No More ! (Carton rouge) (French Edition)
Chapitre 14
Jaume
– C’est mérité, Dante Díaz aurait dû monter en équipe A avant, lance un journaliste en me coulant un regard en coin.
Le sous-entendu est clair.
– Oui, il est doué, le futur Ballon d’Or. S’il n’y avait pas eu cet incident, il y serait déjà, renchérit son voisin, engoncé dans son costume trop étroit.
C’est vrai qu’insister est nécessaire, au cas où je n’aurais pas compris le message.
– Une erreur de parcours, ce n’est pas sa faute, affirme un autre, une coupe de champagne à la main.
Le cercle de journalistes, qui a élu domicile près du buffet, ne me quitte pas des yeux, avide de ma réaction à leur provocation. Un « incident », voilà ce que je suis devenu. Pas « l’Enfant Prodigue », ni même le « Rebelle », non. Un « incident ». Juste un incident. Je resserre les doigts autour de mon verre de jus de fruits, me retenant de le leur balancer à la tronche. Ils veulent de l’incident, je pourrais leur en donner un bon. Mais je ferais les gros titres, et c’en serait fini de ma carrière.
Bla. Bla. Bla.
Je m’oblige à adopter une position décontractée, et lisse mon haut de survêtement. Le club nous a demandé d’enfiler l’uniforme pour le grand jour, jogging qui arbore fièrement l’écusson du Barça et baskets de l’équipementier. Le symbole est fort : Dante va abandonner son numéro de
l’équipe B pour revêtir celui de l’équipe A, le président de la Generalitat 1 en personne va lui remettre son maillot, le maire va être de la partie lui aussi.
– Tout va bien se passer, hijo, me glisse Raúl, mon agent, en plaçant la main sur mon épaule.
Il me la presse, sans doute parce qu’il a deviné mon humeur. Les propos de ces journaleux de mes deux sont parvenus à ses oreilles.
J’aimerais me noyer dans le champagne qui abonde sur les tables dressées pour l’occasion. La plus grande salle, le meilleur champagne d’Espagne, des petits fours à n’en plus finir : le club est aux petits soins pour Dante.
Quarante-cinq minutes. Encore quarante-cinq minutes à tenir avant le coup d’envoi de la conférence de presse où il répondra aux questions des journalistes. Sa durée : trente minutes d’après le planning, mais ça va déborder. Et après, il y aura encore un toast. En gros, il va falloir que je sorte ma gueule de gentil garçon le plus heureux du monde pendant deux heures mini, et que je reste au second plan, parce que c’est ma place. Deux putains d’heures.
Je lorgne sur la bouteille de champagne juste devant moi : si je me barre avec, on me verra ?
Nouvelle pression sur l’épaule. Raúl a lu dans mes pensées. OK, mauvaise idée.
– T’inquiète, je vais être un bon garçon, répliqué-je, sans même le regarder.
L’acidité de mon ton éclabousse tout autour de nous, les journaleux arquent un sourcil intéressé.
Merde.
– C’est le moment de Dante, il mérite tout ça, ajouté-je d’une voix plus posée, faisant mine de ne pas avoir repéré les vautours.
Je connais mon rôle, Raúl m’a assez rebattu les oreilles avec ça : bien me tenir, faire des compliments sur Dante.
Bla. Bla. Bla.
Raúl avale un petit four avec désinvolture, et époussète sa chemise blanche, constellée de miettes de ses précédentes victimes. Il a revêtu son plus beau costume, et affiche un air détendu, mais ses yeux d’aigle ne ratent rien de ce qui se déroule dans la pièce. La quarantaine de journalistes nationaux et internationaux invités pour l’occasion trépigne d’impatience, et même si les consignes sont claires et qu’ils ne doivent pas approcher les joueurs, il est évident qu’ils n’attendent qu’une ouverture pour glaner quelques confidences. Croustillantes si possible. Mon agent est aux aguets, véritable barrière contre l’avidité. Sa cinquantaine avancée et son air débonnaire donnent l’impression qu’il est inoffensif, mais en réalité, c’est un pitbull prêt à sauter à la gorge de quiconque irait contre ses intérêts, et donc les miens...
