OceanofPDF.com Retour de flamme a Baccaroo French Edition
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Graham bavardait et riait dans la cuisine avec une jeune indigène, pendant qu'une autre lui servait du café. Vicki s'alarma et lui arracha presque le bol des mains.
— Tu ne dois pas, mon chéri ! Tu prends du lait, ou du chocolat. Elle était contrariée qu'il ne soit pas venu la chercher et elle laissa passer dans sa voix plus de colère qu'elle ne souhaitait.
Les indigènes la regardaient, leurs grands yeux noirs écarquillés par la peur, mais, avant qu'elles n'aient pu prononcer un mot, deux mains entourèrent les bras nus de Vicki et Wade dit :
— Un peu de café ne lui fera pas de mal, pour une fois. J'ai été élevé comme ça et je n'en suis pas mort. Ne te tracasse pas, Victoria ! A l'énoncé de ce prénom, qu'il avait peu entendu, Graham se mit à glousser de joie. Il parvint, après plusieurs tentatives, à prononcer un mot proche de la « wistaria », cette sorte de glycine qui grimpe le long des murs; mais, sa mère avait perdu le sens de l'humour.
Graham cessa de glousser aussi soudainement qu'il avait commencé. — Graham aime le café. Papa boit du café, donc Graham peut en avoir, s'écria-t-il furieux.
— Je peux, corrigea doucement Vicki.
Elle se demandait comment le reprendre pour le « Papa ». Un enfant de cet âge ne pouvait se souvenir de tout avec exactitude, mais, à son air, elle le soupçonnait de ne pas avoir réellement oublié les instructions de Wade. Wade était capable de se mettre hors de lui, s'il jugeait bon de faire des histoires à ce sujet. Comme Graham se renfrognait, elle ajouta avec une pointe de sévérité : — Ça ne veut pas dire que le lait ne te ferait pas plus de bien. Tu n'as que quatre ans, après tout.
Il continuait à bouder, et elle essaya de se dégager de l'étreinte de Wade. Elle échoua et demanda d'un ton froid :
— Veux-tu me laisser, je te prie ?
Il refusa ; il prenait plaisir à la voir tenter de dissimuler son trouble. — Pourquoi n'es-tu pas encore au lit? s'enquit-il, rivalisant de froideur avec elle. J'allais justement te porter ton petit déjeuner... une concession, jusqu'à ce que tu ailles mieux.
Elle sentait le souffle de Wade contre sa joue; elle détourna la tête. Elle comprit tout à coup pourquoi il était là, pourquoi il avait l'intention de lui monter son petit déjeuner. Personne ne devait voir où elle couchait ! Elle marmonna d'un ton amer :
— Inutile de me poursuivre. Tu l'as peut-être oublié, je n'ai jamais apprécié le petit déjeuner au lit. Je ne suis pas comme tes invitées, on ne m'a pas habituée à ça.
— Pas la peine de me le rappeler, mais je me souviens aussi d'une fois où tu as apprécié.
Comment osait-il! Ce matin, après... L'indignation interrompit le cours de ses pensées. Rapide comme l'éclair, elle se retourna. C'était une erreur. Elle était tout près de lui. Elle s'approcha de son fils pour cacher sa confusion. — Je vais surveiller le petit déjeuner de Graham; je prendrai le mien ensuite. Wade la fixa d'un regard glacial. Sa chemise coloniale à carreaux et son pantalon en daim lui donnaient un air très viril.
— Des servantes lui ont déjà servi son petit déjeuner. Elles sont nouvelles dans la maison. Elles s'appellent Misilgoe et Boalere, fit-il en les désignant d'un signe de tête, accompagné d'un léger sourire.
Vicki leur dit bonjour, plutôt brutalement, et il leur ordonna de faire monter Graham. Comme la veille, il renvoya brusquement l'enfant, lorsque celui-ci entreprit de protester.
— Laissez-le avec Miss Webb. Elle le surveillera. — Non ! objecta Vicki. Arrêtez !
Les derniers vestiges de son autorité s'effondraient sous ses yeux. Les deux servantes s'emparèrent de Graham et disparurent sans se soucier d'elle. — Ton sens du devoir est touchant, ironisa Wade, mais je préférerais que tu laisses faire Miss Webb. Garde ton énergie à d'autres fins. — Ah oui ? Tu ignores les sentiments paternels. M'occuper de Graham est un plaisir. Ce n'est pas un fardeau à déposer avec soulagement dans les bras d'une nounou.
— Tu en reviendras avec le temps. Tu as l'air ravissante ce matin, presque autant qu'hier soir.
Vicki releva vivement la tête, mais elle ne s'attendait pas à ce qu'il la prît dans ses bras pour l'embrasser.
Mais il le faisait comme si elle était un objet à sa disposition. Il la méprisait, mais, de son côté, elle avait violemment envie de répondre à son baiser, elle sentait ses sens chavirer.
Alors, il la repoussa sans la moindre pitié pour sa silhouette chancelante, ses doigts tremblants, son front pâle.
Elle fixait son visage impassible. Les yeux de Wade, malgré ce qui venait de se passer, exprimaient seulement de l'aversion. Elle murmura d'une voix à peine audible, dans le silence de la cuisine :
— Tu es fou. Ne crois pas obtenir quoi que ce soit de moi ! Je n'ai pas demandé à venir ni à séjourner ici. Je voulais simplement reprendre mon fils. C'est toi qui nous retiens à Baccaroo, et c'est ta faute, si tu es gêné ou si tu ne rentres pas dans tes fonds.
Le regard de Wade devint de glace.
