Oberman
Je vous le dis avec simplicité, si…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je vous le dis avec simplicité, si je vois ainsi, ce n’est pas ma faute, et je ne m’entête pas d’une vaine prétention: souvent j’ai voulu voir autrement, je ne l’ai jamais pu. Que vous dirai-je? plus misérable qu’eux, je souffre parmi eux, parce qu’ils sont faibles; et dans une nature plus forte, je souffrirais encore, parce qu’ils m’ont affaibli comme eux.
Si vous pouviez voir comme je m’occupe de ces riens qu’on quitterait à douze ans: comme j’aime ces ronds de bois dur et propre, qui servent d’assiette vers les montagnes: comme je conserve de vieux journaux, non pas pour les relire, mais on pourrait envelopper quelque chose, un papier simple est si commode! comme à la vue d’une planche bien régulière, bien unie, je dirais volontiers, que cela est beau! tandis qu’un bijou bien travaillé me semble à peine curieux, et qu’une chaîne de diamants me fait hausser les épaules.
Je ne vois que l’utilité première: les rapports indirects ont peine à me devenir familiers; et je perdrais dix louis avec moins de regret, qu’un couteau bien proportionné que j’aurai longtemps porté sur moi.
Vous me disiez, il y a déjà du temps: Ne négligez point vos affaires; n’allez pas perdre ce qui vous reste, car vous n’êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd’hui d’un autre avis.
Suis je borné aux petits intérêts? Attribuerai-je ces singularités au goût des choses simples, à l’habitude des ennuis, ou bien sont-elles une manie puérile, signe d’inaptitude aux choses solides, mâles et généreuses?—C’est quand je vois tant de grands enfants séchés par l’âge et par l’intérêt, parler d’occupations sérieuses: c’est quand je porte l’oeil du dégoût sur ma vie réprimée; quand je considère tout ce que l’espèce humaine demande, et ce que nul ne fait: c’est alors que je fronce le sourcil, que mon oeil se fixe, et qu’un frémissement involontaire fait trembler mes lèvres. Aussi mes yeux se creusent et s’abattent, et je deviens comme un homme fatigué de veilles. Un important m’a dit: Vous travaillez donc beaucoup! Heureusement je n’ai pas ri. L’air laborieux manquait à ma honte.
Tous ces hommes qui, dans le fait, ne sont rien, et que pourtant il faut bien voir quelquefois, me dédommagent un peu de l’ennui qu’inspirent leurs villes. J’en aime assez les plus raisonnables; ceux-là m’amusent.
LETTRE XXXII.
DATX Paris, 29 avril, III.
Il y a quelque temps qu’à la bibliothèque j’entendis nommer près de moi le célèbre L…. Une autre fois je me trouvai à la même table que lui; l’encre manquait, je lui passai mon écritoire: ce matin je l’aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu’il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d’un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue, car l’heure de sortir approchait. La voici telle que je viens de la traduire.
*
Je suis hors d’état de m’attacher à aucune chose, et je ne saurais plus m’occuper d’aucune. Malgré tous mes efforts, je reviens toujours à toi; et mes idées, que je voudrais un moment tourner vers d’autres objets, me présentent toujours ton image. Il semble que mon existence soit liée à la tienne, et que je ne sois pas tout entier là où tu n’es pas: toutes mes facultés seraient perdues si je ne t’aimais point.
Ecoute: je vais te parler simplement et comme un homme qui n’a pas besoin de cacher ce qu’il désire. Depuis que je t’ai vue, voici deux fois que l’hiver a glace nos ruisseaux et blanchi nos prés; mais il n’a pas refroidi mon coeur. Que deviendrai-je si je cesse de t’aimer? Où seront mes plaisirs, et à quoi passerai-je ma vie? Si tu m’ôtes l’espérance, que restera-t-il pour me soutenir? Vois la fleur épuisée par les feux du soleil; si l’on cesse de l’arroser, elle se flétrit, elle souffre, elle meurt.
Je suis bien jeune encore: si tu le veux, je t’aimerai longtemps. Nous vivrons dans la même vallée, et nos troupeaux irons dans les mêmes pâturages. Si les loups avides enlèvent tes agneaux, j’accourrai, je combattrai le loup furieux, je rapporterai près du toi l’agneau encore épouvanté. Tu me souriras en le rassurant; et, comme lui, j’oublierai le danger. Si la mortalité s’attache à mes brebis et qu’elle respecte les tiennes, je me consolerai en voyant qu’elle ne t’a rien enlevé. Si elle ravage ton troupeau, je t’offrirai mes brebis les plus douces, mes béliers les plus beaux; je les aimerai davantage si tu les accepte, ils seront plus à moi quand je le les aurai donnés.
Lorsque les vents d’hiver souffleront dans la vallée, quand les frimas couvriront nos prairies, j’irai dans les forêts et je rapporterai les branches des ifs et des pins que l’hiver ne dépouille point: je couvrirai ton toit d’une verdure nouvelle, et la neige ne pénétrera pas dans les foyers. Quand l’herbe renaîtra, et que la saison sera encore mauvaise, j’appellerai tes brebis; elles sortiront avec les miennes, et tu resteras dans la demeure. Mais aussi, dès qu’il y aura de beaux moments, j’observerai la fleur encore fermée; j’écarterai l’ombre qui la retarderait, je t’apporterai la première qui fleurira.
