Notre part d'ombre

Hanna Halperin · Chapitre 2 sur 5 · partie 1/4

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Notre part d'ombre

Partie I

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

I

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En toute honnêteté, Tanya Bloom n’a pas le temps de faire la route jusqu’au Massachusetts pour vider sa maison d’enfance. Elle a des dizaines de dossiers à éplucher, et même si elle compte emporter son ordinateur, les chances qu’elle puisse avancer sont maigres. Aider sa mère à quitter le 12 Winter Street promet d’être éprouvant, et Nessa ne fera sans doute pas grand-chose. D’ailleurs, mieux vaudrait que Tanya envoie sa mère et sa sœur passer la journée à Boston et qu’elle se charge, toute seule, d’arpenter les pièces avec de gigantesques sacs-poubelle pour jeter la plupart des choses. Sa mère a beaucoup de mal avec les au revoir, quelle que soit la situation.

Ce déménagement n’a aucun sens. La prétendue propriété dans le New Hampshire dont son beau-père, Jesse, a récemment hérité n’est rien de plus qu’un terrain vague poussiéreux. La bicoque qui s’y trouve est si vieillotte et lugubre que Tanya a à peine pris le temps de faire défiler les six photos qu’elle avait reçues sur son téléphone avant d’appeler sa mère pour la convaincre de renoncer à ce projet.

– Jesse va la retaper. On a plein d’idées !

Voilà ce que Lorraine répétait en boucle avec un entrain qui confinait tellement à l’hystérie que Tanya avait compris que Jesse devait être assis juste à côté d’elle. La conversation n’avait pas duré plus de trois minutes.

Tanya a posé deux jours de congé pour faire le voyage – un jeudi et un vendredi –, et c’est une première depuis qu’elle a pris ce poste de procureur adjoint à Manhattan, un an auparavant.

– Comment tu vas occuper ton week-end sans moi ? demande-t-elle à Eitan, son mari, ce matin-là. Tu devrais sortir avec Will. L’aider à faire de nouvelles rencontres.

Il est six heures trente, ils n’ont pas traîné au lit aussi tard depuis une éternité – des mois au moins. N’importe quel autre jeudi, à cette heure, Tanya viendrait tout juste de rentrer de la salle de sport, elle serait sur le point de se lancer dans la folle course matinale pour être à la station de métro de la Seventy-Ninth à sept heures cinquante dernier carat.

Eitan grimace.

– C’est encore trop tôt. Et Will n’est pas armé pour faire face aux New-Yorkaises.

– Son ex était new-yorkaise, rétorque Tanya en roulant sur le flanc vers lui.

C’est le moment de la journée où elle le préfère, quand il ne s’est pas encore lavé, rasé, ni brossé les dents, et qu’il est encore un peu flou après sa nuit de sommeil. Elle est la seule au monde à le voir comme ça.

– Peut-être, mais il a besoin de quelqu’un de gentil. Pourquoi pas une fille du Midwest ?

– On connaît des gentils, nous ?

– Pas vraiment, répond-il avec un sourire, avant de lui prendre la main. Hé ! Pourquoi pas ta sœur ?

– Je crois qu’elle a rencontré un type au travail, un minable. De toute façon, je ne te laisserai jamais arranger le coup entre Will et Nessa.

– Et pourquoi ça ?

– Il est trop gentil pour elle. À moins que ce ne soit elle qui est trop gentille pour lui.

Même si « gentille » n’est pas vraiment le mot que Tanya cherche.

– Où est le problème alors ?

– Deux vrais gentils ne peuvent pas être ensemble. Ils s’ennuieraient. Il n’y aurait aucune tension entre eux.

– Donc j’en déduis que c’est moi le gentil dans notre couple ?

– Évidemment. Je ne connais pas plus bonne poire que toi.

Tanya lui tapote le ventre.

Son téléphone portable vibre sur la table de nuit, et elle se penche par-dessus Eitan pour jeter un coup d’œil à l’écran. C’est un texto de Nessa.

Merde, je crois que j’ai une cystite.

Des points de suspension s’animent dans la bulle suivante, avant l’arrivée de plusieurs autres textos, coup sur coup.

C’est normal de faire pipi 7 fois en 1 heure ?

J’ai l’impression que je vais perdre mon vagin urètre.

Pas normal, non, répond Tanya. Tu veux que je demande une ordonnance à Eitan ?

Oui, s’il te plaît ! écrit Nessa.

OK. Bois en attendant.

Tanya repose son téléphone.

– Nessa a besoin d’une ordonnance pour des antibios. Elle a une infection urinaire.

– Elle devrait faire une analyse d’urine avant…

– Eitan, lorsqu’on est une femme, on sait quand on a une cystite.

– Histoire de se faire prescrire les antibios adaptés.

– Prescris ceux que tu as l’habitude de donner à tes patientes. On ne va pas se prendre la tête pour ça.

– D’accord.

Eitan attire la main de Tanya vers lui pour y déposer un baiser.

– Bon, tu es sûre de ne pas vouloir leur dire ? Pas même à Nessa ?

Tanya secoue la tête.

– Et tu ne penses pas qu’elles le remarqueront ?

– Non, dit-elle d’un ton sans appel.

La seule personne qui connaisse assez le corps de Tanya pour avoir repéré des changements, c’est Eitan. Selon les prédictions des livres et de son médecin, son ventre ne tardera pas à s’arrondir, et cette pensée la terrifie.

Tanya a rencontré Eitan Abrams trois ans plus tôt, lorsqu’elle était en deuxième année de droit à Columbia, et lui en troisième année de médecine au Mount Sinai. Dès le début, elle a été attirée par cet homme tendre et grave. Il était juif, comme le père de Tanya avec le même type de beauté. Des yeux aux paupières lourdes et aux longs cils, couleur olive verte, un regard vif. Son nez avait quelque chose de noble.

Ils n’avaient pas cherché à avoir d’enfant. Ils avaient tous deux vingt-huit ans, et selon elle ils étaient trop jeunes de quasi dix ans pour devenir parents dans le monde actuel. Ils avaient des vies actives, bien remplies et satisfaisantes ; nul besoin d’un bébé par-dessus le marché.

