déplaçaient les boules tremblantes des ombellifères pour voir le ciel, le ciel d’été bleu, solide, le ciel d’été flamboyant.
Conscient de regarder un gobelet du temps de Jacques Ier en argent, à deux anses, et de voir Hugh Whitbread admirer, avec condescendance et des airs de connaisseur, un collier espa-gnol dont il voulait savoir le prix, car il plairait peut-être à Eve-lyn, Richard se sentait inerte, ne pouvait ni penser, ni bouger. La vie avait rejeté cette épave, une vitrine pleine de pierres colo-rées, et l’on restait là, raidi par la léthargie de la vieillesse, raidi par la rigidité de la vieillesse, à regarder. Evelyn Whitbread voudrait peut-être acheter ce collier espagnol. Oui, peut-être. Il bâille. Hugh entre dans la boutique.
« Vous avez bien raison », dit Richard en le suivant.
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Dieu sait qu’il n’a pas envie d’acheter des colliers avec Hugh. Mais il y a des courants dans les corps. Le matin heurte l’après-midi. Porté, comme une frêle chaloupe sur des flots pro-fonds, le bisaïeul de Lady Bruton avec ses mémoires et ses cam-pagnes dans l’Amérique du Nord, chavira, sombra. Et Millicent Bruton aussi. Elle sombra. Richard se moquait bien de l’Émigration, et de cette lettre et de savoir si on la publierait ou non. Le collier repose dans les doigts admirables de Hugh. Qu’il le donne à une jeune fille, s’il veut acheter des bijoux, une jeune fille, n’importe laquelle, qui passe dans la rue. Car l’inutilité de cette vie frappait Richard fortement : acheter des colliers pour Evelyn ! S’il avait eu un fils, il lui aurait dit : Travaille ! travaille ! Mais il avait son Élisabeth ! Il adorait son Élisabeth !
« Je voudrais voir Mr Dubonnet », dit Hugh avec son ton cassant d’homme du monde. Ce Dubonnet avait, paraît-il, les mesures du cou de Mrs Whitbread et connaissait – encore plus étrange ! – ses goûts et les bijoux espagnols qu’elle possédait (choses qu’Hugh ne se rappelait jamais). Tout cela semblait à Richard Dalloway extrêmement singulier. Car il n’avait jamais fait de cadeaux à Clarissa, sauf un bracelet, deux ou trois ans auparavant, qui n’avait pas été un succès. Elle ne le portait ja-mais. Cela lui faisait de la peine de se rappeler qu’elle ne le por-tait jamais. Et comme le fil de l’araignée solitaire après avoir flotté çà et là se fixe à la pointe d’une feuille, ainsi l’esprit de Ri-chard, sortant de sa léthargie, se fixa sur sa femme, Clarissa, que Peter Walsh avait aimée si passionnément ; et Richard eut une vision soudaine d’elle, là au déjeuner, de lui et de Clarissa, de leur vie commune, et il attira le plateau de bijoux anciens vers lui, et prenant d’abord cette broche, puis cette bague, de-manda : « Combien est-ce ? » mais il n’était pas sûr de son goût. Il désirait ouvrir la porte du salon et entrer, en tenant quelque chose, un présent pour Clarissa. Mais lequel ? Cependant Hugh était de nouveau sur ses jambes, incroyablement pompeux. Lui, un client de trente-cinq ans, n’allait pas se laisser rouler par un petit garçon qui ne connaissait pas son métier. Car Dubonnet, paraît-il, était sorti et Hugh n’achèterait rien avant que
