OceanofPDF.com Retour de flamme a Baccaroo French Edition

Margaret Pargeter · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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— Il aurait aimé un mariage mondain,…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Il aurait aimé un mariage mondain, me voir descendre la nef avec, à mon bras, une jeune mariée de bonne famille. Il est déçu, c'est tout. Mais le pire reste à venir, quand il verra que nous ne lui donnons pas les petits-enfants qu'il attend. Vicki fut incapable de cacher ses sentiments plus longtemps. Cette situation lui répugnait, blessait sa fierté, l'humiliait.

— D'une certaine façon, Wade, tu es aussi méprisable que lui ! J'ai plus de regrets pour lui que pour toi.

Les yeux de Wade avaient étincelé, mais il avait haussé les épaules. — Du calme, mon petit. Ta compassion est déplacée. Il va s'en remettre, avec le temps.

Vicki avait frissonné. Elle avait l'air légèrement bizarre, dans sa robe chiffonnée. Elle avait mal au cœur, mais, puisqu'elle avait épousé Wade pour de mauvaises raisons, il était juste qu'elle souffrit. Elle jeta un regard sur sa robe bleue bon marché. Elle s'était imaginée dans une robe de mariée blanche, coiffée d'un voile, et au bras d'un marié souriant et beau. Elle se représentait la réception, un mari prévenant à ses côtés ; elle avait vu les nuées de confetti accompagner leur départ en voyage de noces. Puis, les enfants. Son intuition lui disait que peu importait leur nombre, si Wade était leur père.

Elle rougit, se détourna; elle lui en voulait d'avoir rendu impossibles les rêves qui la hantaient. Rien de tout ça n'était arrivé, ne pourrait plus arriver. Même les enfants, il venait de mettre les choses au point nettement ! — Hors de mon existence, Vicki, pour tout ce qui compte. Compris? Tout aurait pu être très différent, si elle avait fait plus attention aux paroles de Wade. Quelques semaines durant, elle avait suivi ses instructions. Sa perpétuelle indifférence, la hargne du Vieux avaient découragé Vicki, et elle avait fait tout son possible pour les éviter. Il était prévisible qu'elle n'était pas prête à affronter la réalité de leurs relations sans chaleur. Elle garda pour elle sa souffrance. Le seul indice en était sa pâleur et l'angoisse incessante de son regard. Elle avait eu la surprise, presque incrédule, de voir le vieux M. Mc Leod sembler se radoucir. Une amitié prudente s'était tout doucement installée à nouveau entre eux. Le grand-père de Wade se montrait plus agréable et donnait l'impression qu'un jour, il accepterait peut-être Vicki. Wade, au contraire, devenait de plus en plus sombre. Il lui avait ordonné de quitter sa chambre, mais ne paraissait pas avoir de scrupule à entrer dans celle de Vicki. Vicki pensait parfois qu'il n'avait pas confiance en elle et devait la surveiller sans cesse. Il ne sentait pas le besoin qu'elle avait de relations au moins amicales avec lui, et l'attention qu'il lui accordait tenait de celle d'un geôlier.

Quand Jeff Curry offrit à Vicki de lui apprendre à monter à cheval, Wade s'y opposa et lui donna lui-même des leçons. Il fit même plus. Décidé à bien faire les choses, il lui acheta une belle pouliche pur-sang qui, aux dires de Jeff, avait dû coûter les yeux de la tête. Ce cadeau émut Vicki aux larmes, malgré l'indifférence de Wade. Elle finit pas s'attacher au petit cheval fougueux. A son départ de Baccaroo, elle avait versé quelques larmes pour Firefly. Après l'arrivée de Firefly, il fit des sorties à cheval avec sa femme; parfois même, il passait quelques instants après dîner en sa compagnie. Vicki espérait que le changement de disposition du grand-père lui serait agréable, mais elle fut amèrement déçue :

Petite sotte, dit-il d'un ton cassant. C'est une ruse. Il veut savoir à quoi s'en tenir sur notre mariage.

Chapitre 6

— Vicki en eut le cœur déchiré. Elle hésita, les joues cramoisies : — Tu veux dire... qu'il aimerait savoir si nous couchons ensemble ? Sans égards pour son embarras, il vint s'asseoir au bord du lit. — C'est à peu près ça.

— Je ne crois pas qu'il le demanderait vraiment, balbutia-t-elle. Wade lui rendit regard pour regard, apparemment plus intéressé par son aspect que par ses paroles. Il fronça les sourcils à sa vue. Elle était assise dans son lit, un drap sur les genoux, ses bras serrés autour pour l'empêcher de voir qu'elle ne portait que sa veste de pyjama. C'était le début de l'été, et les nuits étaient torrides.

— C'est toi qui parles franc. Puisqu'il en est ainsi, je te réponds : oui. Une fois votre amitié établie, il ira droit au fait. Tu ne le connais pas. Il est presque aussi têtu que toi. Il ne cède jamais.

— Ce n'est certainement pas un grand secret, de toute façon. L'amertume de sa propre voix l'avait frappée. Elle tenta de la dissimuler en ajoutant :

— Ce ne sera pas une surprise pour lui, je suppose. — Non?

C'était assez surprenant, mais cela semblait donner à penser à Wade. Il regarda Vicki avec attention, un long moment. Ses yeux calculateurs et insistants avaient embarrassé la jeune femme. Un sentiment déconcertant traversa un instant son regard.

Il se pencha au-dessus d'elle. Doucement, il tira sur une mèche des cheveux blonds qu'elle persistait à porter si courts.

