Mrs Dalloway

Virginia Woolf · Chapitre 2 sur 2 · partie 4/4

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Mrs Dalloway

Mais ce soulagement était refusé à ses malades.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Quel nom ? Lady Rosseter ? Qui peut bien être Lady Rosse-ter ?

« Clarissa ! » cette voix ! C’était Sally Seton ! après tant d’années ! Elle surgissait à travers un brouillard. Car elle n’avait pas du tout cet air-là, Sally Seton, lorsque Clarissa étreignait le broc d’eau chaude. « Elle est sous ce toit ! sous ce toit ! » Non pas cet air-là.

Bousculés, embarrassés, rieurs, les mots se précipitèrent : « À Londres, en passant… entendu dire à Clara Haydon… Quelle chance de vous voir ! Aussi j’arrive sans invitation… »

Posez le broc d’eau chaude très tranquillement : son charme l’a quittée. Et pourtant, c’est extraordinaire de la voir de nouveau, plus âgée, plus heureuse, moins charmante. Elles

– 170 – s’embrassèrent, sur une joue d’abord, puis sur l’autre, devant la porte, et Clarissa se retourna, la main de Sally dans la sienne, vit les salons pleins, entendit le bruit des voix, aperçut les candé-labres, les rideaux gonflés et les roses que Richard lui avait données.

« J’ai cinq grands garçons », dit Sally.

Elle avait l’égoïsme le plus naturel, le désir le plus naturel qu’on pensât toujours à elle d’abord, et Clarissa l’aimait pour être restée ainsi. « Je ne peux pas le croire ! » s’écria-t-elle, tout excitée de plaisir à la pensée du passé.

Mais, hélas ! Wilkins, Wilkins la réclamait. Wilkins profé-rait – avec une impérieuse autorité, comme si toute la société devait être admonestée et l’hôtesse arrachée à la frivolité – un nom.

« Le Premier Ministre ! » dit Peter Walsh.

Le Premier Ministre ? Lui, vraiment ? Ellie Henderson fut émerveillée. Voilà une chose à raconter à Édith.

Ne vous moquez pas de lui : il est si ordinaire, ce pauvre homme chamarré d’or. Mettez-le dans une boutique et achetez-lui de l’épicerie. Mais, quand il fit le tour des salons avec Claris-sa, puis avec Richard qui l’escortèrent, il fallut reconnaître qu’il le fit très bien. Il essayait d’avoir l’air de quelqu’un. Il était amu-sant à voir. Personne ne le regardait. On continuait à causer, et cependant chacun, c’était visible, sentait, dans toutes ses fibres, la majesté de cet homme qui passait, symbole de ce qu’ils repré-sentaient tous, de la société anglaise. La vieille Lady Bruton, elle aussi très belle, très imposante dans ses dentelles, fendit les groupes, se retira avec lui dans une petite pièce qui fut immé-diatement surveillée, gardée, et une sorte de frémissement, d’émoi, parcourut les salons : le Premier Ministre !

« Mon Dieu, mon Dieu, le snobisme des Anglais ! pensa Pe-ter dans son coin. Comme ils aiment se vêtir de broderies d’or et

– 171 – faire des courbettes. Tiens, on dirait – ma parole, c’est lui – Hugh Whitbread, flairant les abords des grands, un peu plus gras, un peu blanc, Hugh l’admirable ! Il a toujours l’air d’être de service, comme s’il était un être privilégié, mystérieux, prêt à défendre jusqu’à la mort des tas de secrets, qui pourtant ne sont que de petits potins appris d’un valet de pied de la Cour et que tous les journaux publieront demain. Voilà ses marottes, ses ho-chets, et, en s’en amusant ainsi, il a blanchi, il a atteint le seuil de la vieillesse, respecté de tous ceux qui ont le grand honneur de connaître ce beau spécimen des collèges anglais. »

Voilà les choses qu’on imaginait en pensant à Hugh ; c’était sa manière, la manière de ces lettres admirables que Peter avait lues à des milliers de milles, de l’autre côté de la mer, dans le Times. Il avait alors remercié Dieu d’être loin de cette odieuse potinière, quand ce n’aurait été que pour entendre les singes qui jacassaient et les coolies qui battaient leurs femmes. Obsé-quieux, un jeune étudiant au teint olivâtre se tenait près de lui. Celui-là, il le protégerait, l’initierait, lui apprendrait à faire son chemin. Car c’était ce qu’il aimait le mieux, rendre service, faire tressaillir de joie les vieilles dames en pensant à elles, alors qu’elles se croyaient complètement oubliées dans leur grand âge, leurs misères ; mais voici le cher Hugh qui survient et qui passe une heure à parler du passé, à évoquer des bagatelles, à louer le cake fait à la maison, mais Hugh pouvait manger du cake avec des duchesses tous les jours de sa vie ; et on se disait, en le regardant, qu’il devait passer beaucoup de temps à cette agréable occupation. Le Grand Juge, le Grand Miséricordieux l’excusait peut-être. Peter Walsh n’avait pas de pitié. Il faut qu’il y ait des méchants, et les coquins qui sont pendus pour avoir fracassé la cervelle d’une jeune fille dans un train font moins de mal dans l’ensemble qu’Hugh Whitbread et ses semblables. Voyez-le maintenant, sur la pointe des pieds, qui s’avance en dansant, qui se confond en révérences, devant le Premier Mi-nistre et Lady Bruton. Il annonce au monde entier qu’il a le pri-vilège de dire quelque chose, quelque chose, en particulier, à Lady Bruton. Elle s’arrête. Elle secoue sa belle tête âgée. Elle le

– 172 – remercie sans doute de quelque acte de servilité, car elle a ses satellites, de petits employés de ministères qui s’évertuent à faire aboutir de petites affaires pour elle ; en remerciement de quoi, elle leur donne à déjeuner. Mais elle vient du XVIIIe siècle. Il n’y a rien à dire.

Clarissa escortait le Premier Ministre, pimpante, étince-lante, dans la majesté de ses cheveux gris. Elle portait des boucles d’oreilles et une robe de sirène vert-argent. Elle sem-blait danser sur les vagues, tresser ses cheveux ; elle possédait ce don : être, exister, tout réunir dans le moment où elle pas-sait ; elle se retournait, accrochait son écharpe à la robe d’une autre femme, la détachait, riait, toujours avec la plus parfaite ai-sance, et l’air d’une créature flottant dans son élément. Mais l’âge l’avait touchée ; de même, une sirène voit, dans son miroir, le soleil se coucher, sur les vagues, dans un soir très clair. Il y avait en elle un souffle de tendresse : sa sévérité, sa pruderie, sa raideur étaient tout échauffées à présent ; il y avait en elle, quand elle dit adieu au gros homme aux broderies d’or (que Dieu le garde !) qui faisait de son mieux pour avoir l’air impor-tant, une dignité inexprimable, une cordialité délicieuse comme si, ayant atteint le bord, l’extrémité des choses, elle souhaitait du bien au monde entier et prenait congé. C’était l’impression qu’elle lui donna – sans qu’il fût amoureux.