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Mr Dubonnet fût rentré ; sur quoi le petit jeune homme rougit et fit un petit salut correct. Tout était correct, parfaitement cor-rect. Mais, pour rien au monde, Richard n’aurait pu parler ain-si ! Pourquoi ces gens acceptaient-ils cette odieuse insolence ? Impossible de rester plus longtemps avec un pareil imbécile. Aussi, levant brusquement son chapeau melon en signe d’adieu, Richard tourna au coin de Conduit Street, pressé, oui, très pres-sé de suivre ce fil d’araignée, ce lien de tendresse tendu de lui à Clarissa ; il irait droit vers elle à Westminster. Mais il voulait en-trer en tenant quelque chose. Des fleurs ? oui, des fleurs, puisqu’il n’avait pas confiance en son goût pour les bijoux ; toutes les fleurs, roses, orchidées, pour célébrer ce qui était, à tout prendre, un événement, ce sentiment pour elle qu’il avait eu lorsqu’au déjeuner on avait parlé de Peter Walsh ; ils ne se disaient pas qu’ils s’aimaient ; pendant des années, ils ne se l’étaient pas dit, ce qui, pensa-t-il en prenant les roses blanches et rouges (une grosse gerbe dans un papier de soie), est la plus grande erreur du monde. Le moment arrive où l’on ne peut plus le dire ; on est trop timide pour le dire, pensa-t-il, empochant ses deux ou trois sous de monnaie et se dirigeant, avec ce grand bouquet, vers Westminster, pour lui dire, tout de suite, en ces termes mêmes (elle pensera ce qu’elle voudra), en lui tendant les fleurs : « Je vous aime ! » Pourquoi pas ? Mais c’est un mi-racle, quand on songe à la guerre et à ces milliers de pauvres malheureux, qui avaient toute leur vie devant eux et qui ont été fauchés et sont déjà presque oubliés. Oui, c’est un miracle. Il traversait Londres pour dire à Clarissa, en ces termes mêmes, qu’il l’aimait. Ce qu’on ne fait jamais, pensa-t-il, moitié par né-gligence, moitié par timidité. Et Clarissa, il était difficile de pen-ser à elle, sauf, par accès, comme au déjeuner, quand il l’avait vue très distinctement, elle et leur vie entière. Il s’arrêta pour traverser, et se répéta – c’était un homme simple et chaste parce qu’il avait beaucoup marché et chassé, opiniâtre, obstiné, qui avait soutenu la cause des opprimés et agi avec droiture à la Chambre des Communes ; un homme resté pur, mais devenu un peu silencieux, un peu tout d’une pièce – il se répéta que c’était
– 114 – un miracle qu’il eût épousé Clarissa ; un miracle, sa vie avait été un miracle, pensa-t-il en attendant pour traverser. Mais est-ce que cela ne vous retourne pas le sang, de voir des petites filles de cinq ou six ans traverser Piccadilly toutes seules ? La police devrait arrêter les voitures tout de suite. Il n’avait pas d’illusions sur la police de Londres et il réunissait même des témoignages contre elle. Ces marchands des quatre-saisons à qui on ne per-met pas d’arrêter leur voiture dans la rue, et ces prostituées, bon Dieu, ce n’est pas à elles ni aux jeunes gens qu’il faut s’en pren-dre, mais à notre détestable système social, etc. Voilà à quoi ré-fléchissait ce petit homme gris, sérieux, net, bien mis, qui tra-versait le Parc pour aller dire à sa femme qu’il l’aimait.
