No More ! (Carton rouge) (French Edition)

Céline Jeanne · Chapitre 3 sur 37

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No More ! (Carton rouge) (French Edition)

Chapitre 1

 

Silvia

Mon téléphone vibre sur la table de nuit, moustique agaçant décidé à me tirer des bras de Morphée un dimanche matin.

Une règle à rajouter à ma liste : le mettre sur silencieux avant d’aller me coucher. Et ne plus abuser du cidre. Jamais. Ça fait deux.

Boire est mauvais pour la santé.

Comme elle.

À cette simple pensée, un frisson dévale ma colonne vertébrale, et je me retourne dans le lit, avant d’enfouir la tête dans l’oreiller, espérant ainsi refouler la migraine qui menace de pointer le bout de son nez. Je me blottis contre un flanc chaud et laisse sa chaleur me bercer, je lui répondrai plus tard.

Jamais.

Non, jamais n’est pas possible. Je lutte contre la vague de froid, et me love encore davantage contre ce corps ferme.

Minute...

Un corps chaud ? Ferme ?

Paupières closes, je tâtonne.

Très chaud.

Et très ferme.

J’ouvre grand les yeux.

Et nu.

Oh, merde...

Il me faut quelques secondes pour aligner deux pensées cohérentes et reconstituer la soirée d’hier.

Un bar.

Teo et Dante.

Le coup de fil de ma mère.

Son premier SMS parce que je n’ai pas répondu. Puis le deuxième. Les dix-sept suivants.

Garder une contenance, ne rien laisser paraître.

Un premier verre de cidre, avalé presque cul sec quand les autres ne me regardaient pas. Un deuxième.

Et...

Le cidre est fourbe, sournois, surtout quand on n’a pas l’habitude de boire.

Oh, punaise.

Je vérifie quand même en tâtonnant de nouveau. L’esprit a une force qu’on ne soupçonne pas, et peut-être que c’est une illusion, comme un fantasme. Ou un fantôme. C’est bien aussi un fantôme.

Mais les fantômes ne sont pas des entités empiriques artérielles, ils n’ont pas de sang qui circule dans leurs veines. Quand on les touche, on ne ressent que du froid. Et là... Là, ce torse est chaud. Je descends un peu pour être sûre, et trouve autre chose. De chaud aussi. Et de dur. Très dur. Du genre drapeau levé le jour de la fête nationale.

Non, non, non...

Je m’écarte brusquement, mais le type – parce que c’est bien d’un homme qu’il s’agit, aucun doute possible – m’attrape la main au vol et la ramène sur le drapeau.

Enfin, le... pénis.

Et ledit pénis est vraiment très content. Il bondit même d’allégresse quand ma main vient le saluer.

Je ferme les yeux. J’ai fait une bêtise, il ne me reste plus qu’à croiser les doigts pour que ce ne soit pas une bêtise de la taille de la Chine et la Russie réunies.

S’il y a un dieu quelque part, n’importe lequel, Shiva, Mahomet, Pachamama, je ne suis pas regardante, faites que ce mec ne soit pas du genre hobbit tout gluant qui va me coller pendant une semaine. Un faux pas, OK, mais j’ai mes critères.

Le téléphone reprend son ballet sur ma table de nuit.

– Cielo, plutôt que de t’agiter à côté de moi, pourquoi tu n’éteins pas ton putain de téléphone ? Je t’assure que si tu t’agitais sur moi, on serait tous les deux d’un seul coup beaucoup plus heureux d’avoir été réveillés hyper tôt.

Ce « cielo » est pareil à un seau d’eau glacée qu’on m’aurait balancé sur la tête et me tire des derniers limbes du sommeil. Comme si mon téléphone était sur la même longueur d’onde, il se remet à vibrer.

Cielo. Elle.

Sans me redresser, je happe une bouffée d’air pour me calmer. Oxygéner ses poumons est indispensable, respirer permet d’avoir les idées claires. Et j’ai besoin d’avoir les idées claires.

Une chose à la fois. Voilà, c’est ça. D’abord, la gérer, elle. Elle ne me fichera pas la paix tant que je ne lui aurai pas répondu et donné ce qu’elle veut.

Ensuite, je me charge du hobbit.

Ma main libre attrape le téléphone sur la table et je presse « répondre »

– Cielo ! rugit ma mère.

J’ai l’impression d’avoir perdu un tympan au passage et que tout l’immeuble l’a entendue.

– Ne m’appelle pas comme ça, répliqué-je d’une voix du même froid que celui qui me glace le corps.

