Notre part d'ombre
Partie II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
II
OceanofPDF.com
2001
Nessa était dans la voiture quand c’est arrivé. Un coup de klaxon, un long bruit continu, puis la collision – sa ceinture de sécurité plaquée sur sa poitrine –, le crissement métallique des deux carrosseries, le hurlement de Lorraine.
– Merde, putain ! hurla-t-elle alors qu’elle se garait derrière la voiture qu’elle venait d’emboutir.
Un homme jaillit du véhicule en criant. Il faisait nuit, et sur le bas-côté de la route, sous l’unique éclairage des phares de Lorraine, il était terrifiant. Il venait dans leur direction, en postillonnant comme un fou furieux.
– Il faut que je descende, moi aussi ? lança Nessa, alors que Lorraine ouvrait sa portière, sans obtenir de réponse.
– Je suis navrée, dit Lorraine en haletant. Vraiment navrée.
Elle pleurait déjà, en serrant les pans de sa veste sur son ventre.
L’homme leva les deux mains en l’air.
– Vous ne m’avez pas vu ou quoi ?
– Non, reconnut-elle. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Vous êtes blessé ?
– Non.
Il se frictionna le menton.
– Et vous ?
– Je n’ai rien.
– Bon, tant mieux.
Il s’était radouci.
Ils se dirigèrent vers l’avant de la voiture et s’agenouillèrent pour observer les dégâts. Ensuite, ils se tournèrent vers celle du type. Quand ils se relevèrent, il disparut à l’intérieur de son véhicule un instant, puis revint avec un stylo et un morceau de papier, qu’il tendit à Lorraine. Elle les prit pour écrire, en s’appuyant sur le capot de sa voiture. Nessa regarda l’homme qui regardait sa mère. Il était beau.
Une fois que Lorraine eut terminé, elle jeta un coup d’œil à l’automobiliste et glissa ses cheveux derrière son oreille. Il lui sourit, et Nessa sentit son propre ventre se serrer. Son sourire transformait son visage froid et parfait en quelque chose de chaleureux et d’enchanteur.
Lorraine lui remit le document complété. Alors, contre toute attente, l’homme la prit dans ses bras. Elle lui arrivait à peine à l’épaule. Une minute plus tard, lorsque Lorraine remonta derrière le volant, elle éclata de rire.
– Qu’est-ce qu’il y a ? lui demande Nessa, dont les mains tremblaient encore à la suite de l’accrochage.
– Il veut m’inviter à dîner au restaurant, répondit Lorraine en secouant la tête d’incrédulité.
Elle resplendissait.
Voir Lorraine tomber amoureuse, c’était comme être devant un film. Nessa était la spectatrice attentive de cette histoire, même si aucun de ses protagonistes ne semblait s’en rendre compte.
Lorraine était devenue heureuse, distraite, un sourire permanent aux lèvres. Elle mangea à peine les premiers mois, et pourtant elle préparait des repas sophistiqués pour Nessa et Tanya, écoutant de la musique pendant qu’elle cuisinait. Elle nettoyait la maison de façon compulsive. Elle chantait. Quand ses filles lui parlaient, elle hochait la tête sans vraiment les écouter.
Lorsqu’elle ne passait pas du temps avec Jesse, elle l’évoquait au téléphone avec ses amies. Sa voix et ses yeux se transformaient dès qu’il était question de lui. Nessa percevait combien sa mère s’ennuyait quand elle posait son regard sur un visage qui n’était pas celui de Jesse.
Il dirigeait un restaurant italien à North Cambridge, Angelo’s, et les premiers temps il leur rapporta des barquettes de poulet à la parmigiana ou de bâtonnets de mozzarella. Lorraine était en pâmoison. Ça contrariait Nessa de voir combien la nourriture faisait le bonheur de sa mère, mais ça la contrariait encore plus de constater qu’elle y touchait à peine. Nessa n’aimait pas manger les repas apportés par Jesse devant Lorraine et, en général, elle se relevait une fois que tout le monde dormait pour descendre dans la cuisine. La nourriture de chez Angelo’s était délicieuse.
Nessa s’interdisait d’apprécier Jesse, et pourtant c’était plus fort qu’elle. À l’occasion de leur première rencontre officielle, il lui dit :
– Je te dois des excuses, Nessa, du fond du cœur. Pour avoir hurlé comme un imbécile. Quand ta mère m’a raconté que tu étais dans la voiture le jour de l’accrochage, oh, Nessa, je te jure que j’aurais voulu mourir. J’ai été très con ce soir-là. Vraiment. Je te présente mes excuses.
– C’est rien, répondit-elle, sonnée.
Aucun adulte ne lui avait jamais parlé de cette manière.
– Non, ce n’est pas rien. Et je trouverai le moyen de me faire pardonner, d’accord ? Je ne sais pas comment, mais je vais me rattraper, c’est promis.
Nessa haussa les épaules. Puis elle attendit. Des semaines passèrent sans que rien arrive. Elle n’aborda plus jamais le sujet avec lui, cependant la promesse de Jesse était comme une pierre que Nessa portait en permanence dans sa poche. Un objet froid et lisse qu’elle pouvait tenir, faire rouler distraitement entre ses doigts, serrer dans sa paume, bien au centre.
Un jour après les cours, Nessa trouva Jesse devant la télé, plus fort qu’elles ne l’avaient jamais mise. Il était seul à la maison.
– Salut, dit-elle.
Il lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
– Salut, toi.
Il prit la télécommande pour baisser le volume.
