Oberman

Etienne Pivert de Senancour · Chapitre 11 sur 48

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Oberman

Lettre LV

DATX Fribourg, 30 mars, VIII.

 

Je juge comme autrefois la beauté d’un site pittoresque; mais je la sens moins, ou la manière dont je la sens ne me suffit plus. Je pourrais dire: je me souviens que cela est beau. Autrefois aussi je quittais les beaux lieux; c’était l’impatience du désir, l’inquiétude que donne la jouissance qu’on a seul, et qu’on pourrait posséder davantage. Je les quitte aujourd’hui; c’est l’ennui de leur silence. Ils ne parlent pas assez haut pour moi: je n’y entends pas, je n’y trouve pas ce que je voudrais voir, ce que je voudrais entendre: et je sens qu’à force de ne plus me trouver dans les choses, j’en viens à ce point de ne plus me trouver dans moi-même.

Je commence à voir les beautés physiques comme les illusions morales: tout se décolore insensiblement; et cela devait être. Le sentiment des convenances visibles n’est que la perception indirecte d’une harmonie intellectuelle. Comment trouverais-je dans les choses ces mouvements qui ne sont plus dans mon coeur, cette éloquence des passions que je n’ai pas; et ces sons silencieux, ces élans de l’espérance, ces voix de l’être qui jouit, prestige d’un monde déjà quitté[55].