— Vous avez la langue plus acérée que naguère, Madame. Veille à ce qu'elle le soit moins, en présence des autres. Si tu veux éviter les commentaires en donnant l'impression d'une réconciliation, il faudra te préparer à jouer ton rôle. Tout seul je ne peux rien faire.
— Je puis me conduire avec amabilité, si je n'ai pas à continuer à te faire des politesses en privé. Ou n'importe quoi, acheva-t-elle de façon incompréhensible. Elle souhaitait seulement le rendre aussi nerveux qu'elle-même. Sa bouche fortement serrée de son mari lui montra à quel point il était furieux. Il l'attrapa à nouveau par un bras et la provoqua encore :
— Tu n'es pas tout à fait indifférente ; je l'ai senti hier soir. Je me suis aussi rendu compte d'un changement en toi, et c'est mon intérêt de découvrir lequel. — Je ne pensais pas que tu étais tombé si bas. Me rappeler ça !
Elle faisait allusion à l'incident de la veille. Dans un accès de rage, elle gifla son visage hautain.
— Et je ne le regrette pas, s'écria-t-elle, en haussant le ton, tu mérites pire que ça. Tu m'as donné une chambre ignoble...
— Et alors ? demanda-t-il d'une voix suave.
Le ton de Vicki avait faibli, elle était furieuse contre elle-même d'avoir montré si peu d'amour-propre.
— Et alors, je me demande comment tu peux agir ainsi, marmonna-t-elle puérilement.
Elle était complètement décontenancée. Sa colère tomba, et Wade Mc Leod donna libre cours à la sienne :
— j'ai autre chose à faire que discuter de tout ce qui te passe par la tête. Tu resteras où tu es, tant que tu auras l'intention de dormir seule. Si ta chambre ne te convient pas, cesse de considérer que tu mérites mieux. — Oh, ça va !
Vicki tenta en vain de dissimuler une nouvelle bouffée de colère par une docilité qu'elle était loin d'éprouver. Dans une discussion, Wade aurait probablement le dessus, comme toujours ! D'autre part, les servantes pouvaient surgir d'un moment à l'autre, et Miss Webb n'avait certainement pas déjeuné. Vicki se souvint qu'elle-même n'avait rien mangé. Elle respira profondément : — Je vais monter nettoyer ma chambre. Tu n'y vois pas d'inconvénient? Cela me ferait mal au cœur de déranger de vieux souvenirs heureux en même temps que la poussière.
— Eh bien... laisse ce travail aux servantes.
Elle hésita, elle espérait orienter la conversation sur un sujet moins épineux. — Wade, je suis très peinée pour la pauvre Mme Clover. J'ai pensé à elle, cette nuit. Elle est morte, dis-tu. Elle n'a pas souffert, j'espère ? — Non.
Wade ne remarqua pas les larmes dans les yeux de Vicki, mais son regard s'adoucit légèrement.
— Elle a eu une crise cardiaque. Elle est morte une heure après. Le temps d'arriver en avion, le toubib ne pouvait plus rien pour elle. Avant de partir, elle a parlé de toi.
— Sa mort m'attriste beaucoup, répéta-t-elle. Elle était ici depuis longtemps. Elle me manquera. Qui la remplace, maintenant ?
— Personne, à part les deux filles que tu as vues. Nous avons eu quelqu'un, amis elle est partie, juste avant que nous ayons de tes nouvelles. Depuis, je n'ai pas cherché à en trouver une autre.
Vicki ne s'enquit pas des raisons du départ de la dernière femme de chambre. Ce pouvait être simplement la solitude. L'isolement des domaines de l'Intérieur rebutait bien des gens.
Les indigènes, Vicki le savait d'expérience, ne faisaient pas de bonnes servantes. A l'extérieur, les hommes étaient d'excellents bouviers, mais, à la maison, il fallait sans cesse passer derrière le travail des femmes. Les indigènes avaient l'habitude de vivre dans des cabanes de tôle ondulée, où il y avait peu de ménage à faire. C'était sans doute la raison. Même aujourd'hui, elles faisaient la cuisine sur des feux de camps, dehors. C'était un piètre encouragement aux besognes domestiques. Les femmes des propriétaires fonciers trouvaient plus commode de faire le ménage elles-mêmes, mais Mme Clover ne s'était jamais découragée. Vicki lança à Wade un regard soupçonneux.
— Ces filles étaient ici avec Mme Clover? Ont-elles l'habitude, je veux dire? Sinon, qui s'occupe de ton grand-père et de Miss Webb ? — Mon Dieu! s'exclama Wade, en passant sur sa nuque une main impatiente. Comme si je n'avais pas assez à faire sans m'occuper de ça ! Notre dernière femme de charge a essayé de former Misilgoe. C'est elle, je crois, qui a préparé le dîner d'hier soir.
— Ce n'était pas fameux.
— Je n'y ai pas fait attention.
A quoi avait-il donc fait attention ? Vicki se souvint de son visage impénétrable. Elle le regarda en face.
— Wade, tu as fait allusion à la nécessité que je reste ici avec Graham. Plus pour me contrarier qu'autre chose, à mon avis, mais je compte prendre la maison en mains pour compenser les frais de notre séjour. Tu refuses de congédier Miss Webb. Si ton grand-père est vraiment malade, la présence d'une infirmière serait peut-être souhaitable. Mais, à cela près, deux femmes ne sont pas nécessaires pour s'occuper d'un seul petit garçon, et je suis incapable de rester inactive toute la journée. Il serra les dents.