Dante discute plus loin avec les membres de staff, son agent à ses côtés. Ce dernier jubile, il a découvert l’eldorado en signant celui qui sera le futur Ballon d’Or, sa retraite est garantie.
Pas comme celle du mien qui a perdu pas mal de cheveux en deux ans.
– Bientôt, ce sera toi, essaie de me rassurer Raúl.
Je dois lui reconnaître ça : il est d’un optimisme débordant. Ou alors, c’est un grand naïf. Mes incartades ne l’ont pas découragé, et il ne m’a pas laissé tomber. Il me suit depuis que je suis ado, c’est lui qui m’a repéré, et je suis loin d’être un client facile. Malgré tout, je ne peux m’empêcher de répliquer, amer :
– Pour ça, il faudrait que je joue...
Raúl fait la moue en rajustant son pantalon qui a tendance à descendre à cause de son ventre proéminent.
– Bientôt, hijo, bientôt. Sois patient. Ils vont avoir besoin de toi maintenant que Dante est en équipe A.
Et avant, non ? ai-je envie de hurler. Je ne suis pas un remplaçant !
Je ravale mon fiel, qui se coince dans ma gorge, refusant de disparaître. Je suis tellement patient que je mérite une médaille.
Teo apparaît dans l’embrasure de la porte principale de la salle, mais je la vois à peine. Derrière elle se tient Sil, qui jette un coup d’œil à son téléphone avant de le ranger d’un geste rageur dans la poche arrière de son jean. Elle lui glisse quelque chose à l’oreille. Ma sœur hoche la tête, sa tension est évidente. Sil est canon avec ce jean et ce chemisier rose pâle. Simple, mais classe. Sexy, sans être vulgaire. Elle a lissé ses longs cheveux blonds et son maquillage est tout en douceur, comme si elle ne voulait pas attirer l’attention, même si c’est mission impossible. Nous ne nous sommes pas reparlé depuis l’appel d’il y a deux jours, et j’ai l’impression que ça fait une éternité.
À quelques mètres, entouré de certains joueurs de l’équipe, Emiliano redresse la tête. Merde, je connais ce regard : il a trouvé sa proie. Il glisse un truc à son voisin en la désignant du menton, l’autre ricane et acquiesce.
Mon monstre intérieur montre les crocs.
Je réprime une bouffée de possessivité malvenue et reporte mon attention sur Teo. Elle est encore plus pâle que d’habitude. Sa peau, d’ordinaire d’un joli blanc crémeux, est aussi grise qu’un linceul. Ses boucles cascadent dans son dos, et d’un geste nerveux, elle n’arrête pas de remettre en place une mèche rebelle imaginaire. Elle a remisé ses sempiternels sweats de super héros pour un gilet plus classique.
Tout comme moi, Teo préférerait être ailleurs. Elle est pétée de trouille et déteste ce genre d’évènements ainsi que ce qu’ils impliquent. Elle balaie l’assemblée d’un regard affolé et s’accroche à la carte « invité » qui pend autour de son coup comme si c’était la corde qui l’empêchait de tomber dans le vide. Sil glisse son bras sous le sien en geste de soutien, ou pour la retenir de se sauver en courant.
Un groupe de journalistes les a aperçues et, en essayant d’être discret, va dans leur direction. Ce ne sont pas des joueurs, ils doivent penser qu’elles ne rentrent pas dans la catégorie du « Pas d’interview ». Et puis, la petite amie de la star du jour, quel sujet intéressant !
Hors de question que ma sœur soit livrée en pâture à ces charognards, elle mérite d’être tranquille. Sans attendre une seconde de plus, je traverse la pièce pour les rejoindre, Raúl sur les talons. Arrivé à leur niveau, je passe un bras protecteur autour des épaules de Teo et la ramène contre mon flanc.
– Respire, hermanita, ça va aller, lui chuchoté-je.
Elle hoche la tête d’un air peu convaincu, mais se laisse aller contre moi.
