Mrs Dalloway
Mais ce soulagement était refusé à ses malades.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Mais Miss Kilman ne détestait pas Mrs Dalloway. Elle tourna ses gros yeux couleur de groseilles vertes sur Clarissa et, voyant son petit visage rose, son corps délicat, son air d’élégance et de fraîcheur, Miss Kilman pensa : « Sotte ! Idiote ! Vous n’avez connu ni joies ni chagrins ; vous avez passé votre vie dans la frivolité ! » Alors, il s’éleva en elle un impérieux désir de la dominer, de la démasquer. La jeter à terre l’aurait soula-gée. Mais ce n’était pas le corps, c’était cette âme de mensonge qu’elle aurait voulu soumettre, maîtriser. La voir pleurer, ré-duite à rien, humiliée, la voir à genoux confessant : « Vous avez raison. » Mais cela, Dieu et non Miss Kilman devait l’obtenir. Ce devait être une victoire religieuse. Aussi prit-elle un air fixe, un air farouche.
Clarissa était très choquée. Ça, une chrétienne ? cette femme ? Cette femme qui lui avait enlevé sa fille ? Elle, en communion avec les présences invisibles ? Lourde, laide, com-mune, sans grâce ni bonté, elle prétendait connaître le sens de la vie ?
« Vous emmenez Élisabeth aux Stores ? » dit Mrs Dalloway.
Miss Kilman répondit : oui. Elles restaient là toutes deux. Miss Kilman n’allait pas faire de frais d’amabilité. Elle avait tou-
– 124 – jours gagné son pain. Sa connaissance de l’histoire moderne était absolument complète. Elle mettait tant de côté, sur son maigre revenu, pour les causes auxquelles elle croyait, tandis que cette femme ne faisait rien, ne croyait à rien, élevait sa fille… Mais voilà cette belle jeune fille, Élisabeth, un peu essouf-flée.
Elles allaient donc aux Stores. Chose étrange ! Devant Miss Kilman qui se tenait là (certes oui, elle se tenait là, aussi puis-sante, aussi taciturne qu’un monstre préhistorique armé pour les luttes primitives), l’idée qu’on se faisait d’elle, à chaque se-conde un peu plus, se mit à décroître ; la haine (qui allait aux idées, non aux personnes) s’effondra, elle perdit sa méchanceté, sa taille, et devint, à chaque seconde un peu plus, cette Miss Kilman avec son mackintosh, que Clarissa – Dieu le savait – au-rait voulu pouvoir aider.
En voyant le monstre se dégonfler, Clarissa se mit à rire. En disant adieu, elle se mit à rire.
Les voilà parties, toutes les deux, Miss Kilman et Élisabeth. Elles descendaient.
Poussée par un mouvement soudain, par une violente an-goisse, car cette femme lui enlevait sa fille, Clarissa se pencha par-dessus la rampe et cria : « N’oublie pas la soirée ! N’oublie pas notre soirée ! »
Mais Élisabeth avait déjà ouvert la porte d’entrée ; un ca-mion passait ; elle ne répondait pas.
Amour ! Religion ! pensa Clarissa qui revint au salon fré-missant de tout son corps. Haïssables choses ! Car, à présent que la personne de Miss Kilman n’était plus sous ses yeux, elle était bouleversée par l’idée. La religion et l’amour, ce qu’il y a de plus cruel au monde, pensa-t-elle ; elle les voyait gauches, ra-geurs, despotiques, hypocrites, indiscrets, jaloux, infiniment cruels, sans scrupules et vêtus d’un mackintosh vert sur le pa-
– 125 – lier : l’amour et la religion ! Avait-elle jamais essayé, elle-même, de convertir quelqu’un ? Ne désirait-elle pas que chacun fût simplement soi-même ? Et elle regarda par la fenêtre la vieille dame, en face, qui montait l’escalier. Eh bien ! qu’elle monte l’escalier si cela lui fait plaisir, qu’elle s’arrête, et puis, comme souvent Clarissa l’a vue faire, qu’elle aille dans sa chambre, qu’elle ouvre les rideaux et qu’elle disparaisse encore une fois dans le fond de la pièce. Mais on éprouvait une sorte de respect, à la voir par la fenêtre, cette vieille femme, et elle ne se doutait pas du tout qu’on la voyait, il y avait là une sorte de solennité – mais l’amour et la religion la détruiraient, détruiraient tout l’intime de l’âme. L’odieuse Kilman détruirait cela. Cependant ce spectacle lui donnait envie de pleurer.
L’amour détruit tout. Tout ce qui est beau, tout ce qui est vrai. Voyez, par exemple, Peter Walsh. Si vous vouliez savoir quelque chose de Pope, d’Addison par exemple, ou simplement dire des bêtises, à quoi les gens ressemblent, ce que les choses signifient, il n’y avait pas mieux que Peter. C’est Peter qui l’avait aidée, Peter qui lui avait prêté des livres. Mais les femmes qu’il aimait ! vulgaires, triviales, communes ! Voyez Peter amoureux ! Il était venu la voir après tant d’années, et de quoi avait-il par-lé ? De lui-même. Horrible passion ! pensa-t-elle. Passion avilis-sante, pensa-t-elle en songeant à Kilman et à son Élisabeth qui allaient aux Navy Stores.
Big Ben frappa la demi-heure.
Quelle chose extraordinaire, étrange, touchante même, de voir la vieille dame (elles étaient voisines depuis tant d’années) s’éloigner de la fenêtre, comme si elle était attachée à ce son, à cette corde ! Si gigantesque que fût ce son, il avait cependant un peu à faire avec elle. Très bas, très bas, parmi les choses ordi-naires, le battant de la cloche tombait, et le moment devenait solennel. Elle était forcée – imaginait Clarissa, – par ce coup de l’heure, de s’en aller, de partir, mais où ? Clarissa la suivit des yeux et elle la vit se retourner et disparaître et elle aperçut juste
– 126 – son bonnet blanc qui bougeait au fond de la chambre à coucher. Et elle était encore à l’autre bout de la pièce et elle bougeait. À quoi bon des dogmes, des prières, des mackintosh ? pensa Cla-rissa, quand c’est là le miracle, quand c’est là le mystère : cette vieille dame, pensait-elle, qu’elle pouvait voir aller depuis la commode jusqu’à la coiffeuse. Elle la voyait encore. Et le mys-tère suprême que Kilman dirait avoir résolu, que Peter dirait avoir résolu – mais Clarissa était sûre qu’ils n’avaient même pas essayé, – était celui-ci simplement : là il y a une chambre, là il y en a une autre. Est-ce que la religion explique cela ? Est-ce que l’amour…
L’amour… mais ici l’autre cloche, la cloche qui, toujours, frappe deux minutes après Big Ben, arriva tout affairée, les mains pleines de bagatelles qu’elle lança par terre comme si c’était très bien que Big Ben, avec sa majesté, fît la loi, si solen-nelle, si juste, mais qu’il y eût encore toutes sortes de petites choses qu’il ne fallait pas oublier – Mrs Marsham, Ellie Hender-son, les coupes pour les glaces – toutes sortes de petites choses arrivèrent comme de petites vagues, clapotant et dansant dans le sillage de ce coup solennel qui tombait à plat comme une barre d’or sur la mer. Mrs Marsham, Ellie Henderson, les coupes pour les glaces. Il faut téléphoner tout de suite.
