Nuances de gris (French Edition)

Brooke Mckinley · Chapitre 5 sur 7 · partie 1/4

Pages du PDF

Nuances de gris (French Edition)

←6

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

— Tu me connais, gros malin, toujours prêt, dit Madrigal. Un vrai boy scout. Maintenant, enlève ta veste et pose ton cul sur cette chaise.

Danny laissa tomber sa veste sur le sol et s’assit, clignant des paupières pour chasser le sang qui collait à ses cils.

— À quoi sert l’autre chaise ? Je pensais que tu aimais marcher pendant que tu travaillais ?

Madrigal ne répondit pas. Il sortit la corde du sac noir posé sur le comptoir et attacha le torse de Danny à la chaise.

— La chaise est pour moi, Danny, expliqua la voix provenant de l’entrée, une voix que Danny aurait reconnue n’importe où, le son aussi familier que sa propre respiration.

Il leva la tête pour rencontrer le regard noir charbon de Hinestroza derrière une mer de rouge.

 

Miller se tenait immobile sur le parking. Il voulait bouger, mais il ne savait pas comment faire. Cela lui rappela la fois où il avait été électrifié par un Taser à l’académie, son cerveau donnant des ordres à son corps qui ne pouvait simplement pas les suivre.

Il va mourir, Miller. Il va mourir si tu ne bouges pas ton cul.

Il courut jusqu’à la chambre du motel, ses pieds glissant alors qu’il s’engouffrait à l’intérieur, ses mains tripotant frénétiquement le dessus de la commode, les doigts serrant son portable. Colin répondit à la deuxième sonnerie, sa voix coupée par les mots de Miller.

— Madrigal a Danny. Ils sont partis.

— Quoi ?

— On a un APB6, une Honda Accord noire, plaque du Missouri numéro GHT 4783.

— Je m’en occupe, dit Colin, ne perdant pas de temps en questions inutiles.

— Appelle Patterson. Trouve qui la rencardait sur Madrigal. Nous devons découvrir s’ils en savent plus. Où Madrigal est resté, où il compte se rendre. N’importe quoi.

— Je te rappelle. Reste où tu es, Miller, je suis en route.

Miller rangea son téléphone dans sa poche arrière, jetant un coup d’œil rapide à son visage pâle et tendu dans le miroir. Comment Danny avait-il fait ? Comment avait-il pu, ne serait-ce que pensé que c’est, ce que Miller voulait ? Comment n’avait-il pas pu comprendre que sa mort ne libérerait pas Miller, mais serait un poids qu’il ne soutiendrait jamais, un fardeau qui le briserait ?

Sans le vouloir, l’esprit de Miller se remémora le rapport de police d’Ortiz, les détails sur la manière dont il était mort, à quel point il avait souffert.

— Putain, sanglota Miller, sa terreur se transformant en envie de destruction.

Ses bras balayèrent la commode, envoyant la télévision s’écraser sur le sol avec un bruit de verre, le miroir fut arraché du mur et fracassé contre le haut de la commode, les chaises furent renversées, les rideaux déchirés. Mais Miller avait toujours un surplus de rage et de douleur à évacuer.

Reprends-toi. Tu ne pourras pas l’aider comme ça. Tu dois être malin. Tu dois te calmer. Aide-le pour l’amour du Ciel !

Miller haleta, la tête baissée. Il se sentait dériver, comme si les cordes qui le connectaient à Danny étaient ciselées une par une. Le téléphone dans sa poche rompit le silence.

— Quoi ?

— Le contact de Patterson ne sait pas grand-chose, dit la voix tendue de Colin. Simplement que Madrigal était à la recherche de maisons abandonnées un peu plus tôt cette semaine.

— Où ?

Le silence fut bien trop long.

— Il ne savait pas, Miller. Tout ce qu’il a pu dire est que c’était quelque part à l’Est.

La dernière fois qu’il était là, il s’est servi d’une maison abandonnée sur Paseo, murmura la voix de Danny dans son oreille.

— J’y vais, dit Miller, s’approchant déjà de la porte, attrapant son arme en partant.

— Miller, attends, je…

Mais il ne pouvait pas attendre. Madrigal n’allait pas s’arrêter et lui donner le temps de le rattraper. S’il voulait sauver Danny, il devrait le faire seul.

Hinestroza s’assit sur la chaise en face de Danny, croisant les jambes pour poser une cheville sur son genou, faisant attention de ne pas marquer le pli de son pantalon gris foncé.

— Que… Que faites-vous ici ? Le FBI a dit qu’il ne parvenait pas à vous faire pénétrer le pays.

Hinestroza rit.

— Je vais où bon me semble, Danny, tu devrais le savoir depuis le temps. Le FBI ne me fait pas peur.

Il pointa son cigare éteint en direction de Danny.

— Je devais venir. Une énorme livraison est arrivée cette semaine et on n’a pas pu la surveiller. Tu m’as laissé… comme ils disent… dans la mouise. Et je devais m’assurer que Madrigal ne t’avait pas loupé une troisième fois.

Ils tournèrent la tête de concert en entendant le tintement métallique sur le comptoir tandis que Madrigal sortait ses instruments. Danny put voir le rasoir, une paire de pinces et – preuve qu’un vieux chien pouvait apprendre de nouveaux tours – un poing américain brillant, tout cela rendant son flingue inoffensif en comparaison.

— Danny, dit doucement Hinestroza, attirant son attention. J’aurais souhaité qu’on n’en arrive pas là.

— Moi aussi, murmura Danny.

Pourquoi le fait d’avoir Hinestroza assis en face de lui rendait tout cela bien plus difficile ? Ce serait tellement plus simple si cela se terminait sous les flammes de la haine, les yeux dorés de Madrigal, l’unique chose sur laquelle Danny aurait pu concentrer sa colère. Mais les sentiments de Danny envers Hinestroza étaient trop confus pour ne garder qu’une seule émotion. Sa rage était mélangée au respect, à la peur, et ce besoin, douloureux, humiliant, d’être aimé. La présence de Hinestroza affaiblissait Danny quand il aurait désespérément eu besoin d’être fort – lui donnant envie de se faire pardonner, et de se voir offrir l’absolution sans même comprendre la nature exacte de ses péchés.

— Je suis désolé, dit-il, je n’ai jamais voulu témoigner contre vous.

— Mais tu allais le faire.

— Ils m’ont menacé. Je n’avais pas le choix.

— On a toujours le choix.

— Oui, c’est vrai.

Danny songea à Miller, respirant librement. Certains choix valaient le coup, peu importe le prix que la vie réclamait.