– Change de ton quand tu parles à ta mère, me réprimande-t-elle.

J’enterre l’arrière de mon crâne dans mon oreiller. Ça ne sert à rien que je m’oppose à elle de façon frontale.

– Bonjour, reprends-je plus doucement.

– Enfin, cielo ! Ça fait des semaines que j’essaie de te joindre !

Je réprime un soupir. Ma mère a toujours eu une notion du temps aléatoire. Son dernier message remonte à trois mois. Elle m’annonçait qu’elle avait rencontré quelqu’un, que c’était l’amour de sa vie, et qu’elle s’installait avec lui. Elle est du genre mante religieuse à une nuance près : elle ne se contente pas de dévorer ses amants, elle dévore aussi sa fille. Elle peut être des semaines, voire même des mois, sans me donner de nouvelles, et d’un seul coup, elle se souvient de sa progéniture et se transforme en ouragan qui dévaste tout sur son passage.

– C’est bientôt ton anniversaire ! continue-t-elle sans attendre de réponse de ma part. Vingt ans, ça se fête !

Mais bien sûr... Mon anniversaire tombe trois jours avant Noël, et elle a toujours prétendu que ça ne valait pas le coup de faire deux fêtes à la suite, donc dans sa logique, le fêter n’avait aucun sens. Et fêter Noël aussi par la même occasion, sauf si son copain de passage avait décidé du contraire. Je réfléchis pendant quelques secondes pour me rappeler dans quel pays elle vit en ce moment. L’Inde ? La Chine ? Ou le Canada ? Ma mère ne tient pas en place, et ne pose jamais ses valises très longtemps. C’est une débrouillarde, qui a toujours su jouer de ses charmes et de son physique pour piéger dans ses filets un homme qui accepterait de l’entretenir pour un temps.

– J’ai une très bonne nouvelle pour toi, le cadeau de tes rêves, cielo !

Tu vas disparaître de ma vie une bonne fois pour toutes ?

Bien sûr, je retiens ces mots, et patiente, la gorge nouée. Ça n’augure rien de bon. 

– Je me suis mariée ! Tu as un papá ! s’exclame-t-elle.

Pardon ?

Quoi ?

Arrêt sur image. J’ai dû mal entendre. Canal auditif bouché, voilà. Elle n’a pas fait ça ?

– Tu ne me félicites pas ? m’assène-t-elle d’un ton devenu aussi glacé que la banquise. Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu pourrais au moins te réjouir ! J’ai sacrifié ma vie pour t’élever, et toi...

Docteur Jekyll et Mister Hyde, alias Magdalena. La femme aux multiples visages, mais jamais celui d’une mère. J’interromps sa logorrhée, je la connais par cœur, elle va immanquablement déboucher sur ma mise au pilori, j’aimerais éviter.

– Félicitations ! m’écrié-je d’un ton que j’espère enthousiaste.

J’échoue en beauté, mais ce n’est pas grave : mère est si autocentrée qu’elle ne s’en est pas rendu compte.

– L’aboutissement d’une vie. Enfin ! Le destin dresse des épreuves sur ma route, mais je les franchis une à une, et ça y est, ma vie va être un chemin de roses.

Hum hum... Ma mère est d’humeur poétique. Son super pote la liqueur – ou le whiskey, le vin, ou la bière, au choix – n’y est pas étranger.

– Et j’ai un deuxième cadeau pour toi, cielo ! Paolo a très envie de te rencontrer, on va pouvoir passer Noël en famille.

Mon cœur se fige dans ma poitrine.

On rembobine. Rencontrer Paolo ? Noël en famille ?

Je n’ai pas à lui demander de préciser ce qu’elle entend par là, car elle continue :

– On arrive à Huesca le 19 décembre, c’est formidable, non ? Et on va rester un mois ! Un mois toutes les deux, à avoir des conversations de filles, à faire du shopping...

Un mois ?

Toutes les deux ?

Conversations de filles avec elle ?

Du shopping ? Pour que je paie ?

Même pas en rêve.

Plus jamais.

Et hors de question que je passe Noël avec eux. Surtout que j’ai déjà un père. J’ai découvert ce qu’était un Noël en famille lorsque je l’ai rencontré, et c’est avec lui que je serai.

Soudain, une petite ampoule s’allume dans mon esprit. Le Brésil ! Ma mère vit au Brésil, avec Paolo, son nouveau mec ! Le numéro 1357 ou 1358. J’exagère à peine... Bon, à une différence notoire, elle lui a passé la bague au doigt. Qui est assez bête pour tomber dans ses filets ?