— Pourquoi ne les laisses-tu pas pousser ? interrogea-t-il avec curiosité. Les cheveux longs t'iraient bien.

Elle n'avoua pas que, pour elle, c'était une sorte de défense. Elle ne comprenait pas elle-même et ne pouvait l'expliquer. Cette coupe puérile formait une protection entre elle et des sentiments qui l'auraient vite entraînée loin de l'adolescence.

Le contact de la main de Wade sur sa tête fut le début de sa perte. Elle riva ses yeux aux siens avec avidité, et la réponse raisonnable qu'elle s'apprêtait à donner resta informulée.

— Viens ici !

Tout à coup, il l'attira, la prit dans ses bras. Le souffle coupé par la surprise, elle se raidit d'instinct. Alors, il saisit entre ses doigts durs le visage qu'elle détournait et le ramena vers lui. Tout se passait comme s'il avait formé ce projet depuis longtemps, peut-être inconsciemment. Quand, enfin, il poussa un profond soupir avant de l'embrasser, elle fut anéantie.

Elle n'avait jamais oublié leur premier baiser, la nuit où il l'avait bousculée en sortant de la chambre de Miss Morris. Mais, cette fois, ce fut pire. La violence de sa passion la stupéfia et arracha à son cœur une réponse fulgurante. Avait-elle essayé de lui résister ? Elle ne le croyait pas. Elle perdit conscience d'elle-même, de son regard chargé de désir naissant, de ses larmes de confusion. Elle avait l'impression d'être une étoile sortie de la galaxie, prise dans le tourbillon scintillant de l'univers des sens avant d'être projetée soudain sur terre. Wade l'avait lâchée, et, sans réactions, elle attendit son départ. Mais il resta assis sur le lit. Elle risqua un coup d'œil et lui découvrit une expression inhabituelle, un mélange de satisfaction et de froide émotion. Sans doute était-ce de la folie : elle voyait mal Wade Mc Leod ému par quoi que ce fût. Les paroles qu'il prononça ensuite l'ébranlèrent profondément :

— Vicki ! Le docteur Evans passera demain. Je veux que tu le voies. — Le docteur Evans ?

— Oui. Mon Dieu, tu es assez grande pour comprendre sans qu'il faille insister. Nous sommes apparemment plus accessibles que nous ne pensions à la faiblesse humaine. Pour la première fois de mon existence, je ne suis pas sûr de tout pouvoir diriger. Tu es un mélange très dangereux d'innocence et de sensualité. Et, par malheur, tu es aussi ma femme. Alors... comment dire ? Un de ces jours, je pourrais perdre mon bon sens et je ne voudrais pas qu'il y ait de conséquences. Tu comprends ?

Toute la nuit, elle s'inquiéta. Wade avait évidemment fait allusion à la famille dont il ne voulait pas. Sans se soucier du point de vue de sa femme. Et sa femme, c'était elle, pensait tristement Vicki, et c'était la première fois qu'il l'embrassait depuis leur mariage.

Elle comprit vaguement les risques auxquels il avait fait allusion, consciente pour la première fois de la difficulté de contrôler ses sentiments. Elle n'avait pas beaucoup réfléchi à l'amour. Elle s'était cependant sentie coupable, quand elle avait accepté d'épouser Wade. Elle ne croyait pas que ce genre d'émotion existait réellement. Elle venait d'en éprouver la réalité et en était épouvantée. Elle ne ressentait aucun plaisir, mais une vive souffrance, car Wade ne l'aimerait jamais. Elle connaissait ses intentions. Il ne voulait pas d'enfants et ne prenait pas de risques, mais la cause de son tourment était le ton absolument indifférent dont il en parlait. Un accident pouvait survenir. Jamais il ne l'approcherait intentionnellement.

Vicki ne sut jamais comment, malgré sa révolte, elle se retrouva dans le cabinet du docteur Evans. Elle s'était sentie horriblement embarrassée, quand la porte s'était refermée derrière Wade. Il avait déjoué ses intentions et semblait aussi avoir expliqué au docteur ce qu'elle voulait. Celui-ci ne la retint pas longtemps. Frank Evans ne pouvait se conduire avec plus de bonté et de tact, mais elle le détestait quand même !

Elle avait le sentiment d'être piégée, prise entre sa résolution de tenir Wade à distance et son amour pour lui — et le désir grandissant d'être dans ses bras. Mais jamais, pendant longtemps, il n'avait tenté de la toucher et, quand cela arriva, ce fut par hasard. Par la suite, elle se dit qu'il s'efforçait, comme elle, de ne pas réveiller les sentiments qui s'étaient installés, même si c'était difficile. Jeff s'était fait une profonde entaille à la main droite. Mme Clover, souffrante, était allée se coucher de bonne heure ; le Vieux s'était, lui aussi, retiré dans sa chambre. Il n'y avait personne dans les parages, et, plutôt que de perdre son temps, Vicki était allée au bureau demander par radio une infirmière. L'appareil radio-émetteur était relié au réseau du médecin volant d'Alice Spring. Un médecin et une infirmière assuraient dès le matin la permanence de ce service d'intervention médicale. Ils conseillaient les gens de l'Intérieur qui décrivaient leurs symptômes sur les ondes. Quand quelqu'un était trop malade, une infirmière ou un médecin se déplaçaient par avion jusqu'à l'élevage ou le campement indigène et ramenaient le patient à l'hôpital d'Alice Springs. Le réseau radio était utilisé pour organiser des voyages de routine, au cours desquels on installait des dispensaires dans les campements ou les villes de moindre importance.

