OceanofPDF.com Retour de flamme a Baccaroo French Edition
— Il aurait aimé un mariage mondain,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le dîner fut meilleur qu'à l'ordinaire. Vicki y avait concentré toute son attention. Elle ne voulait en aucune façon s'appesantir sur les événements de l'après-midi. Le potage glacé était une réussite, et la tarte aux fruits était vraiment délicieuse. Wade fit des compliments que Miss Webb porta à son crédit. Avec un frisson, Vicki nota le regard nonchalant de Wade fixé sur le visage triomphant de la gouvernante. Elle se rendit compte que le vieux M. Mc Leod avait aussi remarqué l'échange de regards et soupçonnait quelque chose. Si Vicki n'était pas assez bien pour son petit-fils, inutile de dire que Miss Webb ne le serait pas davantage. Vicki était rarement rancunière, mais, en la circonstance, vu les mines de Miss Webb, elle avait certainement des excuses. La jeune femme décida qu'il lui appartenait de livrer ses propres batailles. Aujourd'hui, Wade lui avait donné l'impression de s'être radouci à l'égard de Graham, mais, ceci l'effrayait presque plus que sa froide indifférence dans le passé. Elle ne l'aurait pas cru, mais c'était ainsi. Et si, à la mort de son grand-père, il décidait de garder l'enfant auprès de lui, et de la chasser ? Malgré la fatigue, elle ne pouvait se reposer. Sa chambre était propre, mais d'une sévérité spartiate, l'atmosphère sans confort n'était pas propice au sommeil. Après l'avoir vue épuisée à force d'avoir nettoyé le cabinet de toilette, Wade avait été plus gentil, mais, c'était le seul changement. Elle dormait toujours sur le lit dur, et ses pieds foulaient le lino froid.
Elle en avait pris l'habitude et n'en pâtissait pas trop. Ce soir, elle pensait différemment. Wade devait partir tôt, le lendemain. Il avait disparu après le dîner. Aux dires de Misilgoe, il était allé voir Jeff à son bungalow. Vicki se demandait quand il allait rentrer. Il était soudain urgent de lui parler de Miss Webb. Elle entendit enfin du bruit à côté. Pâle mais résolue, elle frappa à la porte de communication. Il aurait mérité qu'elle entrât sans prévenir. Il y eut un long silence, puis il lui cria d'entrer. Il était bien là. Il n'était pas couché ; il leva des sourcils surpris, quand elle ouvrit la porte et entra. Comme s'il n'avait pas deviné qui était là !
— Excuse-moi, risqua-t-elle. Je dois te parler, mais je ne veux pas rester. Si tu voulais passer dans ma chambre, je t'en serais reconnaissante. — Le lit est trop étroit, en premier lieu. Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il sèchement, peu touché par son propre humour. — Rien. Seulement, tu m'as ordonné de ne plus revenir — Tu ne vas pas me dire que c'est ce qui t'arrête? Et il sourit sans joie Vicki lui jeta un regard incertain. Wade la mettait mal à l'aise. Elle ignora sa moquerie.
— Je veux te parler de Miss Webb.
— Encore !
Il grommela tout bas, contempla le contenu du verre qu'il tenait et lança sombrement :
— Tu m'incites à boire.
Il n'avait pas posé de question, mais elle répondit tout de même en bredouillant : — Non...
Elle fixa sa gorge, puis son menton saillant au-dessus duquel s'inscrivaient les plis durs de sa bouche. Elle se sentait incapable de détourner son regard. Elle l'entendit déclarer d'un ton railleur.
— Je croyais que tu venais continuer ce que tu avais commencé cet après-midi. — Je n'ai rien commencé.
— Non ? fit-il, incrédule.
— Ce n'est pas pour parler de cela que je suis venue. — Rien de plus divertissant, à mon avis, dit-il doucement. J'ai embrassé quelques femmes dans mon existence, mais je n'ai jamais eu envie d'en parler. C'est curieux, j'ai envie de t'embrasser à nouveau.
— Pas moi. Je n'ai jamais eu envie de t'embrasser, s'empressa-t-elle d'ajouter. — Menteuse!
— Si tu ne veux pas m'écouter, je ferais mieux de m'en aller. Elle rougit et fit volte-face. La main de Wade l'attrapa au passage. — Oh, non, ne t'en va pas. J'ai seulement dit que j'avais envie de t'embrasser. Et, comme je ne crois pas que cela te répugne, je ne vois pas de raisons de ne pas le faire.
Le cœur de Vicki se mit à battre avec une violence inquiétante. La haine qu'elle avait sentie en lui, quand il l'avait amenée ici la première fois, s'était apaisée, mais elle était toujours là. Elle demeurait celle qui avait contrarié ses menées contre son grand-père, l'épouse qui lui avait donné un fils qu'il ne désirait pas. Elle devait payer sans fin, à en juger par la mine sévère de Wade. Tous ces sarcasmes n'étaient qu'un moyen supplémentaire de se venger. Consciente à nouveau de son regard inflexible, elle balbutia : — Tu ne peux te contenter d'embrasser les gens comme si c'était un caprice à satisfaire, dès que l'idée t'en vient.
Elle se tourna dans l'intention de partir. Il la prit soudain par les épaules et l'obligea à lui faire face.
— Je peux donner une seule raison. Tu es ma femme, je puis disposer de toi à mon gré.
Elle leva les yeux sur lui. Le regard de Wade étincelait, quand il se posait sur elle. L'appréhension la fit reculer. Ses jambes se dérobaient. — S'il te plaît, Wade, laisse-moi. Tu ne t'es jamais intéressé à moi, pas même après notre mariage, mais je ne puis croire que tu te conduirais comme une... une bête !