— Tu ne céderas donc jamais ? Tu es là pour reprendre des forces, et non pour assumer mes problèmes domestiques.
— Alors, renvoie-moi à Melbourne. Quand il le faudra, je partirai sans faire d'histoires, je te le promets.
— Eh bien, je ne veux pas de toi ici.
Cela pouvait signifier dans la propriété, mais elle ne trouvait pas vexant de s'installer à la cuisine.
— Les gens ne penseront-ils pas que c'est étrange, si je ne suis pas ici ? — Tu es loin d'être en bonne santé.
— Je n'ai pas l'intention de m'éreinter, si c'est ce que tu veux dire. Au début, je me chargerai de tâches simples.
— Occupe-toi de toi. Mais, si ça t'amuse, tu ne me reprocheras pas de t'avoir laissée te tuer au travail. Si tu dois être réhospitalisée, après tout, ça m'évitera peut-être de devoir me débarrasser de toi.
— Alors, tu ne passes pas d'annonce pour une nouvelle femme de charge ? — Je vais réfléchir, répliqua-t-il nettement.
Après le petit déjeuner, Vicki s'efforça de mettre de côté ses peines de cœur et d'envisager à sa façon la situation. Elle mit un peu d'ordre dans la cuisine, puis partit à la recherche du vieux M. Mc Leod. Miss Webb avait mis au point pour Graham un emploi du temps inébranlable. La demoiselle en avait informé Vicki en personne. Après des années de Mme Parkes, Graham avait assurément besoin de discipline, et Miss Webb n'était pas si redoutable. C'était seulement une jeune femme volontaire, qui essayait de s'imposer.
Pour les semaines à venir, Vicki devrait relâcher son attitude trop possessive. Il lui fallait apprendre à ne plus s'angoisser à chaque minute de la journée. L'enfant et la mère en bénéficieraient tous les deux. Elle devait s'en persuader, et ce n'était pas facile. Depuis sa naissance, elle l'avait élevé seule, avait pris toutes les décisions ; il serait difficile de changer ses habitudes. Que serait-il arrivé, si Graham était né à Baccaroo ? Sans doute, elle et Wade auraient-ils eu un autre enfant pour tenir compagnie à Graham. Vicki chassa cette pensée sur-le-champ et essaya de se concentrer sur des problèmes plus urgents. Elle savait qu'elle tentait de se convaincre parce qu'elle n'était pas sûre de pouvoir s'occuper de Graham et de s'acquitter en même temps de toutes les tâches qu'elle avait à assumer. Elle avait tenu d'autres propos à Wade, mais elle était consciente de n'avoir pas récupéré toute son énergie coutumière.
Le nettoyage de sa chambre était urgent, mais les repas l'étaient encore plus. La poussière pouvait attendre, mais pas un homme affamé. Et il fallait voir le vieux M. Mc Leod et, si elle l'osait, s'expliquer avec lui ! Elle traversa le vestibule. La vaste maison était calme, et déjà un peu assoupie dans la chaleur. Miss Webb avait entraîné Graham pour une promenade dans la vallée. Elle devait, avait-elle dit à Vicki, lui apprendre à compter avec l'aide des différentes sortes d'oiseaux. C'était un programme simple et attrayant, mais Vicki regrettait le bruyant babillage de son fils.
Elle fit un arrêt dans le salon et constata que le vieux M. Mc Leod n'y était pas. Cette maison aurait pu être attrayante. Après son mariage, elle aurait pu l'arranger, mais Wade lui avait interdit de toucher à quoi que ce fût. Non qu'il l'en crût incapable, mais les relations entre lui et son grand-père en étaient la cause. C'était sa mère, lui avait raconté Wade, qui avait fait construire cette maison. Elle était issue d'une riche famille de Sydney. En outre, elle avait hérité de la fortune de deux tantes. La vieille maison tenait encore debout, mais semblait très grossière en comparaison de celle-ci. A la mort de sa mère, Wade avait été son seul héritier ; il avait grandi et avait utilisé son héritage pour accroître les biens des Mc Leod. Vicki pensait qu'il était le plus gros actionnaire du domaine. Cependant, en dépit du désaccord entre lui et son grand-père, elle ne croyait pas qu'il ait jamais usé de ce pouvoir.
En fin de compte, Vicki trouva le Vieux au bureau, un bâtiment un peu à l'écart de l'habitation.
— Pour une fille qui s'évanouit sans arrêt, vous vous levez de bonne heure, grommela-t-il en la voyant apparaître.
— Je ne pense pas le faire à nouveau, monsieur Mc Leod, répliqua-t-elle. A son air, elle sut qu'il était perplexe : pourquoi ne l'appelait-elle plus Grand-Père ? Elle ne recommencerait plus, à moins qu'il ne le lui demandât. Il ne le ferait certainement pas. Elle lui adressa un regard indifférent. Elle essayait de ne pas laisser vagabonder ses yeux dans cette pièce qui avait été si familière. C'était ici que Wade l'avait envoyée chercher pour la demander en mariage. Ses mains se crispèrent, et elle dit au grand-père de Wade : — J'ai l'intention de me rendre utile dans la maison, je viens voir si vous voulez du café. Misilgoe dit que vous le prenez d'habitude au salon, avant d'aller vous reposer après.
— Voilà à quoi je suis réduit, grogna-t-il, sans donner d'explications. Pourquoi vouloir me préparer du café, mon petit, après la scène que je vous ai faite à Melbourne ?
— Ce sont des excuses, monsieur Mc Leod ? s'informa Vicki, sans y croire un instant.
Elle avait raison.
