Mrs Dalloway
Mais ce soulagement était refusé à ses malades.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Non. Je ne vous permettrai pas de voir mon mari », di-sait-elle.
Il l’imaginait, comme une petite poule, ses ailes étendues pour barrer le passage. Mais Holmes insistait.
« Ma chère madame, permettez-moi… » dit Holmes, en la poussant de côté. (Holmes était un homme vigoureux.)
Holmes montait l’escalier. Holmes allait pousser la porte. Holmes dirait : « Le trac, hein ? » Holmes le saisirait. Non, non, ni Holmes, ni Bradshaw. Se levant en chancelant, il s’avança dans la pièce, se portant d’un pied sur l’autre, il regarda le cou-teau à pain de Mrs Filmer, propre, brillant, avec le mot – Pain – gravé sur le manche. Oh ! il ne faut pas le salir. Le gaz ? Il est trop tard. Holmes est tout près. Son rasoir aurait pu faire, mais Rezia – c’est bien elle – l’a emballé. Il ne reste que la fenêtre, la fenêtre de la grande maison meublée de Bloomsburry et cette chose ennuyeuse, désagréable et si mélodramatique d’avoir à l’ouvrir, la fenêtre, et à se jeter en bas. C’est l’idée qu’ils se font
– 148 – de la tragédie : pas lui, ni Rezia, car elle est pour lui. Holmes et Bradshaw aiment ces choses. (Il s’assit sur le bord.) Il va at-tendre la dernière minute. Il ne tient pas à mourir. La vie est bonne. Le soleil est chaud. Ce sont seulement les êtres hu-mains… Dans la maison en face, un vieil homme qui descendait l’escalier s’arrêta pour le regarder. Holmes ouvrit la porte : « Voilà pour vous ! » cria-t-il, et il se jeta, avec force, avec vio-lence, sur la grille de Mrs Filmer.
« Le lâche ! » cria le docteur Holmes, en poussant la porte. Rezia se précipita à la fenêtre. Elle vit ; elle comprit. Le docteur Holmes et Mrs Filmer se bousculèrent. Mrs Filmer lui jeta son tablier sur les yeux et l’emmena dans la chambre à coucher. On courut dans les escaliers. Le docteur Holmes – blanc comme un linge, tremblant de la tête aux pieds, entra. Il tenait un verre à la main. « Qu’elle soit courageuse et qu’elle boive ceci ! » dit-il (qu’est-ce que c’était ? – quelque chose de sucré), car son mari était horriblement mutilé, ne reprendrait pas connaissance. « Qu’elle ne le voie pas, qu’on lui épargne tout ce qui était pos-sible, elle aurait l’enquête à supporter, pauvre petite femme ! » Qui aurait pu prévoir cette chose ? Une impulsion soudaine, personne n’était à blâmer le moins du monde, dit-il à Mrs Filmer. Pourquoi diable avait-il fait cela ? Le docteur Holmes ne pouvait pas le comprendre.
Comme elle buvait la drogue sucrée, il lui sembla qu’elle ouvrait de longues fenêtres et entrait dans un jardin. Où cela ? Une horloge sonnait, un, deux, trois… Comme elle a raison, cette horloge, tandis que tous ces piétinements, ces chuchote-ments… elle a raison, comme Septimus. – Elle s’endormait ; la cloche sonnait encore, quatre, cinq, six. Mrs Filmer agitant son tablier – on ne va pas le transporter ici, n’est-ce pas ? – devenait un morceau du jardin, devenait un drapeau. Un drapeau se dé-ployant lentement, elle avait vu cela à Venise où elle avait été avec sa tante. Ainsi, on salue les morts de la guerre, et Septimus avait fait la guerre. Presque tous ses souvenirs étaient heureux.
– 149 –
Elle mettait son chapeau et courait dans un champ de blé ; où était-ce ? Sur une colline, près de la mer, car il y avait des ba-teaux, des mouettes, des papillons ; – ils étaient assis sur une falaise. À Londres aussi. Dans son demi-rêve, des bruits, par la porte de la chambre à coucher, lui parvinrent : de la pluie qui tombe, des chuchotements, du blé qu’on remue, et la caresse de la mer les abritant dans sa conque, murmurant auprès d’elle qui, étendue sur le rivage, se sentait dispersée comme des fleurs éparses sur une tombe.
« Il est mort ! » dit-elle en souriant à la pauvre vieille femme qui la veillait et tenait fixés sur la porte ses bons yeux bleu-clair. (On ne va pas le transporter ici, n’est-ce pas ?) Mais Mrs Filmer la calma. Oh non ! Oh non ! On l’emmenait à l’hôpital en ce moment. Ne fallait-il pas le lui dire ? Les gens mariés devraient rester ensemble. Mais il fallait faire ce que le docteur disait.
« Laissez-la dormir ! » dit le docteur Holmes en lui tâtant le pouls. Elle vit la grande forme de son corps en noir devant la fenêtre. Le voilà, le docteur Holmes.