— Je ne suis qu'un être humain. Cela ne fait pas une grande différence. — Il y en a une. Tu le sais !
Mais, lorsqu'un homme est provoqué, cette différence est-elle si grande ? chuchota une petite voix. Elle n'avait certainement pas provoqué Wade. Mais la rumeur intérieure semblait davantage se moquer que la rassurer. — Wade, tu m'as épousée par convenance. Pourquoi tout ça, alors que tu m'as toujours détestée ?
Il éclata d'un rire brutal.
— C'est peut-être encore le cas ; mais, tu ne peux nier une certaine attirance entre nous. J'en avais entendu parler, mais je n'y croyais pas. Cela arrive seulement quand je te tiens, quand je t'aime, un incroyable rayonnement des sens. Avec les autres, ça n'arrive pas.
— Wade, je t'en prie, non !
Cette remarque la troublait terriblement, témoins son cri étranglé de protestation, la dilatation de ses yeux bleus.
Elle respira et resta parfaitement calme.
— Tu te l'imagines. Je ne t'aurais jamais cru imaginatif. II ne la traita pas à nouveau de menteuse, mais il l'accabla d'un regard méprisant. Il serra plus étroitement ses épaules, sans un mot, pour la punir. Il passa une main dans ses cheveux.
— Tu as changé. Mon Dieu, comme tu as changé ! Tes cheveux ont poussé, ils sont beaux. Ton visage n'a pas vieilli, mais il est différent. Et ta silhouette... Les mots semblaient sortir de lui contre sa volonté. Vicki bougea pour tenter de s'éloigner de lui. Non sans se trahir. Elle se força à le regarder. C'était une folie, elle tenta de s'en persuader. Au fond d'elle-même, elle savait qu'elle avait menti en faisant allusion à la haine qu'elle lui portait. Avant, elle éprouvait pour lui de l'intérêt, mais ce n'était pas la même chose. Elle ressentait maintenant un amour profond, tel qu'elle n'en avait jamais éprouvé auparavant. Elle cria comme une folle :
— Parlons de Miss Webb, je t'en prie, Wade. Lâche-moi. — Au diable Miss Webb ! conclut-il.
Ses yeux étaient restés clos. Sous ses mains, Vicki pouvait sentir battre le cœur de Wade. Le sien battait aussi fort; un instant fascinée, elle s'apaisa tout à fait. Ce fut une erreur. La colère de sa dernière phrase marquait encore le visage de Wade, lorsqu'il la serra contre lui et l'embrassa avec une violence cruelle. Vicki gémit, mais le pire était à venir. Wade fit glisser sa robe de ses épaules. Elle se débattit, mais il n'en tint pas compte, il se contenta d'emprisonner ses mains, tout en l'embrassant.
Elle sentait sa respiration sur son visage, effleurant ses yeux fermés et ses joues brûlantes ; alors, il l'embrassa à nouveau et lui fit traverser la chambre. Elle protesta dans un murmure :
— Wade, c'est de la folie !
Il ne sembla pas l'entendre.
Elle savait qu'elle devait tenter de garder son bon sens. Mais sa détermination faiblit sous les caresses. C'était de la cruauté de la part de Wade, un désir de vengeance mêlé à un autre désir, effréné celui-là. Il l'étreignait sans tendresse, et les battements de son cœur faisaient écho aux siens. Elle s'abandonna à une sorte de félicité inconsciente et ferma les yeux. Puis, la réalité s'estompa, et tout se perdit dans un tourbillon d'oubli sensuel... A son réveil, le soleil était haut dans le ciel, et elle était seule. Quand elle s'en rendit compte, elle était étendue, à demi-étourdie. Elle se trouvait dans le lit de Wade, couverte d'un drap froissé, un drap qu'il avait visiblement jeté à la hâte sur elle. Les autres couvertures étaient entassées pêle-mêle et témoignaient silencieusement que les événements de la nuit n'étaient pas le fait de son imagination débridée.
Vicki jeta autour d'elle un regard aveugle. L'indécence de sa conduite était difficile à admettre. Des images ahurissantes traversaient son esprit à la rapidité de l'éclair et suscitaient son intérêt de manière humiliante. Comment cela avait-il été possible? Elle avait dû perdre la raison ! Malgré ses larmes, elle essaya de se concentrer. Elle était venue ici pour discuter avec Wade de problèmes importants, trop urgents pour attendre. Des questions qu'ils étaient seuls à pouvoir examiner, ce qui ne devait pas prendre plus de cinq minutes. Cependant, à un moment donné, d'une façon ou d'une autre, la conversation avait dévié. Etait-ce sa faute à elle ? Elle sentit la rougeur lui monter aux joues, comme si elle se doutait que le simple fait de venir ici pouvait engager sa responsabilité. Quelle idiote elle faisait d'être venue se jeter dans les griffes de Wade. Maintenant, il aurait toutes les raisons de la mépriser, de la traiter de coureuse, et elle ne pourrait absolument pas l'en blâmer. Ne l'avait-il pas prévenue à maintes reprises de le laisser en paix ?
Sa propre folie l'humiliait mortellement. Elle se glissa hors du lit. Elle fut encore davantage scandalisée de constater qu'il était presque l'heure du déjeuner. Qu'allait-on penser d'elle ? Il faudrait prétexter un malaise. Une tasse de thé froid sur la table de chevet la fit ciller. Wade devait l'avoir déposée là avant de sortir. Quelle conclusion en tirer ? se demanda-t-elle avec tristesse. Elle rougit à la vue de sa robe sur le sol. Pour une fois, elle savait gré à Miss Webb de tenir Graham à l'écart. Après tout, concéda Vicki, la gouvernante avait peut-être du bon.