Nessa retira son sac à dos d’un mouvement d’épaules et le laissa glisser à terre, avant de s’aventurer dans la cuisine pour explorer le contenu en désordre de leur frigo. Jesse l’appela du salon :
– Viens ici une seconde.
Dès qu’elle l’eut rejoint, il lança :
– On t’a déjà dit que tu lui ressembles ?
Il tendit le menton vers le téléviseur, sur lequel deux hommes s’invectivaient sur un parking.
– Attends, elle va revenir.
Quelques instants plus tard, une femme apparut à l’écran.
– Tiens !
L’actrice à laquelle il faisait allusion était si jolie que Nessa se demanda un instant s’il se payait sa tête.
– Non.
– Ah… Un truc dans les yeux.
– Vraiment ?
– Oui. Elle me fait aussi un peu penser à ta mère.
Nessa observa le visage de la femme.
– Je crois que je vois.
Elle s’assit sur le bras du fauteuil.
– Tu connais ce film ? reprit Jesse.
Elle secoua la tête.
– Il est bien. Il te plairait.
– C’est quoi, l’histoire ?
– Ces deux gars, là, sont amis. Ils viennent de faire un braquage ensemble. Le plus grand est en pétard parce que son pote, Vic, a couché avec sa petite amie. Alors que Vic ne savait pas du tout qui elle était.
– C’est pour ça qu’ils se hurlent dessus ?
– Oui.
– Et la petite amie en question, c’est l’actrice censée me ressembler ?
– Exactement. Michelle. Elle, elle savait parfaitement qui était Vic. Elle est belle mais un peu garce. Comme toujours les jolies filles.
Nessa rougit en se demandant si Jesse venait de lui dire qu’il la trouvait belle, garce, ou les deux. Elle guetta le retour de l’actrice à l’écran.
La porte de la maison s’ouvrit alors, et la voix de Lorraine retentit :
– Bonsoir, trésor !
– Bonsoir ! répondirent Nessa et Jesse de concert.
Jesse lui sourit.
– C’est toi qu’elle appelle « trésor ».
Lorraine entra dans le salon avec plusieurs sacs de courses.
– Bébé, dit Jesse en bondissant sur ses deux pieds. Tu aurais dû me laisser faire.
– Il y en a encore dans la voiture.
Elle déposa les sacs par terre et remua les doigts.
– Tiens, les clés, ajouta-t-elle. Merci.
Jesse l’embrassa au coin de la bouche.
– Tu m’as manqué, murmura-t-il, si bas que Nessa n’aurait pas dû l’entendre.
Elle comprit alors qu’elle était jalouse.
Plus tard cette semaine-là, sur un ordinateur du CDI, Nessa effectua une recherche sur l’actrice du film. Elle fit défiler les photos pour tenter de se reconnaître dans les traits de cette belle femme. Sur l’écran du téléviseur, ce jour-là, et à travers le regard de Jesse, elle avait commencé à voir la ressemblance. Aujourd’hui, elle avait surtout l’impression qu’il s’agissait d’une blague cruelle. Elle n’avait aucun point commun avec cette femme.
– Tu mates du porno ?
Nessa se retourna aussitôt, le visage brûlant.
C’était Tommy McKenzie, une grande gueule de sa classe – plus grand que la plupart des garçons, avec une tignasse rousse et des dents qui avaient toujours l’air mal brossées. Il regardait l’ordinateur par-dessus l’épaule de Nessa, et découvrit les photos de l’actrice.
– Je savais pas que t’étais lesbienne, observa-t-il beaucoup trop fort dans le silence du CDI.
Nessa s’empressa de fermer la fenêtre du navigateur.
– Mais n’importe quoi. Je cherchais juste des infos sur un film que j’ai regardé avec le mec de ma mère.
Elle se sentit rougir jusqu’au sommet du crâne.
– C’est ça, la lesbienne, insista-t-il en lui adressant un sourire pervers avant de la laisser seule devant l’ordinateur.
Ce soir-là, lorsque Nessa se caressa, elle pensa à l’actrice. Dans son fantasme, elle était cette femme, elle était belle et forte. Et elle était une garce. Elle avait le droit, parce qu’elle était belle. Nessa savait qu’un garçon comme Tommy McKenzie ne lui aurait jamais parlé de cette façon si elle avait vraiment été jolie. Il aurait été trop intimidé pour lui adresser la parole. Il aurait peut-être même été un peu amoureux d’elle. En tout cas, il aurait eu de l’attirance pour elle.
Nessa n’avait aucune idée de ce qu’on pouvait ressentir, quand on plaisait à un garçon. Elle supposait que c’était le genre de sentiment qui rendait tout plus supportable dans la vie, plus passionnant.
OceanofPDF.com
Elles ont déjà fait une heure de route en direction du Vermont lorsque Lorraine s’écrie :
– Merde !
Elle frappe le tableau de bord du plat de la main.
– Quoi ? dit Tanya, paniquée.
– Sally. On doit retourner la chercher.
Intérieurement, Tanya lâche un juron. Elle n’en revient pas que sa mère ait accepté sa proposition. Elle s’attendait à des protestations, mais Lorraine a presque aussitôt dit oui quand sa fille lui a suggéré d’aller passer le week-end à l’écart d’Arlington. Nessa a proposé Bennington, où un de ses ex avait fait ses études supérieures. Une petite ville universitaire à trois heures de route de Boston, suffisamment éloignée pour que Jesse n’ait jamais l’idée d’aller les y chercher.
– Maman, on a presque fait la moitié de la route, proteste Tanya.
Lorraine secoue la tête.
– On doit y retourner.
