Nuances de gris (French Edition)
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cette fois-ci, le parc était presque vide : pas de joggeurs, pas de mères fatiguées promenant des poussettes emplies d’enfants hurlants. Juste Miller sur un banc de bois solitaire, le ciel cendré si bas et lourd qu’il pouvait presque le sentir reposer contre sa nuque, le tenant à terre.
Il avait laissé un message hésitant, bégayant, à Danny deux jours plus tôt sur le répondeur de Griff, l’informant que l’enquête sur le meurtre de Madrigal était close et que personne ne serait poursuivi. Il avait demandé à Danny de le rappeler. Ce matin, il s’était réveillé avec un message de Danny, lui demandant de le rejoindre sur le banc du parc où ils avaient eu leur premier débriefing. Danny avait dit qu’il y serait vers midi. C’était la première fois depuis trois semaines que Miller avait entendu le son de sa voix, et ça lui avait brûlé la gorge si profondément qu’il avait eu l’impression d’étouffer.
Miller entendit le bruit familier des boots de Danny sur le bitume. Il prit une profonde inspiration et tourna la tête, essayant de se calmer avant de poser ses yeux sur l’autre homme. Il se leva et le regarda s’approcher, ses pas moins confiants qu’ils l’avaient été. Cette fois, les blessures de Danny le ralentissaient, son corps souffrait toujours. Miller pouvait le deviner par la manière dont il se tenait en marchant. Il avait perdu du poids, sa peau était pâle, une cicatrice violette barrait le côté droit de son visage, juste devant son oreille, son bras cassé entièrement plâtré était à moitié caché sous sa veste qu’il avait drapée autour d’une de ses épaules.
Danny s’arrêta juste devant lui, sans parler, le visage fermé. Il semblait fatigué, ses traits étaient épuisés, mais il était toujours la plus belle chose que Miller n’avait jamais vue.
— Danny, dit-il doucement.
Et Danny se retrouva contre lui, les bras de Miller se refermant autour de son corps.
Mais ils ne s’emboîtaient pas aussi bien qu’avant. Le regard de Danny fuyait le contact qu’il désirait ardemment, ses blessures l’obligeant à garder son corps rigide et inflexible, anticipant la douleur.
— Miller, murmura Danny contre sa joue.
Miller tourna la tête pour respirer la peau du cou de Danny. Son odeur, au moins, était la même et le chagrin faillit faire tomber Miller à genoux.
— Salut, dit gentiment Danny en reculant. Merci d’avoir accepté de me retrouver ici. Je suis si souvent à l’intérieur, je voulais juste prendre un peu d’air.
— Pas de problème.
La voix de Mille était bourrue, ses mains voulant encore le toucher.
— Désolé d’avoir mis autant de temps à t’appeler. Je suis de retour chez moi, et Griff ne m’a pas prévenu tout de suite que tu m’avais appelé.
Il désigna le banc.
— On peut s’asseoir ? Je fatigue vite.
— Oui, bien sûr, répondit Miller.
Il attendit que Danny s’asseye pour faire de même.
— Comment vas-tu ?
— Ça va. On va enlever le plâtre dans quelques semaines et ma blessure par balle est presque guérie.
Il remua le bout de ses doigts.
— Eux prendront plus de temps. Je les laisse couverts pour ne pas dégoûter les gens, dit-il en essayant de sourire faiblement. Et j’ai quelques cicatrices en plus.
— J’ai entendu dire que tu avais perdu ton rein.
Danny se laissa aller contre le banc, les yeux fixés sur ses mains.
— Oui, Griff m’a dit qu’il t’en avait informé. Ce Madrigal, il savait vraiment comment porter un coup de poing.
— Plus maintenant, rétorqua sinistrement Miller.
— Non, plus maintenant.
Miller loucha sur le profil de Danny, entendant la lourdeur des mots de ce dernier.
— Tu ne te sens pas coupable à ce propos, n’est-ce pas ? Il méritait de mourir.
— C’est vrai, répliqua Danny en rivant son regard sur Miller. Mais c’est quand même dur, de tuer quelqu’un.
Miller n’en savait rien, il n’avait jamais ôté une vie. Mais il imaginait à quel point cela pouvait peser sur la conscience, peu importe à quel point c’était justifié.
— J’ai été ravi d’apprendre que l’enquête avait été clôturée, dit Danny pour changer de sujet. Tu n’avais pas à mettre tout sur ton dos, tu sais.
— Si, je le devais. Je ne pouvais pas prendre le risque qu’ils t’inculpent à cause de Madrigal.
— Je m’en souviens, Miller. Je me souviens que Hinestroza était là. Tu l’as laissé partir, n’est-ce pas ?
— Danny.
— Comment vas-tu vivre avec ça ? Je te connais. Je sais ce que tu as dû ressentir.
Le regard que Danny posa sur Miller était aveuglant, tellement empli de culpabilité que Miller dut détourner les yeux. Il se pencha, ses coudes sur les genoux, concentrant son regard sur une pomme de pin écrasée entre ses chaussures.
— J’essaie encore de trouver, dit-il. Comment je vais pouvoir vivre avec ça.
— Tu n’aurais pas dû faire ça, souffla Danny. Pas pour moi.
Miller s’était juré qu’il garderait son calme, qu’il ignorerait la colère qui frémissait en lui depuis que Danny s’était laissé attraper par Madrigal. Mais il ne pouvait pas la faire taire, l’horreur de ces instants s’élevant comme s’il les vivait une seconde fois, le laissant brisé et impuissant.
— Qu’en est-il de ce que tu as fait pour moi ? Comment as-tu pu faire ça Danny ? demanda-t-il, sa fureur à peine cachée sous ses mots. Comment as-tu pu passer ce marché avec Hinestroza ?
— J’essayais de te sauver la vie.
Miller secoua la tête.
— Ça ne m’aurait pas sauvé. Ça m’aurait tué si tu étais mort ce jour-là. Tu ne t’en rends toujours pas compte ? Ça m’aurait tué.
Danny ferma les yeux, glissa ses mains entre ses jambes.
— Je ne pensais pas à ça. Je pensais à Ortiz et à la dette que j’avais envers lui. Et je pensais à toi, Miller. À un moyen pour que tu puisses vivre librement et sans peur.
Miller laissa échapper un soupir.
— Tu n’as toujours pas saisi ? Tu ne comprends pas ce que je ressens pour toi ?