Vicki était nerveuse, pas encore tout à fait habituée à manipuler l'appareil. Elle fut soulagée que son appel fût passé sans anicroche. Elle exécuta sur un Jeff mal en point les instructions de l'infirmière. Après, comme il avait encore l'air assommé, elle le raccompagna à son bungalow et lui porta à boire : elle le quitta au moment où Wade rentrait.

Il était allé pour affaires à Sydney, mais avait refusé d'emmener Vicki. Elle avait été contrariée de ne pas avoir été invitée à venir. Il revenait tout juste, et le soupçon et une colère immodérée flambèrent dans ses yeux. — Petite coureuse ! s'était-il écrié avec brutalité. Je ne peux te laisser seule une journée. C'est pourquoi tu n'as pas voulu venir avec moi, je suppose ? Il avait sans doute oublié qu'il ne lui avait pas proposé de l'accompagner. Malgré l'indignation et la fureur, elle tenta de garder son calme. Wade devait être fatigué et il ne se rendait pas compte des insultes qu'il lui hurlait à la figure. Elle commença donc par lui raconter l'accident de Jeff, mais il ne l'écoutait pas. Il l'interrompit tout de suite :

— J'ai vu la façon dont Jeff te regarde

— Eh bien, moi pas !

Instinctivement, elle tentait de l'apaiser, même si elle ne donnait pas à ses mots le ton juste. Sans doute, sa rancœur à l'égard de Wade était-elle trop puissante, et sa fatigue trop grande.

— Tu te laisses emporter par ton imagination, Wade Je m'inquiétais pour Jeff, parce que...

— Je sais pourquoi, coupa-t-il d'un ton ironique. Toutes les femmes ne font-elles pas semblant de se tourmenter pour l'homme qui les aime ? Tu es certainement prête à verser des larmes sur le sort de Jeff, mais que je ne les entende pas. Ne me parle plus de Jeff Curry.

— Oh, Wade, mais tu ne comprends pas !

— La paix !

Réduite au silence, contre son gré, Vicki leva les yeux sur lui. S'il avait plaisir à croire le pire, pourquoi s'acharner à l'éclairer sur ce qui s'était en fait passé ?

Au mieux, Wade avait tendance à être sceptique sur certains chapitres, et, dans l'état où il se trouvait, rien ne le convaincrait. Il verrait en face le lendemain ce qu'il avait refusé de croire la veille. Vicki songea tristement aux excuses qu'il serait forcé de faire. Mais, quel que fût son repentir, elle mettrait du temps à lui pardonner ça !

Elle releva la tête avec mépris et courut à la maison. Il la poursuivit, mais il dominait sa colère et elle n'avait pas particulièrement peur. Elle voulait aller se coucher immédiatement. S'il avait faim, qu'il se prépare lui-même à manger ! Elle se précipita en haut, prit une douche rapide et se mit au lit en un clin d'œil. Elle ne prit même pas le temps de coiffer ses cheveux humides. Ses sentiments blessés la faisait souffrir. Elle aimait Wade, mais il ne savait que la maltraiter. C'était une autre journée qui s'achevait, un peu de rêve était parti avec elle, et, à la fin, il y aurait encore plus de dégâts qu'au début. Elle entendit le bruit léger de la douche dans la salle de bains. C'était Wade. Un silence ; des portes se fermèrent, et la sienne s'ouvrit. Elle gardait les yeux clos et faisait mine de dormir. Il sortit, revint un peu plus tard voir si elle avait besoin de quelque chose et lui dit bonsoir. Mais, au ton de sa voix, elle n'aurait jamais cru qu'il aurait l'audace de s'approcher. Elle lui tourna le dos et se blottit sous les draps. Ceux-ci furent arrachés de son corps tout d'un coup. Elle en fut terrorisée, presque hors d'elle : — Wade ! Comment oses-tu ? s'écria-t-elle.

— Je m'en doutais, fit-il en la voyant nue depuis la ceinture. Il eut une moue méprisante, lorsqu'elle se débattit pour se couvrir d'un drap. — Jeff sait-il que tu dors ainsi ?

A genoux sur le lit, tout près de lui, elle leva son poing serré et frappa son visage insultant.

Par malheur, ce fut pour lui l'occasion de laisser exploser sa fureur. Avec un juron, au moment où la main de Vicki entrait en contact avec sa joue, il se saisit d'elle. Elle laissa échapper le drap, et il la pressa contre lui sans ménagements. Elle résista, avant même d'avoir compris ses intentions. Mais il la serrait dans une étreinte d'acier. Son visage n'exprimait aucune tendresse. Il la retenait violemment contre lui, comme s'il prenait plaisir à la voir trembler entre ses mains.

— Cesse de te débattre, ordonna-t-il d'un air sombre. Il est temps que tu saches que je n'aime pas être giflé. Peut-être est-il temps aussi que tu deviennes vraiment ma femme.

Elle essaya de l'arrêter. Elle voulait être à lui, mais pas ainsi. La crainte se fit jour à nouveau en elle quand il entreprit de lui retirer sa veste de pyjama. Sa main devenue libre, elle le frappa à nouveau, sans se soucier de ses menaces. Elle avait décidé de se battre. Mais il l'embrassa, et Vicki finit par céder. Le bon sens s'était envolé, et l'affolement avait laissé place à des instincts moins raisonnables. Assuré de sa soumission, Wade marmonna sèchement : — Ainsi, Jeff n'aura pas ce qui m'appartient.

— Il n'a jamais rien eu !