– Sally peut survivre un week-end.
– Enfin, Tee, lance Nessa depuis la banquette, tu penses à ce qu’il a fait à ce pauvre chat ?
Tanya lui jette un regard assassin dans le rétroviseur.
– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée d’emmener la chienne avec nous. Jesse pourrait le vivre comme une provocation. Dans l’immédiat, tout ce qu’il faut, c’est garder nos distances jusqu’à lundi.
– Tanya, chérie, tu dois faire demi-tour immédiatement. Je prends le volant si tu veux. On ne peut pas laisser Sally seule avec lui.
– Il a déjà levé la main sur elle ?
– Une fois, concède Lorraine du bout des lèvres. Prends cette sortie, ajoute-t-elle en pointant le doigt.
Tanya met son clignotant pour s’insérer dans la file de droite.
Elles se retrouvent aussitôt prises dans les bouchons sur la Route 2 en direction de Boston. Elles avancent à deux à l’heure et le soleil se couche déjà. Les muscles du visage de Tanya sont si tendus qu’ils commencent à être douloureux. Tout son front est crispé, signe que la migraine approche.
– Je ne sais même pas si la chambre d’hôte accepte les animaux de compagnie, lâche Tanya.
Personne ne lui répond. Devant elles s’étend un océan infini de feux arrière, qui luisent d’un beau rouge cerise. À ce rythme, elles n’arriveront jamais à temps pour l’heure limite fixée par l’établissement – vingt et une heures.
Au bout de vingt minutes de surplace ou presque, Tanya frappe le volant du plat de la main.
– Il y a eu un accident ou quoi ? Pourquoi est-ce que ça n’avance pas, enfin ?
Elle est au bord des larmes.
– C’est l’heure de pointe, dit Nessa plutôt que de se taire.
– Merci.
– On pourrait mettre un peu de musique ou quelque chose ?
Tanya lui lance le cordon pour que Nessa connecte son téléphone. Une minute plus tard, une musique particulièrement déprimante s’échappe des haut-parleurs.
– Tu veux que je m’ouvre les veines ? hurle Tanya pour couvrir les braillements tragiques.
– Tu as une envie particulière ?
– Quelque chose d’un peu moins déprimant ?
– Mmh, voyons voir si j’ai de la musique sans aucune émotion.
Tanya roule les yeux dans le rétroviseur, mais Nessa ne la regarde pas.
Le temps qu’elles atteignent Winter Street, la nuit est presque tombée et la voiture de Jesse est garée dans la voie privée. Toutes les lumières de leur moitié de la maison sont allumées. Les O’Brien ne sont pas là.
– Merde, lâche Lorraine alors qu’elles viennent de se garer le long du trottoir d’en face.
– Enfin tu t’attendais à quoi, exactement ? ne peut s’empêcher de s’agacer Tanya. Que ce serait facile ? Qu’il ne serait pas là ?
Lorraine défait la boucle de sa ceinture de sécurité.
– Non, dit Tanya. Je vais y aller.
– Je ne veux pas que tu le fasses. On ne sait même pas s’il a déjà reçu la convocation. Il pourrait être remonté.
– Et c’est précisément pour cette raison que je préfère que tu restes dans la voiture.
– Laisse-moi t’accompagner, Tee, intervient Nessa.
– On doit à tout prix éviter d’en faire toute une histoire. J’y vais, d’accord ?
– Je ne sais pas, Tee, proteste Lorraine.
– Maman ! Fais-moi confiance, s’il te plaît.
Tanya sort de la voiture et referme la portière sans un bruit. Elle remonte vers la maison, dépasse le panneau de l’agent immobilier, les ballons rouges et les pots de fleurs ridicules. La porte d’entrée n’est pas fermée à clé. Tanya l’ouvre sans bruit, guette le grincement habituel. Elle espérait trouver Sally dans l’entrée, où la chienne passe le plus clair de son temps, à guetter les nouveaux arrivants, et non. La télévision est allumée dans le salon.
Tanya décide de jouer les choses avec le plus de naturel possible, en faisant une entrée sans esclandre, mais sans se cacher. Jesse est sur le canapé, devant le téléviseur. Elle aperçoit alors un amas de poils par terre, à côté du canapé. La queue de Sally.
En entendant des pas approcher, Jesse se retourne. Il paraît surpris.
– Salut, lui dit-elle, ça va ?
Elle devine à son expression qu’il n’a pas encore reçu la convocation pour le lundi suivant.
– Vous étiez passées où ? Je commençais à m’inquiéter.
– Oh, à droite à gauche. Hé, Sal, ajoute-t-elle plus fort en s’agenouillant. Viens là, ma belle.
Sally approche d’un pas traînant en remuant la queue.
– Où est ta mère ? demande Jesse en se levant.
Tanya fait pareil.
– Je ne sais pas trop. J’étais avec Nessa. On est juste venues chercher Sally pour sortir la promener.
– Qu’est-ce que tu racontes ? dit-il en se tournant vers les fenêtres noires. Il est tard, je m’en suis déjà chargé.
– Eh bien, on va lui faire faire un petit tour de nuit. Viens, Sally.
Elle se tapote la cuisse et se dirige vers la porte de la maison, évitant soigneusement le regard de Jesse.
– Tanya, où est Lorraine ?
Il s’exprime d’un ton de plus en plus crispé, et lorsqu’elle ne répond pas, il hausse le ton.
– Tanya !
Elle fait volte-face, le cœur battant la chamade.
– Ne crie pas, Jesse.
– Alors réponds-moi.