Et pourtant, le mois précédent, Tanya avait eu du retard. Elle avait acheté un test de grossesse sur un coup de tête pendant sa pause déjeuner. Elle ne s’attendait à rien. Elle avait même été surprise par cet achat impulsif. Elle n’avait pas pour habitude de réagir avec autant de fébrilité ; elle avait toujours été prudente et n’avait, de toute façon, jamais multiplié les rapports sexuels. Elle avait vidé une bouteille d’eau, puis elle s’était enfermée dans les toilettes du Starbucks avec son test. Deux lignes roses étaient rapidement apparues dans la petite fenêtre. Sa première pensée avait été : est-ce que je vais devoir m’absenter du travail pour avorter ? La seconde : il y a un petit être – moitié Eitan, moitié moi – dans mon utérus à cet instant très précis.

Ce soir-là, dans la rame de la ligne 1, si bondée que Tanya avait à peine assez d’espace pour respirer, elle avait jeté un coup d’œil aux places les plus proches des portes, celles réservées aux personnes âgées, handicapées, enceintes. Un sentiment proche de la colère l’avait traversée. Elle ne voulait pas de traitement de faveur. Elle ne voulait pas qu’on attende d’elle qu’elle s’asseye. Elle avorterait, oui, avait-elle décidé, fin de la discussion.

Arrivée chez elle, une demi-heure plus tard, elle avait senti dans le hall de l’immeuble une odeur d’ail rôti. Eitan préparait le dîner. Il voudrait garder le bébé, Tanya le savait. Ce maudit Eitan ne désirerait rien de plus au monde.

Il avait rompu avec son éducation orthodoxe des années auparavant et n’était plus pratiquant. Il n’avait rien d’un moralisateur non plus, et il n’adhérait évidemment pas au mouvement anti-avortement. Mais il avait tout du bon père de famille. Ce qui, elle en était consciente, aurait dû lui plaire.

Il avait été élevé dans une famille juive orthodoxe modérée. En tant que benjamin, et seul garçon, d’une fratrie de cinq enfants, il avait pris conscience dès son plus jeune âge de l’hypocrisie de la religion. À la synagogue, alors que son père et lui priaient en bas avec les autres hommes, sa mère et ses quatre sœurs aînées prenaient place sur le balcon bondé et étouffant – en été, les ventilateurs étaient si bruyants que les femmes entendaient à peine le rabbin.

En réalité, c’était sa colère à l’encontre de ses parents, bien plus que toute règle ou rituel archaïques, qui avait éloigné Eitan de la religion. Pourtant, Tanya apercevait encore parfois des vestiges de traditionalisme chez son mari. Ils croisaient une famille dans la rue, et Eitan souriait d’un air approbateur – alors que Tanya, elle, se crispait. Et il ne s’agissait pas de n’importe quelle famille, non, Eitan aimait les grandes familles conventionnelles. Une mère et un père, une flopée d’enfants, tous ces gènes mélangés et répartis au hasard pour créer des êtres différents et néanmoins apparentés. Ça agaçait Tanya de voir le visage d’Eitan s’éclairer devant un jeune couple avec un bébé dans une poussette, ou devant un père portant un enfant sur les épaules, accompagné de sa femme dévouée, enceinte.

Eitan affirmait qu’elle se trompait, mais Tanya savait qu’il ne voulait pas seulement avoir des enfants avec elle… il voulait des enfants juifs.

Quand Tanya était plus jeune, sa propre famille s’était aussi prêtée au jeu des rites religieux. Suivre des cours de Talmud Torah, allumer la hanoukia, aller à la synagogue pendant la période des fêtes juives… Et lorsque son père avait quitté sa mère, une grande partie de ces habitudes s’était perdue. Lorraine était en principe catholique – même si elle n’avait pas mis les pieds dans une église depuis son enfance –, et en l’absence de Jonathan, elles avaient toutes les trois renoncé à leur judaïsme. Elles n’en voyaient plus l’intérêt.

– Qu’est-ce que tu prépares ? avait-elle lancé en entrant dans l’appartement.

Elle se préparait à lui parler du test de grossesse.

– La recette aux aubergines, avait-il crié de la cuisine.

Après s’être délestée de son sac et de son ordinateur, Tanya était allée trouver Eitan. Ils avaient échangé un baiser rapide.

– Comment s’est passée ta journée ? lui avait-il demandé en retournant aux fourneaux.

Elle avait retiré ses chaussures à talon.

– Intéressante.

– Et ta réunion, ça a été ?

– Pas mal, oui. Je te raconterai plus tard.

Elle avait pris un verre sur l’égouttoir pour le remplir d’eau. Elle tremblait.

– Je disais donc que ma journée avait été intéressante, mais pour une autre raison.

– Ah ?

Eitan avait réglé le feu sous les aubergines pour qu’elles mijotent tranquillement, puis il avait ajouté en les remuant :

– Comment ça ?

– Je suis enceinte.

Tanya n’avait pas prévu d’annoncer les choses de façon aussi abrupte, sans aucun préambule. Elle n’avait même pas su, sur le moment, ce qu’elle ressentait en prononçant ces mots à voix haute.

Eitan avait fait volte-face. Il avait un air presque comique, avec ses yeux qui lui mangeaient la moitié du visage.

– Tu plaisantes, hein ?

– Parce que tu penses que c’est le genre de blague que je ferais ?

– Tu es vraiment enceinte ?

– Si je me fie au test que j’ai acheté en pharmacie ce midi, oui.

Eitan avait alors eu un sourire si large que Tanya avait gémi. Elle avait néanmoins été surprise de constater qu’elle retenait des larmes.

Il avait lâché la spatule et s’était pratiquement jeté sur elle.

– La vache !

– J’ai dit la même chose, avait-elle ri en lui rendant son étreinte.

– Oh, Tanya…

Il l’avait serrée si fort qu’elle avait poussé un petit cri.

– Eitan, tu vas le tuer.

Il avait, évidemment, fondu en larmes.

– Chéri, les aubergines, lui avait-elle dit.

– On s’en fout des aubergines !

Elle avait alors compris qu’il n’y aurait pas d’avortement mais un bébé. Il était déjà là.