« Le Premier Ministre a été vraiment aimable de venir », pensa Clarissa. En le reconduisant à travers les salons, devant Sally, devant Peter, devant Richard qui était très content, de-vant tous ces gens un peu disposés peut-être à l’envie, elle avait senti la griserie de ce moment – le cœur dilaté, dressé, soulevé, palpitant. Oui, mais c’était les autres qui sentaient ainsi, car, tout en les aimant, ces triomphes (voilà son vieil ami Peter qui la trouve si brillante), et leur éclat, et l’excitation qu’ils donnent, elle en sentait aussi le creux, le faux-semblant ; parce qu’elle vieillissait peut-être, elle n’y trouvait plus la joie d’autrefois. Et, comme le Premier Ministre descendait l’escalier, le cadre doré de la petite fille au manchon fit, brusquement, devant elle, sur-

– 173 – gir Kilman, son ennemie Kilman. Cela, c’était satisfaisant, c’était réel. Elle la détestait, cette femme rageuse, hypocrite, corrom-pue, cette femme dangereuse qui avait séduit Élisabeth, qui s’insinuait pour voler, pour souiller. (Quelle sottise ! dirait Ri-chard.) Elle la détestait, oui, mais elle y tenait. Des ennemis, on en a besoin ; on n’a pas besoin d’amis – ni de Mrs Durrant et Clara, ni de Sir William ni de Lady Bradshaw, Miss Truelock ou Eleanor Gibson qu’elle voyait monter l’escalier. Qu’ils la cher-chent, s’ils veulent la voir. Elle se doit à la soirée.

Voilà son vieil ami Sir Harry.

« Cher Sir Harry ! » dit-elle, en s’avançant vers le beau vieillard qui avait produit plus de mauvais tableaux à lui seul que deux académiciens de St. John’s Wood. (Il peignait toujours des moutons qui pataugeaient, dans une mare, au soleil cou-chant. Quelquefois, car il avait un certain sens du geste, ces animaux, en levant une patte de devant, en secouant leurs cornes représentaient « l’Approche de l’Étranger ». Toute son existence, dîners en ville, courses, était bâtie sur des moutons pataugeant, au soleil couchant, dans une mare.)

« De quoi riez-vous ? » lui demanda-t-elle. Car, Willie Tit-comb, Sir Harry et Herbert Ainsty riaient tous les trois. Mais Sir Harry ne pouvait pas raconter à Clarissa (si parfaite dans son type – il la menaçait de faire son portrait) ses histoires de mu-sic-hall. Il la taquina sur sa soirée. Pas de brandy ! Une société au-dessus de lui ! Il avait de l’amitié pour elle, mais c’était dommage qu’avec cette maudite distinction, cette éducation de grand monde, il fût impossible de demander à Clarissa Dallo-way de s’asseoir sur ses genoux. Et voilà, qu’attirée par la cha-leur du rire – cette histoire du Duc et de la Lady ! – comme on tend ses mains à la flamme, de l’autre bout de la pièce, la vieille Mrs Hilbery, ce feu follet errant, cette vague phosphorescence, arriva, et parut soulagée d’une angoisse qui la prenait le matin, quand elle s’éveillait de bonne heure, ne voulait pas appeler sa

 

– 174 – femme de chambre pour avoir une tasse de thé et se rappelait qu’il faut, inévitablement, mourir.

« Ils ne veulent pas nous raconter leurs histoires », dit Cla-rissa.

« Chère Clarissa, s’écria Mrs Hilbery. Vous me rappelez tel-lement votre mère quand je l’ai vue pour la première fois, avec un chapeau gris, marchant dans un jardin ! »

Et les yeux de Clarissa se remplirent de larmes. Sa mère, marchant dans un jardin ! Mais, hélas ! elle ne pouvait pas res-ter.

Car le professeur Brierley, qui faisait des conférences sur Milton, parlait au petit Jim Hutton (Jim Hutton, dans une soi-rée aussi brillante, avait comme toujours une cravate de travers et des cheveux hérissés) et même de loin, elle les voyait se dis-puter. Car le professeur Brierley était un très singulier person-nage. Malgré tant de diplômes, de distinctions, de chaires qui le séparaient des écrivailleurs, il flairait immédiatement les at-mosphères défavorables au singulier composé qu’il était : savoir prodigieux, timidité, charme hivernal sans cordialité, innocence mêlée de snobisme ; et quand les cheveux mal peignés d’une femme ou les souliers d’un jeune homme lui révélaient ce monde inférieur – oh ! très estimable évidemment – de révoltés, de jeunes gens ardents, de futurs génies, il frémissait et insistait avec un léger hochement de tête et en reniflant – Humph ! – sur l’importance de la modération et d’une légère connaissance des classiques afin d’arriver à comprendre Milton. Le professeur Brierley (Clarissa le vit bien) ne s’accordait pas sur Milton avec le petit Jim Hutton (qui avait des chaussettes rouges, la paire de noires étant au blanchissage). Elle les interrompit.

Elle dit qu’elle adorait Bach. Hutton aussi. C’était un lien, et Hutton (un très mauvais poète) trouvait que de toutes les femmes du monde qui s’intéressaient aux arts, il n’y en avait pas une qu’on pût comparer à Mrs Dalloway. C’était singulier qu’elle

– 175 – fût si stricte. En musique elle était absolument impersonnelle. Elle était même poseuse, mais quelle charmante femme ! Elle rendait sa maison si agréable, malgré ses professeurs. Clarissa avait presque envie de l’enlever et de l’installer au piano dans le salon du fond. Car il jouait divinement.

« Mais le bruit ! dit-elle, le bruit.

– Le signe d’une soirée réussie. »

Saluant poliment, le professeur s’éloigna à petits pas.

« Il sait tout ce qu’on peut savoir sur Milton, dit Clarissa.

– Vraiment ? » dit Hutton. À Hampstead, il ferait des imi-tations du professeur : le professeur parlant de Milton, le pro-fesseur parlant de la modération, le professeur s’éloignant à pe-tits pas.