Mon silence l’agace, elle se racle la gorge pour attirer mon attention.

– Tu ne me dis rien ?

Je m’oblige à former des mots, même si mon cœur est prisonnier dans une épaisse couche de glace.

– Si, mamá, c’est génial.

– Ne m’appelle pas mamá, tu sais que je n’ai pas l’âge pour ça..., m’assassine-t-elle de sa voix aussi tranchante que la lame d’un poignard.

Magdalena, pas mamá... Fidèle image de ce qu’elle est. Je serre les draps pour contenir ma colère et ma peur.

– Merde ! s’écrie une voix masculine lourde de sommeil à côté de moi. Mollo, ma bite n’est pas une balle antistress !

Aussitôt, je desserre les doigts. Ce ne sont pas les draps que j’ai agrippés, mais... le pénis du hobbit. J’avais oublié que je n’étais pas seule. C’est l’effet Magdalena, quand elle est dans les parages, je ne suis que l’ombre de moi-même.

Un fantôme, voilà ce que tu es... Voilà ce qu’elle a fait de toi.

– Cielo, tu es avec quelqu’un ?

Ma mère a l’oreille sélective. Quand je l’implorais de moins boire, elle ne m’entendait pas, mais là, elle a entendu Jaume.

Stop.

Bouton pause.

Jaume ?

Lentement, le téléphone collé à l’oreille, je tourne la tête.

Oh. Merde.

Jaume est là. À côté de moi. Mais juste à côté. Dans mon lit. Sous la couette. Et nu.

Ça explique le pénis.

Nu aussi.

Jaume était là, au bar, avec Lluc et un de leurs coéquipiers, Emiliano. Lluc s’est dégotté un mec, Emiliano une fille, Teo et Dante sont partis, et je me suis retrouvée seule avec le frère de ma coloc. On a joué une partie de fléchettes, je n’avais pas envie de rentrer de peur d’affronter mon téléphone et...

Oh, non...

Il m’a raccompagnée et n’est pas reparti.

On a… Je soulève la couette pour vérifier, ma mère babille dans mon oreille en me disant combien Paolo est fantastique et qu’il faut que je me trouve un homme comme lui, mais je ne l’écoute pas.

L’horreur absolue. Jaume, nu + moi nue = un cauchemar.

« Le colibri est le plus petit oiseau au monde, il est capable d’atteindre une vitesse de pointe de 97 km/h ».

Si seulement j’en étais capable, moi aussi...

– Magdalena, c’est génial tout ça ! m’exclamé-je en feignant un enthousiasme que je suis loin de ressentir. Tu m’envoies ton jour d’arrivée et ton heure, te quiero...

« Je t’aime ». Non, je la hais, mais si je ne lui dis pas ces mots, elle ne va pas me lâcher.

Et je raccroche.

Je prends une grande inspiration. Une chose à la fois, je gère, j’ai le contrôle de ma vie, m’intimé-je.

À la hâte, je sors du lit, sans prendre la peine de me cacher. Il m’a déjà vue dans le plus simple appareil. Un flash de sa langue qui explore mon corps me traverse l’esprit. Une onde de chaleur me parcourt les joues, mais je la réprime. Je suis très forte pour masquer mes émotions, des années d’entraînement. J’ai fait une bêtise, autant l’assumer.

– Habille-toi, lui ordonné-je sans le regarder.

J’attrape dans mon placard un bas de pyjama ample que j’enfile et un vieux t-shirt, puis je me tourne.

Il n’a pas bougé. OK. Monsieur est un peu dur de la comprenette.

Et il est canon. Ses cheveux d’un blond doré et ses yeux bleus attirent tout de suite l’attention. Mais ce n’est pas tout. Le drap, qui s’arrête à la frontière entre ses abdos bien dessinés et son intimité, met en valeur son torse musclé juste comme il faut. Son avant-bras tatoué d’une ronce qui serpente jusqu’à son coude sied parfaitement à sa réputation de bad boy du Barça. Il se l’est fait tout récemment, l’encre n’a pas encore adopté ses ombres définitives, mais le résultat est déjà très réussi. Le sang accélère son cours dans mes veines, et une chaleur que je n’apprécie pas envahit mes pommettes. Je ferme les paupières une fraction de seconde.

« Le lion de l’Atlas, qu’on appelle également lion de Barbarie, est une sous-espèce de lion », débité-je dans ma tête.

Il ne faut surtout pas qu’il perçoive qu’il me trouble. Réaction physique normale, les phéromones. Rien d’affolant.