Tanya avait plusieurs raisons de vouloir cacher sa grossesse à sa mère et à sa sœur. Elle finirait par les en informer, bien sûr. Elle n’avait pas le choix. Elle avait cependant l’intention de repousser cette annonce tant qu’elle pourrait physiquement cacher son état.

Tanya n’aimait pas particulièrement attirer l’attention sur son corps. Non, ce n’était pas tout à fait exact. Elle aimait, de temps en temps, retenir l’attention de certaines personnes – Eitan, surtout, même s’il lui arrivait d’apprécier la sensation de susciter l’admiration d’autres hommes et même d’autres femmes, du moment qu’ils gardaient leurs distances, qu’ils savaient se montrer discrets et pas trop rustres… Et il fallait qu’ils soient eux aussi attirants, d’une façon ou d’une autre.

Pourtant elle appréhendait l’arrondissement de son ventre. Elle voyait bien la façon dont les gens se comportaient en présence des femmes enceintes. Soudain, tout le monde se sentait autorisé à fixer bouche bée leur abdomen, à leur poser, sans détour, des questions d’ordre physiologique. Vous avez la nausée ? Des fringales ? C’est votre premier ? Vous en voulez d’autres ?

Plus jeune, Tanya avait partagé une intimité physique avec sa sœur et sa mère qui était aussi confortable que naturelle et qu’elle avait aujourd’hui du mal à se représenter. Il y avait pourtant eu une époque où elles se montraient nues les unes devant les autres sans la moindre gêne. Elles se baignaient sans maillot, elles occupaient la salle de bains en même temps, alors que l’une d’elles se douchait. Elles allaient aux toilettes sans fermer la porte. Lorsque Tanya avait eu ses premières règles à treize ans, Nessa lui avait montré comment mettre un tampon, en servant elle-même de cobaye. Et lorsque, un beau jour, elle avait décidé de se raser entièrement les poils pubiens, « juste pour voir ce que ça donne », elle s’était empressée d’aller présenter le résultat à Tanya. Elles avaient ri, surnommant aussitôt le sexe de Nessa « le rat-taupe nu ».

Aujourd’hui les choses avaient changé – dans leur rapport à leur corps, et entre elles de façon générale. Alors qu’à une époque Tanya jugeait inoffensifs certains détails physiques – poils sous les aisselles, sur le pubis, ces mystérieux petits reliefs autour de ses aréoles –, à présent elle les gardait pour elle. Elle ne pouvait pas s’empêcher de les relier à la sexualité.

Sa mère et sa sœur avaient la fâcheuse habitude de s’observer – individuellement et entre elles –, et Tanya n’y échappait pas. « Qu’est-ce que vous regardez ? » s’était-elle surprise à vouloir hurler parfois, quand elles se montraient trop insistantes. Et pourtant, elle n’avait jamais rien dit, parce que, tout compte fait, elle préférait ne pas connaître la réponse.

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Nessa Bloom ne croit pas en Dieu, et pourtant, quand elle a des cystites aussi carabinées, elle se dit parfois que quelque chose, quelqu’un la punit. Et ce ne sont pas les quatre heures de bus qui vont l’aider. Elle aurait préféré aller à Arlington en voiture, mais Henry a réussi à la persuader de la lui prêter pour le week-end.

– Quelle belle journée, se réjouit la voisine de Nessa, souhaitant visiblement engager la conversation.

Elle lui jette un coup d’œil. La femme a un visage large, constellé de taches de vieillesse, et elle porte un rouge à lèvres violacé qui fait des paquets aux commissures de son sourire. Ses vêtements ont une odeur de renfermé, sans doute après avoir passé beaucoup d’années dans une penderie.

– C’est vrai, convient Nessa.

Elle retourne le sourire, ce qui lui coûte, tant elle souffre.

– L’été approche à grands pas.

La femme modifie sa position sur son siège pour être face à Nessa.

– Espérons que la clim fonctionne.

– Oui.

Nessa doit être prudente avec ce genre de femme, seule, désireuse de discuter et d’établir un lien. Elle a un don pour les attirer.

– La dernière fois que j’ai pris un bus de cette compagnie, pour aller à Boston, la clim est tombée en panne à mi-chemin.

– Oh, non.

– Ça n’a pas été trop pénible parce qu’il faisait frais dehors. Par contre un jour comme aujourd’hui… On fondrait sur nos sièges.

Elle joint le geste à la parole en rejetant en arrière sa tête et ses bras d’un mouvement théâtral. Puis elle glousse.

– Vous rentrez chez vous ou vous partez ?

Au moment d’ouvrir la bouche, Nessa se rend compte qu’elle ne sait pas comment répondre à cette question.

Quelques minutes plus tard, le bus quitte la gare routière et s’engage dans Elm Street pour rejoindre la Mass Pike en direction de Boston. Nessa retrouve cette sensation familière de boule au ventre. Une sensation pas entièrement désagréable – les frissons du ventre –, mais déconcertante, et associée à une cystite elle produit un sentiment de nostalgie intense en elle.

Elle rentre plus souvent à Arlington que Tanya. C’est rare qu’elles se retrouvent ensemble dans la maison où elles ont grandi, et ce sera d’ailleurs la toute dernière fois. Nessa croise les jambes et presse ses cuisses l’une contre l’autre.

Elle jette un coup d’œil par-dessus son épaule, en direction de l’affreuse minuscule cabine des toilettes au fond du bus, se demande combien de temps elle parviendra à tenir avant de devoir y retourner. Sa voisine risque de trouver ça louche à partir de la troisième ou quatrième fois. Elle pensera que Nessa se drogue, ou qu’elle a la diarrhée. En tout cas, elle peut se féliciter de ne pas être assise à côté d’un mec mignon, ou d’un mec tout court.

Nessa résiste à la tentation d’envoyer un autre texto à Tanya, même pour la tenir au courant de l’évolution de son infection urinaire.

À la place, elle écrit à Henry. Tu es arrivé à temps chez le Dr Janeski ?

Elle fixe l’écran de son téléphone. Henry répond soit dans la seconde, soit des heures, voire des jours, plus tard. Quand dix minutes se sont écoulées sans qu’elle reçoive de réponse, Nessa range son téléphone dans une poche de son sac à dos, appuie sa tête contre la vitre teintée et ferme les yeux.

