Notre part d'ombre
Dédicace
Pour Sofia et Gabe
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Quand elles étaient petites, Nessa et Tanya Bloom jouaient à se poursuivre dans l’escalier de leur maison. Celle qui prenait sa sœur en chasse s’approchait tout près, sur ses talons, tendait une main pour lui agripper les chevilles, lui pincer les hanches, lui donner une tape sur les fesses. C’était drôle au début, cette exaltation de la fuite, cette exaltation de la poursuite. Elles riaient, enivrées par cet affrontement, par sa frivolité, jusqu’à ce que celle qui cherchait à s’échapper hurle : « Stop, j’ai les frissons du ventre ! »
Les frissons du ventre étaient une sensation qu’elles éprouvaient parfois dans leurs rêves – celle de ne pas réussir à courir assez vite, alors que les longs doigts fureteurs et possessifs d’un poursuivant étaient sur le point de les atteindre. Elles ne se faisaient jamais mal entre elles ; elles n’étaient pas du genre à se plaquer au sol, et elles ne se battaient pas. Elles se disputaient sans arrêt, mais sans en venir aux mains – pour savoir qui passerait en premier, qui aurait le rose, qui aurait le bleu. Elles hurlaient à tour de rôle, pour défendre ce qui était juste, légitime, pour s’imposer dès lors que l’une s’estimait plus méritante que l’autre. Leur mère avait pour habitude de lever l’index. « Vous voulez vraiment vous écharper pour un grain de poussière ? » leur demandait-elle. Et en général, la réponse était oui.
Néanmoins, elles ne s’écharpaient pas quand elles étaient dans l’escalier. C’était un jeu, jusqu’à ce que l’une d’elles ressente les frissons du ventre, et alors, d’un coup, elles s’arrêtaient.
Un jour, lors d’un trajet de retour de vacances – parents à l’avant de la voiture, sœurs à l’arrière –, Nessa et Tanya avaient observé un vieux qui les doublait en décapotable rouge. Il avait croisé leur regard et, d’un air de conspirateur, il avait souri et posé un doigt sur ses lèvres : chut… Elles avaient poussé des cris – de surprise, de gêne, de fureur… de quoi exactement ? Elles n’en savaient trop rien. C’était électrisant. Cette sensation des frissons du ventre, là, sur une autoroute.
– Hé oh ! Vous n’allez vraiment rien faire ? avaient-elles imploré leurs parents. Vous n’avez pas envie de tuer ce détraqué ?
À l’époque, leurs parents étaient encore ensemble. Et ils s’étaient contentés de rire. Bien attachées sur la banquette arrière, Nessa et Tanya s’étaient senties à l’abri. La petite voiture familiale leur avait paru aussi sûre et impénétrable qu’un vaisseau spatial, filant sur l’autoroute. Nessa s’en souvient, chaque fois qu’elle emprunte l’autoroute du Massachusetts, la « Mass Pike », du regard de ce type en voiture, comme s’il savait que rien ne pouvait lui arriver.
Ils étaient revenus au fil des années – les frissons du ventre –, pas seulement dans l’escalier, mais dehors aussi, dans d’autres endroits, avec d’autres hommes. Nessa ne peut s’empêcher de penser que son corps a su avant elle qu’un certain type de danger l’attendait. Avant qu’elle ne le comprenne.
Son pire souvenir des frissons du ventre, ce souvenir dont elles ne parlent jamais, Tanya et elle – ne serait-ce que pour admettre que ça a eu lieu –, elles l’ont ressenti lors d’une soirée chez Dan, quatorze ans plus tôt. Nessa n’a jamais commis pire erreur de sa vie. Et pourtant, dans ses phases les plus sombres, ce qui s’est passé lui paraît inéluctable. Comme si elle avait toujours été destinée à atterrir dans cette maison délabrée, sur ce canapé défoncé, accompagnée de sa petite sœur. Comme si toute son existence, elle avait pris cette direction. Comme si, enfants, se poursuivant dans l’escalier, Tanya et elle se préparaient l’une l’autre à ce qui les attendait.
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