C’est un des triomphes de la civilisation, pensa Peter Walsh, un des triomphes de la civilisation, pensa-t-il en enten-dant la cloche stridente et claire de l’ambulance. D’un mouve-ment rapide et précis, l’ambulance se hâtait vers l’hôpital, ayant ramassé, humainement, au moment même, quelque pauvre diable ; un homme frappé à la tête, terrassé par la maladie, ren-versé peut-être il n’y a qu’une minute en traversant la rue, comme cela peut nous arriver à tous. C’était la civilisation. Voilà ce qui le frappait en revenant de l’Orient, l’efficacité, l’organisation, l’esprit municipal de Londres. Chaque camion, chaque voiture se rangeait spontanément pour laisser passer l’ambulance. Morbide ? touchant plutôt, ce respect que l’on té-
– 150 – moignait à l’ambulance et à la victime qu’elle transporte. Ces hommes pressés qui se hâtent de rentrer chez eux en la voyant passer songent à une épouse, ou se disent qu’ils pourraient si bien, eux-mêmes, être étendus sur le brancard, avec le docteur et une infirmière… Ah ! mais penser devient morbide, sentimen-tal, si l’on commence à évoquer les docteurs, les cadavres ; une petite lueur de plaisir, une sorte de volupté aussi, qui s’ajoute à l’impression visuelle vous avertit de ne pas aller plus loin – par respect pour l’art, pour l’amitié, que l’on détruirait. Mais oui. « Et cependant, – pensa Peter Walsh, comme l’ambulance tour-nait le coin, et qu’on l’entendait encore, dans Tottenham Court Road, qu’elle traversait sans cesser de carillonner, – c’est le pri-vilège de la solitude ; dans l’intimité, on peut faire ce qu’on veut. On peut pleurer si personne ne vous voit. » Ç’avait été sa perte, cette sensibilité, dans la société anglo-indienne ; ne pas pleurer au bon moment, ni rire. « J’ai en moi quelque chose, pensa-t-il, debout près de la boîte aux lettres, qui pourrait en ce moment se résoudre en larmes. Ce que c’est, Dieu le sait ! » Une impression de beauté, sans doute, et le poids du jour qui, ayant commencé par cette visite à Clarissa, l’avait épuisé par sa chaleur, son in-tensité et par la chute des émotions une par une, dans cette cave où elles se tenaient, profondes, obscures, – personne ne les connaîtra jamais. Un peu à cause de cela, de son mystère entier et inviolable, il avait pris la vie comme un jardin inconnu, plein de tournants, de recoins, plein de surprises, mais oui, car un moment comme celui-ci qui venait à lui, près de la boîte aux lettres, devant le British Muséum, cela l’étourdissait, un de ces moments où toutes les choses arrivent ensemble, cette ambu-lance et la vie et la mort. Il se sentait comme aspiré sur un toit très élevé par ce flot d’émotion, tandis que tout le reste de soi, comme une plage blanche jonchée de coquilles, restait nu. Ç’avait été sa perte dans la société anglo-indienne, cette sensibi-lité.
Clarissa, autrefois, quand elle allait quelque part avec lui, sur l’impériale, d’un omnibus, Clarissa telle qu’elle était à la sur-face, si facilement émue, tantôt désespérée, tantôt joyeuse, toute
– 151 – vibrante et si agréable compagne, découvrant d’étranges petites scènes, des noms, des gens, du haut de l’impériale, car ils ai-maient à explorer Londres et rapportaient du Caledonian Mar-ket de pleins sacs de trésors – Clarissa avait une théorie en ce temps-là : ils avaient des tas de théories, toujours des théories, comme en ont les jeunes gens. Il s’agissait d’expliquer ce mé-contentement que l’on éprouve à ne pas connaître les gens, à ne pas être connu. Comment peut-on se connaître ? On se ren-contre tous les jours, puis on reste pendant six mois, pendant des années sans se voir. C’est décevant, convenaient-ils, de con-naître si peu les gens. Mais, disait-elle, sur l’omnibus qui re-montait Shaftesbury Avenue, il lui semblait qu’elle était partout non pas « ici, ici », et elle frappait le dos de son siège, mais par-tout. Elle agitait la main dans Shaftesbury Avenue. Elle était tout cela. Si bien que, pour la connaître, elle ou n’importe qui, il fallait chercher les personnes qui les complétaient, et même les endroits. D’étranges affinités la liaient à des gens à qui elle n’avait jamais parlé, une femme dans la rue, un homme dans une boutique, même des arbres ou des granges. Cette idée, jointe à son horreur de la mort, la conduisait à une théorie transcendantale qui lui faisait croire, ou dire qu’elle croyait – elle était si sceptique ! – que puisque, dans nos apparitions, la partie de nous-mêmes qui apparaît est si éphémère comparée à l’autre, la partie invisible qui s’étend au loin, cette partie invi-sible pourrait bien survivre, se retrouver attachée de quelque manière à une personne ou à une autre, ou même hantant cer-tains lieux après la mort. Qui sait, qui sait…
Cette théorie s’appliquait à leur longue amitié de près de trente années. Brèves, manquées, souvent douloureuses, avaient été leurs entrevues, – et ses absences ! et les interruptions ! Ce matin, par exemple, Élisabeth, belle et silencieuse, telle un pou-lain aux longues jambes, était entrée au moment où il allait par-ler à Clarissa ; cependant, leur influence sur sa vie avait été im-mense. Il y avait là un mystère. On vous donnait une vilaine graine, pointue et piquante – leurs entrevues, la moitié du temps si pénibles – mais, dans l’absence, dans les lieux les plus
– 152 – inattendus, elle fleurissait, s’épanouissait, embaumait ; on pou-vait la toucher, la sentir, la considérer, elle s’abandonnait toute à vous, après être restée gisante, oubliée, pendant des années. Ainsi, elle était venue à lui plusieurs fois, à bord du bateau, dans l’Himalaya, évoquée par les choses les plus étranges (de même Sally Seton, cette sotte exaltée, généreuse, pensait à lui en voyant des hydrangées bleues). Personne n’avait eu sur lui une influence comparable. Et cette manière de toujours arriver de-vant lui au moment où il ne la cherchait pas, froide, mondaine, moqueuse ; ou bien ravissante, romanesque, évoquant un pré ou la moisson anglaise. Il la voyait le plus souvent à la cam-pagne, pas dans Londres. Des souvenirs de Bourton, sans nombre…
Il arrivait à son hôtel. Il traversa le hall, avec ses groupes de chaises et de sofas d’un rouge passé, ses plantes fanées aux feuilles pointues. Il prit sa clef au tableau. La demoiselle lui ten-dit des lettres. Il monta l’escalier – c’était surtout à Bourton qu’il la revoyait, à la fin de l’été, quand il passait chez eux une semaine, ou même une quinzaine, comme on faisait alors. D’abord, le voilà sur le sommet d’une colline, les mains serrant ses cheveux, son manteau s’envolant ; elle montrait quelque chose, elle leur criait quelque chose : la Severn coulait dans la vallée. Ou bien, dans un bois, faisant bouillir de l’eau : elle était très maladroite ; la fumée se courbait, leur soufflait au visage : on voyait, à travers, son petit visage rose ; elle demandait de l’eau, dans un cottage, à une vieille femme qui les regardait pas-ser. Ils allaient toujours à pied, les autres en voiture. La voiture l’ennuyait ; elle détestait tous les animaux, sauf son chien. Ils faisaient des milles sur les routes. Elle s’arrêtait pour s’orienter, le ramenait à travers la campagne ; et pendant tout ce temps, ils discutaient, causaient de poésie, des gens qu’ils connaissaient, de politique (elle était alors radicale) ; ils ne remarquaient ja-mais rien, sauf quand elle s’arrêtait, s’exclamait devant la vue ou devant un arbre, et l’obligeait à regarder ; et puis de nouveau, les voilà à travers les chaumes, elle en tête, avec une fleur pour sa tante, jamais fatiguée de marcher malgré sa délicatesse ; ils
– 153 – tombaient sur Bourton à la brune. Puis, après le dîner, le vieux Breitkopf ouvrait le piano et chantait, sans voix ; et ils s’enfonçaient dans leurs fauteuils, essayant de ne pas rire, mais finissant toujours par éclater, et riant, riant de rien. On suppo-sait que Breitkopf ne voyait pas. Et puis, le matin, elle allait et venait comme une bergeronnette devant la maison…
Oh ! cette lettre venait d’elle ! Cette enveloppe bleue, son écriture ! Et il fallait la lire. Une autre entrevue, sûrement dou-loureuse. Lire sa lettre exigeait un effort du diable. « Cela a été si bon de le voir ! Il fallait qu’elle le lui dise. » C’était tout.
