Oberman
Lettre LXXXIX
DATX Im., 6 décembre, IX.
J’ai voulu vous annoncer dès le jour même ce moment, jadis si désiré, qui pourrait faire époque dans ma vie, si j’étais entièrement revenu de mes songes, ou peut-être si je n’avais rien perdu de leur première erreur. Je suis tout à fait chez moi: les travaux sont finis. C’est enfin l’instant de prendre un train de vie qui emploie certaines heures, et qui fasse oublier les autres: je puis faire ce que je veux, mais le malheur est que je ne vois pas bien ce que je dois faire.
C’est cependant une douce chose que l’aisance: on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l’aisance, la raison peut éviter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s’ils avaient de l’aisance: mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu’il possède. Il n’y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si l’on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c’est que l’aisance est bien plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l’or, ne savent comment vivre! S’ils avaient su borner leurs prétentions et celles de leur famille, ils auraient tout, car l’or fait tout: mais dans leurs mains inconsidérées, l’or ne fait rien. Ils le veulent ainsi: que leurs goûts soient satisfaits! Mais dans notre médiocrité, donnons du moins d’autres exemples.
Pour n’être pas vraiment malheureux, il ne faut qu’un bien; on le nomme raison, sagesse ou vertu. Pour être satisfait, je crois qu’il en faut quatre, beaucoup de raison, de la santé, quelque fortune, et un peu de ce bonheur qui consiste à avoir le sort pour soi. A la vérité, chacun de ces trois autres biens n’est rien sans la raison, et la raison est beaucoup sans eux. Elle peut les donner enfin, ou consoler de leur perte; mais eux ne la donnent pas, et ce qu’ils donnent sans elle n’a qu’un éclat extérieur, une apparence dont le coeur n’est pas longtemps abusé. Avouons que l’on est bien sur la terre quand on peut et qu’on sait. Pouvoir sans savoir, est fort dangereux: savoir sans pouvoir, est inutile et triste.
Pour moi, qui ne prétends pas vivre, mais seulement regarder la vie, je ferai bien de me mettre à imaginer du moins le rôle d’un homme. Je veux passer tous les jours quatre heures dans mon cabinet. J’appellerai cela du travail; ce n’en est pas un pourtant, car il n’est pas permis de poser une serrure ou d’ourler un mouchoir le jour du repos, mais on est très libre de faire un chapitre du Monde primitif. Puisque j’ai résolu d’écrire, je ne serais pas excusable si je ne le faisais pas maintenant[92]. J’ai tout ce qu’il me faut, loisir, tranquillité, ennui, bibliothèque bornée, mais suffisante; et au lieu de secrétaire, un ami qui me fera continuer, et qui soutient qu’en écrivant on peut faire quelque bien tôt ou tard.
Avant de m’occuper des faiblesses des hommes, il faut que je vous parle de la mienne pour la dernière fois. Fonsalbe avec qui je n’aurais pas d’autres secrets, mais qui ne soupçonne rien de ceci, me fait sentir tous les jours, et par sa présence, et par nos entretiens où le nom de sa soeur revient si souvent, combien j’étais éloigné de cet oubli devenu mon seul asile.
Il a parlé de moi dans ses lettres à Mme Del***, et il l’a fait comme de ma part. Je ne savais comment prévenir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune raison: mais j’en suis d’autant plus fâché qu’elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-même j’avais dit.
Ne trouvez point bizarre l’amertume que je cherche dans ces souvenirs, et les soins inutiles que je prends pour les éloigner, comme si je n’étais pas sûr de moi. Je ne suis ni fanatique, ni incertain dans ma droiture. Mes intentions me resteront soumises, mais ma pensée ne l’est pas; et si j’ai toute l’assurance de l’homme qui veut ce qu’il doit, j’ai toute la faiblesse de celui que rien n’a fixé. Cependant je n’aime point; je suis trop malheureux pour cela. Comment donc se fait-il?… Vous ne sauriez m’entendre, quand je ne m’entends pas moi-même.
Il y a bien des années que je la vis, mais comme j’étais destiné à n’avoir que le songe de mon existence, il en résulta seulement que son souvenir restait fixé dans ma mémoire, et attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.
Le besoin d’aimer était devenu l’existence elle-même, et le sentiment des choses n’était que l’attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours, il s’en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la nature contînt alors pour mon coeur, ce souvenir était dans moi comme pour m’en éloigner. Sans avoir aimé, je me voyais dans une sorte d’impuissance d’aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n’était pas l’amour, puisque je n’y trouvais point de consolation, point d’aliment: il me laissait dans le vide, et il semblait m’y retenir: il ne me donnait rien, et il semblait s’opposer à ce qu’il me fût donné quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni l’ivresse heureuse que l’amour soutient, ni cette mélancolie amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos coeurs encore remplis d’un amour malheureux.
