OceanofPDF.com Retour de flamme a Baccaroo French Edition

Margaret Pargeter · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/3

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Maman ! s'écria Graham. Je ne veux pas rentrer. Ma maison, c'est ici, a dit grand-papa. Je veux rester !

L'enfant manifestait un manque d'intérêt inquiétant pour les étreintes et les baisers fiévreux de sa mère. Vicki lança à Wade un regard révolté et lourd de reproches, mais elle se tut. Elle se contenta de serrer davantage ses bras autour du petit corps remuant.

Voilà ce que tu as fait, disaient les yeux de Vicki, mais cela n'entama pas l'armure d'impassibilité de Wade. Immobile, il les contemplait. L'expression de son visage n'apprit rien à Vicki. Avait-il seulement un atome de sensibilité ? Graham, à force de se tortiller, s'échappa des bras de sa mère et leva vers Wade des yeux de la même couleur que les siens écarquillés. De curiosité, et non de crainte :

— Tu es mon nouveau père ?

Wade, qui s'était avancé de quelques pas dans le vestibule, s'arrêta brusquement. Ses mâchoires se contractèrent, mais son visage resta inexpressif. — Plus ou moins, fit-il laconiquement.

Graham leva le menton, comme pour mieux le voir, et se mit à danser d'excitation.

— J'ai toujours su que j'avais un père ! s'écria-t-il d'une voix aiguë. Je l'ai dit à Mme Parkes. Un jour, maman m'a dit que je portais ton nom. Je peux t'appeler papa?

— Tu peux m'appeler Wade.

Comment Wade pouvait-il manquer de cœur à ce point. Des larmes de colère montèrent aux yeux de Vicki. Elle entendit Graham répéter « Wade » d'une petite voix hésitante, comme si cela ne lui plaisait pas beaucoup. Wade plissa les paupières, mais il ne bougea pas, ne détourna pas non plus son regard du petit visage intrigué, moins confiant, qui se levait vers lui. — Ta mère n'a donc jamais prononcé ce nom ? — Non...

— C'est révélateur !

— Graham chéri, intervint Vicki, devant l'étonnement déçu du petit. Mieux vaut appeler ce... ce monsieur Wade. Nous ne resterons pas longtemps ici, vois-tu. — Mais je veux rester, moi !

Elle avait réussi à détourner son attention, mais pas dans le sens où elle l'espérait. La sueur perla à son front. L'enfant reprit : — Grand-papa a dit que je pouvais rester! Il dit... Grand-papa dit que Baccroo sera à moi, un jour. Je dois rester !

— Baccaroo, mon chéri, corrigea-t-elle machinalement. Sa voix nette se nuança de tristesse : déjà, Graham donnait l'impression de faire partie de ces gens-là !

Wade conseilla, l'air morose :

— A ta place, jeune homme, je ne vendrais pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea l'enfant avec ardeur. — Demande à ta maman, fit Wade avec nonchalance. Puis, au heu de s'en aller, comme l'espérait Vicki, il s'informa brutalement : — Où est ta gouvernante, mon garçon? Pourquoi n'est-elle pas ici ? — Elle bavarde avec grand-papa.

— Ah oui ? On va s'en occuper !

Wade atteignit en quelques enjambées la porte du salon.

Deux secondes après, la gouvernante faisait son apparition, suivie à une allure plus tranquille par le vieux Mc Leod.

Cela ne surprit pas Vicki, elle connaissait la façon de faire de Wade. Sans rien dire, elle examina la gouvernante en uniforme empesé. Elle-même n'avait jamais côtoyé ces créatures supérieures. Celle-ci semblait assez énergique pour faire face aux colères de Graham. Elle pouvait avoir une trentaine d'années et était très séduisante.

— Emmenez ce gosse ailleurs, ordonna Wade, comme si son fils était de peu d'importance. Je suggère le lit.

Comme si le manque d'intérêt de son père l'atteignait enfin, Graham redevint un tout-petit de quatre ans.

— Je veux pas d'elle. Je veux maman ! balbutia-t-il, la lèvre inférieure tremblante.

— Ta mère est fatiguée, répliqua brutalement Wade, en détachant les bras de l'enfant des jambes de Vicki.

— Mais non, Wade ! Tu oublies que je ne l'ai pas vu depuis des jours, ajouta-t-elle dans un murmure.

Wade, sans tenir compte de ses paroles, plaça l'enfant hors d'atteinte dans les bras de la gouvernante. A la stupéfaction de tous, Graham cessa de protester. Vicki en fut piquée au vif. Elle le savait capable de tenir bon quand il avait très envie de quelque chose. Apparemment, il n'avait pas à ce point besoin de sa mère.

— Tu auras tout le temps de le voir, riposta enfin Wade. Et il lui présenta la gouvernante.

Elle ne put que serrer la main de Miss Webb, lui rendre un sourire figé et murmurer quelques amabilités. Mme Parkes avait souvent gardé Graham, mais, jamais Vicki n'avait éprouvé une telle appréhension. Avec l'organisation d'ici, le vieux Mc Leod et une gouvernante compétente, sans oublier Wade, elle aurait tôt fait de devenir inutile.

Miss Webb alla coucher Graham, une tâche dont Vicki s'était toujours acquittée elle-même jusqu'alors. Elle se sentit vaciller... Wade l'attrapa à temps et la souleva dans ses bras. Il jeta un regard à son visage blême, et dit d'un ton bref à son grand-père :

— Elle est encore assez faible, la journée a été longue. Je la monte dans sa chambre. Tu peux envoyer une des bonnes.

Presque aussitôt, Vicki se sentit mieux et se récria, rouge de confusion. — Je t'en prie, lâche-moi, Wade, je me tirerai d'affaire. Ses bras se resserrèrent, et il marmonna :

— Tais-toi!

Il lui parlait durement, sans manifester la moindre sollicitude. Elle se laissa aller contre lui. Provisoirement, elle était sur le point d'admettre sa défaite. Cette fatigue était étrange, pas très rassurante. Tandis que Wade la portait, d'autres sentiments la préoccupaient. Elle était consciente de la démarche souple et aisée de son mari, comme si elle était légère comme une plume. Sous sa joue, elle entendait battre le cœur de Wade. Tout exprimait sa force. Sa virilité, son assurance. Elle ne se souciait plus de Graham. Brusquement, elle se souvint.

— Je dois être près de Graham. Surtout la nuit. — Est-ce une façon élégante de faire savoir que tu ne veux pas être près de moi ? demanda Wade, glacial.