Vicki n'avait jamais considéré sa chambre comme un refuge, mais, ce matin, ce fut le cas. Elle referma avec soin la porte derrière elle et s'y appuya. Elle tremblait de soulagement. Elle avait de la difficulté à croire aux événements de la nuit. Elle avait le sentiment d'une trahison et n'éprouvait aucune joie à leur souvenir. Elle avait redécouvert l'amour, mais n'était pas capable de l'assumer. Son cœur la faisait terriblement souffrir. Wade lui avait enfin fait ressentir le bonheur d'être à lui. Il était capable de lui révéler des choses inconnues d'elle et il avait eu du plaisir à éveiller en elle des émotions nouvelles. Alors, pourquoi était-elle seulement amère?
En prenant sa douche, elle s'efforça de ne pas voir les marques rouges sur ses bras et ses membres, ni les larmes qui se mêlaient à l'eau.
Elle dramatisait certainement. Tout s'arrangeait avec le temps, même les peines de cœur. Maintenant, Wade était vengé, il allait sans doute la laisser tranquille. Elle tentait de ne pas y songer, mais, Wade devait considérer cet abandon comme une punition supplémentaire, surtout s'il se souvenait de la façon dont elle avait répondu à ses étreintes. Il aurait assurément plus de satisfaction à la tenir à l'écart qu'à coucher de nouveau avec elle.
Elle revêtit un corsage en coton léger et une jupe. Elle brossa rapidement ses cheveux dont elle fit une queue de cheval. Ainsi, elle avait l'air d'avoir quinze ans. Elle avait moins chaud. Quand l'horloge sonna la demie, elle se précipita en bas. EUe avait encore le cœur lourd, mais elle était seule à le savoir. Misilgoe était seule à la cuisine. Vicki lui dédia un sourire en guise d'excuse et déposa dans l'évier la tasse qu'elle rapportait de la chambre. — Je suis en retard, je suis désolée. J'ai dormi trop longtemps, je le crains. Le visage de Misilgoe s'épanouit en un large sourire : — Madame ne doit pas s'en soucier. Mademoiselle la gouvernante a aidé. Ce n'était pas impossible, mais difficile à croire. — Miss Webb?
— Oui, Madame.
Et Misilgoe sourit avant d'ajouter .
— M. Wade l'a d'abord envoyée en haut porter votre thé. Montez cette tasse de thé à ma femme, a-t-il dit. Puis, elle est redescendue et elle a dit que vous dormiez encore ; il lui a alors ordonné de m'aider à préparer le repas de midi. Ebahie, Vicki écarquilla les yeux ; elle sentit ses joues devenir cramoisies et balbutia :
— Vous en êtes sûre ?
L'indigène assura avec un hochement de tête : — Misilgoe est sûre. J'étais ici.
Chapitre 8
— Oui, oui.
Vicki hocha la tête à son insu. Elle se détourna, avant que Misilgoe n'ait pu s'apercevoir de sa confusion. Elle essayait également de refouler une vague de colère menaçante. L'humiliation l'emporta. Elle aurait souhaité être une autruche pour cacher sa tête dans le sable, de façon à ne pas avoir à rencontrer le regard calculateur de Miss Webb. Vicki n'était pas certaine de ce que ce regard exprimerait, mais, à moins d'être aveugle, Miss Webb devait avoir été forcée de tirer des conclusions du spectacle de la chambre ! Savoir que la gouvernante faisait partie du personnel et n'était pas payée pour tirer des conclusions n'était pas d'un grand secours à Vicki. Miss Webb semblait souvent l'oublier, et ses yeux, même inexpressifs, cachaient souvent de l'indiscrétion, voire autre chose. Comment lui expliquer que la nuit passée était un malentendu qui ne se renouvellerait pas ?
Vicki frissonna de froid et de chaleur tour à tour. Elle se rendit à l'évier, tourna le robinet et se versa un verre d'eau qu'elle but d'un trait. Cela ne conjura guère les pensées désordonnées qui la hantaient. Mais pourquoi se mettre dans un tel état ? Elle était la femme de Wade Mc Leod, et généralement, les époux partagent le même lit. A l'origine de son agitation, se trouvait surtout son propre point de vue sur son mariage.
C'était plausible. L'humiliation n'en demeurait pas moins vive. Wade avait-il décidé délibérément de l'embarrasser? Autrement pourquoi faire monter son thé par Miss Webb, connaissant l'état de la chambre ? Comment expliquer à Miss Webb que, la nuit dernière, elle avait perdu le contrôle de la situation ? Non. Vicki fronça les sourcils et se mordit la lèvre. Il n'était pas question de parler de tout ça à quiconque, et encore moins à la gouvernante. L'envisager était assez ridicule comme ça ! Elle devait seulement s'assurer de ne plus jamais approcher la chambre de Wade. Hier soir, elle n'avait cessé de réfléchir. Elle n'aurait jamais cru que Wade prendrait un tel risque, après ce qui était arrivé la dernière fois. Lui non plus n'avait pas cessé de réfléchir, peut-être. Miss Webb arriva en retard au déjeuner. Elle avait dû aider dans la maison et suivre le programme établi par Graham, s'excusa-t-elle. Vicki eut droit à un regard glacé et presque accusateur, et elle fut gênée de se détourner, embarrassée.
