Notre part d'ombre
Partie III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
III
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Le tribunal est plus animé le lundi matin que le vendredi. Nessa, Tanya et Lorraine trouvent un banc au fond de la salle d’audience n o 1. Chaque fois que la porte s’ouvre, elles se retournent, mais ce n’est jamais Jesse qui entre. Tanya conseille à sa mère d’inspirer profondément par le nez et d’expirer lentement par la bouche.
À dix heures précises, un gardien demande à l’ensemble de l’auditoire de se lever, et le juge, celui du vendredi, fait son entrée.
– Je vais aux toilettes, murmure Lorraine.
Tanya lui jette un regard noir.
– Dépêche-toi.
Le juge appelle un premier dossier, il souhaite entendre les deux parties dans une demande d’injonction d’éloignement. Puis il convoque Lorraine Bloom et Jesse Wright à la barre. Tanya se penche vers Nessa.
– Va la chercher, lui souffle-t-elle avant de se lever.
– Votre Honneur, ma mère, Lorraine Bloom, est présente, mais elle a dû aller aux toilettes.
La voix de Tanya ne tremble pas.
– Bien, répond-il. Nous reviendrons à cette affaire à la fin de l’audience.
Nessa ne croise pas sa mère dans les couloirs. Elle se rend aux toilettes pour femmes et se baisse pour chercher, sous les portes des différentes cabines, les chaussures de Lorraine.
– Maman ?
Personne ne lui répond.
Dehors, il s’est mis à faire chaud, et le soleil brûle Nessa à travers sa robe. Elle finit par trouver sa mère, de l’autre côté de l’avenue devant le tribunal, sur un petit parking. Elle est avec Jesse. En costume et en cravate, il a les cheveux ébouriffés par la brise. Il gesticule en parlant, absorbant tout l’oxygène autour de lui, et Lorraine l’écoute, le regarde.
Nessa se met à courir, traverse l’artère n’importe comment, forçant les conducteurs à piler pour ne pas la renverser. L’un d’eux l’insulte copieusement par sa vitre baissée. C’est Jesse qui l’aperçoit en premier. Il se tait aussitôt et rive ses yeux sur elle. Lorraine se retourne alors, pour suivre son regard.
– Le juge vient de t’appeler, maman, dit-elle en les rejoignant.
Son corps entier est électrisé.
Lorraine ne répond rien.
– Tu n’iras pas.
Ça commence comme une question, et ça se termine en affirmation.
– Non, confirme Lorraine. On va d’abord essayer une thérapie de couple.
– Nessa…
Elle se tourne vers Jesse, qui pleure.
– J’ai été horrible. Et tu ne me pardonneras sans doute jamais, je le sais. Je vais m’améliorer, je te le promets. Ça me rend malade de repenser à ce que j’ai fait. Ta mère mérite le meilleur. Je vais être digne d’elle. Je vais me rattraper, tu as ma promesse.
La colère que Nessa guette depuis des jours finit par arriver – une pression dans sa poitrine, un pouls si fort, si rapide que son cœur pourrait s’échapper. Elle pourrait blesser quelqu’un avec cette colère. Elle pourrait détruire quelqu’un.
– Si j’étais la femme de Jesse, dit-elle à sa mère, et qu’il m’avait blessée comme il t’a blessée, s’il avait cherché à…
Tout à coup, elle s’avise qu’il vaut mieux se taire.
Il est subtil, le changement qu’elle perçoit en Jesse. Elle ne l’aurait d’ailleurs pas remarqué si elle ne le connaissait pas aussi bien. Le raidissement du dos, la légère dilatation des narines.
Il est trop dangereux, comprend-elle soudain, avec une peur qui réduit à néant sa colère. Ce serait une erreur de répéter à Jesse ce que Lorraine a dit à son sujet. Ce serait une erreur de s’emporter, ce serait imprudent de se laisser guider par ses émotions.
– Si vous pensez pouvoir régler le problème ensemble, alors vous avez mon soutien.
Elle plante ses yeux dans ceux de Jesse, cherche à l’appâter avec sa douceur et sa fragilité.
– Jesse, tu me promets que vous irez voir quelqu’un ?
Elle a presque un ton séducteur. Il hoche la tête et réussit à faire jaillir de nouvelles larmes. Il a repris son rôle de gentil.
– Tu as ma promesse, Nessa.
– Je vais chercher Tanya.
Elle constate, au moment de tourner les talons, que sa sœur est déjà là, qu’elle traverse le parking en courant pour les rejoindre. Elle pleure. De gros sanglots tristes – et qui n’ont rien de factice, eux.
– Pas ça, gémit-elle, sans qu’on puisse comprendre à qui elle s’adresse, pas ça, implore-t-elle.
Et tous les trois baissent la tête, honteux.
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Quand Tanya a fini par comprendre que ni sa mère ni Nessa ne reviendraient dans la salle d’audience, elle s’est levée. Elle a dérangé les autres personnes de sa rangée, trébuchant sur un sac à main aux pieds d’une femme, marmonnant des excuses. Elle a jeté un coup d’œil aux avocats suffisants, bien à l’abri derrière leur table, séparés du reste de l’audience, et la jalousie lui a donné la nausée. Eux étaient là pour faire leur travail, après ils pourraient retourner à leur cabinet puis, à la fin de la journée, chez eux, et s’attabler pour dîner, en ayant depuis longtemps oublié cette matinée.
Au moment de quitter, sur des jambes chancelantes, la salle d’audience, elle a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule, dans l’idée insensée que l’un des avocats pourrait la remarquer et croiser son regard, ou pourquoi pas chercher à la retenir. Après tout, ça sautait aux yeux que quelque chose n’allait pas. Qu’elle avait besoin d’aide. Et ils étaient bien là pour cette raison, non ? Pour rétablir la justice, pour défendre, pour attaquer ?