Mais si tu me commandes de te fuir, j’oublierai la feuille nouvelle. Le soleil du printemps et les jours d’été seront pour moi comme les brouillards qui finissent l’année, comme les nuits sombres de l’hiver. Je serai seul au milieu des pasteurs, comme si j’étais abandonné dans un pays stérile; je serai muet au milieu de leurs chants; et je m’éloignerai des sacrifices et des danses, afin de ne point importuner de ma tristesse ceux qui peuvent avoir du plaisir.[22]
LETTRE XXXIII.
DATX Paris, 7 mai, III.
Si je ne me trompe, mes idylles ne sont pas fort intéressantes pour vous, me dit hier l’auteur dont je vous ai parlé, qui me cherchait des yeux et qui me fit signe lorsque j’arrivai. J’allais tâcher de répondre quelque chose qui fût honnête et pourtant vrai, lorsqu’en me regardant, il m’en évita le soin, et ajouta aussitôt: peut-être aimerez-vous mieux un fragment moral ou philosophique, qui a été attribué à Aristippe, dont Varron a parlé, et que depuis l’on a cru perdu. Il ne l’était pas pourtant, puisqu’il a été traduit au quinzième siècle en français de ce temps-là. Je l’ai trouvé manuscrit, et ajouté à la suite de Plutarque dans un exemplaire imprimé d’Amyot, que personne n’ouvrait parce qu’il y manque beaucoup de feuilles.
J’ai avoué que n’étant pas un érudit, j’avais en effet le malheur d’aimer mieux les choses que les mots, et que j’étais beaucoup plus curieux des sentiments d’Aristippe que d’une églogue, fût-elle de Bion, ou de Théocrite.
On n’a point, à ce qu’il m’a paru, de preuves suffisantes que ce petit écrit soit d’Aristippe; et l’on doit à sa mémoire de ne pas lui attribuer ce que peut-être il désavouerait. Mais s’il est de lui, ce grec célèbre, aussi mal jugé qu’Epicure, et que l’on a cru voluptueux avec mollesse, ou d’une philosophie trop facile, avait cependant cette sévérité qu’exige la prudence et l’ordre, seule sévérité qui convienne à l’homme né pour jouir et passager sur la terre.
J’ai changé comme j’ai pu, en français moderne, ce langage quelquefois heureux, mais suranné, que j’ai eu de la peine à comprendre en plusieurs endroits. Voici donc tout ce morceau intitulé dans le manuscrit Manuel de Pseusophanes, à l’exception de près de deux lignes que l’on n’a pu déchiffrer.
MANUEL.
Tu viens de t’éveiller sombre, abattu, déjà fatigué du temps qui commence. Tu as porté sur la vie le regard du dégoût: tu l’as trouvée vaine, pesante; dans une heure tu la sentiras plus tolérable: aura-t-elle donc changé?
Elle n’a point de forme déterminée. Tout ce que l’homme éprouve est dans son coeur: ce qu’il connaît est dans sa pensée. Il est tout entier dans lui-même.
Quelles pertes peuvent t’accabler ainsi? Que peux-tu perdre? Est-il hors de toi quelque chose qui soit à toi? Qu’importe ce qui peut périr? Tout passe, excepté la justice cachée sous le voile des choses inconstantes. Tout est vain pour l’homme, s’il ne s’avance point d’un pas égal et tranquille, selon les lois de l’intelligence.
Tout s’agite autour de toi, tout menace: si tu te livres aux alarmes, tes sollicitudes seront sans terme. Tu ne posséderas point les choses qui ne sauraient être possédées, et tu perdras ta vie qui t’appartenait. Ce qui arrive, passe à jamais. Ce sont des accidents nécessaires qui s’engendrent en un cercle éternel, ils s’effacent comme l’ombre imprévue et fugitive.
Quels sont les maux? des craintes imaginaires, des besoins d’opinion, des contrariétés d’un jour. Faible esclave! tu t’attaches à ce qui n’est point, tu sers des fantômes. Abandonne à la foule trompée ce qui est illusoire, vain et mortel. Ne songes qu’à l’intelligence qui est le principe de l’ordre du monde, et à l’homme qui en est l’instrument: à l’intelligence qu’il faut suivre, à l’homme qu’il faut aider.
L’intelligence lutte contre la résistance de la matière, contre ces lois aveugles dont l’effet inconnu fut nommé le hasard. Quand la force qui t’a été donnée à suivi l’intelligence, quand tu as servi à l’ordre du monde que veux-tu davantage? Tu as fait selon ta nature: et qu’y a-t-il de meilleur pour l’être qui sent et qui connaît, que de subsister selon sa nature?
Chaque jour, en naissant à une nouvelle vie, souviens-toi que tu as résolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s’avance vers son but. Mais toi, tu t’arrêtes, tu rétrogrades, tu reste dans un état de suspension et de langueur. Tes jours écoulés se reproduiront-ils dans un temps meilleur? La vie se fond toute entière dans ce présent que tu négliges pour le sacrifier à l’avenir: le présent est le temps, l’avenir n’est que son apparence.