Les mecs canon, je connais. J’ai appris la leçon avec ma mère, il faut toujours se méfier du vernis qui recouvre un corps magnifique, car l’âme peut être aussi noire que le charbon. Jaume en est une belle illustration.

« Il est aujourd’hui éteint à l’état sauvage. »

Autant j’adore sa sœur, autant lui, je le déteste. Ils sont comme le yin et le yang, deux opposés qui se complètent. Teo a pris tout ce qu’il y a de positif : elle est drôle, généreuse, fidèle aussi, et n’attend rien en retour. Lui est hautain, égoïste, et estime que le monde doit tourner autour de lui. Voire même lui baiser les pieds. Comme ma mère. Jamais plus je ne laisserai quelqu’un comme elle m’affecter. Jamais. Alors lui ?

La chaleur sur mes joues s’est estompée. Très bien. Il n’y a rien de plus efficace que ce vieux truc qui remonte à mon enfance pour m’aider à conserver une attitude de glace. À l’adolescence, j’ai compris que montrer mes émotions à ma mère lui donnait du pouvoir sur moi, j’ai donc développé cette stratégie pour lui dissimuler ce que j’éprouvais en réalité : lorsque je sens que je suis sur le point de perdre le contrôle, je récite un passage d’une encyclopédie, ou d’un article sur les animaux. Mon excellente mémoire, qui m’a facilité la vie dans ma scolarité chaotique, est une alliée précieuse dans ce combat contre mes émotions.

D’un geste nonchalant, je relève mes cheveux en un chignon désordonné que je fais tenir en plantant dedans un crayon de papier qui traînait sur mon bureau.

– Au cas où je ne serais pas assez claire pour ton cerveau de footballeur : tu t’habilles et tu dégages. Toi et moi, ça n’est pas arrivé et ça ne se reproduira pas. Erreur de parcours.

Je refuse de déroger à ma liste de règles. Elles régissent ma vie et me permettent de ne pas m’écarter du droit chemin, de ne pas marcher sur les traces de ma mère.

Règle numéro 1 : Ne jamais perdre le contrôle.

Règle numéro 2 : Ne jamais ouvrir une faille.

Règle numéro 3 : Ne jamais laisser rien transparaître.

Règle numéro 4 : Bien choisir mes partenaires.

Quatre règles, quatre petites règles qui sont le ciment de ma vie.

Il étrécit les yeux, sans doute peu habitué à ce qu’une fille ne rampe pas à ses pieds, et ramène une main derrière sa nuque. Son biceps se contracte sous ce geste étudié. À cause des groupies, il est convaincu d’être un dieu, mais pour moi, il n’est personne.

Puis ses fossettes apparaissent quand un léger sourire étire ses lèvres. Un sourire sûr de lui. De défi. Mon corps se tend, prêt à détaler ou à attaquer.

Sois un suricate ou une lionne.

– Ne fais pas de promesse que tu ne pourras pas tenir.

Canon, mais con. La colère flambe en moi, mais je maintiens une expression imperturbable. Pas d’émotions visibles, pas de prise pour l’ennemi. Tout doit glisser, comme la pluie sur une vitre.

– Cariño, je vais te le répéter pour être sûre que ça t’est rentré dans le crâne, expliqué-je d’un ton égal. Il ne s’est rien passé entre toi et moi, et rien ne se passera jamais. Donc tu prends tes fringues, et tu dégages.

Pour que le message soit aussi clair que de l’eau de roche, je franchis en quelques pas la distance qui me sépare de ma table de nuit et ouvre le tiroir. Il est là. Avec délicatesse, je sors le scalpel que je garde toujours près de moi et le brandis, comme ça, l’air de rien.

Le sourire de Jaume s’évapore, il doit se demander si ma menace est sérieuse. Je bluffe, je ne suis pas une psychopathe ou une angoissée de la sécurité. Non. Ce scalpel, c’est mon père qui me l’a offert, après la première opération à laquelle il m’a permis d’assister, celle où j’ai compris ce que je voulais pour mon avenir. L’avoir là m’aide à ne pas oublier que parfois, mettre un bon coup de canif sur sa vie est nécessaire pour avancer. Plus que jamais, cette philosophie est vraie.

– Je commence par quoi ? Ton jean ou tes testicules ? On a appris à castrer les chats à la fac.