Il se dirige vers elle, et elle prend brusquement conscience, à la façon dont sa démarche chancelle, qu’il est ivre.
– Où est Lorraine ?
Tanya tremble. Elle le hait : à cause de lui elle est terrifiée, à cause de lui elles doivent fuir la maison où elle a grandi. Elle n’arrive pas à croire qu’elle s’est réveillée ici tous les matins de son enfance, sous ce toit où elle est à présent en train de tenter de raisonner un homme ivre qui a pris leur place, à Nessa et à elle, qui se dresse dans le salon comme s’il était le propriétaire des lieux.
Elle ressent un bref accès de colère à l’égard de son père, installé dans la banlieue voisine, bien tranquille chez lui, avec sa femme et son fils – ignorant tout de ce qui se passe, à son habitude. Elle tente de chasser ce sentiment. Derrière cette colère se cache une souffrance, et Tanya en a assez.
À ce jour, elle a autant de souvenirs de Jesse entre ces quatre murs que de son propre père. Jesse affalé sur le canapé du salon, Jesse sortant des toilettes en vérifiant qu’il a bien fermé sa braguette, Jesse dans la chambre parentale, dans le lit parental. La présence de Jonathan au 12 Winter Street est plus floue que réelle – toutes les images que Tanya garde de la période de l’enfance fusionnent pour en former une seule, immense, celle de l’époque où leur père était à elles. Où leur mère était plus stable.
Tanya fait un pas vers Jesse pour donner l’illusion qu’elle n’a pas peur.
– Laisse-nous tranquilles, dit-elle d’une voix qu’elle s’efforce de contrôler, comme dans une salle d’audience, même quand elle sait qu’elle est en train de perdre. Je te tiens responsable de ce qui s’est passé.
Puis elle tourne les talons, suivie de la chienne.
Une fois dehors, elle se met à courir et, malgré son âge avancé, Sally réussit à la suivre. Au moment où Tanya monte derrière le volant, une voiture de police venant d’en face se gare devant la maison, discrète, sans phares.
– C’est eux, dit Tanya.
Ensemble, elles suivent la scène depuis la voiture. Un policier sonne à la porte, Jesse vient lui ouvrir et semble avoir peur. Il sort sur le perron, en chaussettes, et lorsque l’agent lui tend une enveloppe kraft il la fixe sans comprendre, comme si on venait de lui remettre une mangue ou une boîte à musique.
Jesse la décachette sans attendre, devant le policier. Il se décompose. L’agent lui dit quelque chose et, prenant soudain conscience qu’il est sous surveillance, Jesse bat en retraite dans la maison et claque la porte au nez du policier. Le téléphone de Lorraine ne cesse de sonner pendant les deux heures qui suivent.
OceanofPDF.com
2002
Nessa et Tanya étaient demoiselles d’honneur au mariage de leur père. Simone leur avait choisi des robes lilas assorties, avec épaules dénudées et belles jupes en soie fraîche qui bruissait comme de l’eau contre leurs jambes.
La robe tombait à la perfection sur Tanya. Elle avait de petites épaules pâles, pareilles à des pétales délicats mis en valeur par la couleur mauve. Et le décolleté soulignait la finesse de ses clavicules. Tanya sautillait dans le jardin, souriant avec grâce à tous ceux qui tournaient le regard dans sa direction. Et les gens les regardaient, toutes les deux.
La soie lilas collait aux bourrelets de Nessa, le décolleté lui cisaillait le dos et les épaules, lui laissant des marques rouges. La robe lui avait paru plus seyante dans le salon d’essayage, avec la lumière tamisée d’un ton abricot. Elle regrettait de ne pas avoir pris la taille du dessus. La seule chose que Nessa aimait c’était la façon dont le bustier épousait sa poitrine et la faisait pigeonner. Elle avait une belle poitrine, plus grosse que celle de sa mère et celle de Simone, et elle en était fière. Tanya, qui venait juste d’entrer dans la puberté, n’avait rien à montrer, elle.
Le mariage avait lieu dans la maison de vacances de la famille de Simone, à Martha’s Vineyard, dans un jardin aussi grand qu’un terrain de foot. Avant la cérémonie, Jonathan et Simone avaient posé pour le photographe devant le vieux mur en pierre qui entoure la propriété. Dans le fond, trois chevaux blancs paissaient dans un champ et, au-delà, les vagues venaient s’échouer sur une plage privée. Le photographe distribuait ses instructions d’une voix monotone que son assistant exécutait, faisant prendre diverses poses aux modèles. Nessa et Tanya devant les mariés, tous les quatre alignés, une photo avec Simone et les deux sœurs, puis une autre avec Jonathan à la place de Simone – que ses deux filles embrassaient chacune sur une joue.
– Magnifique, dit le photographe. Bon, maintenant, on va en prendre une avec juste la plus petite et le papa.
L’assistant poussa Nessa sur le côté.
Tout le monde s’extasia lorsque Tanya enlaça leur père par la taille. Nessa clignait des yeux pour s’empêcher de pleurer. Elle aurait donné n’importe quoi pour disparaître avant que le photographe annonce, inévitablement, qu’il allait prendre « la plus grande ». À moins qu’il ne dise « la plus volumineuse ». Car c’était le cas, songea-t-elle, rouge de honte. Elle se rappela brusquement un mot de son contrôle de vocabulaire la semaine passée : colossal.
Une fois qu’il eut terminé avec Tanya, le photographe fit un signe de tête à son assistant et annonça :
– Et maintenant l’aînée avec son papa.