« Il faut que je parle à ce couple, dit Clarissa, Lord Gayton et Nancy Blow ! »

Au bruit de la soirée, eux n’ajoutaient rien. Ils ne parlaient pas – ou si bas – debout près des rideaux jaunes. Ils partiraient bientôt ensemble, et n’avaient jamais eu beaucoup à dire en au-cune circonstance. Ils regardaient ; c’était tout. C’était assez. Ils avaient l’air si nets, si sains, elle, avec le velouté de pêche que lui donnait son fard, mais lui, frotté, rincé, avec des yeux d’oiseau, tel qu’une balle n’aurait pu le dépasser ni un coup le surprendre. Il savait frapper, bondir, exactement, au moment précis. Les poneys frémissaient au bout de ses rênes. Dans son pays, il pos-sédait des monuments ancestraux, des bannières suspendues, dans l’église ; il avait des devoirs à accomplir, ses tenanciers, sa mère et ses sœurs. Il avait passé toute la journée à Lords et c’était de cela qu’ils parlaient – de cricket, de cousins, de cinéma – quand Mrs Dalloway survint. Lord Gayton l’aimait beaucoup. Miss Blow aussi. Elle avait de si charmantes manières.

 

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« Vous êtes des amours, vous êtes des anges d’être venus », dit-elle. Elle adorait Lords, elle adorait la jeunesse, et Nancy était habillée à grands frais par les plus grands artistes de Paris, et on aurait cru, ce soir, que de son corps avait poussé, tout simplement, une frange verte.

« J’aurais voulu faire danser », dit Clarissa.

Car les jeunes gens ne savent pas causer. À quoi causer leur servirait-il ? Se lever à l’aube, porter du sucre aux poneys, choyer leurs adorables pékinois, s’interpeller, lancer des balles, et puis, tout vibrants, tout ruisselants, plonger, nager… Mais les richesses immenses de la langue anglaise, le pouvoir qu’elle donne, en somme, de faire partager les sentiments (à leur âge elle aurait passé toute la soirée à discuter avec Peter), cela n’était pas pour eux. Ils s’engourdiraient jeunes. On devinait qu’ils seraient très bons, plus tard, avec leurs gens sur leurs terres, mais, pris seuls, plutôt ennuyeux.

« Quel dommage ! dit-elle. J’avais espéré faire danser. »

Ils avaient été si aimables de venir. Mais parler de danser ! Les salons étaient bondés.

Voilà la vieille tante Héléna avec son châle. Hélas ! il fallait qu’elle les laisse, Lord Gayton et Nancy Blow. Voilà la vieille Miss Parry, sa tante.

Car Miss Héléna Parry n’était pas morte. Miss Parry était bien vivante. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Elle montait les escaliers avec une canne, lentement. On l’installa dans un fauteuil. (Richard s’en était occupé.) Les gens qui avaient visité la Birmanie vers 1870 lui étaient toujours amenés. Où était parti Peter ? Ils avaient été si bons amis. Dès qu’on parlait de l’Inde ou même de Ceylan, ses yeux (l’un était de verre) devenaient lentement profonds, devenaient bleus, contemplaient non pas des êtres humains – elle n’avait pas de souvenirs tendres, pas de grandes illusions sur les vice-rois, les généraux, les révoltés –

– 177 – mais des orchidées, des cimes solitaires, des passes de mon-tagnes, où elle voyageait portée sur le dos des coolies, vers 1860, et descendait pour déraciner les orchidées (une floraison éton-nante qu’on n’avait encore jamais vue) qu’elle peignait à l’aquarelle ; indomptable Anglaise que la guerre, en lançant une bombe à sa porte, avait seule distraite de sa profonde médita-tion sur les orchidées et sur la jeune femme qui voyageait vers 1860, dans l’Inde. Mais voilà Peter.

« Venez parler de la Birmanie à tante Héléna », dit Claris-sa.

Et de tout le soir, il n’avait pas causé avec elle.

« Nous causerons plus tard », dit Clarissa, en le conduisant à tante Héléna.

« Peter Walsh », dit Clarissa.

Elle ne se souvint pas.

Clarissa l’avait invitée. C’était fatigant, c’était bruyant, mais Clarissa l’avait invitée. Elle était venue. Ils avaient tort de vivre à Londres, Richard et Clarissa. Pour la santé de Clarissa, il au-rait mieux valu la campagne. Mais Clarissa avait toujours aimé le monde.

« Il est allé en Birmanie », dit Clarissa.

Impossible de ne pas rappeler ce que Charles Darwin avait dit de son petit livre sur les orchidées de Birmanie !

Clarissa les quitta pour aller parler à Lady Bruton.

Il était oublié sans doute, son livre sur les orchidées de Birmanie, mais il avait eu trois éditions, avant 1870, dit-elle à Peter. Elle se souvenait bien de lui maintenant. Il venait à Bour-ton (et Peter Walsh se rappela l’avoir quittée, sans rien dire, dans le salon, cette nuit où Clarissa lui avait demandé de venir canoter).

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« Richard a été si content de luncher avec vous, dit Clarissa à Lady Bruton.

– Richard m’a été d’un très grand secours, répliqua Lady Bruton. Il m’a aidée à faire une lettre. Et comment allez-vous ?

– Admirablement ! dit Clarissa. (Lady Bruton détestait la maladie chez les femmes des hommes politiques.)

– Et voilà Peter Walsh », dit Lady Bruton. Elle ne pouvait jamais trouver quelque chose à dire à Clarissa. Elle l’aimait pourtant, lui reconnaissait beaucoup de belles qualités, mais elles n’avaient rien de commun. Richard aurait mieux fait d’épouser une femme moins charmante, qui l’aurait aidé davan-tage dans sa carrière. Il avait perdu l’occasion de faire partie du Cabinet. « Voilà Peter Walsh ! » dit-elle en serrant la main de ce mauvais sujet, de cet aimable garçon, de cet homme plein de dons qui aurait pu faire son chemin – sans ces histoires de femmes ! Et la vieille Miss Parry ! Vieille dame étonnante !