Sa mâchoire se crispe pendant quelques secondes, puis il se lève enfin en se passant la main dans ses cheveux blonds. Ses pectoraux frémissent sous ce simple geste. Je ne détourne pas le regard face à sa nudité, non pas pour me rincer l’œil, mais pour qu’il comprenne qu’il ne m’impressionne pas. C’est ma ligne de conduite avec lui depuis que je le connais. Et c’est un fait, il ne m’impressionne pas. Il n’a rien qui le fasse rentrer dans mes critères. Parce qu’en plus de mes quatre règles, j’ai des critères, une sorte de sous-catégorie à la règle numéro 4. Le partenaire idéal répondra à un schéma précis :

Bonne situation professionnelle.

Gentil et attentionné

Stable

Pas d’addictions

Pas tordu

Si possible, beau

C’est le seul critère qu’il remplit, le seul qui n’est pas obligatoire.

Il récupère ses vêtements qui gisent sur le sol, enfile son caleçon, et enfin son jean, avec une lenteur exaspérante. Je refuse de bouger, je refuse de détourner les yeux, je refuse de lâcher mon scalpel.

Un coup de canif sur ta vie. Celui que tu devrais donner sur ton histoire avec ta mère.

Une fois qu’il est habillé, je lui ouvre le chemin, histoire qu’il ne se perde pas en cours de route et rate la porte de sortie. Mon appartement n’est pas immense, mais il serait capable de profiter de l’absence de Teo pour s’incruster dans sa chambre sous prétexte que c’est sa sœur.

Et ça, c’est niet. Une erreur, ça passe. Deux fois la même, non, c’est un signe de faiblesse.

Dans le salon, il s’arrête devant le terrarium de Marcelino, mon iguane que des individus dénués de cœur ont abandonné dans le container à poubelles de la clinique de mon père.

– Salut, petit mec..., lui dit-il en lui souriant.

Je réprime l’envie de taper du pied comme une enfant : je veux qu’il parte. Il observe mon iguane de compagnie qui, ravi d’être au centre de l’attention, grimpe sur sa branche et donne un coup de tête sur le couvercle pour qu’on le libère.

– Ne le sors pas, l’avertis-je. Il a déjà passé trop de temps dehors, c’est mauvais pour sa santé.

Il a besoin d’humidité pour être en bonne santé, et il passe ses nuits dans son terrarium, il ne devrait donc pas y avoir de problème, mais il n’a pas à le savoir.

Jaume continue de l’observer, puis soudain, il éclate de rire.

– Eh, je sais à qui tu me fais penser ! À Denver, le dinosaure, rit-il.

Et il commence à chanter « Denver, le dernier dinosaure, c’est mon ami et bien plus encore... » en plein milieu de mon salon.

Denver le dernier dinosaure ?

Je cligne des paupières, incrédule. Non seulement il s’incruste, mais il va me ruiner la journée avec cette chanson.

– La sortie, c’est par là, lui indiqué-je d’un ton peu amène.

Il s’attarde quelques longues secondes, puis il daigne enfin prendre la direction de la sortie. Mais en passant à côté de moi, il s’immobilise.

Son odeur m’enveloppe, et je lutte contre elle en bloquant ma respiration. De nouvelles secondes interminables s’égrènent, mais je ne cille pas. Je soutiens son regard, et contrôle comme je le peux les battements erratiques de mon cœur.

Toujours masquer mes émotions.

Ne laisser personne m’atteindre.

Ne laisser personne entrer.

Il étrécit les yeux, sans cesser de me dévisager, comme s’il essayait de voir ce que je cache. Comme s’il savait ce que je cache.

Moi.

Je me crispe, mais ne recule pas. Ne baisse pas la tête. Ne rougis pas. Rien. Visage impassible.

– Je te parie que ça ne sera pas la seule fois, finit-il par affirmer, un lent sourire fendant son visage.

Être un suricate et une lionne à la fois. Sur le qui-vive, mais forte. Inébranlable.

– Je te promets que si..., répliqué-je d’une voix où suinte l’ennui.

Il plante ses yeux d’un bleu si clair qu’ils sont presque translucides dans les miens, puis sans que je l’aie vu venir, il m’attrape par la nuque et plaque ses lèvres contre les miennes. Sa langue s’immisce dans ma bouche pendant une fraction de seconde, et il s’écarte.

– Ne fais pas de promesses que tu ne pourras pas tenir, Máscara, m’assène-t-il avant de me relâcher et de partir en chantonnant.

« Denver, le dernier dinosaure, c’est mon ami et bien plus encore »

Le salaud.

Mais ce n’est pas cette fichue chanson qui tourne en boucle dans ma tête quand il referme la porte. C’est ce mot. Máscara. Le masque. Celui que je porte depuis si longtemps qu’il s’est gravé dans ma chair.

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