Il ajouta, tandis que ses mains exploraient tous les secrets de son corps : — Et je n'ai pas l'intention d'être la fable du Territoire ! Elle le supplia presque :

— Tu te trompes, Wade! Je t'en prie, ne fais pas quelque chose que tu pourrais regretter. Mon chéri, je t'en prie !

Mais il ne céda pas. Il ne prêta pas attention à ses plaintes angoissées, il ne parut pas remarquer le crispation douloureuse de son petit visage.

Quand tout fut terminé, elle sanglota, peut-être plus de déception que de souffrance. Avec un peu de tendresse ou de patience, tout aurait été différent ; mais, sous l'impulsion de la colère, c'était sans espoir. Sur le moment, trop de sentiments confus se mélangeaient en elle, elle ne comprenait pas bien, mais elle éprouvait une rancune proche des larmes. Wade, lui, semblait satisfait, tandis qu'elle avait le sentiment d'avoir été trompée.

Pour tout arranger, il la quitta presque immédiatement. Elle s'en rendit compte, inconsciemment, elle avait espéré qu'il resterait. Il l'avait fait souffrir, mais elle attendait vaguement autre chose.

Le lendemain, à sa grande surprise, il entra dans sa chambre avec une brusquerie qui lui rappelait quelque chose. Elle avait essayé de brosser ses cheveux avant de descendre et elle fut ébahie, car d'habitude, il sortait tôt. Sentant sa présence derrière elle, elle se crispa et la brosse lui tomba des mains. Elle ne pouvait le regarder, après une nuit d'insomnie au cours de laquelle des rêves étranges s'étaient estompés pour laisser place à la honte et à la fureur. Apparemment, Wade ne la regardait pas d'un œil plus tendre. Sa voix était sèche jusqu'à l'indifférence. Il ne la salua pas. Il avait l'air d'un homme qui doit s'acquitter d'une corvée et voudrait que ce fût déjà fait. — Je me suis renseigné pour la main de Jeff.

— Oh, je vois.

Elle continuait à détourner le regard. Elle s'était empressée de glisser ses mains dans les poches de son pantalon de toile pour cacher son tremblement. Il n'avait vu ni son regard fixe, ni ses yeux rougis par les larmes. — Je regrette ce qui s'est passé hier soir. Je regrette, parce que ça m'a fait comprendre la fausseté de mes accusations.

Ni ses yeux ni sa voix n'exprimaient la contrition. Vicki baissa encore la tête et murmura :

— Tu es prêt à reconnaître que je ne suis pas une coureuse ? — Vicki ! Je t'ai fait des excuses. Je reconnais mon erreur. J'ai été trop dur. Je le regrette, j'ai compris trop tard. Les autres femmes que j'ai connues avaient de l'expérience.

— Toutes ? chuchota-t-elle.

Elle souffrait de l'entendre avouer ses aventures anciennes, et cette douleur était presque pire que celle de la nuit passée.

— C'est certain, avait-il affirmé avec dureté. J'ai voué ma vie au travail Vicki, mais je ne suis pas un saint. Je n'ai jamais non plus prétendu l'être. Mais tu étais pure, ma chérie, et je n'ai pas à me soucier de ces choses-là. Et, si certaines filles sont des coureuses, c'est que les hommes les ont rendues ainsi, je crois. — Oui, se contenta-t-elle de chuchoter stupidement, attendant seulement qu'il la prît dans ses bras à nouveau.

— Bien, répliqua-t-il d'un ton sec. Tu as compris. J'en suis heureux. Il pivota sur ses talons ; après un nouveau regard glacial sur son visage désolé; il partit, comme si ces brèves paroles étaient tout ce dont elle avait besoin. Les quelques semaines suivantes n'en finirent de passer. Chaque jour la laissait ou privée de sentiment ou frustrée et languissante. Aider Mme Clover ne lui apportait aucune réponse, bien que la gouvernante fût toujours gentille avec elle. De jour en jour, la femme de charge se réjouissait davantage du mariage de Wade et Vicki. Cependant, elle trouvait encore à redire au procédé choisi par Wade. Aider le grand-père de Wade, même s'il faisait maintenant preuve d'amabilité à son égard, n'était pas tellement un bien non plus. La fatigue, voire l'épuisement, ne semblait pas apporter grand changement sur certains points.

Elle aimait Wade, mais ne savait comment l'aborder, et cela l'avait réduite à l'état d'ombre. Depuis cette nuit dans sa chambre, il l'avait, la plupart du temps, ignorée, et elle cherchait en vain une faille dans le rempart qu'il avait élevé entre eux. Toutes ses tentatives avaient échoué. Une seule fois, elle avait réussi à l'approcher, et cela s'était retourné contre elle. Ils montaient ensemble, le soir, tard. Par hasard, elle avait trébuché contre lui, et, machinalement, il l'avait retenue. Elle s'était redressée et avait noué ses bras autour de son cou.

— Wade?

Son visage exprimait un désir inconscient, mais évident. Elle avait chuchoté son nom, et, soudain, il avait baissé la tête pour l'embrasser. — Oh, Wade, avait-elle chuchoté, haletante, ne pourrions-nous... Il l'avait contemplée d'un œil sombre et perplexe. Il semblait la trouver différente et ne pouvait dire en quoi. Alors, il l'avait lâchée brusquement. — Au lit, avait-il dit d'une voix tendue. Cela n'a jamais fait partie de notre arrangement, et je n'ai pas l'intention d'en établir un autre. Quant à tes instincts animaux, grandis un peu avant de t'offrir à quelqu'un. — Mais, Wade...