Pour tout arranger, Wade entra. Sa présence aux repas de midi était si rare que, malgré l'abondance des mets, sa part n'était pas prévue. Vicki ne s'attendait pas à le voir et elle faillit éclater en sanglots d'énervement. Elle réussit à les retenir, mais elle supportait mal de l'avoir pour vis-à-vis. Elle pâlit, et le peu d'appétit qu'elle avait disparut.
A part Graham, qui monologuait sans fin à la façon des enfants, personne ne parlait. Indifférent au silence de sa gouvernante et de sa mère, il concentra tout son intérêt sur son père.
Le visage détourné de Miss Webb trahissait la ruine d'espoirs secrets. Vicki adressa un regard accusateur à Wade. Quand leurs yeux se rencontrèrent, ceux de Wade passèrent de l'attention sereine à la raillerie. — Tu vas mieux, je l'espère, Vicki ?
L'inflexion de sa voix était ironique, et cela mit Vicki en colère. Comment pouvait-il rester assis et savourer son repas, comme si rien ne s'était passé la nuit dernière ! Il avait l'air en train. Bon nombre de petits plis s'étaient effacés de son visage, et il avait l'air un peu plus heureux. Ou considérait-il tout ça comme une bonne plaisanterie ?
— Comme d'habitude, répondit-elle froidement. Le vieux M. Mc Leod bougea et demanda avec brusquerie. — Tout est-il arrangé pour demain, Wade ?
— J'ai fait le nécessaire.
Wade ne regardait pas son grand-père en parlant, mais Vicki. Il savait très bien, aurait-elle juré, que cela la dérangeait.
— C'était un peu la course. Jeff avait du mal avec un troupeau. Cela a pris du temps. J'espérais être de retour plus tôt.
Le Vieux devait faire allusion à quelque chose concernant l'élevage — et Wade aussi. Le Vieux se mit à rire :
— Ne veille pas trop pendant ton séjour à Sydney, Wade. — Sydney? s'étonna Vicki dans un mouvement de colère. Sa fureur se changea soudain en panique. Sa voix devint aiguë, et elle fixa Wade. — Tu y étais, il y a seulement quelques semaines. Il répondit sèchement, avec un regard bref à l'adresse des autres, comme si leur présence l'impatientait.
— Je dois y aller souvent pour affaires, vois-tu, Vicki. — Oui.
Elle s'efforçait désespérément de se calmer. Elle s'aperçut du petit sourire ironique de Miss Webb et comprit qu'elle s'était trahie. Mais que la femme de Wade fut la dernière informée du départ de son mari ne semblait plus intéresser personne. Elle se sentit abandonnée. Et la peur l'envahit à nouveau.
— Combien de temps restes-tu ?
— Pas plus de trois jours.
Il l'observait attentivement.
— D'autres intérêts te retiendront peut-être davantage, je parie, glissa le Vieux avec un regard malveillant pour Vicki.
D'autres intérêts? Vicki sentit un manteau de glace tomber sur elle et soudain, elle fut prise de malaises. Pas besoin de préciser. Quelle imbécile d'avoir espéré, et elle n'avait pourtant cessé d'espérer. Elle ne savait pas au juste quoi, mais elle venait de recevoir un coup de massue. L'amour et la rancœur luttaient en elle, et la dernière l'emporta. Quand elle sentit le regard de Wade sur elle, elle refusa de lever les yeux.
Wade ne confirma ni ne démentit les allusions sournoises à son séjour à Sydney. Il affirma au lieu de cela :
— Après déjeuner, je sors avec toi et Graham. Je veux m'assurer que tu sais toujours monter. Tu étais douée, mais sujette à l'étourderie. D'une certaine manière, tu es toujours la même.
Pourquoi avait-elle l'impression qu'il ne faisait pas seulement allusion à l'équitation ? Il était prêt à lui consacrer une heure de son temps, cela devait être un signe. Plus probablement, il voulait s'assurer qu'elle pouvait s'occuper de Graham. Avant qu'elle n'ait pu donner une réponse, Miss Webb intervint. C'étaient ses premières paroles depuis le début du repas ; elle déclara d'un ton froid :
— Graham a l'habitude de faire la sieste après le repas. Je ne suis pas certaine que ce soit possible.
Wade lui sourit, l'air parfaitement indifférent.
— Je vous laisse votre après-midi, Miss Webb. Vous le méritez, et Graham ne souffrira pas de manquer sa sieste. Je suis certain que vous saurez très bien occuper votre temps jusqu'à notre retour.
Miss Webb, fait exceptionnel, ne souleva aucune objection. La gouvernante dit seulement qu'elle allait préparer Graham.
Vicki avait envie de repousser l'offre de Wade, de lui rappeler qu'au retour de Melbourne, il n'était pas question qu'il s'occupât de ses loisirs. Rien ne disait, bien sûr, qu'il avait organisé cette sortie pour la distraire. A bien y réfléchir, ce serait certainement loin d'être amusant.
Il lui demanda si elle avait monté depuis son départ. Elle aurait pu faire observer qu'il ne se gênait pas, devant Miss Webb, pour faire allusion à leur séparation. Elle lui répliqua vivement :
— Ne t'en fais pas, je ne causerai pas d'ennuis en me laissant désarçonner. Elle faillit ajouter : « et rompre les os, ce qui supprimerait toute nécessité de me garder plus longtemps ! » Quelque chose, dans l'expression de Wade, l'avertissait de garder pour elle de semblables réflexions. Un léger espoir de répit se présenta au dernier moment :
— Et ton grand-père ? interrogea-t-elle en essayant de faire preuve de tact. Il pourrait avoir besoin de moi.