Vis en toi-même, et cherche ce qui ne périt point. Examine ce que veulent nos passions inconsidérées: de tant de choses, en est-il une qui suffise à l’homme? L’intelligence ne trouve qu’en elle-même l’aliment de sa vie: sois juste et fort. Nul ne connaît le jour qui doit suivre: tu ne trouveras point de paix dans les choses; cherche-là dans ton coeur. La force est la loi de la nature: la puissance c’est la volonté; l’énergie dans les peines est meilleure que l’apathie dans les voluptés. Celui qui obéit et qui souffre, est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu désires est vain. Une seule chose te sera bonne, c’est d’être ce que la nature a voulu.
Tu es intelligence et matière. Le monde n’est pas autre chose. L’harmonie modifie les corps: et le tout tend à la perfection par l’amélioration perpétuelle de ses diverses parties. Cette loi de l’univers est aussi la loi des individus;…………….. Ainsi tout est bon quand l’intelligence le dirige; et tout est mauvais quand l’intelligence l’abandonne. Use des biens du corps; mais avec la prudence qui les soumet à l’ordre. Une volupté que l’on possède selon la nature universelle, est meilleure qu’une privation qu’elle ne demande pas: et l’acte le plus indifférent de notre vie est moins mauvais que l’effort de ces vertus sans but qui retardent la sagesse.
Il n’y a pas d’autre morale que celle du coeur de l’homme; ni d’autre science ou d’autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux. Laisse à des intelligences supérieures ou différentes, ce qui est loin de toi, ce que ton intelligence ne discerne pus bien: cela ne lui fût point destiné.
Console, éclaire et soutiens tes semblables: ton rôle a été marqué pur la place que tu occupes dans l’immensité de l’être vivant. Connais et suis les lois de l’homme; et tu aideras les autres hommes à les connaître, à les suivre. Considère, et montre leur le centre et la fin des choses: qu’ils voient la raison de ce qui les surprend, l’instabilité de ce qui les trouble, le néant de ce qui les entraîne.
Ne t’isole point de l’ensemble du monde; regarde toujours l’univers, et souviens toi de la justice. Tu auras rempli ta vie: tu auras fait ce qui est de l’homme.
LETTRE XXXIV.
(EXTRAIT DE DEUX LETTRES.)
DATX Paris, 2 et 4 juin, III.
Les premiers acteurs vont quelquefois à Bordeaux, à Marseille, à Lyon; mais le spectacle n’est bon qu’à Paris. La tragédie et la vraie comédie exigent un ensemble trop difficile à trouver ailleurs. L’exécution des meilleures pièces devient indifférente, ou même ridicule, si elles ne sont pas jouées avec un talent qui approche de la perfection: un homme de goût n’y trouve aucun agrément lorsqu’il n’y peut pas applaudir à une imitation noble et exacte de l’expression naturelle. Pour les pièces dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que l’acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n’exige pas le même accord, la même harmonie; il souffre plutôt des discordances, parce qu’il est fondé lui-même sur le sentiment délicat de quelques discordances: mais dans un sujet héroïque on ne peut supporter des fautes qui font rire le parterre.
Il est des spectateurs heureux qui n’ont pas besoin d’une grande vraisemblance: ils croyent toujours voir une chose réelle; et de quelque manière qu’on joue, c’est une nécessité qu’ils pleurent dès qu’il y a des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont guères au spectacle pour entendre ce qu’ils pourraient lire chez eux: ils y vont pour voir comment on l’exprime, et pour comparer dans un même passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.
*
J’ai vu, à peu de jours de distance, le rôle difficile de Mahomet par les trois acteurs seuls capables de l’essayer. M … mal costumé, débitant ses tirades d’une manière trop animée, trop peu solennelle, et pressant surtout à l’excès la dernière, ne m’a fait plaisir que dans trois ou quatre passages où j’ai reconnu ce tragédien supérieur qu’on admire dans les rôles qui lui conviennent mieux.
S. joue bien ce rôle, il l’a bien étudié, il le raisonne assez bien; mais il est toujours acteur, et n’est point Mahomet.
B. m’a paru entendre vraiment ce rôle extraordinaire. Sa manière extraordinaire elle-même, paraissait bien celle d’un prophète de l’Orient: mais peut-être elle n’était pas aussi grande, aussi auguste, aussi imposante qu’il l’eût fallu pour un législateur conquérant, un envoyé du ciel destiné à convaincre par l’étonnement, à soumettre, à triompher, à régner. Il est vrai que Mahomet, chargé des soins de l’autel et du trône, n’était pas aussi fastueux que Voltaire l’a fait, comme il n’était pas non plus aussi fourbe. Mais l’acteur dont je parle n’est peut-être pas même le Mahomet de l’histoire, tandis qu’il devrait être, celui de la tragédie. Cependant il m’a plus satisfait que les deux autres, quoique le secondait un physique plus beau, et que le premier possède des moyens en général bien plus grands. B. seul a bien arrêté l’imprécation de Palmyre. S. a tiré son sabre: je craignais qu’on ne se mît à rire. M. y a porté la main, et son regard atterait Palmyre: à quoi servait donc cette main sur le cimeterre, cette menace contre une femme, contre Palmyre jeune et aimée. B. n’était pas même armé, ce qui m’a fait plaisir. Lorsque, lassé d’entendre Palmyre, il voulut enfin l’arrêter, son regard profond et terrible sembla le lui commander au nom d’un Dieu, et la forcer de rester suspendue entre la terreur de son ancienne croyance, et ce désespoir de la conscience et de l’amour trompés.