— Je t’ai toujours apprécié, Danny, dit Hinestroza. Je comprends que le sentiment puisse ne pas être réciproque… Il lui offrit un sourire froid.

— … mais je voulais que tu le saches.

Danny hocha la tête et Hinestroza fit de même.

— Finissons-en, dit-il.

Madrigal s’arrêta devant Danny, bloquant la vue à Hinestroza. Il avait les pinces dans ses mains.

— Quand je les ai utilisées sur ta femme, elle a crié comme une chatte en chaleur. Voyons comment tu réagis, Danny.

Danny leva les yeux vers le plafond. Il se souvint à quoi ressemblait Miller lorsqu’ils s’étaient rencontrés, si dur et intouchable dans la salle d’interrogatoire… à quel point il avait été effrayé lorsque Danny l’avait embrassé, ses lèvres douces et chaudes… comment Miller n’avait pas hésité à se réfugier dans ses bras lors de ce jour neigeux dans l’appartement… comment, depuis le début, il avait été question de bien plus que de sexe entre eux. Il se souvint que Miller était vivant.

Et la fin ne viendrait pas vite. Mais elle viendrait.

 

Quarante-six minutes. C’est l’avance qu’avait Madrigal. Miller essaya de ne pas penser aux dommages qui pouvaient être infligés à un être humain en ce laps de temps. Peut-être qu’ils se disputeraient d’abord. Peut-être que Madrigal avait mis du temps à démarrer. Peut-être…

Oui, Miller, et peut-être qu’ils sont en train de jouer au poker en buvant de la bière. Trouve-le !

Il avait conduit de bas en haut de Paseo, ralentissant à chaque maison abandonnée, se tordant le cou pour apercevoir l’Accord noire. Il avait ignoré la sonnerie de son téléphone, son attention focalisée sur ses recherches à la trouver. Il gara sa voiture le long d’un trottoir et respira profondément, ses mains tremblantes contre le volant. Quarante-sept minutes. Et maintenant ?

Maintenant, tu fais demi-tour et tu recommences, parce que tu n’as pas d’autre choix.

— S’il te plaît, souffla-t-il, refoulant les larmes qui lui nouaient la gorge, l’empêchant de déglutir. S’il te plaît, aide-moi.

Il ne savait même pas à qui il s’adressait, à Dieu ou à Danny, ou à l’air hivernal indifférent. Miller ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il avait prié, mais il aurait voulu se mettre à genoux et promettre tout ce qu’il avait, offrir n’importe quel sacrifice que Dieu demanderait. Il comprenait que le désespoir des gens les pousse à signer un pacte avec le diable.

Quarante-huit minutes. Miller fit un demi-tour, conduisant d’une main tandis qu’il se penchait sur le siège passager pour jeter un œil à chaque demeure. Il y avait une rangée de cinq maisons décrépites, toutes négligées depuis des années. Miller tira le frein à main lorsqu’il passa devant la deuxième, quelque chose sortant de l’arrière de la maison attirant son regard. C’était là, quelque chose de noir caché là où l’allée s’incurvait derrière la maison.

L’estomac de Miller se contracta, ses mains serrant le volant. Il tourna à droite de l’autre côté de la rue et se gara contre le trottoir. Il vérifia son flingue, réarmé avec les balles qu’il gardait dans sa boîte à gant. Il parvint à la maison par l’arrière, traçant son chemin à travers les jardins jonchés d’ordures et de débris, du verre brisé craquant sous ses pas. Miller sauta par-dessus la clôture délabrée entourant la maison, se frayant un chemin jusqu’à la voiture pour vérifier la plaque d’immatriculation. GHT 4783. La voiture de Madrigal.

Il n’avait pas de temps pour le soulagement ou la peur. Danny était en train de mourir dans cette maison. Le cerveau de Miller se mit automatiquement en mode « agent », remarquant certaines choses avec la précision d’un ordinateur : une seule voiture, une porte de derrière ouverte à coups de pieds, pas de trainées de boue. Danny était debout lorsqu’ils étaient entrés.

La fenêtre à hauteur d’yeux sur le côté de la maison avait perdu la moitié de ses planches de bois. Miller se déplaça vers le coin de la maison, prenant soin de marcher dans les touffes d’herbe morte, où ses pas ne faisaient pas de bruit. Il se colla contre le mur, prit une profonde inspiration et risqua un rapide coup d’œil à l’intérieur. La fenêtre donnait sur une pièce vide, le sol de bois recouvert d’une épaisse couche de poussière et de crasse, les murs décorés de graffitis multicolores.

La pièce donnait sur la cuisine et Miller put voir Danny, attaché à une chaise, du sang courant de sa main jusqu’au sol en petits ruisseaux, son épaule déboitée, cassée comme une brindille. Sa tête pendait vers l’avant, ensanglantée et gonflée. Miller posa sa main contre le mur, cherchant son souffle, luttant contre les points noirs qui lui brouillaient la vue. Que faire lorsque la personne que vous aimez passionnément est en train de mourir devant vous, d’être réduite en morceaux devant vos yeux ?

Tu te reprends et tu rentres à l’intérieur, connard !

Miller jeta un nouveau coup d’œil à l’intérieur, notant la position de Madrigal à côté de Danny. Il n’avait pas d’arme dans ses mains, mais Miller pouvait en voir une enfoncée dans sa ceinture, à portée de main. Une autre paire de jambes était visible, assise sur une chaise pliante, mais Miller n’avait pas de vision nette de la personne en question ni de quelle arme elle pourrait avoir entre les mains. Ça n’avait pas d’importance. Il devait entrer. Il n’avait pas le temps d’appeler Colin. Ça aurait été inutile de toute façon. Le temps qu’il débarque, tout serait terminé, d’une manière ou d’une autre.

Miller arma son revolver et rampa jusqu’à la porte arrière. Il monta les marches d’un pas silencieux. Une voix profonde flottait à travers le cadre fissuré de la porte.

— J’en ai assez. Finissons-en.

— Mais je viens à peine de commencer, protesta une voix que Miller reconnut comme étant celle de Madrigal.

Il ressemblait à un enfant geignard à qui on venait de refuser un cadeau qu’on lui avait promis de longue date.

— J’ai dit, finissons-en.

Miller ne prit pas le temps de réfléchir, préférant compter sur ses années d’expérience pour le guider. Il surgit dans la pièce, la porte explosant vers l’intérieur et frappant contre le mur, la poignée s’enfonçant dans le plâtre farineux.

— Plus un geste, cria-t-il, sa main armée pointée sur Madrigal. Ou je te fais exploser la tête !