— Si, j’ai saisi, répondit doucement et tendrement Danny. Mais je ne le mérite pas. Et bientôt, tu vas t’en rendre compte aussi. Que tu as abandonné bien plus que ce que tu recevras en retour.
— Oh, Seigneur, Danny…
— C’est la vérité. Regarde ce que tu as sacrifié. Rachel, ton boulot…
— Mon boulot va bien, dit Miller.
— Non, ce n’est pas le cas, rétorqua Danny. Ton visage dit une toute autre chose.
Miller fit rouler ses épaules, se soustrayant au regard de Danny.
— Je suis en congé administratif, dit-il après un long silence.
— Alors ils vont te virer.
— Tu n’en sais rien. Tout ira bien.
— Rien de tout ça n’ira bien ! cria Danny, la voix tremblante. Je suis un véritable gâchis, Miller, et toi aussi.
Miller ne nia pas, chacun des mots de Danny était vrai.
— Que va-t-on faire ? demanda-t-il. Pour nous ?
Mais il connaissait déjà la réponse, l’avait devinée depuis qu’il avait étreint Danny et que ce dernier avait été le premier à y mettre un terme.
Danny laissa courir sa main le long de la mâchoire de Miller, mais même ça, ce n’était plus pareil, avec les pansements blancs qui séparaient la peau de Danny de la sienne. Miller pouvait juste sentir le coton rigide, et non sa peau chaude. Il ferma les yeux, essayant de respirer malgré la douleur.
— Tu me donnes envie d’être un homme meilleur, dit Danny. Tu me donnes envie d’être digne de toi. Mais si ça doit coller, si ça doit devenir réel, je dois le faire pour moi, pas simplement parce que c’est ce que tu as besoin que je sois. Ça doit être ce que j’ai besoin d’être aussi.
Miller essaya de parler, mais tout ce qui franchit ses lèvres fut un sanglot, ses épaules tremblantes de larmes refoulées.
— Danny, s’il te plaît… tu n’as pas à me prouver quoi que ce soit.
— Est-ce que tu peux me regarder, me regarder dans les yeux et me dire qu’on peut faire en sorte que ça fonctionne, là, tout de suite ? demanda Danny, sa propre voix emplie de tristesse.
Miller ne répondit pas, il pensa à son travail, Colin, Rachel, et à devoir apprendre à vivre avec les choix qu’il avait faits, le tout flottant dans son esprit comme une soupe gluante de douleur.
— Parce que, là, tout de suite, je ne peux pas dire ça, continua Danny. Et je ne pourrai pas vivre avec moi-même si on essaie et qu’on échoue par ma faute. Je dois faire le ménage dans ma vie. Et je pense que tu devrais faire le ménage dans la tienne.
— C’est à propos de Griff ?
— Bon Dieu, non, dit Danny en tirant doucement sur une mèche des cheveux de Miller. Ça n’a jamais été à propos de Griff, même avant que je te connaisse. C’est à propos de toi et moi. Tu as dit que tu devais apprendre à vivre avec le fait d’avoir laissé partir Hinestroza. Moi, je dois vivre avec ce que j’ai fait. Avec qui j’étais et ce que je t’ai obligé à abandonner.
Danny laissa échapper un soupir.
— Là, tout de suite, être près de toi est trop douloureux.
Miller aurait voulu dire à Danny que tout ça en valait la peine, que tout ce qu’il avait laissé tomber n’était rien comparé à la vie de Danny. Mais cela n’aurait fait que soigner ses propres blessures, il ne savait pas comment guérir celles de Danny. Il n’avait jamais été doué pour le réconfort, il avait toujours été le premier à ignorer la souffrance des autres.
— Que va-t-on faire ? se contenta-t-il de demander.
— Je ne sais pas.
— C’est fini, Danny, entre nous ?
Danny ne répondit pas, il se pencha et embrassa le sourcil de Miller, sa joue, le coin de sa bouche, sa lèvre inférieure qui tremblait.
— Je t’aime, murmura Danny, puis il se leva et partit.
Miller resta assis sur le banc froid du parc, et pour la seconde fois dans sa vie, il regarda Danny s’en aller. Seulement cette fois, il savait exactement ce qu’il venait de perdre.
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Chapitre Seize
— Matthew ?
— Non.
— Jacob ?
— Hum-hum.
Miller se déplaça contre le corps de Danny, raffermissant la prise du bras de son amant autour de sa poitrine nue. Il n’aurait jamais cru que deux hommes puissent être en telle harmonie, il avait toujours pensé que seule une femme pourrait l’enlacer tendrement de la manière dont Danny le faisait en ce moment. Mais c’était faux. Son dos se fondait contre le torse de Danny comme s’ils étaient les deux moitiés d’un tout, sa tête reposant confortablement contre l’épaule de son amant, le souffle de ce dernier soupirant contre sa tempe.
— Dis-moi simplement ton foutu deuxième prénom. Je ne trouverai jamais, dit Danny, ondulant ses hanches contre celles de Miller.
— Tu abandonnes ? se moqua Miller. Continue.
— Bernard ? tenta Danny en gloussant.
— Seigneur ! Mes parents n’étaient pas si cruels.
— Difficile à dire si on en juge par ton prénom.
Miller éclata de rire, roulant sur Danny pour le clouer au lit, se servant de ses mains comme de douces chaînes pour emprisonner ses poignets.
— Idiot, c’est Edward. Et Miller était le nom de jeune fille de ma mère.
Danny sourit, de ce sourire sexy plein de dents blanches, ce sourire qui faisait se retourner si fort l’estomac de Miller qu’il avait l’impression d’être malade, celui qui le rendait fou de désir, comme un adolescent se languissant de son premier amour.
— Miller Edward Sutton, dit doucement Danny. C’est un joli nom.
Il souleva la tête du lit, ses bras toujours épinglés à côté de son oreiller et embrassa Miller. Doucement d’abord, puis de plus en plus profondément, sa langue glissant, humide et chaude, un peu joueuse, se retirant dès que Miller s’avançait, jusqu’à ce que ce dernier attrape cette langue taquine avec la sienne.
Miller libéra les poignets de Danny, baissant ses propres mains pour les laisser courir le long du torse de Danny, titillant doucement ses tétons, avant de leur donner un léger coup de langue. Sa propre respiration devint saccadée face aux grognements de son amant, soulevant son torse du lit pour se rapprocher de la bouche de Miller.