— Non... enfin, oui, d'une certaine manière. Graham a l'habitude que je sois à ses côtés, ajouta-t-elle, désespérée. Il a toujours dormi dans son petit lit, auprès de moi. Parce que nous n'avions pas les moyens d'avoir une seconde chambre, je le reconnais.

— Beaucoup de choses vont changer, maintenant, dit-il froidement. Il faut accepter que Graham ait sa propre chambre. Tu verras, je suis sûr qu'il s'y plaît. Miss Webb occupe la pièce voisine.

— Comment sais-tu tout ça ? demanda Vicki d'un ton hargneux. Nous venons de rentrer.

— J'ai donné des ordres. Ils n'ont certainement pas été enfreints. Considérant sans doute la cause entendue, Wade accéléra l'allure. Il ouvrit une porte, entra et referma le battant derrière lui.

— Tu dormiras ici, dans mon cabinet de toilette. Dans les romans, c'est toujours le malheureux mari qui a cette chance, mais je crains de ne pouvoir me résoudre à me montrer si charitable.

Vicki était trop troublée pour inspecter la pièce. Elle gardait les yeux fixés sur Wade. Il la déposa dans un fauteuil, sans ménagements. Elle ne savait que dire. Ses idées étaient si embrouillées que la première venue fit l'affaire. — Comment veux-tu divorcer, si je couche ici ? — Tu devrais te renseigner, si tu penses que ce seul fait peut nous empêcher de divorcer. Tout s'arrangera en son temps. C'est le présent qui m'intéresse. Le corps entier de Vicki se figea, ses lèvres se crispèrent. Elle aurait dû le savoir, il contrôlait la situation et entendait seulement son heure ! — Ainsi, le personnel nous croira réconciliés, n'est-ce pas ? Selon toi, tu n'avais rien à faire de leur opinion ?

— Non. Je ne suis pas prêt à donner des explications. Cette mise en scène les empêchera de tirer des conclusions précises.

Vicki le regarda, elle essaya en vain de retrouver son calme. Elle demanda d'une voix enrouée :

— Me promets-tu de ne pas utiliser la porte de communication ? C'était tout ce qu'elle pouvait faire.

— Il me faudrait réfléchir. Je devrais même exiger de toi une promesse semblable. Tu n'as pas toujours été aussi vertueusement pudique, si mes souvenirs sont exacts.

Vicki suffoqua de honte et de colère.

— C'est inqualifiable! Je te demande une simple promesse... — Ce ne sera pas nécessaire, interrompit-il avec un cynisme sombre. J'ai rarement laissé mes sentiments l'emporter sur le bon sens. Ça n'arrivera plus. Les joues glacées de Vicki rougirent violemment. Elle le regarda en frissonnant marcher vers la porte.

— Le dîner sera servi à l'heure habituelle, dit-il. Si tu as envie de te joindre à nous après t'être reposée, c'est bien. Sinon, je te monterai quelque chose. — Tu ne pourrais pas envoyer une des servantes ou Mme Clover? — Mme Clover n'est pas ici.

— Pas ici ?

Vicki souhaitait le départ de Wade, mais cela ne l'empêcha pas d'exprimer sa consternation. Mme Clover avait été la femme de charge à Baccaroo, et Vicki la considérait comme une amie. Elle qui comptait sur le soutien de Mme Clover ! Elle répéta stupidement :

— Pas ici ?

— Il arrive que quelqu'un meure.

— Je comprends.

Cette nouvelle la bouleversait. Repentante, Vicki se mordit la lèvre. Devait-elle davantage compatir ? A part la haine, les sentiments n'avaient jamais joué un grand rôle dans cette maison. Mme Clover avait-elle seulement été regrettée? Nul ne l'avait certainement pleurée sincèrement.

— Si cela t'intéresse vraiment, ricana Wade Mc Leod, elle est restée ici jusqu'au bout. Certaines femmes savent ce qu'est la fidélité.

Chapitre 3

Quand la porte se ferma derrière Wade, Vicki frissonna. Ainsi, il la blâmait encore pour ce qui était arrivé. Tout à l'heure, quand il l'avait portée en haut, elle avait trouvé ses bras étrangement protecteurs, mais c'était sans doute une illusion cruelle. Il la haïssait encore, comme, apparemment, il haïssait toujours son grand-père.

Elle soupira ; puis elle leva brusquement la tête. Dans son trouble, elle n'avait pas remarqué l'état des lieux où elle se trouvait. C'était le cabinet de toilette de Wade, séparé de la chambre de ce dernier par la salle de bains. Elle s'en souvenait à peine. Les premiers temps de leur mariage, Wade y avait dormi. Presque tout le temps, sauf quelques rares occasions durant les dernières semaines de leurs relations orageuses. Vicki y était rarement venue : il ne le lui permettait pas.

Maintenant, elle était horrifiée et elle dut se retenir de se précipiter derrière lui. Il ne comptait certainement pas lui faire passer six semaines ou plus dans cette pièce sordide. Elle rassembla tout son courage pour jeter un autre regard autour de la pièce.

C'était une petite chambre, sans doute inoccupée depuis quatre ans. La poussière était partout et recouvrait jusqu'au lino glacial. Le lit étroit avait des barreaux de fer. Il était garni d'un matelas extrêmement mince, de deux vieilles couvertures usagées, d'un drap grisâtre et d'un oreiller informe. Le lit, comme la pièce, était froid et sentait le moisi. C'était pire que sa chambre de Melbourne. Pourquoi Wade lui avait-il fait ça ? L'esprit de vengeance ne suffisait pas à expliquer une telle cruauté.

Elle s'arrêta près de la porte, le souffle court, les poings serrés. Elle réfléchissait, le corps engourdi mais l'esprit étonnamment clair. Wade devait s'attendre à la voir se lancer à sa poursuite, en larmes, suppliant et implorant sa pitié. Et il ne serait nulle part où elle le chercherait. En tout cas, après deux semaines d'absence, il était improbable qu'il fût dans la maison. Le personnel était compétent, mais, à chaque retour de voyage, il faisait le tour du propriétaire, elle le savait d'expérience.

Personne ne s'occuperait d'elle, elle en était également convaincue. Le vieux Mc Leod oublierait délibérément d'envoyer une servante. Wade le savait probablement. Il n'aurait pas voulu que quiconque vît la chambre qu'il avait attribuée à sa femme !