Lady Bruton, drapée de noir, comme un grenadier dans une cérémonie funèbre, se tenait debout à côté du fauteuil de Miss Parry. Elle invita Peter Walsh à déjeuner. Cordiale, elle n’avait pas de conversation inutile, ne se rappelait rien du tout sur la faune et la flore de l’Inde. Oui, elle a été là-bas : elle y a connu trois vice-rois – certains fonctionnaires civils sont tout à fait remarquables. Mais l’état actuel de l’Inde ! Quelle tragédie ! Le Premier Ministre vient de lui dire… (Que pouvait bien faire à Miss Parry, emmitouflée dans son châle, ce que le Premier Mi-nistre venait de dire ?) Mais Peter Walsh arrive du centre des choses. Lady Bruton voudrait savoir ce qu’il pense. Elle lui fera rencontrer Sir Sampson. En vérité, cela l’empêche de dormir, cette folie, et elle peut le dire, puisqu’elle est la fille d’un soldat, cette erreur coupable. Voilà qu’elle n’est plus qu’une vieille femme, à présent, pas bonne à grand-chose – mais sa maison, ses domestiques, sa bonne amie Milly Brush – Peter s’en sou-vient-il ? – sont à sa disposition, s’ils peuvent être utiles. Elle n’étalait pas son patriotisme, mais ce cher, cher pays, cette île

– 179 – humaine, bien qu’elle n’eût pas lu Shakespeare, elle l’avait dans le sang, et si jamais avait existé une femme qui pût porter le casque, lancer la flèche, conduire des troupes à l’attaque, gou-verner avec une justice incorruptible des hordes barbares, et re-poser ensuite sous un bouclier, dans une église, ou bien sous un tertre de gazon vert, sur une colline préhistorique, cette femme était Millicent Bruton. Elle manquait de logique, elle n’était pas capable d’écrire une lettre au Times – était-ce à cause de son sexe, d’une certaine flânerie d’esprit ? – mais l’Empire lui était toujours présent, et, de son intimité avec ce Dieu Armé, elle avait acquis sa rigidité de baguette de fusil, son maintien éner-gique – et on ne pouvait pas l’imaginer, même après sa mort, hantant des régions où, sous une forme spiritualisée, l’Union Jack ne flotterait pas. Ne pas être Anglaise, même parmi les morts, non, impossible !

Est-ce Lady Bruton qu’elle a connue autrefois ? Est-ce Pe-ter Walsh qui aurait blanchi ? se demandait Lady Rosseter, qui avait été Sally Seton. C’est la vieille Miss Parry certainement, la vieille tante qui était de si mauvaise humeur quand elle était à Bourton. Jamais elle n’oublierait qu’elle avait couru, toute nue, dans le couloir et que Miss Parry l’avait envoyé chercher. Et Cla-rissa ! oh ! Clarissa ! Sally la saisit par le bras. Clarissa s’arrêta à côté d’eux.

« Mais je ne peux pas rester, dit-elle, je reviendrai plus tard. Attendez », dit-elle, en regardant Peter et Sally. Elle leur disait d’attendre jusqu’à ce que tout le monde fût parti.

« Je reviendrai », dit-elle, en regardant ses vieux amis, Sal-ly et Peter, qui se serraient la main ; et Sally, qui sans doute se rappelait le passé, riait.

Mais sa voix n’avait plus la chaleur prenante d’autrefois ; ses yeux n’étaient plus étincelants comme autrefois, quand elle fumait des cigares, quand elle courait le long du couloir pour chercher son sac à éponges, sans un fil sur elle, et qu’Ellen At-kins grommelait : Et si les messieurs l’avaient rencontrée ! Mais

– 180 – on lui pardonnait tout. Elle avait volé un poulet dans le garde-manger parce qu’elle avait faim la nuit ; elle fumait des cigares dans sa chambre à coucher ; elle avait laissé un livre rare dans la péniche. Mais tout le monde l’adorait (excepté peut-être papa), pour son ardeur, sa vitalité ; elle peignait, elle écrivait. Les vieilles femmes du village s’informaient encore de « votre amie au manteau rouge qui avait l’air si intelligent ». Elle avait accusé Hugh Whitbread (lui Hugh ! et le voilà, justement, son vieil ami Hugh qui cause avec l’ambassadeur du Portugal) de l’avoir em-brassée dans le fumoir pour la punir d’avoir dit que les femmes devraient voter. Goujat ! s’était-elle écriée. Et Clarissa se souve-nait d’avoir eu à la chapitrer pour qu’elle ne le dénonçât pas pendant la prière en famille ; elle était capable de le faire avec son audace, sa témérité, son goût mélodramatique d’être le centre de tout et de créer des scènes, et cela finirait, pensait Cla-rissa, par quelque affreuse tragédie, sa mort, son martyre ; tan-dis qu’elle avait épousé, d’une manière tout à fait inattendue, un homme chauve à la large boutonnière qui possédait, disait-on, des filatures à Manchester. Et elle avait cinq garçons !

Elle s’était assise à côté de Peter. Ils causaient, chose si na-turelle. Ils allaient parler du passé ; avec eux deux (plus encore qu’avec Richard), elle partageait le passé ; le jardin, les arbres, le vieux Joseph Breitkopf chantant Brahms sans voix, le papier du salon, l’odeur des nattes. De tout cela, Sally serait toujours une partie, Peter aussi. Mais il fallait les quitter. Voilà les Bradshaw qu’elle détestait.

Elle allait parler à Lady Bradshaw (qui, vêtue de gris et d’argent, se balançait comme une otarie au bord de son bassin, en quête d’une invitation, d’une duchesse, la vraie femme d’un homme arrivé), elle allait parler à Lady Bradshaw.

Mais Lady Bradshaw la prévint.

« Nous sommes scandaleusement en retard, chère Ma-dame, c’est à peine si nous osions entrer », dit-elle.

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Et Sir William avec son air très distingué, ses cheveux gris, ses yeux bleus, dit : « Oui, ils n’avaient pas pu résister à la tenta-tion. » Il causait avec Richard sans doute de ce bill qu’ils vou-laient faire passer à la Chambre des Communes. Pourquoi, à la vue de cet homme qui causait avec Richard, se crispa-t-elle ? Il avait l’air de ce qu’il était, un grand docteur. Un homme parmi les premiers de sa profession, très puissant, un peu usé. Car songez aux questions effroyablement difficiles qu’il avait à ré-soudre, aux cas terribles qui se présentaient devant lui, des gens désespérés, des gens sur le bord de la folie ! Et cependant, se di-sait Clarissa, on ne voudrait pas que Sir William vous vît mal-heureuse. Oh non ! pas cet homme-là.

« Comment va votre fils à Eton ? » demanda-t-elle à Lady Bradshaw.

– Il n’a pu entrer dans l’équipe de cricket, dit Lady Bradshaw, à cause des oreillons. Son père, je crois, a pris la chose plus à cœur que lui, car il n’est lui-même qu’un grand en-fant. »

Clarissa regarda Sir William qui causait avec Richard. Il n’avait pas l’air d’un enfant, pas du tout.

