No More ! (Carton rouge) (French Edition)
Chapitre 19
Silvia
Jaume remonte la côte escarpée qui conduit à la maison de ma grand-mère, située dans ce village médiéval tout proche de Huesca, l’une des plus grandes villes d’Aragon. Il change de vitesse pour aider la voiture qui rechigne, et un grognement lui échappe face à l’étroitesse des ruelles. Bordées par des maisons aux énormes pierres apparentes, elles semblent tout droit sorties d’un autre temps. Devant les bâtisses imposantes, quelques villageois ont sorti des chaises sur les trottoirs et savourent la douceur de cette journée de décembre, un verre de Martini ou une bière à la main en guise d’apéritif.
– Eh ben, siffle-t-il, si j’avais su que j’allais faire du rallye, je leur aurais demandé de nous filer un 4x4 et non cette boîte de conserve !
Je ne réponds pas, concentrée sur les battements de mon cœur qui se sont accélérés lorsque nous avons franchi la large muraille qui ceint les lieux. Je n’ai pas de mauvais souvenirs ici, j’en ai très peu, c’est différent. La famille est un concept étranger à ma mère, et il s’étend à sa propre mère. Avant mes dix-huit ans, je n’avais rencontré ma grand-mère que deux fois : nous habitions en Italie, et Magdalena, après s’être fait larguer par son mec qui en avait marre qu’elle tape dans son compte en banque, nous avait entraînées ici. Pas pour revoir sa mère, non. Pour lui emprunter de l’argent. J’avais huit ans.
La deuxième a eu lieu deux ans plus tard, on vivait en Andalousie, et ma mère voulait suivre son amant au Maroc, mais j’étais un frein à ses projets. Il ne voulait pas s’embarrasser d’une gamine qui passait son temps le nez fourré dans des encyclopédies sur les animaux. Elle a tenté de me refourguer à ma grand-mère, mais n’a pas été assez rapide : le type s’est lassé d’attendre, et a grimpé dans l’avion sans elle. Nous sommes restées deux mois là-bas, j’ai même pu aller à l’école – la seule fois de ma vie –, le temps qu’elle se reconstruise à grand renfort d’eau-de-vie et décide de voguer vers de nouveaux horizons. Non sans avoir délesté ma grand-mère d’une somme rondelette, destinée à la remettre sur les rails. Pourquoi elle ne m’a pas laissée là-bas ? Encore aujourd’hui, cette question ne me quitte pas. Sans doute parce qu’elle avait besoin de moi pour éponger son vomi.
Je lisse un pli imaginaire sur mon chemisier qui sort du pressing.
Parfaite.
Je dois être parfaite.
L’étau de ma gorge ne se desserre pas, mon cœur ne se calme pas. J’ai pris la décision que ce serait la dernière fois, mais le conditionnement perdure. Difficile de s’émanciper de son bourreau... J’ai bouclé mes cheveux avec soin, me suis maquillée de façon à illuminer mes yeux d’un gris parfois terne, et ai veillé à ma tenue, un jean noir, qui fait ressortir mon chemisier rose pâle, coordonné à une paire de ballerines toutes neuves. Pas la moindre égratignure sur leur vernis.
Parfaites.
Comme moi.
L’étau se resserre. Je ne le serai jamais.
Jaume presse la pédale de frein au moment où un gamin traverse juste devant nous. La voiture pile avant de caler. Il grommelle en me coulant un regard en coin, puis redémarre le moteur.
J’aurais dû lui expliquer dans quoi il se fourrait.
Qui nous attendait.
Ce que ça impliquait.
Mais à la place, je ne lui ai offert que le silence pendant ce trajet de trois heures. Peut-être en avait-il autant besoin que moi, mais je lui suis reconnaissante de ne pas avoir cherché à faire la conversation, tout comme je lui suis reconnaissante d’avoir géré la situation ce matin. Pendant que j’appelais le zoo, il se chargeait de Teo pour lui expliquer ce qui se passait. L’état de Marcelino est stationnaire, rien d’anormal selon le vétérinaire qui a précisé qu’il lui faudrait un peu de temps pour assimiler la vitamine B1. S’il y a un problème, Teo et mon père iront à la clinique afin que Marcelino ne soit pas seul, et moi, je rentrerai en catastrophe. Je réprime un frisson à l’idée de la réaction de ma mère.
– C’est la dernière fois, murmuré-je.
Je ravale le sentiment amer qui m’habite depuis que nous sommes partis : j’ai l’impression d’abandonner Marcelino. C’est sa faute. Non, c’est la mienne... Je déteste celle que je deviens à cause d’elle, je me déteste de ne pas réussir à couper les ponts.
Mais je vais y arriver, il le faut.