Elle a rencontré Henry au cabinet du docteur Janeski, et elle sait qu’elle doit mettre rapidement un terme à leur histoire si elle veut continuer à travailler pour la psychiatre. Pourtant, malgré la maladresse de Henry au lit, malgré sa brutalité – tant physique qu’émotionnelle –, elle attend toujours avec impatience leurs rendez-vous.

Leur histoire a commencé un mois plus tôt, lorsque Nessa est tombée sur lui à l’arrêt de bus à l’angle de Main Street. Elle ne l’avait pas reconnu avant de remarquer son sweat-shirt camouflage à capuche, sa posture avachie. Il était grand, dépassant le mètre quatre-vingts, et il était aussi voûté que s’il se trouvait dans une pièce au plafond bas, alors même qu’il était en plein air. Henry Alden, du cabinet du docteur Janeski, avait-elle compris au moment où il faisait tomber la cendre de sa cigarette.

Elle s’était approchée de lui, en s’attendant à ce qu’il la reconnaisse, mais il avait fallu qu’elle vienne se poster juste sous son nez. Il lui avait lancé un drôle de sourire, d’un air de dire « On se connaît ? »

– Henry, c’est ça ?

Il avait hoché la tête, toujours en souriant.

– Nessa. Je suis la secrétaire médicale du docteur Janeski.

– Ah, oui, avait-il dit en hochant de nouveau la tête. Bien sûr, oui.

Il avait laissé son regard glisser du visage de Nessa à son corps.

– Vous attendez le bus ?

Elle avait acquiescé alors qu’elle n’habitait qu’à quelques pâtés de maisons de là, à moins de huit minutes à pied.

– Vous aussi ?

– Ouais.

– Je peux vous en piquer une ?

Il avait sorti un paquet de Camel de sa poche arrière avant de le lui tendre.

Pendant un moment, ils avaient fumé en silence, et Nessa avait senti que Henry l’observait. Elle avait tenté de se rappeler ce que disait son dossier médical. C’était elle qui l’avait créé, qui avait photocopié la carte d’assurance-maladie de Henry, qui avait écrit ALDEN en lettres capitales sur l’étiquette, qui avait glissé une fiche perforée sur le dessus pour que le docteur puisse la renseigner lors de la première séance.

Il avait été arrêté l’automne précédent pour le vol d’un taxi, s’était-elle alors rappelé. Ses parents, qui l’hébergeaient et le nourrissaient, avaient insisté pour qu’il voie un psychiatre. Anxiété avait écrit le docteur Janeski dans la case réservée au diagnostic. Elle utilisait un stylo-feutre à pointe fine pour prendre ses notes, et les lettres de son écriture en pattes de mouche ressemblaient à des cils avec des paquets de mascara. Nessa n’avait pas l’impression que Henry était un anxieux.

C’était très malvenu de sa part de l’avoir abordé – une violation des normes réglementaires de sa profession –, et si le docteur Janeski l’apprenait, elle serait furieuse. Elle y verrait peut-être même un motif suffisant pour renvoyer Nessa.

Henry avait sorti son téléphone.

– Le bus aurait dû passer il y a dix minutes déjà. Je déteste les transports en commun, putain.

– Je comprends. Vous n’avez pas de voiture ?

– Si, mais on m’a retiré mon permis.

Il avait levé les yeux au ciel en souriant. Elle avait trouvé qu’il avait un joli sourire.

– Je le récupère dans six semaines, avait-il ajouté.

– Et pourquoi on vous l’a retiré ?

– Vous allez me prendre pour un fou.

– Je vous promets que non.

– J’étais complètement défoncé, et il y avait ce taxi sous mes yeux, sur Spring Street.

Il avait indiqué la direction de la rue en question.

– Le chauffeur était descendu pour aider une vieille dame à porter ses sacs en haut des marches. Il avait laissé la voiture ouverte, et le moteur tournait, alors je me suis mis au volant et je suis parti.

Son sourire était à la fois timide et fier.

– Pourquoi vous avez fait ça ? l’avait interrogé Nessa, souriant elle aussi.

– J’en ai pas la moindre idée. C’était débile. J’ai dû passer la nuit en prison et maintenant je suis obligé de compter sur ces putains de transports publics.

– Je peux vous raccompagner si vous voulez.

Il avait haussé les sourcils.

– C’est vrai ?

– Il faut juste aller d’abord chez moi à pied, mais ce n’est pas très loin.

– Super.

Ils avaient descendu Main Street, et Nessa avait aimé cette sensation de marcher à côté de quelqu’un d’aussi grand. Elle s’était sentie petite et fragile, deux choses qu’elle éprouvait rarement.

Elle vivait à Northampton depuis deux ans et elle connaissait bien le dédale de son quartier – les trottoirs irréguliers, les maisons aux couleurs inhabituelles, lilas, vert pâle ou jaune vif, les jardins sur rue qui commençaient tout juste à refleurir –, pourtant en le parcourant avec Henry, elle voyait tout d’un œil neuf.

– C’est là, avait-elle dit en s’engageant dans la voie privée où était garée sa voiture.

Elle vivait seule à l’étage d’une petite maison. Les propriétaires habitaient au rez-de-chaussée avec leur doberman.

– Vous vivez ici ? avait lancé Henry en observant la construction de haut en bas, exactement comme il l’avait fait avec elle quinze minutes auparavant.

Nessa avait hoché la tête avant d’appuyer sur le bip de sa voiture pour la déverrouiller.

Pendant un instant, ils étaient restés plantés là, chacun devant sa portière, sans l’ouvrir.

– C’est comment à l’intérieur ?

– Vous voulez voir ? lui avait-elle répondu.

Et Henry avait acquiescé.

Depuis, ils se retrouvaient une ou deux fois par semaine pour coucher ensemble. Henry restait généralement dormir, et Nessa le reconduisait chez ses parents le lendemain matin.