Volubile, agitée, l’horloge qui retarde sonna, arrivant dans le sillage de Big Ben, les mains remplies de bagatelles. Entamée, brisée par l’assaut des voitures, la brutalité des camions, la marche pressée de milliers d’hommes anguleux et de femmes parées, les dômes et les flèches des immeubles et des hôpitaux, elle lança ses dernières bagatelles qui vinrent se briser comme l’écume d’une vague épuisée, sur le corps de Miss Kilman, arrê-tée un moment, immobile, dans la rue pour murmurer : « C’est la chair ! »
C’était la chair qu’elle devait soumettre. Clarissa Dalloway l’avait insultée. À cela elle s’attendait. Mais elle n’avait pas triomphé, n’ayant pas maîtrisé la chair. Elle était laide et
– 127 – gauche, c’est pour cela que Clarissa Dalloway s’était moquée d’elle ; les désirs charnels s’étaient ravivés, car elle avait souffert d’avoir cet air gauche à côté de Clarissa.
Parler comme elle ne lui était pas possible non plus. Mais pourquoi désirer lui ressembler ? Pourquoi ? Elle méprisait Mrs Dalloway du fond de son cœur. Cette femme n’était pas sé-rieuse. Cette femme n’était pas bonne. Sa vie était un tissu de vanités et de tromperies. Cependant Doris Kilman avait été vaincue. Elle avait même presque éclaté en pleurs quand Claris-sa Dalloway s’était moquée d’elle. « C’est la chair, c’est la chair », murmurait-elle – elle parlait souvent toute seule – es-sayant de dominer ce trouble douloureux en descendant Victo-ria Street. Elle priait Dieu. Comment s’empêcher d’être laide ? Avait-elle de quoi acheter de jolies robes ? Clarissa Dalloway avait ri… mais elle allait chasser cette pensée, elle allait la chas-ser avant d’avoir atteint la boîte aux lettres. D’ailleurs n’a-t-elle pas Élisabeth ? Elle allait penser à autre chose, à la Russie, avant d’avoir atteint la boîte aux lettres.
« Comme il doit faire bon à la campagne ! » dit-elle. Elle combattait, comme Mr Whittaker lui avait dit de le faire, cette rancune violente contre le monde qui l’avait méprisée, persiflée, rejetée, en commençant par lui infliger cette indignité – un corps sans beauté qui la rendait repoussante. Qu’elle essaie n’importe quelle coiffure, son front sera toujours comme un œuf, blanc, nu. Pas de robe qui lui aille – aussi bien acheter n’importe quoi. Et pour une femme, naturellement, cela veut dire ne jamais rencontrer l’autre sexe. Jamais elle ne sera la première pour personne. Quelquefois, ces derniers temps, il lui avait semblé que, Élisabeth mise à part, elle ne vivait que pour sa nourriture, ses petites commodités, son dîner, son thé, sa boule d’eau chaude la nuit. Il fallait combattre ; vaincre ; avoir foi en Dieu. Mr Whittaker avait dit qu’il y avait une raison à ses souffrances. Mais personne ne les connaissait. Dieu les voit, avait-il dit en désignant le crucifix. Mais pourquoi souffrir quand d’autres femmes, comme Clarissa Dalloway, étaient heu-
– 128 – reuses ? On comprend quand on a souffert, avait dit Mr Whittaker.
Elle avait dépassé la boîte aux lettres, et Élisabeth était déjà entrée dans le rayon brun et frais des tabacs, aux Army and Na-vy Stores, qu’elle murmurait encore ce que Mr Whittaker lui avait dit sur la connaissance qui vient par la souffrance et sur la chair. « La chair… » murmura-t-elle.
À quel rayon voulait-elle aller ? dit Élisabeth en l’interrompant.
« Aux jupons », dit-elle brusquement, et elle marcha droit à l’ascenseur.
Elles montèrent. Élisabeth la guida de côté et d’autre, la guida dans sa distraction comme si elle avait été un grand en-fant, un encombrant cuirassé. Voilà les jupons marron, décents, rayés, frivoles, solides, vaporeux ; elle fit, dans sa distraction, un choix effarant ; et la vendeuse la crut folle.
Élisabeth se demandait, tandis qu’on faisait le paquet, à quoi pouvait penser Miss Kilman. « Prenons le thé », dit Miss Kilman, se réveillant, se ressaisissant. Elles prirent le thé.
Élisabeth se demandait si Miss Kilman avait vraiment faim. C’était sa manière de manger, de manger avec voracité ; et puis, de jeter des regards avides sur une assiette de gâteaux glacés sur la table à côté d’elle ; et puis, quand une dame et un enfant vin-rent s’asseoir et que l’enfant prit le gâteau, est-ce que vraiment Miss Kilman était vexée ? Oui, Miss Kilman était vexée. Elle voulait ce gâteau-là, le rose. Le plaisir de manger était presque le seul plaisir, sans mélange, qui lui restât – il fallait qu’on le lui prît aussi !
Quand on est heureux, on a des réserves, avait-elle dit à Élisabeth, sur lesquelles on peut vivre, tandis qu’elle était comme une roue sans pneu (elle aimait ces métaphores) caho-tée par tous les cailloux ; voilà ce qu’elle disait, après la leçon,
– 129 – debout près de la cheminée, avec son sac de livres, sa « sa-coche », comme elle l’appelait, le mardi matin, quand la leçon était terminée. Et elle parlait aussi de la guerre. C’est qu’il y avait des gens qui ne pensaient pas que l’Angleterre eut toujours raison. On avait écrit des livres. On avait tenu des meetings. Il y avait d’autres points de vue. Est-ce qu’Élisabeth voudrait venir avec elle entendre Un Tel (un vieillard d’aspect extraordinaire) ? Alors Miss Kilman l’emmena dans une église de Kensington et elles prirent le thé avec un clergyman. Elle lui avait prêté ses livres. Le barreau, la médecine, la politique, toutes les profes-sions sont ouvertes aux femmes de votre génération, disait Miss Kilman. Mais pour elle, sa carrière était complètement brisée ; était-ce sa faute ? Grand Dieu, disait Élisabeth, non.