Car il le lui dirait, en ces termes mêmes, en entrant dans la pièce. C’est mille fois dommage de ne jamais dire ce que l’on sent, pensa-t-il en traversant Green Park et en remarquant avec plaisir comment, à l’ombre des arbres, des familles entières, des familles pauvres, se prélassaient ; les enfants se roulaient par terre, buvaient leur lait ; sur le sol des papiers traînaient qu’on pouvait facilement faire ramasser (s’il y avait des gens que cela gênait) par un de ces gros hommes en uniforme ; car il était d’avis que tous les parcs et tous les squares, pendant les mois d’été, soient ouverts aux enfants (l’herbe des parcs, verte ou fa-née, éclaire les pauvres mères de Westminster et leurs bébés qui se roulent par terre, comme si on promenait une lumière jaune par-dessous). Mais cette misérable vagabonde, appuyée là sur la terre pour observer à son aise, philosopher hardiment, considé-rer les pourquoi et les comment, effrontée, mal embouchée, bla-gueuse, que peut-on faire pour elle ? Portant ses fleurs comme une arme, Richard Dalloway s’approcha ; absorbé, il passa de-vant elle, mais pas assez vite pour qu’une étincelle ne jaillît entre eux – pas de paroles, mais elle éclata de rire en le voyant : lui, réfléchissant au problème du vagabondage des femmes, sourit avec bonne humeur. Il allait dire à Clarissa, en ces termes mêmes, qu’il l’aimait. Autrefois il avait été jaloux de Peter Walsh, jaloux de lui et de Clarissa. Mais elle lui avait souvent dit qu’elle avait eu raison de ne pas épouser Peter Walsh, et, quand
– 115 – on connaissait Clarissa, c’était évident ; elle avait besoin de sou-tien. Non pas qu’elle fût faible.
Quant à Buckingham Palace (comme une vieille prima donna qui monte en scène tout de blanc vêtue), on ne peut pas lui refuser une certaine dignité, se dit-il, ni mépriser ce qui, après tout, représente pour des millions d’hommes (une petite foule attendait pour voir sortir le roi) un symbole, si absurde soit-il ; un enfant avec une boîte de cubes aurait mieux fait, pen-sa-t-il ; il regarda le monument de la reine Victoria (il se souvint de l’avoir vue, avec ses lunettes de corne, en voiture dans Ken-sington) et son blanc soubassement et son ampleur maternelle ; mais il aimait être gouverné par la descendante de Horsa, il ai-mait la continuité et ce sentiment de donner la main au passé. C’était une grande époque. Vraiment sa vie, sa vie à lui était un miracle ; qu’il ne s’y trompe pas ! le voilà au printemps de la vie, rentrant dans sa maison à Westminster pour dire à Clarissa qu’il l’aime. C’est cela le bonheur, pensa-t-il.
C’est cela, dit-il, en entrant dans Deans’Yard. Big Ben commençait à sonner, d’abord l’avertissement, musical, puis l’heure, irrévocable. Les déjeuners en ville font perdre l’après-midi entière, – pensa-t-il, en arrivant à sa porte.
Les sons de Big Ben inondaient le salon de Clarissa ; elle était assise, très ennuyée, à sa table à écrire, agacée, ennuyée. Parfaitement, elle n’avait pas invité Ellie Henderson à sa soirée, mais elle l’avait fait exprès. Et voilà Mrs Marsham qui écrivait : « J’ai dit à Ellie Henderson que je demanderais à Clarissa. Ellie avait tant envie de venir ! »
Pourquoi inviterait-elle toutes les femmes ennuyeuses de Londres à sa soirée ? Et pourquoi Mrs Marsham s’en mêlait-elle ? Et Élisabeth qui était claquemurée depuis si longtemps avec Miss Kilman. Quoi de plus répugnant ? Prier, à cette heure, avec cette femme ! Et le son de la cloche inonda la pièce de ses flots mélancoliques, qui se retirèrent, puis se rassemblèrent pour retentir une fois encore, quand elle entendit, distraite-
– 116 – ment, quelque chose qui tâtonnait, qui heurtait à la porte. Qui donc, à cette heure ? Trois heures, grand Dieu ! Trois heures dé-jà. Car avec une dignité et une objectivité écrasantes la cloche sonna trois heures, et Clarissa n’entendait plus rien, quand le bouton de la porte tourna ; Richard entra. Quelle surprise ! Ri-chard portant des fleurs ! Elle lui avait manqué autrefois à Constantinople et Lady Bruton dont les déjeuners avaient tant de succès ne l’avait pas invitée. Il lui tendait des fleurs, des roses, des roses blanches et des roses rouges. (Mais il ne put pas lui dire qu’il l’aimait, non, pas en ces termes.)