Personne ne la regardait, et Tanya s’est retrouvée dans le couloir, seule et tremblante. Prenant appui contre le mur, elle a écouté le bourdonnement inintelligible du juge de l’autre côté. Puis elle s’est lancée tête la première dans l’action. Elle a trouvé les toilettes pour femmes et s’est engouffrée à l’intérieur, se penchant pour chercher les chaussures de sa mère sous l’une des portes, celles de Nessa. Rien. Ensuite, elle a fouillé le tribunal. Elle a ouvert les portes de salles de réunion et de bureaux interdits au public, elle a parcouru d’innombrables couloirs, ne s’attirant qu’un seul regard suspicieux. Elle était suffisamment bien habillée pour pouvoir passer pour une employée du tribunal. Elle a tenté d’appeler Lorraine et Nessa à de multiples reprises. Le portable de sa sœur était éteint. Sa mère ne décrochait pas.
Un pressentiment a alors envahi Tanya, alors qu’elle arpentait à toute allure le principal couloir du tribunal pour la cinquième fois, et c’était un pressentiment qu’elle connaissait, aussi glacial et soudain que lorsqu’on vous retire une couverture en pleine nuit. Elle était seule. Elle ne trouverait pas sa mère et sa sœur dans une salle cachée. Elles avaient quitté le bâtiment sans rien lui dire.
D’un geste de rage, Tanya a pressé ses poings contre ses joues et fermé ses yeux de toutes ses forces, s’ordonnant de ne pas céder à la panique – de tenir bon, putain ! –, mais un son lui a échappé, un cri aigu et enfantin, et elle a eu si honte qu’elle a perdu pied.
Elle est sortie du tribunal dans cet état, en pleurant comme une gamine, les poings toujours plaqués sur ses joues, et elle a fait le tour du bâtiment.
C’est à ce moment-là qu’elle les a aperçus de l’autre côté de la rue. Toutes les pièces du puzzle se sont instantanément mises en place : Jesse, imposant dans son costume, bras écartés dans un mouvement écrasant et arrogant, les deux visages de Lorraine et de Nessa levés vers lui.
Tanya n’a pas voulu croire ce qu’elle voyait. Elle a accéléré, se mettant à courir, traversant l’avenue à quatre voies en pleine circulation, ce qui tenait presque du suicide.
Maintenant qu’elle approche, ils font tous un pas dans sa direction.
– Tee, souffle sa mère en lui tendant la main, mais Tanya se dérobe.
Elle refuse de regarder Jesse. Elle sent ses yeux, fiers et brûlants, qui se vrillent sur elle. Après toutes ces années, il ne l’avait encore jamais vue pleurer. Elle se tourne vers Lorraine et utilise la dernière arme qu’il lui reste.
– Tu n’es pas une bonne mère.
– Tee…
Les yeux de Lorraine expriment une douleur brute, pourtant Tanya s’interdit de détourner les siens.
– Tu m’as laissée toute seule. Je t’ai cherchée partout. Tu aurais pu me prévenir que tu avais changé d’avis.
– Je sais… Je suis désolée, ma chérie. Je n’avais pas pris ma décision il y a encore un instant. Je ne…
Le cœur de Tanya dégringole ; elle espérait que sa mère lui répondrait qu’elle faisait erreur.
– Je dois rentrer, l’interrompt-elle.
– D’accord, dit Lorraine. Allons à la maison.
– Non, rétorque-t-elle brutalement. Je dois rentrer chez moi. Retrouver mon mari.
– Ah…
Elle lit de nouveau dans le regard de Lorraine sa vulnérabilité, sa souffrance.
– Bien sûr, ajoute sa mère. On va y aller, alors.
Elle s’essuie les yeux et Jesse, qui a suivi tout l’échange sans bouger, tend la main comme pour réconforter Lorraine, mais Tanya a l’impression que c’est elle qu’il cherche à toucher.
Elle a un mouvement de recul.
Pour la première fois, elle croise son regard. Il ne se dérobe pas, le bras toujours tendu vers Lorraine, les sourcils arqués d’un air interrogateur.
Tanya se ressaisit.
– Je t’interdis de la toucher devant moi.
Il reste silencieux, et une gigantesque vague enfle en elle.
– JE T’INTERDIS DE LA TOUCHER DEVANT MOI, JESSE, TU M’ENTENDS ? hurle-t-elle si fort qu’elle se surprend elle-même.
– J’ai entendu, répond Jesse en baissant le bras.
Elle lui tourne le dos, franchit le parking et guette une accalmie dans la circulation pour traverser. Elle se fait la promesse de ne plus pleurer avant d’être seule dans sa voiture de location, sur la route de New York, avec plusieurs kilomètres entre sa famille et elle. C’était une erreur de pleurer devant eux. Tout ce week-end a été une erreur. L’injonction d’éloignement, le motel, tout.
Une fois à la voiture, Tanya monte à l’arrière et claque la portière. Pendant que Lorraine démarre, Nessa se retourne vers sa sœur et lui demande d’un air inquiet :
– Est-ce que ça va ?
Tanya ressent soudain une colère inexplicable envers elle. Nessa n’a aucune part de responsabilité dans cette histoire, bien sûr, et pourtant elle a l’impression que tout est sa faute. Le visage de Dan surgit alors dans son esprit – comme ça arrive parfois, sans prévenir, à cause d’une odeur, d’un changement de saison ou du regard d’un homme dans le métro. Sauf que cette fois, c’est simplement le visage de Nessa qui a réveillé ce souvenir, avec ses yeux ronds, paisibles et sincères.
– Ça va.
Et Tanya se détourne.
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Tanya prend la route moins de trente minutes plus tard. Elle embrasse Lorraine puis Nessa dans l’entrée de la maison, une accolade froide qui ressemble presque à une poignée de main de pure convention. Lorraine dépose des baisers sur ses joues et lui adresse un sourire qu’elle veut rassurant, mais Tanya s’est changée en statue impassible. Elle refuse d’adresser la parole ou un regard à Jesse, qui s’est réfugié dans la cuisine.
– Envoie-moi un texto pour me dire que tu es bien arrivée, d’accord, Tee ?
Tanya hoche la tête sans croiser le regard de sa mère.
– Et salue Eitan de ma part.
Tanya ne répond pas.
Nessa l’accompagne à sa voiture. Le temps s’est couvert, et Winter Street est paisible, presque fantomatique : les gamins du quartier sont en cours, les adultes au travail, il n’y a pas de voitures garées devant les maisons, les rideaux sont tirés.