Il fut bouleversé. Il fut ennuyé. Il souhaita qu’elle n’eût pas écrit. Après toutes ces pensées, c’était comme un coup de coude dans les côtes. Pourquoi ne pas le laisser tranquille ? D’ailleurs elle avait épousé Dalloway et avait vécu avec lui parfaitement heureuse pendant toutes ces années.
Ces hôtels sont des lieux déprimants, très déprimants. Tous les gens de la terre ont accroché leurs chapeaux à ces pa-tères. Même les mouches, si vous y songez, se sont posées sur d’autres nez. Quant à la propreté qui le souffletait, ce n’était pas tant de la propreté que de la nudité, de la frigidité, une chose que l’on exigeait. Quelque sèche matrone faisait sa ronde à l’aube ; flairant, inspectant, obligeant les servantes au nez bleu de froid à récurer, de toutes leurs forces, comme s’il fallait servir le prochain occupant, tel un rôti, sur un plat parfaitement propre. Pour dormir, un lit ; pour s’asseoir, un fauteuil ; pour se laver les dents et se raser le menton, un verre, une glace. Les livres, les lettres, la robe de chambre glissaient sur le crin im-personnel des chaises comme des impertinences incongrues. Et c’était la lettre de Clarissa qui lui faisait voir tout cela. « Si ravie de l’avoir vu ! Il fallait qu’elle le lui dise. » Il replia le papier, le repoussa ; jamais il ne le relirait.
Pour que cette lettre arrivât à six heures, il avait fallu qu’elle s’assît et l’écrivît dès son départ. Il avait fallu mettre un timbre et envoyer quelqu’un à la poste. C’était, comme l’on dit,
– 154 – tout à fait elle. Elle avait été bouleversée par sa visite. Elle avait senti beaucoup de choses, avait, un moment, quand elle lui avait baisé la main, regretté, envié, s’était peut-être rappelé (il l’avait vu dans ses yeux) une chose qu’il avait dite : qu’ils transforme-raient le monde si elle l’épousait, cela, peut-être, tandis qu’à présent c’était l’âge mûr, c’était la médiocrité ; puis elle s’était obligée, avec son indomptable vitalité, à écarter ces pensées. Car il y avait en elle un courant de vie dont la force, l’endurance, la puissance de vaincre et de conduire triomphalement au but étaient incomparables. Oui, mais la réaction était venue dès qu’il n’avait plus été dans la pièce. Elle avait été très affligée pour lui, avait cherché tout ce qu’elle pourrait faire au monde pour lui causer un plaisir (sauf la seule chose, toujours), et il la voyait, les joues couvertes de larmes, qui allait à sa table à écrire et traçait cette ligne qu’il trouverait pour l’accueillir : « Si ravie de vous avoir vu ! » Et elle était sincère.
Peter Walsh avait, à présent, délacé ses chaussures.
Mais cela n’aurait pas bien tourné, leur mariage. L’autre chose, après tout, arrivait d’une manière beaucoup plus natu-relle.
C’était étrange ; c’était vrai ; beaucoup de gens le sentaient. Peter Walsh, qui avait tout juste réussi, qui avait exercé des fonctions moyennes convenablement, était aimé, mais on le trouvait un peu original, il se donnait des airs ; c’était étrange, qu’il eût, lui, surtout maintenant que ses cheveux étaient gris, un regard satisfait, le regard de quelqu’un qui ne dit pas tout. C’était cela qui le rendait attrayant aux yeux des femmes. Elles aimaient à sentir qu’il n’était pas complètement masculin. On sentait en lui un je ne sais quoi, quelque chose de caché. C’était peut-être qu’il aimait les livres, il ne venait jamais vous voir sans regarder le livre qui était sur votre table (il lisait en ce mo-ment et ses lacets de souliers traînaient par terre), ou bien qu’il était un gentleman, ce qui se voyait à la manière dont il vidait sa pipe, dans ses façons aisées avec les femmes. Car – c’était char-
– 155 – mant et ridicule – une jeune fille n’ayant pas un grain de bon sens pouvait faire de lui ce qu’elle voulait. À ses risques et périls, il est vrai, car, malgré son amabilité, sa gaieté, sa bonne éduca-tion qui rendaient sa compagnie si séduisante, il ne se laissait aller que jusqu’à un certain point. Cette chose qu’elle avait dite ?… Oh ! il y voyait clair. Cela ? non, il ne l’admettait point. Puis il savait aussi tenir sa place dans de bruyantes compagnies d’hommes et se tenir les côtes comme un autre, devant une bonne plaisanterie. Il était en cuisine le meilleur juge de l’Inde. C’était un homme. Mais non pas ce genre d’hommes qu’il faut respecter, Dieu merci. Pas pareil au Major Simmons, par exemple ; pas du tout, pensait Daisy quand, malgré ses deux pe-tits enfants, elle se mettait à les comparer.
Il ôta ses souliers. Il vida ses poches. Avec son canif sortit un instantané de Daisy sur la véranda, Daisy tout en blanc, avec un fox-terrier sur ses genoux, très brune, délicieuse, le meilleur portrait qu’il eût jamais vu d’elle. Et tout était si naturel, beau-coup plus qu’avec Clarissa. Pas d’embarras, pas d’ennui, pas de pose ni d’agitation. Une marche toute facile. Et la brune, l’adorable jeune femme de la véranda s’écriait (il l’entendait en-core) : Mais bien sûr qu’elle ferait tout pour lui ! criait-elle (elle n’avait pas de modération), tout, tout, criait-elle, en courant à sa rencontre devant n’importe qui. Elle n’avait que vingt-quatre ans. Et elle avait deux enfants. Mon Dieu, mon Dieu !