Nessa faillit éclater de rire de soulagement. L’aînée… Elle prit la place de Tanya, et son père la serra contre lui. Jonathan sentait le shampooing, le déodorant et la pastille à la menthe, mais sous toutes ces couches de parfum, il gardait son odeur de papa. Nessa se souvint de ce qu’elle éprouvait quand elle le trouvait, le samedi ou le dimanche matin, dans la cuisine, encore en pyjama, et combien elle aimait son odeur, chaude et douce, comme les vieux tee-shirts qu’il portait pour dormir. Elle se blottit contre lui et ferma les yeux, posant la joue sur son bras.
– Charmant, dit le photographe d’une voix qui paraissait très distante à Nessa, dont les yeux restaient clos.
Elle entendit une rapide succession de clic, qui évoquait le bruit d’un paquet de cartes neuves qu’on mélange, puis de nouveau le photographe :
– Maintenant échangez un regard en souriant.
Nessa ouvrit les yeux et leva son visage vers celui de son père.
– Je t’aime, Ness, lui murmura-t-il en lui pressant l’épaule.
Elle regretta alors de ne plus être une petite fille, de ne plus pouvoir presser son nez contre le torse de son père et lui dire qu’elle voulait partir, qu’elle était prête – et alors, ensemble, ils auraient tourné le dos à l’immense tente bondée, ils auraient oublié la cérémonie et la fête ensuite, ils auraient ignoré tous ces gens pour rentrer à la maison, tout simplement.
– Parfait. Au tour du mari et de la mère de la mariée.
Le temps que la réception débute, le soleil s’était couché et le plafond du barnum scintillait de centaines de petites lumières chaleureuses. Lorsque Nessa levait les yeux, elle avait l’impression de dériver dans un ciel rempli d’étoiles. Sur chaque table, des bougies chauffe-plats flottaient dans de petites coupes d’eau, et de grosses chandelles blanches, hautes et larges, brillaient partout, la cire crème créant, en fondant, des formes élégantes et sophistiquées. Autour de la tente, le jardin luisait lui aussi, comme s’il était fait de velours d’un vert presque noir. La nuit possédait le même genre de beauté que Simone, si implacable que c’en était douloureux.
Nessa était seule à sa table, encombrée d’assiettes à dessert où restaient des parts de gâteau entamées, de couverts sales, de verres d’eau où les glaçons étaient réduits à de simples éclats de glace. Le reste de la tablée – Tanya et six neveux et nièces de Simone – était sur la piste de danse. Nessa jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vers le centre de la tente où une marée de gens vibraient en rythme sur « Hot in Herre ». Cette chanson la mettait mal à l’aise, même à cette distance.
Un peu plus tôt, elle avait accepté de quitter sa chaise et de laisser Tanya l’entraîner sur la piste. Elle avait balancé les hanches et remué un peu les pieds, mais elle n’avait pas été capable de grand-chose d’autre. À côté d’elle, sa sœur dansait comme tout le monde au collège et au lycée, en tortillant les fesses, en se frottant contre une personne invisible derrière elle. Nessa avait fermé les yeux pour tenter d’imaginer qu’elle était seule dans sa chambre et réussir à bouger plus librement, cependant c’était impossible au sein d’une foule pareille. Elle se sentait laide et coincée, elle se faisait l’impression d’un adulte qui remuerait maladroitement la tête sur un tube destiné à des oreilles plus jeunes.
Son père dansait avec Simone et leurs nouveaux amis. Nessa les avait observés à distance pendant plusieurs minutes. Regarder Jonathan se trémousser, c’était comme observer un inconnu. Elle ne s’était pas vue un seul instant aller le rejoindre et se mêler à ce cercle d’étrangers. Quand il avait croisé son regard, il lui avait fait signe d’approcher, ce qui avait occasionné un moment de gêne pour eux deux. Nessa dans sa robe lilas trop serrée – plus consciente que jamais de son physique ingrat –, et Jonathan qui faisait semblant de vouloir qu’elle danse avec lui. Elle avait secoué la tête puis s’était détournée pour s’éloigner. Il ne l’avait pas suivie.
À présent elle était de retour à sa table. Elle rapprocha l’assiette de Tanya et avala un morceau de glaçage, avant de terminer l’assiette de l’une des nièces de Simone.
Ne tenant plus en place, Nessa se leva et zigzagua entre les tables pour atteindre le bar. La plupart des invités étaient en train de danser, et les autres tables ressemblaient à la sienne : assiettes remplies de miettes de gâteau, vestes posées sur les dossiers des chaises, talons hauts mal cachés sous les plis des nappes. Lorsqu’elle aperçut un paquet de cigarettes qui dépassait d’un sac à main argenté à la table 13 – des Marlboro Gold, la marque que fumait sa mère –, elle le prit sans réfléchir, d’un geste vif, et le pressa contre sa cuisse. Elle traversa la tente vers la sortie, sans s’arrêter au bar, puis retrouva le jardin et son obscurité tranquille.
Elle n’avait pas de briquet, ce qui était presque un soulagement. Elle ne savait pas comment s’y prendre pour allumer une cigarette, et elle avait peur.
Mais, quand en se retournant, elle aperçut l’un des serveurs à quelques mètres de là, en train de fumer, elle eut le sentiment de ne pas avoir le choix. Si elle ne faisait rien, si elle se contentait de rentrer dans la tente et de regarder les autres danser depuis sa table, elle serait malheureuse, elle le savait. Elle avait de plus en plus de mal à se supporter, à un point qui en était dangereux.