— Simple curiosité de ma part.
Le régisseur entra, mais marqua un temps d'arrêt à la vue de Vicki. Il avait entre trente-cinq et quarante ans, se montrait adroit en toutes choses, mais si gentil que sa compétence ne froissait jamais personne. Vicki l'aimait bien. Il avait toujours été aimable avec elle, et étrangement protecteur, surtout avant son mariage avec Wade.
Cette union avait dû le décevoir, mais elle ignorait dans quelle mesure. Il pâlit un peu, mais lui adressa un sourire sympathique : — Votre retour me fait plaisir, Vicki.
Elle ne doutait pas de sa sincérité ; elle lui serra la main. La présence de Vicki ne paraissait pas l'étonner; elle supposa que Wade l'avait mis au courant.
Jeff Curry l'observa avec insistance, mais ne fit aucun commentaire personnel sur son aspect fragile. Il se mit à parler de Graham : — Vous avez un beau gamin, Vicki. D'après le vieux Ned, c'est le portrait de son père au même âge.
Personne ne pourrait-il lui trouver une petite ressemblance avec moi ? Vicki réprima cette réplique et garda le sourire. Le vieux intervint : — Je rentre à la maison, Jeff. Je ne dois pas être d'un grand secours ici, de toute façon. Je viens de parler à Ada Court, de Montgoora. Ils étaient ravis d'avoir vu mon arrière-petit-fils avant-hier. Elle demandait si Wade était de retour. Vicki le suivit, les lèvres pincées. Le territoire tout entier avait dû être au courant du retour de Wade, dès son arrivée. Et de celui de sa femme! La plupart des propriétaires voisins n'avaient pas perdu de temps, à ce qu'il semblait, pour venir voir Graham. Attendaient-ils la suite des événements ? Ce n'était pas le cas de Vicki, mais un grand nombre de gens trouvait les territoires de l'Intérieur ternes et sans intérêt. Seuls, leurs émetteurs-récepteurs rompaient la grisaille de la journée.
La nouvelle du retour de la femme de Wade Mc Leod allait attirer les visiteurs. Peu d'entre eux pouvaient avoir la moindre idée des événements passés. Si jeune que fût Graham, ou précisément pour cela, il raffolerait de ces visites. Et il serait impossible de l'arracher à Baccaroo. Le désespoir l'envahit. Vicki versa le café du Vieux avec un froncement de sourcils. Elle cherchait le moyen de connaître avec exactitude son état de santé. L'occasion se présenta plus facilement qu'elle n'espérait.
— Alors, vous vous attelez à la tâche qu'Annie Clover a abandonnée ? Il but un peu de café, sans un regard pour Vicki. Elle répondit prudemment. — Je ne crois pas en être capable, mais je puis toujours essayer. — Oh, vous êtes toujours prête à essayer, répliqua-t-il avec dureté. Après la main, il vous faut le bras, je m'en suis déjà aperçu. Pour toute réponse, elle respira profondément et serra les poings. Il grommela d'un ton bizarrement différent :
— Toute ma vie, les miens se sont acharnés contre moi ; pourtant, je voulais seulement leur bien.
— Vous ne pensiez qu'à Baccaroo !
— C'est pareil, pas vrai ?
— Pas exactement...
— Annie Clover me manque.
Il accentua la dureté de sa voix pour cacher son émotion. — C'était une brave femme, quand elle voulait. — Elle n'a jamais tenté de s'affirmer, vous l'aimiez pour ça; mais elle n'était pas aveugle pour autant.
Il ignora la fin de la phrase.
— Ce n'était pas son rôle de s'affirmer, jeune femme. — Ni le mien ? C'est une sorte de menace, monsieur Mc Leod ? — Annie Clover m'a probablement sauvé la vie. Je lui dois... Vicki crut qu'il faisait allusion à un événement de sa jeunesse. — C'est un peu tard, n'est-ce pas ?
— Oui, bien trop tard. Je n'étais pas en état de parler avant sa mort. Intriguée, Vicki ne demanda pas pourquoi.
— Quand elle a eu son malaise, j'en ai eu un aussi. Annie était un peu plus âgée, j'ai eu un choc de la voir gisant devant moi. Quand cet imbécile de médecin est arrivé, il a dit que j'avais eu une crise cardiaque, mais moins grave que celle d'Annie. Vraisemblablement, selon le médecin, Annie m'a sauvé la vie ; en effet, j'aurais pu avoir une attaque plus grave n'importe quand et disparaître. Maintenant, ma fille, j'ai ces comprimés-miracle. J'en prends deux, et, je vous l'affirme, ils sont efficaces.
Wade avait bien dit la vérité. Vicki oublia ses propres soucis et regarda le vieillard presque tristement. Le Vieux était un bagarreur. Quelque chose en lui la décourageait. Jamais, il n'avait attiré la sympathie. N'avait-il pas toujours rejeté l'affection avec méfiance? Enfin, elle connaissait son cœur. Elle se rendit compte que la santé du Vieux mettait fin à son espoir de prendre la fuite avec Graham. — Pardon, marmonna-t-elle.
Elle allait se lever tristement, quand M. Me Leod reprit la parole.
Chapitre 5
— Ils ne me garderont pas éternellement en vie, déclara le Vieux. Wade et le docteur Evans me prennent pour un idiot, mais je suis presque au bout, je le sais. J'espère vivre assez longtemps pour voir Wade marié convenablement. Vicki se leva brutalement. Elle écrasa son affolement sous le masque de la colère. — J'en suis certaine, monsieur Mc Leod. Mais ne pensez pas vous débarrasser de moi et garder mon fils !
