Notre part d'ombre

Hanna Halperin · Chapitre 5 sur 5

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Notre part d'ombre

Partie IV

IV

 

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Il est huit heures du matin, en ce jour de la mi-août, et déjà la ville est étouffante, les conduits d’aération soufflant un air brûlant comme une haleine sur le trottoir. Nessa extraie sa valise des entrailles du bus et prend la direction du métro qui la conduira à l’appartement de Tanya et Eitan.

Elle doit faire une longue queue pour acheter son ticket, et quand elle finit par atteindre une machine, elle doit s’y reprendre à quatre fois avant que la machine n’accepte de lire sa carte de crédit. Lorsque celle-ci lui recrache un rectangle jaune, Nessa a le sentiment d’avoir réussi quelque chose.

Les rames sont bondées. Elle est coincée entre un homme bien charpenté qui lutte contre le sommeil et une femme vêtue pour aller travailler avec des AirPods dans les oreilles. Nessa est assez proche pour entendre la musique de sa voisine, quelque chose de fort et rythmé. Elle serre sa valise entre ses jambes et observe autour d’elle les New-Yorkais et les touristes, plutôt silencieux, chacun dans sa bulle.

Elle descend à la station Seventy-Ninth Street, et la ville est plus calme ici, dans ce coin résidentiel. Il y a des gens qui promènent des chiens et poussent des poussettes, et au lieu de se précipiter dans toutes les directions possibles ils semblent prisonniers du quadrillage de la ville. Nessa marche de Broadway à West End Avenue, puis remonte quatre blocs jusqu’à l’immeuble de Tanya.

– Coucou ! lui dit-elle d’une voix qui grésille dans l’interphone. Monte !

La porte s’ouvre avec un bourdonnement électrique, et Nessa traîne sa valise dans le hall, puis la hisse jusqu’au deuxième.

Tanya l’attend sur le seuil de chez elle. On ne peut pas rater son ventre, qui s’est arrondi pour prendre la taille d’un melon, sous son tee-shirt.

– Oh lala, lance Nessa, submergée d’émotion.

Elle n’a appris la grossesse de sa sœur qu’un mois plus tôt, lorsque Tanya l’a appelée pour lui demander si elle accepterait d’être présente lors de l’échographie qui leur apprendrait le sexe du bébé.

Elles s’embrassent, et c’est différent avec le ventre de Tanya entre elles, avec ce troisième petit être.

– Bordel, tu vas être maman.

– Ce pauvre enfant innocent…

Nessa s’agenouille et pose les mains sur le ventre de Tanya. Il est chaud et ferme. Elle y colle son oreille et donne deux tout petits coups.

– Toc toc… Qui se cache là-dedans ?

Cet après-midi-là, les deux sœurs patientent dans la salle d’attente de la gynécologue-obstétricienne de Tanya.

– Alors qu’est-ce que tu veux ? lui demande Nessa. Un garçon ou une fille ?

– Ça m’est égal. Du moment qu’il est en bonne santé et heureux…

– Oh, sérieux, pas avec moi. Je ne le répéterai pas à…

– Non, l’interrompt Tanya. Si je te le dis et que ce n’est pas ce que j’attends, tu le sauras pour toujours.

– Et quelle importance ? Ce n’est pas comme si j’allais le répéter à ton enfant.

– Je ne te dirai rien.

– Très bien. Je sais ce que tu veux de toute façon.

– Non. Mais ne dis rien quand même. Tu vas me porter la poisse sinon.

Nessa pince les lèvres et ouvre un magazine sur la parentalité. Sur la couverture, une belle femme blonde tient un bébé blond et sourit de toutes ses dents. Sans l’enfant serré contre elle, on croirait à une publicité pour du dentifrice.

– Voilà comment tu vas être, lui dit Nessa en la lui montrant.

Tanya roule les yeux.

Eitan entre précipitamment dans le cabinet, dégoulinant de sueur et le regard brillant.