Elle ouvrit le paquet et en sortit une cigarette qu’elle tint entre son index et son majeur. Elle s’humecta les lèvres – elle avait brusquement la bouche sèche –, avant d’aborder le serveur avec, elle l’espérait, nonchalance.
– Pardon…
Elle avait parlé si bas que le serveur ne l’entendit pas.
– Pardon, répéta-t-elle.
Cette fois il sursauta puis remonta ses lunettes sur son nez.
– Oh, la vache ! dit-il avec un petit rire. Je ne t’avais pas vue. Tu m’as foutu une de ces frousses.
– Désolée.
Elle avait une voix trop aiguë, et les doigts qui tenaient la cigarette encore éteinte tremblaient.
– Tu as un briquet ?
Il haussa les sourcils. Il était petit, il ne la dépassait que de quelques centimètres, en revanche, il avait une belle carrure mise en valeur par sa veste. Il était plus âgé que Nessa, mais sans doute pas de beaucoup. Il avait un début de barbe sur le menton et les joues. Il portait des lunettes carrées, et il avait les deux oreilles percées – il avait des écarteurs d’oreille noirs qui faisaient un trou de la taille d’une pièce de monnaie au milieu du lobe. Nessa pouvait voir, au travers, l’obscurité des bois.
Elle glissa la cigarette entre ses lèvres, ainsi qu’elle l’avait fait des dizaines de fois dans son lit, avec des cigarettes piquées à sa mère, et se rapprocha. Elle leva le menton.
Il sortit un briquet de sa poche et fit apparaître une grosse flamme. Nessa se pencha pour que l’extrémité de sa cigarette entre en contact avec le feu, puis elle inspira profondément. Une chaleur irritante lui emplit la poitrine, et elle se mit à tousser.
– Ça va ?
Le serveur jeta un coup d’œil dans les bois derrière, comme s’il craignait que quelqu’un ne les observe. Nessa hocha la tête, mais ses yeux se remplissaient de larmes, et le rouge lui montait aux joues. Elle se détourna.
– Désolée, lâcha-t-elle d’une voix étranglée.
– C’est rien.
Elle attendit que la quinte de toux soit passée pour avaler une seconde bouffée de tabac. Elle aspira moins fort cette fois-ci, et son cœur retrouva peu à peu son rythme normal.
– Tu m’as l’air trop jeune pour fumer.
– J’ai quel âge d’après toi ?
Maintenant qu’elle ne toussait plus, elle reprenait confiance, et elle avait plus de facilité à parler avec une cigarette à la main. Pour la première fois, elle comprenait pourquoi les gens se faisaient tatouer, se teignaient les cheveux en bleu ou se perçaient l’arcade sourcilière. C’était une façon à la fois de se cacher et d’attirer l’attention.
– Je ne sais pas, dit-il en la scrutant avec un regard qui l’aurait fait rougir si elle n’avait pas été dans le noir.
– Quatorze ans ?
– J’en ai seize.
C’était presque vrai.
– Ah, d’accord.
Il inclina la tête en direction de la tente.
– Comment tu les connais ?
De l’endroit où ils se tenaient, la fête paraissait très lointaine, comme une planète distincte, brillante et vibrante.
– C’est mon père qui se marie.
Il éclata de rire, surpris.
– Mais non !
– Si. C’est bizarre.
Elle le regarda tirer sur sa cigarette puis recracher la fumée sur un côté de sa bouche.
– Qu’est-ce qui est bizarre ?
– D’avoir une belle-mère. D’être censée appartenir à la même famille que tous ces gens maintenant. Je les connais à peine.
– Ah ouais, je comprends. Mon beau-père est une vraie tête de con. Rien t’oblige à faire ce qu’elle te dit, tu sais. Ils aiment penser qu’ils ont le contrôle de la situation, mais c’est faux et au fond, ils le savent.
Nessa ne répondit pas que Simone ne lui avait jamais donné aucun ordre. C’était mieux comme ça, de lui laisser croire qu’ils avaient une souffrance en partage.
– Tu avais quel âge quand tes parents ont divorcé ? lui demanda-t-elle.
Il jeta son mégot dans l’herbe et l’écrasa avec la pointe de sa chaussure.
– Ils n’ont jamais été mariés. Je suis un accident.
– Comment ça, un accident ?
Il sourit.
– Je veux dire que le préservatif s’est déchiré. Ma mère m’a eu à dix-sept ans. Et mon père n’est pas au courant de mon existence. Ou alors il a décidé que ça ne le concernait pas, je ne sais pas. Ma mère change souvent sa version de l’histoire.
– Ah quand même… Alors tu ne connais pas ton père ?
Il fit non de la tête.
– Si ça se trouve, il est là, à ce mariage.
Ils tournèrent leurs deux regards vers la tente, comme si le père du serveur avait une chance d’en sortir.
Une bulle frémit dans la gorge de Nessa. Tristesse ? Joie ? Elle n’aurait su dire si c’était une bonne ou une mauvaise chose, sinon qu’elle se sentait soudain plus en vie que d’habitude.
– Je suis désolée pour toi, dit-elle, espérant que c’était ce qu’il fallait dire.
Il haussa les épaules.
– C’est rien.
Il eut alors un regard et un sourire en coin si doux que la tête de Nessa se mit à tourner.
– Hé, tu veux quelque chose à boire ? lui proposa-t-il. Je peux t’apporter un truc en douce, sans problème.
Elle éclata de rire, choquée par sa proposition.
– Ça ira, merci, s’empressa-t-elle de répondre, regrettant aussitôt son refus.
Il sourit.