Madrigal se figea, levant doucement les mains en l’air. Mais Miller devait combattre son doigt pressé sur la détente, qui voulait – avec une force incontestable – tirer une balle après l’autre dans le corps de Madrigal. Il obligea ses doigts à arrêter de bouger, jetant un œil à l’homme qui se tenait sur la chaise pliante en face de Danny. Hinestroza. Miller refusa de montrer sa surprise, ne voulant pas leur offrir le moindre avantage.

— Les mains derrière la tête, immédiatement !

Hinestroza obtempéra. Il ne semblait pas le moins du monde nerveux, ses gestes étaient tranquilles. Miller se dirigea à côté de Danny, pour ôter d’une main la corde qui le retenait prisonnier.

— Danny, dit-il instamment, sans quitter Madrigal des yeux. Danny, tu m’entends ?

Danny gémit, un son rauque, désespéré, sa tête roulant sur son cou flasque, le bout de peau qui pendait derrière son oreille donnant à Miller un aperçu du muscle qui se trouvait en dessous. Les yeux de Danny se tournèrent vers le haut, ses pupilles si dilatées que ses yeux verts semblaient noirs. Mais ses yeux le reconnurent, Miller en avait la certitude. Il posa brièvement la main sur l’épaule de Danny. C’était l’heure du « marche ou crève ». Il ne pourrait pas retenir Madrigal longtemps. D’une seconde à l’autre, il ferait un geste, il ne pouvait pas se permettre le contraire.

— Tourne-toi, ordonna Miller. Les mains à plat sur le comptoir.

Madrigal se tourna, mais trop rapidement, une main agrippant les pinces, les jetant de toutes ses forces à la tête de Miller. Il les évita et les pinces volèrent dans un souffle d’air, avant de s’écraser avec un bruit sourd dans un coin. Miller n’avait perdu sa concentration que durant une seconde, mais cela suffit à Madrigal qui mit son bras derrière son dos pour attraper son arme. Miller se raidit, visant, tandis que Madrigal pointait son flingue sur sa tête. C’était une course pour savoir qui tirerait le premier, mais avant qu’aucun des deux ne puisse appuyer sur la détente, Danny se leva de sa chaise, s’élança vers Madrigal avec un hurlement de rage et lui fonça dedans.

— Danny, cria Miller, abaissant son arme alors que Danny plongeait dans sa ligne de tir, repoussant Madrigal.

Le temps s’arrêta tandis que Danny et Madrigal luttaient pour prendre le contrôle du revolver, les deux mains de Madrigal contre un seul bras en bon état de Danny – de la force brute contre une dizaine d’années de vengeance refoulée qui avait attendu le bon moment. Miller ne pouvait tirer sans mettre Danny, qui ne voulait pas s’éloigner de Hinestroza, en danger. C’était le combat de Danny à présent.

Les secondes devinrent éternité, le son clair d’un coup de feu claquant dans l’air ramena tout le monde à l’instant présent. Danny se dégagea, son élan le renversa en arrière, tirant Madrigal avec lui, et le flingue tournoya férocement sur le sol de la cuisine. Danny se redressa à l’aide de ses talons et de son unique coude valide, Madrigal emmêlé autour de ses jambes, essayant de grimper sur le corps de Danny pour atteindre le pistolet

Miller contourna la chaise dans une tentative pour saisir le revolver, ou au moins de l’éloigner à coup de pied, son arme toujours pointée sur Hinestroza. Il le poussa du pied alors que Danny levait son bras au-dessus de sa tête, la main tâtonnant le sol, ses doigts trouvant et se resserrant sur leur objectif. Il porta le pistolet entre ses genoux pliés et visa la tête de Madrigal.

Il ne lui donna pas d’avertissement comme Miller l’avait fait. Il n’hésita pas. Il découvrit ses dents sanglantes et fit exploser le cerveau de Madrigal contre les murs de plâtre usés – la balle entra en contact avec son crâne, prouvant qu’il était possible de tuer Madrigal finalement.

Miller mit un moment à bouger, mais son instinct professionnel prit le pas sur le choc. Il se dirigea vers Hinestroza et l’attacha sur sa chaise, prenant plaisir à serrer la corde plus que nécessaire, regardant la bouche de Hinestroza afficher une moue contrariée lorsque la corde souillée laissa une petite trace rouge sur le devant de sa chemise blanche comme neige.

Danny dégagea le corps de Madrigal de ses jambes à coups de pied frénétiques. Il se recula, se redressant en position assise contre le mur, l’arme se balançant doucement entre ses doigts.

— Danny ? dit Miller, s’agenouillant devant lui, essayant d’attraper son regard.

Son visage était tellement couvert de sang que Miller ne pouvait pas dire où il était blessé.

— Tu peux te relever ?

Il tendit sa main et Danny la recouvra de sa paume, un petit sanglot lui échappant lorsque Miller l’aida à se relever.

— Je vais appeler…

Miller regarda le mur contre lequel Danny s’était tenu. Il était éclaboussé de rouge vif, coulant vers le bas pour former une piscine le long des plinthes crasseuses.

— Danny ?

La voix de Miller ne lui ressemblait pas, aiguë et paniquée.

— C’est ton sang ?

Danny sembla confus, jetant tour à tour un œil au mur et à son propre corps.

— Je… je crois qu’il m’a tiré dessus, parvint-il à dire.

— Oh, Seigneur, Danny, gémit Miller, se demandant comment il avait pu louper le sang sur le tee-shirt, son épaule gauche trempée et rouge sombre, son tee-shirt déchiré. Oh, mon Dieu.

Danny lâcha la main de Miller, se laissant retomber sur le sol, glissant sur le côté, sa tête reposant contre le linoléum usé.

Miller composa le 911 avec des mains tremblantes, sa voix brisée et à peine cohérente tandis qu’il parlait à l’opérateur. Une fois terminé, il laissa tomber le téléphone, se baissant à côté de Danny.

— S’il te plaît Danny, souffla-t-il. Je t’en supplie, tiens bon.

Il espérait qu’il n’avait pas exaucé tous ses vœux tout à l’heure, espérait que Dieu n’avait pas eu sa dose de ce foutoir sordide et n’allait pas leur tourner le dos avec un soupir de dégoût. Miller s’agenouilla et utilisa ses paumes pour endiguer le saignement. Il essaya de ne pas réfléchir, se concentrant uniquement sur la peau chaude de Danny, refusant de la sentir se refroidir, sans regarder la vie de Danny qui s’échappait entre ses doigts.