Miller se baissa, sa langue traçant un chemin humide. Il posa sa joue contre le ventre de Danny un instant, juste pour le respirer, pour monter et descendre au rythme de sa respiration, les mains de Danny entortillant paresseusement des mèches de ses cheveux.
— J’ai faim.
Les mots de Danny furent ponctués par un gargouillement de son estomac sonore dans l’oreille de Miller.
— Tu as toujours faim, lui fit-il remarquer, son menton contre le ventre de Danny. Je pensais qu’on était sur le point de faire autre chose que manger.
— Je crois que j’ai d’abord besoin de nourriture.
— Tout ce qu’on a, c’est du beurre de cacahuètes et de la gelée.
Danny poussa un grognement.
— Je devine que le beurre de cacahuètes et la gelée ne sont pas tes aliments préférés, rétorqua sèchement Miller.
— J’aurais dû te rappeler de prendre autre chose quand tu es sorti hier.
— J’avais autre chose en tête.
Les yeux de Miller s’arrêtèrent sur la boîte de préservatifs sur la table de nuit.
— Au moins, tu as le sens des priorités, sourit Danny.
Il se tut, pinçant le lobe de Miller d’un air joueur.
— Mais sérieusement, ça t’aurait tué de prendre de la dinde ?
Miller baissa la tête, son rire étouffé par le ventre de Danny.
— Seigneur, je n’ai jamais rencontré personne qui soit si pénible à propos de la bouffe que toi.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Danny, en se tordant le cou pour regarder Miller.
— Tu te plains de mes choix de sandwich, de mes talents de cuisinier, de la pizza, des céréales, de ces crackers secs à l’hôpital.
Miller voulait paraître agacé, mais il ne pouvait s’empêcher de sourire. Danny l’observait sans rien dire.
— Quoi ? demanda Miller, soudain embarrassé.
— Tu te souviens de tous ces trucs ?
Miller riva son regard à celui de Danny.
— Oui, dit-il, je m’en souviens.
Il aurait voulu faire une blague, mais il ne pouvait pas reculer devant ce qu’il voyait dans les yeux de Danny, n’arrivait pas à faire la lumière sur ce qui était réel entre eux.
— Viens là.
Danny tira le bras de Miller, le relevant pour qu’il recouvre son corps, ses jambes s’enroulant autour de la taille de son amant. Les mains de Danny empoignèrent le cul de Miller tandis qu’ils se balançaient l’un contre l’autre, un doigt glissant entre ses fesses, poussant doucement.
Miller se raidit – pas vraiment de peur, mais se rendant compte que c’était encore un nouvel endroit qu’il autorisait à Danny, offrant une nouvelle part de lui à cet homme.
— Je peux ? murmura Danny.
— Oui.
Miller remonta légèrement, donnant à Danny plus de place pour son exploration.
Le doigt de Danny glissa en lui avec douceur. Ça ne faisait pas mal, pas de la manière dont l’avait cru Miller. Il sentait la pression et l’étirement, mais rien qu’il n’aurait décrit comme douloureux.
Danny gémit, exécutant de lents va-et-vient. Miller courba son dos, se cambrant pour embrasser Danny, sa langue allant au rythme des poussées du doigt de son amant.
Ce dernier recula un peu, regardant Miller tandis qu’il poussait sur ses hanches et enfonçant profondément son doigt en même temps, la question de Danny – un jour ? – clairement visible dans ses yeux, et la réponse de Miller – oui – visible dans les siens. Il n’aurait jamais pensé pouvoir ouvrir son corps à un autre homme, mais pour Danny ? Oui, il le ferait, il ferait n’importe quoi.
Danny enroula ses jambes par-dessus les épaules de Miller tandis qu’ils faisaient l’amour, sa tête reposant sur l’oreiller alors que Miller s’enfonçait violemment en lui. C’était la première fois qu’ils le faisaient face à face, et Miller gronda de plaisir, ne voulant pas que ça s’arrête trop vite, voulant savourer chaque seconde, chaque expression qui passait sur le visage de Danny, chaque bruit qu’il faisait, et la manière dont ses yeux verts s’ouvrirent en grand lorsqu’il jouit, permettant à Miller de voir au plus profond de lui.
Une fois terminé, Miller se retira lentement, s’effondrant contre le corps de Danny.
— Pourquoi ? haleta-t-il dans le cou de Danny. Pourquoi est-ce si bon ?
Il était surpris par le son de sa voix prête à déborder d’émotion.
Danny tira ses cheveux, ses lèvres chaudes contre la joue de Danny.
— Parce que c’est nous, Miller, souffla-t-il. Parce que c’est nous.
Le déni. Miller le reconnaissait facilement, il l’avait vu sur le visage d’un nombre incalculable de suspects, leurs femmes et enfants, parents et amis. Il l’avait vu dans les yeux des autres agents lorsque le jury revenait dans la salle d’audience avec un verdict « non coupable », effaçant des années de travail en un instant. Et Dieu savait qu’il en avait fait un compagnon personnel, le cachant derrière un masque. Alors il savait ce qu’il ressentait en tournant en de lents cercles dans l’appartement vide de Danny, les meubles emportés, quelques feuilles de papier journal étant tout ce qui restait de la vie de Danny.
— A-t-il…
Miller se racla la gorge.
— A-t-il dit où il allait ?
La propriétaire de l’appartement haussa les épaules, de manière agacée et un peu déconcertée. Elle avait hésité à laisser entrer Miller jusqu’à ce qu’il l’informe qu’il faisait partie du FBI, ce qui n’était plus tout à fait vrai depuis qu’il était en congé administratif. Compte tenu de ses nombreuses transgressions, il ne pensait pas que prendre des libertés avec les faits allait aggraver son cas.
— Je l’ai entendu dire qu’il avait une longue route devant lui, donc je présume qu’il a quitté la ville. Mais je n’en sais pas plus.
Miller avait appelé Danny tous les jours depuis que ce dernier l’avait quitté, l’abandonnant seul sur le banc du parc. Quinze appels, et il était inévitablement tombé sur le répondeur. Miller n’avait jamais laissé de message, il n’avait aucune idée quoi dire pour arranger les choses, ignorait quels étaient les mots que Danny avait besoin d’entendre. Puis hier, lorsqu’il avait appelé, une voix robotisée familière avait retenti à son oreille, l’informant que le numéro n’était plus attribué. Miller aurait voulu traverser le téléphone pour étrangler cette voix qui énonçait des mots qu’il ne pouvait accepter.