Elle essayait de tirer cette histoire au clair, les sourcils froncés. Nul n'aurait cru que la femme d'un Mc Leod serait forcée de dormir dans un tel endroit. Les servantes savaient la chambre inhabitable. Donc, tout le monde devait penser qu'elle partageait la chambre de Wade... et son lit ! Vicki passa une main sur son front ; elle tremblait de rage, d'amertume et de frustration. Wade désirait-il toujours contrarier son grand-père? Il ne s'imaginait certainement pas que Miss Webb allait lui faire des avances ? Un tel intérêt de la part des femmes ne l'avait jamais décontenancé, et il n'avait sûrement pas changé à cet égard !

Aucune de ces hypothèses n'était satisfaisante. Son seul désir était de se glisser dans un lit frais et de dormir ; et elle était là, redoutant de ne pouvoir dormir. A l'hôpital, la pensée de Baccaroo, de son confort avait un peu compensé l'humiliation du retour forcé.

Elle commençait à s'apitoyer sur son sort. Elle secoua la tête et releva le menton. Dans le passé, elle avait dû affronter des situations encore moins favorables. Après tout, à la mort du vieux Mc Leod, elle et Graham seraient libres. C'était peut-être mieux ainsi. Si elle réussissait à passer une bonne nuit, le lendemain matin, elle pourrait remédier à l'essentiel avec un balai et un chiffon ! Quelle joie de montrer à Wade Mc Leod qu'il n'était pas son maître, même s'il se prenait pour un seigneur ! C'eût été une erreur de lui laisser croire qu'elle était battue. Le défi lui avait rendu des forces ; elle se leva et ouvrit la porte. Ses valises étaient là. Wade avait dû les monter lui-même. Elle les traîna à l'intérieur, en sortit un peignoir et un bonnet de bain et pénétra dans la salle de bains. Cette dernière était sévère, mais plus accueillante que sa chambre. Il n'y avait pas de verrou à la porte, mais elle était sûre que Wade n'entrerait pas. Elle fit couler l'eau chaude, puis ajouta de l'eau froide avant de se débarrasser de ses vêtements trempés de sueur. Elle allait se baigner, s'habiller et descendre, et au diable Wade Mc Leod et son grand-père !

Une heure plus tard, son courage l'avait un peu abandonnée, et elle s'obligea à marcher calmement jusqu'à la salle à manger. Tirait-elle sa force de la colère ou d'un retour à la santé, elle l'ignorait. Elle triomphait. Elle avait réussi à voir Graham. Il dormait, mais Miss Webb n'avait présenté aucune objection, lorsqu'elle avait embrassé le petit visage heureux. Elle n'aurait d'ailleurs pas tenu compte des objections d'une Miss Webb, se dit-elle. Néanmoins, elle était reconnaissante de n'avoir pas eu à faire état de son autorité maternelle. Elle avait même apprécié que Miss Webb l'accompagnât jusqu'au rez-de-chaussée; toutefois, la gouvernante se montrait un peu trop curieuse à propos de Wade.

Elle ne comptait pas revoir Wade ce soir et se raidit en le trouvant dans la salle à manger avec son grand-père. Les deux hommes parlaient bétail, lui sembla-t-il. C'était là leur seul sujet de conversation, se souvenait-elle. Rien n'avait changé, remarqua-t-elle, prise de désespoir.

Quand elle entra avec Miss Webb, Wade se leva. Le vieux Mc Leod resta assis. A cause de sa santé, pensa Vicki, sans être vraiment convaincue. Wade ne la quittait pas des yeux, mais elle n'était pas certaine de l'appréciation portée par son regard. Peut-être sa robe neuve avait-elle attiré son attention. C'était lui qui l'avait achetée récemment, aussi ne pouvait-il être surpris ; sans doute n'avait-il pas réalisé combien elle mettait en valeur sa minceur. Vicki rougit et détourna son regard. Il lui avait offert une telle robe et semblait vouloir la tenir à l'écart ; c'était vraiment déroutant. Bien sûr, il avait du goût, il savait étonnamment bien à quoi doit ressembler une femme. Cette robe était charmante, et, en d'autres circonstances, elle l'aurait remercié. Mais elle était surtout contente de ses cheveux. Quand Wade eut fini d'inspecter sa tenue, elle surprit un regard admiratif, lorsqu'il remarqua la pâleur soyeuse de sa chevelure et sa longueur. Ce n'était plus la coupe à la garçonne. Maintenant, ses cheveux retombaient souplement sur ses épaules.

— Quelle métamorphose ! grinça-t-il à mi-voix, en l'aidant à s'installer à table. Le vieux Mc Leod la dévisageait aussi, comme s'il ne se rappelait pas l'avoir déjà vue. Ses yeux méfiants rencontrèrent ceux de Vicki ; il s'adressa à elle, d'un ton sans chaleur :

— Vous êtes assez forte pour descendre dîner toute seule, à ce que je vois. Pour lui, il n'avait pas été nécessaire de la porter au premier, c'était évident ! Elle s'obligea à sourire.

— Je me suis bien reposée depuis, grand-père ! Jamais auparavant, elle n'aurait osé appeler ainsi le vieil homme.

Wade parlait à Miss Webb, et elle ne le regardait pas. Autant elle désirait lui montrer ce qu'elle pensait de lui au sujet de la chambre, autant elle fit d'efforts pour dissimuler son animosité. A aucun prix, il ne devait savoir combien elle avait été contrariée sur le moment. Elle ne pouvait cependant éviter constamment de le regarder. Pendant qu'il s'adressait à Miss Webb, Vicki lui lança un regard à la dérobée et, à sa vue, sentit se précipiter les battements de son cœur. Il était indiscutablement séduisant. A la différence de son grand-père, qui était inflexible à ce sujet, il ne portait pas de veste sur sa chemise. Sa carrure imposante retenait l'attention. Pas étonnant que Miss Webb eût l'air en extase ! Conscient du regard prudent de Vicki, Wade se tourna vers elle prestement pour la prendre sur le fait. L'ancien magnétisme se rétablit aussitôt, prenant Vicki à l'improviste. Elle eut vite fait de se dérober, non sans un frémissement.

D'un bout à l'autre du repas, le vieux M. Mc Leod ne lui adressa pratiquement plus la parole. D'autre part, Vicki ne se sentait guère d'humeur à bavarder avec Wade, et elle adressa la plupart de ses remarques à Miss Webb. A son grand soulagement, celle-ci se révéla comme une bavarde invétérée qui avait le don d'accaparer la conversation. Avec un Wade, elle n'aurait pas dû réussir, mais, ce soir, il ne semblait pas disposé à élever des objections. Elle avait la ferme intention de faire à Vicki un rapport pittoresque des aventures de Graham, dès l'instant de leur arrivée, que la jeune femme en eût envie ou non. — Comme Graham se plaît ici, Madame Mc Leod ! Miss Webb jeta à la ronde un regard enthousiaste. Elle se demandait visiblement pourquoi seul le vieux Mc Leod montrait quelque satisfaction. Wade ne disait rien, et Vicki tentait désespérément de maîtriser sa colère. Jamais elle ne permettrait à Graham de s'attacher à Baccaroo. Que savait Miss Webb de la situation réelle ? Si elle savait seulement ce que Graham lui avait dit, elle devait se poser des tas de questions. Le discours de Miss Webb l'énervait plutôt, et elle sentait naître une migraine. La gouvernante fondait-elle ses observations sur les bavardages de Graham ou savait-elle que Wade Mc Leod n'avait jamais vécu avec sa femme et son fils ?