Et sa mère entrait pour dire qu’une bourriche était arrivée de Bourton. Miss Kilman voulait-elle quelques fleurs ? Pour Miss Kilman, elle était toujours très, très aimable, mais Miss Kilman écrasait les fleurs l’une contre l’autre et ne savait pas dire des riens, et ce qui intéressait Miss Kilman assommait sa mère, et Miss Kilman et sa mère faisaient ensemble un effet ter-rible ; et Miss Kilman se faisait importante et paraissait très laide, mais elle était tellement intelligente ! Élisabeth n’avait jamais pensé aux pauvres. Elle avait dans la vie tout ce qu’elle désirait. Sa mère prenait son déjeuner au lit tous les matins ; Lucy le montait. Et elle aimait les vieilles dames parce qu’elles étaient des duchesses et descendaient de quelque Lord. Mais Miss Kilman lui avait dit un mardi matin, après la leçon : « Mon grand-père était marchand de couleurs dans Kensington », Miss Kilman était tout à fait différente de tous ceux qu’elle connais-sait ; on se sentait si petit à côté d’elle.
Miss Kilman prit une autre tasse de thé. Élisabeth, avec son port oriental, son impénétrable mystère, se tenait très droite. Non, elle ne voulait plus rien. Elle chercha ses gants, ses gants blancs. Ils étaient sous la table. Ah ! mais il ne fallait pas qu’elle partît. Miss Kilman ne voulait pas la laisser partir ; elle était si
– 130 – jeune, si belle, et Miss Kilman l’aimait sincèrement. Sa grande main s’ouvrit et s’aplatit sur la table.
Oh ! l’effet est un peu manqué, pensa Élisabeth. Et vrai-ment elle voulait partir.
Mais elle dit, Miss Kilman : « Je n’ai pas encore tout à fait fini. »
Alors, naturellement, Élisabeth attendrait ; mais il faisait bien chaud ici.
« Irez-vous à la soirée ? » dit Miss Kilman. Élisabeth pen-sait que oui. Sa mère le désirait. « Il ne faut pas se laisser absor-ber par les soirées », dit Miss Kilman en tripotant le dernier tiers d’un éclair au chocolat.
Élisabeth répondit qu’elle n’aimait pas beaucoup les soi-rées. Miss Kilman ouvrit la bouche, avança un peu le menton et engloutit le reste de l’éclair au chocolat ; puis elle s’essuya les doigts et rinça sa tasse avec son thé.
Elle sentait qu’elle allait éclater, éclater. Son supplice était si effroyable. Pouvoir la saisir, l’étreindre, la faire sienne, com-plètement, pour toujours et puis mourir. Mais rester assise, sans trouver une chose à dire, voir Élisabeth se détourner d’elle, se sentir repoussante pour elle aussi, c’en était trop. Elle ne pou-vait plus l’endurer. Ses gros doigts se crispèrent.
« Je ne vais pas en soirée », dit Miss Kilman, mais c’était seulement pour empêcher Élisabeth de partir. « On ne m’invite pas aux soirées », et elle savait, en le disant, que c’était son égoïsme – sa perte – qui parlait. Mr Whittaker l’avait avertie, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle avait trop souffert. « Pourquoi m’inviterait-on ? dit-elle. Je suis laide, je suis mal-heureuse. » C’était idiot. Mais aussi toutes ces personnes qui passaient, ces personnes portant des paquets, la méprisaient et faisaient qu’elle parlait ainsi. Et pourtant, elle était Doris Kil-man. Elle avait son diplôme. Elle avait fait son chemin dans le
– 131 – monde. Sa connaissance de l’histoire moderne était plus qu’honorable.
« Je ne me plains pas, dit-elle, je plains… » elle allait dire votre mère, mais non, elle ne pouvait pas, devant Élisabeth. « Je plains beaucoup plus les autres. »
Comme un animal muet qu’on a amené près d’une porte, il ne sait pourquoi, et qui brûle d’envie de s’enfuir, Élisabeth res-tait assise silencieuse. Miss Kilman allait-elle dire autre chose ?
« Ne m’oubliez pas tout à fait », dit Doris Kilman ; sa voix tremblait. Au bout du champ, l’animal muet galopa, terrifié.
La grande main s’ouvrit et se ferma.
Élisabeth tourna la tête. La vendeuse arriva. « Il faut payer à la caisse », dit Élisabeth, et elle partit, arrachant – Miss Kil-man le sentit – les entrailles du corps de Miss Kilman qu’elle dévidait à travers la salle, et puis elle salua très poliment, les tordit une dernière fois et s’en alla.
Elle était partie. Miss Kilman, à la table de marbre, à côté des éclairs au chocolat, reçut un, deux, trois chocs de douleur. Elle était partie. Mrs Dalloway avait triomphé. Élisabeth était partie. La beauté était partie, la jeunesse était partie.
Elle était assise ; elle se leva, trébuchant entre les petites tables, vacillant légèrement – et quelqu’un courut après elle avec son jupon, – et elle se perdit, et elle fut prise entre des malles spéciales pour l’Inde, puis se trouva au beau milieu du rayon d’accouchement et de layette, au milieu de tous les con-forts du monde, périssables et durables, jambons, médicaments, fleurs, papeteries, au milieu d’odeurs diverses, douces, aigres ; elle titubait, elle se vit titubant ainsi, avec son chapeau de tra-vers, le visage cramoisi, tout entière dans une glace. Enfin elle sortit dans la rue.
– 132 –
La tour de la cathédrale de Westminster s’élevait devant elle, la maison où Dieu habite. Au milieu de la foule et du bruit, voilà la maison où Dieu habite. D’un air farouche, elle s’en alla, avec son paquet, vers l’autre sanctuaire, l’Abbaye, et là, dressant ses mains comme une tente devant son visage, elle s’assit parmi ceux qui avaient aussi trouvé là un refuge ; fidèles de toutes les sortes, sans rang social, presque sans sexe, tant qu’ils dressaient leurs mains devant leurs visages, mais redevenant sur-le-champ, dès qu’ils les étaient, de braves Anglais et Anglaises très respectueux dont quelques-uns venaient pour voir les figures de cire.