– Il y avait de gros retards sur la 6, dit-il en se laissant tomber sur le siège à côté de Tanya. J’ai carrément dû courir jusqu’ici depuis la Fifty-Eight.

Tanya a un sourire un peu sec.

– Il est temps de se remettre au sport, hein ?

– Elle te parle toujours comme ça ? lui lance Nessa.

– Presque.

– C’est pour son bien, dit Tanya en tapotant le genou d’Eitan. Je ne veux pas qu’il me fasse une crise cardiaque.

– Madame Bloom ?

Ils tournent tous les trois la tête vers l’infirmière qui vient de parler.

– Suivez-moi.

Dans la salle d’examen, l’infirmière prend la tension et la température de Tanya, elle la mesure et la pèse.

– Je vous laisse enfiler cette blouse, lui dit-elle, en laissant le devant ouvert. Le docteur Townes ne va pas tarder.

– Tournez-vous pendant que je me change, dit-elle à Nessa et à Eitan, une fois que l’infirmière a refermé la porte derrière elle.

– Non, tu es une femme enceinte magnifique, proteste Nessa. Je veux te voir.

– Tourne-toi.

– Alors, Eitan, ça va être quoi, d’après toi ? lui demande Nessa, tandis qu’ils laissent Tanya se changer.

Eitan prend un air songeur.

– Ce matin, je me suis réveillé avec la certitude que c’était une fille. Mais en courant jusqu’ici, j’ai eu le pressentiment très fort que c’était un garçon. Je n’en sais rien. Je n’en sais vraiment rien.

Une excitation presque enfantine brille dans ses yeux, et Nessa tente de se représenter une vie avec un homme aussi gentil qu’Eitan. Un homme qui traite les femmes avec délicatesse, sans rien attendre en retour.

Les hommes de ce genre n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour Nessa. L’espace d’un instant, elle se sent furieuse, mais le médecin arrive alors, et Nessa se débarrasse aussitôt de ce sentiment.

Le docteur Townes est une petite femme aux joues rondes et roses, et au nez rond et rose.

– Vous êtes venue avec toute votre équipe, dit-elle en leur serrant la main.

Elle s’installe pour examiner Tanya, étale du gel sur son ventre protubérant et déplace lentement la sonde dessus.

– Alors, vous voulez connaître le sexe du bébé ?

Tanya regarde Eitan, puis Nessa.

– On veut savoir, oui, dit-elle au médecin.

Le docteur Townes sourit. Elle aime cet aspect de son métier.

– Vous attendez un petit garçon.

Le ventre de Nessa se serre. Elle regarde sa sœur, dont les yeux se remplissent de larmes.

– Oh, mon Dieu ! dit-elle en pleurant.

Elle agrippe les mains de Nessa et d’Eitan. Il se penche pour embrasser Tanya sur la joue.

– Un garçon, dit-il, aux anges. On va avoir un petit garçon.

Nessa s’écarte pour que les futurs parents puissent se prendre dans les bras.

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Le médecin, Nessa et Eitan quittent la pièce et, enfin, Tanya se retrouve seule avec son bébé. Son premier véritable moment en tête-à-tête avec son garçon. Elle pose les mains sur son ventre et, pour la première fois depuis qu’elle est enceinte, elle lui parle à voix haute.

– Tu es mon fils.

Elle l’a dit d’une voix normale, pas celle qu’on adopte quand on s’adresse à un enfant. Elle a simplement énoncé cette réalité. Elle est soulagée.

Elle s’approche de la fenêtre, toujours en blouse. La pièce est glaciale, encore plus près de la vitre. Elle se trouve au treizième étage, et à cette hauteur les voitures sur le parking et les ambulances rangées le long du trottoir ressemblent à des jouets, des miniatures.

Le ciel est rempli de cumulus absolument énormes, si lumineux, si cotonneux qu’ils paraissent faux – le genre de nuages qui pourraient évoquer pour une personne croyante, ou peut-être un enfant, le paradis. Le regard de Tanya rebondit de nuage en nuage.

– C’est un garçon, dit-elle.