Vicki fut encore plus troublée, lorsque Miss Webb s'exclama : — Votre fils se met très bien au cheval, Monsieur Mc Leod. Il adore son poney, et les bouviers le trouvent très doués. Il avait tout un public, ces derniers jours. C'est presque une honte de ne pas lui avoir appris à monter plus tôt. Un silence soudain accueillit cette remarque. Wade prit le premier la parole ; il regarda successivement son grand-père et Miss Webb, une flamme au fond des yeux.

— Vous semblez porter de l'intérêt à ce qui ne vous concerne pas, Miss Webb. Le mode de vie passé de cet enfant n'est pas votre affaire. A l'avenir, veuillez vous borner au travail pour lequel je vous paie.

— Mais les premières années d'un enfant sont décisives, Monsieur Mc Leod. La gouvernante, nullement déconcertée, se défendait avec énergie. Elle poursuivit :

— Elles fournissent souvent des indications précieuses sur le comportement actuel d'un enfant et les tendances fâcheuses qu'il peut avoir développées dans le passé. Un petit garçon comme Graham ne peut être tenu responsable, c'est évident, mais, je le crains, il manque de discipline et d'autres qualités souhaitables.

On aurait cru entendre Wade, l'humiliation brûlait les joues de Vicki. Elle attendait, le coeur battant, le réponse de Wade. Graham n'était pas facile à mener, elle le savait. Peut-être Miss Webb avait-elle estimé indispensable de mettre les choses au point : l'obstination de cet enfant ne datait pas de son entrée en fonctions.

La question légèrement irritée de Wade fit hésiter Vicki entre la colère et l'angoisse.

— Cet enfant a-t-il besoin de consulter un psychiatre, selon vous, Miss Webb ? Alors, le vieux M. Mc Leod prit la parole pour la première fois. Il écarta avec impatience la suggestion ironique de Wade :

— Un mois ou deux à Baccaroo remettra tout en ordre. Le jeune Graham a plus de suite dans les idées que la plupart des enfants de son âge, mais ce n'est pas un gamin ordinaire. C'est un Mc Leod cent pour cent, physiquement et moralement, et, pour en venir à bout, il faudra plus que sa mère et vous réunies, Miss Webb.

Cette dernière fit une petite moue à l'adresse de Wade et ne répliqua rien. Elle semblait satisfaite de cesser de se préoccuper seulement de Graham pour fixer toute son attention sur son père. Vicki remarqua le regard soupçonneux du vieillard en direction de la gouvernante; et soudain, elle se sentit mal. Elle décida de ne pas attendre le café. Si c'était aussi reposant que le repas, elle ne manquerait rien !

Elle se leva de table. Wade avait les yeux rivés sur elle. Il n'accordait plus le moindre intérêt à Miss Webb, semblait-il.

— Je ferais mieux de monter, maintenant. Veuillez m'excuser, déclara-t-elle, sans s'adresser à personne en particulier.

— Bien sûr, dit Wade d'un ton poli, mais frôlant l'ironie. Tu n'as pas beaucoup mangé, mais j'espère que tu vas mieux. Si tu veux, je te monterai une tasse de café.

— Non, merci, répondit-elle d'une voix étouffée. Et elle s'esquiva. Dans sa hâte, elle oublia de dire bonsoir à tout le monde. Wade n'avait certainement pas l'intention de jouer les maris attentifs, après tout ce qu'il avait dit et fait.

— Je ne vais pas tarder ! cria-t-il dans son dos. C'était le comble. Qu'avait-il à gagner à donner l'impression qu'ils formaient un couple normal ? Après avoir jeté un regard dans la chambre de Graham qui continuait à dormir, elle se dirigea vers la sienne d'un pas hésitant. Une heure s'était écoulée et son moral était encore plus bas. Le lit était glacial et nu, comme la pièce. Au matin, elle pourrait attraper un coup de froid mortel. Il y avait seulement deux couvertures, et elle dut d'abord en étendre une sur le matelas douteux. Elle se couvrit avec l'autre. Les draps étaient en loques. Elle en fit un oreiller supplémentaire.

Dix minutes plus tard, elle grelottait toujours. Sa chemise de nuit était trop mince pour la protéger du froid. Elle souhaitait que Mme Sorelle eût ajouté des pyjamas chauds, mais, comme tant d'autres, Madame s'imaginait le territoire du Nord sous un climat torride. C'était le cas la plupart du temps, mais les nuits pouvaient être très froides.

Enfin, incapable de se détendre, Vicki donna libre cours à sa mauvaise humeur. Elle allait se rendre dans la chambre de Wade et lui emprunter quelques couvertures. En faisant vite, il ne se rendrait même pas compte de son passage. Elle se souvint autrefois, il ne remarquait pas lorsque les couvertures tombaient à terre.

Malheureusement, elle ne fut pas assez rapide. Elle s'efforçait de se saisir d'une épaisse couverture, lorsqu'il fit irruption dans la chambre. Elle se sentit la gorge sèche. Elle ne sut que le fixer stupidement.

— Eh bien, bonsoir, s'écria-t-il doucement, avant d'ajouter sèchement. Je ne pensais pas te trouver ici... maintenant.

Elle était crispée de rage impuissante. Pourquoi n'avait-elle pas eu l'idée de venir chercher plus tôt cette couverture ? Il la regardait fixement. Elle se sentit subitement faiblir, mais pas comme à l'hôpital. — Tu trembles, dit-il. Je n'aurais pas dû te faire attendre. Je vais te donner à boire.

Le tapis rappelait un peu à Vicki le linoléum froid de la pièce voisine. Elle finit par retrouver l'usage de la parole :

— Je ne t'attends pas du tout ! Je suis venue emprunter une couverture. Je n'en ai pas suffisamment et je ne veux pas déranger les domestiques cette nuit. Il vint tout près d'elle et commença de dénouer sa cravate. Fascinée, elle contemplait les longs doigts minces.