Elle n'avait pas tellement compris son discours; une seule préoccupation accaparait ses pensées. Elle avait éprouvé de la honte bientôt étouffée par le tumulte intérieur.

Il n'avait pas fait preuve de compréhension.

— Je n'ai pas envie de te traiter à nouveau de coureuse, mais on dirait que tu le cherches ; essaie de te dominer.

Juste après cet incident, elle fit une constatation accablante. Elle commençait à ressentir des malaises, le matin surtout. Et, en y réfléchissant sérieusement, elle reconnut que ces changements physiques ne pouvaient avoir qu'une seule cause. Pendant longtemps, elle rejeta cette possibilité. Mais, un matin, Wade la trouva dans la salle de bains.

Il était plus de huit heures, et il était parti depuis des heures. Il la surprit en plein malaise.

— Vicki, que se passe-t-il, mon petit ?

— Oh, je t'en prie, va t'en ! gémit-elle, avec un sanglot de détresse. Elle tenta en vain de se débarrasser de lui. La crainte de représailles éventuelles la tenaillait, elle ajouta d'une voix essoufflée :

— Ce doit être le repas d'hier.

— Le repas ?

Il scruta le visage ruisselant de sueur froide. Il l'attrapa par les épaules et la fit se tourner vers lui. Il la fixa avec insistance, comme le soir funeste dans l'escalier. Alors, les yeux rivés sur la silhouette arrondie depuis peu, les cernes bleus de son visage blême et souillé, il donna libre cours à sa fureur. — Eh bien, petite tricheuse !

Il ne mâcha pas ses mots. Il donnait l'impression d'avoir envie de la frapper. — Cela fait combien de temps ?

— Pas longtemps.

Incapable de répondre à l'emportement par l'emportement, le soupçon terrible qu'elle lisait dans ses yeux la fit reculer. Elle baissa ses longs cils, l'air malheureux; la culpabilité et la détresse l'empêchaient d'essayer de se défendre. Il la secoua cruellement pour l'obliger à le regarder. — Comment est-ce possible? Tu as vu le docteur Evans, il m'a dit que vous aviez eu un entretien satisfaisant. As-tu suivi ses conseils ?

— Non...

Il était inutile de mentir, c'était sûr. Elle secoua la tête comme une idiote jusqu'à ce qu'il lui ordonnât d'arrêter.

— Non, je n'ai jamais pris ce qu'il m'a donné.

— Pourquoi? Ne t'ai-je pas demandé de le faire en prévision de ce qui pourrait arriver? Et c'est arrivé. J'avais confiance en toi. Elle chercha en vain un signe de tendresse. Elle frissonna. — Pardonne-moi. Je ne pensais pas que cela serait nécessaire. Il aurait été plus honnête d'avouer qu'elle répugnait à faire quoi que ce fût pour éviter d'avoir un enfant de Wade.

— Petite imbécile. Tu peux faire tes valises et partir dès qu'il te plaira. — Wade !

Des larmes de terreur et d'angoisse coulèrent sur ses joues, elle s'agrippa à la chemise de Wade dans un geste de folle.

— C'est impossible ! Où irais-je ? Je n'ai nulle part où aller, et même, comment me rendre quelque part ?

— C'est ton affaire ! Submergé par la colère, il la rejeta. — Je pars avec Jeff voir du bétail qui m'intéresse, dans le Queensland. Je serai absent quelques jours. A mon retour, je ne veux pas te voir ici. Un des hommes te conduira à Alice. De là, tu pourras facilement prendre l'avion pour l'Angleterre. — Entendu.

Elle était à peine consciente de ses propres paroles. Elle acquiesça aveuglément.

Vicki s'assit brutalement, avec un gémissement de douleur. Tout cela s'était passé il y a quatre ans. Pourquoi ces souvenirs la faisaient-ils encore tant souffrir ?

Après le départ de Wade, elle avait perdu connaissance, Mme Clover l'avait trouvée étendue sur le sol et avait fait toute une histoire. Vicki lui avait été reconnaissante d'ajouter foi à la version de l'épuisement qu'elle avait prétexté. Elle avait été aussi soulagée qu'elle fût d'accord pour considérer un voyage à Alice comme un changement d'air bénéfique.

Pour éviter d'éveiller des soupçons, Vicki n'avait emporté aucun bagage. Mme Clover ne s'était douté de rien.

Vicki soupira. Elle réfléchit un instant à tous les événements arrivés depuis, y compris les nouvelles douloureuses. Elle n'avait pas su la disparition de Mme Clover. La femme de ménage avait été son amie, surtout dans les moments où elle en avait besoin. Et, jamais, elle ne l'avait vraiment remerciée. Vicki regrettait de ne pas avoir écrit. Elle en avait eu l'intention, mais elle avait peur que Wade n'apprît son adresse, même si elle ne l'indiquait pas. A la façon d'une grand-mère, Mme Clover se serait réjouie de la naissance de Graham, et Vicki aurait apprécié les conseils de la vieille dame. Elle regarda par la fenêtre, par-dessus l'étoffe. Des larmes obscurcissaient son regard, elle était désespérée à l'idée de ce qu'aurait pu être son mariage, dans des conditions normales. Les jours suivants, elle retrouva rapidement ses forces. Fière d'être l'aînée de dix ans, Miss Webb avait déclaré sèchement à Vicki : — A votre âge, c'est ainsi. La maison marche mieux, depuis que vous êtes rétablie. J'ai dit à votre mari de ne pas s'en faire, vous aviez simplement besoin d'un peu de repos.