Il faisait partie des patients qui ne voyaient le docteur Janeski que pour se faire prescrire des médicaments – il venait deux fois par mois au cabinet afin de renouveler son ordonnance de Xanax et c’était tout. Il ne suivait aucune thérapie, et il y avait peu de chances pour qu’il aborde sa vie sexuelle lors d’un rendez-vous. Nessa lui avait fait promettre de ne pas en dire un mot. Mais la psychiatre n’était pas idiote, et Nessa cachait mal son jeu. Lors du dernier rendez-vous de Henry, le jeudi matin, elle s’était cachée dans les toilettes pour ne pas être dans la salle d’attente lorsque le docteur Janeski viendrait le chercher.

Ce ne serait pas la fin du monde si elle était renvoyée, se raisonnait-elle. Elle travaillait dans ce cabinet depuis deux ans maintenant, et elle avait fait le tour de son poste. Elle était chargée de répondre au téléphone, d’envoyer des ordonnances par fax, de s’occuper de la facturation. Rien de bien compliqué. Un travail ennuyeux la plupart du temps, avec quelques brefs moments d’exaltation, et Henry, avec ses yeux de petit garçon et sa taille incroyable, avait été le dernier d’entre eux.

– Qu’est-ce que tu penses du docteur Janeski ? avait-elle demandé à Heny la veille, au lit.

Les symptômes de son infection urinaire n’étaient pas encore là – ils étaient apparus brusquement, après que Henry l’avait déposée à la gare routière le matin même.

– Elle est sympa, avait-il dit avec un haussement d’épaules.

Nessa avait alors compris qu’il se fichait bien de sa psychiatre – de ce qu’il pensait d’elle et de ce qu’elle pensait de lui.

Après leur première relation sexuelle, Nessa avait consulté, à plusieurs reprises, le dossier de Henry. Il avait trente-trois ans, soit trois de plus qu’elle, et il était paysagiste. Il avait été renvoyé par la plupart de ses employeurs, en général parce qu’il s’était présenté au travail ivre ou défoncé. Dans sa jeunesse, il avait eu des ennuis à l’école, et on lui avait diagnostiqué, à tort, un TDAH, un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité. Selon un psychologue scolaire, qui avait transmis ses notes au cabinet, l’année des huit ans de Henry, sa mère avait brusquement quitté le foyer pour revenir un an plus tard avec une brûlure intrigante sur le bras et le mot respect tatoué à l’intérieur de la lèvre inférieure. Ces détails avaient touché Nessa. Pas par ce qu’ils disaient de la mère de Henry, mais parce que c’étaient des choses que Henry avait remarquées, auxquelles il avait réfléchi et dont il avait parlé.

Un jour, quand elle en aura les moyens, Nessa entreprendra une thérapie. Elle se connaît suffisamment bien pour savoir qu’elle souffre sans doute d’un léger trouble mental. Elle n’entend pas de voix, ni rien d’aussi tordu. Mais elle est souvent triste – la plupart du temps en réalité –, même si ça ne se voit pas forcément.

Au bout de deux heures de route, le bus s’arrête sur une aire de repos, et Nessa agrippe son sac, puis se faufile devant sa voisine, tant elle est impatiente d’utiliser de vraies toilettes. Pendant qu’elle fait la queue, elle regarde de nouveau son portable. Aucun message, ni de Tanya ni de Henry, en revanche Jesse, son beau-père, lui a écrit.

Ton bus arrive bien à midi à la gare Sud ?

C’est en général Jesse qui vient la chercher ou qui la dépose quelque part – il a pris cette habitude depuis qu’il est entré dans leurs vies, à l’époque où Nessa avait quatorze ans et Tanya, douze. Elle sait qu’il aime ça, donner un coup de main dans des domaines où le ferait un père. Elle l’imagine déjà, au milieu de la foule à la gare, les mains dans les poches, cherchant du regard celui de Nessa, avant d’agiter une main, en souriant, puis d’aller à la rencontre de sa belle-fille. Il insiste toujours pour porter ses bagages, même si elle n’a qu’un sac à dos et qu’il est déjà sur ses épaules. Il est d’une ponctualité irréprochable.

Oui, midi, répond-elle. Elle ajoute un smiley.

Une cabine finit par se libérer, et Nessa se précipite à l’intérieur, manquant de renverser une femme au passage. Elle claque la porte derrière elle, et ferme le verrou de ses doigts tremblants. Elle a suivi le conseil de Tanya et a bu de l’eau toute la matinée, et cette fois, quand elle s’assied sur la cuvette, elle réussit à libérer un jet d’urine. C’est un tel soulagement que les larmes lui montent aux yeux.

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Lorraine Bloom prend à gauche pour s’engager sur le parking du Menotomy Beer & Wine, et s’allume une cigarette. Il est neuf heures, le caviste est fermé à cette heure, le parking désert. Le magasin se trouve sur Broadway, la rue perpendiculaire à Winter, juste au coin de leur maison, qui n’est pas visible d’ici. L’herbe en bordure du trottoir ondule sous la brise et joue avec la lumière. Les filles seront bientôt là, Nessa viendra en bus, Tanya en voiture. Il y a des détails à régler avant leur arrivée.

Le téléphone de Lorraine tinte. Jesse. Où es-tu ?

Coincée dans les bouchons, répond-elle. À 5 min.

Elle observe les points de suspension qui s’animent sur l’écran, pendant que Jesse tape sa réponse. Puis ils disparaissent, réapparaissent, et enfin s’effacent pour de bon. Lorraine pose son portable dans le porte-gobelet et jette sa cigarette par la fenêtre. Elle a toujours des pastilles à la menthe et du bain de bouche dans la boîte à gants, ainsi qu’un bocal de beurre de cacahuètes pour masquer l’odeur de la menthe.

Elle se rince la bouche, avale un peu de beurre de cacahuètes et quitte le parking pour remonter lentement Winter Street. Elle ne connaît plus aucun de ses voisins, à l’exception des O’Brien, le couple âgé qui occupe la maison mitoyenne de la leur, à Jesse et à elle. La plupart des gens qui vivaient dans cette rue quand les filles étaient petites ont déménagé et, à un moment donné, Lorraine est passée du statut de jeune mère de jolies petites filles à celui de femme d’âge mûr qui évite de croiser le regard de ses voisins et se gare parfois devant chez eux pour fumer avant de rentrer chez elle.