Jaume se racle la gorge pour attirer mon attention, me tirant ainsi de mes pensées aussi sombres que Magdalena. Une esquisse de sourire flotte sur ses lèvres, il n’est pas taquin ni provocateur. Il est encourageant.
– Tu m’expliques à quoi je dois m’attendre ? me demande-t-il non sans prudence.
Un rire chargé d’ironie jaillit de ma cage thoracique sans que je puisse le retenir. Si seulement je le savais... Dans le meilleur des cas, Magdalena fera un effort parce que nous avons un invité, les apparences comptent, et ces deux jours passeront vite. Je n’aurai qu’à changer de numéro de téléphone ensuite. Lâche de ma part, sans doute. Mais elle a toujours obtenu ce qu’elle voulait, car au fond de moi, je reste une petite fille qui désire que sa mère l’aime.
Elle n’aime qu’elle.
Dans le pire, elle fera son show et je devrai nettoyer derrière. Et ramasser les bouts de mon être qu’elle aura pris le soin de briser avant de les écraser sous sa semelle.
– Vous êtes arrivé, braille la voix informatisée du GPS.
Un relent acide se heurte à mon palais, et je m’agrippe à la poignée de la voiture. On y est...
Jaume immobilise la petite citadine que nous a prêtée le club sur la place qui jouxte la maison de ma grand-mère. C’est son psy en personne qui la lui a déposée ce matin en passant à l’appartement, sans doute pour vérifier qu’il ne lui avait pas menti. Jaume n’a pas protesté, il s’est contenté de lui résumer la situation, mais je devine que cette situation lui a donné des envies de meurtre.
Je jette un coup d’œil au vieux bâtiment à deux étages. Un rideau bouge au premier, je suis prête à parier que ma mère surveillait notre arrivée.
Le spectacle va bientôt commencer.
Je cale ma tête contre l’appui-tête et ferme les yeux.
– Quand tu étais petit, il y avait un monstre qui te faisait peur ? finis-je par lui dire.
Il acquiesce.
– J’avais la trouille de « l’homme du sac »1. Mes parents me menaçaient souvent avec lui. Tous les soirs, je vérifiais qu’il n’était pas planqué sous mon lit.
Un sourire attendri étire ses lèvres, ses fossettes dansent sur ses joues.
– Je faisais pas mal de conneries, ajoute-t-il.
Je ne peux m’empêcher de lui rendre ce sourire, ça ne m’étonne pas. Jaume est du genre à aimer jouer avec les règles.
– Un jour, je crois que j’avais neuf ans, Teo a enfilé le peignoir de papá, et elle a mis la capuche, la garce. Elle est rentrée en pleine nuit dans ma chambre, un vieux sac à patates à la main. J’ai tellement hurlé que j’en ai fait pipi dans mon lit. La honte ! Mais j’ai arrêté de jouer au coiffeur avec ses Barbie. Elle est petite, mais redoutable.
Je m’autorise à glousser, envieuse de cette vie que je n’ai jamais connue, puis au bout de quelques secondes, je murmure :
– Mon monstre à moi, c’était ma mère.
Ma gorge est prise dans une tenaille, les mots sont sortis dans un filet de voix, triste aveu de ce qu’est ma vie.
Ma mère. Mon monstre. Celui qui m’a démolie, celui qui m’empêche d’avancer. Il est là, tapi dans l’ombre, aux aguets, présence permanente qui me rappelle qui je suis. Et qui je ne serai jamais.
Deux jours.
Deux petits jours pour être libre.
Un air grave s’empare de son visage, et il tend la main vers la mienne, mais je m’écarte à la hâte.
« Le taïpan du désert se trouve en Australie. Sa vitesse de déplacement et la virulence de son venin en font le serpent le plus venimeux au monde. »
Je ne veux pas de sa compassion, de sa pitié. Je ne dois surtout pas craquer. S’il me touchait, il ouvrirait une brèche, comme hier soir, et j’ai passé le trajet à m’efforcer de consolider mes barrières.
« Une dose de ce venin peut tuer cent hommes adultes. »
Magdalena est la version à deux pattes du taïpan. Elle frappe où ça fait mal, et son venin se distille dans vos veines jusqu’à atteindre votre cœur qui finit par s’arrêter de battre.
– Ma mère a toujours été mon monstre personnel..., lui avoué-je, en fixant un point loin devant moi.
Jaume patiente, attendant que je détaille, mais je n’en fais rien.
– Surtout, ne me juge pas en fonction d’elle, chuchoté-je. Je ne suis pas elle.
Je refuse de croiser son regard, mais mon cœur bat si fort que je suis sûre qu’il peut l’entendre.