C’était vraiment une aventure, à son âge. Et cela lui reve-nait, la nuit, quand il s’éveillait, très fortement. S’ils s’épousaient ! Pour lui ce serait très bien, mais pour elle ? Mrs Burgers, une bonne personne discrète à qui il s’était confié, pensait que son voyage en Angleterre, entrepris officiellement pour consulter son avoué, permettrait à Daisy de réfléchir en-core, de bien penser à ce qu’elle allait faire. Ce qu’elle jouait, c’était sa situation, disait Mrs Burgers ; sa place dans la société, ses enfants. Dans quelques années, elle serait une veuve avec un passé, ou plus exactement une déclassée (vous savez, disait-elle, le genre de ces femmes qui traînent dans les faubourgs avec trop
– 156 – de rouge). Mais Peter Walsh ne prenait pas cela au sérieux. Il n’avait pas l’intention de mourir encore. En tout cas, c’était elle qui devait décider, elle qui devait juger, pensait-il, parcourant sa chambre en chaussettes, lissant sa chemise d’habit, car il irait peut-être à la soirée de Clarissa, ou peut-être dans un music-hall, ou peut-être ne sortirait-il pas et se mettrait-il à lire un livre passionnant écrit par quelqu’un qu’il avait connu à Oxford. Et s’il se décidait à prendre sa retraite, c’était ce qu’il ferait, il écrirait des livres. Il irait à Oxford et ferait des recherches à la Bodléienne. En vain, la brune, l’adorable jeune femme courait au bout de la terrasse ; en vain elle agitait la main ; en vain elle criait qu’elle se moquait bien de ce que les gens diraient. Le voi-là, l’homme qui pour elle était le monde entier, le parfait gen-tleman, séduisant, distingué (qu’est-ce que l’âge !), marchant dans une chambre d’hôtel à Bloomsburry, se rasant, se lavant, continuant, comme il soulevait des brocs, posait des rasoirs, à fouiller dans la Bodléienne et à trouver la solution de deux ou trois petites questions qui l’intéressaient. Et il se mettrait à cau-ser avec tous ceux qu’il rencontrerait, et peu à peu oublierait l’heure exacte du déjeuner, manquerait à ses rendez-vous, et quand Daisy voudrait un baiser, lui ferait une scène – c’était à prévoir – il n’y serait plus du tout, et cependant il l’aimait sincè-rement. Bref, il vaudrait mieux sans doute, comme disait Mrs Burgers, qu’elle l’oubliât ou bien ne gardât de lui que ce souvenir d’août 1922 : une silhouette, au crépuscule, debout au croisement des routes, une silhouette qui diminue, tandis que roule et roule le dogcart qui l’emporte attachée au siège du fond, et cependant elle tend les bras en voyant la silhouette diminuer, disparaître, et crie qu’elle ferait tout, tout, tout au monde…
Il ne savait jamais ce que les gens pensaient. Se concentrer lui était de plus en plus difficile. Il devenait absorbé et préoccu-pé de ses affaires à lui, tantôt grognon, tantôt gai ; dépendant des femmes, distrait, maussade, de moins en moins capable (pensait-il en se rasant) de comprendre pourquoi Clarissa ne pourrait pas tout simplement leur trouver un appartement et être aimable pour Daisy, la présenter. Et alors, il pourrait juste
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– juste quoi faire ? juste flâner, planer (il était en ce moment oc-cupé à trier des clefs, des papiers variés), à prendre et jouir, être seul, en somme, se suffisant à lui-même ; et cependant per-sonne ne dépendait davantage des autres (il boutonna son gi-let) ; ç’avait été sa perte. Vivre hors des fumoirs lui était impos-sible, il aimait les colonels, le golf, le bridge, et par-dessus tout la société des femmes, et la délicatesse de leur amitié, et leur fi-délité, et leur audace, et leur grandeur dans l’amour, ce qui, malgré les inconvénients, lui semblait (voilà, sur le tas d’enveloppes, le joli visage brun de l’adorable jeune femme) tel-lement admirable, lui semblait une fleur splendide croissant au faîte de la vie, et cependant il ne pouvait s’y donner tout à fait, à cause de cette tendance à voir au-delà des choses (Clarissa avait sapé quelque chose en lui pour toujours) et à se fatiguer très fa-cilement d’une tendresse muette et à désirer la variété dans l’amour ; cependant il serait furieux si Daisy aimait quelqu’un d’autre, furieux ! car il était jaloux, violemment jaloux de tem-pérament. Que de tortures il avait endurées ! Mais où étaient son canif, sa montre, son cachet, son carnet, et la lettre de Cla-rissa – il ne la relirait pas, mais la regarderait – et la photogra-phie de Daisy ? Et maintenant à table.
Ils étaient en train de dîner.
Assis autour des petites tables décorées de vases de fleurs, en tenue du soir ou de ville, avec leurs plaids et leurs sacs posés à côté d’eux, avec leur air de fausse aisance, car ils n’étaient pas habitués à tant de plats pour dîner ; et d’assurance, car ils avaient de quoi payer ; et de fatigue, car ils avaient couru Londres toute la journée, achetant ou visitant ; et de curiosité naturelle, car ils regardaient autour d’eux et levèrent les yeux quand ce monsieur au visage sympathique, portant des lunettes de corne, entra ; avec leur bon naturel, car ils auraient été heu-reux de rendre n’importe quel petit service, – prêter un indica-teur, donner un renseignement utile, et leur désir qui vibrait en eux, qui les tiraillait sourdement, d’établir quelque lien quand ce ne serait qu’un lien de naissance commun (Liverpool, par
– 158 – exemple) ou des amis du même nom ; avec leurs regards furtifs, leurs silences embarrassés, et leurs retraites soudaines dans le badinage familial et dans l’isolement, ils étaient en train de dî-ner quand Mr Walsh entra et prit place à une petite table à côté du rideau.
