No More ! (Carton rouge) (French Edition)

Céline Jeanne · Chapitre 4 sur 37

Pages du PDF

No More ! (Carton rouge) (French Edition)

Chapitre 2

 

 

Jaume

– Comment tu t’es senti après le match ? me demande Stefano en tournant une nouvelle page du cahier sur lequel il note tout.

Je réprime le tic nerveux qui agite ma mâchoire. Ce con de psy que paie le club pour m’aider à me remettre sur le droit chemin est à l’affût du moindre de mes gestes qui lui donnerait une indication sur mon état d’esprit et qui lui permettrait de noircir l’une des pages de son cahier chéri.

Comment il veut que je me sente ?

Furax.

Comme une merde.

La pression dans mon crâne s’accentue, lancinante, cuisante, étouffante, mais je me contrôle.

Ne rien laisser paraître.

Faire comme si tout allait comme sur des roulettes.

Je gère.

– Ils ont bien joué, on a presque gagné, dis-je, la voix vibrante d’un enthousiasme qui sonne aussi faux que le dentier de ma grand-mère.

Il s’arrête d’écrire et étrécit légèrement les yeux. J’en fais trop... On a presque gagné, j’ai presque joué. Le résultat est le même, on s’est pris trois buts dans la tronche, et on n’en a marqué que deux. Pire encore : je n’ai pas foulé le gazon du terrain. Je m’oblige à ne pas détourner le regard, puis devant son silence, je me racle la gorge.

– Je veux dire, reprends-je, évidemment que j’aurais aimé jouer, mais je comprends pourquoi le coach me colle au banc.

En réalité, je ne comprends pas. J’ai fait mes matchs de suspension, je me plie à leurs injonctions, leur couvre-feu, leurs prises de sang et autres contrôles surprises de merde, leur foutue thérapie, avec un psy accro à la pop culture, j’accepte de suivre des cours par correspondance... J’aurais dû rejouer il y a trois matchs de ça, mais que dalle. Mon cul va finir par être collé au banc des remplaçants.

– Parle-moi de ton premier week-end de liberté, continue-t-il en m’encourageant d’un sourire qui accentue la cicatrice qui barre son menton.

On dirait une blessure de guerre, tout comme ces restes d’acné qui grèvent son visage de quarantenaire.

Un bâillement menace de m’échapper, je le retiens. Je suis crevé, mais il ne doit surtout pas le voir. Ce n’est pas à cause de mon week-end, mais parce que je dors mal la nuit. S’il l’apprenait, il voudrait savoir pourquoi, et la réponse est facile : je ne dors pas parce que je ne joue pas. Me permettre de descendre sur le terrain pendant un match résoudra mes problèmes de sommeil, tout rentrera dans l’ordre. Mais il ne m’écoutera pas, alors je préfère me taire.

– Week-end sympa. J’ai dormi chez ma sœur, c’était chouette.

Ce n’est pas un mensonge, pour mon premier samedi soir sans couvre-feu, j’ai bel et bien dormi chez Teo, mais pas sur le canapé. Nope... Je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à sa coloc sexy, la pression sous mon crâne s’allège. À cause de leur prison de merde, ça faisait longtemps que je n’avais pas tiré mon coup, et il faut reconnaître que Sil a été à la hauteur de l’événement.

Mon psy ne dit rien, mais griffonne sur son carnet. Putain, il veut que je développe.

– On est allés dans un bar avec l’équipe, le capitaine était là.

Je marque une pause, et précise à la hâte :

– Je n’ai pas bu, je me suis bien tenu...

L’ironie de mon ton ne m’échappe pas, et il l’a perçue lui aussi.

– Le contrôle de mon pipi du lendemain était nickel, ajouté-je.

OK, le sarcasme en plus n’était peut-être pas nécessaire. J’ai découché pour mon premier week-end de liberté, et ces connards d’infirmiers de la résidence médicalisée de vieux où j’habite depuis que j’ai merdé n’allaient pas rater cette occasion de jouer les sangsues dès mon retour. Mais pas de bol pour eux, j’ai été sage.