– Quoi qu’elle dise ou fasse, n’interviens pas, lui intimé-je.
Je me frotte le front, comme si ce geste allait m’aider à éclaircir mes idées, à chasser cette peur qui me noue les entrailles, puis soupire.
– J’aurais dû t’empêcher de venir...
Mon masque est trop fragile pour que j’affronte ma mère et c’est à cause de lui. Je me redresse, et plante mes yeux dans les siens.
– Prends la voiture, et rentre à Barcelone. Je prendrai le train. Va-t’en ! m’écrié-je. C’est mieux pour tout le monde, comme ça, ton psy et le club n’auront pas à te fliquer, et moi...
Il fronce les sourcils.
– Et toi ?
– Je pourrai gérer ma mère sans avoir à m’inquiéter de toi.
Les larmes me picotent les yeux. Non ! Pas maintenant.
– Va-t’en ! lui hurlé-je, le cœur menaçant d’exploser dans ma poitrine.
Je veux qu’il parte.
Je veux qu’il reste, qu’il ne me laisse pas seule.
Mais j’ai toujours été seule pour affronter Magdalena, c’est dans l’ordre des choses.
Ses doigts attrapent ma main et se nouent aux miens.
– Trop tard, chuchote-t-il.
Au même moment, trois coups retentissent contre la vitre de mon côté et je me fige.
C’est elle.
Mon « homme au sac » personnel, celle qui me terrifiait nuit et jour. Celle qui me hante et dicte encore mes pas.
Ma mère.
– Cielo ! s’écrie-t-elle en replaçant une mèche de ses cheveux lissés avec soin. Tu vas te décider à descendre ? Tu m’as assez fait attendre, je ne t’ai pas éduquée comme ça !
Je ferme les paupières une fraction de seconde, le temps de remettre mon masque en place.
« Le venin du taïpan reste actif quatre-vingts ans après sa mort. Il laisse donc son empreinte sur le monde, comme une ombre qui planerait au-dessus. »
Comme elle.
Dans quatre-vingts ans, je serai encore en train de colmater les fissures de mon être.
– Tu aurais dû partir quand tu en avais l’occasion, murmuré-je à l’intention de Jaume. C’est trop tard maintenant, le monstre va te prendre dans ses griffes.
Il jette un coup d’œil à ma mère et presse mes doigts doucement.
– Ne t’inquiète pas, je n’ai plus peur de « l’homme du sac ».
Je plonge pendant quelques secondes mes yeux dans les siens, et cette fois, je n’éprouve pas le besoin de me réciter une anecdote sur les animaux. Non. Je laisse leur chaleur m’envahir, je laisse la douceur de ses doigts me donner du courage, et puisant dans cette force qu’il m’instille, je remets le masque en place.
Je suis prête. Enfin, autant que je puisse l’être.
– Allons-y, entrons dans l’arène, lancé-je d’une voix assurée en ouvrant la portière.
Ma mère s’écarte pour me permettre de sortir, derrière elle, un homme qui doit avoir à peine quelques années de plus que moi. La peau mate, assez grand, les cheveux sombres, il est plutôt bel homme si on aime le genre à porter des polos et des mocassins en cuir. Bon chic bon genre, propre sur lui. Un compte en banque bien garni, c’est évident. Le jackpot pour ma mère, l’alliance de la jeunesse et de l’argent.
Il me sourit, et d’instinct, mon corps se tend. Un frisson me dévale l’échine, et je réprime l’impulsion de me sauver en courant. Si ma mère est un taïpan, lui est un crotale. Son sourire est un avertissement. Magdalena ne va pas être le seul monstre de la maison.
Je m’oblige à sourire, ignorant ses iris perçants qui me déshabillent.
– Bonjour, mamá..., commencé-je.
Mince, ça m’a échappé... Elle fronce les sourcils, les quelques rides qui constellent ses yeux se creusent. Malgré le passage des années, ma mère est superbe. Le temps semble glisser sur elle, à la recherche d’une prise qu’il ne trouve pas. La glace qu’elle a autour du cœur fait des miracles. Pas un seul cheveu blanc dans sa crinière noire de jais. Ses yeux charbonneux détournent l’attention des cernes éternels, cadeau que lui a laissé l’alcool quand ils ont commencé à se fréquenter, et son fond de teint, discret, mais présent, fait briller sa peau d’un éclat hypnotisant. Elle a enfilé un élégant pantalon à pinces qui met en valeur sa minceur, et son caraco en dentelle m’indique qu’elle a dû fricoter avec un chirurgien esthétique.
– Cielo, me réprimande-t-elle, Magdalena, pas « mamá ». Je pourrais être ta sœur.
Jaume toussote à côté de moi, il ne pourra pas prétendre que je ne l’ai pas prévenu.