Ce n’était pas ce qu’il disait car, étant seul, il ne pouvait s’adresser qu’au maître d’hôtel ; c’était sa manière de regarder le menu, d’indiquer un vin particulier, de s’installer à table, de s’attaquer sérieusement, sans gloutonnerie, à son dîner, qui lui attira leur respect ; respect inexprimé pendant presque tout le repas, qui s’alluma à la table où les Morris étaient assis quand on entendit Mr Walsh dire à la fin du repas : « Poires Bartlett ». Pourquoi avait-il parlé d’un ton si modéré, ferme cependant, comme un homme qui aime la discipline et sait quels sont ses justes droits, ni le jeune Charles Morris, ni le vieux Charles, ni Miss Elaine, ni Mrs Morris n’auraient pu l’expliquer. Mais quand, seul, assis à sa table, il eut dit « Poires Bartlett », ils sen-tirent qu’il comptait sur leur soutien dans sa légitime demande, que sa cause devenait immédiatement la leur, et leurs yeux ren-contrèrent les siens avec sympathie, et, lorsqu’ils arrivèrent tous ensemble au fumoir, une petite causerie était devenue inévi-table.
Ce ne fut pas très profond : Londres était encombré, et avait changé en trente ans. Mrs Morris préférait Liverpool, Mrs Morris avait été à l’exposition de fleurs de Westminster et ils avaient tous vu le Prince de Galles. Cependant, pensa Peter Walsh, pas une famille au monde ne peut être comparée aux Morris ; pas une seule ; et leurs rapports entre eux sont parfaits, et ils se moquent bien des classes supérieures, et ils aiment ce qu’ils aiment, et Elaine étudie pour entrer dans l’affaire de la famille, et le fils a obtenu une bourse à Leeds, et la vieille dame (qui est à peu près de son âge) a trois autres enfants à la maison, et ils ont deux automobiles, mais Mr Morris ressemelle encore les bottines le dimanche : c’est superbe, c’est vraiment superbe, pensa Peter Walsh, qui debout, au milieu des chaises de cuir
– 159 – rouge et des cendriers, se balançait un peu d’arrière en avant, son verre à liqueur dans la main, très satisfait de lui-même, car les Morris l’aimaient. Oui, ils aimaient un homme qui avait dit « Poires Bartlett ». « Ils m’aiment », se disait-il.
Il irait à la soirée de Clarissa. (Les Morris quittaient la pièce, mais on se reverrait.) Il irait à la soirée de Clarissa parce qu’il voulait demander à Richard ce qu’ils étaient en train de faire dans l’Inde, ces abrutis de conservateurs. Et ce que l’on jouait ? et la musique… Oh ! oui, et simplement bavarder.
Car, voici la vérité sur notre moi, pensa-t-il, sur notre âme qui habite des mers profondes et navigue, comme un poisson, entre des choses ténébreuses, se faufile entre les troncs des algues géantes, traverse des espaces pointillés de soleil, et s’enfonce dans l’obscurité froide, profonde, impénétrable. Sou-dain, elle s’élance à la surface et bondit sur les vagues que le vent ride, ce qui veut dire qu’elle a un besoin réel de se frotter, de se nettoyer, de se réveiller, de bavarder. Qu’est-ce que le gouvernement – Richard Dalloway le saurait – compte faire dans l’Inde ?
Comme c’était une soirée très chaude et que les vendeurs de journaux passaient avec des placards où était écrit en énormes lettres rouges qu’il y avait une vague de chaleur, on avait mis des chaises d’osier sur les marches de l’hôtel, et là, si-rotant, fumant, des messieurs, un par un, étaient assis. On au-rait cru que le jour, le jour londonien, ne faisait que commencer. Comme une femme qui a enlevé sa robe de cretonne et son ta-blier blanc pour se parer d’une robe bleue et de perles, le jour changeait, dépouillait ses habits ordinaires, s’habillait de soie, changeait pour le soir, et avec le même soupir de satisfaction qu’une femme exhale en laissant tomber ses jupons sur le sol, lui aussi rejetait poussière, chaleur, couleur ; la rue devenait tranquille ; les automobiles, sonores, rapides, remplaçaient les camions encombrants et, çà et là, au milieu de l’épais feuillage des squares, une lumière intense était suspendue. J’abdique,
– 160 – semblait dire le soir qui pâlissait et s’effaçait au-dessus des toits et des faîtes – en dômes, en pointes – des hôtels, des immeubles et des magasins. Je m’efface, disait-il, je disparais, mais Londres ne l’entendait pas ainsi et, lançant ses baïonnettes dans le ciel, le retenait, le forçait à prendre part à ses réjouissances.
Car la grande révolution de l’heure d’été de Mr Willett s’était accomplie depuis le dernier voyage de Peter Walsh en Angleterre. Le soir prolongé était nouveau pour lui. Cela don-nait plutôt de l’animation. En effet, comme les jeunes filles pas-saient, éperdument heureuses d’être libres, fières aussi, en si-lence, de fouler ce sol fameux, de la joie – une joie vulgaire, clinquante, peut-être, mais un ravissement tout de même – co-lorait leur visage. Elles s’habillaient bien aussi, des bas roses, de jolis souliers. Elles allaient avoir deux heures pour le cinéma. Elles étaient plus vives, plus affinées, dans la lumière bleu-jaune du soir ; et sur les branches, dans le square, brillait, blafard, li-vide – on l’aurait cru trempé dans de l’eau de mer – le feuillage d’une ville engloutie. Cette beauté l’émerveillait, le flattait aussi, car tandis que les Anglo-Indiens de retour à Londres (il en con-naissait des quantités) se tenaient dans l’Oriental Club, et décla-raient bilieusement que le monde allait à sa ruine, le voici plus jeune que jamais, enviant aux jeunes gens leur temps d’été et le reste, et dans les paroles d’une jeune fille, dans le rire d’une femme de chambre – choses sans corps sur quoi on ne peut po-ser la main – reconnaissant le déplacement de toute la masse pyramidale que, dans sa jeunesse, il avait crue immuable. Sur le sommet on avait pressé – on avait pesé, sur les femmes surtout, comme ces fleurs que la tante Héléna de Clarissa pressait entre des feuilles de papier buvard gris, avec le dictionnaire Littré par-dessus, assise sous la lampe après le dîner. Elle était morte à présent. Il avait su, par Clarissa, qu’elle avait perdu un œil. On n’aurait pas pu trouver mieux, c’était un coup de maître de la nature d’avoir changé la vieille Miss Parry en verre ! Elle était morte comme un oiseau, par un jour de gel, agrippé à son per-choir. Elle appartenait à un autre âge, et si entière, si complète, elle se dresserait toujours à l’horizon, blanche comme la pierre,
– 161 – haute, comme un phare marquant une étape accomplie de cet aventureux, de ce long, long voyage, de cette interminable – il chercha de la monnaie pour acheter un journal et lire le compte rendu du match entre le Surrey et le Yorkshire (il avait tendu cette pièce des millions de fois) le Surrey était de nouveau battu – de cette interminable vie. Mais le cricket n’était pas un simple jeu, le cricket était une chose importante. Il lisait toujours les comptes rendus du cricket. Il lut d’abord les coups dans l’édition spéciale, puis l’article sur la chaleur, puis le récit d’un meurtre. Avoir fait les choses des millions de fois les enrichit, cependant l’on peut dire que cela enlève la surface. Le passé en-richit, et l’expérience, et aussi d’avoir aimé une ou deux per-sonnes ; on acquiert alors le pouvoir que les jeunes n’ont pas, de couper court, de faire ce que l’on veut, de ne pas se soucier de ce que les gens disent et d’aller et de venir sans grandes espérances (il posa le journal sur la table et s’en alla), ce qui cependant (il chercha son chapeau et son pardessus) n’est pas tout à fait vrai de lui, pas ce soir, car, à son âge, le voilà qui part pour une soi-rée avec la certitude que quelque chose va lui arriver. Quelle chose ?