— A t'entendre, railla-t-il, on ne pourrait m'en vouloir de penser que l'appartement que je t'ai attribué ne te convient pas. Et tu viens seulement d'arriver.

La nonchalance de sa voix ne trompait pas Vicki : derrière l'humour de façade se cachait la dureté implacable. Il savait très bien ce qu'il faisait, elle en avait la certitude. Raison de plus pour ne pas se montrer le moins du monde vexée. Elle haussa les épaules, d'un air souverainement indifférent. — On ne peut penser à tout, dit-elle d'un ton conciliant. Il n'y a pas de quoi faire tant d'histoires !

Wade ôta sa cravate et se mit à déboutonner sa chemise. Vicki s'efforça de détourner les yeux et de conjurer le magnétisme qui émanait de lui. Elle se saisit vivement de la couverture.

— Attends!

Sa main heurta le poignet de Vicki. Il aurait pu s'agir d'une rencontre accidentelle mais elle n'en croyait rien. Il parlait froidement, comme s'il récitait un rôle : — Tu n'es pas venue seulement pour prendre une couverture, pas vrai ? — Mais si !

Cela la bouleversait inexplicablement, les sensations qu'éveillait en elle la main de Wade. Elle ajouta :

— Si je me rappelle bien, tu n'en faisais pas usage. — Pas avec toi, se moqua-t-il. Tu me tenais plus chaud que n'importe quelle couverture.

Comment pouvait-il être aussi abject, tenir des propos semblables, alors que son regard restait impassible? Il l'avait chassée. Maintenant, il l'avait ramenée à cause de son grand-père, mais il lui avait nettement fait comprendre qu'elle devrait à nouveau partir, à la mort du vieillard. Mais voici qu'il lui remettait en mémoire son amour malheureux pour lui !

— Tu es un monstre ! Je te hais ! cria-t-elle d'une voix étranglée. Elle vit se durcir le regard de Wade.

— Répète ça, et tu pourrais bien avoir à me hair pour de bon. Elle suffoquait. Le visage empourpré, à force de refouler ses sentiments, elle essaya de dégager son poignet, sous le regard qui l'examinait entre les paupières mi-closes.

Il lâcha son poignet, mais lui prit le bras au-dessus du coude et l'attira vers lui. Elle marqua un recul, et il l'entoura de ses bras, la serra brutalement contre lui. Il n'y avait rien à faire pour l'arrêter. Elle tenta de bouger, mais, ses membres la trahirent, lorsque les mains de Wade la pressèrent à nouveau contre lui. — Wade... non. Lâche-moi!

Elle s'efforçait de lutter, elle se débattait.

Il rit tout bas, mais elle en fut terrifiée. Il ignora ses supplications. Ses mains s'agrippèrent aux cheveux de Vicki, dans l'unique désir, semblait-il, de la faire souffrir. Il attira contre lui la tête de la jeune femme, et son odeur virile monta aux narines de Vicki, ressuscitant des souvenirs qu'elle aurait préféré oublier. Il parla d'un ton glacé, mais persuasif :

— Tu es venue à moi, ma chère. Ça a dû te coûter. Pourquoi tout gâcher en jouant les innocentes, comme lorsque tu es partie ? La rancune s'empara de Vicki, la peur et la souffrance faisaient battre son pouls plus vite, et elle rougit. La tentation était grande de le gifler pour ces paroles narquoises, mais l'éclat de ses yeux était menaçant. — Tu es abject !

A force de l'entendre, il finirait peut-être par le croire. — Je ne suis certainement pas venue ici ce soir pour reprendre les choses où elles en sont restées.

Il prit une respiration rapide. Puis sa main trouva la nuque de Vicki et il l'embrassa. Elle se sentit submergée d'une sensualité à demi-oubliée. Une violence soudaine parut se saisir de lui et elle sentit ses mains tenter d'ouvrir de force sa robe de chambre étroitement fermée. Il lui effleura les seins, et elle eut envie de hurler comme sous une brûlure.

De façon étonnante, ce fut la crainte de ce sursaut de passion qui lui donna la force de se dégager. Au moment où il lui ôtait sa robe de chambre, elle le surprit en se rejetant en arrière.

— Comment oses-tu ? s'indigna-t-elle, scandalisée autant par ses réactions personnelles que par l'attitude révoltante de son mari. Tu me ramènes à Baccaroo pour servir tes propres projets, et non de mon plein gré. Ça ne te donne pas le droit de faire de moi ce que bon te semble ! proféra-t-elle, furieuse. Elle fut soulagée de voir qu'il ne faisait rien pour la rattraper. Il resta immobile à la contempler. Il la regarda même, sans changer d'expression, s'efforcer de passer sa robe de chambre déchirée.

— Petite idiote, retourne dans ton lit et garde-toi de croiser à nouveau mon chemin. Je te préviens, la prochaine fois que tu viens me provoquer ici, je ne réponds pas de la suite. Tu te souviens de ce qui est déjà arrivé ? Vicki était presque à la porte ; elle tourna vers lui son visage terreux. — Il me fallait une couverture. Je n'en suis pas responsable. — De la couverture ou de l'enfant ? fit-il froidement. Pour les couvertures, tu peux en avoir une quantité. Prenez-les et sortez, madame Mc Leod. Je ne crois pas en avoir besoin.

Une heure plus tard, Vicki ne dormait toujours pas. Comment avait-il pu dire de telles horreurs? se demandait-elle. Maintenant qu'elle avait pu se couvrir, elle s'était réchauffée, mais il ne faisait pas aussi bon qu'à côté. A sa grande honte, elle se souvint du confort, de la joie merveilleuse qu'elle aurait pu trouver dans les bras de Wade.

Soudain, ses pensées la ramenèrent dans l'avion, quand Wade lui avait demandé si elle dormait. A ce moment-là, elle se remémorait sa première arrivée à Baccaroo, le jour de son dix-huitième anniversaire. Nul n'en savait rien, évidemment. Jusqu'au jour où Wade s'en était informé. Elle se souvenait d'Alice Bell à qui elle avait tenu compagnie. Alice était plus jeune que Vicki de quelques mois; après les vacances, elle était partie rejoindre ses parents aux Etats-Unis. C'était encore une enfant, comme Vicki, mais habituée au luxe et à la richesse. Elle avait tendance à critiquer l'absence de décorum à Baccaroo, le manque de confort ultra-moderne, mais, à cela près, elle et Vicki s'entendaient bien.