— Je peux me débrouiller, grogna le vieil homme. Si je meurs durant votre absence, je ne vous causerai aucun souci jusqu'à votre retour. Wade parla d'un ton sec, comme si c'était le dernier de ses soucis : — Jeff est ici, Miss Webb aussi.
Vicki allait noter qu'il avait donné son après-midi à la gouvernante. Elle était depuis longtemps convaincue de l'inutilité de discuter avec lui. Elle se contenta de le regarder avec rancune.
Il se leva.
— J'ai encore une ou deux choses à voir. Que l'une des servantes prépare un rafraîchissement et un goûter pour Graham. Nous partons dans quelques instants.
Vicki ne pensait pas qu'ils allaient parcourir une longue distance, à cause de l'âge de Graham. Elle fut étonnée de devoir prendre l'hélicoptère et de n'apercevoir aucun cheval.
Elle s'écria :
— Tu as dit que nous faisions une promenade à cheval. — Oui, et c'est ce que nous allons faire. Mais les boys sont occupés à passer au peigne fin la région désertique pour retrouver des bêtes égarées. Nous allons là-bas. Nous pourrons y choisir trois chevaux.
— Pourquoi fais-tu ça ? attaqua-t-elle avec agressivité. Je ne voulais pas venir, mais je veux te dire quelque chose, et il risque de ne pas y avoir d'autre occasion, si tu pars.
— Vraiment?
Ses yeux se moquaient d'elle, la déshabillaient froidement. Elle rougit. — J'ai proposé cette randonnée pour amuser Graham. J'ai pris l'hélicoptère, parce qu'il est trop petit. Où que nous allions, la promenade sera courte, mais il doit avoir déjà exploré plus d'une vallée alentour. — Oui, mais...
Il l'interrompit brutalement :
— Attends pour me parler que nous soyons seuls, ou qu'il soit à distance. Déjà, Graham les regardait l'un après l'autre, un peu de son excitation vira à l'étonnement ; il sentait obscurément que ses parents se disputaient. Ce sentiment devait être inné chez les enfants, puisque lui, avait connu son père seulement récemment. Malgré l'affection qu'elle lui portait, Vicki lui jeta un regard impatient. Elle tomba d'accord avec Wade, l'air attristé. — C'est bon. Peut-être est-il aussi bien que nous rentrions aussitôt. Tu dois avoir à faire pour organiser con voyage de demain.
— Je n'ai rien organisé, fit-il à mots couverts.
Elle jeta un regard sur ses propres doigts ; ils étaient crispés. Elle jugeait impossible de découvrir un indice sur le visage sombre de son mari. Soudain, elle n'osa plus le regarder. Les souvenirs de la nuit passée étaient encore trop frais. L'expression de son visage trahirait ses sentiments profonds, si elle rencontrait trop souvent le regard de Wade. C'était étrange, mais, pendant quatre ans, les souvenirs avaient été tout ce à quoi elle pouvait se raccrocher. Pour elle, il n'y avait jamais eu d'avenir rose sur lequel fonder ses réflexions, comme pour la plupart des gens. Elle eut un soupir douloureux et se tourna vers son petit garçon ; elle l'entoura d'un bras protecteur au moment où l'hélicoptère changea de direction.
Graham n'était pas effrayé du tout, il frémissait jusqu'à l'extrémité de ses petites bottes. C'était autant à retenir contre Wade. Le visage affolé de Wicki se renferma, quand elle aperçut son agitation.
— Etait-ce bien nécessaire? demanda-t-elle rapidement, lorsque Wade se pencha vers elle. Ça rendra seulement les choses plus difficiles, un jour prochain. Il ne fit pas mine de ne pas comprendre :
— Je n'ai rien dit au sujet de son départ.
Il insista lourdement sur les derniers mots. Vicki se mit à trembler. Ainsi, ses soupçons pouvaient se confirmer ? Ses yeux s'agrandirent, porteurs d'une accusation informulée ; elle posa son regard sur celui de Wade et y lut toute son ancienne cruauté.
Le visage boudeur de Graham la fixait, elle s'en rendit compte. Elle était sur le point de comprendre qu'il commençait à la détester autant que Wade. Elle s'attendait à l'entendre dire d'un ton fâché :
— Graham reste à Baccaroo, Maman.
— Je reste... corrigea-t-elle machinalement.
Elle fut ébahie d'entendre Wade, apparemment absorbé par le pilotage de l'appareil, rétorquer :
— Attends qu'on te demande ton avis.
Ils atteignirent le campement au milieu de l'après-midi, et les chevaux étaient déjà prêts. Il y avait un petit poney.
— Je l'ai ramené avec les chevaux, expliqua rapidement Wade à Vicki. Son visage était resté dur après sa dernière réplique. Il n'y avait pas grand-chose à voir au campement, et Vicki fut soulagée quand ils se mirent en selle et partirent. Elle était heureuse d'échapper aux regards admiratifs du cuisinier, braqués sur elle pendant qu'il se donnait l'air d'aider le patron. En chemin, Wade lui avait raconté l'obstination de son grand-père à pourchasser le bétail qui s'éloignait du troupeau principal et retournait à la vie sauvage. Cela avait certainement été une source de revenus presque essentielle dans les passes difficiles de la famille Mc Leod. Le Vieux était encore acharné, comme l'était Jeff Curry. Wade avouait avoir vécu ainsi des moments agréables, mais Vicki y voyait une façon de se montrer indulgent à l'égard de son grand-père.