*
Comment peut-on prétendre sérieusement que la manière d’exprimer est une affaire de convention? C’est la même erreur que celle de ce proverbe si faux dans l’acception qu’on lui donne ordinairement: il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs.
Que prouvait M. R*. en chantant sur les mêmes notes: J’ai perdu mon Euridice: J’ai trouvé mon Euridice? Les mêmes notes peuvent servir à exprimer la plus grande joie, ou la douleur la plus amère; on n’en disconvient pas: mais le sens musical est-il tout entier dans les notes? Quand vous substituez le mot trouvé au mot perdu, quand vous mettez la joie à la place de la douleur, vous conservez les mêmes notes; mais vous changez absolument les moyens secondaires de l’expression. Il est incontestable qu’un étranger, qui ne comprendrait ni l’un ni l’autre de ces deux mots, ne s’y tromperait pourtant pas. Ces moyens secondaires font aussi partie de la musique: qu’on dise, si l’on veut, que la note est arbitraire;
*
Cette pièce (Mahomet) est l’une des plus belles de Voltaire; mais peut-être chez un autre peuple, n’eût-il point fait du prophète conquérant l’amant de Palmyre. Il est vrai que l’amour de Mahomet est mâle, absolu, et même un peu farouche: il n’aime point comme Titus, mais peut-être serait-il mieux qu’il n’aimât point. On connaît la passion de Mahomet pour les femmes; mais il est probable que dans ce coeur ambitieux et profond, après tant d’années de dissimulation, de retraite, de périls et de triomphes, cette passion n’était pas de l’amour.
Cet amour pour Palmyre était peu convenable à ses hautes destinées, et à son génie: l’amour n’est point à sa place dans un coeur sévère que ses projets remplissent, que le besoin de l’autorité vieillit, qui ne connaît de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur même ne serait qu’une distraction.
Que signifie: L’amour seul me console? Qui le forçait à chercher le trône de l’Orient, à quitter ses femmes et son obscure indépendance pour porter l’encensoir et le sceptre et les armes? L’amour seul me console! Régler le sort des peuples, changer le culte et les lois d’une partie du globe, sur les débris du monde élever l’Arabie, est-ce donc une vie si triste, une inaction si léthargique? C’est un soin difficile: sans doute, mais c’est précisément le cas de ne pas aimer. Ces nécessités[23] du coeur commencent dans le vide de l’âme: qui a de grandes choses à faire, a bien moins besoin d’amour.
Si du moins cet homme qui, dès longtemps n’a plus d’égaux, et qui doit régir en Dieu l’univers prévenu; si ce favori du Dieu des batailles aimait une femme qui pût l’aider à tromper l’univers, ou une femme née pour régner, une Zénobie; si du moins il était aimé: mais ce Mahomet qui asservit la nature à son austérité, le voilà ivre d’amour pour un enfant qui ne pense pas à lui.
Je sais qu’une nuit de Palmyre est le plus grand plaisir de l’homme; mais enfin ce n’est qu’un plaisir. S’occuper d’une femme extraordinaire et dont on est aimé, c’est davantage: c’est un plaisir très-grand, c’est un devoir même; mais enfin ce n’est qu’un devoir secondaire.
Je ne conçois pas ces puissances à qui un regard d’une maîtresse fait la loi. Je crois sentir ce que peut l’amour; mais un homme qui gouverne n’est pas à lui. L’amour entraîne à des erreurs, à des illusions, à des fautes; et les fautes de l’homme puissant sont trop importantes, trop funestes, elles sont des malheurs publics.
Je n’aime pas ces hommes chargés d’un grand pouvoir, qui oublient de gouverner dès qu’ils trouvent à s’occuper autrement; qui placent leurs affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis c’est pour leur amusement; qui arrangent selon les fantaisies de leur vie privée, les besoins des nations; et qui feraient hacher leur armée pour voir leur maîtresse. Je plains les peuples que leur, maître n’aime qu’après toutes les autres choses qu’il aime; ces peuples qui seront livrés, si la fille de chambre d’une favorite s’aperçoit qu’on peut gagner quelque chose à les trahir.
LETTRE XXXV.
DATX Paris, 8 juillet, III.