— Wade a besoin d'autres fils. Je sais quelle fille il lui faut. Avec le rictus obstiné de sa bouche, il n'avait plus du tout l'air touchant. — Vous faites certainement défiler ici tout un tas de candidates sur mesures, monsieur Mc Leod. Pourquoi ne pas abandonner et laisser Wade choisir lui-même ? Il est assez grand garçon pour ça.
Cette remarque sembla contrarier le Vieux au point qu'il s'empourpra. Les yeux de Vicki s'agrandirent de crainte. Le visage d'abord congestionné du vieillard blêmit. Il suffoqua et s'effondra sur le côté.
Avec une présence d'esprit imprévue, Vicki demanda : — Où sont vos comprimés ?
— Ici.
Il fouilla à tâtons dans sa poche, et elle l'aida à les sortir. Elle lui fit prendre deux comprimés avec du café chaud, portant la tasse à ses lèvres, car il était incapable de le faire. En quelques secondes, il avait repris le dessus, et la teinte bleuâtre autour de sa bouche avait disparu.
— N'allez pas vous imaginer que vous m'avez sauvé la vie comme Annie, haleta le vieil homme. Je suis habitué à me débrouiller tout seul. C'est seulement plus simple, quand quelqu'un est dans les parages. — Je vois.
Vicki le fixa anxieusement. Elle ressentait amèrement sa défaite. Maintenant, elle ne pouvait le confronter à aucun problème. Elle n'avait pas envie de provoquer une autre crise. Il fallait se résigner à affronter l'adversaire sans pouvoir lui résister.
Elle demeura un moment avec lui, puis, contente de le voir rétabli, reprit le chemin de la cuisine. Ses plans du matin étaient loin d'être accomplis, et sa nervosité grandissait. A la cuisine, elle trouva une autre cause de consternation. Misilgoe se trouvait seule à la cuisine et avait exécuté une partie seulement des ordres de Vicki. Elle déclara avec flegme :
— Boalere dit de prévenir Madame qu'elle reviendra plus tard. — Plus tard ! reprit Vicki d'un ton cassant.
Pour une seule matinée, c'en était trop. Mais, elle vit l'anxiété de Misilgoe et ajouta :
— Je suppose que vous et moi réussirons à préparer le déjeuner. — Le patron revient ?
— Je ne pense pas. Revient-il déjeuner d'habitude? demanda-t-elle, d'un ton qui se voulait léger.
— Parfois, depuis la maladie du Vieux, répondit Misilgoe avec insouciance. — Je vois.
Elle essaya de cacher sa déconvenue derrière un sourire. Au lieu de s'occuper du repas de midi, elle préparerait celui du soir. Elle devait faire sa chambre, discrètement, selon les instructions sous-entendues de Wade. Elle était inondée de sueur, et sa robe lui collait au corps. Elle s'impatientait de sentir ses forces tarder à revenir. La plus grande partie de la journée n'était pas encore écoulée, et déjà, elle était près de s'évanouir. Elle prétexta avoir renversé quelque chose et monta avec un seau et des chiffons. Hors d'haleine avant d'arriver en haut, elle souhaitait de tout son cœur que la mère de Wade eût fait bâtir un bungalow typique de l'Intérieur, plutôt qu'une maison à deux étages.
Deux heures après, elle avait fait tout le travail prévu et inspecta sa besogne. Rien n'avait fondamentalement changé, mais la chambre avait meilleure allure. Il n'y avait plus de poussière, les peintures étaient propres, et elle avait frotté le plancher. Elle avait mis des draps frais. Elle avait trouvé une paire de rideaux de dentelle, mais elle n'avait plus de forces pour les suspendre. Sa propre fatigue l'épouvantait ; elle s'effondra sur une chaise près du lit. Il était plus raisonnable de rester ainsi, le temps de récupérer un peu. Elle entendit la voix aiguë de Graham venir du jardin, et celle plus grave du grand-père lui répondre. Le Vieux devait se sentir mieux. Vicki en éprouva à la fois du soulagement et de l'envie.
Les bruits du repas, le fracas des assiettes au loin, les pas de Graham jusqu'à sa chambre au moment de la sieste, tout ça lui parvenait. Elle souffrait que son fils ne l'eût pas cherchée. On le lui avait sans doute interdit : on devait supposer qu'elle se reposait. Elle n'osa pas l'appeler, quand il passa devant sa chambre ; elle craignait que Miss Webb ne vît quelle pièce elle occupait. Un silence suivit. Ce long intermède paisible lui permit de se tracasser à peu près sur tous les sujets. Elle ponctuait chaque nouveau problème d'une prière désespérée pour une tasse de thé.
La porte s'ouvrit brusquement. Wade entra. Elle le regarda; elle ne se rendait pas compte que son visage blême et poussiéreux rappelait à Wade le jour où il l'avait retrouvée à Melbourne. Il referma la porte avant d'éclater : — Qu'as-tu encore entrepris, bon sang ?
— J'ai seulement nettoyé ma chambre.
Elle répondit sans chercher d'échappatoire. Elle ajouta, avec une dignité que démentait sa voix légèrement chevrotante :
— En fait, c'est ton cabinet de toilette, et il avait besoin d'un bon coup de torchon; tu n'y verras donc pas d'inconvénient. Il déposa brutalement sur la table basse, près de Vicki, la tasse qu'il portait. — Et cela t'ennuie énormément que je ne t'offre pas mon lit en même temps que la nourriture. Eh bien, il m'a fallu trop de peine pour chasser ton image. Je ne voudrais pas prendre les mêmes risques une fois encore, sauf si tu as l'intention de rester.