Et voilà qu’il se trouvait dans l’appartement de Danny, ayant enfin décidé de se bouger le cul et d’agir, et il était trop tard parce que Danny était déjà parti. Disparu et évanoui dans la nature. La douleur sous les côtes de Miller envoyait ses tentacules dans son estomac et ses poumons. Non pas du fait qu’il ne puisse pas retrouver Danny, il pourrait le faire facilement. Mais parce que Danny était parti sans un mot, avait quitté Miller sans même un au revoir. Et Miller comprit tout à coup que le « je t’aime » de Danny sur le banc était un adieu, un dernier cadeau de départ.
Miller ressentit une étrange nudité, de ne pas savoir où était Danny ou ce qu’il faisait. Pendant si longtemps, il avait eu connaissance de ses moindres faits et gestes – ce qu’il portait chaque jour, qui il voyait, ce qu’il mangeait – quel goût il avait, la douceur de sa peau, la manière dont ses traits se radoucissaient lorsqu’il dormait. Et à présent, il ne restait plus rien. Tout ce sur quoi Miller s’était concentré depuis si longtemps avait disparu, lui avait glissé entre les doigts tandis qu’il avait le dos tourné.
— Vous m’accordez une minute ? demanda-t-il.
— Bien sûr, répondit la femme. Je retourne à mon bureau.
Elle tendit les clés à Miller.
— Verrouillez quand vous aurez terminé et rapportez-moi la clé.
Miller marcha doucement vers le salon, la lumière hivernale filtrant à travers les stores à demi clos. L’appartement de Danny était situé dans un vieux manoir dans la partie centrale de la ville, près du musée d’art. Le quartier était plein de promesses, charmant, avec juste ce qu’il fallait de délabré. L’appartement en lui-même était grand, sans avoir la même hauteur de plafond que le sien, mais rendu aéré par les grandes fenêtres et la peinture blanche immaculée. Miller se dirigea vers la chambre de Danny et sa salle de bain juste à côté. L’armoire à pharmacie s’ouvrit avec un grincement de métal, le cœur de Miller se mettant à battre fortement dans ses tempes dans le silence qui suivit. L’armoire contenait un rouleau de fil dentaire. Miller le posa dans sa paume et le glissa dans sa poche sans même savoir pourquoi.
Il posa les mains contre le lavabo, baissa la tête et compta jusqu’à dix, se forçant à recouvrer un air neutre. Il ne savait pas s’il avait déjà eu aussi mal avant ou si ce sentiment avait été atténué par la perte. Danny était parti, avait évolué, et peut-être que Miller devrait faire de même – oublier la vie qui avait failli être la sienne et se contenter de celle qu’il avait avant que Danny Butler ne pénètre dans son monde.
Au lieu de ça, il essaya d’imaginer vivre cette nouvelle vie que Danny lui avait montrée – arpenter le monde en homme gay, arrêter de faire semblant, se détourner de sa carrière, aimer un homme qui ne distancerait probablement jamais ses démons et dont le visage rappellerait sans cesse à Miller ses propres zones d’ombre. Il sentit la peur le terrasser, l’urgence féroce de chasser ces vérités qui déferlaient dans ses veines. Puis il pensa à Danny, abandonnant la pesanteur qui les entourait tous deux pour ne laisser apparaître que l’homme – la manière dont il souriait et sentait, la manière dont il riait et laissait Miller être qui il était, ne voulant rien de plus de lui que le vrai lui. Danny, dont le corps faisait oublier tout le reste, et dont l’âme, même empreinte de ténèbres, laissait croire à Miller en quelque chose de plus grand que l’univers. Danny… qui avait échangé sa vie contre celle de Miller sans hésiter.
Tu dois décider de l’homme que tu veux devenir à partir de maintenant. Cela faisait combien de temps que Danny lui avait dit ça ? Et il n’avait toujours pas décidé. Rachel était toujours coincée dans ce no-man’s land, se demandant ce qu’il était advenu de ses foutus plans d’avenir. Sa carrière, toujours en équilibre sur le bord, ne sachant même plus si cela valait le coup de la sauver. Sa propre obscurité était suspendue au-dessus de lui comme une guillotine, et le temps de faire la paix avec ses choix serait bientôt écoulé.
Miller referma violemment l’armoire à pharmacie, ses yeux lançant des éclairs à travers le miroir. Ils devaient tous deux faire le ménage dans leur vie, voilà ce que lui avait dit Danny. Miller ignorait s’il avait la force de le faire, d’affronter Rachel et Colin à cœur ouvert, de regarder sans broncher ce que sa vie était devenue. Mais faire le ménage était le seul cadeau qu’il pouvait offrir à Danny, et il le ferait dans l’espoir que, peu importe où il se trouve, il fasse la même chose.
— Tu avais tout prévu, n’est-ce pas ? souffla Griff en titubant à travers la porte, les bras remplis de cartons.
— De quoi parles-tu ?
— Prévu de déménager pendant que tu avais toujours un bras dans le plâtre, pour que tu n’aies pas besoin de soulever les trucs lourds, espèce d’enfoiré.
Danny rit, déplaçant les cartons contre le mur de son pied.
— C’est tout ?
— Oui, c’était le dernier chargement.
— Alors, assieds-toi un peu, tu as bossé comme un chien.
— Content que tu l’aies remarqué, répondit Griff en jetant un coup d’œil au salon empli de boîtes. Où ?
— Enlève simplement cette merde du canapé.
Griff désencombra un petit espace et se laissa tomber sur le canapé en grognant.
— Si tu passes près de la glacière, attrape-moi une bière.
— Je les ai déjà mises au frigo. Le livreur de pizza est venu pendant que tu étais en bas. Il y en a aussi dans la cuisine.
— J’irai dans une minute, soupira Griff, je suis trop crevé, là tout de suite.
Danny coupa le scotch à l’aide de son couteau suisse, envoyant valser les cartons du corridor vers la cuisine ou vers le petit couloir menant à sa chambre, où ils devaient aller. Cet appartement était deux fois plus petit que l’ancien et dans un quartier de Chicago pas vraiment idéal, mais à six-cents dollars le mois, c’était tout ce qu’il pouvait s’offrir.
— Alors, dis-m’en plus sur ce boulot, dit Griff lorsqu’il revint dans le salon.
Il tendit une bière à Danny et se pencha vers la boîte de pizza graisseuse qu’il venait d’ouvrir. Danny haussa les épaules, se laissant tomber sur le sol aux pieds de Griff.