Elle avait accompagné, une fois, quelqu’un qui allait le con-sulter. Il avait été très bien, parfait. Mais Ciel ! quel soulage-ment de se trouver de nouveau dans la rue ! Un pauvre être dans la salle d’attente sanglotait. Elle ne savait pas au juste ce qu’il y avait en Sir William qu’elle n’aimait pas.

Seulement, Richard pensait comme elle : il n’aimait pas son air, n’aimait pas ses manières. Il était pourtant extraordi-nairement habile. Ils parlaient du bill. Sir William mentionnait un cas. Cela se rapportait aux effets tardifs des commotions cé-rébrales. Il devrait y avoir des articles dans le bill.

Baissant la voix, Lady Bradshaw (elle n’est pas méchante, la pauvre sotte !) attira Mrs Dalloway, la retint dans l’intimité

– 182 – des choses partagées – épouses, maris illustres, dangers du surmenage – et murmura : « Juste comme nous allions partir, on a appelé mon mari au téléphone : un cas navrant. Un jeune homme (Sir William le raconte justement à Mr Dalloway) s’est suicidé. Il avait fait la guerre. » « Oh ! pensa Clarissa, au milieu de ma soirée, voilà la mort. »

Elle s’en alla, entra dans la petite pièce où le Premier Mi-nistre avait causé avec Lady Bruton. Il y a quelqu’un peut-être ? Non, personne. Voilà les sièges tournés encore, comme ils les ont occupés ; on les voit : elle, penchée respectueusement ; lui, carrément assis, avec autorité. Ils ont parlé de l’Inde. Que c’est étrange d’entrer seule, toute parée ! la splendeur de la soirée tombe à terre !

Pourquoi les Bradshaw, à sa soirée, parlent-ils de mort ? Un jeune homme s’est tué. Quel besoin d’en parler ? à sa soirée ! Il s’est tué – comment a-t-il fait ? Toujours, quand on lui ra-conte, soudainement, un accident, elle revit la chose dans son corps : sa robe prend feu, elle brûle. Il se jette par la fenêtre. La terre saute ; maladroites, meurtrissantes, les pointes rouillées traversent son corps. Il est par terre avec un choc, un choc, un choc au cerveau et puis la suffocation, les ténèbres. C’est ce qu’elle voit. Pourquoi a-t-il fait cela ? Et les Bradshaw, à sa soi-rée, parlent de mort !

Elle a, une fois, jeté un shilling dans la Serpentine, c’est tout. Mais lui a rejeté la vie. Les autres vivent (il faudra qu’elle retourne – on arrive encore, les salons sont pleins), les autres (toute la journée, elle a pensé à Bourton, à Sally, à Peter) vieilli-ront. Une seule chose a de l’importance, une chose qui, dans sa propre vie, est défigurée, obscurcie, souillée ; une chose traînée tout le jour dans le bavardage, les mensonges, une chose cor-rompue. Lui l’a préservée. La mort est un défi ; la mort est un effort pour s’unir, les hommes sentant que le centre, mystique-ment, leur échappe – ce qui est proche se retire, le ravissement s’évanouit ; on est seul. Dans la mort il y a une étreinte.

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Ce jeune homme qui s’est tué, a-t-il plongé en gardant son trésor ? « S’il fallait mourir à présent, ce serait le moment du grand bonheur », a-t-elle dit autrefois, descendant l’escalier, vê-tue de blanc.

Peut-être était-ce un poète, un penseur ? Et alors, s’il est al-lé trouver Sir William Bradshaw, grand docteur, certes, mais doué, croyait-elle, d’une sorte de malfaisance obscure, sans sexe, sans désir, capable, malgré son extrême politesse pour les femmes, de quelque forfait incroyable – de forcer votre âme, c’est cela – si ce jeune homme est allé le trouver, et que Sir Wil-liam, comme il est, avec sa puissance, l’ait accablé, peut-être a-t-il dit (vraiment, elle sent que c’est cela) : la vie est intolérable ; ils rendent la vie intolérable, ces hommes-là.

Et puis – elle y pensait ce matin encore – la terreur, l’accablante impuissance : vos parents vous la remettent, cette vie, dans vos mains, pour la vivre jusqu’au bout, pour marcher avec elle dans la sérénité. Au plus profond de son cœur, il y avait une crainte terrible. Même à présent, souvent, elle sentait qu’elle pourrait en mourir, sans la présence de Richard – assis à côté d’elle, lisant le Times – dans laquelle elle se blottissait comme un oiseau et peu à peu ranimait, exaltait, comme on frotte le bois contre le bois, une chose contre une autre, cette joie, cette joie prodigieuse. Elle était sauvée. Mais ce jeune homme s’était tué.

C’était, d’une certaine manière, un désastre pour elle, une honte, une punition de voir dans cette profonde obscurité, ici un homme, là une femme, s’enfoncer, disparaître, tandis qu’il lui fallait rester debout, dans sa robe du soir. Elle avait intrigué, triché ; elle n’avait jamais été complètement admirable ; elle avait désiré le succès, envié Lady Bexborough, désiré d’autres choses. Et autrefois elle marchait à Bourton sur la terrasse.

Quelle drôle de chose, incroyable aussi : jamais elle n’avait été aussi heureuse. Rien ne pouvait être assez lent ; rien ne pou-vait durer assez longtemps. Aucun plaisir ne peut égaler, pensa-

– 184 – t-elle, en redressant les chaises, en repoussant un livre sur le rayon, le plaisir d’en avoir fini avec les triomphes de la jeunesse, de s’être perdue dans le train de la vie pour trouver, avec un sursaut de joie, quand le soleil se lève, quand le jour tombe, la vie. Plus d’une fois elle était sortie, à Bourton, tandis que les autres causaient, pour regarder le ciel ; ou bien elle l’avait vu entre les couples, à dîner ; elle l’avait vu à Londres quand elle ne pouvait pas dormir. Elle alla à la fenêtre.