Miss Kilman dressait sa tente devant son visage ; elle était tantôt seule, tantôt entourée. De nouveaux fidèles arrivaient de la rue pour remplacer les visiteurs qui faisaient le tour de l’Abbaye et passaient d’un pas hésitant devant la tombe du Sol-dat Inconnu, mais elle continuait à cacher ses yeux de ses mains et essayait dans cette double obscurité, car il y avait peu de jour dans l’Abbaye, de s’élever au-dessus des vanités, des désirs, des sensualités, de se délivrer à la fois de la haine et de l’amour. Ses mains se crispaient ; elle avait l’air de lutter. Cependant, aux autres, Dieu semblait accessible, et le chemin qui conduisait à lui, facile. Mr Fletcher, employé retraité du trésor, Miss Gor-ham, veuve du fameux K… C… s’approchaient de lui simple-ment, et après avoir prié, ils s’adossaient, ils écoutaient avec plaisir la musique (les orgues jouaient doucement), ils voyaient, au bout de la rangée, Miss Kilman priant, priant et, comme ils étaient encore sur le seuil de leur monde intérieur, ils la regar-daient avec sympathie comme une âme explorant les mêmes ré-gions, une âme faite d’une substance immatérielle, pas une femme, une âme.
Mr Fletcher dut s’en aller. Il dut passer devant elle, et comme il était lui-même propre comme un sou neuf, il ne put s’empêcher d’être un peu ému par le désordre de la pauvre dame, son chignon défait, son paquet par terre. Elle ne le laissa pas passer immédiatement. Mais comme il s’attardait à regarder
– 133 – autour de lui les marbres blancs, les vitraux gris, les collections de trésors (il était extrêmement fier de l’Abbaye), la taille, la force et la puissance de cette personne assise là, et qui, de temps en temps, bougeait les genoux – qu’il était difficile l’accès de son Dieu, qu’ils étaient tenaces ses désirs ! – le frappèrent comme elles avaient frappé Mrs Dalloway – incapable de ne pas penser à Miss Kilman cette après-midi – Le Rev. Edward Whittaker, et Élisabeth.
Élisabeth attendit, dans Victoria Street, un omnibus. Il fai-sait si bon dehors. Peut-être n’était-il pas nécessaire de rentrer tout de suite. Il faisait si bon dehors, à l’air. Aussi elle allait prendre un omnibus. Et, tandis qu’elle attendait, avec ses vête-ments bien coupés, cela commençait déjà… on la comparait… un peuplier, la première aurore, une jacinthe, une biche, l’eau qui court, le lis du jardin. Et cela l’assommait : elle aurait voulu qu’on la laissât à la campagne faire ce qu’elle voulait avec son père et ses chiens ; mais on la comparait à un lis, et il fallait aller à des soirées, et Londres était si ennuyeux !
Les omnibus – caravane éclatante, colorée de rouge ou de jaune – tournaient, s’arrêtaient, repartaient. Lequel prendre ? Elle n’avait pas de préférence. Naturellement elle ne fendrait pas la foule. Elle était plutôt passive. C’était l’expression qui lui manquait, mais elle avait de beaux yeux, chinois, orientaux, et, disait sa mère, avec de si jolies épaules et un port si parfait, elle était toujours charmante à voir ; ces derniers temps, le soir sur-tout, quand elle était intéressée, car elle ne s’excitait jamais, elle était presque belle, très majestueuse, très sereine. À quoi pou-vait-elle penser ? Tous les hommes tombaient amoureux d’elle, et cela l’excédait. C’était le commencement. Sa mère le remar-quait. On commençait à lui faire la cour. Qu’elle ne s’en souciât pas davantage – pas plus que de sa toilette – cela ennuyait quelquefois Clarissa. Mais peut-être était-ce aussi bien, avec tous ces petits chiens, tous ces cochons d’Inde autour d’elle, et leurs maladies. Et cela lui donnait un charme. Et puis il y avait cette singulière amitié avec Miss Kilman. « Eh bien, pensait Cla-
– 134 – rissa vers trois heures du matin, en lisant le général Marbot, car elle dormait mal, cela prouve qu’elle a du cœur. »
Tout à coup Élisabeth s’avança, et avec la plus grande ai-sance, monta, devant tout le monde, dans l’omnibus. Elle s’assit sur l’impériale. L’impétueuse machine – un pirate – s’élança en avant, bondit. Elle dut se tenir à la barre pour garder son équi-libre. Car c’était un pirate, brutal, sans scrupules, qui se jetait sur vous sans pitié, faisait des détours dangereux, cueillait har-diment un voyageur, en méprisait un autre, se glissait comme une anguille, avec arrogance, entre les obstacles, et enfin se pré-cipitait, insolemment, toutes voiles dehors, dans Whitehall. – Et Élisabeth donna-t-elle une pensée à la pauvre Miss Kilman qui l’aimait sans jalousie, pour qui elle avait été une biche dans la plaine, la lune sur une clairière ? – Elle était ravie d’être en li-berté. L’air pur était si délicieux. On étouffait aux Army and Na-vy Stores. Et maintenant, c’était comme une chevauchée, cette course à travers Whitehall, et à chaque mouvement de l’omnibus, le beau corps sous le manteau couleur chamois ré-pondait librement, comme un cavalier, comme une figure de femme à la proue d’un navire, car la brise la décoiffait légère-ment, la chaleur donnait à ses joues la pâleur du bois laqué blanc, et ses beaux yeux, n’ayant pas d’autres yeux à rencontrer, regardaient droit devant eux, sans expression, brillants, avec la fixité et la prodigieuse innocence des sculptures.
C’est parce que Miss Kilman parle toujours de ses souf-frances qu’elle est pénible à supporter. A-t-elle raison ? Si, pour soulager les pauvres, il faut faire partie de comités et donner, tous les jours, des heures et des heures de son temps, son père – elle le voit à peine quand il est à Londres – le fait, grand Dieu, oui ! Est-ce cela que Miss Kilman appelle être chrétien ? C’est si difficile à dire. Oui, elle ira un peu plus loin. Un penny de plus pour le Strand ? Bon, voilà un penny. Elle ira au Strand.
Elle aime les gens qui sont malades. Et toutes les profes-sions sont ouvertes aux femmes de votre génération, disait Miss
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Kilman. Ainsi elle pourrait être docteur, elle pourrait être fer-mier. Les animaux sont souvent malades. Elle pourrait posséder un millier d’acres et avoir des gens au-dessous d’elle. Elle irait les visiter dans leurs cottages. Voilà Somerset House. On peut être un très bon fermier – et cette idée, chose étrange, sans di-minuer la part de Miss Kilman, était presque entièrement due à Somerset House. Qu’il est beau, sérieux, ce grand bâtiment gris ! Et elle aime à rencontrer les gens qui travaillent. Elle aime ces églises, pareilles à des silhouettes de papier gris qui bordent le cours du Strand. C’est tout à fait différent de Westminster ici, pense-t-elle, en descendant à Chancery Lane. C’est si sérieux, si mouvementé. – Bref, elle aimerait avoir une profession, être docteur, fermier, peut-être aller au Parlement, si c’était néces-saire, – tout cela à cause du Strand.