– On a fait tout ce qu’on a pu, Tee, lui dit-elle une fois que sa sœur a mis son sac sur la banquette arrière.
Elles sont debout, adossées à la voiture.
– Maman n’est pas prête à le quitter, ajoute-t-elle.
– La question n’est pas d’être prête. Il l’a étranglée, Nessa.
– Je sais.
– Je n’en suis pas certaine.
– Tee, je suis aussi contrariée que toi.
Tanya semble indignée.
– Tu ne m’as pas l’air très contrariée.
– C’est parce qu’on est différentes. Je ne sais pas me mettre en colère, moi.
– Comment ça, tu ne sais pas te mettre en colère ? s’écrie Tanya. Tu dis ça comme si on le décidait, alors que c’est juste un sentiment qui te submerge.
– Je ne suis pas submergée de la même façon que toi.
– Qu’est-ce que tu ressens, alors ?
Nessa hausse les épaules dans un geste d’impuissance.
– De la tristesse. De la peur. J’ai l’impression que tu m’en veux et je ne sais pas quoi faire pour arranger les choses.
– Pourquoi tu aimes Jesse ?
– Je hais Jesse ! Je le hais, Tee.
– Pas quand on était petites. À l’époque, tu l’aimais bien.
Après un silence, elle ajoute :
– Tu en pinçais même un peu pour lui.
Elle a l’impression que Tanya vient de lui planter son poing dans le ventre.
– Non, pas du tout.
– Si, insiste Tanya tout bas, les yeux brillants de reproches. Ça sautait aux yeux.
– Non, je t’assure que non, Tee.
Tanya détourne le regard.
– Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Tu veux que je reste avec maman et Jesse ? Je peux quitter mon boulot et venir vivre ici, tu sais.
Tout en parlant, elle se demande elle-même si elle est sarcastique ou sincère.
Tanya garde le silence.
– Écoute, j’envisageais de postuler à des formations en travail social de toute façon. Je pourrais m’installer ici le temps de suivre mes cours et m’assurer qu’il ne lui fera rien. Si c’est ce que tu veux, je le ferai.
Tanya souffle, exaspérée.
– Tu es adulte, Nessa. Fais ce que tu veux.
– Je ne sais pas ce que je veux ! Pourquoi tu me parles comme si c’était ma faute ?
– Mais non, enfin, c’est juste que je ne comprends pas toujours tes choix.
– Quels choix ?
– Je ne sais pas… tous.
Tanya sort son portable et déverrouille l’écran.
– Eitan m’a écrit, il faut que je le rappelle.
Son mensonge est flagrant.
– Tout de suite, là ?
Nessa est au bord des larmes. Elle ne veut pas que sa sœur parte, qu’elle les laisse seuls dans la maison tous les trois.
– Je dois y aller, je veux éviter les bouchons.
– Je ne veux pas que tu partes.
– Je n’ai pas le choix. Je dois bosser demain. Je suis crevée et j’ai cinq heures de route.
– Je t’aime, Tanya.
– Je t’aime aussi.
– Tu es sûre ?
Tanya rit, mais son regard est vide. Elle est ailleurs.
– Bien sûr que je suis sûre, dit-elle en guise de consolation avant de monter dans sa voiture et de quitter Winter Street.
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Nessa rentre emprunter à sa mère la clé de sa voiture. Le trajet est trop rapide. Elle se gare le long du trottoir d’en face, vérifie qu’elle n’a rien de coincé entre les dents dans le rétroviseur, se remet du rouge à lèvres. Elle se déteste aussitôt de se soucier de son apparence alors qu’elle va le voir, lui.
Lorsqu’elle frappe à la porte – qui n’a absolument pas bougé –, son estomac proteste. Elle se tourne vers la voiture. Elle a besoin d’aller aux toilettes, et tout de suite. Elle pourrait partir en courant. Rouler jusqu’à un Starbucks, se vider entièrement. Et revenir plus tard, ou un autre jour.
La porte s’ouvre alors, et une femme l’observe à travers la moustiquaire. Elle est petite, avec des cheveux blonds décolorés et une coupe courte qui lui dégage les oreilles.
– Oui ? lance-t-elle d’une voix qui monte sur la dernière lettre, pour en faire une question, et il suffit de cela pour que l’estomac de Nessa s’apaise.
– Bonjour, je voulais savoir si… Dan est là ?
Elle n’a pas réfléchi à la façon dont elle formulerait les choses.
– Dan ? répète la femme en se renfrognant. Vous avez dû vous tromper d’adresse.
– Ah…
Le soulagement et la déception l’envahissent.
– Je suis désolée, reprend-elle. J’ai connu quelqu’un qui vivait ici.
– C’est vrai ? Mon père est dans cette maison depuis toujours. Elle lui appartient. Eddie Wood ?
– Eddie Wood.
Nessa répète le nom, le temps de digérer l’information : Dan n’est pas Dan. Dan a une fille.
– Eddie, mais oui. C’est à lui que je pensais.
La femme a un sourire gêné.
– Vous êtes venue rendre visite à mon père ?
Nessa confirme d’un signe de tête et la femme fronce les sourcils.
– Vous le connaissez comment ?
– Quand j’étais petite, je vivais dans le quartier, répond Nessa, juste avant de se souvenir des aboiements. Je promenais parfois son chien.
La femme écarquille les yeux.
– Daisy ! dit-elle. Pauvre chienne… Il a dû la faire piquer il y a quelques années. Un cancer.
Elle parle d’une voix douce en observant le visage de Nessa à la recherche d’une réaction. Elle n’est pas belle, mais elle n’est pas vilaine pour autant. Sa bouche est expressive, plus que ses yeux, sombres et durs, entourés de nombreuses rides. Elle est de ces personnes à qui l’on pourrait, selon l’éclairage, donner dix-neuf comme quarante-cinq ans.
– Ah, je suis désolée de l’apprendre, dit Nessa.
La femme lui ouvre la moustiquaire et l’invite à entrer.
– Ça a été un coup dur pour mon père. Je suis Heather, au fait.
– Nessa, se présente-t-elle à son tour.
Un sentiment de familiarité l’assaille dans l’entrée : les lambris, le plafond bas. L’odeur est toujours la même, celle de tabac froid, d’absence de ménage et un soupçon de parfum d’agrumes.