Enfin, j’ai un homme sûr pour finir les choses dont le soin me retenait ici. D’ailleurs elles sont presque achevées: il n’y a plus de remède, et il est bien connu que me voilà ruiné. Il ne me reste pas même de quoi subsister jusqu’à ce qu’un événement, peut-être très-éloigné, vienne changer ma situation. Je ne sens pas d’inquiétude; et je ne vois pas que j’aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien. Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n’étais; mais je ne deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n’ai que mes propres besoins: assurément tant que je ne serai ni malade, ni dans les fers, mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je suis las d’être inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des temps de revers; c’est le moment de la résistance et du courage. On espère alors: on se dit; je passe la saison de l’épreuve, je consume mon malheur, il est vrai semblable que le bien lui succédera. Mais dans la prospérité, lorsque les choses extérieures semblent nous mettre au nombre des heureux, et que pourtant le coeur ne jouit de rien, on supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune n’accordera pas toujours. On déplore la tristesse du plus beau temps de la vie: on craint ce malheur inconnu que l’on attend de l’instabilité des choses: on le craint d’autant plus, qu’étant malheureux même sans lui, on doit regarder comme tout-à-fait insupportable ce poids nouveau dont il doit nous surcharger. C’est ainsi que ceux qui vivent dans leurs terres, supportent mieux de s’y ennuyer pendant l’hiver qu’ils appellent d’avance la saison triste, que l’été dont ils attendent les agréments de la campagne.
Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait; et je ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu’à ce que nous en ayons parlé ensemble; ainsi je ne songe qu’au présent. Me voilà débarrassé de tous soins: jamais je n’ai été si tranquille. Je pars pour Lyon; je passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous verrons ensuite.
PREMIER FRAGMENT.
DATX Cinquième année.
Si le bonheur suivait la proportion de nos privations ou de nos biens, il y aurait trop d’inégalité entre les hommes. Si le bonheur dépendait uniquement du caractère, cette inégalité serait trop grande encore. S’il dépendait absolument de la combinaison du caractère et des circonstances, les hommes que favorisent de concert, et leur prudence et leur destinée, auraient trop d’avantages. Il y aurait des hommes très-heureux et des hommes excessivement malheureux; mais ce ne sont pas les circonstances seules qui font notre sort: ce n’est pas même le seul concours des circonstances actuelles avec la trace, ou avec l’habitude laissée par les circonstances passées, ou avec les dispositions particulières de notre caractère. La combinaison de ces causes a des effets très-étendus; mais elle ne fait pas seule notre humeur difficile et chagrine, notre ennui, notre mécontentement, notre dégoût des choses, et des hommes, et de toute la vie humaine. Nous avons en nous-mêmes ce principe général de refroidissement, et d’aversion ou d’indifférence: nous l’avons tous, indépendamment de ce que nos inclinations individuelles et nos habitudes peuvent faire pour y ajouter ou pour en affaiblir les suites. Une certaine modification de nos humeurs, une certaine situation de tout notre être doivent produire en nous cette affection morale. C’est une nécessité que nous ayons de la douleur, comme de la joie: nous avons besoin de nous fâcher contre les choses, comme nous avons besoin d’en jouir.
L’homme ne saurait désirer et posséder sans interruption, comme il ne peut toujours souffrir. La continuité d’un ordre de sensations heureuses ou de sensations malheureuses, ne peut subsister longtemps dans la privation absolue des sensations contraires. La mutabilité des choses de la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en recevons; et quand même il en serait autrement, notre organisation n’est pas susceptible d’invariabilité.
Si l’homme qui croit à sa fortune ne voit point le malheur venir du dehors à sa rencontre, il ne saurait tarder à le découvrir dans lui-même. Si l’infortuné ne reçoit pas de consolations extérieures, il en trouvera bientôt dans son coeur.
Quand nous avons tout arrangé, tout obtenu pour jouir toujours, nous avons peu fait pour le bonheur. Il faut bien que quelque chose nous mécontente et nous afflige: et si nous sommes parvenus à écarter tout le mal, ce sera le bien lui-même qui nous déplaira.
Mais si la faculté de jouir ou celle de souffrir ne peut être exercée, ni l’une ni l’autre, à l’exclusion totale de celle que notre nature destine à la contre-balancer, chacune du moins peut l’être accidentellement beaucoup plus que l’autre: ainsi les circonstances, sans être tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur notre habitude intérieure. Si les hommes que le sort favorise n’ont pas de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en exciter en eux; au défaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que l’adversité poursuit, ayant de grandes occasion de souffrir, souffriront fortement; mais ayant assez souffert à-la-fois, ils ne souffriront pas habituellement: aussitôt que les circonstances les laisseront à eux-mêmes, ils ne souffriront plus, car le besoin de souffrir est satisfait en eux; et même ils jouiront, parce que le besoin opposé réagit d’autant plus constamment que l’autre besoin rempli, nous a emporté plus loin dans la direction contraire[24].
Ces deux forces contraires tendent à l’équilibre; mais elles n’y arrivent point, à moins que ce ne soit pour l’espèce entière. S’il n’y avait pas de tendance à l’équilibre, il n’y aurait pas d’ordre: si l’équilibre s’établissait dans les détails, tout serait fixe, il n’y aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n’y aurait point un ensemble unique et varié, le monde ne serait pas.
Il me semble que l’homme très-malheureux, mais inégalement et par reprises isolées, doit avoir une propension habituelle à la joie, au calme, aux jouissances affectueuses, à la confiance, à l’amitié, à la droiture.
L’homme très-malheureux, mais également, lentement, uniformément, sera dans une lutte perpétuelle des deux principes moteurs; il sera d’une humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et toujours par cette raison même, s’irritant du mal, minutieux dans le sentiment de cette alternative, il sera plus fatigué que séduit par les moindres illusions; il est aussitôt détrompé; tout le décourage, comme tout l’intéresse.