Elle me claque deux bises froides sur les joues, puis m’attrape par les épaules pour me jauger de haut en bas.
– Il est temps que je reprenne tout ça en main. Je comprends pourquoi tu as retardé nos retrouvailles. Quand je ne suis pas là, tu te laisses aller. Je ne peux pas sans cesse m’occuper de toi, j’ai ma vie ! Je t’ai déjà tant donné !
Mais bien sûr...
Sa rengaine habituelle. Elle fait la moue, ses doigts s’enfoncent dans ma chair et je retiens une grimace de douleur. Impassible. Ne jamais rien laisser transparaître.
– Heureusement que je suis là, tu as pris du poids. Et cette tenue... Bon sang, cielo, elle ne te va pas du tout, tu es boudinée dedans ! Ta morphologie ne te permet pas de tout porter, je te l’ai déjà dit.
Elle reporte son attention sur Jaume, et dans un geste gracieux, que je l’ai vue répéter devant le miroir de la salle de bains, elle repousse une mèche qui a eu l’outrecuidance de cacher, pendant une demi-fraction de seconde, sa pommette.
– J’ai essayé de le lui faire comprendre quand elle était enfant, mais elle est un peu limitée. Elle n’a pas la chance d’avoir mon physique. Les gènes sont injustes, elle a pris ceux de son père.
Puis elle se rend compte que question gènes, Jaume a été gâté par la nature et qu’une petite fée s’est penchée sur son berceau et a agité sa baguette magique. Son regard change, et elle lui envoie le même que son mec m’adresse : un regard de prédateur.
– Je suis Magdalena, la mère de Silvia. Et vous êtes ? lui demande-t-elle en lui tendant la main.
– Jaume, se contente-t-il de répondre en entrelaçant nos doigts.
Sa chaleur s’infiltre dans mes veines, chassant le froid laissé par le baiser de ma mère. Son geste n’échappe pas à Magdalena, son visage se crispe et un tic nerveux agite sa mâchoire.
– Allons à l’intérieur, nous lance-t-elle en jetant un coup d’œil mauvais à nos mains. Ma fille et moi avons du temps à rattraper, parce que vous voyez, elle ne répond pas à mes appels...
Elle soupire avec emphase, puis reprend sur le ton de la confidence :
– Je fais beaucoup d’efforts, mais elle aucun. Ça a toujours été comme ça. Être mère n’est pas facile, c’est un sacerdoce.
En passant à côté de son « mari », elle accroche son bras.
– Viens, Paolo, rentrons.
Elle n’a même pas daigné me présenter. J’amorce un mouvement pour les suivre, le cœur prisonnier du béton qui s’est coulé dans mon être, mais Jaume me retient par la main.
– Deux choses, Máscara, me murmure-t-il à l’oreille. D’abord, ta mère est une conne, et n’écoute rien de ce qu’elle va te dire.
Il dépose un baiser léger juste sous mon oreille.
– Ensuite, c’est toi qui es trop bien pour moi, tu es parfaite... Mais je dois avoir des gènes de poulpe, car je suis décidé à m’accrocher à toi.
Il marque une pause, son nez caresse la courbe de ma joue, son souffle danse sur ma peau, s’infiltrant entre la couche de béton pour donner une impulsion à mon cœur.
Tu es parfaite.
Je tourne la tête pour plonger dans la clarté de ses yeux, et il soutient mon regard pendant quelques secondes, avant de se racler la gorge.
– Mon aubergine t’aime beaucoup, se hâte-t-il d’ajouter.
Tu es parfaite.
Ses mots résonnent dans mon cerveau. Je laisse son odeur me bercer, puisant dans sa présence la force nécessaire pour affronter ma mère. Jaume a besoin de ramener notre relation au sexe, que son masque soit en place, je comprends. Je ne suis pas prête à m’interroger sur ce que nous sommes non plus. Je sais juste que j’aurais pu me servir de lui hier soir, et m’en débarrasser ensuite, mais je l’ai laissé prendre les commandes et rester.
Il enroule son bras autour de ma taille, et m’attire contre lui. Sa paume enveloppe ma joue.
– Un dernier truc, Máscara : tu m’as demandé de ne pas réagir, mais ça, je ne peux pas te le promettre.
Il m’embrasse brièvement sur les lèvres avant de me relâcher, et je laisse ses mots me porter tandis qu’il m’entraîne vers la porte d’entrée, vers la gueule béante du monstre.
1 « L’homme du sac » vient le soir dans les maisons pour enlever les enfants qui ont fait des bêtises et les mettre dans son sac. On ne sait pas ce qu’il en fait, les versions divergent, mais il vaut sans doute mieux l’ignorer !
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