Quand ils partirent, elle entendit Wade donner des explications à Graham. Dans ce type d'expédition, on rencontrait des tas de chevaux et une petite troupe de bétail plus tranquille. Puis, les hommes descendaient dans les ravines et les vallées couvertes de buissons pour débusquer les animaux sauvages. Il se pouvait qu'ils doivent les traquer sur des kilomètres, jusqu'au moment où les bêtes finissaient par revenir sur eux. Alors, le cavalier devait se précipiter à terre et renverser l'animal puis entraver les pattes de la vache ou du taureau. Après, l'homme regagnait le campement et ramenait les animaux les plus soumis. D'ordinaire, les bêtes capturées étaient conduites au campement, une fois leurs entraves enlevées.
Graham, très réceptif à ce genre de récits, posait des questions. Vicki, de son côté, s'étonnait que Wade ne fît pas mention du danger. Tristement, elle se rendit compte qu'elle pouvait être jalouse. L'intérêt de l'enfant était entièrement capté par les propos de son père, il ne témoignait plus d'un ennui propre à son âge, comme lorsque Vicki lui racontait ses journées à la boutique. — Tu devrais mettre en évidence les dangers que cela représente. Se jeter d'un cheval pour attraper un taureau par la queue ? — Ce ne sont pas toujours des taureaux. Il a peut-être été trop protégé. On ne peut reconnaître le danger, si on en ignore l'existence. Mais il ne pourra prendre les animaux en chasse tout seul avant des années. Pour ne pas se montrer aussi irresponsable que Vicki le prétendait, il continua à refuser de laisser aller le petit garçon, même devant ses protestations. — Tu ne connais pas ce poney. Tu n'es pas habitué à lui. Vicki regarda successivement l'homme, si élancé sur sa selle, et l'enfant à ses côtés. Elle n'était pas certaine que le spectacle de Graham à cheval lui fît plaisir. Pour un enfant de quatre ans, il montait remarquablement ; un tel don était certainement inné. Tant qu'il persistait à enchanter le vieux M. Mc Leod et quêtait l'approbation de son père, elle n'en tirerait pas grande satisfaction.
Son père et son grand-père seraient de plus en plus résolus à le garder à Baccaroo. Elle ne pouvait rien affirmer de Wade, mais l'éclat de ses yeux quand il avait regardé Graham dernièrement semblait significatif. Vicki souhaitait désespérément s'être trompée.
Sans conteste, c'était une région sauvage. Quelque chose dans le paysage émouvait Vicki, mais la faisait frissonner. C'était une région dure qui modelait les hommes et en faisait des brutes à son image, sous peine qu'aucun ne survécût. Sur l'exploitation, on en parlait toujours comme d'un pays inculte. C'est là que le bétail s'égarait souvent. Les animaux pouvaient rester perdus des mois, voire des années, jusqu'au jour où le besoin de les pourchasser se faisait sentir. On employait aujourd'hui de petits avions, mais les chevaux étaient souvent le moyen le plus satisfaisant de mener à bien le travail. Une fois, Wade l'avait emmenée ici pour quelques jours. Il ne lui demanda pas si elle s'en souvenait, elle n'y fit donc pas allusion. De toute façon, il valait mieux oublier une partie de cette courte expédition.
Il avait fait très chaud, ils avaient trouvé un jeune bœuf à demi sauvage et l'avaient poursuivi dans les buissons. Elle avait perdu son chapeau et s'était arrêtée. Wade l'avait immédiatement remarqué et avait laissé Jeff continuer seul, tandis qu'il revenait en arrière pour aider Vicki. Il y avait un filet d'eau au fond d'un ruisseau à sec ; elle avait demandé la permission d'y baigner son visage brûlant.
Wade avait acquiescé. Elle était descendue de cheval, et il l'avait imitée pour pouvoir l'observer. Il avait fait quelques pas dans sa direction et l'avait fixée avec une intensité déconcertante. Quand elle s'était relevée, il l'avait prise dans ses bras, à son grand étonnement.
Cela avait été un choc terrible. Il l'avait serrée contre lui et avait enfoui son visage dans son cou. Il l'avait soulevée et l'avait emportée derrière un bouquet d'arbres. Elle avait noué ses bras autour du cou de Wade et avait cherché d'instinct ses lèvres. Puis, le bœuf furieux avait fait irruption droit sur eux. Même maintenant, elle se demandait ce qui serait arrivé si l'animal n'avait pas fait demi-tour. Wade, cela lui revenait soudain à l'esprit, l'avait presque repoussée. Et il était ensuite resté longtemps sans l'approcher. C'était au tout début de leur mariage.
Les cris de Graham la ramenèrent dans le présent : il croyait que les blocs de pierre devant lesquels ils passaient étaient en feu. Elle sourit. Elle avait pensé exactement la même chose, lors de sa première promenade ici. Le maquis sableux et les montagnes du centre de l'Australie ont la couleur de l'argile cuite. C'était le centre rouge, les centaines de kilomètres de désert et de plaines à demi arides qui composaient l'essentiel de l'Intérieur. C'était une partie de l'immense continent où une pluie diluvienne pouvait être suivie de trois années de sécheresse. Et, sans pluie du tout, les bêtes mouraient par centaines. Aujourd'hui, avec la réverbération de la chaleur sur les rochers, elle se demandait comment Graham pouvait tenir, lui qui était habitué au climat presque européen de Melbourne. Elle s'informa avec crainte :
— Ça va ?
Il hocha la tête sans ciller.