Il contient, si sotte que soit cette idée, un peu d’elle-même, ce pays du ciel, ce ciel au-dessus de Westminster. Elle écarta les rideaux, elle regarda. Oh ! quelle surprise ! Dans la chambre d’en face, la vieille dame la regarde ! Elle va se coucher. Et le ciel ! Ce serait un ciel solennel, avait-elle pensé, ce serait un ciel obscur, détournant son beau visage. Mais le voilà, dans une pâ-leur de cendre, parcouru rapidement par de grands nuages qui s’effilent. C’est nouveau pour elle. Le vent, sans doute, s’est levé. Elle va se coucher, dans la chambre, en face. C’est captivant de la regarder, de la voir marcher, çà et là, cette vieille dame, qui traverse la chambre, va à la fenêtre. Peut-elle la voir ? C’est cap-tivant, quand tous ces invités rient encore et parlent haut dans le salon, de regarder cette vieille dame qui va se coucher seule, très tranquillement. Elle tire le store. L’heure sonne. Le jeune homme s’est tué, mais elle ne le plaint pas (l’heure sonne, un, deux, trois), elle ne le plaint pas, avec le train des choses. Bon ! la vieille dame éteint la lumière ! la maison est toute sombre, avec le train des choses, répéta-t-elle, et les mots lui revinrent : ne crains plus la chaleur du soleil. Il faut qu’elle retourne. Mais que la nuit est extraordinaire ! Elle se sent très semblable à lui, au jeune homme qui s’est tué. Elle est heureuse qu’il l’ait fait, qu’il ait rejeté la vie tandis que les autres continuent à vivre. L’heure sonne. Les cercles de plomb se dissolvent dans l’air. Il faut retourner, reprendre son rôle, retrouver Sally et Peter. Elle quitta la petite pièce.

« Mais où est Clarissa ? » dit Peter. Il était assis sur le sofa avec Sally. (Après tant d’années, il ne pouvait pas l’appeler

– 185 –

« Lady Rosseter ».) « Où est-elle allée ? demanda-t-il. Où est Clarissa ? »

Sally supposa, et Peter aussi d’ailleurs, qu’il y avait là de grands personnages, des politiciens, qu’ils ne connaissaient tous deux que par les journaux illustrés, pour qui Clarissa devait être aimable, à qui elle devait parler. Elle était avec eux. Mais voilà Richard Dalloway, qui ne faisait pas partie du Cabinet. Il n’a pas réussi, pensait Sally. Il est vrai qu’elle ne lisait guère les jour-naux. Elle voyait quelquefois son nom. Mais aussi, elle menait une vie très solitaire, dans le désert, disait Clarissa, au milieu de grands marchands, de grands industriels, d’hommes, après tout, qui faisaient quelque chose. Elle aussi avait fait quelque chose !

« J’ai cinq fils ! » lui dit-elle.

Mon Dieu, mon Dieu, qu’elle a changé ! La douceur de la maternité, son égoïsme aussi. Leur dernière rencontre, Peter se souvient, avait eu lieu au milieu des choux-fleurs au clair de lune, les feuilles comme du « bronze brut », avait-elle dit, avec sa tournure littéraire ; elle avait cueilli une rose. Elle l’avait fait marcher de long en large pendant cette terrible nuit, après la scène de la fontaine ; il devait prendre le train de minuit. Hélas ! il avait pleuré !

« Toujours le même tic ! pensa Sally, ouvrir son canif, ou-vrir et fermer son canif quand il s’excite. » Ils avaient été très, très intimes, quand il était amoureux de Clarissa, et quelle scène terrible, ridicule, à propos de Richard Dalloway au déjeuner !

Elle avait appelé Richard « Wickam ». Quel mal à cela ? Clarissa s’était mise en colère et elles ne s’étaient pas revues, elle et Clarissa, plus d’une demi-douzaine de fois en dix ans. Et Peter Walsh était parti pour l’Inde, et elle avait vaguement en-tendu dire qu’il avait fait un mariage malheureux, et elle ne sa-vait pas s’il avait des enfants et elle ne pouvait pas le lui deman-der, car il avait changé ! Il avait l’air un peu desséché, peut-être, mais aussi plus doux ; elle avait une véritable affection pour lui,

– 186 – car il était lié à sa jeunesse et elle possédait encore un petit livre d’Émile Brontë qu’il lui avait donné et il écrivait certainement. En ce temps-là, il avait l’intention d’écrire.

« Avez-vous écrit ? » lui demanda-t-elle, en étendant la main, sa main ferme et bien modelée, sur son genou, avec un geste qu’il se rappela.

« Pas une ligne ! » dit Peter Walsh, et elle se mit à rire.

Encore séduisante, encore quelqu’un, Sally Seton. Mais qui était ce Rosseter ? Il portait deux camélias le jour de son ma-riage, c’était tout ce que Peter savait de lui. « Ils ont des milliers de domestiques, des kilomètres de serres », avait écrit Clarissa, ou à peu près : Sally en convint et se mit à rire très fort.

« Oui, j’ai dix mille livres par an » – avec ou sans l’impôt, elle ne sait pas, – car son mari, « qu’il faut que vous rencon-triez », dit-elle, « que vous aimerez », dit-elle, réglait tout cela pour elle.

Et Sally était autrefois en haillons. Elle avait mis en gage la bague que Marie-Antoinette avait donnée à son arrière-grand-père (était-ce bien cela ?) pour venir à Bourton.

Oh ! oui, Sally se souvenait ; elle avait encore une bague de rubis que Marie-Antoinette avait donnée à son arrière-grand-père. Elle n’avait jamais un sou en ce temps-là, et aller à Bour-ton la jetait toujours dans un terrible embarras. Mais aller à Bourton, c’était tout pour elle. « Cela m’a empêchée de devenir folle, tant j’étais malheureuse chez moi. Tout cela, c’est le passé, c’est entièrement fini, dit-elle. Et Mr Parry est mort ; et Miss Parry est encore vivante. – Jamais je n’ai reçu un tel choc ! dit Peter. J’étais sûr qu’elle était morte. » Et le mariage avait été heureux, Sally le supposait. Et cette très belle jeune femme, très maîtresse d’elle-même, c’était Élisabeth, là-bas, près du rideau, en rouge ?

 

– 187 –

Un peuplier, une jacinthe, un ruisseau, pensait Willie Tit-comb. « Oh ! comme je voudrais être à la campagne et faire ce que j’aime ! N’est-ce pas mon pauvre chien qui hurle ? » – « Elle ne ressemble pas du tout à Clarissa », dit Peter Walsh.

« Oh ! Clarissa ! » dit Sally.