Heather lui fait traverser le salon pour la conduire dans la cuisine. Nessa lui emboîte le pas et observe les meubles. Le fauteuil relax, le canapé gris. Les mêmes murs vides, sur lesquels rien n’est accroché. Elle voudrait s’arrêter le temps de scruter le moindre détail, sortir son portable pour prendre des photos, ce qui est impossible.
Nessa s’était toujours représenté la cuisine de Dan comme un double de celle qu’elle a connue dans l’enfance, avec ses plans de travail en stratifié, son carrelage blanc au sol, ses fenêtres qui donnent sur un marécage et un établissement scolaire. Elle s’est imaginé la scène un nombre incalculable de fois : Dan qui sort les bières du réfrigérateur avant de les décapsuler, avec un ouvre-bouteille, ou peut-être simplement sur le rebord du plan de travail, comme Jesse le faisait parfois. Nessa s’était interrogée : Dan avait-il acheté les bières en prévision de la soirée ou étaient-elles déjà là ?
En réalité, la minuscule cuisine en longueur est dépourvue de fenêtres. Rien n’indique qu’elle a déjà servi à cuisiner quoi que ce soit.
Heather prend une photo sur la porte du réfrigérateur et la tend à Nessa. Une chienne marron, musclée et prognathe. Daisy.
Elle se force à avoir un sourire triste.
– Oh, la pauvre…
– Oui, dit Heather en reprenant la photo pour la remettre à sa place sous un aimant. Mon père se repose à l’étage. Vous êtes au courant qu’il est malade ?
Nessa fait non de la tête.
– Un cancer, répète Heather, avec une moue fataliste. Les poumons.
Après un silence elle ajoute :
– Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– Il y a des années.
– Alors je préfère vous prévenir, il a beaucoup changé. La chimio n’agit plus sur lui depuis des mois. On n’a plus qu’à attendre la fin.
Sa voix est plus dure que lorsqu’elle parlait de Daisy.
– Je suis navrée. Depuis combien de temps est-il malade ?
– Ça fait un an maintenant. Le diagnostic est tombé juste après son cinquante-huitième anniversaire.
L’estomac de Nessa se noue et son cerveau se met aussitôt à faire le calcul. Il avait donc quarante-cinq ans le soir où il a couché avec Tanya. Elle a l’impression qu’un nœud se forme dans son ventre, qu’on vient d’y resserrer un boulon.
– Je peux aller aux toilettes ?
– Bien sûr.
Heather lui indique une porte juste à côté de la cuisine.
Nessa se précipite et, sans le vouloir, claque la porte derrière elle. Elle s’assied sur la cuvette juste à temps, ses intestins se vident instantanément. Merde, murmure-t-elle dans la pièce humide. Elle tremble. Elle est aussitôt parcourue de frissons brûlants qui laissent son corps endolori, exactement comme quand on souffre de troubles intestinaux. De la sueur perle sur son front et sa lèvre supérieure.
Nessa ferme les yeux et tente de se souvenir des traits de Dan. Qu’a-t-elle vu lorsqu’il est apparu sur le perron, toutes ces années auparavant ? Que n’a-t-elle pas vu ?
Elle regarde autour d’elle. Le robinet goutte lentement et régulièrement dans le lavabo, jauni et érodé par l’eau. Des taches de moisissure forment des sortes d’ecchymoses au-dessus de la douche, grignotant les murs et le plafond. Le rideau, raidi par la mousse de savon, doit avoir plusieurs dizaines d’années. Sur le rebord du lavabo se trouvent une brosse à dents violette, un tube de dentifrice format voyage et un verre d’eau dans lequel flotte un appareil dentaire bleu. Ces affaires appartiennent selon toute vraisemblance à Heather.
Nessa tire la chasse d’eau, se lave les mains puis ouvre l’armoire à pharmacie avec ses portes-miroirs. Anti-inflammatoire, fil dentaire, une petite paire de ciseaux à ongles argentés. Elle les prend pour les glisser dans sa poche.
Un raclement de gorge lui parvient du couloir, et Nessa imagine Heather une main en l’air, hésitant à frapper.
– Je n’en ai plus pour longtemps, dit-elle d’une voix forte.
Heather se trouve juste derrière la porte. Elles se dévisagent.
– Désolée, dit Nessa en se touchant le ventre. Je suis un peu dérangée.
– Aucun problème, s’empresse de répondre Heather. Mon père est dans sa chambre. Je suis sûre que ça lui fera du bien de voir un peu de monde. C’est très calme ici.
Nessa la suit jusqu’à l’escalier, puis au premier, imaginant Tanya, qui, il y a bien longtemps, a emboîté le pas à Dan.
Heather frappe deux fois avant d’entrouvrir la porte de la chambre.
– Tu as de la visite, dit-elle en écartant le battant en grand. Nessa, qui promenait Daisy autrefois.
Les deux femmes entrent. La pièce, sombre, possède une odeur aigre. Tous les stores sont fermés. La seule lumière provient d’un écran de télévision bleu, réglé sur une chaîne que le téléviseur ne capte pas. À l’autre bout de la chambre, un homme est assis dans son lit, calé sur des oreillers. Dan. Eddie. Il hoche lentement la tête.
– Ah, dit-il.
Nessa se racle la gorge.
– Je vous laisse discuter, dit Heather avant de les quitter.
Nessa s’approche du lit. Elle ne s’est pas préparée, la terreur la gagne. Dans sa poche, elle presse son pouce contre la lame froide des ciseaux. Heather a raison ; il a beaucoup changé. La peau de son visage s’est affaissée, et ses paupières papillonnent sur des yeux enfoncés, morts. Les cheveux sur son crâne sont clairsemés, sans qu’on puisse dire si c’est un effet de la chimiothérapie ou de l’âge. La seule autre fois où elle l’a vu, il portait une casquette.
Nessa s’assied au bord du lit, et Eddie la considère sans la moindre émotion. Elle comprend qu’il ne la reconnaît pas. Elle glisse ses mains sous ses cuisses pour les empêcher de trembler.
– Vous ne savez pas qui je suis, je me trompe ?
Eddie fronce les sourcils, puis secoue la tête.