 

Miller se frotta les mains, le sang de Danny s’était incrusté dans la moindre ligne de ses paumes, formant des croissants de lune sombres sous ses ongles. Colin avait suggéré – deux fois – que Miller trouve une salle de bains et se nettoie, mais il avait ignoré le conseil, effrayé de se débarrasser d’une partie de Danny.

Ils attendaient depuis plus de deux heures à l’hôpital. Tout le monde dans la salle des urgences leur avait laissé un large espace, restant le plus loin possible de l’homme brisé, ensanglanté, qui regardait les portes battantes de la salle de traumatologie sans cligner des yeux.

Miller avait accompagné Danny dans l’ambulance, Colin le suivant avec sa voiture. Danny était resté inconscient durant la majorité du trajet, s’éveillant une fois, brièvement, alors qu’ils approchaient de l’hôpital. Son regard avait trouvé celui de Miller au milieu du chaos d’aiguilles enfoncées dans sa peau, du masque à oxygène qui le maintenait en vie. Miller ne lui avait pas laissé l’occasion de parler, il s’était penché vers lui et avait murmuré férocement à son oreille :

— Tu ne te souviens de rien, Danny. Tu ne te souviens de rien.

— Miller. Miller ?

— Hein, quoi ?

Miller ne voulait pas quitter du regard les portes qui l’empêchaient de voir Danny.

— Qu’est-ce qui s’est passé exactement ? demanda Colin.

Miler lui avait déjà fourni une version abrégée tandis qu’il observait Danny se faire transporter sur un brancard. Il savait ce que Colin était en train de faire. Il voulait tester les souvenirs de Miller, pour chercher des trous. Ça faisait partie du job.

— J’ai trouvé la maison. Madrigal avait attaché Danny à une chaise. Je suis rentré et Madrigal a sorti son arme. On s’est battus. Danny a été touché par une balle. J’ai réussi à éloigner l’arme de Madrigal et je lui ai tiré dessus.

Miller cracha chaque phrase, ajoutant davantage de détails que la première fois.

Il pouvait sentir le regard de Colin sur lui.

— Il n’y avait personne d’autre ?

— Non.

Silence.

— Qu’est-il arrivé à la voiture de Madrigal ?

Le souffle de Miller se gela dans sa gorge, mais il haussa les épaules, les yeux toujours rivés sur les portes.

— C’est un quartier mal famé. Les voitures ne restent pas longtemps sans bouger.

— Miller, soupira Colin.

— Doit-on vraiment parler de ça maintenant ?

Toute la peur de Miller se transforma en colère dirigée contre Colin.

— Bon sang !

— On va avoir besoin de t’interroger. Et Butler aussi…

Miller arrêta d’écouter. Un médecin venait de franchir les portes battantes, enlevant son calot de chirurgien d’un geste las, ses yeux balayant la foule.

— Agent Sutton ? appela-t-il.

Miller sauta de son siège, transformé en boulet de canon humain. Il ne put s’empêcher d’envahir l’espace personnel du médecin, s’approchant trop près, l’assommant de questions.

— Comment va-t-il ? Est-ce qu’il va s’en sortir ?

— M. Butler va bientôt sortir de chirurgie ; ils le recousent. On est parvenu à retirer la balle de son épaule. Il a aussi…

— Va-t-il s’en sortir ? répéta Miller.

Le médecin leva une main, demandant à Miller de faire preuve d’une patience qu’il n’avait pas.

— Il a des blessures importantes. Une fracture de l’humérus et un coude disloqué, une lacération faciale sévère près de son oreille gauche. Nous avons fait appel à notre chirurgien plastique pour suturer cette blessure. Il lui manque tous les ongles de sa main gauche. Il a une commotion cérébrale à cause d’un traumatisme crânien et des lésions rénales importantes. Il a été frappé dans son rein droit à plusieurs reprises, avec quelque chose de plus dur que le poing.

— Un poing américain, dit Miller, doucement.

Le médecin ne parut pas surpris. Travailler aux urgences dans cette partie de la ville signifiait que vous aviez certainement vu ces choses-là avant.

— Ça expliquerait les blessures. On ne sait pas encore s’il va perdre son rein. Il est dans un état grave, mais stable. Nous prévoyons…

— Va-t-il s’en sortir ? cria Miller.

Le médecin le regarda – deux hommes habitués à être écoutés se fixant mutuellement. Puis il acquiesça doucement.

— Oui, il va s’en sortir. Entre la blessure par balle et toutes les autres, le risque d’infection est élevé. Mais, sauf sévères complications, il devrait se rétablir entièrement.

— Merci, souffla Miller, tous les muscles de son corps fondant sous le soulagement après des heures passées rigides de tension.

Il pouvait sentir les larmes chaudes lui brûler les joues, mais il s’en fichait. Il se fichait que Colin se trouve à côté de lui, que la véritable nature de sa relation avec Danny soit révélée. La vie qu’il avait connue était terminée, abandonnée dans cette cuisine crasseuse et couverte de sang. Sa boussole morale avait été brisée en un instant, et Miller était en train de comprendre le coût à payer pour avoir passé un pacte avec le diable.

OceanofPDF.com

 

Chapitre Quinze

 

— Et maintenant ?

Miller ignora Hinestroza, déplaçant son poids tandis que le linoléum mordait ses genoux, ses mains douloureuses à force de presser si fortement la blessure de Danny.

— Je suppose que je vais être arrêté.

— Vous le supposez bien, répondit Miller, sans même le regarder.

— Et Danny devra témoigner contre moi.

Hinestroza se racla la gorge, bruit volontaire pour attirer l’attention de Miller.

— Notre marché sera rompu… et il sera toujours un homme traqué. Me mettre en prison ne changera rien, vous savez. Mes gens continueront de le chercher.

— N’essayez même pas de me raconter des conneries, gronda Miller, ça ne marche pas avec moi, connard.

— Je n’essaie rien du tout… Agent…

Hinestroza laissa retomber le silence.

— Vous êtes l’agent du FBI, c’est bien ça ? demanda-t-il puisque Miller ne comblait pas le trou pour lui.

Miller leva les yeux vers Hinestroza. Il pouvait ressentir le magnétisme de l’homme, son contrôle, à quel point, ça avait dû être facile pour lui de l’exercer sur un gamin de dix-huit ans, esseulé.

— Oui, je suis l’agent du FBI.

Hinestroza hocha la tête, passant de Miller à Danny.

— Il tient énormément à vous. Il était prêt à mourir pour vous.

Miller reporta son regard vers Danny, le sang s’écoulant sous lui et formant une couverture d’un rouge profond. La question silencieuse de Hinestroza resta suspendue dans l’air… qu’es-tu prêt à faire pour lui, Miller ? Jusqu’où es-tu prêt à aller ?