Elle le dévisageait sans mot dire. Faisait-il une constatation ou posait-il une question ? Elle se le demandait. Elle pâlit encore davantage et s'attira une nouvelle réprimande :
— Regarde-toi! Prête à tomber. Un jeune veau à moitié massacré par un chien sauvage est plus vif que toi. Ça pouvait attendre. Je vais très bien ! J'ai simplement besoin de repos. Elle se dit faiblement que la comparaison de Wade convenait assez bien. Les deux hommes de la maison, malgré toute leur courtoisie, lui rappelaient les bêtes féroces dont parlait Wade. Le visage de ce dernier n'aurait pu être plus indifférent.
— Ecoute, Vicki, je te l'ai déjà dit, tu peux te tuer si ça te fait plaisir, je m'en moque ; mais pas ici.
Ces mots l'atteignirent au cœur, mais elle fit comme si de rien n'était. — Ce matin, j'ai fait ce que je voulais, tu étais d'accord. — Je t'ai demandé de t'occuper de la maison, mais pas comme ça. Tu t'es affairée ici et au bureau. Grand-père m'a dit que Jeff avait failli avoir une syncope en te voyant. Je te conseille de l'éviter, durant les semaines à venir. Je ne veux pas te voir lui courir après comme d'habitude et le harceler de tes plaintes ! — C'est faux, et tu le sais. Je lui parlais de temps en temps. — Jeff a toujours été un peu amoureux de toi. Nie-le, si tu l'oses. Le Vieux... — Ton grand-père, Wade! interrompit-elle, soudain inquiète. Comment va-t-il? Je ne sais comment j'ai pu l'oublier.
— Mais il va très bien. Il est même dehors, en ce moment, avec Jeff. Cesse de t'en faire.
Elle n'avait pas l'intention de s'en faire, mais, elle eut la surprise de s'entendre crier avec indignation.
— Il faut bien que quelqu'un s'en fasse !
— Pas toi. Regarde-toi ! Allons, couche-toi avant que je ne perde mon sang-froid. — Non. Je ne veux pas, répéta-t-elle avec obstination. Exaspéré par tout ce temps perdu, Wade se pencha et la prit dans ses bras. Sans lui laisser le temps de placer un mot, il la souleva, la déposa sur le lit et se mit à déboutonner sa robe.
— Je suis ton mari, et tu es une femme mariée, mère d'un enfant. Donc, finies les protestations puériles. Et je n'ai rien d'autre en tête que te forcer à te reposer. Elle céda. Des sensations effrayantes montaient en elle, lorsqu'il la touchait. Elle se débattit et déclara qu'elle pouvait... qu'elle serait capable de se débrouiller toute seule, mais il passa outre. Elle se sentit terriblement humiliée, lorsqu'il lui retira sa robe.
Elle resta un instant assise sur le lit à frissonner, puis s'efforça de dissimuler sa confusion, en repliant ses longues jambes, et se recroquevilla. Elle vit Wade lever les mains et pensa qu'il allait l'attirer à lui, avec son avidité coutumière. Au lieu de ça, elle se retrouva dans les draps, et Wade s'écarta. — Reste où tu es, ordonna-t-il sèchement.
Il revint de la salle de bains avec un linge humide. — Tu te frotteras la figure avec ça, jusqu'à ce que tu puisses te rendre à la salle de bains. Après, tu prendras ton thé et tu resteras couchée le reste de l'après-midi.
Vicki obéit sans un mot, pour une fois. Mais elle ne pouvait le regarder. Les événements pesaient douloureusement sur son subconscient. Incapable de déchiffrer son expression lointaine, Wade poussa un soupir d'impatience et partit. Cinq minutes plus tard, alors qu'elle se désolait d'être abandonnée, il revint, porteur d'une assiette de soupe.
— En conserve, mais il y a pire. Tu aurais pu me dire que tu n'avais rien mangé. Après son départ, Vicki termina sa soupe, étonnée de constater qu'elle avait faim. Elle s'en trouva réconfortée, c'était un signe de meilleure santé. Elle se renversa contre les oreillers frais et propres ; elle suivit nonchalamment du regard les rayons du soleil qui jouaient sur le mur d'en face. Wade avait installé un drap sombre à mi-hauteur de la fenêtre pour atténuer la chaleur. Ceci à défaut de suspendre les rideaux en attente. Autour d'elle, c'était le silence absolu. Elle essaya de penser à Graham, mais tout la ramenait à son mari. Pourquoi, tout à coup, prenait-il plus d'importance que son fils ? Wade lui avait dit qu'il devait à nouveau partir, mais elle ignorait pourquoi il lui avait dit ça. Le patron, le propriétaire d'un élevage de bétail dans l'Intérieur, devait avoir des qualités bien déterminées, en particulier une forte volonté de s'en sortir, une grande résistance physique et des nerfs d'acier. Wade Mc Leod avait toutes ces qualités et d'autres encore, mais elle était découragée par sa dureté. Elle s'assoupit, puis s'éveilla et reprit le cours de ses pensées. A Melbourne, elle était trop affairée pour réfléchir beaucoup. Pour la première fois, depuis des années, elle en avait le temps, mais, elle y répugnait. En effet, toujours, ses pensées la conduisaient à Wade.