Le cri que Sil a poussé en jouissant résonne dans ma tête.

Enfin, j’ai été presque sage.

Stefano m’observe avec attention, en silence. Un tressautement nerveux que je ne peux contenir m’agite la jambe, et je pose la main dessus, vaine tentative pour masquer mon agacement et pour effacer la douleur sourde qui hante mon genou depuis quinze jours.

Ça non plus, je ne veux pas en parler. Ça arrive souvent chez les sportifs de haut niveau, ce sont les muscles qui se plaignent, rien d’autre. Logique, je m’entraîne comme un malade. J’ai encore un cap à franchir pour amener mon corps au niveau de celui de Dante.

– J’ai réussi le test ? finis-je par lui demander au bout de quelques secondes.

J’aurais mieux fait de la boucler, mais ce n’est pas comme s’il ne se doutait pas que je crève d’envie de rejouer pendant un match. Cet enfoiré ne me répond pas. Non, au lieu de ça, il repousse une de ses mèches noires striées d’argent de son front et me balance :

– Pourquoi tu joues au foot, Jaume ?

La pression se rue contre mes tempes. Sa question m’a pris au dépourvu. Elle ne devrait pas, à chaque séance, j’y ai droit. Et à chaque séance, je lui réponds avec toute l’honnêteté dont je suis capable.

Putain...

D’un seul coup, je me sens à l’étroit dans ce bureau pourtant de taille respectable, l’odeur de propreté qui y règne tout le temps m’agresse, et je m’agrippe aux accoudoirs de mon fauteuil en cuir. Mon regard se promène sur les étagères derrière lui, tout pour ne pas voir ses yeux verts acérés, ses rides qui crient qu’il a vécu mille vies, cette foutue cicatrice qu’il n’a sans doute pas écopée d’une chute de vélo. Les figurines de Goldorak, Albator, de Bart des Simpsons côtoient une peluche Alf.

– Parce que je veux être le meilleur.

C’est la vérité, je veux tout déchirer. Le prochain Ronaldo, c’est moi. Je ne me contenterai pas de moins.

Il hoche la tête et me sonde encore pendant quelques secondes.

– Très bien, c’est terminé pour aujourd’hui.

Je ne comprends pas tout de suite que la séance est finie. L’horloge Woody Woodpecker qui trône à côté d’une affiche de Bart Simpson clamant « À l’intérieur de tous les plus grands serial killers bat le cœur d’un garçon de 10 ans » indique pourtant qu’il nous reste quinze minutes. Je cligne des paupières, déstabilisé. C’est tout ? Il ne va pas me faire chier davantage ?

Voyant que oui, la séance est terminée, je me lève et fourre les mains dans les poches de mon jean. Mais je ne pars pas. Pas encore. J’hésite et reporte mon poids d’un pied à l’autre comme un gamin, mal à l’aise. Il m’encourage d’un haussement de sourcils.

– Vous croyez que je vais bientôt pouvoir rejouer ? Un match..., bredouillé-je. Je sais que j’ai commis une erreur, j’ai compris la leçon, je ne le referai plus.

Je rampe, je ne peux pas faire mieux, et bordel, que c’est dur. Je ne suis pas le genre de mec à ramper, non, je suis celui pour lequel les autres devraient ramper. Mais j’ai merdé dans les grandes largeurs, j’en suis conscient. D’abord en voulant récupérer la place de capitaine de Dante, le prodige de l’équipe, ensuite en lui cassant la gueule, après avoir essayé de me taper sa sœur mineure pour me venger, et pour finir, en avalant un truc que je n’aurais pas dû qui m’a fait finir aux urgences pour overdose.

Ouais, pas le plan du siècle.

Sa chaise racle le sol quand il se lève à son tour, mais je ne le regarde pas. Je me perds dans la contemplation de l’étagère derrière lui, tremblant au fond de moi. Sa réponse déterminera mon avenir.

– Ça ne dépend pas de moi, m’énonce-t-il d’une voix calme, posée.