– Il faut que j’y retourne, dit-il en indiquant la maison.
– D’accord.
– À plus tard ?
– Ouais, à plus tard.
Nessa le regarda s’éloigner, une main dans la poche, tapotant sa cuisse avec l’autre. À mi-chemin sur la pelouse, il s’arrêta et se retourna.
– Hé ! cria-t-il en la montrant du doigt. Fais gaffe. Ce truc file le cancer, tu sais ?
Puis il sourit de nouveau et le corps entier de Nessa explosa de bonheur.
Elle attendit qu’il ait disparu à l’intérieur de la maison avant de jeter sa cigarette. Elle l’écrasa avec la pointe de sa chaussure, comme elle l’avait vu faire, et elle retourna à la fête, munie d’une nouvelle sorte d’armure, inattendue.
OceanofPDF.com
La chambre d’hôte à Bennington n’accepte pas les animaux de compagnie, mais l’hôtel juste en face, le Paradise Motel, si. Nessa est soulagée d’être assise à l’arrière avec Sally, qui a posé la tête sur ses genoux, plutôt que devant entre Tanya et leur mère, tant la tension entre elles est vive, presque âcre.
Quand les textos commencent à affluer, le portable de Lorraine tinte d’abord quelques fois. Bientôt, ils arrivent par dizaines, suivis d’un nouveau toutes les deux minutes, chacun semblant annoncé par une sonnerie plus stridente et plus insistante que la précédente.
– Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Tanya.
Lorraine garde le silence.
– Ne lui réponds pas. Ou non, mieux, bloque-le.
Lorraine se contente de perdre son regard par la fenêtre.
Jesse finit par se lasser, à moins que Lorraine n’ait coupé le son sur son téléphone. En tout cas, la voiture devient très silencieuse. Dès qu’elles franchissent la frontière qui sépare le Massachusetts du Vermont, les routes de campagne deviennent plus sombres et plus tortueuses. Les montagnes apparaissent à l’horizon, mais dans la nuit elles dessinent des ombres aux contours troubles – des monticules d’un noir d’encre dans un ciel tout aussi sombre.
Nessa a toujours associé ces montagnes à son petit copain de Bennington. Elle s’était persuadée qu’ils étaient amoureux, que lorsqu’il chantait des chansons de Neil Young à la guitare il parlait d’elle. Et que lorsqu’il oubliait de venir la chercher à la gare routière, lorsqu’il arrivait avec une heure de retard, ou lorsqu’il se pointait ivre ou défoncé, il ne le faisait pas exprès.
À présent, en revoyant ces montagnes, elle ressent un violent pincement au cœur. Pas à cause de lui, pas à cause de Henry, pas même à cause de sa mère, qui semble incapable d’arrêter de regarder son téléphone. Non c’est un sentiment qui naît dans la poitrine de Nessa et qui remonte dans sa gorge. Et puis qui s’en va comme il est venu.
Le temps qu’elles se garent devant le motel, il est presque vingt-deux heures. Le panneau lumineux, près de la route, indique : Chambres disponibles, petit déjeuner offert, animaux bienvenus, WiFi.
Il n’y a presque aucune autre voiture garée devant le motel, et Nessa ne sait pas si cela lui procure un sentiment de sécurité ou l’inverse.
Dans le hall, une sonnette argentée, sur le comptoir de la réception, est accompagnée d’un petit mot : Sonnez si vous avez besoin d’aide ! Tanya le fait et, quelques instants plus tard, une jeune femme surgit d’un pas vacillant. Elle cligne des yeux, éblouie par la lumière, et écarte les cheveux qui lui tombent sur le visage.
– Bonsoir, dit-elle d’une voix pâteuse.
Son badge indique son nom, Erica.
– Nous aimerions une chambre pour trois, s’il vous plaît, lui dit Tanya.
La femme bâille et remue la souris d’un très vieil ordinateur pour le faire sortir de son état de veille.
– Trois, trois, trois, marmonne-t-elle.
Nessa observe les lieux. Le hall du motel est accueillant, malgré la décoration laissant à désirer, comme un salon de mamie rempli de tout un fatras de bibelots chinés dans des vide-greniers. Les canapés sont vieux et mal assortis, mais ils paraissent confortables. Sur une table basse en bois, on trouve des piles d’exemplaires du journal local et un pot de fausses fleurs. Un grand écran plat diffuse la chaîne météo en continu dans un coin de la pièce. Le plafond est bas, pourvu de néons, complétés par des petites lampes à la lumière plus chaude. Des rideaux violet foncé sont accrochés aux fenêtres. L’incongruité de cet endroit le rend rassurant. Personne ne les trouvera jamais là.
– Des animaux ?
– Oui, un.
Erica jette un coup d’œil par-dessus le comptoir et sourit à Sally, assise aux pieds de Nessa.
– Adorable.
Elle reporte son attention sur Tanya.
– Fumeur ou non-fumeur ?
Tanya coule un bref regard à Lorraine.
– Fumeur, répond-elle.
C’est sa façon de faire un geste.
– Très bien, alors… J’ai une chambre avec deux lits doubles, ou une avec un lit queen size dans laquelle on peut ajouter un couchage d’appoint.
– Les deux lits doubles, c’est parfait.
Tanya ouvre son sac, et Lorraine la retient par le poignet.
– Ma chérie, laisse-moi payer.
– Vous n’avez pas un compte commun avec Jesse ?
Lorraine la lâche avant de confirmer d’un signe de tête.
– Et merde.
– Ne t’inquiète pas. Mieux vaut prendre toutes les précautions, même si elles sont superflues.