Se rendre au bureau ce matin l'avait ramenée au soir où Wade l'avait demandée en mariage. Une jeune fille avait-elle déjà été l'objet d'une proposition aussi étrange ? La situation était très certainement inhabituelle. Le prétendant, Wade, était d'humeur atroce, et elle-même trop effrayée pour refuser. Il avait fait grincer les freins d'une Land-Rover au moment où elle levait les yeux de la lettre qu'elle tapait.
— Oh, bonjour, avait-elle lancé d'un ton incertain. Jamais elle ne devait avoir paru si laide. Ses cheveux venaient d'être coupés (elle espérait en vain avoir moins chaud ainsi), elle n'était pas maquillée, un chemisier élimé collait à ses frêles épaules.
Il la dominait de sa haute taille, il était bronzé et mince, ses yeux étaient gris, ses cheveux bruns et lisses ; il avait une distinction troublante. Il n'avait pas demandé s'il la dérangeait. Il s'était contenté de la contempler longuement avant de lui donner l'ordre de venir avec lui.
— Mais pourquoi ?
Elle avait réuni assez de courage pour balbutier une question. Il avait sûrement oublié ce baiser qu'il lui avait donné.
— Ne discutez pas, Vicki.
Elle n'avait pas pu l'empêcher de la pousser dans le véhicule à l'arrêt. Elle s'était recroquevillée dans un coin et était restée silencieuse tout au long du trajet dans la vallée, par les plaines et les ravines. Les versants des collines lui semblaient couverts de cailloux dangereux, jusqu'à ce que Wade se soit arrêté au bord d'une vallée desséchée. Cette randonnée effrénée semblait l'avoir débarrassé de sa colère. Il se gara à l'ombre de quelques arbres ; ces derniers étaient eux-mêmes protégés du soleil par de gros blocs de pierres rouges qui faisaient jadis partie d'une chaîne montagneuse.
C'était là qu'il s'était tourné vers elle et l'avait demandée en mariage. Un silence absolu avait suivi. Elle s'était dit que c'était une chose banale, qui arrivait tous les jours, mais, nulle part, personne ne pouvait avoir entendu une proposition plus dépourvue de tout sentiment.
Il lui avait demandé si elle aimait vivre ici ; ce pouvait paraître une question fortuite, mais il la lui avait posée en la regardant attentivement, comme si sa réponse avait de l'importance. Sincèrement, elle avait pu dire qu'elle aimait Baccaroo. Il avait été plus difficile de lui expliquer, à sa demande, pourquoi.
Elle avait simplement secoué la tête et affirmé : — C'est ainsi.
Cette courte phrase, extorquée, avait paru le convaincre plus qu'un flot de paroles fébriles. C'était alors qu'il lui avait demandé de l'épouser. Vicki se souvenait encore de l'impatience retenue de sa voix, de ses yeux étincelants. Instinctivement, elle avait acquis la certitude qu'il préférerait commander que demander.
Elle avait eu du mal à y croire. Wade Mc Leod qui pouvait prétendre à l'élite des femmes du Territoire, proposait à Vicki Neilson, le petit laideron anonyme, de l'épouser. Son grand-père en aurait une attaque et elle ne saurait l'en blâmer ! Elle l'avait regardé, les yeux écarquillés.
— Pourquoi moi ? avait-elle chuchoté. Vous... vous ne m'aimez pas et vous connaissez tant de jolies femmes.
Puis, elle avait fermé les yeux, l'air douloureux. — Je vais vous dire pourquoi je veux que vous deveniez ma femme, Vicki, avait dit Wade d'un ton sec. Vous pouvez ouvrir les yeux. C'est parce que la façon dont mon grand-père fait défiler ces femmes devant moi m'écœure. Je n'ai pas l'intention de me marier à cause du passé, il le sait, mais ne cédera jamais. Sans arrêt, il veut intervenir dans mon existence. Demain, vient une femme que je n'ai pas la moindre envie de divertir, et j'ai décidé de mettre un terme à ça. Epouser quelqu'un comme vous est la seule solution.
Vicki avait été frappée de mutisme pendant un certain temps. Elle avait froncé les sourcils.
— Un de ces jours, vous pourriez avoir envie d'épouser une de ces femmes. Vous pourriez tomber amoureux.
— Pas de risques.
Il avait eu une grimace de dérision, avant d'ajouter : — Je n'y crois pas. J'ai décidé d'éviter toutes relations sentimentales. Il faut me faire confiance, je sais ce que je fais, Vicki.
Il était plus âgé; par conséquent, il avait une plus grande expérience ; il devait avoir raison : l'amour existait dans les livres, dans l'imagination, pas dans la vie quotidienne. Au mieux, il pouvait y avoir entre les êtres un attrait physique. Un homme dur et aigri comme Wade Mc Leod ne devait pas déborder de sentimentalité.
Elle acquiesça silencieusement à sa dernière remarque. Il se mit alors à parler avec une indifférence si excessive qu'elle s'effondra. — Je vais vous épouser, Vicki, simplement pour voir la réaction du Vieux, et non pas par amour.
— Wade ! osa-t-elle murmurer. Mme Clover m'a un peu raconté l'histoire de votre famille. Ne croyez-vous pas qu'il est temps de pardonner à votre grand-père ? Je ne dis pas d'oublier; mais, en posant sur lui un regard neuf, adulte, vous pourriez comprendre son anxiété. Après tout, à la mort de votre père, vous étiez très jeune.
— La paix ! Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous ne reparlerons plus de ça. Un homme de trente ans n'a rien à faire des conseils d'une petite sotte. C'est votre intérêt de vous en souvenir.
Alors, elle avait ri, comme une folle. La colère empourprait ses joues et lui donnait une sorte de beauté éphémère.