– On s’est rencontrés il y a très longtemps.
– J’ai oublié comment Heather vous a appelée.
– Nessa.
– Nessa… Ça me dit rien. J’ai peut-être oublié. J’ai connu une Vanessa, il me semble, mais pas de Nessa. Heather dit que vous promenez les chiens ?
Et cette fois, en l’entendant parler, tout lui revient d’un coup. Sa réserve. Son calme. La façon presque sereine avec laquelle il s’est adressé à elles ce soir-là. « Alors les filles, vous avez quel âge ? » avait-il demandé du même ton qu’un adulte s’adressant à un enfant. Il les avait regardées comme elles voulaient qu’on les regarde. Deux belles jeunes filles, deux faces de la même réalité. À vous de faire votre choix.
– Nessa est mon vrai prénom. Quand je vous ai rencontré, j’ai prétendu que je m’appelais Lola.
Cette fois, elle parle plus facilement. Elle libère ses mains et les croise sur ses cuisses.
Eddie hausse les épaules.
– Ça ne me dit rien.
– Vous avez aussi rencontré ma sœur ce soir-là. Layla ?
Le regard d’Eddie demeure terne et impassible.
– Et vous nous avez fait croire que vous vous appeliez Dan.
Une lueur éclaire alors ses yeux : il se souvient, à moins qu’il ne soit perdu dans ses pensées. Difficile de trancher.
Le lit dégage l’odeur tenace d’un endroit transformé en habitat. Où il mange, fait ses siestes, passe ses nuits et le reste des heures de la journée.
– Votre fille a quel âge, Eddie ?
– Pourquoi ?
Il a un ton neutre, qui exprime presque de l’ennui, comme s’il se fichait de la réponse, pourtant son corps s’est tendu.
– Quel âge a-t-elle ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
Il plante ses yeux dans ceux de Nessa, et elle a peur, alors même qu’il n’a plus aucune force dans ses bras, immobiles le long de ses flancs.
Elle se lève, le corps parcouru d’une électricité crépitante.
– Vous vous souvenez de la fois où vous avez donné cent dollars à une adolescente de quatorze ans pour qu’elle couche avec vous ?
Il arrondit les yeux. Il l’observe, fait glisser lentement son regard du visage de Nessa à son corps. Un muscle de sa mâchoire se crispe, on dirait qu’il cherche à contenir une réaction.
– Dehors, dit-il tout bas.
À son intonation, Nessa comprend qu’il sait qui elle est. Il se rappelle.
Elle fait un pas dans sa direction pour se dresser au-dessus de lui. De près, il est encore plus vieux et malade, et il sent mauvais. Elle cherche la peur dans ses yeux.
– Je veux savoir quel âge avait votre fille quand vous avez violé ma petite sœur.
Alors il rit. Un rire nerveux et sinistre.
– Dégage de chez moi, dit-il.
Même sa colère sonne creux, une vieille habitude dont il ne parvient pas à se défaire.
Elle sort les ciseaux de sa poche.
– Vous devriez avoir honte.
Ce sont des mots qu’elle lui a adressés des milliers de fois dans sa tête, et ça lui paraît irréel de les prononcer à voix haute.
– Tu es là pour quoi ? Me faire la leçon ?
Face au silence de Nessa, il ajoute en souriant :
– Me tuer ?
Nessa sent qu’elle commence à perdre pied. C’est si injuste qu’il reste aussi calme. Il devrait être terrifié.
– Qu’est-ce que ça vous ferait d’apprendre qu’un vieux dégueulasse a violé votre fille l’année de ses quatorze ans ?
– Je n’ai jamais violé personne.
Il a perdu son sourire.
– Et tu penses vraiment que c’est ma fille qui t’a ouvert ? Tu te plantes. C’est juste une salope avide qui compte récupérer mon argent et ma maison à ma mort. Et elle a de la chance, ça risque d’arriver bientôt. Et peut-être plus tôt qu’elle ne le croit si tu me tues maintenant.
Il hausse ses sourcils presque imberbes – un effet secondaire de la chimiothérapie comprend alors Nessa – et se penche vers elle.
– Ta sœur en avait envie, murmure-t-il. Elle en redemandait même. Juste là, sur ce lit. Elle gémissait et criait, elle me suppliait de…
Nessa lance les ciseaux à l’autre bout de la chambre pour le faire taire. Ils rebondissent contre le mur avant de tomber par terre. Il pose sur elle son regard mort.
Dans un moment de lucidité dévastateur, Nessa comprend à quel point elle n’a rien à faire ici, sous le toit de cet homme malade, pour la seconde fois de sa vie. Il ne pourra jamais, elle s’en rend compte, répondre à aucune de ses questions. Et elle ne pourra rien dire ni faire – non, rien – pour convaincre ce type, Dan, Eddie, peu importe, d’éprouver du remords.
Nessa perd son temps. Il s’est remis à parler, en la dévisageant, heureux d’avoir un public, lui qui, de toute évidence, passe le plus clair de son temps seul. Elle tourne les talons en silence et referme la porte de la chambre derrière elle. Elle l’entend bafouiller puis, enfin, il se tait.
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Le temps d’arriver chez elle, Tanya a la tête qui menace d’éclater, et, au moment de franchir la porte de son appartement, elle est assaillie par une odeur de peinture, qui n’allège ni son humeur ni sa migraine.
Plantée sur le seuil du bureau qu’elle partage avec Eitan, elle observe les dégâts. Son mari a déplacé tous leurs rangements dans le couloir et réuni les meubles – leurs deux tables de travail et leurs fauteuils, ainsi que plusieurs étagères – au centre. Tous les murs à l’exception d’un ont été repeints d’un jaune écœurant qui rappelle à Tanya la salle d’audience n o 1.
– C’est sérieux, là ? lance-t-elle en entendant Eitan approcher derrière elle.
Elle repousse sa main lorsqu’il veut lui toucher le bas du dos et fait volte-face. Les derniers vestiges d’un sourire sont en train de disparaître sur son visage. Il s’attendait visiblement à ce qu’elle apprécie la surprise.
– Tu n’aimes pas ?
– Pas vraiment, non, Eitan.
– J’ai cru que ça te plairait.
– Comment tu as pu penser ça ?