Et cette fois elle s’adresse à Lorraine. Lorraine qui aurait dû être présente lors de l’examen. Tanya ressent une douleur au sternum – une douleur vive, physique – à l’idée que sa mère ne connaîtra jamais son fils, qu’elle ne le tiendra jamais dans ses bras. Le fils de Tanya n’entendra jamais la voix de Lorraine.

Elle ne s’attarde pas près de la fenêtre. Elle n’a pas la croyance que Lorraine peut l’entendre. L’absence de sa mère est absolue.

Elle se rhabille. Elle quitte la salle d’examen et prend le couloir qui mène au bureau du médecin, devenu un endroit familier, presque accueillant, ces derniers mois. Avant de pousser la porte battante qui mène à la salle d’attente, elle jette un coup d’œil à travers le petit hublot et elle aperçoit Nessa et Eitan, assis côte à côte. Nessa a ouvert un magazine sur la parentalité qu’elle lit à voix haute.

Tanya sourit en observant Eitan. Il fait tellement d’efforts pour contenir sa joie, tout en écoutant Nessa. Ses lèvres frémissent – il retient un sourire, il remue le pied d’impatience. On dirait un petit garçon enfermé par un beau jour d’été, qui tourne sans arrêt la tête vers la fenêtre, impatient de retrouver le plein air, le soleil, le vent et l’herbe. Un petit garçon qui a du mal à tenir en place, tellement son désir de bondir de son siège est fort, son désir de courir jusqu’à épuisement, jusqu’à s’effondrer dans l’herbe, le nez, les joues et la poitrine palpitant de chaleur. Elle l’imagine si bien petit, avec sa kippa, priant avec son père le samedi matin, son visage mangé à moitié par ses immenses yeux. Cette image lui coupe le souffle. Le petit Eitan débordant d’énergie.

Ils entament un nouveau chapitre ensemble, son mari et elle. Un chapitre résolument différent. Plein d’optimisme, bien sûr. Peut-être de façon insensée d’ailleurs. C’est le lot de tous les jeunes couples qui se lancent dans la vie : ils gardent de leur passé ce qu’ils aimeraient transmettre et jettent le reste. Or la vie est toujours plus compliquée que ce à quoi on s’attend. Quand ils parleront à leur petit garçon de sa grand-mère, il faudra bien aussi finir par évoquer Jesse. Quand ils chanteront à leur fils la chanson sur la lune, ce sera bien plus qu’une berceuse. Elle contiendra de la tristesse aussi, mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne la chanteront pas.

Tanya pousse la porte, et Eitan et Nessa redressent la tête en même temps.

– Te voilà, dit Nessa. Tee, tu as déjà réfléchi au genre d’accouchement que tu veux ? J’étais justement en train d’en parler à Eitan. Je sais bien que le trip doula ce n’est pas vraiment ton truc, mais tu devrais réfléchir à un accouchement dans l’eau.

– Pourquoi pas, dit Tanya.

– Qu’est-ce qui te fait rire ? lui demande Nessa en souriant.

Tanya secoue la tête.

– Je ne sais pas. C’est dur à expliquer.

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C’est plus facile d’être seule à New York qu’à Northampton, dans cette ville universitaire où tout le monde semble amoureux. Avec ses innombrables pelouses vertes parfaites. Son indéfectible rue principale bordée de cafés et de boutiques de CBD. Et les trottoirs bondés de couples en pleine histoire d’amour.

À New York, les gens marchent seuls, se croisent à toute allure. Après l’échographie de Tanya, Nessa se rend au Met. Sa solitude monte comme une vague de chaleur, se mêlant à toutes les autres dans un élan collectif. Alors qu’elle traverse Central Park en direction du musée, elle sent qu’elle est en train d’intégrer quelque chose de plus grand qu’elle. Une sensation presque religieuse, même si ça n’a aucun rapport avec Dieu.