Ses filles sont toujours jolies, bien sûr, mais elles sont adultes maintenant, accaparées par leurs propres vies. Tanya a conservé le genre de beauté qu’elle a toujours eu – de longs cheveux soyeux, des pommettes hautes que tout le monde lui envie, des yeux verts de chat, insondables. Une beauté affûtée, nette. C’est la première chose que l’on remarque chez elle. Elle ressemble à son père, Jonathan. Nessa, elle, est devenue belle en grandissant, même si elle ne le sait toujours pas. Lorraine voit bien cette façon qu’elle a d’évoluer dans le monde, en remarquant tout sauf elle-même – et en ne se doutant pas, surtout, que quelqu’un pourrait la voir, elle aussi. La fille aînée de Lorraine porte sa vulnérabilité sur son visage, aussi flagrante qu’une moustache de lait – sans en avoir conscience, ce qui est à la fois attendrissant et un peu désolant.

Lorraine ne peut pas identifier avec précision le moment où elle a été chassée du cercle intime de ses filles, mais ça s’est produit pendant leur adolescence. « Rien de plus normal », disaient les autres parents en voyant ses filles prendre leurs distances avec elle – non que Lorraine ait abordé ce sujet-là avec beaucoup de monde. Elle n’a jamais été de ces femmes qui se lient d’amitié avec d’autres mères ni invitent souvent les amis de leurs enfants à venir jouer à la maison. Était-ce justement le problème ? Elle se le demande parfois.

Non, ce qui s’est produit pendant l’adolescence de ses filles ne lui a pas du tout donné le sentiment d’être « normal », même si rien, en un sens, ne l’avait plus été après le départ de Jonathan.

D’ici quelques mois seulement, Lorraine quittera Winter Street. Pour la première fois de sa vie, elle n’habitera plus à Arlington. Elle est née dans cette ville. Elle la connaît comme on connaît un parent proche – son odeur et ses humeurs, ses pires aspects et ses meilleurs, les détails qui échapperaient à un visiteur de passage. Elle l’a vue évoluer au fil des décennies, depuis l’époque où, la vente d’alcool étant encore prohibée, l’on ne trouvait qu’une poignée de restaurants, et où elle était surtout peuplée de grandes familles catholiques. Les gens semblaient tous se connaître alors.

Aujourd’hui, Arlington propose toute la gamme des cuisines du monde – libanaise, indienne, mexicaine –, elle est devenue une « destination ». Il y a un Starbucks. Quand le Menotomy Beer & Wine a ouvert, c’était le premier magasin à vendre de l’alcool depuis la prohibition. Lorraine et Jesse s’y sont rendus le soir de son inauguration pour acheter deux bouteilles du vin le plus cher qu’elle ait jamais goûté ; ils les ont bues jusqu’à la dernière goutte, tous les deux, sur le perron de la maison.

En 1985, avec la construction de la gare d’Alewife, on a brusquement pu rejoindre Cambridge et Boston en quelques minutes de train. Les habitants de Cambridge qui n’avaient plus les moyens d’y vivre ont commencé à emménager à Arlington – enseignants, artistes, étudiants, personnes exerçant des professions libérales. « Des snobinards », se plaignait la mère de Lorraine, à l’époque où elle était encore en vie.

Jonathan Bloom était l’un de ces transfuges. Avocat d’affaires, juif et originaire de New York.

– De l’État, pas de la ville, avait-il précisé à Lorraine lors de leur premier rendez-vous, comme s’il devait s’en excuser.

– Je n’y ai jamais été.

– Où ? Dans l’État ou dans la ville ?

– Les deux.

– Il faut que je t’y emmène. On mangera mieux qu’ici.

Il faisait allusion aux pâtes dans leurs assiettes, et elle avait souri, sans savoir si elle devait se sentir folle de joie ou insultée. Elle l’avait emmené dans son restaurant préféré d’Arlington.

Jesse et elle n’ont plus les moyens de vivre à Arlington, surtout depuis qu’elle a perdu son travail. Au début, elle résistait, lorsque Jesse parlait de déménager. Elle ne connaît personne dans le New Hampshire, et elle sera encore plus loin de ses filles. Et puis Arlington, c’est chez elle. Elle ne se voit vivre nulle part ailleurs. À présent, pourtant, elle s’habitue à l’idée. Peut-être que prendre un nouveau départ, dans un endroit inconnu, c’est justement ce qu’il leur faut, à Jesse et à elle.

La voiture de Jesse est garée devant la maison, et Lorraine laisse la sienne le long du trottoir, derrière la Volkswagen des O’Brien. Elle a terriblement envie d’une autre cigarette, mais elle range le paquet dans la boîte à gants, avec le bain de bouche et le beurre de cacahuètes. Jesse sait qu’elle fume, seulement il croit qu’elle essaie d’arrêter. Leur dernière dispute, si récente qu’elle n’est pas encore tout à fait oubliée, portait sur ce sujet. Jesse, qui était rentré plus tôt du travail, a trouvé Lorraine en train d’enchaîner les cigarettes dehors, sur le côté de la maison, un cimetière de mégots dans l’herbe à ses pieds. Depuis qu’elle a été renvoyée de l’association pour laquelle elle travaillait, Stand Together, elle est à un paquet par jour. Parfois plus quand ça ne va pas. Ces derniers temps, elle a l’impression d’être constamment soit en train de fumer, soit en train de se laver les dents.

Elle écoutait de la musique, les écouteurs bien enfoncés dans les oreilles, et elle n’a pas entendu Jesse arriver. Quand elle a senti sa main sur son épaule, la peur lui a transpercé le ventre. Elle a sursauté en poussant un cri, et son iPhone est tombé dans l’herbe.

– Combien de ces mégots datent d’aujourd’hui ? a-t-il voulu savoir.

Elle a envisagé de l’embobiner, mais le risque d’être prise en flagrant mensonge n’en valait pas la peine.

– Tous.

Il s’est agenouillé dans l’herbe pour les mettre dans sa paume et les compter.

– Huit cigarettes en un après-midi, a-t-il dit avant de lever les yeux vers elle. Pourquoi est-ce que tu m’as raconté que tu arrêtais ?