Des sensations de beauté, à tout le moins. Non pas la beau-té fruste des yeux. Ce n’est pas la pure, la vraie beauté, Bedford place qui conduit dans Russel Square. Cela, c’est la rectitude, le vide, c’est la symétrie d’un corridor, mais il y a aussi des fe-nêtres allumées, un piano, un phonographe qui joue, une joie qui se dissimule, mais apparaît çà et là quand, à travers la fe-nêtre sans rideaux, la fenêtre ouverte, on voit des groupes assis autour d’une table, des jeunes gens qui font lentement le tour, des hommes et des femmes qui causent, des servantes désœu-vrées qui regardent dans la rue (il faut entendre leurs ré-flexions !) des bas qui sèchent sur un rebord, un perroquet, des plantes. Attachante, mystérieuse, d’une richesse infinie est la vie ! Et dans le grand square où les cabs filent et tournent, si ra-pides, il y a des couples qui s’attardent, se caressent, s’enlacent sous l’averse des branches ; on s’attendrit et l’on passe discrè-tement, timidement – tant ils sont silencieux, absorbés –
– 162 – comme devant une cérémonie sacrée qu’il serait impie de trou-bler. C’est intéressant. Et cela continue dans l’éclat des lu-mières.
Son pardessus léger s’ouvrit sous le vent ; il s’avança de cette allure qui n’était qu’à lui, se pencha un peu en avant, partit d’un pas léger, les mains derrière le dos et les yeux ressemblant encore un peu à ceux d’un faucon ; il partit d’un pas léger à tra-vers Londres, à travers Westminster, en regardant.
Tout le monde dînait donc en ville ? Ici, un valet de pied ouvrait une porte pour laisser passer une vieille dame à la dé-marche altière, portant des souliers à boucles et trois plumes d’autruche pourpres dans les cheveux. D’autres portes s’ouvraient devant des femmes enveloppées, comme des mo-mies, dans leurs châles aux fleurs brillantes, des femmes nu-tête. Et dans ces quartiers comme il faut, où il y a des piliers de stuc dans les petits jardins en façade, légèrement emmitouflées, des peignes dans les cheveux (elles sont montées en courant pour voir les enfants), des femmes sortaient, des hommes les at-tendaient, le pardessus flottant, et le moteur démarrait. Tout le monde sortait. Avec ces portes ouvertes, avec la descente et le départ, on aurait cru que tout Londres s’embarquait sur de pe-tits bateaux amarrés à la berge, dansant sur l’eau, et que toute la ville flottait en carnaval. Et sur Whitehall tout argenté pati-naient, patinaient des araignées ; on sentait des moucherons au-tour des lampes à arc ; il faisait si chaud que les gens s’arrêtaient pour causer. Et voici, dans Westminster, un juge re-traité sans doute, assis carrément à la porte de sa maison, habil-lé tout en blanc. Un Anglo-Indien, sans doute.
Ici, c’est le chahut d’une rixe de femmes, de femmes ivres ; ici, il n’y a qu’un policeman et des maisons énormes, de hautes maisons, des maisons à dômes, des églises, des parlements, et la sirène d’un vapeur sur le fleuve, un cri sourd, embrumé. Mais c’était sa rue, celle-ci, celle de Clarissa ; des voitures, à toute vi-tesse, tournaient le coin, comme de l’eau autour des piliers d’un
– 163 – pont, toutes attirées, pensa-t-il, parce que les gens qu’elles con-duisaient allaient à sa soirée, à la soirée de Clarissa.
Le froid courant des impressions visuelles cessa alors, comme si l’œil était une coupe qui débordait et laissait sans y prendre garde le trop-plein couler le long de ses murs de porce-laine. Maintenant le cerveau s’éveille. Maintenant le corps se raidit. Et il entra dans la maison, la maison illuminée, dont la porte était ouverte, devant laquelle les automobiles s’arrêtaient et les femmes brillantes descendaient ; l’âme doit se préparer pour souffrir. Il ouvrit la grosse lame de son canif.
Lucy arriva en dégringolant l’escalier. Elle était entrée au salon un instant à peine pour lisser un napperon, remettre une chaise à sa place, jeter un regard admiratif et se dire qu’on pen-serait que c’était vraiment propre, brillant, bien tenu quand on verrait les beaux objets d’argent, les chenets de cuivre, les tapis-series neuves des chaises, les rideaux de perse jaune. Mais voilà un bruit de voix, le dîner est terminé, on remonte, il faut se sau-ver.
« Il paraît que le Premier Ministre viendra », s’écria Agnès ; elle l’avait entendu annoncer dans la salle à manger, dit-elle en entrant avec un plateau de verres. Un Premier Ministre ! que voulez-vous que cela fasse à Mrs Walcker, que le Premier Ministre vienne ou ne vienne pas ! Que voulez-vous que cela lui fasse à cette heure de la nuit, quand, autour d’elle, assiettes, saucières, passoires, poêles à frire, aspics de poulets, sorbe-tières, croûtons, citrons, soupières, plats à pudding s’entassent, s’entassent – et pourtant on lave dur à l’office – sur la table, sur les chaises autour d’elle… Le feu gronde, rugit, l’électricité brille. Et il y a encore le souper à servir. Non vraiment, que le Premier Ministre vienne ou ne vienne pas, cela ne fait rien du tout à Mrs Walcker.