Lorsqu’elle atteint le côté est de la ville, elle remonte Madison Avenue sur dix blocs, et longe les vitrines extravagantes de boutiques de luxe – Ralph Lauren, Vera Wang, Gabriela Hearst –, ainsi que des immeubles d’habitation devant lesquels des portiers patientent sagement. Les trottoirs sont larges et propres, des tulipes ponctuent d’explosions de couleur savamment orchestrées les rangées de robiniers.

À l’intérieur du musée, l’éclairage est sophistiqué, d’une blancheur angélique. Elle traverse les collections dans une sorte d’état second, s’arrêtant pour regarder les tableaux qui retiennent son attention, et ignorant ceux qui l’indiffèrent. Elle a une préférence pour ceux qui représentent des gens, l’art abstrait ou surréaliste ne l’intéresse pas. Elle est attirée par les œuvres qui racontent une histoire. Elle se surprend à commenter ce qu’elle voit dans sa tête, comme si elle s’adressait à quelqu’un, et elle reprend soudain conscience de sa solitude infinie. Ça ne la dérange pas – elle vit avec depuis si longtemps. Disons que ça la frappe tout à coup. Même si dans ce musée, dans cette ville, entourée de toute cette beauté, elle est chez elle au sein de cette solitude.

Elle passe par la boutique avant de sortir et achète un carnet à dessin hors de prix ainsi que des crayons. Puis elle retrouve le monde extérieur munie de ces fournitures. Elle prend le métro vers le sud de Manhattan, les secousses et le fracas de la rame formant un contraste radical avec la tranquillité suffocante des quartiers résidentiels du nord. Elle descend à Bleecker Street.

Elle achète une empanada à un vendeur de rue, avant de s’asseoir dans un parc pour manger et dessiner. C’est un petit parc, pas très vert, avec quelques bancs semés le long d’une allée pavée sinueuse. En face d’elle, deux adolescentes sont assises sur un banc. Sur les genoux de l’une d’elles se trouve la boîte en carton blanc d’une pâtisserie, qui contient deux cupcakes parfaits, à la vanille avec un glaçage rose pâle. Nessa les observe. Elles prennent le temps d’admirer les gâteaux en gloussant. Quand elles décident enfin de les déguster, Nessa pose son empanada et sort le carnet pour dessiner. Une des filles commence par manger le glaçage, l’autre préfère attaquer par le bas et garder le glaçage pour la fin. Elles sont légèrement tournées l’une vers l’autre sur le banc, comme pour assister mutuellement au plaisir de l’autre, mais elles ont cessé de parler ou de rire. Nessa en déduit qu’elles sont proches. Suffisamment pour oser manger en présence l’une de l’autre sans ressentir le besoin de maintenir un lien social en même temps.

Elles terminent leurs cupcakes et se lèvent pour partir avant que Nessa ait pu finir d’ébaucher la structure du banc et la silhouette de l’une des deux adolescentes. Elle pose son carnet. Son dessin n’évoque pas du tout deux filles en train de manger des gâteaux. Elle finit son propre déjeuner et pense au bébé de Tanya. Au fait qu’on naît toujours au sein d’une famille, lestée de chagrins spécifiques. Que ça fait partie de soi avant même que l’on vienne au monde. Ce petit garçon a déjà une longue histoire derrière lui – ce qui ne signifie pas que celle-ci lui gâchera la vie. C’est juste qu’elle le constituera aussi. Même si Tanya décide de ne jamais lui en parler. Nessa observe le parc, puis les rues au-delà, et elle pense à tous les gens qui trimballent des choses sans s’en rendre compte. Elle se demande ce qu’elle porte elle, toutes ces choses dont elle n’a pas conscience.

Dans quelle mesure, s’interroge-t-elle, la maternité va-t-elle transformer Tanya ? Nessa sait que sa sœur a peur, elle la voit dans ses yeux, cette panique qu’elle peine à cacher. Nessa ne s’explique pas pourquoi c’est toujours comme ça, pourquoi sa petite sœur est celle qui grandit avant elle, pourquoi elle a constamment l’impression d’être en retard sur elle. Et pourtant Tanya semble toujours avoir besoin d’elle, souhaiter sa présence à ses côtés. Et c’est une source de réconfort pour elle.