Elle avait ajouté cette remarque avec une condescendance peu conforme à sa position, aux yeux de Vicki. Celle-ci lui avait adressé un léger sourire. Elle refusait de se laisser impressionner. Elle aurait pu la remettre à sa place, mais Miss Webb était d'un naturel assez curieux sans qu'on lui fournît plus ample matière à réflexion. Elle prenait l'habitude regrettable, que ce fût volontaire ou non, de faire sans cesse allusion à Wade. Celui-ci l'y encourageait-il ? Vicki finit par pencher pour la négative. Miss Webb était aimable avec quiconque voulait lui parler. Non... Vicki fronça les sourcils, tandis que Miss Webb reprenait le cours de ses considérations ; elle voulait seulement un interlocuteur attentif à ses monologues sans fin sur ses succès, sa brillante famille. C'était une gouvernante admirable, et elle menait certainement ses propres affaires à la perfection. Rien ne semblait lui échapper. Mais, par malheur, sa curiosité à l'égard de la situation à Baccaroo commençait à prendre le dessus. Vicki voyait venir le jour où, au mépris de toute discrétion, elle oserait s'informer si c'était le premier séjour de Graham à Baccaroo.

De là à se demander pourquoi Graham n'avait pas connu son père... Et la réponse ouvrirait le champ à toutes les spéculations imaginables sur les relations de Vicki avec son mari. C'était sans fin. Il fallait donner une leçon de savoir-vivre à Miss Webb.

Si seulement elle-même avait su à quoi s'en tenir ! Elle aurait pu remettre fermement la gouvernante à sa place. Au point où en étaient les choses, elle s'imaginait réduite au désespoir, si jamais Miss Webb découvrait seulement la moitié de la vérité.

A mesure qu'elle reprenait des forces, Vicki se décida à demander à Wade de congédier la gouvernante. Cette dernière se plaignait sans arrêt de la solitude, elle ne serait donc pas dépitée. Elle avait aussi proclamé qu'elle ne serait pas en peine de trouver une place; si elle avait accepté de venir ici, c'était parce que c'était une référence utile d'avoir travaillé pour les Mc Leod. Vicki n'était jamais certaine que Miss Webb n'allait pas aborder le sujet de ses relations avec Wade, et l'appréhension la rendait de plus en plus tendue.

Chapitre 7

Il fallait saisir l'occasion, un jour où Wade serait de bonne humeur, ce ne serait pas facile. Pour la bonne raison que les relations de ce dernier avec son fils devenaient plus difficiles. Vicki essayait de les tenir à distance l'un de l'autre, mais il ne s'écoulait pas de jour sans affrontement. Graham paraissait avoir hérité de l'obstination de son père. A chaque rencontre, il se précipitait au-devant de son père, et ni Vicki ni Miss Webb ne pouvaient intervenir à temps pour l'en empêcher.

Comme toujours, Vicki était déchirée entre la détresse et les regrets. Elle était à demi prête à convenir que la moitié de ses soucis venaient de la jalousie de voir Graham sur le point d'adorer un père nouveau venu dans son univers et à reléguer sa mère à la seconde place. A la troisième place même, songeait amèrement Vicki ; en effet Miss Webb accaparait la plus grande partie de sa journée.

Bien que son affection pour Graham n'eût point diminué, cette nouvelle liberté avait été bienvenue. Elle l'aurait davantage appréciée, si elle n'avait dû la replacer dans le contexte d'un avenir que le présent rendrait encore plus pénible. Graham était si jeune, il oublierait plus vite qu'elle.

Une découverte devait lui causer une grande joie. Cette joie allait apaiser l'état dépressif qui ne la quittait pas. Un après-midi, elle était sortie chercher Graham et Miss Webb. Elle avait terminé plus tôt les préparatifs du repas et cédé à la tentation d'une promenade. Depuis son retour, elle n'avait pratiquement pas quitté la maison. Elle répugnait à parcourir des lieux où elle avait aimé pour la première fois, et qu'il lui faudrait à nouveau laisser. Quand Graham lui parlait de la vallée, des parcs à bestiaux, des chevaux et des bouviers, elle se taisait, ne donnait aucun renseignement susceptible de la faire souffrir. Mais, cet après-midi-là, elle n'avait pu résister. Elle avait enfilé un pantalon de toile et un corsage léger et elle était descendue aux enclos, ses beaux cheveux blonds flottant au vent. Le soleil était encore brûlant, mais moins qu'après déjeuner. Mais, à mesure que l'été avancerait, il deviendrait plus accablant. Tout était calme, elle avait tout cet espace pour elle. Wade était sorti avec des entrepreneurs pour forer un puits à l'une des extrémités de la propriété, là où le terrain ne valait guère mieux que le désert. Elle l'avait entendu partir en avion. Des heures s'écouleraient avant son retour.

Elle avait le cœur relativement plus léger ; elle courait d'un pas insouciant sur l'herbe roussie, vers la vallée où elle espérait trouver Graham. Elle rencontra soudain Firefly. Tout d'abord, elle fut incrédule. Elle s'arrêta brusquement, se pencha par-dessus la barrière vers les chevaux qui broutaient tranquillement de l'autre côté de l'enclos. Firefly était une jolie petite pouliche, moins puissante que les chevaux arabes de Wade, mais c'était un pur-sang quand même. Après quelques secondes d'observation, le cœur battant, Vicki acquit la certitude que c'était le petit cheval offert par Wade. Soudain, elle cria le nom de la pouliche :

— Firefly!