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Voilà les dames qui montent, dit Lucy, elles montent une à une, Mrs Dalloway la dernière, envoyant, comme presque tou-jours, un message à la cuisine : « Mes compliments à Mrs Walcker », par exemple. Demain matin on reparlera du dî-ner, le potage, le saumon… Le saumon – Mrs Walcker le savait bien – était comme d’habitude trop peu cuit, elle le confiait à Jenny, car elle n’était pas tranquille pour l’entremets – aussi le saumon était toujours trop peu cuit. Mais une dame blonde qui portait des bijoux d’argent, avait demandé, racontait Lucy, si l’entrée avait vraiment été faite à la maison. N’importe, c’était le saumon qui contrariait Mrs Walcker, elle y pensait au milieu du tourbillon des plats, en attisant le feu, en diminuant le feu. De la salle à manger vint un éclat de rire… une voix… d’autres rires : les messieurs s’amusent après le départ des dames : « Le tokay, dit Lucy qui entra en courant, le tokay des caves de l’empereur, le tokay impérial, Mr Dalloway l’a envoyé chercher. »
On le porta à travers la cuisine. Par-dessus son épaule Lucy raconta que Miss Élisabeth était ravissante dans sa robe rose, avec le collier que Mr Dalloway lui avait donné. Elle ne pouvait la quitter des yeux. Que Jenny n’oublie pas le chien, le fox-terrier de Miss Élisabeth qu’il a fallu enfermer, puisqu’il mord, et qui, peut-être, Miss Élisabeth le craint, a besoin de quelque chose. Que Jenny n’oublie pas le chien ! Mais Jenny n’allait pas monter avec tout ce monde dans la maison ! Une automobile à la porte ! Déjà ! On sonne – et les messieurs boivent encore le tokay dans la salle à manger !
On montait l’escalier. C’était la première personne qui arri-vait – et on allait arriver de plus en plus vite ; aussi Mrs Parkinson (extra pour soirées) laissa la porte du hall en-trouverte et le hall fut bientôt plein de messieurs qui atten-daient, debout en lissant leurs cheveux, tandis que les dames enlevaient leurs manteaux dans la chambre le long du couloir où, pour les aider, se tenait Mrs Barnett ; la vieille Ellen Barnett, qui avait été quarante ans dans la famille, qui venait tous les étés pour aider les dames et se souvenait bien des mères quand
– 165 – elles étaient jeunes filles ! La vieille Ellen Barnett qui était si modeste, et donnait tout de même des poignées de main, qui di-sait « milady » si respectueusement et avait pourtant un air très gai en regardant les jeunes filles, qui aida avec tant de discrétion Lady Lovejoy à réparer un petit accident à sa combinaison. Et elles comprirent, Lady Lovejoy et Miss Alice, que c’était un pri-vilège qu’on leur accordait quand Mrs Barnett leur donna une brosse et un peigne, car elles connaissaient Mrs Barnett « de-puis trente ans, milady ». « Les jeunes filles ne se mettaient pas de rouge autrefois, à Bourton, dit Lady Lovejoy. – Mais Miss Alice n’a pas besoin de rouge », dit Mrs Barnett en la regardant affectueusement. Puis Mrs Barnett s’assit dans le vestiaire, ta-potant les fourrures, lissant les châles espagnols, rangeant la coiffeuse, et sachant parfaitement, en dépit des fourrures et des broderies, reconnaître les vraies ladies et celles qui ne l’étaient pas. « Quelle drôle de bonne femme, dit Lady Lovejoy, en mon-tant l’escalier, la vieille nourrice de Clarissa ! »
Et puis Lady Lovejoy se redressa. « Lady et Miss Lovejoy », dit-elle à Mr Wilkins (extra pour soirées). Avec quel style admi-rable il s’inclinait, se redressait et annonçait avec une impartia-lité absolue : « Lady et Miss Lovejoy. Sir John et Lady Need-ham… Miss Weld… Mr Walsh ». Quel style admirable ! Sa vie de famille devait être irréprochable, si toutefois il était possible que cet être aux lèvres verdâtres et aux joues rasées ait pu com-mettre l’erreur de s’embarrasser d’enfants.
« Quel plaisir de vous voir ! » disait Clarissa. Elle le disait à tout le monde. « Quel plaisir de vous voir ! » Affable, pas sin-cère, elle était dans son pire moment. C’était une grande erreur d’être venu. Il aurait dû rester chez lui et lire son livre, pensa Peter Walsh ; il aurait dû aller dans un music-hall ; il aurait dû rester chez lui, car il ne connaissait personne.
« Oh mon Dieu ! cela va être un four, un four noir ! » se dit Clarissa toute frémissante, tandis que le vieux Lord Lexham s’arrêtait pour excuser sa femme qui avait pris froid à la garden-
– 166 – party de Buckingham Palace. Du coin de l’œil, elle apercevait Peter, dans l’angle de la pièce. Il la critiquait certainement. Pourquoi, aussi, se lançait-elle dans ces aventures ? Elle cher-chait le succès, les sommets, voulait traverser les flammes. Eh bien, que les flammes la consument, la réduisent en cendres ! Tout, tout, une excentricité, un scandale, plutôt que de s’en aller effacée, frôlant les murs, comme une Ellie Henderson. Peter – et c’était vraiment incroyable – la jetait dans ces états seule-ment parce qu’il était là, dans ce coin. Alors, elle se voyait elle-même comme elle était, exagérée. C’était idiot. Pourquoi venait-il, s’il ne faisait que critiquer ? Pourquoi toujours prendre, ne jamais donner ? Pourquoi ne pas hasarder son petit point de vue personnel ? Bon, il quittait son coin. Elle voudrait aller lui parler, mais ne le pourrait pas. C’est cela la vie, humiliation, re-noncement. Et Lord Lexham lui disait que sa femme n’avait pas voulu mettre de fourrures à la garden-party parce que « chère amie, vous êtes toutes les mêmes ! » Mais Lady Lexham avait au moins soixante-quinze ans ! C’était délicieux de les voir se dor-loter l’un l’autre, ces vieux époux. Elle l’aimait, le vieux Lord Lexham. Et sa soirée était une chose qui avait de l’importance, et elle se sentait malade à la pensée que tout allait mal, que ce serait un four. N’importe quoi, une explosion, un affront, plutôt que de voir errer sans but ou rester comme un paquet dans un coin, Ellie Henderson qui ne prenait même pas la peine de se tenir droite !