Celui qui est continuellement moitié heureux, en quelque sorte, et moitié malheureux, approchera de l’équilibre: assez égal, il sera bon, plutôt que d’un grand caractère; sa vie sera plus douce qu’heureuse; il aura du jugement, et peu de génie.
Celui qui jouit habituellement, et sans avoir jamais de malheur visible, ne sera séduit par rien: car il n’a plus besoin de jouir; et dans son bien être extérieur, il éprouve secrètement un perpétuel besoin de souffrir. Il ne sera pas expansif, indulgent, aimant; mais il sera indifférent dans la jouissance des plus grands biens, et susceptible de trouver un malheur dans le plus petit inconvénient. Habitué à ne point éprouver de revers, il sera confiant, mais confiant en lui-même ou dans son sort, et non point envers les autres hommes: il ne sent pas le besoin de leur appui; et comme sa fortune est meilleure que celle du plus grand nombre, il est bien près de se sentir plus sage que tous. Il veut toujours jouir, et surtout il veut paraître jouir beaucoup, et cependant il éprouve un besoin interne de souffrir; ainsi dans le moindre prétexte, il trouvera facilement un motif de se fâcher contre les choses, d’être indisposé contre les hommes. N’étant pas vraiment bien, mais n’ayant pas à espérer d’être mieux, il ne désirera rien d’une manière positive; mais il aimera le changement en général, et il l’aimera dans les détails plus que dans l’ensemble. Ayant trop, il sera prompt à tout quitter. Il trouvera quelque plaisir, il mettra une sorte de vanité à être irrité, aliéné, souffrant, mécontent. Il sera difficile, il sera exigeant: sans cela que lui resterait-il de cette supériorité qu’il prétend avoir sur les autres hommes, et qu’il affecterait encore si même il n’y prétendait plus. Il sera dur, il cherchera à s’entourer d’esclaves, pour que d’autres avouent cette supériorité; pour qu’ils en souffrent du moins, quand lui-même n’en jouit pas.
Je doute qu’il soit bon à l’homme actuel d’être habituellement fortuné, sans avoir jamais eu le sort contre lui. Peut-être l’homme heureux, parmi nous, est celui qui a beaucoup souffert; mais non pas habituellement et de cette manière lentement comprimante qui abat les facultés sans être assez extrême pour exciter l’énergie secrète de l’âme, pour la réduire heureusement à chercher en elle des ressources qu’elle ne se connaissait pas[25].
C’est un avantage pour la vie entière d’avoir été malheureux dans l’âge où la tête et le coeur commencent à vivre. C’est la leçon du sort: elle forme les hommes bons[26]; elle étend les idées, et mûrit les coeurs avant que la vieillesse les ait affaiblis; elle fait l’homme assez tôt pour qu’il soit entièrement homme. Si elle ôte la joie et les plaisirs, elle inspire le sentiment de l’ordre et le goût des biens domestiques: elle donne le plus grand bonheur que nous devions attendre, celui de n’en attendre d’autre que de végéter utiles et paisibles. On est bien moins malheureux quand on ne veut plus que vivre: on est plus près d’être utile, lorsqu’étant encore dans la force de l’âge, on ne cherche plus rien pour soi. Je ne vois que le malheur qui puisse, avant la vieillesse, mûrir ainsi les hommes ordinaires.
La vraie bonté exige des conceptions étendues, une âme grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l’homme, si les perfections morales sont essentielles au bonheur; c’est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du coeur, que l’on trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mêmes et pour l’intérêt de tous; les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur et le plus invariablement attachés à la vertu.
Qu’importe à l’ordre social qu’un vieillard ait renoncé aux objets des passions, et qu’un homme faible n’ait pas le projet de nuire? De bonnes gens ne sont pas des hommes bons; ceux qui ne font bien que par faiblesse, pourront faire beaucoup de mal dans des circonstances différentes. Susceptible de défiance, d’animosité, de superstitions, et surtout d’entêtement, l’instrument aveugle de plusieurs choses louables où le portait son penchant, sera le vil jouet d’une idée folle qui dérangera sa tête, d’une manie qui gâtera son coeur, ou de quelque projet funeste auquel un fourbe saura l’employer.
Mais l’homme de bien est invariable: il n’a les passions d’aucune coterie, ni les habitudes d’aucun état; on ne l’emploie pas: il ne peut avoir ni animosité, ni ostentation, ni manies: il n’est étonné ni du bien, parce qu’il l’eût fait également, ni du mal, parce qu’il est dans la nature: il s’indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable; il méprise la bassesse de l’âme, mais il ne s’irrite pas contre un vers à cause que le malheureux n’a point d’ailes.