— C’est dommage, continua Hinestroza. Toute cette souffrance pour rien. Il va se retrouver au même point qu’il était il y a deux jours.

— La ferme ! hurla Miller, les paroles de Hinestroza sifflant tels des moustiques à son oreille. Fermez là !

Le bruit de la respiration laborieuse de Danny emplit la pièce. Miller essaya de se concentrer uniquement sur la survie de son amant, mais son esprit n’arrêtait pas de s’envoler au-delà de cette cuisine. La place de Hinestroza était en prison. Il méritait d’être enfermé : c’était la chose à faire, et un mois plus tôt, Miller n’aurait pas hésité. C’était toujours la chose à faire à présent, et même le discours de Danny sur la femme et les filles de Hinestroza qui l’aimaient n’effaçait pas les traces des épaves humaines qu’il avait abandonnées derrière lui tout au long de sa vie. La prison avait été créée pour les hommes comme Hinestroza, et son incarcération ne serait que justice. Une justice sur laquelle Miller comptait, à laquelle il croyait – qu’il pouvait presque goûter.

Cet instant était celui pour lequel il avait bossé ces trois dernières années : trois ans de nuits sans sommeil, de rendez-vous annulés avec Rachel, de mémorisation de faits à propos de Hinestroza et ensuite de Danny. Il avait vécu pour voir ce jour arriver – Hinestroza emprisonné avec un témoin solide contre lui. Et il y avait plus que la drogue à présent : tentative d’assassinat. Il prendrait perpétuité, c’était certain. Hinestroza avait une dette à payer.

Mais que devrait endurer Danny ? Que pouvait-il attendre de plus de sa part ? Miller n’avait-il pas une dette envers lui ?

Il sentit la réponse dans ses entrailles, un piège aiguisé dans lequel son esprit continuait de tomber, peu importe à quel point il essayait d’orienter son chemin pour contourner cette idée. Il pourrait laisser Hinestroza partir, le laisser disparaître dans son monde d’ombres une nouvelle fois. Mais si tel était le cas, qu’en serait-il de l’homme qui prendrait la place de Danny dans la vie de Hinestroza ? Parce qu’il y aurait un autre Danny et un autre Madrigal, un autre Ortiz et une autre Amanda. Si Hinestroza était libre, combien de vies seraient ruinées, combien de corps seraient abandonnés sur des sols crasseux ? Mais comment Miller pouvait-il comparer la vie de Danny avec celles d’étrangers ? Comment des hommes qu’il n’avait jamais rencontrés pourraient-ils soutenir la comparaison avec l’homme qui signifiait tout pour lui ?

Miller prit une profonde goulée d’air fétide et teinté de sang, se préparant à dire les mots qu’il ne pourrait jamais retirer. Il ne pourrait jamais revenir en arrière. Il leva les yeux vers Hinestroza.

— Si je vous laisse partir d’ici, vous oubliez qu’il existe. Danny, Amanda, sa famille, tous les gens qu’il connaît… ils seront tous en sécurité. Pour toujours.

La voix de Miller était féroce.

Hinestroza acquiesça, démontrant une fois de plus son intelligence. Aucun sentiment de triomphe sur son visage, son expression neutre ne donnant aucune information qui risquerait de faire changer Miller d’avis.

— Et vous restez planqué. Ne vous faites jamais attraper, c’est bien compris ? Tout ça est terminé pour lui – ici et maintenant. C’est terminé.

— Oui, c’est compris.

Miller prit une profonde inspiration.

— Danny m’a dit que vous étiez un homme de parole. Que vous ne reveniez jamais sur votre décision.

— C’est vrai.

Miller se leva rapidement, ne voulant pas ôter ses mains de la blessure de Danny pendant trop longtemps, chaque battement de cœur laissant davantage couler le sang.

— Alors, allez-y, dit-il, ôtant la corde enroulée autour du corps de Hinestroza. Partez ! Cette voiture est recherchée, alors vous ne pourrez pas aller loin avec elle.

Hinestroza se leva, attrapant les clés de Madrigal sur le comptoir où elles reposaient près du poing américain ensanglanté. Il s’arrêta sur le seuil et jeta un regard à Miller par-dessus son épaule, ses yeux tombant sur Danny allongé sur le sol. Il ouvrit la bouche, mais peu importe ce qu’il voulut dire, ses mots furent devancés par le bruit d’une ambulance envahissant l’air.

— Sortez d’ici, cria Miller.

Hinestroza ouvrit la porte de son pied, la laissant se balancer dans la brise. Miller écouta le bruit du moteur, le crissement des roues sur l’asphalte déraciné de l’allée. Danny soupira, un petit soupir, ses cils papillonnant contre ses joues pâles.

Miller appuya plus fortement contre l’épaule de Danny, essayant d’arrêter l’écoulement du sang. Mais il se sentait inconsistant, comme s’il flottait en apesanteur au-dessus de sa propre vie. Le Miller Sutton qu’il pensait être s’était avéré être un homme complètement différent, son concept de lui-même déchiqueté jusqu’à l’os… et il ne savait pas s’il pourrait vivre avec ce qui restait.

 

Danny ouvrit les yeux, les plissant contre les lumières fluorescentes brillantes au-dessus de sa tête et qui lui brûlaient la rétine.

— Où suis-je ? marmonna-t-il.

Une jolie infirmière au nez retroussé se pencha sur lui. Elle sentait le chewing-gum rose et avait un grain de beauté sous son œil gauche. Sa présence féminine était réconfortante et Danny se relaxa dans son lit.

— Vous êtes en chemin pour l’unité de soins intensifs, M. Butler. Vous vous êtes très bien sorti de la chirurgie.

— Où est Miller ?

— Qui ?

Mais Danny ne répondit pas, soudain effrayé d’avoir prononcé le nom de Miller à voix haute. Il ne savait pas ce qu’il pouvait se permettre de dire et ce qu’il devait taire. Tu ne te souviens de rien, Danny. Tu ne te souviens de rien.

L’infirmière poussa son lit dans un coin, appuyant sur un bouton sur le mur avec sa hanche, les portes battantes s’ouvrant en un courant d’air.

— Danny ! appela une voix, bloquant la progression de l’infirmière à travers les portes menant à l’unité de soins intensifs.

Danny tourna doucement la tête, l’effort lui demandant plus d’énergie que de soulever un poids de vingt kilos. Miller était dans le couloir et il s’approchait, son visage blafard et tendu, ses mains recouvertes de sang.