Le cheval se cabra, leva la tête, fit tournoyer avec élégance sa crinière brillante, puis, cessa, quand Vicki l'appela à nouveau, la voix vibrante de surexcitation. Firefly répondit en levant à nouveau la tête, elle hennit et trotta vers la jeune femme qui courait au-devant d'elle.

Vicki jeta ses bras autour du cou de la jument qui piaffait. Firefly l'avait reconnue, elle en pleurait de joie. Elle embrassa le petit cheval. — Elle se souvient de vous, Vicki. J'en suis heureux. Etonnée, Vicki se retourna. C'était Jeff Curry. Elle était rouge de plaisir, ses yeux étaient humides de larmes, elle balbutia :

— Je ne pensais pas que Firefly était encore ici. — Vous lui avez manqué, Vicki. A nous tous. Vicki, je... Le sourire de Jeff s'évanouit. Vicki coupa court ; elle sentait venir le danger, à défaut de savoir où il était. Elle détourna les yeux du visage crispé de Jeff et dit vivement :

— Wade ne l'a pas vendue ?

— Il ne voulait pas s'en séparer. Ni laisser quiconque la monter après votre départ, continua-t-il, après un effort pour se dominer. Consciente du regard observateur de Jeff, elle reprit son souffle, les yeux fermés, et déclara :

— II... Il devait avoir ses raisons.

Elle avait encore des larmes dans les yeux, elle frotta sa joue contre le cheval. Alors, Wade fit son apparition, surgi on ne sait d'où, le regard rivé sur la main de Jeff qu'il avait affectueusement posée sur le bras de Vicki. Comme il ne disait rien, elle avala nerveusement sa salive et dit : — Je n'aurais jamais osé rêver que tu garderais Firefly. Ce devait être la dernière chose à dire devant Jeff ; un éclair de colère traversa le regard de Wade. Sa bouche se crispa, et Jeff s'excusa : — A tout à l'heure.

Il devait s'adresser à Wade, mais il regardait Vicki. Après son départ, Wade se tourna vers sa femme et questionna sèchement : — Quel besoin avais-tu de faire cette remarque devant Jeff ? Pourquoi n'aurais-je pas gardé ce cheval ? C'est un animal de race. — Autrement, tu t'en serais débarrassé ? interrogea-t-elle avec aigreur. — Peut-être.

— Wade Mc Leod, ne me force pas à te détester davantage. Il sourit sans joie. Son regard soudain songeur s'attarda sur la silhouette svelte de Vicki. Il fixa ses longs cheveux blonds, ses jambes élancées, sa poitrine franchement séduisante sous son corsage d'été. — Je ne devrais rien trouver à redire, sans doute, lorsque je vois ma femme dans les bras de mon contremaître. Tu ne verras peut-être pas d'inconvénient à ce que je prenne quelques libertés ? ajouta-t-il d'un ton doucereux. Je pourrais te donner des raisons de me détester vraiment, avant ton départ. Tu n'as pas toujours été aussi empressée de me haïr !

Un sentiment indéchiffrable s'éveilla soudain en Vicki, mais elle se raccrocha à son orgueil. Firefly la poussa du museau, elle se retourna ; elle n'avait pas envie de se rappeler son amour passé pour Wade, ni comment la nuit passée dans ses bras n'avait cessé de la hanter. Depuis, elle n'avait jamais pu regarder un homme. Graham avait été un prétexte. Maintenant, Wade avait vieilli, il semblait nettement plus âgé, lorsqu'il la regardait avec une telle indifférence. Elle fit un effort pour contrôler une situation dont elle connaissait le danger : — Il y a longtemps. En tout cas, je suis très contente d'avoir revu Firefly. Graham adore le poney que lui a donné ton grand-père. Nous pourrons peut-être aller nous promener ensemble.

— Peut-être.

— Graham monte tout à fait bien.

— Je crois, oui.

La voix de Wade était au bord de la brutalité. Les yeux de Vicki étincelèrent. — Es-tu toujours aussi avare de paroles ?

— Tu veux dire à l'égard de ton fils ? Elle eut envie de hurler. — C'est aussi le tien, n'est-ce pas ?

Mais elle lut sur le visage de Wade un mépris décourageant. Elle acquiesça d'un ton glacial :

— Comme il te plaira.

— Non, il ne me plaît pas !

Ce cri de rage, même proféré à voix basse, inquiéta Vicki. Il tendit les mains pour l'arracher au cheval.

— Un tas de choses me déplaisent dans tout ça, mais je suis obligé de m'en accommoder.

— Ne t'en fais pas, tu pourras bientôt te remarier. Bientôt, je suppose, si ton grand-père a encore quelques attaques comme la dernière. A moins que tu ne préfères la vie de célibataire que tu apprécies tant ! — Et toi ? attaqua-t-il âprement. Ne prétends surtout pas que tu n'as pas profité de ta liberté ! Tu ne prends pas l'air coupable, quand un homme comme Jeff te dévisage et te tient la main.

Elle lui lança un regard furieux.

— Non.

— Petite...

— Tais-toi ! s'écria-t-elle brusquement.

Elle se sentait capable de perdre toute sa maîtrise de soi, s'il la traitait de coureuse. Cela remuait des souvenirs insupportables.

— Le temps des paroles est peut-être passé.

L'expression de son visage était impitoyable. Il l'enlaça et posa ses lèvres sur les siennes. Elle résista d'abord, lutta contre son propre désir et s'abandonna au tumulte de la passion. Avant de s'en être rendu compte, elle avait noué ses bras autour du cou de Wade. Il glissa un bras autour de sa taille, et l'autre entoura son dos. Il semblait éprouver un plaisir sadique à lui faire sentir la plénitude de sa force. Alors, la petite voix stridente de Graham ramena Vicki sur terre. Elle rougit et retira ses bras.