Il n’est pas l’ennemi du superstitieux, car il n’a pas de superstitions contraires: il cherche l’origine souvent, très-sage[27] de tant d’opinions devenues insensées, et il rit de ce qu’on a ainsi pris le change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu’il cherche l’ordre: il fait le bien pour diminuer l’inutilité de sa vie: il préfère les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et lui ne le peut guère: il aime seulement à se réserver ce qui procure les moyens d’être bon à quelque chose, et aussi de vivre sans trouble, car il faut du calme à qui n’attend pas de plaisirs. Il n’est point défiant; mais comme il n’est pas séduit, il pense quelquefois à contenir la facilité de son coeur: il sait s’amuser à être un peu victime, mais il n’entend pas qu’on le prenne pour dupe. Il peut avoir à souffrir de quelques fripons: il n’est pas leur jouet. Il laissera parfois à certains hommes à qui il est utile, le petit plaisir de se donner en cachette les airs de le protéger. Il n’est pas content de ce qu’il fait, parce qu’il sent qu’on pourrait faire beaucoup plus: il l’est seulement un peu de ses intentions, sans être plus fier de cette organisation intérieure qu’il ne le serait d’avoir reçu un nez d’une belle forme. Il consumera ainsi ses heures en se traînant vers le mieux; quelquefois d’un pas énergique quoiqu’embarrassé; plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement.
Quand il est nécessaire d’opposer le mérite de l’homme à quelques autres mérites feints ou inutiles, par lesquels on prétend tout confondre et tout avilir; il dit que le premier mérite est l’imperturbable droiture de l’homme de bien, puisque c’est le plus certainement utile; on lui répond qu’il est orgueilleux, et il rit. Il souffre les peines, il pardonne les torts domestiques: on lui dit, que ne faites-vous de plus grandes choses? il rit. Ces grandes choses lui sont confiées; il est accusé par les amis d’un traître, et condamné par celui qu’on trahit: il sourit, et s’en va. Les siens lui disent que c’est une injustice inouïe; et il rit davantage.
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SECOND FRAGMENT.
DATX Sixième année.
Je ne suis pas surpris que la justesse des idées soit assez rare en morale. Les anciens qui n’avaient pas l’expérience des siècles, ont plusieurs fois songé à mettre la destinée du coeur de l’homme entre les mains des sages. La politique moderne est plus profonde; elle a livré l’unique science aux prédicateurs, et à cette foule que les imprimeurs appellent hommes de lettres: mais elle protège solennellement l’art de faire des fleurs en sucre, et l’invention des perruques d’une nouvelle forme.
Dès que l’on observe les peines d’une certaine classe d’hommes, et qu’on commence à découvrir leurs causes, on reconnaît qu’une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que l’on pût faire, serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent………….
Le mépris de l’or est une chose absurde. Sans doute préférer l’or à son devoir est un crime: mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie comme aux richesses. Si la vie n’en est pas moins un bien en général, pourquoi l’or n’en serait-il pas aussi un. Quelques hommes indépendants et isolés font très-bien de s’en passer: mais tous ne sont pas dans ce cas; et ces déclamations si vaines, qui ont un coté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite: si la vertu n’est que l’effort vers l’ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes? Pour moi qui estime encore plus dans l’homme les qualités du coeur que celles de l’esprit, je pense néanmoins que l’instituteur d’un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais coeurs, que pour concilier des esprits faux.
Les chrétiens, et d’autres, ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu; ils ne l’ont pas exigée des hommes, ils ne l’ont même conseillée qu’à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n’a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l’argent, on ne saurait y mettre trop de modération et de justesse. L’abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses et même pour toute propriété; mais dans la vie ordinaire le désir de l’or est inévitable. Avec l’or, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe; ce signe dit: Que l’on me prévienne, que l’on me nourrisse, que l’on m’habille, que l’on me désennuie, que l’on me considère, que l’on serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi; si quelqu’un souffre qu’il le déclare, ses peines sont finies! Et comme il a été dit, il est fait.
Ceux qui méprisent l’or sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite. Quand l’imbécillité de l’esprit, l’impuissance des organes, ou la grossièreté de l’âme rendent incapable d’user d’un bien sans le pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c’est sa propre bassesse que l’on accuse. Un homme crapuleux méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l’esprit, un sophiste moralise contre l’argent. Sans doute les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux, les bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou abuser, c’est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche, et qui se met à vivre le plus qu’il peut en riche, ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n’est-il pas mieux qu’auparavant, c’est qu’il n’est pas plus riche: plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s’arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu’il accumule des dettes jusqu’à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins; faire tout pour l’ostentation; avoir vingt chevaux parce qu’un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente; c’est s’embarrasser dans les chaînes d’une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance, une élégance simple, s’arrêter là quant même la fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer un ami d’embarras, à parer d’avance aux événements funestes, à donner à l’homme bon devenu malheureux ce qu’il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui n’en avait qu’une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ vient d’être grêlé, à réparer le chemin où des chars[28] sont versés, où les chevaux se blessent; s’occuper selon ses facultés et ses goûts; donner à ses enfants des connaissances, l’esprit d’ordre et des talents: tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
Le mépris de l’or, inconsidérément recommandé dans l’âge qui ignore sa valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs, l’un des plus grands moyens, et peut-être le plus sûr de ne point vivre inutiles comme la foule.
Combien de jeunes personnes, dans le choix d’un maître, se piquent de compter les biens pour rien; et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d’un sort gêné et précaire, et dans l’ennui habituel qui seul contient tant de maux……..