— Je n’en sais pas beaucoup. C’est dans un cabinet d’aide juridique. Une sorte d’assistant, je pense. Je les aiderai en fonction de leurs besoins.
Griff jeta un coup d’œil septique à Danny.
— Ils connaissent ton casier ?
— Oui. C’est mon agent de probation qui m’en a parlé. Il m’a recommandé pour ce boulot et ils m’ont fait passer un entretien téléphonique. C’était assez décontracté.
— Alors tu vas travailler pour tout le cabinet ?
— Oui, mais c’est l’avocate principale que j’aide. Jill Ward. Elle m’a paru assez sympa quand on a discuté. Je crois qu’elle est désespérée. Le job est super mal payé. Il fait partie d’une subvention, un projet de réhabilitation – Danny roula des yeux – essayer de garder les ex-détenus hors de taule.
— Tu vas crever de faim, souligna Griff.
— Il me reste de l’argent. Et puis j’ai vendu ma moto. Ça va aller.
Danny s’arrêta pour engouffrer une demi-part de pizza dans sa bouche.
— Et toi ? Tu vas faire quoi à Saint Louis ? Vivre avec ton frère ?
— Oui, Owen dit qu’il a de la place pour moi et qu’il pourrait m’aider à trouver un boulot.
— Tu es certain que traîner avec ton frère est une bonne idée ? demanda prudemment Danny.
À côté d’Owen Gentry, Griff passait pour un escroc à la petite semaine. Il avait passé la plupart de de sa vie d’adulte en prison. Cela rendait Danny nerveux de savoir que Griff vivrait avec ce type.
— Carrément. J’aime bien Saint Louis, sourit ce dernier, sachant que ce n’était pas ce que Danny voulait dire.
— Oui, mais tu sais qu’Owen va vouloir te mêler à…
— Danny, arrête de t’inquiéter. Je suis un grand garçon.
— D’accord, acquiesça Danny. D’accord.
— En plus, nous ne sommes pas tous faits pour une vie du bon côté de la loi.
— Griff.
Danny changea de position pour mieux voir son visage, grimaçant lorsqu’il bougea.
— Tu as toujours mal ? demanda Griff, glissant du canapé pour s’asseoir à ses côtés.
— Nan, c’est rien, répondit Danny, l’envoyant balader, c’est juste endolori.
— Tu dois mieux prendre soin de toi, mec, dit Griff, son visage à quelques centimètres de celui de Danny.
Danny vit l’émotion dans les yeux de son ami et souhaita – Seigneur, il le souhaitait tellement – pouvoir aimer cet homme. Lorsque Griff partirait, il resterait seul avec les regrets qui le rongeaient, avec la douleur qu’il essayait d’ignorer en restant actif, en déménageant, en changeant de vie, pour qu’il ne puisse pas avoir à faire face à la place qu’avait prise Miller.
Danny se pencha rapidement en avant, posant sa bouche contre celle de Griff, ouvrant ses lèvres de sa langue, prêt à tout pour apaiser la douleur et remplir le vide à l’intérieur. Le baiser était familier, un mouvement qu’il connaissait par cœur, mais ce n’était pas ce dont Danny avait réellement envie, la forme des lèvres de Griff n’était pas celle dont il avait désespérément besoin, le goût de sa bouche ne faisant que rappeler à Danny qui il voulait vraiment.
— Arrête, dit Griff, en reculant, poussant doucement Danny. Arrête. Je ne suis pas lui, Danny.
Danny pouvait voir la contradiction sur son visage et compris ce que cela coûtait à Griff de le repousser.
— Bon sang, je suis désolé, s’étouffa-t-il. Je suis désolé.
Griff avala une longue gorgée de bière, ses yeux rivés sur le plafond.
— Comment as-tu su ? demanda Danny. Pour Miller et moi ?
Rien que le fait de prononcer son nom était douloureux, un coup direct au cœur.
— J’ai suspecté quelque chose quand il est venu m’interroger. Il était jaloux, ça sautait aux yeux. Il arrivait à peine à me regarder. Puis je lui ai parlé ce soir-là, à l’hôpital. Et j’ai su. Et ton visage, quand je t’ai annoncé qu’il était venu…
— Je suis désolé, répéta-t-il. Ce n’était pas juste pour toi.
Griff laissa échapper un petit soupir.
— On ne choisit pas ce qu’on ressent, Danny. Si ça avait été le cas, je t’aurais oublié depuis longtemps.
Il lui offrit un sourire triste.
— Que s’est-il passé entre vous deux ?
— Ça n’a pas fonctionné, répondit Danny. Il mérite mieux que de rester coincé avec moi et mon passé merdique pour le restant de ses jours.
— Il n’avait pas l’air de s’inquiéter de ton passé merdique cette nuit-là, devant l’hôpital.
Danny secoua la tête.
— Il a fait quelque chose pour moi, une chose avec laquelle il sera incapable de vivre.
— L’a-t-on obligé à le faire ? demanda Griff, confus.
— Non.
— Alors dans ce cas, c’est un choix qu’il a fait, n’est-ce pas ? Ça veut simplement dire qu’il t’aime davantage que de devoir faire ce qui semble juste tout le temps.
Les mots semblaient meurtrir Griff lorsqu’ils franchirent ses lèvres, ses yeux pouvant déchiffrer le visage de Danny aussi facilement que Danny pouvait déchiffrer le sien.
— Tu mets toujours les gens sur un piédestal, Danny, les gens qui sont mieux éduqués ou ont un meilleur travail. Merde, tu ne regardes jamais les infos ? Tous les jours, le gérant d’une grande entreprise finit derrière les barreaux parce qu’il a baisé une de ses employées et qu’ils ont perdu leurs économies. Tout le monde a un côté sombre. Et Miller en a un lui aussi.
— Oui, mais je l’ai fait ressortir. Il a tout laissé tomber pour moi et…
— Oh, conneries ! s’exclama Griff. Tu as vraiment la tête dure parfois imbécile. Tu crois être à blâmer pour toutes les mauvaises choses qui se passent dans le monde ? Les gens font leurs propres choix. Peu importe ce que Miller a fait, il l’a fait parce qu’il pensait que tu en valais la peine. Il t’a choisi, Danny. C’est à ça que tu devrais songer, et pas à ce qu’il a laissé tomber. Merde.
Griff leva les mains au ciel, d’exaspération.