Doucement le rideau jaune, avec tous ses oiseaux de para-dis, se gonfla, et il y eut comme un vol d’ailes, tout droit, dans la pièce ; puis il se recreusa, car les fenêtres étaient ouvertes. « Y a-t-il un courant d’air ? » se demanda Ellie Henderson qui était sujette aux rhumes. Mais tant pis si elle éternuait demain ; ses rhumes ne descendaient jamais sur la poitrine, jamais. C’était aux jeunes filles avec leurs épaules nues, qu’elle pensait, car son vieux père infirme, autrefois vicaire à Bourton (mais il était mort), l’avait habituée à penser aux autres. C’étaient les jeunes filles avec leurs épaules nues, qui l’inquiétaient. Elle-même avait toujours été une créature de rien du tout avec sa pauvre
– 167 – chevelure et son profil maigre. Pourtant, à cinquante ans passés, un pâle rayon commençait à briller en elle, quelque chose de purifié par des années d’abnégation jusqu’à devenir visible, mais obscurci continuellement par sa frayeur – elle n’avait qu’un revenu de trois cents livres – sa misère décente, sa situa-tion désarmée – elle était incapable de gagner un sou. Aussi elle était timide et chaque année il lui devenait plus difficile de fré-quenter les gens élégants dont c’était la vie tous les soirs de la saison, qui n’avaient qu’à dire à leurs femmes de chambre : « Je mettrai telle robe » ; tandis qu’Ellie Henderson, très agitée, cou-rait acheter des fleurs roses bon marché, une demi-douzaine, et jetait un châle sur sa vieille robe noire. Car l’invitation à la soi-rée de Clarissa était venue au dernier moment. Elle n’était pas très contente. Peut-être que Clarissa ne tenait pas à l’inviter cette année-ci.
Pourquoi l’aurait-elle invitée ? Vraiment, il n’y avait pas de raison, si ce n’est qu’elles s’étaient toujours connues. Elles étaient même cousines. Mais, naturellement, chacune était allée de son côté : Clarissa était si recherchée. Aller à la soirée était pour Ellie un événement. Voir les jolies robes, quel plaisir ! Et là-bas, n’est-ce pas Élisabeth en robe rose, coiffée à la mode, si grande ? pourtant elle ne peut pas avoir plus de dix-sept ans. Elle est très belle. Mais les jeunes filles, quand elles font leur en-trée dans le monde, ne semblent pas porter du blanc comme au-trefois. (Il fallait qu’elle se souvienne de tout pour le raconter à Édith.) Les jeunes filles portent des robes droites, extrêmement ajustées, la jupe bien au-dessus des chevilles. Ce n’est pas seyant, pensa-t-elle.
Et, parce qu’elle était myope, Ellie Henderson tendait un peu le cou. Elle n’était pas ennuyée de n’avoir personne à qui parler (elle connaissait si peu de monde), car tous ces gens, des hommes politiques sans doute, des amis de Richard Dalloway, étaient intéressants à regarder. Mais ce fut Richard qui sentit qu’il ne pouvait pas laisser la pauvre fille seule pendant toute la soirée.
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« Eh bien, Ellie, comment cela va-t-il ? » dit-il à sa manière bon enfant, et Ellie Henderson, nerveuse, rougissante, pensant qu’il était vraiment aimable de venir lui parler, dit que beau-coup de personnes souffraient vraiment plus de la chaleur que du froid.
« C’est vrai, dit Richard Dalloway, c’est vrai. »
Mais que dire de plus ?
« Hello, Richard ! » dit quelqu’un en le prenant par le coude. Eh, mon Dieu, c’était le vieux Peter, le vieux Peter Walsh ! Il était ravi de le revoir, enchanté de le voir ! Il n’avait pas changé du tout. Et les voilà qui se mettent à marcher dans la pièce, se donnant l’un à l’autre de petites tapes, comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps, pensa Ellie Henderson qui les regarda s’en aller, certaine qu’elle connaissait le visage de cet homme. Un homme grand, d’âge moyen, avec d’assez beaux yeux, brun, portant des lunettes, ayant quelque chose de John Burrows. Édith saurait certainement.
Le rideau, avec son vol d’oiseaux de paradis, se gonfla de nouveau. Et Clarissa vit, elle vit Ralph Lyon le rabattre et conti-nuer à parler. Ainsi ce n’était pas raté, après tout ! Cela irait très bien maintenant, sa soirée. C’était commencé. C’était en train. Mais tout ne tenait encore qu’à un fil. Il fallait qu’elle restât là encore. Un flot de gens arrivait.
Colonel et Mrs Gaxod… Mr Hugh Whitbread… Mr Bowley… Mrs Hilbery… Lady Mary Maddox… Mr Quin… en-tonnait Wilkins. Elle échangeait cinq ou six mots avec chacun, et on passait, on passait dans les salons ; dans quelque chose de réel, puisque Ralph Lyon avait rabattu le rideau.
Mais pour elle, c’était trop d’effort. Elle n’avait pas de plai-sir. Une autre personne, n’importe qui, aurait pu se tenir là – faire tout aussi bien. Pourtant c’était bien un peu admirable – pensait-elle : elle avait fait que cela fût. C’était une étape, ce
– 169 – poste avec lequel elle se confondait, car, chose étrange, elle avait tout à fait oublié quel air elle pouvait avoir et croyait être un pi-quet planté au sommet de l’escalier. Chaque fois qu’elle donnait une soirée, il lui semblait ainsi qu’elle n’était plus elle-même, que chacun était irréel par un côté, beaucoup plus réel par un autre. Sans doute, pensait-elle, c’est un peu à cause des vête-ments, un peu parce qu’on a quitté ses manières habituelles et aussi à cause du décor. On peut dire des choses qu’on ne dirait jamais autrement, des choses qui demandent un effort, des choses beaucoup plus profondes. Mais pour elle, non. Au moins pas encore.
« Quel plaisir de vous voir ! » dit-elle. Cher sir Harry ! Il connaissait tout le monde.
C’était étrange, cette impression que l’on avait en les voyant monter l’escalier, les uns après les autres, Mrs Mount et Celia, Herbert Ainsty, Mrs Dakers et – oh ! – Lady Bruton !
« Comme c’est aimable à vous de venir ! » dit-elle. Elle le pensait. Drôle de chose de les sentir passer, passer devant elle, les uns très vieux, d’autres…