Elle a une forte migraine, ses oreilles palpitent comme deux bombes à retardement de part et d’autre de son visage. La circulation était infernale sur Triborough Bridge, et pendant les cinq heures de route elle a été assaillie de messages en provenance de sa mère et de sa sœur. Ne sois pas fâchée… Tu es fâchée ? La même question répétée sous une dizaine de formulations différentes au moins.
Eitan accuse le coup.
– Je sais que tu as passé un mauvais week-end, je me suis dit que ça te remonterait le moral. J’ai eu l’autorisation du proprio.
– « Mauvais », c’est vraiment un euphémisme pour décrire le week-end que je viens de passer. Les odeurs de peinture vont faire éclater mon crâne. Tu peux ouvrir les fenêtres ?
Elle le bouscule légèrement pour se rendre dans la cuisine.
– S’il te plaît ! ajoute-t-elle par-dessus son épaule.
Elle se sert un verre d’eau et ouvre le tiroir où ils gardent toujours quelques médicaments à portée de main.
– Merde ! On n’a pas d’ibuprofène ?
Eitan la rejoint.
– Tan…
– Trouvé !
Elle ouvre le flacon et fait tomber deux comprimés blancs dans sa paume.
– Tanya, je ne suis pas sûr que tu devrais en prendre.
– Et pourquoi ?
– Tu es enceinte. Il vaut mieux privilégier le paracétamol…
Elle l’arrête d’un mouvement de la main.
– Ne me dis pas ce que je dois faire avec mon corps. C’est à cause de toi que je suis dans cet état.
Il a un geste de capitulation.
– J’ai la migraine, Eitan. Et pendant que tu peignais, j’ai passé mon week-end dans un motel pourri à essayer de convaincre ma mère de ne pas rentrer retrouver un homme qui l’a étranglée au point que les vaisseaux de ses yeux ont éclaté… Elle avait les yeux en sang, Eitan, tu te rends compte ? Et tu veux savoir le meilleur ? Elle est rentrée le retrouver. Et par pitié, ne me regarde pas comme ça.
– Je te regarde comment ?
– En te prenant pour Dieu.
C’est l’impression qu’elle a lorsque les yeux d’Eitan expriment à la fois de la gravité et de la bonté.
– Je ne peux pas pleurer. J’ai dépassé le stade où ça me soulage. Au point où j’en suis, ce serait juste la garantie d’avoir des yeux bouffis demain au travail.
Eitan opine du chef.
– D’accord, je comprends.
– Alors par pitié ne commence pas ton numéro de type gentil, je ne suis vraiment pas en état, là.
– OK, pas de larmes.
Tanya ne répond rien. Elle gobe les comprimés, remplit de nouveau son verre d’eau et le vide.
– Qu’est-ce que tu dirais de manger ? Tu dois avoir faim.
– Je suis tellement affamée que je pourrais te bouffer le visage.
– Je vois bien, oui.
– Qu’est-ce qu’on commande ?
Eitan énumère leurs options :
– Mexicain, coréen, chinois, la sandwicherie. Quoi ? Pourquoi tu fais cette moue ?
– Je suis allée dîner au restaurant avec ma mère et Nessa. J’ai été horrible. Je les ai plantées en plein repas.
– Tanya, tu sais que tu es une bonne fille, non ?
– Je t’ai déjà dit que je n’avais pas besoin qu’on me remonte le moral.
– Ce n’est pas ce que je fais. Simplement, tu as vécu un enfer ce week-end, parce que tu tiens énormément à elles.
Tanya se laisse glisser sur le carrelage et appuie sa tête contre la porte d’un placard.
– D’après Nessa, maman n’est pas prête à le quitter… Quand est-ce qu’elle le sera ? À la prochaine blessure ? Quand elle rencontrera un autre type ? Dans trois semaines, une fois qu’elle aura pris le temps de bien y réfléchir ? J’ai traité assez de dossiers de ce genre pour savoir que les enflures comme Jesse ne changent jamais. Et elle ne se rend pas service en se montrant aussi cruche devant le juge. Comment tu réagirais à ma place, Eitan ? Je n’arrive pas à lui faire entendre que Jesse la manipule.
Eitan s’assied par terre lui aussi, adossé au mur d’en face, et Tanya lui est reconnaissante de ne pas chercher à la toucher.
– L’autre jour, une femme s’est présentée à l’hôpital avec un poignet cassé. Son mari l’avait poussée dans l’escalier. J’ai consulté son dossier. C’était sa quatrième visite aux urgences en un an. Toujours pour violences conjugales. Baldwin était de garde. Il lui a parlé, il lui a dit qu’elle était dans une relation toxique et qu’elle devait en sortir, qu’en retournant auprès de son mari elle se condamnait à revenir aux urgences. Et elle l’a écouté en hochant la tête, en disant « Oui, docteur, je comprends… merci, merci ». Elle était gentille et polie, vraiment charmante. Baldwin a conclu son petit sermon, puis il l’a laissée. Je suis retourné dans sa chambre une heure plus tard pour lui donner l’autorisation de sortir. Je ne crois pas qu’elle m’ait reconnu ni qu’elle se soit rendu compte que j’avais été présent tout le temps de son entretien avec Baldwin. Je lui ai demandé comment elle se sentait, elle m’a répondu qu’elle allait bien. Je me suis inquiété de savoir si quelqu’un passait la prendre pour la raccompagner chez elle, elle avait un plâtre et elle avait pris des antalgiques. Elle m’a dit avec un sourire : « Oui, mon mari, il est aux toilettes. » J’aurais pu la secouer, Tanya. J’étais à ça de dire quelque chose, mais brusquement j’ai compris… Cette femme s’entendait dire tous les jours, à longueur de journée, ce qu’elle devait faire. Chez elle son mari lui donnait des ordres, et dès qu’elle venait chercher de l’aide d’autres hommes lui donnaient d’autres ordres.
Il hausse les épaules.
– Et qu’est-ce que tu as fait finalement ?
– Je lui ai dit que j’étais content qu’elle aille mieux et qu’elle pouvait revenir au moindre problème.
– Tu penses que c’est suffisant ?
– Non. Pas vraiment. Seulement rien de ce que j’aurais pu dire ne l’aurait fait changer d’avis sur son mari.