Ces gens qui courent à leur travail, ces bras qui bâtissent, ces esprits toujours occupés, non de futiles paroles, comme de dire aux jeunes filles qu’elles ressemblent à des peupliers – c’est si bête, bien qu’un peu amusant – mais d’affaires, de navires, de bois, d’administration, et puis la majesté de ce quartier (elle était dans le Temple), sa gaieté (voilà le fleuve), sa foi (ici, c’était une église), lui inspirèrent la résolution de devenir, quoi que pût dire sa mère, docteur ou fermier. Mais elle était un peu indo-lente.
Et il valait beaucoup mieux n’en pas parler, car cela sem-blerait très sot. Cette sorte de chose arrive quelquefois, quand on est seul : un édifice anonyme, une foule qui revient de la Cité, ont plus de pouvoir qu’un simple pasteur de Kensington, que les livres prêtés par Miss Kilman, pour éveiller ce qui gît assoupi, embarrassé, timide sur le sol mouvant de la conscience, pour briser les enveloppes comme un enfant qui, soudain, étend les bras. Ce n’était, peut-être, rien que cela, un soupir, un geste des bras, une impulsion, une vision – rien de plus. C’est fini, pour toujours. – Tout s’enfonce dans le sol de sable. Il faut s’habiller, rentrer pour dîner. Quelle heure est-il ? Où y a-t-il une horloge ?
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Elle regarda dans Fleet Street. Elle fit quelques pas vers Saint-Paul, timidement, comme une personne qui pénètre dans une maison étrangère, la nuit, avec une bougie, sur la pointe des pieds, de crainte que le propriétaire n’ouvre brusquement la porte de sa chambre et ne lui demande ce qu’on fait… et elle n’osait pas s’aventurer dans les impasses bizarres, dans les ruelles attrayantes, pas plus que, dans une maison étrangère, elle n’oserait ouvrir une porte qui serait peut-être la porte de la chambre à coucher ou la porte du salon, ou bien qui mènerait tout droit au garde-manger. Car aucune des Dalloway ne venait d’habitude dans le Strand. Elle était un pionnier, un aventurier qui se hasarde, qui explore.
En beaucoup de choses, sa mère le savait, elle manquait ex-trêmement de maturité, une enfant encore, qui aime ses pou-pées, ses vieilles pantoufles, un vrai bébé – et c’était charmant. Mais aussi, dans la famille Dalloway, il y avait la tradition du service public. Abbesses, principales, surintendantes, digni-taires, voilà ce qu’on était, sans éclat, dans la lignée des femmes. Elle pénétra un peu plus loin du côté de Saint-Paul. Il y avait dans ce vacarme une force aimante, comme celle d’un père, d’une mère, d’un frère. Cela lui semblait bon. Le bruit était for-midable ; et tout à coup des trompettes éclatèrent, retentirent – c’étaient les chômeurs – dans le vacarme ; de la musique mili-taire, comme si les gens marchaient au pas ; cependant s’ils avaient été mourants – si une femme avait rendu le dernier soupir et que celui qui la veillait eût ouvert la fenêtre de la chambre où venait de s’accomplir cet acte suprême, et eût re-gardé dans Fleet Street, ce chant militaire, ce vacarme serait monté triomphalement vers lui, consolant, impartial.
Dans ce chant aucune conscience de la fortune des uns, du sort des autres, et pour cette raison, même pour les êtres boule-versés d’avoir guetté, sur les visages des mourants, les derniers frémissements de la vie, il était consolant.
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L’oubli, chez les hommes, peut blesser ; l’ingratitude irrite, mais ce grand courant, qui roule sans fin, une année après l’autre, emporte tout ce qu’il rencontre, ce vœu, ce camion, cette vie, cette procession, les enveloppe et les entraîne ; de même le torrent d’un glacier prend un ossement, une fleur bleue, un tronc d’arbre et les roule.
Mais il était plus tard qu’elle ne croyait. Sa mère n’aimerait pas qu’elle allât toute seule à l’aventure, comme cela. Elle re-tourna dans le Strand.
Une bouffée de vent (malgré la chaleur, il y avait du vent) jeta un mince nuage noir sur le soleil et sur le Strand. Les vi-sages s’assombrirent ; les omnibus perdirent soudain leur éclat. Car, parmi les nuages, bien qu’ils eussent l’aspect de montagnes de neige dure – il semblait qu’on pût les déchiqueter à la hache – avec de grandes pentes dorées, sur leurs flancs, de célestes pe-louses, et qu’ils parussent offrir aux dieux des demeures prépa-rées pour leurs assemblées au-dessus du monde, le mouvement était continuel. Des changements se faisaient comme d’après un plan arrêté d’avance ; tantôt un sommet s’affaissait, tantôt un bloc pyramidal, jusque-là ferme à son poste, s’avançait dans l’espace libre ou bien conduisait gravement une procession vers un autre rivage. Malgré la fixité, la solidité de ces amoncelle-ments, malgré leur apparence de repos, leur ensemble immo-bile, rien n’était plus libre, léger, sensitif, mobile que ces éten-dues blanches comme la neige ou enflammées d’or. Changer, s’en aller, se démolir, rien n’était plus facile ; et la terre recevait tantôt de la lumière, tantôt de l’ombre.
Avec calme, avec aisance, Élisabeth Dalloway monta dans l’autobus de Westminster.
La lumière et l’ombre, sur le mur gris, sur les bananes jaunes, sur le Strand gris, sur les omnibus jaunes, allaient, ve-naient, faisaient des signes, indiquaient des choses. Septimus Warren Smith, couché sur le sofa du salon, regardait la tache d’or délayée – étonnante, sensible comme un être vivant ! –
– 138 – briller et disparaître sur les roses, sur le papier du mur. Dehors, les feuillages des arbres étaient comme des filets tendus dans l’air. La chambre était pleine du bruit de l’eau. Les oiseaux chantaient à travers les vagues. Tous les trésors de la nature ve-naient à lui, et sa main reposait sur le dos du sofa, comme il l’avait vue, en se baignant, flotter sur les vagues. Sur le rivage, les chiens aboyaient au loin, au loin. Ne crains plus, disait le cœur, ne crains plus.