L’étincelle pour allumer la flamme de ma rage, celle qui ne me quitte jamais. Je serre les poings dans mes poches. Menteur ! Il se fout de ma gueule. Bien sûr que ça dépend de lui...

Écrase-toi, mec. Ferme-la.

Au prix d’un effort surhumain, je hoche la tête et déglutis pour tenter de défaire le nœud qui s’est formé dans ma gorge. Ça ne sert à rien d’insister, je le sais. J’ai déjà essayé, au début de cette thérapie que m’impose le club. Chou blanc. Mon tatouage est d’ailleurs le résultat de cette résistance : j’ai gravé la prison dans laquelle ils m’ont foutu sur ma peau, symbolisée par ce roncier qui grimpe le long de mon avant-bras, effet miroir de l’autre, dont la peau est vierge. Ma prison. Ma liberté. Alors je me noie dans la contemplation de l’étagère. Pour ne pas balancer quelque chose que je regretterais ensuite. Pour ne pas que la colère me submerge. Pour ne pas faire une nouvelle connerie. Le monstre de mon ire grandit, alimenté par ma frustration, mes muscles se tendent, prêts à frapper.

Maîtrise-toi.

La pression s’intensifie, j’ai l’impression que ma tête va exploser.

– Je...

Je retiens la bile de mes mots à grand-peine.

– Tu ?

J’ai envie de lui hurler que je ne suis pas un môme qu’on peut punir, que je suis le meilleur et que je ne ferai plus de connerie. J’ai envie de fracasser son bureau, parce que je n’en peux plus de toute cette merde, de tout ce cirque qui ne sert à rien.

Moi, je sais ce qui pourrait m’être utile, ce qui me ferait du bien. Rejouer. Faire mes preuves. Mais il faut qu’on m’en laisse la possibilité. Le sang se précipite dans mes veines, l’explosion est proche.

Et soudain, je l’aperçois, sur l’étagère. Presque caché par les longs poils d’Alf, l’alien complètement nase qui adore bouffer des chats. Un dinosaure minuscule. Je ne l’avais pas repéré lors des séances précédentes. Sa peinture est écaillée par endroits, et sa queue semble avoir perdu quelques millimètres. Denver. Mon cœur tressaute dans ma poitrine. Je m’accroche à ce petit truc tout vert comme à une bouée au milieu de l’océan de mes émotions.

– Je vous revois quand ? réussis-je à articuler.

Je me concentre sur Denver. Pas de conneries. La pression est toujours là, mais je me contiens. Du coin de l’œil, j’aperçois Stefano qui se penche pour écrire sur son carnet.

– Vendredi ? Même heure ?

Il me pose la question, alors qu’il sait que je n’ai pas le choix : je dois accepter. Le contraire signerait mon arrêt de mort dans le monde du foot.

Je m’efforce de sourire.

– Super, à vendredi, lui dis-je en sortant.

Je referme la porte derrière moi sans la claquer – un bon point pour moi –, et m’appuie contre le mur de ce couloir du centre d’entraînement Joan Gamper. Ça ne s’est pas bien passé, je n’ai pas décroché le précieux sésame qui me permettra de jouer. Putain.

La pression gagne mes poumons, j’ai du mal à respirer... Je vais exploser. Presque en courant, je me rue dans les toilettes pour hommes, pour m’isoler. Sans vérifier qu’elles sont désertes, j’ouvre en grand l’un des robinets et m’asperge le visage, m’obligeant à prendre une inspiration après l’autre.

Démolir les toilettes : pas une bonne idée.

Fracasser le miroir : pas une bonne idée.

Refaire un ravalement de façade à mon psy : très mauvaise idée.

Au bout d’une longue minute, l’air se fraie de nouveau un chemin vers mes poumons, et la pression s’estompe.

Pour le moment.