« Mais comme c’est charmant ! » dit-elle, en prenant les fleurs. Elle comprenait, elle comprenait sans qu’il dise rien, sa Clarissa. Elle les mit dans des vases sur la cheminée. « Elles sont ravissantes ! » dit-elle. Et était-ce amusant ? demanda-t-elle ; Lady Bruton avait-elle demandé de ses nouvelles ? Peter Walsh était revenu. Mrs Marsham avait écrit. Fallait-il inviter Ellie Henderson ? Cette Kilman était là-haut.
« Mais asseyons-nous d’abord cinq minutes », dit Richard.
La pièce avait l’air si vide… Toutes les chaises contre le mur ? Qu’avait-on fait ? Oh ! la soirée ! non, non, il n’oubliait pas la soirée. Peter Walsh était revenu : oui, elle avait eu sa vi-site. Et il venait pour demander un divorce ; et il était amoureux d’une femme là-bas, et il n’avait pas changé le moins du monde. Elle était là, raccommodant sa robe…
« Pensant à Bourton », dit-elle.
« Hugh était au déjeuner », dit Richard. Elle l’avait rencon-tré aussi ! il devenait intolérable ! Il achetait des colliers pour Evelyn. Plus gros que jamais. Un prodigieux imbécile !
« Et cette pensée me vint : j’aurais pu l’épouser », dit-elle, en pensant à Peter assis là, avec son petit nœud de cravate, et ce canif qu’il ouvrait, qu’il fermait, « exactement comme autrefois, vous savez ».
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Ils avaient parlé de lui à déjeuner, dit Richard. (Mais il ne put pas lui dire qu’il l’aimait. Il lui tenait la main. C’est cela le bonheur, pensait-il.) Ils avaient écrit une lettre au Times pour Millicent Bruton. C’était tout ce qu’on pouvait demander à Hugh.
« Et notre chère Miss Kilman ? » demanda-t-il. Clarissa trouvait les roses absolument délicieuses, d’abord, groupées en-semble, puis, d’elles-mêmes, s’écartant :
« Kilman est arrivée comme nous avions fini de déjeuner, dit-elle. Élisabeth a rougi. Elles se sont enfermées. Je crois qu’elles prient. »
Dieu ! il n’aimait pas cela. Mais ce sont des choses qui pas-sent si vous n’y faites pas attention.
« Avec un mackintosh et un parapluie », dit Clarissa.
Il n’avait pas dit : « Je vous aime », mais il lui tenait la main. C’est cela le bonheur, c’est cela, pensait-il.
« Mais pourquoi est-ce que j’inviterais toutes les femmes ennuyeuses de Londres à mes soirées ? » dit Clarissa. Et si Mrs Marsham donnait une soirée, est-ce que ce serait Clarissa qui ferait les invitations ?
« Pauvre Ellie Henderson ! » dit Richard. Comme c’est sin-gulier que Clarissa tienne tant à ses soirées ! pensa-t-il.
Mais Richard ne savait pas ce qui fait un salon élégant. Ce-pendant, qu’allait-il dire ?
Si elle se tourmentait pour ses soirées, il ne voudrait plus qu’elle en donne. Regrettait-elle de ne pas avoir épousé Peter ? Mais il fallait partir.
« Il faut que je m’en aille », dit-il, en se levant. Mais il resta debout un moment comme s’il allait dire quelque chose. Quoi donc ? se demanda-t-elle. Qu’est-ce que c’est ? Ses roses…
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« Un comité ? » questionna-t-elle quand il ouvrit la porte.
– Pour les Arméniens », dit-il ; ou peut-être « les Alba-nais ».
Chacun, n’est-ce pas, a sa dignité ; il y a une solitude, même entre mari et femme, un gouffre ; et cela, on doit le res-pecter, pensa Clarissa en le regardant ouvrir la porte, car on ne voudrait pas y renoncer pour soi ni l’enlever contre sa volonté à son mari, sans perdre sa propre indépendance, sa dignité, quelque chose, en somme, qui est sans prix.