Il n’avait pas peur. À chaque instant, la Nature lui envoyait un message joyeux, comme cette tache dorée qui faisait le tour du mur, – là, là, – pour lui dire qu’elle était prête à lui révéler – de quelque magnifique manière, en agitant ses tresses, en fai-sant tournoyer son manteau et en lui murmurant à l’oreille les paroles de Shakespeare – son sens.
Rezia, assise à la table, tournant un chapeau entre ses mains, le regardait. Elle le vit sourire. Il était donc heureux. Mais elle ne pouvait supporter ce sourire. Ce n’était pas une vie conjugale, ce n’était pas être son mari que d’avoir cet air étrange, de toujours tressaillir, rire, passer des heures et des heures sans parler, ou de s’accrocher à elle et de lui dire d’écrire. Le tiroir de la table était rempli de ses écrits, sur la guerre, sur Shakespeare, sur de grandes découvertes et sur le fait qu’il n’y a pas de mort. Ces derniers jours, il s’excitait souvent sans raison (et le docteur Holmes et Sir William Bradshaw disaient tous les deux que l’excitation était ce qu’il y avait de plus mauvais pour lui), il agitait les mains et criait qu’il connaissait la vérité. Il connaissait tout. Cet homme, son ami qui avait été tué, Evans, était venu, disait-il. Il chantait derrière le paravent. Elle écrivait exactement ce qu’il lui disait d’écrire. Certaines choses étaient très belles, d’autres, de vraies sottises. Et il s’arrêtait toujours au milieu et changeait d’idées ; il voulait ajouter quelque chose ; il entendait quelque chose de nouveau, écoutait avec la main le-vée. Mais elle n’entendait rien.
– 139 –
Un jour ils avaient trouvé la bonne qui, tout en faisant le ménage, lisait un de ces papiers et se tordait de rire. Ce fut très malheureux. Car Septimus se lamenta sur la cruauté humaine – on se déchire les uns les autres ; si vous tombez, disait-il, on vous met en pièces, « Holmes nous poursuit », disait-il, et il in-ventait des histoires sur Holmes, Holmes mangeant son por-ridge, Holmes lisant Shakespeare, et en les racontant, il entrait en fureur, ou bien riait très fort, car le docteur Holmes semblait le remplir d’horreur. Il l’appelait « la nature humaine ». Il avait aussi des visions. Souvent il se croyait noyé, étendu sur une fa-laise, et les goélands criaient en passant sur lui. Il regardait par-dessus le bord du sofa dans la mer. Ou bien, il entendait de la musique : ce n’était qu’un orgue de Barbarie ou un homme qui criait dans la rue. Mais il s’exclamait : « C’est divin ! » et il pleu-rait, et c’était terrible pour elle de voir pleurer un homme comme Septimus, qui s’était battu, qui était brave. Quelquefois il restait étendu, écoutant, puis tout d’un coup, criait qu’il tom-bait, tombait dans les flammes. Elle regardait vraiment s’il y avait des flammes ; c’était si impressionnant. Mais il n’y avait rien. Ils étaient seuls dans la pièce. C’était un rêve, lui disait-elle, et elle finissait par l’apaiser mais quelquefois elle avait peur, elle aussi. Elle soupirait en cousant.
Son soupir était tendre et charmant, comme le vent sur un bois, dans le soir. Elle posait ses ciseaux, elle se retournait pour prendre quelque chose sur la table. Un léger mouvement, un pe-tit craquement, un choc animaient le silence autour de la table où elle cousait. À travers ses cils il pouvait voir sa silhouette brouillée, son petit corps vêtu de noir, son visage et ses mains, ses mouvements pour se tourner vers la table quand elle prenait une bobine ou cherchait (elle perdait souvent les choses) sa soie. Elle faisait un chapeau pour la fille mariée de Mrs Filmer qui s’appelait… il avait oublié.
« Comment s’appelle la fille mariée de Mrs Filmer ? de-manda-t-il.
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– Mrs Peters, dit Rezia. Il sera peut-être trop petit, dit-elle, en l’élevant devant elle. Mrs Peters est grande. » Elle ne l’aimait pas. Mais Mrs Filmer avait été si bonne pour elle – « Elle m’a donné des raisins ce matin », dit-elle – que Rezia voulait faire quelque chose pour montrer qu’ils étaient reconnaissants. En entrant dans la pièce, l’autre soir, elle avait trouvé Mrs Peters qui les croyait sortis, et qui faisait marcher le phonographe.
« C’est vrai ? » demanda-t-il. Elle faisait marcher le phono-graphe. Oui, elle le lui avait dit le jour même ; elle avait trouvé Mrs Peters qui faisait marcher le phonographe.
Il commença, très prudemment, à ouvrir les yeux, pour voir si le phonographe était vraiment là. Mais les choses réelles étaient si extraordinaires. Il fallait être prudent. Il ne voulait pas devenir fou. D’abord, il regarda les journaux de modes qui étaient posés sur le rayon du bas, puis, peu à peu, le phono-graphe avec le pavillon vert. C’était parfaitement exact. Alors, prenant courage, il regarda le buffet, l’assiette de bananes, la gravure de la reine Victoria et du prince consort, la cheminée et le vase de roses. Aucune de ces choses ne remuait. Toutes étaient immobiles ; toutes réelles.
« C’est une mauvaise langue, dit Rezia.
– Que fait Mr Peters ? demanda Septimus.
– Ah ! » dit Rezia, essayant de se souvenir. Elle se rappela que Mrs Filmer lui avait dit qu’il voyageait pour une Compa-gnie. « Ces jours-ci, il est à Hull », dit-elle.
« Ces jours-ci ! » Elle avait dit cela avec son accent italien. Elle l’avait dit elle-même. Il abrita ses yeux de manière à ne voir qu’un peu de son visage à la fois, le menton d’abord, puis le nez, puis le front, de peur qu’ils ne fussent déformés ou ne portas-sent quelque horrible marque. Mais non, la voilà, tout à fait na-turelle, cousant avec cette moue qu’ont les femmes quand elles cousent, cette expression attentive et mélancolique. Mais cela
– 141 – n’avait rien de terrible, se dit-il, en regardant une deuxième fois son visage, ses mains, quoi d’effrayant, quoi de répugnant en elle ? Assise dans la lumière du jour, elle cousait. Mrs Peters était une méchante langue. Mr Peters était à Hull. Mais alors pourquoi entrer en fureur, prophétiser, s’enfuir comme un ban-ni marqué au fer ? Pourquoi trembler, sangloter en regardant les nuages ? Chercher des vérités, révéler des mystères, puisque Rezia était là, assise, piquait des épingles sur le devant de sa robe, et que Peters était à Hull ? Miracles, révélations, tortures, solitude, chute à travers la mer, dans les flammes, dans les flammes, tout s’évanouit, car le chapeau de paille de Mrs Peters, que Rezia garnissait, le faisait penser à un tapis de fleurs.