J’arrache une série de serviettes en papier du distributeur et m’essuie le visage. Ma veste de survêt du Barça a pris cher, je l’enlève pour éviter des questions gênantes et la noue autour de ma taille. Sur mon téléphone, je vérifie l’heure. Les gars sont sur le point de finir leur entraînement de cardio. Il n’est que 18 h 30, mon couvre-feu est à 21 h, j’ai de la marge. Mon tête-à-tête avec moi-même attendra.

En arrivant dans la salle de muscu dernier cri du centre, d’où s’élève l’odeur âcre du cuir et de la sueur, je le repère aussitôt. Dante est au fond, il s’essuie le front avec une serviette estampillée du logo du Barça, tout en encourageant Lluc qui est en train de soulever des poids et transpire comme le bourrin qu’il est.

La jalousie me vrille l’estomac. Elle est comme un venin qui circule dans mes veines. Ce type est bon avec un ballon, en plus, il est sympa.

Et c’est le mec de ma sœur.

Je m’oblige à respirer un grand coup. Quand ils ont commencé à sortir ensemble, il y a trois mois maintenant, j’ai eu du mal à encaisser la nouvelle. Personne n’est digne d’elle à mes yeux, et encore moins un sportif. Alors ce mec ? J’ai pété un câble. Il m’avait d’abord piqué ma place de capitaine dans l’équipe et ensuite ma sœur. C’est ce qui m’a conduit là où j’en suis, à avoir le cul qui est un prolongement du banc de touche.

Un relent de bile remonte le long de ma trachée. Amertume ? Colère ? À cause de moi ? De lui ? J’ignore d’où vient ce maelström de sentiments sournois qui me rongent, mais il est là, hydre tapie au fond de moi.

Il a toujours été en moi, comme si mon côté obscur reprenait parfois le dessus. Mais c’est ce même côté qui fait de moi ce que je suis sur le terrain : un putain d’attaquant. Je sais comment feinter mes adversaires, les amener où je veux pour les enculer et marquer un but. Enfin ça, c’était avant, quand je pouvais jouer.

Je soupire pour essayer de me calmer. En me voyant approcher, Dante me lance un coup d’œil inquiet.

– Ça a été ?

Je me frotte la nuque, perturbé par tout ce qui s’agite en moi.

– Ouais, je crois...

Je mens. Il m’examine et je ne flanche pas.

– Tu sais si tu vas pouvoir jouer ? continue-t-il.

Je secoue la tête.

– Non...

Non, je ne vais pas jouer.

Non, je ne sais pas quand ils vont lever leur punition à la con. Cette merde ne devait durer qu’un mois, mais elle s’éternise.

Quelques secondes s’écoulent, et il finit par hocher la tête en souriant.

– OK, on va être patients.

« On ». Je me pince les lèvres. L’amertume prend le dessus. C’est moi qui dépends de ce foutu papier, pas ce « On ». Il fronce les sourcils, il doit être devin, je suis prêt à parier qu’il a perçu mon état d’esprit. Emiliano, un des ailiers de l’équipe, nous rejoint et l’empêche de me cuisiner davantage.

– Alors mec, le psy te laisse jouer ? me demande-t-il en se plantant à côté de moi.

Il vide la moitié de sa boisson énergisante d’une traite, et ramène en arrière une mèche de ses cheveux noirs qui s’est échappée de sa prison de gel. Ce mec est accro à la gomina. Il a enlevé son t-shirt, sans doute pour afficher ses muscles et sa peau mate luisante de sueur.

– Nope, pas encore.

J’ai parlé d’un ton léger. Ne surtout pas donner à ses rivaux une prise... Il brigue un poste d’attaquant, ce n’est un secret pour personne. Comme ce n’est un secret pour personne qu’il espère remplacer Dante un jour.

– Merde, répond-il avec un air navré sur le visage.

Je ne me laisse pas duper, ce mec est du genre à t’entuber pour te la mettre à l’envers ensuite. Et bien profond.

– Mais ce n’est pas grave, reprend-il, un sourire mesquin aux lèvres, je suis là, ils le savent. Le capitaine a quelqu’un de stable sur qui s’appuyer.