Et Sally doit énormément à Clarissa. Elles ont été des amies, des vraies amies, et elle la voit encore, Clarissa, tout en blanc, marchant près de la maison, les mains pleines de fleurs – les plants de tabac évoquent encore Bourton pour elle. – Mais (Peter le comprend-il ?) il lui manque quelque chose. Ce n’est pas le charme. Elle a un charme extraordinaire. Mais pour par-ler franchement – Peter est un si vieil ami, un véritable ami. L’absence ? la distance ? cela ne change rien. Elle a essayé d’écrire quelquefois, puis, toujours, a déchiré sa lettre. Elle sent qu’il comprend, car les amis comprennent sans qu’on dise les choses. Cela, elle s’en aperçoit en vieillissant, et elle vieillit. N’est-elle pas allée cette après-midi voir ses fils à Eton, où ils ont les oreillons ? Pour parler franchement, comment Clarissa a-t-elle pu faire ce mariage ? épouser Richard Dalloway ? un sportsman, un homme qui ne songe qu’à ses chiens. Quand il entre, il amène une odeur d’écurie. Et puis tout ceci ? Elle agita la main.

Hugh Whitbread – mais c’était lui ! – passait dans son gilet blanc, terne, gras, aveugle, sans autre expression que le conten-tement de lui-même et le bien-être.

« Il ne va pas nous reconnaître », dit Sally, et vraiment elle n’avait pas le courage… Ainsi c’était Hugh ! Hugh l’admirable !

« Et que fait-il ? demanda-t-elle à Peter.

– Il cire les bottines du Roi ou compte les souliers à Wind-sor, lui dit Peter. – Peter ! mauvaise langue comme toujours ! Mais soyez franche, Sally, dit Peter. Ce baiser à présent, celui d’Hugh ? »

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Sur les lèvres, lui assura-t-elle, dans le fumoir, un soir. Elle était allée trouver Clarissa, furieuse. Hugh ne faisait pas de telles choses, avait dit Clarissa, Hugh l’admirable. Il avait de si belles chaussettes. Et voyez aujourd’hui sa tenue du soir. Im-peccable ! Et des enfants ? a-t-il des enfants ?

« Tout le monde ici a plusieurs fils à Eton, lui dit Peter, ex-cepté moi. » Grâce au ciel, il n’en avait pas. Pas de fils, pas de filles, pas de femme. Eh bien ! cela semble lui être égal, dit Sally. Il a l’air plus jeune, pensa-t-elle, que tous les autres.

Mais ç’avait été une sottise à tous égards, dit Peter, de se marier comme cela ; « c’est une sotte, dit-il, mais nous avons eu de bons moments ». Comment est-ce possible ? se demanda Sally ; que veut-il dire ? N’est-ce pas singulier de le connaître et cependant de ne pas connaître une seule des choses qui lui sont arrivées ? Et le dit-il par amour-propre ? Probablement, car, après tout, ce doit être vexant pour lui (bien qu’il soit un origi-nal, une sorte d’esprit, pas du tout un homme ordinaire), ce doit être triste à son âge de ne pas avoir de foyer, pas d’endroit où al-ler. « Il faut venir chez nous passer plusieurs semaines ». Cer-tainement, il acceptait ; il serait ravi d’aller chez eux, et ce fut comme cela que les choses se dirent. Pendant toutes ces années, les Dalloway n’étaient pas venus une seule fois. On les avait in-vités à plusieurs reprises. Clarissa (c’était Clarissa naturelle-ment) ne voulait pas venir. Car, dit Sally, Clarissa est, au fond du cœur, une snob. Et c’est cela qui les sépare, elle en est con-vaincue. Clarissa trouve qu’elle a fait un mariage au-dessous d’elle, car son mari – elle en est fière – est le fils d’un mineur. Il ne possède pas un sou qu’il n’ait gagné. Petit garçon (sa voix trembla) il déchargeait de gros sacs.

Et elle peut continuer ainsi, pensa Peter, pendant des heures : le fils du mineur ; les gens pensent qu’elle a fait un ma-riage au-dessous d’elle ; ses cinq fils, et quoi encore ? Ah ! oui ! des plants, des hydrangées, des seringas, de très très rares lis hybrides qui ne poussent jamais au nord du canal de Suez, mais

– 189 – dont elle a des massifs, de vrais massifs, avec un seul jardinier, dans la banlieue de Manchester. À tout cela Clarissa a échappé, si peu maternelle qu’elle soit.

Une snob ? Oui, de beaucoup de façons. Où est-elle donc, pendant tout ce temps ? Il se fait tard.

« Cependant, dit Sally, quand j’ai appris que Clarissa don-nait une soirée, j’ai senti que je ne pouvais pas ne pas venir. Il fallait que je la revoie (je suis descendue dans Victoria Street presque à sa porte). Aussi, je suis venue sans invitation. Mais, murmura-t-elle, dites-moi, je vous prie, qui est-ce ? »

C’était Mrs Hilbery, qui cherchait la porte. Car il se faisait tard ! « Et, murmura-t-elle, quand la nuit s’avance, quand les gens s’en vont, on trouve de vieux amis ; des coins et des recoins tranquilles, et les spectacles les plus charmants. Savent-ils, de-mande-t-elle, qu’il y a autour d’eux un jardin enchanté ? Des lampes et des arbres et de merveilleux lacs luisants et le ciel ? Juste quelques lampes féeriques, avait dit Clarissa dans le jardin du fond ! Mais c’est une magicienne ! C’est un parc… » Et bien qu’elle ne sût pas leurs noms, c’étaient des amis, elle le sait, des amis sans noms, des chants sans paroles, les meilleurs toujours. Mais il y a tant de portes, tant d’endroits inattendus, elle ne trouve pas son chemin.

« La vieille Mrs Hilbery, dit Peter. Et qui est-ce ? cette dame qui est restée près du rideau toute la soirée sans parler ? » Il connaissait ce visage, le rattachait à Bourton. C’était elle qui taillait les vêtements de dessous à la grande table près de la fe-nêtre. Son nom ? Davidson ?

« Oh ! c’est Ellie Henderson, dit Sally. Clarissa était si dure pour elle. C’était une cousine, très pauvre. Clarissa était vrai-ment dure pour les gens.

– C’est vrai, dit Peter.

 

– 190 –

– Cependant – dit Sally, à sa manière émotive, avec un élan de cet enthousiasme que Peter aimait, mais qui l’effrayait un peu à présent, tant elle pouvait devenir démonstrative – comme Clarissa est généreuse pour ses amis ! C’est une qualité rare, et quelquefois la nuit, ou le jour de Noël, quand je me remémore les grâces que j’ai reçues, je mets cette affection au premier rang. Nous étions jeunes et tout est là. Clarissa était pure de cœur ; c’est une grande chose. Vous me trouverez sentimentale. Mais oui. Car il n’y a qu’une chose qui vaille la peine d’être dite : ce que l’on sent.