– C’est le cas. J’essaie. Je suis accro, Jesse.

Il lui a jeté un regard dur.

– Désolée.

Un rire cruel lui a échappé.

– Ce n’est pas à moi que tu dois présenter des excuses. Je ne vais pas mourir d’un cancer des poumons, moi.

Puis il a jeté les mégots dans l’herbe et il s’est relevé.

– Tu me dois dix dollars.

– Pour quelle raison ?

– À ton avis, bordel ? Le paquet.

Il a tendu la main.

– File-moi ce qui reste.

Lorraine a sorti le paquet de sa poche arrière pour le donner à Jesse. Il ne contenait presque plus de cigarettes, de toute façon, et elle en avait deux neufs dans sa boîte à gants.

Elle entend Jesse dans la cuisine. Il chantonne, et le poids logé dans la poitrine de Lorraine s’envole soudain.

– Chérie !

Dans l’entrée, Sally dort sur le ventre en remuant la queue – signe qu’elle rêve. Lorraine se penche pour la gratter doucement derrière les oreilles.

– Hé, mon bébé, murmure-t-elle.

La chienne remue, ouvre ses immenses yeux injectés de sang sans soulever la tête pour autant. Elle cligne les paupières avec paresse avant de les refermer. C’est une vieille dame maintenant, de quatorze ans, ce qui correspond à quatre-vingt-dix-huit années humaines. Et Lorraine la considère ainsi : une femme d’une vieillesse inimaginable.

– C’est la tristesse incarnée, avait observé Nessa avec mélancolie, le jour où la petite chienne de la race des bassets, encore très jeune, était arrivée sous ce toit.

Les filles étaient adolescentes alors.

– Tout n’est pas obligé d’être triste, avait rétorqué Tanya.

Dans la cuisine, Jesse s’affaire aux fourneaux en caleçon et, à l’autre bout de la pièce, un énorme bouquet trône sur la table.

– Lorrie, dit-il en lui jetant un regard par-dessus son épaule, je suis désolé.

Elle se dirige vers la table pour toucher un pétale soyeux, plonger le nez dans le bouquet et respirer. Les fleurs sont synonymes d’excuses. Les fleurs sont synonymes de sexe. Elle ferme les yeux et tente de forcer son corps à se détendre. Elle pense à la voix de la femme sur les cassettes de méditation qu’elle écoute. « Relâchez la tension dans vos orteils. Dans vos mollets. Vos genoux. Évacuez l’énergie négative à la prochaine expiration. »

Elle sent que Jesse s’est rapproché avant qu’il ne la touche – une électricité dans l’air. Il enfouit son visage dans l’espace entre l’épaule et le bas du visage de Lorraine, et elle sent, dans son cou, les larmes qu’il a versées, puis il pose ses lèvres au même endroit, et elle se retient d’éclater de rire, parce qu’il vient d’effacer, d’un baiser, ses propres pleurs. « Quel imbécile ! » s’écrie intérieurement Lorraine, railleuse – même si son visage ne trahit rien.

Les baisers de Jesse se déplacent du cou à la clavicule. Ensuite, il s’agenouille devant Lorraine pour lui baiser le ventre, tout en remontant ses mains le long de ses jambes, vers ses fesses.

Lorraine espère que ça ira vite ; elle a beaucoup de choses à faire. Elle passe en revue la liste pendant que Jesse la soulève pour la porter dans le salon. Elle ne s’est pas lavé les cheveux depuis plusieurs jours. Ils ont besoin de cartons de déménagement supplémentaires. Ils sont presque à court de papier toilette. Elle imagine la réaction d’effroi de Tanya s’il n’y en a pas.

Jesse l’allonge sur le canapé et la déshabille, ôtant chacun des vêtements comme s’il déballait un cadeau fragile. Il plie soigneusement le jean et le tee-shirt qu’il lui a retirés, avant de la débarrasser de sa culotte, d’ouvrir les agrafes de son soutien-gorge et de faire glisser l’une après l’autre les bretelles sur ses bras.

Il s’assied par terre, à côté d’elle, et commence à la toucher. Il est si doué pour ça qu’elle en éprouve de la haine. Il lui prodigue des caresses douces et tendres.

– Je t’aime, dit-il d’une voix qui évoque une bouée sur une mer noire et calme.

Elle ouvre brièvement les yeux. Depuis le canapé, elle aperçoit le sommet de la tête de Sally, ses oreilles tombantes étalées comme deux couettes de part et d’autre. Lorraine est contente que la chienne dorme. Elle culpabilise toujours d’avoir des rapports quand elle est à côté, de la même façon qu’elle refuserait de coucher avec Jesse si Nessa ou Tanya occupait la chambre voisine de la leur.

– Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiète Jesse.

– Sally…

– Sally va très bien.

Lorraine referme les yeux. Elle soulève son bassin et Jesse lui agrippe plus fermement la cuisse, tandis que son autre main continue son mouvement patient. Lorraine presse les paupières de toutes ses forces, se cambre et ressent cette envie contradictoire d’aboutissement du plaisir et de son prolongement à l’infini.

Mais ça se termine, Lorraine pousse un ultime soupir et laisse ses reins retomber sur le canapé.

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Et voilà, elle est chez elle. La peinture marron écaillée, chocolat au lait, qui contraste avec le jaune pâle de la balustrade et de l’encadrement des fenêtres et des portes. Une association de couleurs si familière à Nessa, si inhérente à Arlington qu’une sensation physique l’accompagne, surtout aujourd’hui qu’elle rentre pour la dernière fois. Elle connaît la courbe ample des fils téléphoniques sur le ciel délavé de printemps, les poubelles vert forêt alignées le long de la façade, sur le côté, qui se fondent avec le marron chocolat.

Un agent immobilier a planté un panneau sur la petite pelouse qui mérite à peine ce nom. Une énorme bannière bleue le barre en diagonale : VENDU. Quelques ballons rouges sont attachés à la balustrade, ils rebondissent les uns contre les autres. Quelqu’un, l’agent immobilier sans doute, a installé des pots de fleurs au pied des marches du perron.