Il tapote l’épaule de Dante qui m’observe, inquiet. Son sous-entendu est clair, ce mec me cherche. OK, s’il croit qu’il va gagner à celui qui a la plus longue, il se trompe.

D’un pas, je réduis la distance qui nous sépare et m’arrête à une trentaine de centimètres de lui pour le jauger de haut en bas. Il se tend, mais ne recule pas.

– Stable, ça reste à voir, mais lent, ça n’est plus à prouver.

Il étrécit les yeux, mais ne bouge pas.

– Tu as du mal à comprendre les instructions du coach, quand on joue au foot, on n’a pas besoin de gonflette, elle nous ralentit... Il faut de vrais muscles, pas de l’air..., poursuis-je.

Je touche du bout du doigt son biceps volumineux. Emiliano est loin d’être affûté comme Dante, ou même moi, son corps rappelle davantage celui d’un videur de boîte de nuit que d’un joueur de foot : tout en volume. Résultat, sur le terrain, il n’arrive pas à contrer les attaques, il est trop lent. Et il le sait.

– Mais tu as l’habitude, tu brasses tout le temps de l’air, conclus-je en plantant les yeux dans les siens, défi silencieux à réagir.

D’habitude, je déploie tous les efforts possibles et inimaginables pour me maîtriser, mais là, j’ai atteint mon quota avec le psy, alors qu’il se réjouisse, il vient de tirer le gros lot.

Il bombe le torse afin de se grandir. Je mesure dix centimètres de plus que lui, et il est obligé de redresser le menton pour ne pas détourner les yeux. Mais il ne se démonte pas, et fait lui aussi un pas vers moi.

L’adrénaline fuse dans mes veines, et je serre le poing, anticipant mon prochain geste. Voilà ce dont j’ai besoin : refaire le portrait à une gueule de con. Il lèche le sol où passe Dante comme un larbin avec son seigneur, et depuis mon retour de Manchester, j’ai toujours veillé à le garder dans mon champ de vision. Pour avoir été l’un d’eux, je connais ce genre de mecs : ils ont les dents qui rayent le parquet.

L’hésitation étincelle dans ses yeux, mais il ne recule pas. Moi non plus. Au contraire, je me penche en avant, la grenade que je suis est prête à exploser. Un geste de sa part, et la goupille saute.

– Va te changer, on va s’entraîner un peu, m’intime soudain Dante en poussant Emiliano en arrière pour s’interposer entre nous.

Son coup d’œil derrière moi m’indique que le physiothérapeute qui encadre nos sessions de muscu n’a rien perdu du spectacle.

Merde.

Mais je ne baisse pas les yeux, et continue de défier en silence Emiliano, qui finit par se racler la gorge et se passer la serviette sur le visage, rompant ainsi le contact visuel.

– Vérifie tes shorts, me balance-t-il avant de s’éloigner, ils doivent être usés à force de cirer le banc.

Connard.

D’une main sur le bras, Dante m’empêche de me ruer sur lui.

– Non, me murmure-t-il. Ne déconne pas...

Ne déconne pas...

Ne déconne pas...

Ne déconne pas...

Putain, il a raison. J’étais sur le point de tomber droit dans le piège de cette ordure. Je prends une grande inspiration, je le lui dois. Il s’est engagé pour moi envers l’équipe, les menaçant de partir s’ils me viraient. Nouvelle inspiration, mon corps se relâche, même si mon cerveau fait de la résistance. Puis je reporte mon attention sur lui. Je n’aime pas l’idée d’être redevable à quelqu’un, mais je ne suis pas con, je lui dois ma présence dans l’équipe. Si je merde, il sera sanctionné, c’est le deal qu’il a passé avec eux.

Dante est ma putain de nounou, mon putain de garde-fou.

Ne déconne pas, respire, mec...

Il me montre les haltères que Lluc a reposés. Mon meilleur pote attend, inquiet. Il n’est pas intervenu, car le capitaine était là. Il lui a fait confiance pour gérer cette situation explosive, il savait que si lui tentait quelque chose, je ne l’écouterais pas.