Il revint avec un oreiller et un couvre-pied.
« Une heure de repos complet après le déjeuner », dit-il. Et il partit.
Comme c’était bien lui ! Il continuerait à dire : « Une heure de repos complet après le déjeuner » jusqu’à la fin des temps, parce qu’un docteur le lui avait une fois ordonné. Comme c’était lui cette manière de prendre à la lettre ce que les docteurs di-saient ! Cela faisait partie de son adorable, de sa divine simplici-té, que personne ne possédait au même degré que lui ; de sorte qu’il agissait tandis que Peter et elle perdaient leur temps en chamailleries. Il l’avait installée sur le sofa devant ses roses et il était déjà à mi-chemin de la Chambre des Communes, de ses Arméniens, de ses Albanais. Et l’on disait : « Clarissa Dalloway est gâtée. » Elle aimait beaucoup mieux ses roses que les Armé-niens. Traqués à mort, mutilés, mourant de froid, victimes de la cruauté et de l’injustice (elle avait entendu Richard le répéter combien de fois !) non, elle ne pouvait rien sentir pour les Ar-méniens (n’était-ce pas les Albanais ?). Mais elle adorait ses roses (est-ce que cela ne soulageait pas les Arméniens ?) les seules fleurs qu’elle pût supporter de voir coupées. Mais Ri-chard était déjà à la Chambre des Communes, à son comité, ayant résolu toutes ses difficultés. Mais non, hélas ! ce n’était pas vrai. Il ne comprenait pas pourquoi elle n’invitait pas Ellie
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Henderson. Elle l’inviterait naturellement, puisqu’il le désirait. Puisqu’il avait apporté l’oreiller, elle se reposerait.
Mais… mais… pourquoi soudain Clarissa se sentait-elle, sans raison qu’elle pût découvrir, désespérément malheureuse ? Comme une personne qui a laissé tomber une perle ou un dia-mant dans l’herbe et qui écarte les hautes tiges très soigneuse-ment de côté et d’autre et cherche çà et là en vain et puis la dé-couvre entre les racines, ainsi elle considéra les choses les unes après les autres. Non, ce n’était pas parce que Sally Seton avait dit que Richard ne ferait jamais partie du Cabinet, car il n’avait qu’une intelligence de second ordre, non, cela lui était égal ; ce n’était rien non plus qui se rapportât à Élisabeth et à Doris Kil-man ; cela, c’était des faits. Non : un sentiment, un sentiment désagréable, au début de la journée, peut-être, quelque chose que Peter avait dit, mêlé à une impression déprimante qu’elle avait ressentie dans sa chambre à coucher, en ôtant son cha-peau ; et les paroles de Richard y avaient ajouté. Qu’avait-il dit ? Voilà ses roses. Ses soirées ! C’est cela ! Ses soirées ! Tous les deux la critiquent très à tort, se moquent d’elle très injustement, à cause de ses soirées. C’est cela ! c’est cela !
Eh bien ! comment va-t-elle se défendre ? Maintenant qu’elle sait ce que c’est, elle se sent parfaitement heureuse. Ils pensent – Peter du moins – qu’elle prend plaisir à s’imposer, qu’elle aime à avoir des gens célèbres autour d’elle, de grands noms, en somme qu’elle est une snob. Peter sans doute pense ainsi. Richard trouve simplement que c’est une folie de sa part d’aimer l’excitation quand elle sait que c’est mauvais pour son cœur. C’est puéril, pense-t-il. Et tous deux ont complètement tort. Ce qu’elle aime, c’est simplement la vie.
« C’est pour cela que je le fais », dit-elle, s’adressant tout haut à la vie.