– La situation est différente, Eitan. Il s’agissait d’une de tes patientes. Je te parle de ma mère.
– Je sais. Et je ne cherche pas à te dire que les situations sont identiques. Je pense juste que tu te mets beaucoup de pression sur les épaules pour sauver ta mère. Et je ne suis pas certain qu’elle puisse l’être.
– Non. Tu as peut-être raison.
Tanya ressent soudain une tristesse dévastatrice, à l’idée de la distance infinie entre les êtres. Par réflexe, elle pose les mains sur son ventre encore plat – ce dont elle ne se rend compte qu’a posteriori.
– Le jaune… dit-elle. Pourquoi est-ce que de toutes les couleurs c’est celle qui incarne la neutralité de genre ?
– J’aurais dû t’en parler avant de repeindre.
– Oui, tu aurais dû.
Elle ferme les yeux.
– Alors tu crois qu’il faut juste que j’attende que ma mère prenne conscience du problème par elle-même ? Que j’attende qu’elle soit « prête » ?
– Tu as le choix ?
Tanya ouvre les yeux et regarde son mari. Il lui inspire à la fois un amour infini et une irritation qui dépasse l’entendement. Elle songe pour la première fois qu’à l’avenir elle éprouvera sans doute, un nombre incalculable de fois, ce même mélange d’émotions le concernant.
– Sans doute pas… Des burritos ? propose-t-elle.
Il lui sourit.
– On commande ou on sort ?
– Qu’est-ce que tu préfères ?
– Sortons. J’en ai assez des odeurs de peinture.
Ils remontent les quatre blocs qui les séparent du restaurant, et mangent leurs burritos dehors, assis côte à côte sur un banc face à une aire de jeux protégée par un grillage. Tanya a commandé un burrito au porc braisé avec du guacamole. Eitan mange casher, par habitude plus que par conviction – après une vingtaine d’années sans les consommer, ni le porc ni les crustacés ne lui inspirent aucune envie.
Tanya se surprend parfois à se forcer à choisir le porc à la carte lorsqu’elle est avec lui, comme pour le tester. Quand finira-t-il par s’énerver ? Quand finira-t-il par exiger une petite épouse juive parfaite ?
Tanya est constamment tiraillée sur le sujet : est-elle vraiment juive ou non ? Elle a grandi dans une famille qui se considérait comme telle et, dans une certaine mesure, elle a eu du mal à se défaire de cette notion. Lorraine a épousé Jonathan sous une houppa, elle a pris et conservé le nom de Bloom. Elle a l’air dans son élément sur leurs photos de mariage, main dans la main avec Jonathan, ou riant sur la chaise que les invités soulèvent. La seule trace de l’éducation catholique de Lorraine se trouve dans la croix imposante que porte au cou sa mère, la grand-mère des filles, sur ces mêmes photos. Pendant les dix premières années de sa vie, Tanya a toujours vu une mezouza sur le chambranle de la porte du 12 Winter Street.
C’est Lorraine qui avait l’habitude de déposer les filles aux cours de Talmud Torah et de venir les chercher, chaque semaine. Après le divorce, pourtant, elle a cessé d’y conduire Tanya le jeudi après-midi. La bat-mitsva de Nessa, censée avoir lieu plus tard cette année-là, a été annulée. Pour Hanoukka, elles ont continué à allumer le chandelier, et Lorraine leur a offert des cadeaux, mais sans Jonathan pour les guider elles ne récitaient plus les prières. Aucune d’elles ne connaissait suffisamment l’hébreu. Au bout de quelque temps, elles n’ont plus sorti le chandelier, puis les filles sont devenues trop grandes pour les cadeaux. Il arrivait que Tanya et Nessa soient avec leur père pour Pessah ou Rosh ha-Shana. En général, la famille de Simone était aussi présente. Ce n’était plus comme avant.
Tanya associe désormais le judaïsme à Jonathan, même si pour elle il reste synonyme de famille, de convivialité et d’enfance. Un lien entre sa mère, sa sœur et elle. Un souvenir tendre, qui lui rappelle la sensation qu’elle avait petite en se réveillant les jours de neige – le monde extérieur éclatant et scintillant, l’intérieur de la maison sombre et encore chaud de sommeil.
– Je ne me suis jamais sentie autant en sécurité, avait-elle confié un jour à Eitan. Les matins où il avait neigé. Mes parents qui dégageaient un chemin dans la neige, pendant qu’on restait dans nos lits superposés, Nessa et moi.
Chez lui, à Lexington, Jonathan possède une souffleuse à neige. Tanya doute que Simone ait touché une seule pelle dans son existence. Elle se demande s’il arrive parfois à son père de regretter sa vie à Arlington. Ils passaient rarement des moments parfaits tous les quatre. Ils n’avaient même pas tellement de bons souvenirs ensemble. Non que ses parents se soient souvent disputés. Tanya se rappelle surtout le silence. Sa mère faisait une blague, et son père ne riait pas ou exprimait de la perplexité. « Je n’ai pas compris. » Lorraine racontait une anecdote de sa jeunesse, et Jonathan ne l’écoutait que distraitement – c’est Nessa qui se chargeait d’être attentive.
Oui, les matins de neige étaient sans doute les meilleurs.
À présent, Eitan est le seul que Tanya associe vraiment au judaïsme. Elle ne peut sans doute même pas prétendre être juive, elle, avec sa mère catholique et sa consommation de porc. Et pourtant, à cet instant précis, assise sur un banc new-yorkais avec son mari, un ancien orthodoxe, elle se sent juive. Et elle a le ferme pressentiment que l’enfant qu’elle porte en elle l’est aussi – quel que soit le sens qu’il faille donner à ce terme.
Tanya termine son repas avant même qu’Eitan ait attaqué la seconde moitié de son burrito, et elle s’interroge : pourquoi est-elle capable de dévorer ainsi devant son mari et pas devant sa famille ? Il a toujours aimé la voir manger. « J’adore ça, quand tu as envie de quelque chose, et que ton désir est satisfait. » Il parlait autant de nourriture que de sexe, de plaisirs terrestres. Il souhaite aussi qu’elle ait d’autres contentements – travail, augmentation, et même jolis vêtements. Toutefois il apprécie particulièrement de voir la femme qu’il aime satisfaire un de ses appétits.