Un homme sensé, tranquille, et qui méprise un caractère folâtre, se laisse séduire par quelque conformité dans les goûts; il abandonne au vulgaire la gaieté, l’humeur riante, et même la vivacité, l’activité: il prend une femme sérieuse, triste, que la première contrariété rend mélancolique, que les chagrins aigrissent, qui avec l’âge devient taciturne, impérieuse, austère et brusque; et qui s’attachant avec humeur à se passer de tout, et se passant bientôt de tout par humeur et pour en donner aux autres la leçon, rendra toute sa maison malheureuse.
Ce n’était, pas dans un sens trivial qu’Epicure disait: Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil; et c’est beaucoup s’il n’en est pas révolté, car il a rejeté les préjugés communs; mais il en sentira l’importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
C’est peu de chose de n’être point comme le vulgaire des hommes; mais c’est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n’être plus comme le vulgaire des sages.
LETTRE XXXVI.
DATX Lyon, 7 avril, VI.
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Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu’emporte le ruisseau silencieux! que seriez-vous à l’homme si vous ne lui parliez point des autres hommes. La nature serait muette, s’ils n’étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient, et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes. La nature sentie n’est que dans les rapports humains; et l’éloquence des choses n’est rien que l’éloquence de l’homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu’une expression des rapports que nos coeurs produisent et contiennent.
Convenance entière: amitié des anciens! Quand celui qui possédait l’affection sans bornes, recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d’un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d’un site, ou les dimensions d’un glacier. Mais les relations de la vie humaine sont multipliées; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts; l’amitié antique est toujours loin de nos coeurs, ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l’espoir et les précautions, entre les délices que l’on attend et l’amertume qu’on éprouve. L’intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L’homme vieillit, et son coeur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu’il peut aimer est dans l’homme, tout ce qu’il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là et par des conséquences d’une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu’il n’espère, reste un peu éloigné de l’homme. Les choses mortes sont moins puissantes, mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons; mais nous sommes plus assurés d’y trouver, à notre choix, les choses qu’elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés mais certains. La passion cherche l’homme; quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s’est formé un lieu puissant de l’homme à cet ami de l’homme pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu’il est moins que nous et qu’il est plus que les choses insensibles. S’il fallait que l’homme prît au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l’espèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.
Et quand une famille est dans la solitude, non pas dans celle du désert, mais dans celle de l’isolément ou de la misère: quand ces êtres faibles, souffrants, qui ont tant de moyens d’être malheureux, et si peu d’être satisfaits, qui n’ont que des instants pour jouir et qu’un jour pour vivre; quand le père et sa femme, quand la mère et ses filles n’ont point de condescendance, n’ont point d’union, qu’ils ne veulent pas aimer les mêmes choses, qu’ils ne savent pas se soumettre aux mêmes misères, et soutenir ensemble, à distances égales, la chaîne des douleurs; quand par égoïsme ou par humeur, chacun refusant ses forces, la laisse traîner pesamment sur le sol inégal, et creuser le long sillon où germent avec une fécondité sinistre, les ronces qui les déchirent tous: O hommes! qu’êtes-vous donc pour l’homme?
Quand une attention, une parole de paix, de bienveillance, de pardon généreux, sont reçues avec dédain, avec humeur, avec une indifférence qui glace…. Nature universelle! tu l’as fait ainsi pour que la vertu fût sublime, et que le coeur de l’homme devînt meilleur encore et plus résigné sous le poids qui l’écrase.
LETTRE XXXVII.
DATX Lyon, 2 mai, VI.
J’ai des moments où je désespérerais de contenir l’inquiétude qui m’agite: tout m’entraîne alors et m’enlève avec une force immodérée; et de cette hauteur, je retombe avec épouvante, et je me perds dans l’abîme qu’elle a creusé.
Si j’étais absolument seul, ces moments-là seraient intolérables; mais j’écris, et il semble que le soin de vous exprimer ce que j’éprouve soit une distraction qui en adoucisse le sentiment. A qui m’ouvrirais-je ainsi? quel autre supporterait le fatigant bavardage d’une manie sombre, d’une sensibilité si vaine? C’est mon seul plaisir de vous conter ce que je ne puis dire qu’à vous, ce que je ne voudrais dire à nul autre, ce que d’autres ne voudraient pas entendre. Que m’importe le contenu de mes lettres? plus elles sont longues et plus j’y mets de temps, plus elles valent pour moi: et si je ne me trompe, l’épaisseur du paquet ne vous a jamais rebuté. On parlerait ensemble pendant dix heures, pourquoi ne s’écrirait-on pas pendant deux?
Je ne veux point vous faire un reproche. Vous êtes moins long, moins diffus que moi. Vos affaires vous fatiguent, vous écrivez avec moins de plaisir même à ceux gué vous aimez. Vous me dites ce que vous avez à me dire dans l’intimité: mais moi solitaire, moi rêveur au moins bizarre, je n’ai rien à dire, et j’en suis d’autant plus long. Tout ce qui me passe par la tête, tout ce que je dirais en jasant, je l’écris si l’occasion se présente: mais tout ce que je pense, tout ce que je sens, je vous l’écris nécessairement; c’est un besoin pour moi. Quand je cesserai, dites que je ne sens plus rien, que mon âme s’éteint, que je suis devenu tranquille et raisonnable, que je passe enfin mes jours à manger, dormir, jouer aux cartes. Je serais plus heureux!