Danny comprenait la sagesse des paroles de son ami, mais il était difficile de croire qu’elles pouvaient lui être appliquées. Elles semblaient d’un moindre réconfort devant ce que Miller avait sacrifié. Il avait abandonné Miller sur le banc de ce parc, s’était éloigné et avait continué d’avancer, parce qu’il voulait donner une chance à Miller de vivre une vie où il pourrait oublier ce qu’il avait fait. Et ça ne pourrait pas fonctionner avec Danny à ses côtés pour le lui rappeler constamment.
Mais la fuite de Danny n’était pas seulement due à la situation de Miller et à ce qu’il pensait que Miller méritait. Ça avait aussi à voir avec lui-même, à trouver un moyen de prendre un nouveau départ. Il ne s’était pas attendu à survivre à cette journée dans la cuisine avec Madrigal, il avait déjà dit adieu à sa vie et fait la paix avec la mort. Mais il était revenu à lui et avait trouvé un moyen de revivre, de se tenir debout tout seul, de révéler le vrai Danny Butler et d’affronter qui il était vraiment.
Rachel mâchait chaque bouchée au moins cinquante fois. Miller se demandait si elle faisait le décompte dans sa tête, avalant la nourriture après un certain nombre de mâchages prescrit, un tour appris dans l’un de ces bouquins pour obsessives-compulsives pour parvenir à bout de son repas. C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis cette nuit à son appartement, presque six semaines plus tôt. Ils s’étaient téléphoné plusieurs fois – de courtes conversations embarrassées, aucun des deux ne sachant comment se comporter, Miller s’excusant continuellement de ne pas pouvoir encore la voir. Chaque fois, il s’attendait à ce qu’elle jure et crie, ou lui raccroche au nez, mais elle ne l’avait jamais fait.
Miller savait que lorsqu’ils finiraient par se rencontrer, il aurait à répondre honnêtement à ses questions, comme jamais il l’avait fait auparavant. Et il ne se sentait prêt que maintenant. Avec Danny parti, la route devant lui ne semblait pas très certaine, mais il devait continuer à marcher, à avancer et à espérer qu’en agissant ainsi, le bon chemin s’ouvrirait de lui-même.
— Comment ça s’est passé au boulot ? demanda Rachel, prenant une gorgée de vin pour faire passer sa dernière bouchée de saumon.
Ils avaient discuté de choses et d’autres, toute la soirée, un peu empruntés, évitant de discuter de la seule raison pour laquelle ils se retrouvaient assis l’un en face de l’autre.
Le restaurant avait été un mauvais choix de sa part – trop chic, trop solennel, tous deux se sentant un peu exposés dans cette ambiance feutrée, somptueuse. L’aspect positif était que Rachel ne lui jetterait sûrement pas son verre à la figure devant tous ces gens, elle n’était pas le genre à faire un esclandre en public de toute façon.
— Bien, répondit Miller, le regard rivé sur son assiette.
Il serait temps de te montrer honnête avec elle à propos de tout, connard.
— En fait, je suis en congé administratif.
C’était presque un soulagement de finalement cracher le morceau.
— Quoi ?
La fourchette de Rachel résonna contre son assiette en porcelaine de Chine et elle jeta un regard coupable autour d’elle. Elle ne portait pas sa bague, et à chaque fois qu’elle bougeait la main, le manque d’éclat faisait mal aux yeux de Miller.
— Quand est-ce arrivé ? murmura-t-elle, ses doigts nerveux formant des boucles avec son collier de perles.
— Il y a quelques semaines.
— Tu as dit qu’ils t’avaient acquitté dans cette histoire de coup de feu.
— C’est le cas.
Rachel fronça les sourcils, la confusion clairement lisible dans ses yeux.
— Alors pourquoi ?
Miller reposa son verre, prit une profonde inspiration, trouvant le courage au fond de son cœur. Il pouvait le faire, il devait le faire, parce que dans le cas contraire, tous les sacrifices auraient été vains.
— Il reste certaines questions sans réponse à propos de moi et de mon informateur.
Il regarda Rachel.
— L’homme que tu as vu avec moi à l’appartement.
Rachel le fixa. Elle ôta sa serviette de ses genoux et la posa près de son assiette.
— Rachel…
— Je ne parlerai pas de ça ici. Hors de question, déclara-t-elle d’une voix brisée, se levant de table.
Même au bord des larmes, elle faisait attention à sa démarche, aucun regard n’aurait pu suspecter autre chose qu’un tour dans les toilettes pour femmes.
Miller sortit quelques billets de son portefeuille et les abandonna sur la table. Il avança à travers la foule du lobby bondé, forçant le passage à coups d’épaule entre les couples qui semblaient heureux de passer la soirée ensemble dehors. Rachel ne l’attendit pas à l’entrée du restaurant, la lourde porte de verre et d’acajou se refermant sur lui. Il la rattrapa alors qu’elle se tenait, tremblante, contre la voiture, les branches d’un arbre surchargées de glace penchant vers le bas pour pratiquement toucher sa tête.
— Rachel, reviens à l’intérieur où il fait chaud, l’amadoua-t-il.
— Non, je veux rentrer.
Elle s’agita contre la poignée.
— Ouvre la portière.
Miller déverrouilla la porte puis se dirigea vers le côté conducteur, démarrant le moteur et mettant le chauffage en route une fois installé derrière le volant. Il se laissa retomber sur son siège et ferma les yeux, écoutant les sanglots de Rachel à ses côtés.
— Je pensais que tu savais après que tu nous aies vus, dit-il doucement. Je pensais que c’est pour ça que tu ne portais pas ta bague.
— Je m’en suis douté, mais je n’étais pas certaine, souffla-t-elle. Je voulais croire que tu étais honnête avec moi. Mais tu m’as menti ce jour-là. Tu m’as dit que ce n’était pas ce que je croyais. Tu m’as dit que tu m’expliquerais plus tard.
Miller savait que vouloir croire et croire n’était pas du tout la même chose. Rachel avait su la vérité à l’instant où elle l’avait vu avec Danny. Elle avait simplement besoin qu’il le lui dise franchement.
— Je suis désolé, Rachel.
Il lança un regard à son visage couvert de larmes.
— Je suis désolé.
— Étiez-vous… Est-ce que tu as couché avec lui ?
Le mensonge était sur le bout de sa langue, prêt à sortir pour dire à Rachel ce qu’elle voulait entendre, ce qui serait si simple pour Miller de dire : Non, bien sûr que non, ça n’a jamais été aussi loin. Mais ce serait renier Danny, désavouer ce que cet homme signifiait pour lui, et il ne pouvait pas faire ça. Il fut soudain frappé par cette puissante superstition qui l’avertit de ne pas rejeter davantage Danny. Il avait fait la promesse de faire le ménage, pas de simplement repousser la poussière dans un coin et prétendre ne pas la voir.