– Je..., bredouillé-je, ignorant quoi lui dire.

Je me sens comme un con : une provocation, et je pars au quart de tour. Une chape de plomb s’abat soudain sur mes épaules, et la fatigue me submerge. J’ai déjà fait de la muscu ce matin, sans compter l’entraînement avec l’équipe, puis le cardio ensuite, je n’ai pas envie de remettre ça.

– Méfie-toi de lui, me murmure Dante.

Il parle d’Emiliano qui vient de grimper sur un vélo elliptique. Je me contente de hocher la tête, je me méfie de lui depuis le début, même si mon attitude a pu laisser croire le contraire. Toujours garder ses ennemis près de soi...

– Magne-toi le cul, j’ai rendez-vous avec Teo après, continue-t-il d’une voix qui ne souffre aucune contradiction.

À la mention de ma sœur, un énorme sourire irradie sur son visage, et je ne peux m’empêcher de l’imiter. Teo ne s’en rend pas compte, mais elle illumine tous ceux qui l’approchent. C’est elle qui désamorce la bombe que je suis, depuis toujours.

– Tu as tout le temps rendez-vous avec Teo, le raillé-je, me détendant pour la première fois de l’après-midi.

– C’est un vrai toutou avec sa meuf, le chambre Lluc en lui donnant une bourrade sur l’épaule.

En plus d’être mon meilleur ami, Lluc était mon coloc avant que je m’installe, contraint et forcé, dans cette résidence médicalisée. Dante hausse les épaules.

– C’est vrai...

La plupart des mecs n’assumeraient pas de ramper au pied d’une fille, mais pas lui. Il ne s’en cache pas : son univers tourne autour d’elle. J’évite d’en rajouter une couche, c’est ma sœur, et je veux ce qu’il y a de mieux pour elle, même si le mieux, c’est ce connard.

– Bouge-toi, insiste-t-il. Trente minutes vont te faire du bien.

Je libère l’air que je retenais dans mes poumons, il faut que j’évacue. Alors je lui obéis, et pivote sur mes talons pour aller dans les vestiaires. Il a raison : l’effort physique va me faire du bien. Et puis... Peut-être que ça me permettra de dormir cette nuit.

Je m’immobilise au bout de quelques pas.

– Ça te dérange si je t’accompagne chez Teo après ? lui demandé-je en le regardant par-dessus mon épaule.

Il me jette un coup d’œil surpris. À cause de mes conneries, je vis comme un moine depuis trois mois, et j’évite de m’incruster lors de leurs moments ensemble. Je ne vois donc pas ma sœur autant que je le voudrais. Mais j’ai besoin de sa lumière.

Parce que j’ai presque joué.

Parce que je sens que je vais continuer à presque jouer pendant encore un temps.

Parce que je ne comprends pas ce que l’équipe de direction attend de moi.

Parce que je suis paumé et que je ne veux pas rentrer dans mon appartement de merde, dans cette résidence de merde et voir dans le miroir ce reflet de merde. Le mien. Ce que je suis devenu.

– Tu veux passer du temps avec Teo et moi ? s’étonne-t-il.

Mon couvre-feu me limite dans mes sorties, et dans la mesure du possible, je laisse de l’intimité à ma sœur. J’ai trop la trouille qu’elle remette de la distance entre nous.

– Non, je veux passer du temps avec ma sœur, mais tu es du genre poulpe collant, donc je n’ai pas le choix, il faut que je fasse avec.

Il m’étudie avant de me demander :

– Tu préfères que je vienne plus tard ?

Je comprends ce qu’il sous-entend : après mon couvre-feu.

– On dirait une garde alternée, ricané-je.

– C’est un peu ça ! rit-il à son tour en préparant les haltères.

Puis il se redresse et ajoute :

– Je suis sérieux, si tu veux une soirée avec elle, tu n’as qu’à me le dire...

– Et comme ça, tu auras le champ libre pour aller draguer ?

Il lève les yeux au ciel, même s’il sait que je déconne.