Bizarrement, Vicki avait aimé cette maison dès le premier instant. Elle ne pouvait nier son aspect un peu décrépit, mais à cause de cela, justement, elle s'y sentait à l'aise. C'était M. Mc Leod et son arrogant petit-fils qui la rendaient nerveuse, et non les tentures effilochées ou les draps usagés. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour demander à la femme de charge, Mme Clover, si elle ne pourrait pas, raccommoder un peu de linge. Mmc Clover avait approuvé avec bonne humeur. Rien ne l'empêchait d'essayer, si elle était assez folle pour ça.

La main d'une maîtresse de maison manquait de façon si évidente que Vicki trouva le courage d'interroger Mme Clover à ce sujet, mais la femme de charge avait secoué la tête et refusé de se laisser entraîner sur ce terrain. Vicki s'était dit qu'il n'y aurait jamais de maîtresse à Baccaroo. Cela l'intriguait. Son esprit candide avait d'abord supposé que l'absence de linge neuf et de maîtresse avait pour cause la pauvreté. Beaucoup de femmes demanderaient une fortune avant d'accepter de vivre dans un élevage de bétail isolé au milieu du néant. Elle pensa à l'amour, mais abandonna cette idée. Elle commençait à prendre en pitié le visage morose de Wade Mc Leod, avant de comprendre que l'argent ne pouvait être un obstacle à son mariage. Après le petit déjeuner, elle avait l'habitude de travailler au bureau pendant une heure. Comme convenu, elle tenait les comptes de la maison, écrivait quelques lettres pour le vieux Mc Leod. Le vieillard ne croyait pas à la nécessité de passer au bureau plus de temps qu'il ne fallait. Lentement, Vicki avait appris l'étendue et la variété des propriétés et des intérêts des Mc Leod. Sa perplexité et sa curiosité en furent accrues. Wade Mc Leod ne restait certainement pas célibataire pour des raisons financières !

D'autre part, elle avait beau être jeune, elle le trouvait séduisant, malgré ses trente-trois ans. Elle réfléchit longuement aux raisons qui l'avaient poussé à ne pas se marier. Les femmes s'intéressaient à lui. Les premières semaines de son séjour à Baccaroo, il avait reçu la visite de jolies femmes, invitées probablement par le vieux Mc Leod. D'habitude, on faisait allusion à elle comme à une créature cocasse dont les yeux mangeaient le visage. Ou comme la fille aux cheveux courts et raides à la silhouette maigrichonne. Eh bien, à son départ, elle n'était plus maigrichonne, et cela aurait bien amusé toutes ces belles dames. Aucune importance. Vicki se retourna. Elle n'appréciait aucunement son propre sens de l'humour.

L'indifférence de Wade aux femmes qui allaient et venaient avait vraiment éveillé sa curiosité. Il ne les ignorait pas, à vrai dire. Souvent, il avait semblé les encourager. Une fois, elle s'était rendue à la salle de bains en pleine nuit et elle l'avait presque bousculé, alors qu'il sortait d'une chambre, celle qu'occupait une certaine Miss Morris, une jolie petite brune. Vicki se souvenait du visage de Wade, fou de rage, quand elle l'avait regardé, bouche bée d'horreur. — Quelque chose ne va pas, grands yeux? avait-il grogné. Vous feriez bien d'apprendre à ne pas mettre votre petit nez dans mes affaires. — C'est faux, avait-elle bégayé. Il ignora ses protestations. — Je sais, vous fouinez partout, et je n'aimerais pas qu'il vous arrive malheur. C'est ce qui se produit quand on se mêle des affaires d'autrui. Quel âge avez-vous? avait-il demandé brutalement.

— Dix-huit ans.

Elle avait retrouvé l'usage de la parole, mais non son assurance. Comparée à Miss Morris, elle devait avoir l'air puéril. Wade avait parcouru du regard sa silhouette nette, comme s'il la voyait pour la première fois. Ses yeux s'étaient attardés. Il s'était moqué :

— Toutes les femmes ont des dispositions amoureuses, à cette heure de la nuit. Avez-vous envie que je vous embrasse, vous aussi ? Une pensée soudaine adulte avait traversé l'esprit de Vicki : pas avec le goût des lèvres de l'autre sur les vôtres. Elle n'eut pas le temps de prononcer une parole : il s'était saisi d'elle et avait effleuré ses lèvres. Il avait l'air de vouloir la punir du mépris écrit dans ses yeux.

Tout en serait resté là, si ce baiser ne les avait révélés l'un à l'autre. Wade s'était raidi, comme sous le coup d'une surprise déplaisante. Puis, à demi-conscient, il avait serré Vicki plus fort contre lui et écrasé ses lèvres sous les siennes. Encore maintenant, elle se souvenait de la meurtrissure. La situation était nouvelle pour elle, mais jamais dans ses rêves d'adolescente, elle n'en avait imaginé de semblable. Elle n'était pas prête à éprouver des sensations aussi destructrices. A peine consciente, elle avait senti son corps s'abandonner dans les bras de Wade. Enfin, il avait levé la tête et avait murmuré :

— Viens dans ma chambre, ma chérie...

Vicki ferma les yeux. Elle se souvenait comme elle avait eu de la peine à s'arracher à lui. Elle avait dû se rappeler rigoureusement, à travers le chaos de son cœur, que jamais elle ne céderait ainsi à un homme. A la vue de son petit corps crispé, il avait retrouvé ses esprits et l'avait repoussée. — Mon Dieu, j'ai dû perdre l'esprit. Retournez vous coucher, mon petit. — Je ne suis pas une enfant, monsieur Mc Leod, avait-elle chuchoté, tout étourdie, le suppliant de ses grands yeux, sans savoir pourquoi. — Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Vicki, avait-il rétorqué, l'air sombre. Son visage n'exprimait plus aucun des sentiments qu'il venait d'éprouver quelques moments auparavant.

Elle avait fini par se ressaisir, s'était sentie honteuse et avait pris la fuite. De retour dans sa chambre, elle avait décidé que c'était de la folie. Ce court épisode, dans l'obscurité nocturne, aurait pu ne jamais s'être produit. Wade continua de l'ignorer, plus encore qu'avant.

Par la suite, Vicki essaya de se convaincre que cette brève rencontre lui avait répugné, mais, au contraire, sa curiosité au sujet de la vie privée des Mc Leod grandit. Il n'était pas simple d'en apprendre davantage. Les précédentes épouses des Mc Leod restaient une énigme. Elle n'avait pas envie de s'informer auprès d'étrangers ou de visiteurs. Mais, un soir où elle était visiblement de mauvaise humeur à cause des vexations du vieux Mc Leod, Mme Clover avait parlé. Wade était parti, Alice écrivait des lettres dans sa chambre. Vicki aidait Mme Clover à laver la vaisselle du soir. Durant le repas, le vieux Mc Leod s'était plaint de la nourriture servie. Pour une fois, Vicki était de son avis . Mme Clover était une cuisinière très médiocre. Cependant, ce n'était pas tout à fait aussi mauvais qu'il prétendait.