— Miller, souffla Danny, ses lèvres si sèches que le mot sortit comme le dernier râle d’un mourant.

Il essaya de sourire, mais il avait l’impression de pleurer.

Miller fut devant lui, chassant les mèches de son front du bout de ses doigts tachés.

— Ça va aller, dit-il.

Il jeta un œil à l’infirmière.

— Je peux venir avec lui ?

— Non, dit Colin, apparaissant aux côtés de Miller.

Danny ne l’avait pas remarqué avant.

— Pas avant que l’enquête sur ce qui s’est passé soit terminée.

— De quoi parles-tu ? cracha Miller. Je veux le voir !

— Miller, je ne peux pas te laisser lui parler. Pas avant que vous ayez tous deux été interrogés et que l’enquête soit terminée. Tu sais comment ça marche.

— Je me fous de comment ça marche, cria Miller, ses mains agrippées aux barreaux entourant le lit lorsque l’infirmière tenta de s’éloigner.

— Monsieur, dit-elle, nous devons l’emmener aux soins intensifs.

— Ça va, dit Danny, luttant pour un combat perdu d’avance contre l’obscurité qui l’entraînait, son corps entier se laissant couler profondément.

Il regarda Miller à travers ses paupières à moitié closes. Il pouvait voir l’amour sur son visage, mais il luttait contre la culpabilité, se démenant contre la rage et le regret, et Danny ne sut dire quelle émotion sortirait vainqueur. Il ferma les yeux, il ne voulait plus voir.

— Mon interrogatoire sera court, marmonna-t-il pour Colin. Je ne me souviens de rien.

 

— D’accord, Miller, reprenons encore une fois.

Miller soupira, se rencognant dans son siège pour allonger ses jambes, sa bouche pâteuse à cause de la cigarette et du mauvais café.

— On l’a déjà fait cinq fois aujourd’hui, leur rappela-t-il.

L’homme à côté de Colin ne leva pas les yeux de son bloc-notes.

— Et on va revenir dessus encore une dizaine de fois si ça nous chante, c’est compris ?

Miller se rendit compte qu’il avait utilisé ces mêmes mots un nombre incalculable de fois dans les salles d’interrogatoires, la même attitude dédaigneuse, les mêmes lèvres amèrement retroussées qui en disaient plus long sur ce qu’il pensait du suspect que toutes les insultes ne le pourraient. Pas étonnant qu’ils le détestent tous. Même Danny l’avait haï au début.

Il avait été piégé dans cette pièce huit heures par jour depuis trois jours. Avec pour seule compagnie Colin et l’agent spécial Ryan Nash des affaires internes – un connard de première catégorie. Miller avait répété ad nauseam les détails de ce qui s’était produit dans la cuisine de cette maison abandonnée, leur avait répété ses mouvements exacts au moins une douzaine de fois déjà, Colin jouant Danny, et Nash Madrigal.

— D’accord, dit Nash, feuilletant quelques pages de son bloc-notes. Comment avez-vous su où Juan Madrigal avait emmené M. Butler.

— Je l’ignorais. J’ai fait mes déductions en me basant sur les informations de l’assistant du procureur Patterson et de quelques éléments fournis par Danny à propos du mode d’action de Madrigal.

— Alors vous avez simplement eu de la chance ? demanda Nash, septique.

— Oui, j’ai eu de la chance.

Le moment le plus chanceux de ma vie.

— Miller observa tour à tour Nash et Colin.

— Quoi ? Vous pensez que j’étais de mèche avec Madrigal ?

Il secoua la tête, soufflant une bouffée de fumée d’un air dégoûté.

— Seigneur !

— Personne ne pense ça, Miller, dit calmement Colin.

Nash ne semblait pas si convaincu, ses yeux perçants ne lâchant pas Miller.

— Et de la rue, vous avez aperçu la voiture que Madrigal conduisait ? reprit Nash en haussant les sourcils.

— Oui.

Qu’il aille se faire voir. Miller ne lui dirait pas un mot de plus que celui dont il avait besoin.

— Qui était dans la maison lorsque vous êtes entré ?

— Madrigal et Danny.

— C’est tout ?

— Oui.

Nash sauta quelques questions, un tour que Miller connaissait bien, essayant de faire sortir le suspect de ses habitudes.

— Si vous aviez le contrôle sur l’arme de Madrigal, pourquoi lui avoir tiré dessus ?

— Parce qu’il a ignoré mes ordres. Il essayait encore de s’emparer du revolver. Je n’ai pas eu d’autre choix que de tirer.

La porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit et un jeune agent qui donnait l’impression d’être en train de s’étrangler avec sa cravate passa une tête dans la pièce.

— Agent Nash ? Je dois vous parler un instant.

— Bien.

Nash se leva de sa chaise, son petit ventre trahissant sa position au sein des affaires internes. Aucun agent de terrain ne se serait laissé aller de la sorte. Les agents étaient fiers d’être différents des flics locaux bedonnants – une manière supplémentaire de montrer leur rang supérieur sur l’échelle.

Une fois la porte refermée derrière Nash, Colin se tourna vers Miller, se penchant vers lui par-dessus la table.

— Je sais que tu mens, Miller. Et il le sait aussi. Dis-moi la vérité. Je pourrais t’aider.

— Je n’ai pas besoin d’aide, répondit Miller.

— Je ne pense pas que ce soit toi qui aies tué Madrigal et je ne pense pas non plus qu’il n’y avait que vous trois dans cette baraque.

Miller ne mordit pas à l’hameçon, ses yeux vides et inexpressifs sur Colin. Ce dernier laissa échapper un soupir, ses doigts tapotant sans relâche contre la surface de la table.

— Disons, hypothétiquement, que Danny soit celui qui ait tué Madrigal. Pourquoi le couvrir ? Ça serait un cas de légitime défense.

— D’accord, avançons sur ce chemin hypothétique, répliqua Miller. Donc, pas de condamnation pour meurtre contre Danny. Mais qu’est-ce qui empêcherait Patterson de ressortir la condamnation pour port d’arme illégal du jour où ils l’ont arrêté ? Je parie que, selon Patterson, tuer quelqu’un serait la définition parfaite du « problème » dont Danny était supposé se tenir éloigné.

— Elle ne ferait pas ça, persiffla Colin.

— En es-tu certain ? renchérit Miller. Tu serais prêt à te porter garant ?

Colin baissa les yeux sur la table, se remémorant peut-être ce jour-là, dans le bureau de Patterson, où elle avait jeté Danny aux loups sans même sourciller.

— Non, dit-il. Je ne me porterais pas garant.

— C’est bien ce qu’il me semblait.