Elle se souvient d’un jour, au début de leur histoire. Elle le regardait s’échiner à défaire un nœud. Le cordon d’un sweat-shirt de Tanya qui s’était emmêlé dans le lave-linge. Elle avait perdu patience et le lui avait apporté, puis elle l’avait observé tandis qu’il s’attaquait avec délicatesse et patience au nœud compact, jusqu’à réussir à le desserrer et à le défaire complètement. Elle avait été surprise par l’excitation que ce geste avait provoquée en elle – l’observation des doigts d’Eitan manipulant le cordon, le léger enflement des veines de ses mains pendant l’opération. Une fois qu’il avait terminé, elle avait tellement eu envie qu’il la touche, qu’il lui accorde autant de concentration et de tendresse que celles qu’il avait dédiées à ce cordon ridicule, qu’elle lui avait carrément lancé : « On pourrait baiser ? » – ce jour-là, Tanya a prononcé cette phrase pour l’unique fois de sa vie. Après, alors qu’ils étaient encore dans le lit, nus à partir de la taille, elle lui avait parlé du cordon.
Il lui avait prêté une oreille attentive. Ils ne se touchaient plus, et pourtant l’espace entre leurs deux corps était comme parcouru de vibrations. « Est-ce que tu sais à quel point tu es sexy ? » lui avait-il demandé.
Le lien entre ces deux choses – le fait d’être sexy et le sexe – avait toujours échappé à Tanya. Elle se sentait souvent séduisante, le matin, à sa sortie de la douche, une fois qu’elle s’était préparée pour aller au travail. Quand elle apportait un argument de poids dans un échange, quand elle disait le fond de sa pensée. Le soir, quand elle lisait avant de dormir, en sous-vêtements, avec ses lunettes. Le sexe, en revanche, s’accompagnait de toutes sortes de choses qui n’avaient rien de sexy à ses yeux : les odeurs et les sécrétions, les poils aux mauvais endroits. Les sons qui vous échappaient sans que vous puissiez les retenir. Les pensées qui défilaient dans son esprit pendant un rapport, qui sur le moment se révélaient excitantes mais qui ensuite lui semblaient honteuses, répugnantes. Pornographiques.
Tanya se tourne vers Eitan. Il a un peu de crème sur le menton.
– Ça a coulé, là…
Elle lui indique l’endroit précis. Ils ont un accord : ils se signaleront toujours les traces de nourriture sur le visage.
Il s’essuie.
– Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, j’ai immédiatement pensé avorter.
Eitan avale sa bouchée et la dévisage, attend qu’elle poursuive.
– Je comptais d’ailleurs t’annoncer que j’allais prendre rendez-vous dès mon retour à la maison. Je pensais que je franchirais le seuil de l’appartement et que je te dirais : Eitan, je suis enceinte, et j’ai besoin de tuer cette grossesse dans l’œuf, illico.
Après un silence, elle reprend :
– Tu as eu l’air si heureux en apprenant la nouvelle… Plus heureux que jamais. Je me suis sentie mal.
– J’étais heureux, c’est vrai, dit-il d’un ton hésitant.
– Je sais.
– Tu veux toujours avorter ?
Il y a une lueur d’inquiétude dans ses yeux, même s’il ne semble pas particulièrement surpris.
– Parfois. C’est arrivé ce week-end. J’avais l’impression qu’un enfant me lierait encore plus à elle. Qu’en devenant mère, j’allais forcément me mettre à ressembler à la mienne. Et puis je suis rentrée aujourd’hui et je t’ai vu, et même si tu m’as inspiré des envies de meurtre, j’ai aussi ressenti que j’étais impatiente de fonder une famille avec toi.
– Je sais que ta mère a des problèmes, Tanya, mais ça ne l’a pas empêchée de t’avoir, et tu es devenue une femme assez incroyable, tu sais.
Tanya retient un sourire, avant de lui en décocher un immense.
– Un point pour toi.
– Tanya, je ne veux pas d’un bébé dont tu n’aurais pas réellement envie.
– Je veux ce bébé. Je crois juste que ça va être beaucoup plus dur qu’on ne l’imagine tous les deux.
– Tu as sans doute raison.
– Il pourrait bien nous séparer.
– Pourquoi dis-tu ça ?
– Parce que ça arrive souvent, Eitan. Très souvent.
– Je ne sais pas… Je me dis, moi, qu’il pourrait plutôt bien être la meilleure chose qui nous soit jamais arrivée.
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Dans le bus qui la ramène à Northampton, Nessa envoie un texto à Henry. Salut, toi, lui écrit-elle. De retour à N. ce soir. Tu es pris ?
Il répond sur-le-champ, ce qui l’emplit d’un soulagement si puissant qu’elle en a honte. Elle se sentait incapable de passer la nuit seule. À quelle heure ? écrit-il.
Mon bus arrive à 19 h.
Je passe te prendre.
Super.
Elle s’adosse à son siège et ferme les yeux.
Sa visite à Eddie l’a laissée fébrile, elle ne sait toujours pas quelle conclusion en tirer. Elle s’attendait à repartir de chez lui avec quelque chose d’utile, un élément qu’elle aurait pu transmettre à Tanya, mais maintenant, assise dans ce bus, elle se demande ce qu’elle espérait exactement. Des explications ? Des excuses ? Un cadavre ? Elle sait à présent que Tanya ne voudra en aucun cas entendre parler de cette visite.
De même que Dan est d’abord né d’un fantasme dans l’esprit de Nessa, c’est aussi là qu’il finira sa vie. Un vieil homme malade, malodorant et obscène, dans un lit qu’elle avait si souvent imaginé. Cette fois, elle laissera sa sœur en dehors de tout ça.
Quand le bus arrive à la gare routière, Henry est déjà là, assis sur le rebord du trottoir, devant la voiture de Nessa, en train de fumer. Il est voûté, tête baissée, pour examiner quelque chose sur la chaussée.
– Salut, dit-elle en le rejoignant.
Il lève les yeux vers elle en souriant. Éteint sa cigarette par terre, se lève et tend la main pour lui prendre son sac.