Pour la première fois, Vicki avait vu la bonne humeur de Mme Clover ébranlée. — Tous des ronchonneurs, avait-elle lancé. Parfois, je me demande pourquoi je reste ici! L'atmosphère est insupportable. Ça dure depuis des années, Wade et son grand-père s'adressent tout juste la parole. Vicki l'avait regardée, elle retenait sa respiration. Elle aurait dû trouver un prétexte et retourner au salon. Il n'était pas convenable de prêter l'oreille à des propos que Mme Clover regretterait le lendemain, mais elle avait ressenti le besoin urgent de savoir les raisons de la mésentente des deux hommes. Pourquoi une maison construite pour abriter une famille était plongée dans la morosité et le silence ?

Mme Clover avait hésité à laisser la colère l'emporter sur la discrétion. Vicki s'était alors empressée de l'interroger :

— Monsieur Wade a l'air de diriger la propriété. II s'occupe aussi de la partie commerciale. Pourquoi se conduit-il ainsi à l'égard de son grand-père ? Il est poli et tout, mais comme si le vieux M. Mc Leod était un étranger. La dernière critique contre Wade avait agacé Mme Clover. Du coup, sa langue s'était déliée.

— C'est une longue histoire, ma chère, beaucoup ne la croiraient pas. Je ne peux tout vous dire, mais, si Wade ne traite pas son grand-père avec toute l'affection requise, ce n'est pas étonnant. Les parents du Vieux sont morts dans le désert, au nord d'Alice. Le Vieux était encore un enfant, et Baccaroo est devenu son idée fixe. Il avait juré de garder Baccaroo aux Mc Leod. Lui-même me l'a raconté. C'est pourquoi il s'est marié de bonne heure. Imaginez sa déception, lui et sa femme ne purent avoir qu'un fils, au lieu de la nombreuse famille qu'ils souhaitaient. Ce fils était le père de Wade.

Vicki avait l'impression que Mme Clover avait complètement oublié sa présence. Le regard perdu dans le vide, elle continuait d'évoquer un passé enfoui depuis des années.

— Le Vieux ne laissa pas son fils en paix tant qu'il n'eut pas épousé une jeune fille choisie par son père. Mais, à nouveau, une union d'un Mc Leod fut bénie — certains diraient maudite — par la naissance d'un enfant unique. La mère de Wade mourut, lorsqu'il avait treize ans, sans laisser d'autres enfants. Seul, Wade, même alors, avant de partir en pension, était capable de faire le travail d'un homme. Il a aussi fait plusieurs fugues. Une fois, il a été presque tué. A ce moment-là, le Vieux a commencé de se faire du souci pour l'avenir. Je suis née à Baccaroo, ma petite, et j'ai toujours travaillé dans cette maison. Autrement, je n'aurais pas cru le Vieux capable d'un tel comportement ! Le souffle court, Vicki s'enquit :

— Quel genre d'homme était le père de Wade ? — C'était un homme calme, influençable. Rien à voir avec Wade ou le Vieux. Dans le Queensland, il y avait une jeune femme que le Vieux vantait sans arrêt jusqu'au jour où le père de Wade a promis d'aller demander sa main. Le Vieux l'y a pratiquement obligé ; Wade, lui, supplia son père de rester. L'enfant était jeune, mais il aurait fallu être sourd et aveugle pour ne pas se douter de la suite des événements. Je m'en souviens encore, comme si c'était hier. Il y eut une scène terrible, mais le père de Wade partit, et l'avion qu'il pilotait s'écrasa au sol. Le père de Wade fut tué. On a dit que ce n'était pas un accident. — Oh, non !

Vicki blêmit, et ce fut alors que son antipathie pour Wade Mc Leod commença de disparaître. Elle essayait de se l'imaginer, non plus enfant, mais pas encore homme, désespéré et furieux. Elle essuya une larme imprévue.

— Qu'est-il arrivé alors, Madame Clover ?

Mme Clover la regarda une bonne minute avant de répondre : — Pas grand-chose. Wade a simplement juré au Vieux qu|il ne se marierait jamais. Et Baccaroo est devenu ce qu'il est aujourd'hui. Le Vieux ferait n'importe quoi pour que Wade se marie, mais, je le crains, Wade ne se mariera jamais.

Chapitre 4

Vicki repoussa en arrière une longue mèche et s'étonna de trouver sa joue humide. Pleurait-elle à la pensée de ne plus voir cette bonne Mme Clover, ou était-ce le souvenir de l'émotion éprouvée à écouter l'histoire des Mc Leod ? Un peu des deux, sans doute.

Dans la propriété, il y avait toujours des indigènes. Ils s'occupaient du bétail, allaient et venaient, selon les coutumes de leur tribu. Mme Clover employait quelques jeunes filles à la cuisine et, inconsciemment, elle devait avoir adopté certaines croyances. Quand Vicki épousa Wade, elle déclara qu'elle savait qu'il lui appartenait de mettre Vicki au courant de la vie des Mc Leod. Seulement, elle n'avait pas tout dit. Il restait à Vicki à mesurer l'étendue de la haine et de l'amertume qui régnaient entre les murs de Baccaroo. Et la leçon avait été dure. Encore incapable de dormir ou d'oublier le baiser de Wade, Vicki laissait aller ses pensées. Elle se remémora les derniers mots de Mme Clover, ce soir-là. — A mon avis, Wade ne se soumettra jamais, et son grand-père ne cédera pas. Aussi têtus l'un que l'autre ! Le Vieux ne cesse d'inviter des femmes, les filles de relations anciennes. Il les fait défiler devant Wade — et elles sont consentantes ! Plus d'une paierait cher pour devenir la femme de Wade Mc Leod et la maîtresse à Baccaroo. Miss Morris la première, et ce ne sera pas la dernière. Après ce récit, Vicki avait changé. Avant, elle s'efforçait d'éviter la présence de Wade et de son grand-père. Elle se mit à prendre soin d'être agréable. Souvent, après avoir ressassé le récit de Mme Clover, elle était prise de sympathie pour eux. Elle savait, bien sûr, qu'ils n'apprécieraient pas sa sympathie et ses vœux de réconciliation. Mais cela demeurait de pieuses pensées. De manière assez bizarre, c'était pour le Vieux qu'elle avait le plus de chagrin. Son travail avec lui, au bureau, l'avait amenée à l'apprécier. Il était âgé et fou d'orgueil, mais il aimait passionnément Baccaroo. Cet amour, aux yeux de Vicki, excusait beaucoup de choses. Elle le trouvait surtout pitoyable. Le caractère inexorable de Wade Mc Leod lui avait paru déplorable. Il était tout bonnement insensé de se priver d'un foyer au nom d'une vieille querelle absurde. Leoda Morris était revenue en visite, puis était repartie. Alice également. Ses parents étaient venus la chercher et avaient passé plusieurs jours au domaine. Ils avaient montré de la reconnaissance à Vicki et l'avaient invité à leur rendre visite aux Etats-Unis, si elle y allait.