– Sérieux, si...

D’un geste de la main, je le fais taire.

– Elle va me tuer sinon, et je peux supporter ta sale gueule pendant une demi-heure, tant que tu ne la passes pas la langue fourrée dans sa gorge.

Il éclate de rire avant de me balancer :

– J’aurais le droit de lui chuchoter des trucs cochons à l’oreille ?

Il accompagne ses mots d’un clin d’œil. Putain, l’enfoiré... Il sait que j’ai du mal quand il la tripote trop. C’est ma petite sœur, merde !

– Elle n’est plus vierge, tu sais... Tu ne vas pas me ramener à la maison pour être sûr que je ne vais pas la toucher, je vais dormir dans son lit et on va..., ajoute-t-il.

Je lève la main pour le faire taire.

– Tu parles de ma sœur, grogné-je, préférant m’éloigner.

Seul son rire m’indique qu’il a entendu ma réponse et qu’il a deviné que mon poing me démange de faire ami-amie avec sa gueule de mannequin argentin.

Une fois dans les vestiaires, je me laisse tomber sur le banc. La tête contre le mur, je donne deux petits coups pour soulager la pression qui est revenue. En cet instant précis, je sais ce que ressent une cocotte-minute. Lluc ne tarde pas à me rejoindre et s’installe à côté de moi. Sa peau sombre comme la nuit contraste avec le mur clair.

– Il fait chier, ton psy, maugrée-t-il en se passant la serviette sur son visage couvert de sueur.

Dante ne l’a pas épargné.

– Oh oui...

– Il ne t’a vraiment pas dit quand tu allais rejouer ?

Je me contente de secouer la tête et me frotte les yeux d’un geste las. Je suis rincé, putain...

– T’occupe pas d’Emiliano, il cherche à te provoquer.

– Merci pour les sous-titres, mec, je n’avais pas compris...

L’ironie de mes mots le blesse, son visage toujours joyeux se crispe. Merde, ce n’était pas mon intention. Mais Lluc a toujours été d’un tempérament facile, c’est ce qui en fait d’ailleurs un si bon équipier, et il change aussitôt de sujet.

– C’était cool samedi soir ! C’était...

Il ne termine pas sa phrase, mais je comprends ce qu’il veut dire : « C’était comme avant ». Ouais, c’était comme avant, ou presque...

Presque.

– Alors, ce mec, il était bon au lit ? lancé-je, histoire de relancer la conversation et d’oublier que j’ai failli tout foutre en l’air en un claquement de doigts il y a quelques minutes.

Lluc et moi nous connaissons depuis qu’on est gamins, et on a gravi les marches du Barça tous les deux. Il aime les mecs, moi les filles, mais on s’en fout. Il m’a toujours raconté ses plans cul, et moi les miens. Une chatte, une bite, c’est une question de préférence, rien d’autre.

– Bof... Il a des progrès à faire, le petit.

Il ricane.

– Et quand je dis « petit », c’est petit...

Un minuscule centimètre sépare son pouce de son index.

– Oh merde, une mini bite ? m’esclaffé-je.

– Ouaip...

Il se lève et fouille dans son casier, sa serviette autour du cou.

– Attention, on peut avoir une mini bite et être un dieu au pieu, mais là...

Il tourne le pouce vers le bas.

– Désolé, mec...

Je suis sincère. Lui aussi a besoin d’évacuer. Il joue au poste de gardien titulaire, mais se bouffe trop de buts. Le Barça n’apprécie pas les passoires. S’il ne se ressaisit pas, ses jours sur le terrain sont comptés.

– Et toi ?

– Rien de transcendantal, marmonné-je en me frottant de nouveau les yeux.

J’ignore pourquoi je lui ai menti, parce que clairement, c’était transcendantal.

– Tiens, mec, me dit-il en me lançant un flacon.

Surpris, je l’attrape avant qu’il ne tombe par terre.

– C’est quoi cette merde ? répliqué-je en fronçant les sourcils.