À l’intérieur, Nessa ne reconnaît pas immédiatement sa mère. De dos, Lorraine paraît vieille et rabougrie. C’est surtout dû à ses épaules, à cette façon qu’elle a de se recroqueviller sur elle-même, tête baissée, comme pour prier, alors qu’elle fait simplement la vaisselle. Son jean est trop grand pour elle, il pend un peu aux fesses, et on aperçoit l’élastique de sa culotte.

– Maman, dit Nessa en approchant par-derrière.

Lorraine fait volte-face, une lueur de panique dans les yeux. Elle sourit, et sa fille est surprise de découvrir que ses dents sont baguées.

– Mon trésor, répond Lorraine en la serrant dans ses bras.

Quand elle s’écarte, elle se cache la bouche avec la main.

– C’est affreux, hein ? J’ai suivi les conseils de la dentiste.

– Non, ça va, dit Nessa, horrifiée. Mais je ne comprends pas très bien, tes dents étaient parfaites.

Jesse les rejoint alors dans la cuisine avec le sac de Nessa. Il vient enlacer Lorraine par la taille et tire un peu sur son tee-shirt. Jesse a toujours été beaucoup plus grand qu’elle, néanmoins aujourd’hui cette différence paraît démesurée, comme s’ils n’étaient pas tous les deux à la même échelle. Jesse, le cadet de Lorraine de dix ans, n’a jamais complètement perdu son côté enfantin, et même si sa barbe de trois jours est désormais parsemée de gris, même si son ventre se ramollit, on dirait toujours un grand enfant, au regard pétillant et aux joues roses.

Nessa sent monter une vague de tristesse face à la négligence de sa mère – comment Lorraine peut-elle laisser son tee-shirt remonter et sa culotte dépasser ? Tanya sera exaspérée par autant de laisser-aller, ça ne fait aucun doute, et c’est là une divergence fondamentale entre les deux sœurs. Nessa ne sait pas avec certitude d’où vient ce qui les rend si différentes aujourd’hui, même si elle pourrait avoir une petite idée…

– J’ai du mal à y croire, dit-elle en promenant son regard autour d’elle. La maison paraît déjà si vide.

Lorraine observe la cuisine comme si elle la voyait pour la première fois.

– Ça fait un moment qu’elle paraît vide, lâche-t-elle avant de s’appuyer contre Jesse, qui la serre contre lui.

Nessa explore les piles de vêtements dans leur ancienne chambre, à Tanya et à elle. La plupart auraient dû finir à la poubelle il y a des années – jeans pattes d’éph qu’elles portaient à l’école primaire, brassières de sport aux bretelles effilochées, culottes tachées. Il y a la veste en jean avec les roses rouges brodées dans le dos que Nessa portait presque tous les jours au collège, la veste en simili cuir de Tanya, de chez Limited Too, bleu métallisé. Au milieu des habits se trouvent aussi Ellie l’Éléphant et Lisa le Singe, au pelage râpé et décoloré, au corps tout mou.

Chacun de ces objets paraît chargé de souvenirs, ce qui les rend presque magiques : de la même façon que l’odeur d’un tube de colle peut vous transporter dans telle salle de classe, ou les premières notes d’une chanson vous rappeler un amour d’enfance. Une peluche dans chaque main, Nessa se réjouit que Tanya ne soit pas encore arrivée : Tanya qui n’a aucun penchant pour la nostalgie, qui a le regard résolument tourné vers l’avant, jamais vers l’arrière. Elle lèverait les yeux au ciel en voyant sa grande sœur câliner ces vieux animaux.

Nessa sort son portable pour prendre une photo de la pièce, puis elle s’assied à côté des piles. Elle ouvre son fil de discussion avec Henry et tape un message : Ma chambre d’enfance. Elle joint la photo. Avant d’effacer le message pour en rédiger un deuxième : Ma mère a un appareil dentaire, c’est bizarre. Mais elle l’efface aussi. Elle ne veut pas l’effrayer, et parler de sa famille, c’est une façon d’attendre quelque chose, de vouloir être comprise.

Nessa finit par écrire : Tu sais que j’ai des courbatures depuis ce matin ? Elle appuie sur « envoyer ».

Quelques secondes plus tard, elle reçoit un smiley qui fait un clin d’œil et tire la langue. Suivi des mots : Reviens, ton corps me manque.

Elle sourit et pose son téléphone à côté d’elle, avant de s’allonger sur le parquet. Elle se relève presque aussitôt pour aller faire pipi ; elle a beau insister, rien ne vient.

Elle écrit à Tanya des toilettes. Maman a un appareil dentaire.

La réponse de Tanya, dictée à Siri, arrive aussitôt : C’est quoi ce délire ?

Un peu plus tard, on frappe à la porte de la chambre. Nessa s’attend à découvrir sa mère, mais c’est Jesse.

– Je sors promener Sally. Tu veux venir ?

Nessa tient la laisse – elle est neuve, d’un magenta éclatant, avec des empreintes de pattes. Sally se traîne devant Jesse et elle à un rythme d’escargot, semblant mûrement réfléchir à chacun de ses pas laborieux. Déjà toute jeune, Sally était une créature amorphe, avec des aboiements mélancoliques et une tendance à s’endormir en pleine agitation.

L’année de l’adoption de Sally, 2003, avait été difficile pour Nessa ; la soirée avec Dan projetait une ombre constante sur leurs vies même si elles faisaient comme si rien ne s’était produit. Ce soir-là, quand c’était pourtant arrivé, Nessa avait eu l’impression de prendre un virage et de passer d’une réalité à une autre. Mais avec le temps les souvenirs devenaient flous et les chances d’en parler un jour – de faire un voyage dans le temps pour tout arranger – semblaient disparaître à tout jamais. Tanya lui adressait à peine la parole à l’époque, et Lorraine passait tout son temps libre avec Jesse, si bien que Nessa avait souvent l’impression d’être seule à la maison avec la jeune chienne. Elle avait pris l’habitude de s’allonger avec elle en rentrant de cours, de caresser ses longues oreilles douces et de lui chanter tout bas des chansons, comme si Sally avait été un petit enfant qui pourrait un jour apprendre les paroles.

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