Je ne veux point vous faire la fatigante histoire de mes ennuis. J’ai caché dans mes déserts ma fortune sinistre: elle entraînerait ce qui m’environne; elle a manqué vous envelopper vous-même. Vous avez voulu tout quitter pour devenir triste et inutile comme moi, mais je vous ai forcé de reprendre vos distractions. Vous avez cru même que j’en avais aussi trouvé; j’ai entretenu doucement votre erreur. Vous avez su que mon calme ressemblait au sourire du désespoir, j’aurais voulu que vous y fussiez plus longtemps trompé: je prenais pour vous écrire le moment où je riais … où je ris de pitié sur moi-même, sur ma destinée, sur tant de choses dont je vois les hommes gémir en répétant qu’elles vont cesser.
Je vous en dis trop: mais le sentiment de ma destinée m’élève et m’accable; je ne puis chercher quelque chose en moi, sans y trouver le fantôme de ce qui ne me sera jamais donné.
C’est une nécessité qu’en vous parlant d’elle, je sois tout à fait moi. Je n’entends pas bien quelle réserve je devais m’imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune; sont-ils si nombreux ceux qui s’entendent? Cependant je ne me livrais pas à tant d’illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l’oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l’abîme: le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l’homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d’un long trépas? ils viennent étendre sur les restes vivants de l’homme l’amertume du sépulcre universel où il descendra tout entier. Je ne cherche point à justifier ce coeur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l’inquiétude de la vie. Vous savez ses ennuis, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés: ne l’excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris; rendez-lui, si vous en savez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l’impassibilité du sage: je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.
Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événement si simple m’étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente et tranquille, fatiguée, désabusée, immense, devait fixer l’inquiétude et le perpétuel supplice de mon coeur. Cette grâce de tout son être, ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix!… Je n’aime point: souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.
Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si Mme D*** eût été libre, j’y eusse trouvé le plaisir d’être enfin malheureux à ma manière: mais elle ne l’était point, et je me retirai avant qu’il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m’ennuyait alors, mais actuellement tout m’est indifférent. Il arrive même que quelque chose m’amuse; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari; j’aurais beaucoup d’attachement. Je commence à songer aux plaisirs de l’amour, je ne suis plus digne d’une amante. L’amour lui-même ne me donnerait plus qu’une femme, et un ami. Comme nos affections changent! comme le coeur se détruit; comme la vie passe, avant de finir!
Je vous disais donc combien j’aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait les délices de la vie: j’aimais bien plus les soirées tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.
Il m’est arrivé, rarement mais quelquefois, d’oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s’y promène, qui voit, et ne peut rien saisir. C’est là ma loi, quand j’ai voulu m’y soustraire, j’en ai été puni: quand l’illusion commence, mes misères s’aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j’en ai été épouvanté. Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées. Il fallut partir.
Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m’attache à oublier de vivre. J’ai cherché le thé pour m’affaiblir, et jusqu’au vin pour m’égarer. Je bâtis, je cultive; je me joue avec tout cela. J’ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller au cabaret[93] pour découvrir des hommes: je me lève tard, je me couche tard; je suis lent à manger; je m’occupe de tout; j’essaie de toutes les attitudes; j’aime la nuit; je presse le temps, je dévore mes heures froides, je suis avide de les voir dans le passé.
Fonsalbe est son frère: nous parlons d’elle, je ne puis l’en empêcher, il l’aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami: je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi: sans lui, que deviendrais-je? Mais il ne saura pas combien l’idée de sa soeur est présente dans ces solitudes. Ces gorges sombres! ces eaux romantiques! elles étaient muettes, elles le seront toujours: cette idée n’y met point la paix de l’oubli du monde, mais l’abandon des déserts. Un soir nous étions sous les pins: leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait! Mais un frère a des larmes.
Je ne fais point de serments, je ne fais point de voeux: je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que l’homme croit ajouter à ses passions d’un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien, tout passe, tout homme change: mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m’arrivera pas d’aimer. Quand le dévot a rêvé sa béatitude, il n’en cherche plus dans le monde terrestre; et s’il vient à perdre ses sublimes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.
Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce calme de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s’ils étaient moins loin d’être heureux. Cette vie passée dans l’indifférence au milieu de tous les agréments de la vie, et dans l’ennui avec une santé inaltérable; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines cachées; cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait tout prétendre, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l’affliction; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont on ne veut plus rien faire: tout cela est plein d’harmonie, et n’appartient qu’à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L’adversité est bonne à qui la porte ainsi: et je suppose que le bonheur vînt maintenant, qu’en ferait-elle? il n’est plus temps.
Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune? Quand tout échappe jusqu’aux rêves de nos désirs; quand le songe de l’aimable et de l’honnête vieillit lui-même dans notre pensée incertaine; quand l’image sublime de l’harmonie dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s’approche de la terre et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances; quand nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans l’inévitable instabilité du monde! mes amis, mes seuls amis, Elle que j’ai perdue, Vous qui vivez loin de moi, vous qui seuls me donnez encore le sentiment de la vie! Que nous restera-t-il, et que sommes-nous?
S’il ne peut rester de nos sentiments fugitifs que le sentiment accablant de leur mobilité; cherchons ce vrai immuable, seule conception qui soutienne l’âme fatiguée du délire de nos espérances, plus navrée encore et plus étonnée d’elle-même quand elle a perdu leur amertume. La justice seule est évidente à tous; elle l’est à leur dernier comme à leur premier moment: sa lumière ne changera pas. Vous la suivez en paix, je la cherche dans mon inquiétude; et cette union du moins ne nous sera pas ôtée.
SUPPLÉMENT DE 1833
LETTRE XC[94]
DATX Imenstròm, 28 juin, X.
La soeur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans être attendue, et dans le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.
Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus peut-être qu’elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le changement des temps, d’ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison, tout semblait d’accord. Et il faut vous dire que s’il peut être une beauté plus accomplie aux yeux d’un artiste, aucune ne réunirait davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.
Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l’eussiez fait à Bordeaux; mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu’à une heure assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement l’ardeur du jour. J’avais déjà eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelés de Vevey et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre commençant à minuit, et assez varié pour être du goût des faucheurs mêmes, fut destiné à remplir l’intervalle entre les travaux du soir et ceux du lendemain.
Il arriva qu’un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C’était bien sa voix, mais avec quelque chose d’imprévu, d’inaccoutumé, de tout à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne répondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard l’environnait. C’était une forme indécise qui faisait presque disparaître tout vêtement; c’était un parfum de beauté idéale, une illusion voluptueuse, ayant un instant d’inconcevable vérité. Ainsi devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a existé. De cette faiblesse ont dépendu d’autres incertitudes. Ces années-là sont irrévocables; mais aujourd’hui demeure libre, aujourd’hui est encore à moi.
Je m’absentai, en prévenant Fonsalbe. Je m’avançai vers le haut de la vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J’étais fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé me paraissait invincible. Toutes ces idées d’aimer et de n’être plus seul m’inondaient dans la tranquille obscurité d’un lieu désert. Il y eut un moment où j’aurais dit, comme ceux dont plus d’une fois j’ai condamné la mollesse: La posséder et mourir!
Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la terre, c’est en même temps apprécier d’un regard plus ferme ce qu’on a fait et ce qu’on doit faire des dons de la vie. Ce que j’en ai fait! jeune encore, je m’arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait le triomphe du coeur. Non, l’oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi. L’austère travail et l’avenir!
Je me trouvais placé au détour de la vallée; entre les rocs d’où le torrent se précipite, et les chants que j’avais moi-même ordonnés: ils commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de l’air les dissipait par intervalles, et je savais l’instant où ils cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force, s’écoulant, mais s’écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite de l’eau est comme la fuite de nos années. On l’a beaucoup redit; mais dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l’eau restera, pour nous, l’image la plus frappante de l’inexorable passage des heures. Voix du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des cieux, sois seule entendue!
Rien n’est sérieux s’il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les choses d’ont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante fantaisie et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je céderais à l’idée d’un lien imparfait, d’une affection sans but, d’un plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu’en devenant veuve, elle a faites à sa famille? Ainsi l’union entière se trouve interdite; ainsi la question est simple, et ne doit plus m’arrêter. Qu’y aurait-il de digne de l’homme dans l’amusement trompeur d’un stérile amour? Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c’est se livrer soi-même à l’éternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés, j’en suis responsable: il faut qu’elles portent leurs fruits. Ces bienfaits de l’existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne veux du moins m’affaiblir au-dedans de moi qu’à l’instant inévitable. Profondeurs de l’espace, serait-ce en vain qu’il nous est donné de vous apercevoir? La majesté de la nuit répète d’âge en âge: malheur à toute âme qui se complaît dans la servitude!
Sommes-nous faits pour jouir ici de l’entraînement des désirs? Après cette attente, après les succès, que dirons-nous de la satisfaction de quelques journées? Si la vie n’est que cela, elle n’est rien. Un an, dix ans de volupté, c’est un futile amusement, et une trop prompte amertume! Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde, cherchons un autre partage: c’est de nos fortes résolutions que quelque effet subsistera peut-être.—L’homme est périssable.—Il se peut, mais périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice.
Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m’étais persuadé que ma jeunesse n’était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois vous l’avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande partie réparé. J’avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C’est constamment une grande inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou même dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrès des années; elle redevient ce qu’elle était. L’habitude de me contenir et de réprimer d’abord tous mes mouvements intérieurs m’en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n’ai différé d’un quart d’heure à l’autre. Ainsi est agitée, au milieu de l’air, la cime d’un arbre trop flexible; et, si vous la regardez à une autre époque, vous la verrez céder encore, mais céder de même.
Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l’aspect du monde, l’appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu’on me parle de choses indifférentes, et que j’écoute avec tranquillité, avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j’ai passé plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de l’amusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c’est moins l’ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l’ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l’une nous captive, et l’autre nous déconcerte: tout dépend d’une certaine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d’une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m’arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.
Du moins cette mobilité n’est pas de nature à ébranler les principes de conduite. Il n’importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s’il est unique. Affermis en un sens, n’attendons pas d’autres clartés: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j’étais: si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c’est peu de chose; mais enfin ne descendons plus au-dessous de nous-mêmes.
DATX 30 juin.
Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j’aurais pu vous apprendre en trois lignes, mais c’était ma manière, et d’ailleurs j’ai du loisir. Rien ne m’occupe, rien ne m’attache; je me sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de plus, un seul. Cela finira puisque je l’ai résolu; mais à présent tout me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu’à une sorte de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m’appuyer sur vous.
*
Je restai seul quelque temps encore. Déjà j’étais moins étranger à la tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que les chants cessassent.
Désormais n’attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni l’ancienne irrésolution. La santé et l’aisance sont des facilités qu’on ne réunit pas toujours: je les possède, et j’en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leurs faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m’en permette aucune? Vous savez que jadis j’ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais à cette époque, tout s’est accordé pour rendre impraticable un dessein que d’ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux études qui en prépareraient l’exécution.
Que faire donc? Je crois définitivement qu’il ne m’est donné que d’écrire.—Sur quels sujets?—Déjà vous le savez à peu près.—D’après quel modèle?—Assurément je n’imiterai personne, à moins que ce ne soit par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très déplacé de prendre la manière d’un autre, si on peut en avoir une à soi. Quant à celui qui n’a pas la sienne, c’est-à-dire qui n’est jamais entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d’écrire?—Quel style enfin?—Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour mériter d’être lu, il faut observer les convenances réelles.—Mais qui en jugera?—Moi apparemment. N’ai-je pas lu les auteurs qui travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus d’indépendance? C’est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui convienne, d’un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l’autre à mon caractère, sans manquer à dessein aux règles admises, mais sans les étudier expressément.—Quelles seront les garanties de succès?—Les seules naturelles. S’il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de s’efforcer de les exposer d’une manière persuasive, je n’aurai point de succès: voilà tout. Je ne crois pas qu’il soit indispensable d’être approuvé de son vivant, à moins qu’on ne se voie condamné au malheur d’attendre de sa plume ses moyens de subsistance.
Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire présente, de la gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de l’effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris, tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de faire dire: le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés, bien qu’un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et séduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre temps; montrez-vous donc aujourd’hui dans votre adresse et votre prospérité.
Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un ouvrage utile, sans le déshonorer par des intrigues pour hâter la célébrité de l’auteur? Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne s’écoule-t-il pas? Qu’un certain nombre d’exemplaires en soient déposés dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte, à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des suffrages.
Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu’à la remplir, si ce n’est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l’activité, l’espérance et l’amitié? Etre occupé sans devenir trop laborieux contribue essentiellement à la paix de l’âme, de tous les biens le moins illusoire. On n’a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les plus simples donnent des jouissances: c’est ainsi que tant d’hommes bien portants s’accommodent des aliments les moins recherchés.
Qui ne voit que l’espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre vie, continuel passage, l’avenir importe seul: ce qui est arrivé disparaît, et le présent même nous échappe s’il ne sert de moyen. D’agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour les imaginations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent débiles. Ces hommes-là, s’étant figuré les choses autrement qu’elles ne doivent être, se sont passionnés. L’épreuve les a désabusés; ne pouvant plus imaginer avec exagération, ils n’imaginent plus. Les fictions vraies pour ainsi dire leur étant interdites, ils auraient besoin de riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais celui dont l’imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il n’est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu’ils ont appris anciennement.
Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l’âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais bien plus étonnée d’elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs, et les délices de cette active incertitude. La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières morales; je les poursuis dans mon inquiétude: notre union subsistera.
On n’est pas encore parvenu à se procurer l’autre partie des lettres d’Oberman. On n’a recueilli que le fragment suivant qui s’est trouvé sans date.
DERNIÈRE PARTIE D’UNE LETTRE