Après cela, le vieux Mc Leod avait demandé à Vicki de rester à Baccaroo. Ce n'était pas le genre à agir sur une impulsion, mais elle aurait parié que c'était le cas. Elle était dans le jardin, l'air plutôt désolée, lorsqu'il l'y avait rejointe. Elle contemplait l'immensité des plaines rougeâtres, et une tristesse infinie emplissait ses yeux d'un bleu de saphir.

Le Vieux s'était arrêté à sa hauteur. D'un ton bougon — on aurait dit qu'il voulait s'empêcher de faire une chose qu'il n'approuvait pas vraiment —, il lui avait demandé si elle avait fait des projets pour son départ. Vicki avait répondu négativement, mais avait ajouté que tout irait bien si l'on pouvait l'accompagner jusqu'à Alice. Le Vieux s'était informé si elle aimerait demeurer quelque temps ici. Il s'était habitué à elle, avait-il dit, et elle lui rendrait service. Elle avait accepté avec empressement. Son attachement pour lui avait grandi, et elle croyait avoir gagné son affection. Jusqu'à la demande en mariage de Wade. A partir de ce moment-là, le Vieux ne lui avait témoigné que mépris. Vicki revécut cette soirée incroyable. Wade l'avait promenée en voiture dans le paysage doré, encore brûlant de soleil. Il s'était arrêté à l'ombre d'une gigantesque bloc de granit et avait formulé sa demande. Mais ce souvenir était trop douloureux ; elle le refoula et s'endormit sans attendre. A son réveil, sa chambre était baignée de lumière, mais il n'était pas encore sept heures. Elle repoussa les couvertures. Elle chancela en se levant ; quand elle tentait des mouvements rapides, elle avait des vertiges, ce qui la contrariait. Quand elle atteignit la fenêtre, elle se sentit mieux. Vivre à l'intérieur lui avait toujours fait cet effet. Quand elle habitait ici, elle se levait avec le jour. Parfois, elle s'était recouchée, mais c'était rare. Elle avait pris l'habitude d'aller se promener à l'aube, parfois à pied, le plus souvent sur la jeune pouliche dont Wade lui avait fait cadeau, et elle avait le sentiment d'avoir le monde à ses pieds. Ce matin-là, ses yeux étaient avides de rattraper le temps perdu. La magie de l'aube était partout, les rayons du soleil dirigés vers l'ouest apportaient au paysage une beauté et une luminosité difficiles à décrire. C'était un songe ; les ombres se nuançaient de traînées blanches et noires sur un fond d'horizons lointains. Les oiseaux sifflaient dans les arbres, et un merveilleux parfum montait des fleurs du jardin. Des rubans de nuages se croisaient sur le ciel. Cela signifiait rarement la pluie, surtout lorsque le vent venait de l'ouest. Rien, ce matin, à voir la terre sèche et durcie, ne laissait penser qu'il avait plu. Bientôt, les nuages disparaîtraient, quand le soleil s'élèverait dans le ciel, et la terre imprégnée de chaleur prendrait une netteté cruelle. La température monterait tout au long de la journée, car l'été australien approchait. Pourtant, Vicki n'avait pas fait grande différence entre les saisons. Septembre et octobre étaient des mois chauds et venteux, et novembre et décembre les plus brûlants de l'année. Dans ces régions, en tout cas, la chaleur était sèche, et elle ne l'avait jamais trouvée éprouvante. La saison humide s'étendait entre décembre et mars et pouvait être nettement désagréable. Elle soupira et se détourna de la fenêtre pour affronter une nouvelle journée. Il y avait mieux à faire que rester à rêvasser. Elle eut vite fait de tirer un jean de sa valise mais fronça les sourcils. Elle voulait sortir avec Graham et lui montrer ce qu'elle avait elle-même découvert avant qu'il fût né. Dans son excitation croissante, elle avait oublié qu'elle devait d'abord trouver le Vieux. Wade serait dehors, et il lui fallait saisir l'occasion de savoir si le vieux M. Mc Leod était malade pour de bon, ou si c'était une invention de Wade. Le vieux démon ne lui avouerait rien, mais elle avait de l'intuition. En persévérant, elle saurait bien s'il lui cachait la vérité. S'il était vraiment malade, il faudrait réfléchir à nouveau à son projet de reprendre Graham. Mais, d'abord, elle devait se faire une idée précise. Elle n'avait d'autres éléments d'appréciation que les dires de Wade. Elle finit par se décider pour une robe de coton. Elle l'enfila après avoir pris sa douche. Elle se coiffa et s'en fut à la recherche de Graham. Il n'était pas dans sa chambre. Elle frappa chez Miss Webb. Celle-ci était encore couchée, mais pas trace de l'enfant, là non plus. — Il doit être en bas, marmonna Miss Webb encore ensommeillée. Je suis désolée, ajouta-t-elle avec un regard morne à l'adresse de Vicki, je ne puis le surveiller à tout instant du jour et de la nuit. Je ne pense pas qu'il soit allé plus loin que la cuisine ! Inquiète, Vicki tourna les talons et se précipita à la recherche de l'enfant. Elle ne prit pas le temps de dire à Miss Webb sa façon de penser. Elle ne s'apaisa pas avant d'avoir retrouvé Graham. Après tout, ce n'était pas la faute de Miss Webb : Graham n'avait jamais beaucoup dormi. Après avoir été enfermé dans une chambre, les possibilités de liberté du domaine lui étaient montées à la tête. Un père, un père normal, pensa Vicki avec rancune, l'aurait tirée d'embarras. Si Wade avait été un père normal, il aurait pris son fils avec lui une heure tous les matins. Il l'aurait emmené visiter les hangars à bestiaux, ou regarder les hommes se mettre au travail. Mais non, Wade n'était pas un père normal. Il ne s'intéressait pas à son fils.

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