— Oui, nous avons couché ensemble.
Rachel poussa un sifflement aigu et frissonnant.
— Alors tu es… tu es gay ? demanda-t-elle, ses yeux fixant ses mains jointes.
Était-il gay ? C’était la question qu’il avait passé toute sa vie à éviter, ne voulant pas connaître la réponse. Parce qu’il connaissait cette réponse. Il l’avait découverte au lycée, lorsqu’il avait regardé trop longuement les cuisses fines et musclées des garçons qui courraient. Il l’avait soupçonné à l’académie lorsque la vue des avant-bras en sueur tenant une arme lui asséchait la bouche. Il y avait toujours eu tant de honte et de dégoût, il se haïssait pour quelque chose qu’il ne pouvait contrôler, voulant effacer une partie de lui qui était fondamentale et refusait d’être délogée.
— Oui, dit-il enfin, je suis gay.
Les mots avaient forcé le barrage réticent de sa gorge. Il se demanda si ça deviendrait plus aisé à prononcer au fur et à mesure, s’il parviendrait à l’exprimer sans s’étouffer en l’admettant. Il aurait aimé que Danny soit à la maison, en train de l’attendre, se disant que tout serait plus facile s’il pouvait le partager avec lui – Danny qui n’avait jamais eu honte d’être gay et qui ne voulait pas que Miller s’en sente humilié non plus.
Rachel laissa échapper un sanglot, pinçant le dos de sa main de ses ongles roses.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Allais-tu m’en parler un jour ?
Il songea à répondre qu’il ne le savait pas, mais ça aurait été faire porter le blâme sur Danny, comme si c’était sa présence qui l’avait rendu gay. Et Miller savait que ce n’était pas le cas. Il avait toujours été gay, Danny l’avait juste forcé à y faire face.
— Je ne voulais pas l’admettre, Rachel. Je voulais que ça s’en aille.
— Que ça s’en aille ? répéta Rachel. Comment une telle chose pourrait-elle s’en aller ? J’ai passé cinq ans de ma vie à t’attendre, Miller Sutton ! Je me trouvais des excuses pour comprendre pourquoi ça nous prenait autant de temps à nous marier. Et tu me laissais croire que ça arriverait un jour. Tu n’as même pas eu le cran de te montrer honnête !
Elle posa brutalement son sac sur ses genoux et fouilla à l’intérieur, une petite boîte de velours atterrissant dans sa main.
— Tiens, prends la bague, elle ne m’appartient plus.
— Je veux que tu la gardes.
— Je n’en veux plus.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine, berçant ses coudes, ses larmes coulant toujours rapidement et avec force.
— Es-tu avec lui ? Cet homme ?
— Il s’appelle Danny, dit doucement Miller. Et non, nous ne sommes pas ensemble.
— Je ne veux pas connaître son nom ! cria Rachel. Tu m’as dit que c’était un informateur. Ça veut dire que c’est un criminel, n’est-ce pas ?
Elle essuya ses larmes à l’aide d’un Kleenex.
— Il a un casier, oui.
Miller haïssait d’étaler la vie de Danny pour qu’elle le juge.
— Et c’est ce que tu veux vraiment ? Un homme, un criminel ?
Elle siffla ces mots, essayant de transformer Danny en quelque chose de laid avec sa voix.
Miller ne répondit pas, détourna le regard et observa la neige sale qui recouvrait le trottoir de grumeaux difformes. Il n’y avait aucun moyen d’expliquer à Rachel que Danny était davantage que ce qui était écrit sur le papier. Que d’une certaine façon, cet homme, avec un casier judiciaire et sans espoir pour l’avenir, avec un corps marqué de cicatrices, avec un cœur énorme, était la personne qu’il avait cherchée toute sa vie sans même le savoir.
— Qu’est-il arrivé au Miller que je connaissais ? demanda-t-elle, d’une voix brisée. Où est-il allé ? J’ai l’impression d’être assise à côté d’un étranger.
Mais c’est le Miller que Rachel avait connu qui était véritablement l’étranger – l’homme qui se cachait sous son insigne, sa fiancée et sa foutue certitude de tout savoir sur tout. Il se souvenait du poids qu’il avait porté durant toutes ces années, essayant de rester droit et fier, faisant toujours attention que personne ne voit au-delà de son apparence. Mais il avait rencontré Danny, et même chargé de la peur à propos de Madrigal, Miller avait senti son âme plus légère, comme si on lui avait ôté le poids auquel il avait été enchaîné depuis si longtemps. Et aussi terrifié qu’il était d’aller de l’avant, il avait bien plus peur de revenir en arrière.
— C’est le vrai moi, Rachel, dit-il d’une voix calme. Je ne vais plus me cacher.
Ça faisait du bien de dire ces mots, pour lui… et pour Danny, qui avait su reconnaître le vrai Miller depuis le début, qui avait su voir à travers ses défauts et ses défenses, et qui l’avait aimé malgré tout.
Danny était nerveux. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de nouveau travail et il devait recommencer tout en bas de l’échelle sans avoir aucune idée de ce qu’il faisait.
Bon, au moins, ces personnes ne te tueront pas si elles décident que tu n’es pas fait pour ce job.
Danny passa une main dans ses cheveux, toujours pas habitué à avoir ses deux bras à disposition. Il avait passé dix minutes à se gratter lorsqu’ils avaient enfin coupé le plâtre. Il poussa les portes vitrées du bâtiment abritant le cabinet d’aide juridique, une maison de brique indescriptible coincée entre une sandwicherie et une banque, à dix minutes de train de son appartement.
— Um… hé, salut, je suis Danny Butler, dit-il à une fille à peine sortie de l’adolescence qui semblait s’ennuyer et feuilletait les pages d’un magazine à scandales à l’accueil.
Elle fronça ses sourcils d’un air de dire « et alors ? » sans même ouvrir la bouche.
— C’est le mien ! C’est le mien ! cria une voix provenant de l’autre côté du couloir. Ne t’avise pas de le donner à quelqu’un d’autre.
Une femme, grande et fine avec de longs cheveux châtains voletant autour de son visage, fonça dans sa direction, sa main tendue vers lui avant même qu’elle soit assez près de lui pour le toucher.