Depuis qu’elle était étendue sur le sofa, cloîtrée, préservée, la présence de cette chose qu’elle sentait si évidente avait pris une existence concrète ; vêtue du bruit de la rue, ensoleillée, le
– 120 – souffle chaud, murmurante, agitant les stores. Mais supposons que Peter lui dise : « Bon ! Bon ! mais vos soirées, quelle est la raison de vos soirées ? » tout ce qu’elle peut répondre est ceci (tant pis si personne ne comprend) : « Elles sont une offrande. » Ce qui est horriblement vague. Mais Peter a-t-il le droit de dire que la vie est une traversée toute facile ? Peter toujours amou-reux, et toujours amoureux de la femme qu’il ne faut pas ? Qu’est-ce que votre amour ? pourrait-elle lui dire. Et elle con-naissait sa réponse : que c’est la chose la plus importante du monde et que les femmes ne comprennent pas. Très bien. Mais un homme peut-il, lui, comprendre ce qu’elle veut dire ? sur la vie ? Elle n’imagine pas Peter ou Richard prenant la peine de donner une soirée sans aucune raison.
Mais pour aller plus au fond, dans son propre esprit, au-dessous de ce que disent les gens (oh ! ces jugements, superfi-ciels, fragmentaires !) que signifie pour elle cette chose qu’elle appelle la vie ? Oh ! c’est très singulier. Voilà Un Tel qui vit dans South Kensington ; un autre qui vit dans Bayswater, et un troi-sième, disons, dans Mayfair. Et elle a sans cesse le sentiment de leur existence ; et elle se dit : Quel regret ! quel dommage ! et elle se dit : Que ne peut-on les réunir ! Et elle les réunit. C’est une offrande ; c’est combiner, créer. Mais pour qui ?
Une offrande pour la joie d’offrir, peut-être. En tout cas, c’est son présent. Elle n’a rien d’autre, si insignifiant que cela soit ; elle ne peut ni penser, ni écrire, ni même jouer du piano. Elle confond les Arméniens et les Turcs ; elle adore le succès, déteste l’inconfort, a besoin d’être aimée, dit des masses de bê-tises et aujourd’hui même, demandez-lui où est l’Équateur, elle ne le saura pas.
Tout de même, qu’un jour suive l’autre ; mercredi, jeudi, vendredi, samedi ; qu’on s’éveille le matin, qu’on voie le ciel, qu’on se promène dans le Parc, qu’on rencontre Hugh Whit-bread ; puis soudain Peter entre ; et ces roses ; c’est assez. Après cela, comme la mort paraît incroyable ! que cela doive finir ! et
– 121 – personne dans le monde entier ne saura combien elle a aimé tout cela ; comment, chaque instant…
La porte s’ouvrit. Élisabeth savait que sa mère reposait. Elle entra très doucement. Elle se tint parfaitement immobile. Un Mongol, au siècle précédent, échoué sur la côte de Norfolk (comme disait Mrs Hilberry) s’était-il uni aux dames Dalloway ? Car les Dalloway, en général, étaient blonds avec des yeux bleus. Élisabeth, au contraire, était brune, avec des yeux chinois dans un visage pâle ; un mystère oriental ; elle était douce, réfléchie, tranquille. Enfant, elle avait eu un esprit très amusant ; mais à présent, à dix-sept ans (Clarissa ne pouvait pas du tout com-prendre pourquoi), elle était devenue très sérieuse ; elle était pareille à une jacinthe, dans son étui de feuilles luisantes, por-tant des boutons à peine teintés, une jacinthe qui n’a pas eu de soleil.
Elle se tenait très droite et regardait sa mère, mais la porte était ouverte et de l’autre côté de la porte était Miss Kilman, Clarissa le savait ; Miss Kilman dans son mackintosh, qui écou-tait tout ce qu’elles disaient.