« Il sera trop petit pour Mrs Peters », dit Septimus.
Pour la première fois depuis des jours, il parlait comme d’habitude. « Bien sûr, il sera trop petit, il sera ridicule, dit-elle. Mais Mrs Peters l’a choisi. »
Il le lui prit des mains. « Bon pour le singe d’un joueur d’un orgue de Barbarie ! », dit-il.
Quelle bonne plaisanterie ! Il y avait des semaines qu’ils n’avaient pas ri ainsi ensemble, s’amusant entre eux comme des gens mariés. Car si Mrs Filmer, Mrs Peters ou n’importe était entré, on n’aurait pas compris de quoi elle riait avec Septimus.
« Voilà », dit-elle, en piquant une rose sur le côté du cha-peau. Elle était heureuse comme jamais elle ne l’avait été ! Ja-mais, dans toute sa vie.
« Mais il est encore plus ridicule, dit Septimus. À présent, la pauvre femme va ressembler à un cochon à la foire. » (Non, jamais personne ne l’avait fait rire comme Septimus.)
Sa boîte à ouvrage ! qu’y a-t-il ? rubans, perles, pompons, fleurs artificielles. Elle la renversa sur la table. Il se mit à as-sembler des couleurs, il était maladroit, ne savait pas faire un paquet, mais il avait un coup d’œil étonnant et tombait souvent
– 142 – juste, quelquefois de travers, bien sûr, mais souvent tout à fait juste.
« Elle aura un chapeau magnifique », murmura-t-il, en prenant une chose et une autre. Rezia, agenouillée, près de lui, regardait par-dessus son épaule. C’est fini – le modèle est fini, qu’elle le couse. Mais qu’elle fasse attention, grande attention à le garder tel qu’il l’avait fait.
Elle se mit à coudre. Quand elle cousait, pensait-il, elle fai-sait le bruit d’une bouillotte dans l’âtre, bouillonnant, murmu-rant, toujours affairée, ses fermes petits doigts pinçant et pi-quant, son aiguille jetant des éclairs. Le soleil entrait et sortait, jouait sur les corniches, sur le papier du mur, mais lui, il allait attendre, pensa-t-il, en étendant les pieds, en regardant ses chaussettes plissées, sur ses souliers, au bout du sofa ; il atten-drait dans cette place chaude, ce coin d’air tranquille, comme on en rencontre à l’orée d’un bois, quelquefois, dans le soir, quand la chaleur s’attarde (à cause d’un creux dans le sol ou d’une cer-taine disposition des arbres, car il faut être scientifique, scienti-fique avant tout) et que l’air effleure la joue comme l’aile d’un oiseau.
« Le voilà », dit Rezia en faisant tournoyer le chapeau de Mrs Peters au bout de ses doigts, c’est assez pour aujourd’hui. Plus tard… » sa phrase se poursuivit, drip drip, drip, comme un robinet satisfait qu’on a laissé ouvert.
Admirable. Jamais il n’avait rien fait qui l’eût rendu si fier. Voilà un chapeau bien garni, un chapeau bien fourni ! le cha-peau de Mrs Peters.
« Regarde-le un peu », dit-il.
Elle aimerait toujours ce chapeau. Septimus était redevenu lui-même ; il avait ri. Ils avaient été seuls ensemble. Elle aime-rait toujours ce chapeau.
Il lui dit de l’essayer.
– 143 –
« Mais je dois avoir l’air si drôle ! » cria-t-elle, courant à la glace et se regardant de face, de profil. Puis elle l’enleva vite, car on frappait à la porte. Est-ce que c’était Sir William Bradshaw ? Avait-il déjà envoyé la réponse ?
Non ! ce n’était que la petite fille qui apportait le journal du soir.
Ce qui se passait toujours, tous les soirs de leur vie, se pas-sa alors. La petite fille suçait son pouce à la porte ; Rezia se mit à genoux, Rezia la cajola et l’embrassa ; Rezia tira un sac de bonbons du tiroir de la table. Toujours ainsi se passaient les choses. D’abord une chose, une autre ensuite. C’était ainsi qu’elle faisait, d’abord une chose, une autre ensuite ; dansant, sautant, tout autour de la pièce. Il prit le journal. Le Surrey est battu, lisait-il. Il y a une vague de chaleur. Rezia répéta : le Sur-rey est battu, il y a une vague de chaleur, mêlant ces choses à son jeu avec la petite fille de Mrs Filmer ; elles riaient et bavar-daient dans leur jeu. Lui était très fatigué, mais très heureux. Il allait dormir. Il ferma les yeux. Mais dès qu’il ne vit plus rien, les bruits du jeu s’affaiblirent, devinrent étranges et résonnèrent comme les cris de gens qui cherchent et ne trouvent pas et qui s’éloignent, s’éloignent. On l’avait perdu.
Il sursauta, terrifié. Qu’y a-t-il ? Le plat de bananes sur le buffet. Personne. (Rezia avait emmené l’enfant à sa mère ; il était l’heure de la coucher.) Seul pour toujours. Voilà son sort, voilà le jugement qui fut prononcé contre lui à Milan quand il entra dans la pièce et les vit tailler avec leurs ciseaux des formes de sparterie : seul pour toujours.
Seul avec le buffet et les bananes. Seul abandonné sur une éminence désolée, étendu, mais non ce n’était pas une colline, ce n’était pas un récif : c’était le sofa du salon de Mrs Filmer. Vi-sions, visages, voix des morts, où était tout cela ? En face de lui le paravent avec des roseaux noirs et des hirondelles bleues. Là où il avait vu des montagnes, des visages, de la beauté, il n’y avait plus qu’un paravent.
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« Evans ! » cria-t-il. Rien ne répondit. Une souris avait gé-mi ou un rideau frissonné. C’étaient les voix des morts. Le para-vent, le seau à charbon, le buffet étaient bien là. Qu’il regarde donc le paravent, le seau à charbon et le buffet… Mais Rezia se précipita dans la chambre et se mit à bavarder.
Une lettre était arrivée. Tous les projets étaient changés. Mrs Filmer ne pourrait pas aller à Brighton. On n’avait pas le temps de prévenir Mrs Williams, et vraiment c’était très, très ennuyeux, disait Rezia, quand elle aperçut le chapeau et pensa que… peut-être… elle pourrait… faire juste un petit… Sa voix s’éteignit en une mélodie heureuse.