– Tu crois que si je pars, ça va faire mauvais genre ? Je peux me cacher dans le casier de ton vestiaire ? gémit-elle.
Elle est si petite qu’elle tiendrait sans doute dedans, mais je m’abstiens de le lui faire remarquer, elle serait capable de me prendre au mot. Les regards ont convergé vers nous. La presse est friande de son histoire avec Dante, le couple chéri du Barça, et elle en souffre. Je la serre plus fort contre moi. Teo a toujours été là pour moi, cette journée est importante pour elle, car même si elle ne le dit pas, elle a peur de ne pas tenir le coup de la pression médiatique. Leur rupture suite à l’incident a été un enfer à vivre pour elle, parce qu’elle avait le cœur brisé, mais aussi à cause de ces chacals qui traquaient chacun de ses gestes. Et ça va empirer.
– Tu es forte, Teo. Très forte. La personne la plus forte que je connaisse, tu vas y arriver.
Dante l’aperçoit, et le sourire qu’il adressait à notre physiothérapeute s’évanouit. Sans même prendre la peine de s’excuser, il traverse la salle à grandes enjambées. Il prend le relais et l’enlace en poussant un soupir de soulagement.
– Tu es là, Ratoncito...
– Je n’ai pas trouvé de terrier assez grand pour me planquer, grogne Teo.
Il l’embrasse sur le front avec tendresse.
– Je t’aime.
Elle s’accroche à son jogging et serre le poing.
– Tu as intérêt à m’acheter du chocolat super cher. Un qui vienne de Suisse, grommelle-t-elle.
Il rit et cale son menton sur sa tête.
– Promis, on ira même l’acheter là-bas.
Il croise mon regard, il est inquiet. Je hoche la tête, tentant en silence de le rassurer lui aussi.
– Il faut qu’on descende dans la fosse, ajoute-t-il.
Elle se renfrogne.
– Si tu me lâches, je te promets que je pique le scalpel de Sil pour te priver de tes précieux attributs, le menace-t-elle.
– En plus, j’ai une pelle..., renchéris-je, histoire de détendre l’atmosphère.
– Une pelle ? s’étonne-t-il.
– Pour enterrer ton corps, si besoin, explique Sil avec flegme.
Elle a compris où je voulais en venir, et mon hydre se met à ronronner tandis que je la contemple, une drôle de chaleur au fond de moi. Il lève sa main libre.
– Waouh, bonjour la pression ! rit-il. Déjà que j’ai les genoux qui jouent des castagnettes, en plus, j’ai deux serial killers potentiels collés au cul et ma petite amie qui me menace de me couper les couilles... Merci du soutien, les gars !
Il reporte son attention sur ma sœur, et lui murmure :
– Ne te sauve pas, Ratoncito...
Avant qu’ils s’éloignent, je retiens Teo par le bras.
– Pendant la conférence de presse, hermanita, reste près de l’agent de Dante ou de Raúl, les vautours te laisseront tranquille, lui chuchoté-je si bas qu’elle seule peut l’entendre.
– Dante m’a donné les mêmes consignes, sourit-elle. Mais j’apprécie que ça t’inquiète.
Dante et moi échangeons un nouveau regard, oui, ça nous inquiète. On fait front pour Teo. Il la guide vers le cercle du staff, son bras toujours autour de ses frêles épaules.
– Sa petite amie est adorable, constate un journaliste qui s’est approché.
– Rien à voir avec son frère, corrobore un autre.
Pire que des sangsues prêtes à sucer votre âme. Ils savent que je les entends, mais rien à foutre, ils ne cherchent pas à se cacher. Ils ne vont pas me lâcher la grappe et me provoquent pour que je pète un plomb, que je tape un scandale le jour de l’ascension du roi, mon rival. Un gros titre idéal. À leurs yeux, je ne serai jamais que le mec qui merde.
Mon sang bouillonne dans mes veines et je me crispe.
Respire, mec. Respire.
Mon poing me démange de faire ami-amie avec leur face de rat.
Plan pourri.
Respire.
Une main fine enveloppe mon avant-bras, je laisse sa chaleur pénétrer le tissu de mes fringues, s’infiltrer à travers l’encre de mon tatouage et me réchauffer.