– Mais je ne sais pas, dit Peter, ce que je pense. »

Pauvre Peter ! pensa Sally. Pourquoi Clarissa ne vient-elle pas leur parler ? C’est là ce qu’il attend. Elle le voit bien. Il n’a pas cessé de penser à Clarissa et de jouer avec son canif.

« Je n’ai pas trouvé la vie simple, dit Peter. Mes relations avec Clarissa n’ont pas été simples. Ma vie en a été gâchée. » (Ils avaient été si intimes, Sally Seton et lui, ç’aurait été absurde de ne pas le dire.) « On ne peut pas aimer deux fois. » Que lui ré-pondre ? Qu’il est meilleur d’avoir aimé ? (mais il la trouverait sentimentale, il était si moqueur autrefois). Il faut qu’il vienne chez eux à Manchester. Tout cela est très vrai, dit-il, très vrai. Il serait enchanté d’aller chez eux, dès qu’il aurait fini ce qui l’avait amené à Londres.

Et Clarissa l’avait aimé plus qu’elle n’avait jamais aimé Ri-chard, Sally en était sûre.

« Non, non, non ! » dit Peter (Sally n’aurait pas dû dire ce-la, elle allait trop loin.) Ce brave garçon, le voilà qui pérore à l’autre bout de la pièce, toujours le même, le cher Richard. « À qui parle-t-il ? demanda Sally, qui est cet homme à l’air très dis-tingué ? » Quand on vit, comme elle, dans le désert, on a une curiosité insatiable de savoir qui sont les gens. Mais Peter ne sa-vait pas. Il n’aimait pas sa tête, dit-il, c’était sans doute un mi-

– 191 – nistre. De tous ceux qui étaient là, Richard lui semblait le meil-leur, le plus désintéressé.

« Mais qu’a-t-il fait ? » demande Sally. De la philanthropie, pensait-elle. « Et sont-ils heureux » (elle est elle-même si heu-reuse) ; car, elle l’admet, elle ne sait rien d’eux, mais saute aux conclusions, comme on fait toujours. « Que peut-on savoir même des gens avec qui on vit chaque jour ? questionna-t-elle. Ne sommes-nous pas tous des prisonniers ? » Elle avait lu une magnifique pièce de théâtre sur un homme qui écrivait sur les murs de sa cellule. La vie est ainsi : on écrit sur le mur. N’espérant plus rien des amitiés humaines (les gens sont si dé-cevants), elle descendait dans son jardin et trouvait, avec ses fleurs, une paix que les hommes et les femmes ne lui donnaient pas. Mais non ; il n’aimait pas les choses ; il préférait les êtres humains, dit Peter. « C’est vrai que les jeunes gens sont beaux », ajouta Sally, en regardant Élisabeth traverser le salon. Comme elle est différente de Clarissa au même âge ! Pouvait-il en tirer quelque chose ? Elle n’ouvre jamais la bouche. Non, presque rien, pas encore, dut reconnaître Peter. Elle ressemble à un lys, dit Sally, un lys sur le bord d’un étang. Mais Peter ne voulut pas convenir que nous ne savons rien. Nous savons tout, dit-il ; lui, au moins.

« Et ces deux personnages, murmura Sally, ces deux per-sonnes qui s’approchent (vraiment il faut que je parte si Clarissa ne vient pas bientôt), cet homme à l’air très distingué qui vient de causer avec Richard, et sa femme plutôt commune – que peut-on savoir d’eux ?

– Qu’ils sont d’abominables charlatans », dit Peter, en les regardant distraitement.

Sally se mit à rire.

Mais Sir William Bradshaw s’arrêta à la porte pour regar-der un tableau. Il chercha dans le coin le nom du graveur. Sa femme regarda aussi.

– 192 –

« Quand on est jeune, dit Peter, on est trop excitable pour connaître les gens. Maintenant que nous sommes vieux, cin-quante-deux ans pour être précis (Sally avait cinquante-cinq ans, son corps les avait, disait-elle, mais son cœur avait vingt ans), maintenant que nous sommes mûrs, – nous pouvons ob-server, comprendre – et on ne perd pas la faculté de sentir. – Cela est vrai », dit Sally. Elle sentait plus profondément, plus passionnément chaque année. « Cela s’accroît », dit-il, malheu-reusement, peut-être !

Il y a une personne dans l’Inde. Il aimerait en parler à Sal-ly. Il aimerait que Sally la connaisse. « Elle est mariée, dit-il. Elle a deux petits enfants. – Eh bien, venez tous à Manchester, répondit Sally, promettez-le avant de partir.

– Voilà Élisabeth ; ce que nous sentons, en grande partie, elle ne le sent pas, pas encore.

– Mais, dit Sally, en la regardant aller vers son père, on peut voir qu’ils s’aiment beaucoup. »

Cela se devinait dans la manière dont Élisabeth s’avançait vers son père. Car Richard, en causant avec les Bradshaw, l’avait regardée et s’était demandé : « Qui est donc cette ravissante jeune fille ? » Et tout d’un coup il avait compris que c’était son Élisabeth, et il ne l’avait pas reconnue d’abord ; elle était si jolie avec sa robe rose. Élisabeth, qui causait avec Willie Titcomb, avait senti qu’il la regardait. Aussi elle vint à lui et ils restèrent ensemble, maintenant que la soirée était presque finie, à regar-der les gens s’en aller et les salons, où des objets s’éparpillaient sur le sol, se vider de plus en plus. Même Ellie Henderson s’en allait, presque la dernière, bien que personne ne lui eût parlé, mais elle avait voulu tout voir, pour le raconter à Édith. Richard et Élisabeth étaient presque contents que ce fût fini, et Richard était fier de sa fille, et il n’avait pas voulu le lui dire, mais il le lui avoua tout de même. Il l’avait regardée, dit-il, et il s’était de-mandé : qui est cette ravissante personne ? et c’était sa fille ! Comme elle était contente ! Mais son pauvre chien hurlait.

– 193 –

« Richard a gagné. Vous avez raison, dit Sally. Je vais aller lui parler. Je vais prendre congé.

– Que vaut l’intelligence, dit Lady Rosseter en se levant, comparée au cœur ?

– Je viens », dit Peter, mais il resta encore un peu.

« Quelle est cette crainte ? se demandait-il. Ce ravisse-ment ? Quelle est cette extraordinaire émotion qui m’agite ? C’est Clarissa », dit-il.

Elle était là.

 

– 194 –

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Décembre 2013

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