« Ah ! zut ! s’écria-t-elle (c’était un de leurs amusements, ses jurons), l’aiguille s’était cassée. Le chapeau, l’enfant, Brigh-ton, l’aiguille. Elle vivait ces choses, une d’abord, puis une autre, elle les vivait, tout en cousant.
Elle voulait qu’il lui dise si, la rose changée de place, le chapeau était plus joli. Elle s’assit sur le bord du sofa.
« Nous sommes parfaitement heureux, à présent », dit-elle vivement, en posant le chapeau. Car elle pouvait lui dire n’importe quoi maintenant. Tout ce qui lui passait par la tête. La première fois qu’elle l’avait vu, ce soir, dans le café où il était entré avec ses amis anglais, elle avait senti qu’elle pourrait tout lui dire. Il était entré, un peu timidement, regardant autour de lui et son chapeau était tombé quand il l’avait accroché. Elle s’en souvenait très bien. Elle savait alors qu’il était Anglais, pas un de ces gros Anglais que sa sœur admirait, car il avait toujours été maigre, mais il avait un beau teint frais, et son grand nez, ses yeux brillants, sa manière de s’asseoir un peu courbé l’avaient fait penser, elle le lui avait dit souvent, à un jeune faucon, le premier soir où elle l’avait vu quand ils jouaient aux dominos et qu’il était entré – à un jeune faucon ; mais avec elle, il avait tou-
– 145 – jours été très doux. Elle ne l’avait jamais vu en colère, ni ivre, seulement malheureux quelquefois à cause de cette terrible guerre, mais même ces pensées-là, quand elle entrait, il les écar-tait. Toutes les choses, toutes les choses du monde, un petit en-nui dans son travail, tout ce qui lui venait à l’esprit, elle le lui di-sait, et il comprenait. Même sa propre famille n’était pas ainsi. Avec son âge, son intelligence – il était si sérieux, il voulait qu’elle lise Shakespeare avant de savoir lire une histoire d’enfant en anglais – il pouvait être un soutien pour elle. Et elle aussi pouvait l’aider.
Et ce chapeau ? Et puis (l’heure s’avançait) Sir William Bradshaw ?
Elle porta ses mains à sa tête. Aimait-il ce chapeau ? Il la regardait, assise, attendant, les yeux baissés, et il sentait son es-prit, comme un oiseau qui va de branche en branche, se poser toujours où il fallait ; il suivait son esprit – elle avait pris une de ces attitudes abandonnées qui lui étaient naturelles – et s’il di-sait quelque chose elle souriait aussitôt, comme un oiseau qui se pose, avec toutes ses griffes, fermement sur le rameau.
Mais il se souvenait. Bradshaw avait dit : « Les gens que l’on aime le plus ne sont pas ce qu’il faut quand on est malade ». Bradshaw avait dit : « Il faut qu’il apprenne à se reposer ». Bradshaw avait dit : « Il faut qu’ils soient séparés ».
« Il faut, il faut… pourquoi faut-il ? Quel droit Bradshaw a-t-il de dire, il faut ? demanda-t-il.
– C’est parce que tu as parlé de te tuer », dit Rezia. (Elle pouvait, grâce au ciel, dire maintenant n’importe quoi à Septi-mus.)
Il était donc en leur pouvoir ! Holmes et Bradshaw le pour-suivaient. Le monstre au mufle sanglant renifle dans les en-droits cachés. « Il faut », pourrait-il dire ! Où sont ses papiers ? les choses qu’il a écrites ?
– 146 –
Elle apporta ses papiers, les choses qu’il avait écrites, celles qu’elle avait écrites pour lui. Elle les posa pêle-mêle sur le sofa. Ils les regardèrent ensemble. Des plans, des figures, de petits personnages qui avaient des bâtons en guise de bras et des ailes – il leur a vraiment fait des ailes ? – sur le dos ; des ronds tracés autour de shillings et de six pence – soleils et étoiles – des pré-cipices en zigzag avec des touristes attachés ensemble – on au-rait cru des couteaux et des fourchettes ; des mers où de petits visages rieurs émergeaient de ce qu’on pouvait prendre pour des vagues : la carte du monde. « Brûle tout cela ! » s’écria-t-il. Ses écrits maintenant ; chants des morts derrière les rhododen-drons, odes au temps ; entretiens avec Shakespeare ; Evans, Evans, Evans – ses messages de la tombe, ne pas couper les arbres, le dire au Premier Ministre, l’Amour Universel, le sens du monde. « Brûle tout cela ! » cria-t-il.
Mais Rezia les couvrit de ses mains. Quelques-uns étaient très beaux, dit-elle. Elle les attacherait, car elle n’avait pas d’enveloppe, avec un morceau de soie.
Si on l’emmenait, dit-elle, elle irait avec lui. On ne pouvait pas les séparer contre leur volonté.
Alignant leurs bords, elle arrangea les papiers et attacha le paquet presque sans regarder, assise tout près, assise à côté de lui, comme si, se disait-il, ses pétales étaient autour d’elle. Elle était comme un arbre en fleur, elle était comme un sage retiré dans un sanctuaire, rendant des arrêts que personne n’enfreignait, ni Holmes, ni Bradshaw, ô miracle, ô suprême triomphe ! Frappé de terreur, il la vit gravir l’escalier redou-table, chargée d’Holmes et de Bradshaw, ces hommes qui ne pe-saient jamais moins de onze stones six, dont les femmes allaient à la Cour, qui se faisaient dix mille livres par an et parlaient de mesure, qui différaient dans leurs verdicts (car Holmes disait une chose et Bradshaw une autre) ; cependant, ils étaient des juges, ils confondaient l’idée et la chose, ils ne voyaient rien avec
– 147 – vérité, et cependant ils jugeaient, ils punissaient. Mais elle était plus forte qu’eux.
« Voilà ! » dit-elle. Les papiers étaient attachés. Personne ne les prendrait. Elle allait les ranger.
Et rien ne les séparerait. Elle s’assit à côté de lui et l’appela du nom de cet oiseau – faucon, corbeau – qui détruit les ré-coltes et qui est si méchant – juste comme lui, dit-elle. Et per-sonne ne pourrait les séparer.
Puis elle se leva pour aller dans la chambre à coucher em-baller leurs affaires, mais elle entendit des voix en bas, et, pen-sant que c’était peut-être le docteur Holmes, elle courut pour l’empêcher de monter.
Septimus l’entendit parler au docteur Holmes sur l’escalier.
« Ma chère madame, je suis venu en ami », disait Holmes.