Nessa rouvre le carnet pour commencer un nouveau dessin. Elle se tourne sur le banc et ébauche un arbre. Derrière se trouvent une clôture et un immeuble. Avec des fenêtres ouvertes, des climatiseurs qui font des verrues sur la façade, des rideaux et des stores – fermés pour certains. Sur le rebord d’une fenêtre paresse un chat. Elle prend surtout plaisir à dessiner ces fenêtres, elle a l’impression de créer un motif, mais un motif dans lequel elle introduit de petites différences cruciales à chaque rectangle.

– Vous êtes artiste ?

Nessa jette un coup d’œil par-dessus son épaule.

Un homme se tient derrière le banc et regarde son dessin, une cigarette aux lèvres. Il porte un manteau foncé, trop chaud pour la saison. Il a le crâne rasé, et sa petite barbe de trois jours est argentée. Il est séduisant, même si une douche ne lui ferait pas de mal.

– Non, dit-elle en changeant aussitôt de feuille.

Il sourit en voyant la page vierge.

– Vous êtes timide. Pourquoi ?

Elle le considère de nouveau, avec une certaine dureté. Il a les yeux qui brillent. Elle tente de comprendre ce qu’elle voit sur son visage. Ce qu’elle ressent.

– Vous en voulez une ? lui propose-t-il en sortant son paquet de cigarettes. Les artistes fument, non ?

Nessa se rend compte qu’elle a pris de grandes inspirations par le nez pour sentir la fumée de cigarette, comme une fumeuse qui aurait récemment arrêté et désirerait plus que tout une bouffée de tabac. Cette odeur lui a toujours été familière, et elle comprend soudain qu’elle est associée, sans doute pour toujours, à sa mère – bien plus qu’à aucun homme.

Nessa envisage d’accepter. De fumer avec cet inconnu. L’odeur la transportera-t-elle ailleurs ? Se sentira-t-elle plus proche de sa mère ? Et en cédant à cet homme – ce qu’elle brûle d’envie de faire, ce serait si simple –, se sentira-t-elle un peu moins seule ?

– Non, finit-elle par répondre. Je ne fume pas.

Puis, avant qu’il ne puisse poursuivre la conversation, elle se lève et quitte le parc.

Elle marche longtemps, regarde la ville qui change de rue en rue, de quartier en quartier. L’air se rafraîchit à mesure que le soleil décroît lentement dans le ciel, disparaissant derrière les buildings. Elle commence à avoir mal partout. D’abord dans le bas du dos, puis dans les jambes. Ses chaussures frottent contre ses talons et le dessus de ses orteils. Si elle réussit à ignorer la douleur un temps, bientôt elle ne pense plus qu’à ça, aux petites ampoules qu’elle imagine rosir et grossir, qui l’élancent un peu plus de minute en minute. Elle se force à continuer. Lorsqu’elle arrive sur Times Square, c’est une explosion d’échelle, de couleurs, et les ampoules sur ses pieds éclatent aussi. Elle s’engouffre dans une pharmacie pour acheter des pansements, dont elle recouvre ses pieds.

La nuit est tombée lorsqu’elle s’arrête pour dîner. La faim lui donne le tournis. Elle commande un steak.

– Et comme boisson ?

– De l’eau, répond-elle au serveur.

Quand il lui apporte son plat, elle doit se retenir de pousser des grognements en mangeant, tellement c’est bon, tellement elle éprouve de plaisir. Elle dévore son repas trop vite, ne laisse absolument rien dans son assiette.

– Il vous reste de la place pour un dessert ? lui lance le serveur.

Nessa lui jette un coup d’œil. Elle regrette qu’il soit aussi mignon – brun, avec des yeux juvéniles et un petit sourire en coin. Elle se répète qu’elle ne le reverra jamais.

– Oui, avoue-t-elle.