– À se demander pourquoi ils l’ont gardé, il n’a rien à faire là. Ils disent qu’il est bon, mais il est surtout bon pour foutre le bordel.
Les flammes de la colère flambent en moi, comme s’ils venaient de jeter un bidon d’essence dessus.
Les enfoirés...
– Ne les écoute pas, me souffle Sil.
– Oui, je ne comprends pas non plus. Mais c’est l’esprit du club, on n’abandonne pas les joueurs, ils doivent penser que s’ils le lâchent, il va partir en vrille.
C’est ce qu’ils croient ? Que le club a pitié de moi ?
Je m’oblige à garder un visage impassible alors que je fixe un point devant moi, et me concentre sur la sensation de la paume de Sil, alors que j’irais bien fracasser quelques crânes.
– Tu t’es trompée de joueur, guapa, ironise soudain Emiliano en arrivant à notre hauteur.
Il jauge la main de Sil sur mon bras, puis sans s’en cacher, promène ses yeux d’obsédé sur son corps si sexy.
– Là, tu as les loosers, reprend-il en pointant le pouce vers moi, et là, les winners.
Son pouce se tourne vers lui, et il secoue la tête pour appuyer son propos. Ses cheveux trop gominés ne bougent pas d’un millimètre sur son crâne.
– Je suis le nouveau capitaine, maintenant, ajoute-t-il, comme si ce simple statut allait amener Sil à lui jeter sa petite culotte, façon rock star.
Ce qu’elle lui répond ne me parvient pas. D’un seul coup, l’incendie ravage tout en moi, j’ai l’impression d’étouffer dans l’épaisseur de la fumée. L’air déserte mes poumons.
Les deuxièmes chances, ça sert à quoi ? À rien. Aux yeux du monde, je ne suis qu’une merde. Je ne serai toujours qu’une merde. C’est pour ça que ce con va occuper ma place. C’est sans doute ce que pense Sil, elle aussi.
Je vacille, les forces me manquent. J’ouvre la bouche, j’ignore si c’est pour balancer à ce mec de la boucler ou pour prendre de l’air. Rien ne sort. Rien n’entre. Des points noirs se mettent à danser devant mes yeux.
Je vais craquer.
Je ne dois pas craquer.
Pas maintenant.
Il me faut être seul, juste cinq minutes, et ça va aller.
– Je vais pisser, m’entends-je prononcer d’une voix qui n’est pas la mienne.
Et je quitte la salle presque en courant pour me ruer dans les toilettes. Vides. Je vérifie sous les portes que je suis bel et bien seul, et m’adosse au mur.
Respire.
Respire.
Mais l’oxygène ne revient pas, et ces foutus points noirs sont toujours là.
Je plonge la main dans la poche intérieure de ma veste et en sors la boîte de cachets que m’a filée Lluc. Pourquoi je l’ai prise avant de venir ? Aucune idée. Je l’ai tout le temps avec moi, comme si elle me rassurait. Comme si elle m’offrait une issue. Un cachet. Ça oxygène le sang. Je suffoque, j’ai donc besoin d’oxygène. CQFD.
Soulagé par ma démonstration, je le mets dans ma bouche, il fond lentement sur ma langue, laissant dans ma bouche un goût amer.
Celui de mon geste.
De la situation.
Je viens de franchir une ligne, et ma rage ne s’estompe pas. Au contraire, elle annihile toute autre émotion.
Putain !
Je saisis mes cheveux et tire dessus, il faut que je me calme, sinon, je vais péter un plomb devant tout le monde et leur donner ce qu’ils veulent.
Ma mise à mort.
Sans réfléchir, je prends de l’élan et balance le poing sur le distributeur de serviettes à côté de moi.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
La vitre en plastique explose, le métal se gondole.
Quatre fois.
Des morceaux mordent ma chair.
Cinq fois.
La douleur irradie et remonte jusqu’à mon épaule, mais elle n’est pas suffisante.
Six fois.
1 Il s’agit du gouvernement catalan
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