Amusant, songea-t-elle. Il n'avait hérité d'elle que ces cils épais. Tout le reste, c'était Wade. Elle fut frappée de dépression. Ce n'était pas une impression inconnue, mais sa venue ici avait envenimé les choses. Si elle réussissait à s'échapper avec lui, chaque fois qu'elle le regarderait, elle verrait Wade, le mari qui ne voulait pas d'elle. Comment arriver à vivre ainsi? Avant, cela paraissait sans importance excessive, mais maintenant, c'était différent. La vallée où les conduisait Wade était celle où elle se souvenait d'être venue autrefois. Elle ne pouvait croire cependant qu'il les avait amenés ici de propos délibéré. Cette fois, il y avait un peu plus d'eau. Graham protesta : il aurait préféré essayer d'attraper une vache sauvage. Mais son père lui dit de se contenter de la flaque d'eau ; il n'y aurait pas de « vache » sauvage avant qu'il ait grandi.
Wade choisit un endroit à l'ombre des arbres. L'ombre y était maigre, mais elle apportait un réconfort bienvenu. Avec un soupir, Vicki se laissa tomber sur une branche basse. Elle n'avait pas conscience de l'image d'extrême jeunesse qu'elle donnait ; elle portait un chemisier léger et un pantalon étroit, ses cheveux retombaient souplement de part et d'autre de son visage sans défaut. Graham, résigné, pataugeait gaiement dans l'eau. Après avoir jeté un coup d'œil aux chevaux, Wade alla parler avec lui, avant de rejoindre Vicki. — Fatiguée?
Quelque chose dans ses yeux la fit rougir.
— Pourquoi cette question ? répliqua-t-elle. Je ne suis jamais fatiguée, tu le sais bien.
— Je l'ignore. A ton arrivée, tu étais très fatiguée, il me semble. Si je n'avais pas insisté pour que tu te reposes, tu n'aurais pas récupéré si bien. Mais il t'arrive encore de devenir toute pâle par moments.
Etait-ce une remarque personnelle? Elle en doutait. Mais, depuis le jour où il l'avait trouvée au bord de l'évanouissement, il avait été attentif, même si c'était à sa façon rude. Pendant un moment, il avait été souvent près d'elle. Maintenant qu'il était campé devant elle, elle souhaitait qu'il s'éloignât. — J'ai quelque chose à te demander. Je voudrais savoir ce que tu as, cet après-midi. A part un sentiment d'injustice dévorant, visible à un kilomètre, je suis convaincu qu'il y a autre chose. Corrigez-moi, si je me trompe, Madame. Elle détourna les yeux, incapable de nier.
— Tu as raison, mais je ne sais pas pourquoi je devrais en parler. Elle baissa le ton pour ne pas éveiller l'attention de Graham. Il était petit et aimait répéter ce qu'il entendait. Elle n'avait pas envie que cela vînt aux oreilles de Miss Webb.
— Parler de quoi ?
Sous le regard de Wade, elle n'avait pas le courage de poursuivre. Elle ouvrit la bouche pour répondre, ses joues étaient cramoisies. — Pourquoi as-tu fait monter mon thé par Miss Webb, ce matin ? Tu n'as pas l'habitude de t'en occuper. Je ne pourrai plus la regarder en face. — C'est ce que tu voulais, n'est-ce pas ?
— Ce que je voulais ? Que veux-tu donc dire ? s'indigna Vicki. — Je parle de ce qu'elle a manifestement constaté, rétorqua Wade. Maintenant, elle ne se posera plus de questions sur notre mariage, elle cessera de se prendre pour la seconde Mme Mc Leod et s'intéressera exclusivement à son travail. Vicki le fixa en tremblant. La seconde Mme Mc Leod. Ainsi, c'était un moyen indirect de lui faire savoir qu'il y en aurait une ! — C'est pour ça que tu étais si pressée de me voir hier soir, insista-t-il. — Oui.
Inutile de nier. Elle avait été ridicule de se laisser mettre dans de tels états. — Je voulais te parler de Miss Webb, mais de quelque chose que tu ignorais. Il ne l'épargnait pas.
— Tu crois? Penses-tu vraiment que je n'aie pas remarqué son regard calculateur, l'incertitude de tes yeux quand elle nous fixait tour à tour ? Tu seras sans doute toujours une rivale pour toutes les Miss Webb du monde, mais ce n'était pas le problème essentiel, pas vrai? Tu avais peur, en partie, que je ne sois attiré par elle, et tu avais résolu de me mettre face à l'indignité de ma conduite ? — C'est vrai, s'écria Vicki, rouge de confusion, c'était surtout pour éviter un scandale, à cause de Graham.
— A cause de Graham ! Il serait peut-être temps de voir les choses en face, ma chérie ? Tu as vite oublié ton fils, la nuit dernière. — Tu es un monstre !
Vicki tenta d'ignorer qu'il pouvait avoir raison. Son seul réconfort était de ne s'être pas conduite avec autant d'indécence qu'il le laissait entendre. — Tu as assez mal agi comme ça sans insister davantage. Il l'attrapa par les épaules et s'exclama :
— Qu'ai-je fait? Votre façon de raisonner, madame, me dépasse. Cela a certainement réussi, d'envoyer Miss Webb te monter le thé. Tu pourrais me remercier. Cela évite tout affrontement. Embarrassant pour toi et Miss Webb, pas pour moi. Les femmes comme elle, je ne m'en soucie pas le moins du monde. — J'en suis bien certaine ! lança Vicki en se débattant. La voix de Wade se fit menaçante.
— Que veux-tu dire au juste? Je n'en saurai pas davantage. Tu ne dois pas mesurer la portée de tes insinuations !