— C'est la proposition la plus étrange qu'une fille ait jamais entendue ! s'était-elle écriée.
C'était ce qu'il ne fallait pas dire.
— Mais ce n'est pas une proposition ordinaire. Notre mariage ne sera pas un vrai mariage.
— Eh bien, je ne vous épouserai pas.
— Et que ferez-vous à votre retour ? Pas de travail, pas de foyer, pas d'amis proches, si vous en avez en Angleterre.
— Vous avez vérifié !
— Pourquoi pas ?
Vicki remuait sans trouver le repos sur son lit dur. Elle souhaitait dormir pour chasser le souvenir honteux de sa défaite. Elle avait reculé devant l'avenir vide qu'il lui avait dépeint et accepté de l'épouser.
Ils s'étaient mariés une semaine après. Ils étaient allés à Alice en avion, et elle était devenue Mme Mc Leod. Cela avait été rapide et indolore. Elle était trop assommée pour souffrir. Après une courte cérémonie, Wade avait planté sur sa bouche un baiser sans tendresse. Cela lui importait peu, c'était seulement pour sauver les apparences — la seule chose à laquelle il tenait toujours. Elle avait vécu avant, l'une des plus pénibles semaines de son existence. La visiteuse indirectement responsable des fiançailles de Wade était arrivée. Elle avait traité Vicki avec une intolérance charmante. Vicki avait dû être aux petits soins pour Miss Barrie, car cette demoiselle n'avait aucune patience avec les servantes indigènes. Toute la semaine, Wade avait été lointain, au point que Vicki pensait qu'il devait regretter son initiative. Des jours durant, elle était passée de la détresse au soulagement. La veille du mariage, il lui avait dit d'être prêtre à se rendre à Alice le lendemain matin. Elle avait alors compris qu'il avait pesé ses mots.
La cérémonie avait été rapide, et ils avaient regagné Baccaroo le soir même. Au dernier moment, Vicki avait soudain repris ses esprits. Wade l'attirait, mais que serait ce mariage pour lui ? Epouser une fille qu'il n'aimait pas risquait d'accentuer son amertume.
Elle s'était arrêtée, l'avait tiré par le bras, alors qu'ils marchaient dans la grand-rue.
— Wade, avait-elle haleté, il est encore temps de changer d'avis. Je me demande si c'est une si bonne idée.
— Il est un peu tard, n'est-ce pas? Je ne veux pas changer d'avis, mais cela signifie-t-il que vous, vous en changiez ?
— Non, c'est-à-dire... je crois seulement...
— Venez, alors !
La tendresse qu'elle avait cru voir soudain dans ses yeux avait cédé la place à la tristesse.
— Ça ira mieux, si vous réfléchissez moins, Vicki. Il vous suffit de vous souvenir d'un mot ; ce ne sera pas trop éprouvant, je suppose. — Vous voulez dire : « oui » ?
— Merveilleux ! s'était-il écrié d'un ton ironique. Elle avait été heureuse de voir le docteur Evans les rejoindre. Ce fut leur unique témoin. Visiblement, Wade était de mèche avec lui, mais le médecin n'avait cessé de regarder Vicki, comme si sa pâleur et sa jeunesse le préoccupaient. Il avait été gentil ; en fait, Vicki n'aurait sans doute pas résisté sans lui à toute la cérémonie. Sa présence amicale lui avait apporté un plus grand réconfort que celle de l'homme mystérieux et sombre qui, en quelques formules brèves, devint son mari. Malgré les précautions de Wade, ils avaient été entourés d'amis et de relations. Certains avouèrent avoir pris l'avion spécialement, après avoir appris la nouvelle par radio. Ils dévisageaient Vicki avec une curiosité souriante ; elle était celle qui avait ravi le cœur du meilleur parti de tout le Territoire. La jeunesse et l'absence de beauté de Vicki en avaient consterné plus d'un, mais, peu avaient manifesté de l'antipathie.
En revanche, l'altercation qui avait suivi leur retour à la propriété n'avait jamais totalement quitté la mémoire de Vicki. Elle comprenait la fureur que Wade encourait pour avoir épousé une fille comme elle; cependant, elle avait été épouvantée. Grâce au ciel, le Vieux n'avait pas appris la nouvelle par radio, mais, quand Wade lui avait annoncé son mariage, elle avait redouté qu'il n'eût une attaque. Et elle en avait voulu à Wade. Quoi qu'il eût fait, le Vieux ne méritait pas ça. Elle avait vu son visage se congestionner, et il avait suffoqué. Alors, elle avait été prise de remords, et il lui avait fait savoir qu'il ne la considérerait jamais comme la femme de Wade.
A ce moment, Wade lui avait ordonné de s'en aller et de monter l'attendre dans sa chambre. Vicki n'avait jamais su ce qui s'était passé au juste entre les deux hommes. Mais, par la suite, le Vieux, malgré son indifférence, avait été correct à l'égard de Vicki. Elle n'avait pas eu à endurer son amertume et, pensait-elle, elle devait en savoir gré à Wade. La déception si évidente du vieux M. Mc Leod l'avait presque fait fondre en larmes.
Elle s'attendait à continuer d'occuper son ancienne chambre, mais elle s'était trompée. Wade lui avait dit d'aller chercher ses affaires et de les mettre dans sa chambre à lui. Elle dormirait dans son lit, et lui dans le cabinet de toilette attenant. Ainsi, personne ne serait au courant qu'ils ne couchaient pas ensemble. Wade avait écarté d'un haussement d'épaules ses questions anxieuses au sujet du grand-père.