Miller se tut.

— C’est pourquoi c’est une bonne chose que ce ne soit pas lui qui a tiré sur Madrigal.

La bouche de Colin se pinça, les petites rides autour de ses yeux se creusant. Miller testait sa patience, négociant leur amitié à son profit. Il pouvait voir la fatigue sur le visage de Colin, la tension gravée par le fait de dévier de son chemin pour contrer Nash. Miller savait que Colin allait probablement, sur le plan professionnel, payer cher sa loyauté.

Tu es un vrai tas de merde, Miller, tu le sais ? Le temps d’un soupir, il envisagea de dire la vérité, laissant les miettes tomber là où elles devaient. Mais ça n’aurait été qu’un moyen de soulager sa conscience, et Danny serait celui qui en pâtirait.

— Qui d’autre était là Miller ? demanda Colin. C’était Hinestroza ?

— Crois-tu que je l’aurais laissé s’échapper si j’avais mis la main sur lui ?

— Je ne sais plus quoi penser.

— Il n’était pas là.

— J’espère que non. Parce que je déteste avoir à penser que tu as pu laisser une personne comme lui s’échapper. Le laisser partir alors qu’on aurait pu l’attraper. Ça aurait été un jour triste et désolant dans mon rapport.

— Dans le mien aussi, dit Miller.

Il avait l’impression que pour la première fois en trois jours, il disait la vérité.

 

Le monde de Danny n’était plus que douleur, l’agonie si forte qu’il pouvait la sentir sur sa peau, la sentir battre sous ses paupières closes. Une fois de temps en temps, pas assez souvent, une infirmière venait pour injecter des médicaments qui parcouraient joyeusement ses veines affamées. Cela lui permettait d’échapper à la douleur durant quelques heures, mais trop vite, elle revenait, le laissant gémir dans la chambre vide.

Ses seuls visiteurs étaient Colin et un autre agent, gros aux yeux bleus. Danny ne parvenait pas à retenir le nom de l’homme. Ils lui posaient question sur question, bien que le médecin ne les autorise à rester qu’une heure à la fois, deux fois par jour. La voix de Colin était toujours douce et apaisante, ses yeux emplis d’excuses qu’il ne prononçait pas à haute voix. L’autre était en colère. Danny le voyait dans la manière dont ses mains se serraient en poings, comme s’il voulait le frapper, et qui l’aurait probablement fait s’il était sûr de ne pas avoir de problème.

Danny leur avait dit qu’il ne se souvenait de rien après que Madrigal avait arraché le premier ongle. Peu importe combien de fois ils répétaient leurs questions, sa réponse était toujours la même : Je ne m’en souviens pas. Mais il se souvenait de presque tout, au moins jusqu’au dernier coup de feu. Il revoyait les yeux sombres et brillants de Hinestroza, sa dent en or, tâche la plus lumineuse de la morne cuisine, il pouvait encore sentir le flot de sang lorsqu’il s’était mordu la langue quand Madrigal avait arraché son deuxième ongle. Il se rappelait avoir levé des yeux hébétés et confus sur le visage de Miller et n’avoir ressenti aucune joie, uniquement de la peine parce que, la seule bonne chose qu’il avait tentée de faire dans sa vie, sauver Miller, n’avait pas fonctionné. Miller s’était trouvé là, en danger, et Danny avait échoué une nouvelle fois.

Danny était amer, intérieurement et extérieurement. Il savait qu’il aurait dû se sentir soulagé de la manière dont les choses avaient tourné, mais il ne parvenait pas à passer outre la culpabilité et la peur. Il comprenait ce que Miller avait fait pour lui. Il ne pouvait envisager aucun scénario dans lequel Hinestroza aurait pu quitter cette cuisine sans son consentement. Chaque fois que Danny songeait au sacrifice de Miller, c’était comme du papier de verre contre son cœur, frottant durement contre ses blessures ensanglantées. Il aurait aimé que Miller ne le fasse pas. Lorsque Hinestroza avait quitté la cuisine, il avait emporté plus que sa propre liberté avec lui. Danny savait à quel point Miller croyait au bien et au mal. Il pouvait imaginer à quel point avoir rendu sa liberté à Hinestroza pesait sur son âme. S’il avait laissé partir son patron, c’est qu’une partie de lui, qui croyait en sa propre bonté, sa droiture, avait disparu, et Danny ne pouvait arrêter de penser à tout ce qui avait été perdu.

— Danny ?

Ses yeux se dirigèrent vers la voix, trouvant Griff sur le seuil de la porte légèrement entrouverte, son visage inquiet et nerveux.

— Griff ?

— Oui, c’est moi, dit Griff, s’aventurant dans la chambre. Bon sang, Danny, regarde-toi, souffla-t-il.

— J’essaie de m’en empêcher, blagua-t-il, sa voix rauque. Comment as-tu su que j’étais là ?

— Ils m’ont relâché de la ma détention préventive hier. L’agent Sakata, celui qui est resté avec moi, m’a raconté ce qui s’était passé.

— Merci d’être venu.

— Où d’autre aurais-je pu aller ? sourit Griff. Ce n’est pas tous les jours que je peux voir le beau Danny Butler dans cet état. C’est sûrement la première fois de ma vie que je suis plus séduisant.

Danny rit, le mouvement envoyant un feu rougeoyant sur son épaule et dans son rein, tuant le petit sourire sur ses lèvres.

— Merde, Danny, dit Griff, le visage pincé. Je peux faire quelque chose ?

— Je vais bien, siffla Danny. Ils vont bientôt me rapporter des antidouleurs.

Il se tut.

— Tu veux bien rester un peu ?

— Oui, absolument.

Griff saisit le large fauteuil recouvert d’une tapisserie bleue passée, rejetant les cheveux qui lui tombaient sur le visage en s’asseyant. Il attrapa la main de Danny à travers les barreaux du lit, la gardant dans la sienne, prenant soin d’éviter les pansements qui recouvraient le bout de ses doigts.

— Dors, dit-il. Je ne vais nulle part.

Danny était content d’avoir quelqu’un assis à ses côtés. Il n’avait plus aussi peur de s’endormir maintenant qu’il n’était plus seul. Avoir Griff près de lui était si simple, les sentiments de Danny à son égard clairs comme de l’eau. Penser à Griff ne tourmentait pas Danny, entendre sa voix ne rouvrait pas ses blessures, voir son visage ne lui rappelait pas toutes les choses qu’il avait gâchées.