Je n’arrive pas à déchiffrer l’étiquette, on dirait du chinois, au sens propre du terme.

– C’est des plantes, ça donne un coup de boost.

Je dois afficher un air perplexe, car il reprend :

– Ça favorise l’oxygénation du sang, et il y a du curcuma dedans, c’est bon pour les articulations. Tes performances sont meilleures, et tu récupères mieux.

Voyant mon hésitation, il se hâte d’ajouter :

– T’inquiète, tout le monde prend un truc...

Je pose le flacon d’un geste décidé sur le banc à côté de moi.

– Je ne touche pas à ces conneries, tu sais qu’ils me fliquent comme des malades avec leurs contrôles à la con.

Il lève les mains devant lui en un geste d’innocence.

– Eh, mec, c’est des vitamines, c’est tout ! Je ne veux pas me faire virer ! C’est juste pour avoir un peu plus de peps.

Si elles sont moins nombreuses que pour moi, l’équipe a aussi droit à des prises de sang surprises, histoire de vérifier que les joueurs ne déconnent pas. Le Barça ne plaisante pas avec le dopage.

Il se débarrasse de son short et attrape son gel, avant de faire quelques pas vers les douches, puis de se retourner :

– On remet ça ce week-end ? Toi et moi, comme au bon vieux temps ?

Je m’oblige à acquiescer.

– Je ne raterai ça pour rien au monde ! Les chattes et les bites n’ont qu’à se préparer, on arrive !

Un sourire d’une blancheur éclatante étire son visage de branleur.

– Ça, c’est mon pote ! rit-il en s’engouffrant dans les douches.

Je ferme les paupières, dépité. Quand est-ce que ma vie est devenue un tel bordel ?

La fatigue m’engloutit : je dois encore m’entraîner. Dans un réflexe, je prends le flacon, et en jetant un coup d’œil à la porte, je fais sauter le couvercle. J’hésite, Lluc a eu des contrôles, il ne me poignarderait jamais dans le dos... Un cachet, ce n’est rien. Ça m’aidera à tenir la séance de muscu, Teo ne verra pas que je suis fatigué, ça lui évitera de s’inquiéter.

Je ne veux pas qu’elle s’inquiète. Je vais bien. Je gère.

Je sors un cachet et le contemple entre mes doigts.

Le Jaume avant ne se serait pas posé de questions : tout ce qui aurait pu améliorer ses performances aurait été bon. Mais celui d’aujourd’hui... Il joue trop gros. Et est méfiant. On chute vite de son trône, et le reconquérir est loin d’être facile.

Non.

Je remets le couvercle et repousse le démon de la tentation qui s’agite sur mon épaule. Lluc peut faire ce qu’il veut, mais c’est sans moi.

Je ferme les yeux en fourrant le flacon dans mon sac. Si quelqu’un entrait et le voyait, Lluc pourrait avoir des ennuis.

Moi aussi.

La pression contre mon crâne redouble.

J’essaie d’inspirer profondément, mais n’y arrive pas. Cette conversation avec mon meilleur pote aurait dû me détendre, mais échec sur toute la ligne.

Teo... Elle seule a le pouvoir de m’apaiser. Elle a toujours été mon équilibre. Nous sommes jumeaux, les deux faces d’une même pièce de monnaie, aussi différentes que complémentaires. Elle est la lumière, je suis l’obscurité, et là, j’ai besoin d’une bonne dose de lumière.

Parce que j’ai presque joué.

Parce que j’ai presque une vie.

Parce que je suis presque moi.

Je me décide à me changer à mon tour. Tandis que j’attrape une bouteille d’eau dans l’une des armoires qui bordent le mur des vestiaires, une drôle de mélodie me traverse la tête.

« Denver, le dernier dinosaure, c’est mon ami et bien plus encore ».

Toute la tension que j’ai accumulée dans mes épaules et la pression sous mon crâne se relâchent.

Avec de la chance, Princesse Iceberg, la coloc sexy de Teo, sera là, et cette journée ne sera presque plus pourrie.

OceanofPDF.com