Il lui apporte la carte, et elle commande une part de gâteau à neuf dollars. Le dessert est si beau que pendant une minute entière elle se contente de l’admirer. Repensant aux adolescentes dans le parc, elle sort son carnet à dessin pour l’immortaliser, avec son glaçage sophistiqué, ses framboises bien dodues, sa quenelle de crème fouettée. Elle ajoute l’assiette sur laquelle il est posé, en porcelaine blanche, avec un filet de chocolat, puis, en dessous de l’assiette, la nappe à carreaux. Elle esquisse aussi le haut de son sac à main, la courbe de la bandoulière et un bout du sachet de la pharmacie, entassés sur un coin de la table.

Au moment d’attaquer le gâteau, elle se rend compte que le steak l’a rassasiée, mais elle n’est pas du genre à laisser se perdre un dessert, et elle le termine, lentement, jusqu’à la dernière miette.

– Vous souhaitez autre chose ? lui demande le serveur mignon, en débarrassant son assiette vide. Un café ou un thé ?

– L’addition, s’il vous plaît.

Elle lui laisse un pourboire très généreux et quitte le restaurant le ventre plein, avec une envie de dormir.

Il est presque vingt-trois heures quand elle arrive à l’immeuble.

L’interphone grésille, et la voix de Tanya surgit.

– Il est super tard, Nessa.

– Ouvre-moi.

Elle pousse la porte et s’élance dans l’escalier.

Tanya l’attend à l’entrée de l’appartement d’un air bougon. Elle est en pyjama, les cheveux coiffés en chignon, lunettes perchées sur le bout de son nez. Elle porte son appareil dentaire. Son tee-shirt est tendu sur son ventre.

– Je t’ai réveillée ?

– À ton avis ?

– Désolée, s’excuse Nessa.

Tanya hausse les épaules, mais l’ombre d’un sourire étire ses lèvres.

– Comment a été ta journée ?

Nessa entre dans l’appartement, où il fait frais grâce à l’air conditionné.

– C’était chouette.

– Ah oui ?

– Je suis d’abord allée au musée…

– Chut, l’interrompt Tanya en lui montrant la chambre. Eitan dort.

– Désolée.

Nessa reprend plus bas :

– Je suis d’abord…

– Attends, lui dit Tanya en l’entraînant dans le salon. On va s’asseoir.

Nessa retire ses chaussures abîmées et ensanglantées, puis elle ouvre la fermeture éclair de son short qui la serre depuis le gâteau.

Tanya allume la lampe à côté du canapé, et elles s’asseyent chacune contre un accoudoir.

– Tiens, dit Nessa en dépliant la couverture bleue posée sur le dossier et en l’étalant sur leurs jambes. Tu en as assez ?

– Oui, mais j’ai froid aux pieds.

– Tu peux les mettre sous mes cuisses, si tu veux.

Tanya grimace.

– Non, merci.

– Comme tu veux.

– Remarque…

Elle hésite. Nessa soulève son bassin pour que Tanya puisse y faufiler ses pieds. Puis elle borde la couverture autour de leurs jambes pour qu’elles soient bien au chaud, bien emmaillotées. Elle repense à cet après-midi, dans la chambre de leur mère, deux jours après sa mort, quand Tanya a demandé à garder la couverture bleue. Nessa a failli refuser. Celle-ci occupait tellement de place dans ses souvenirs… Dès que Tanya a formulé son souhait, Nessa en a aussi eu terriblement envie. Et pourtant, elle a réussi à surmonter son instinct, à s’empêcher de dire non. Et à présent, assise en face de sa sœur, elle est soulagée de lui avoir laissé la couverture.

Tanya retire son appareil dentaire et le pose délicatement sur la table basse, puis elle remonte la couverture jusqu’à son menton et se penche vers Nessa, le regard brillant d’impatience.

À cet instant précis, Tanya ressemble tellement à la petite fille qu’elle était – avant l’époque du maquillage, avant l’époque où elles se sont mutuellement laissées tomber – que Nessa ressent une légèreté dans sa poitrine. La sensation d’un renouveau.

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