Miller était assis dans la Jeep, chauffage en marche, depuis plus de trente minutes. La dernière fois qu’il avait vu cette voiture, Danny et lui étaient en train d’échapper à Madrigal, la vitre arrière disparaissant sous un coup de feu. Depuis, la vitre avait été réparée, les morceaux de verre balayés, mais Miller avait l’impression de pouvoir encore sentir l’odeur de Danny sur le siège en cuir, et Dieu savait à quel point il se souvenait comment Danny lui était tombé dans les bras une fois revenus dans cette chambre de motel.

Il ouvrit la fenêtre côté conducteur, laissant passer un souffle d’air hivernal et permettant à la fumée de sa cigarette de s’échapper. Le ciel de ce début de soirée rayonnait de rose derrière le mur de briques sombres de l’hôpital, les nuages en forme de barbe à papa vaporeux contre le soleil couchant. Miller plia une jambe pour poser son pied sur le siège et rejeta sa tête en arrière, fermant les yeux en soupirant. Le sommeil le fuyait dernièrement. Il pouvait sentir que son corps était exténué, au-delà de sa chair.

Il avait passé deux heures à attendre de connaître l’état de Danny en imaginant le moment où ils se retrouveraient enfin seuls tous les deux, juste Danny et lui. Mais ce moment n’était jamais venu. Une heure s’était transformée en un jour, un jour devenant douze. Presque deux semaines depuis la dernière fois où il avait vu le visage de Danny. Et à présent, la scène que Miller s’était parfaitement imaginée dans son esprit dans la salle des urgences de l’hôpital, être réuni avec Danny, ne voulait plus se former, comme ces écrans de télévision tellement déréglés que l’image ne voulait pas apparaître.

Miller avait peur – pas terrifié comme il l’avait été lorsque Madrigal avait emmené Danny, rien de si spécifique. Mais aux prises avec une sorte de crainte, un sentiment envahissant que les choses n’allaient pas bien et qu’il se pourrait qu’elles ne le soient plus jamais.

Il ouvrit les yeux, fixant les portes tournantes de l’entrée de l’hôpital. Il fallut encore une quinzaine de minutes avant qu’il ne voie émerger Griff Gentry, remontant le col de sa veste contre le vent, mettant sa main en coupe pour allumer une cigarette avant de traverser le parking.

Miller sortit de la Jeep et avança vers Griff, les lampadaires clignotant au-dessus d’eux.

— Griff, dit-il, sa voix rauque et en colère, bien qu’il se soit promis de ne pas laisser sa jalousie l’envahir.

Mais il détestait savoir que Griff voyait Danny alors qu’il ne le pouvait pas, détestait que Griff soit celui qui réconfortait Danny. Les paroles de Danny comme quoi il n’avait jamais été amoureux de lui paraissaient creuses lorsqu’il se tenait devant cet homme en chair et en os.

Les pas de Griff ralentirent lorsqu’il reconnut Miller.

— Agent Sutton, dit-il d’une voix traînante, en s’arrêtant complètement.

— Vous avez vu Danny ?

— Oui.

— Comment va-t-il ?

— Pourquoi n’allez-vous pas voir par vous-même ? demanda Griff, laissant tomber sa cendre sur le trottoir.

Miller détourna le regard, étouffant son envie de mettre son poing dans le beau visage de Griff. Il voulait faire mieux que rejouer le script qu’ils avaient suivi lors de leur première rencontre, agissant comme des chiens voulant marquer leur territoire. Il devait bien ça à Danny. Sans compter que, sans Griff, son amant serait en train de souffrir seul. Miller fit un effort pour tempérer la rugosité de sa voix.

— Ils ne me laissent pas le voir. Un agent avec qui je travaille m’a dit que vous passiez presque toutes vos journées ici.

Griff l’étudia durant un long moment, la prise de conscience brilla dans ses yeux bleu clair.

— Il va mieux, mais ça prendra du temps. Son épaule était infectée, ils ont réussi à la guérir. Ils ont dû lui enlever un rein il y a trois jours.

L’estomac de Miller se contracta, un battement de douleur régulier prenant vie dans sa poitrine.

— Seigneur, souffla-t-il, d’une voix chancelante.

— Ça a été dur. Il ne parle pas beaucoup. Il passe son temps à dormir.

— Quand est-ce qu’il sort ?

— Ils ne savent pas. Peut-être demain, peut-être le jour d’après.

Miller enfouit ses mains dans ses poches avant.

— Où va-t-il aller ?

— Chez moi, dit Griff. Il n’a nulle part d’autre, et il a besoin de quelqu’un pour veiller sur lui.

De la même façon que la colère de Miller, la suffisance reflua de la voix de Griff. Il semblait triste et fatigué, et Miller réalisa avec une secousse angoissée que, peu importe les sentiments de Danny, Griff avait toujours été amoureux de lui et l’était probablement encore.

— Vous pourrez lui dire… vous pourrez lui dire que j’étais là, et que je pense à lui ?

Griff resta immobile, le regard au loin, son visage raidi par la réticence.

— Oui, je le ferai, dit-il en se retournant. Pour Danny.

Miller acquiesça, se sentant un peu honteux à la suite des paroles de Griff. Il pensait que l’homme n’avait aucun honneur lorsqu’ils s’étaient rencontrés, ne voyait pas ce que Danny pouvait lui trouver à part sa belle gueule. Mais Griff mettant les besoins de Danny avant ses propres désirs, laissant Miller s’insérer dans un espace que lui-même convoitait, il ne savait pas s’il aurait agi de la même manière à sa place.

— Dites-lui que je l’appellerai dès que l’enquête du FBI sera terminée. Ça ne devrait plus être très long.

— D’accord.

Griff resta là pendant un moment, se balançant d’un pied sur l’autre.

— Écoutez, je dois y aller, annonça-t-il en pointant le parking.

— Bien sûr, bien sûr, répondit Miller en lui dégageant le chemin. Merci.

Griff hocha la tête, s’éloignant. Miller resta là tandis que l’obscurité s’approchait, regardant les fenêtres des chambres s’allumer. Il se demandait dans laquelle se trouvait Danny, s’il avait la moindre idée à quel point il lui manquait, avec quelle force il le voulait. Cela lui brisait le cœur de se dire que ce n’était probablement pas le cas. Il aurait voulu débouler à l’hôpital, envoyer au diable le règlement, et toucher le visage de Danny, être certain qu’il allait bien. Mais la peur le retenait, ainsi que sa culpabilité à propos de bien trop de choses. Hinestroza, Danny, Rachel, Colin. Il était engoncé dans les regrets, et ne parvenait pas à démêler ses sentiments pour Danny de cet enchevêtrement.

Continuer : partie 2 sur 4