Nessa observe Erica, mais la réceptionniste contient parfaitement toute réaction, de curiosité ou d’autre nature, et Nessa se demande à quelle fréquence elle accueille des gens qui viennent se cacher dans ce petit motel perdu au milieu des montagnes.
Tanya lui tend sa carte de crédit, et en échange Erica lui remet trois clés magnétiques.
– Vous avez la chambre 164. Tout au bout de ce couloir-ci. Le petit déjeuner est offert.
Elles se réveillent affamées et laissent Sally dans la chambre le temps de se rendre dans la salle à manger. Elles regardent Erica pousser une table roulante vers une longue table en plastique qui sert de buffet, puis tout disposer sur la nappe à carreaux. Elle les salue d’un geste de la main avant de repartir.
Lorraine, Tanya et Nessa observent le festin : des mini-boîtes de céréales, des viennoiseries, de petits bagels moelleux, des flocons d’avoine, des yaourts aux fruits rouges et du granola, du miel fabriqué dans le Vermont et du sirop d’érable. Elles se servent un peu de tout et remplissent de grandes tasses de café, qu’elles rapportent à leur table. Elles restent silencieuses au début, dévorant comme si elles n’avaient pas mangé depuis des jours et des jours.
Une fois qu’elles ont apaisé leur estomac affamé, elles se calment et observent tout ce qu’elles ont englouti. Elles savourent alors leur café, dans lequel elles trempent des bouts de viennoiseries.
Tanya est la première à repousser son assiette. Elle replie un de ses bras devant son visage, renifle le creux de son coude puis son aisselle.
– Je pue, dit-elle.
Elles n’ont pas pris de douche depuis la veille au matin, avant d’aller au tribunal. Sa réflexion pousse Nessa et Lorraine à l’imiter.
– La situation n’est pas vraiment meilleure de mon côté, déclare Nessa.
Tanya se penche vers elle pour lui sentir l’aisselle.
– C’est moins pire que chez moi.
– Les filles ! s’indigne Lorraine en riant, alors que Tanya présente son aisselle à sa sœur.
– Beurk, Tee ! proteste Nessa en détournant la tête.
– J’achète les déos les plus puissants du marché, et ils ne tiennent jamais assez longtemps.
– Maman, tu devrais sentir.
– Hors de question que je…
Un couple entre dans la salle à manger, et elles se taisent aussitôt. Tanya, qui a toujours le bras levé, le laisse retomber. Elle est prise d’un fou rire, qu’elle communique à Nessa. Lorraine se cache le visage à deux mains et secoue la tête.
Après les douches, Lorraine se rendort instantanément sur l’un des lits doubles. Tanya et Nessa partagent l’autre. Pendant un temps, les sœurs restent allongées en silence, écoutant la respiration de Lorraine, observant le mouvement de va-et-vient de sa poitrine.
Puis Nessa roule sur le côté pour faire face à Tanya, et elles se regardent droit dans les yeux, comme elles le faisaient plus jeunes, à l’époque où elles avaient l’impression de pouvoir partager leurs pensées et leurs sentiments. Au point que ça semblait presque magique. Ce mélange inexplicable de sons, d’odeurs, de couleurs et d’émotions qui faisaient d’elles les filles Bloom. Ce n’était plus aussi simple. Elles avaient grandi avec la même mère et le même père. Toute leur enfance et leur adolescence, elles avaient dormi si près l’une de l’autre qu’elles pouvaient se toucher en tendant le bras. Et pourtant, malgré tout, elles avaient eu deux enfances très différentes.
– Tanya…
– Mmh ?
– Tu veux bien me masser ?
À la surprise de Nessa, sa petite sœur accepte. Elle roule sur le ventre, et Tanya s’assied à califourchon sur elle. Nessa remonte son tee-shirt et dégage les cheveux de sa nuque.
– Tu as mal où ? lui demande Tanya.
– Partout. Aux épaules.
Tanya utilise ses pouces pour malaxer le dos de sa sœur, décrivant des cercles autour de ses omoplates. Elle repère les nœuds et s’applique à les défaire, en exerçant dessus une pression douce et patiente.
– Merci, dit Nessa au bout de quelques minutes. Tu veux que je t’en fasse un aussi ?
– Détends-toi.
Elle continue à masser la nuque de sa grande sœur, qui respire profondément et ferme les yeux.
Tanya redescend tout le long de la colonne de Nessa, avec application. Ça fait mal au bon sens du terme, et Nessa se métamorphose en un autre être, un corps pur, un réseau de sensations – muscles, os, points de pression. Tout le reste disparaît. C’est un mélange de douleur et de plaisir, rien d’autre. Tout appartient au même spectre.
Henry lui manque. Elle songe combien ce sera bon de rentrer chez elle et de retrouver quelqu’un qui la serra dans ses bras.
Lorsque les larmes arrivent, ce ne sont ni des larmes de joie ni des larmes de tristesse. Juste une humidité dans ses yeux qui, au moment de cligner les paupières, lui mouille les joues.
Tanya en touche une sans rien dire. Elle déplace ses doigts dans les cheveux de Nessa et lui frictionne légèrement le cuir chevelu ; les millions de petites terminaisons nerveuses crépitent sous ses ongles.
OceanofPDF.com
2002
Au début, Tanya avait cru qu’elle s’était mal essuyée aux toilettes. Une trace d’un brun roux dans sa culotte, mais qui ne sentait pourtant pas la crotte, et qui n’était pas vraiment à l’arrière. Paniquée, elle avait attiré Nessa dans la salle de bains.