— Je suis Jill, dit-elle, lui offrant une rapide poignée de main, son corps entier vibrant d’énergie.
— Je suis Danny.
Jill laissa apparaître un énorme sourire. Elle était plus jeune qu’il s’y était attendu – Danny devina qu’il avait au moins quelques années de plus qu’elle – et jolie, naturelle, sans fioritures, sa seule concession au maquillage était son rouge à lèvres écarlate.
— Venez avec moi, dit-elle en l’entraînant à sa suite. Je suis débordée en ce moment. Vous n’imaginez pas à quel point j’ai besoin de votre aide.
Danny la suivit dans le couloir duquel elle était apparue, s’arrêtant devant des boîtes d’archives empilées contre le mur.
— Vous venez juste d’emménager ?
— Quoi ? Non.
Jill jeta un œil par-dessus son épaule, suivant son regard.
— Ce sont juste des boîtes remplies de dossiers que nous ne pouvons ranger ailleurs, par manque de place.
Jill s’engouffra dans le dernier bureau sur la gauche.
— D’accord, tenez, dit-elle, fourrant une énorme montagne de papiers dans les mains de Danny. J’ai besoin que vous classiez ces plaidoiries. La plus récente en haut. Voici une perforeuse et le classeur où vous devez les ranger.
— Où…
Le regard de Danny fit le tour de la pièce, le moindre recoin était recouvert de piles de papiers, livres, fichiers suspendus dont le contenu se répandait sur le sol. Il se sentit momentanément submergé, il n’avait pas réalisé qu’il serait englouti sous le travail à peine cinq minutes après avoir franchi la porte.
— Oh, mince, oui. Venez de l’autre côté du couloir avec moi.
Jill pointa une petite pièce où trônaient trois bureaux.
— C’est le vôtre. N’hésitez pas à rapporter des affaires si vous voulez, des photos ou des trucs comme ça.
Un homme plus âgé était assis à l’un des bureaux, ses cheveux argentés coupés à ras, une paire de lunette, trop petite pour son grand visage, perchée au bout de son nez.
— Danny Butler, Voice Ellis Campbell.
— Salut, dit Danny, posant sa pile de papiers.
— Enchanté, répondit Ellis d’une voix de baryton.
— Ellis part à la retraite dans… quoi ? Un mois ? demanda Jill, le front plissé.
— Six semaines.
— C’est ça, je le savais. Six semaines. Il vous aidera à vous intégrer. Il est là depuis longtemps.
— Dix-huit ans, l’informa Ellis.
— Vous avez tout ce qu’il vous faut ? demanda Jill, son regard de nouveau sur Danny.
— Je crois que oui.
— Désolée, c’est la folie ici. J’aimerais vous dire que ça se calmera plus tard, mais je te mentirais.
— Ça ira, sourit Danny, la folie est quelque chose que je peux gérer.
— Marie, notre DRH, viendra vous voir dans la journée pour vous donner tout un tas de formulaires à remplir et vous expliquer le salaire inexistant et tous ces machins sympas.
Danny rit.
— Alors tout le monde sait combien je ne gagnerai pas.
— Ne vous en faites pas, c’est un tout petit peu moins que mon salaire.
Jill jeta un coup d’œil à sa montre tandis qu’elle levait les mains, enroulant ses cheveux en chignon au-dessus de sa tête.
— Merde, les clients arrivent dans vingt minutes. Criez si vous avez besoin de quelque chose.
— Cette fille doit surveiller son langage, dit Ellis lorsque Jill retourna à son bureau.
Au ton amusé de sa voix, Danny devina que ce n’était pas la première fois qu’il se plaignait à ce sujet.
— Sa maman aurait dû lui laver la bouche avec du savon depuis longtemps.
— Elle a l’air assez difficile à attraper, observa Danny.
Ellis éclata d’un rire doux.
— Bien vu, bien vu, médita-t-il, s’adossant contre son siège. Alors tu es le nouvel ex-détenu.
Ce n’était pas une question.
Danny se raidit en tirant sa chaise. Mais quel était l’intérêt de se sentir consterné ? Il était un ex-détenu et en serait toujours un.
— Ouaip, c’est moi.
Ellis le regardait d’un air pensif.
— Ne sois pas offensé. J’en suis un aussi.
— Vous ? demanda Danny, surpris.
Avec ses lunettes et son gilet et son visage de grand père préféré, le mot « criminel » n’était pas celui qui lui serait venu à l’esprit.
— Avant que je vienne travailler ici. Condamné à vingt et un ans pour meurtre.
— Merde, murmura Danny, ignorant si c’était la condamnation pour meurtre ou la longueur de la sentence qui le frappa le plus fort.
— Quand j’ai commencé, je représentais un très gros risque pour eux. Mais je m’en suis bien sorti, alors depuis, le cabinet fait une demande de subvention tous les ans pour quelqu’un qui a envie de se remettre dans le droit chemin. Parfois on a la subvention, d’autres fois non. Mais c’était le cas cette année. C’est un bon endroit, si ça ne te dérange pas de travailler dur pour un salaire de misère.
Ellis sourit, mais Danny savait ce qu’il sous-entendait. Ne foire pas ça, gamin, parce que ça sera certainement ta meilleure et seule chance de devenir plus que ce que tu étais jusqu’à présent.
— Danny, tu peux rentrer si tu veux. Tu as bossé tard ces trois dernières semaines.
Danny leva les yeux de la transcription du procès qu’il était en train de lire, marquant l’endroit où il s’était arrêté avec un surligneur vert.
— Tu n’as pas un client qui arrive ?
Jill acquiesça, bâillant derrière sa main.
— Oui, cependant tu n’es pas obligé de rester pour ça.
— C’est bon.
Danny étendit les bras au-dessus de sa tête, détendant les nœuds dans sa nuque.
— Je n’aime pas te savoir toute seule ici.
Jill roula des yeux.
— J’ai une massue dans mon tiroir et je connais quelques prises de kung-fu.
Elle fit la démonstration d’un coup de pied qui la déséquilibra et l’envoya valser contre le mur.
— Oui, répondit sèchement Danny, c’est une prise vraiment flippante que tu me montres là.
— Je m’échauffais.
— Hum-hum.
— Bon, si tu comptes rester dans le coin, tu peux vérifier que le dossier Lawrence est en ordre ? J’ai une audience de suppression demain matin.
— Bien sûr. Tu vas essayer de faire retirer le flingue de la liste des preuves ?