— Le grand Wade Mc Leod ! Oh...
Elle n'acheva pas. Il la renversa dans ses bras, et sa bouche vint se poser brutalement sur la sienne. Elle sentit sa main glisser sur elle. Tout cela lui rappelait leur première promenade ici.
Heureusement, un cri de Graham interrompit Wade. La lueur de son regard traduisait l'amusement qu'il éprouvait devant le trouble de Vicki. Aucun remords n'y trouvait place. Graham avait envie d'attraper un poisson, mais il n'y en avait pas. Il avait aussi envie de se déshabiller pour nager. Puis, il décida qu'il avait faim.
Il était certainement trop fatigué pour toutes ces activités. Vicki alla le prendre dans ses bras, tandis que Wade lui versait à boire. Elle se sentait bizarre. En allant chercher les chevaux, Wade dit incidemment : — Ça ne pouvait lui faire de mal de me voir t'embrasser. Je ne l'ai pas fait exprès, mais je n'avais pas oublié sa présence. Je le regrette. — C'est sans importance, Je m'en moque, murmura-t-elle, sachant à peine ce qu'elle disait.
— Je m'en rends rudement compte ! s'écria-t-il avec une violence contenue qui l'effraya.
Tout au long du retour au camp, Vicki se sentit engourdie. Pour le trajet de retour, Wade prit Graham avec lui. Devoir les suivre n'arrangeait rien. Il lui fut même pénible de partager l'amusement des hommes devant les bons mots de l'enfant. Comme elle aurait voulu que le regard amusé de Wade fut pour elle ! En dépit de ses tentatives pour imiter les adultes, Graham dormit dans les bras de sa mère, pendant le retour à la ferme.
Wade ne dit pas grand-chose, mais en arrêtant l'hélicoptère, il leur adressa un regard sombre.
— Vous avez l'air d'avoir le même âge tous les deux. Il m'est quelquefois difficile de faire la différence.
Le vent du soir apportait une fraîcheur bienvenue. Ils étaient restés absents plus longtemps que prévu, et Miss Webb jeta à Vicki un regard chargé de reproches, quand elle vit la figure fatiguée de Graham. Vicki se souvint à temps des remarques ironiques de Wade : elle était trop douce pour faire une bonne maîtresse. Elle ne s'excusa donc pas. Elle lut dans les yeux de Wade une approbation.
C'était absurde de n'avoir pas trouvé l'occasion de lui parler de Sydney pendant la sortie. Ou était-elle trop nerveuse pour saisir la chance, si elle s'était présentée ? Vicki, même maintenant, n'était pas sûre de ce qu'elle voulait dire. Pour des raisons qu'elle ne pouvait élucider, il était urgent d'en parler. Quand Wade s'éclipsa après le dîner, elle pensa qu'elle le trouverait au bureau. Elle aida Misilgoe à faire la vaisselle, s'assura que tout était en ordre pour la nuit, puis frappa à la porte du bureau. Elle fut déçue de trouver Jeff Curry seul ; elle bavarda un instant et retourna à la maison.
Jeff était gentil, mais, comme Miss Webb, il était curieux, et cela mettait Vicki mal à l'aise. Surtout que, dans le passé, Jeff avait été un ami fidèle. Wade ne semblait être nulle part. Elle décida donc d'oublier Sydney. De toute manière, elle ne savait que lui dire à ce sujet.
Le vieux M. Mc Leod était allé se coucher. Miss Webb, elle le savait déjà, s'était liée d'amitié avec une des femmes de bouvier et elle était sortie. Comme elle l'avait promis, Vicki se rendit auprès de Graham et le trouva à demi endormi, épuisé par l'agitation et les efforts de la journée. Elle se pencha pour l'embrasser. Puis Miss Webb fut de retour. Au lieu de regagner tout de suite sa chambre, Vicki se dirigea vers celle de M. Mc Leod. Il avait l'air si solitaire. C'était un pitoyable vieillard, et, malgré sa hargne, il avait plus besoin d'affection et de pitié que d'autre chose. Pour elle, le passé n'avait pas la même valeur que pour Wade, mais elle estimait insensé d'empoisonner son existence au nom de vieilles rancœurs. Le Vieux lui-même était loin d'être innocent, mais elle pensait pouvoir lui 'pardonner. Tous les soirs, elle allait voir s'il avait besoin de quelque chose. A sa grande surprise, parce que, d'habitude, il l'écartait, il demanda à boire. Elle savait bien ce que cela signifiait, mais, le désapprouvant, elle lui apporta du lait chaud. Elle crut un instant qu'il allait exploser, mais il le but, presque docilement. Après, il réclama qu'elle redressât son oreiller et éteignît la lumière. Une demi-heure plus tard, Vicki rejoignait sa chambre. Wade n'était pas encore dans la sienne, ou il était couché, car c'était le silence. Vicki était exténuée. Elle savait qu'elle ne pourrait pas dormir, si elle ne se débarrassait pas de ce sentiment d'abandon. Elle prit une douche. Elle mit un pyjama et se coucha. Les larmes l'étranglaient, même si elle savait qu'il serait plus sage d'oublier la nuit précédente.
Les minutes passaient lentement. Elle était trop tendue pour dormir. Quand Wade ouvrit la porte et entra, une émotion intense l'agita. Elle n'était pas surprise, mais l'indifférence de son regard était insupportable. Il ironisa : — Je ne pensais pas te trouver ici.
— Et pourquoi pas ?
— Je n'aurais pas cru cette question indispensable, pas après hier soir, déclara-t-il d'un ton glacé.