Oui, Miss Kilman était sur le palier et elle portait un mack-intosh. Mais elle avait ses raisons. D’abord, c’était un vêtement bon marché ; ensuite elle avait plus de quarante ans et, après tout, ne s’habillait pas pour plaire. Elle était pauvre, de plus, honteusement pauvre. Sinon elle n’aurait pas accepté de travail de gens comme les Dalloway, ces gens riches qui aiment à être bons. Mr Dalloway, pour être juste, avait été bon. Mais pas Mrs Dalloway. Elle avait été simplement condescendante. Elle venait de la plus indigne de toutes les classes, la classe riche avec une teinture de savoir. Ils avaient des choses coûteuses partout, des tableaux, des tapis, des quantités de domestiques. Elle trouvait qu’elle avait un droit véritable à tout ce que les Dal-loway faisaient pour elle.
Miss Kilman avait été frustrée. Oui, le mot n’était pas exa-géré, car une jeune fille a droit à un peu de bonheur. Jamais elle
– 122 – n’avait été plus heureuse, et, de plus, sa gaucherie, sa pauvreté ! Puis, juste comme elle allait avoir une occasion de chance à l’école de Miss Dolby, la guerre était arrivée. Elle ne savait pas mentir. Miss Dolby pensa qu’avec des gens qui partageraient ses idées sur les Allemands, elle serait plus heureuse. Elle dut par-tir. C’était vrai que sa famille était d’origine allemande ; on écri-vait Kiehlmann au XVIIIe siècle. Mais son frère avait été tué à la guerre. On la renvoya parce qu’elle ne voulait pas dire que tous les Allemands sont des scélérats, quand elle avait des amis al-lemands, et que les seuls jours heureux de sa vie, elle les avait passés en Allemagne ! D’ailleurs, elle pouvait enseigner l’histoire. Elle dut prendre ce qu’elle trouva. Mr Dalloway l’avait rencontrée quand elle travaillait pour les Quakers. Il lui avait permis (ce qui était vraiment généreux de sa part) de donner des leçons d’histoire à sa fille. Elle faisait aussi un peu d’Extension Work. Puis Notre Seigneur était venu à elle (et là elle inclinait toujours la tête). Elle avait reçu la grâce, il y avait deux ans et trois mois. Aussi elle n’enviait plus les femmes comme Clarissa Dalloway ; elle en avait pitié.
Elle en avait pitié et les méprisait du fond de son cœur, tandis qu’elle attendait, debout sur le tapis épais, et regardait la gravure ancienne de la petite fille au manchon. Avec tout le train de ce luxe, quel espoir y avait-il d’un état social meilleur ? Au lieu de s’étendre sur un sofa, – « Ma mère repose », avait dit Élisabeth, – qu’elles aillent donc dans une usine, ou dans une boutique, Mrs Dalloway et toutes les belles dames !
Brûlante de rage, Miss Kilman était entrée dans une église, il y avait deux ans et trois mois. Elle avait entendu le Rev. Ed-ward Whittaker prêcher, les enfants chanter, elle avait vu les lumières solennelles et, que ce fût la musique, les voix (quand elle était seule, le soir, elle se consolait avec un violon, mais le son n’était qu’un grincement, elle n’avait pas d’oreille), la vio-lente colère qui montait et frémissait en elle s’était apaisée, et elle avait beaucoup pleuré et elle était allée voir Mr Whittaker, chez lui, à South Kensington. C’est la main de Dieu, avait-il dit.
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Notre Seigneur lui montrait le chemin. Aussi chaque fois qu’elle sentait frémir en elle cette colère douloureuse – sa haine de Mrs Dalloway, sa rancune contre le monde – elle pensait à Dieu, elle pensait à Mr Whittaker. À la rage succédait le calme. Une délicieuse saveur coulait dans ses veines. Ses lèvres se desser-raient, et debout sur le palier, imposante dans son mackintosh, elle regardait avec une sérénité ferme, avec une sérénité mena-çante, Mrs Dalloway qui sortait du salon avec sa fille.
Élisabeth dit qu’elle avait oublié ses gants. C’était parce que Miss Kilman et sa mère se détestaient. Elle ne pouvait pas les voir ensemble. Elle courut en haut pour chercher ses gants.