— Votre fils, madame. C'est une habitude chez lui de surgir quand on n'a pas besoin de lui :

— J'avais besoin de lui, moi !

A certains moments de son existence, Vicki avait toujours trouvé moyen de dire le contraire de ce qu'elle pensait. C'était le cas cette fois. Et Wade était bien de cet avis. La rougeur de son visage s'accentua, et Graham arriva, avant que Wade ne pût se moquer de sa remarque.

La haute taille de Wade avait dû la dissimuler aux yeux de Graham. Il s'arrêta un peu en avant de Miss Webb, jeta un coup d'œil à sa mère, puis regarda son père. — Miss Webb et moi, nous sommes allés dans la vallée. — Bien, fit Wade avec un sourire à l'adresse de la gouvernante. Celle-ci, pour une fois, le privait de sa part d'attention habituelle ; tout son intérêt allait aux joues brûlantes de Vicki. Les yeux de Wade lancèrent des flammes à la vue du regard ébahi de la gouvernante. Il se tourna vers Graham. — Ta maman et moi passions en revue les chevaux. Quand elle ira mieux, tu feras des promenades à cheval avec elle. Miss Webb aussi, bien sûr. Vicki se demanda comment Wade faisait pour tomber toujours aussi juste, lui à qui la paternité répugnait tant. Comment, ensuite, arracher Graham au domaine, le moment venu ? De toute évidence, il adorait Wade, en dépit du peu d'encouragement prodigué.

Ils firent demi-tour en direction de la maison. Wade prit Vicki par le bras, mais, au contact brutal de sa main, elle comprit que ce n'était ni par amitié ni pour se faire pardonner sa rudesse.

Il profita du bavardage excité de Graham pour placer à l'insu des autres : — Je ferai monter Firefly par l'un des boys. Elle sera prête pour toi la semaine prochaine.

— Ce ne sera certainement pas nécessaire.

— Personne ne l'a montée depuis longtemps. Depuis ton départ de Baccaroo, ajouta-t-il, pour elle seule.

— Je comprends.

Rien n'était moins sûr, mais elle ne voulait pas poser de questions. Plus elle manifesterait d'indifférence, plus leurs relations seraient faciles à la longue. Pour l'instant, il suffisait que Firefly fût encore là. En quittant l'enclos, elle donna une caresse au cheval.

Les hommes rentraient de leur travail, certains à cheval, d'autres en jeep et en Land-rover. On n'utilisait pas autant de chevaux que dans les élevages de bétail de l'intérieur. Un grand nombre de chevaux étaient même rendus à la liberté et couraient à l'état sauvage. Certains étalons pouvaient être dangereux, et Graham devait apprendre à s'en méfier, surtout lors des promenades avec sa mère, expliquait Wade à son fils.

Vicki écoutait d'une oreille ; elle observait prudemment les équipes de travailleurs sur le chemin du retour. Elle en reconnaissait quelques-uns, mais il y avait aussi des visages inconnus. La plupart d'entre eux la considéraient avec curiosité.

Elle essaya de s'éloigner de Wade, prétextant la nécessité d'aller surveiller le dîner. Elle fut consternée d'entendre Wade objecter : — Tu ne veux pas voir le poney de Graham ?

— Je... je ne sais pas.

— Maman ! S'il te plaît ! Tu ne l'as jamais vu.

Le petit visage donnait des signes d'impatience. Il la tirait par la main. — Bon, céda Vicki.

Elle n'avait pas la moindre envie de s'exposer aux suppositions de ces douzaines de paires d'yeux.

— C'était juste pour mettre le dîner en train.

— Miss Webb va s'en occuper. Un ou deux conseils aux servantes suffiront, jusqu'au retour de la mère de Graham, fit-il avec un sourire charmeur à l'adresse de la gouvernante.

— Oh, oui, bien sûr, monsieur Mc Leod !

— Tu t'es débarrassé d'elle, était-ce bien nécessaire ? chuchota Vicki, dépitée qu'il ne l'eût pas appelé sa femme.

Elle oubliait qu'elle-même avait médité les moyens d'éloigner définitivement Miss Webb.

— Pas vraiment, répondit-il. Je pensais seulement que ce ne pouvait être une mauvaise idée de me montrer en famille. J'en ai assez de trouver les membres du personnel en train de rôder dans les parages de la maison pour tenter de t'apercevoir.

— C'est peut-être compréhensible, marmonna-t-elle. — Tout à fait.

— C'est insensé. Je vais bientôt partir. Ils n'ont pas fini de se poser des questions.

— Ce sera mon problème, pas le tien.

— Je comprends. Je n'y pensais pas.

La visite au poney ne dura pas. Du moins, elle n'aurait pas duré, si Graham n'avait insisté pour montrer comme il montait bien. Vicki dut endurer de voir Wade aider l'enfant à se mettre en selle. Il le fit avec une patience étonnante. Ensuite, elle et Wade regardèrent Graham faire des prouesses autour de l'enclos. Ils avaient l'air de parents aimants, et lui semblait avoir monté à cheval depuis toujours.

Vicki trouva le temps long, lorsqu'il lui fallut faire la connaissance de plusieurs employés de l'élevage. Wade la présentait à chacun comme sa femme ; elle se demanda pourquoi il prenait cette peine.

Continuer : partie 2 sur 3