Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

SATYRE II.

Comte de qui l’esprit penetre l’Vniuers, Soigneus de ma fortune, & facille à mes vers, Cher soucy de la muse, & sa gloire future, Dont l’aimable genie, & la douce nature Faict voir inaccessible aus efforts medisans Que Vertu n’est pas morte en tous les courtisans, Bien que foible, & debille, & que mal recongnuë Son Habit décousu la montre à deminuë, Qu’elle ait séche la chair, le corps amenuisé, Et serue à contre-cœur le vice auctorisé, Le vice qui Pompeus tout merite repousse, Et va comme vn banquier en carrosse & en housse. Mais c’est trop sermoné de vice, & de vertu: Il faut suiure vn sentier qui soit moins rebatu, Et conduit d’Apollon recognoistre la trace Du libre Iuuenal, trop discret est Horace Pour vn homme piqué, ioint que la passion Comme sans iugement, est sans discretion: Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde: L’homme pour vn caprice est sot qui se hazarde. Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains, Et comme enfans trouuez qu’ils soient fils de putains, Exposez en la ruë, à qui mesme la mere Pour ne se descouurir faict plus mauuaise chere. Ce n’est pas que ie croye en ces tans effrontez Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez, Et que ces rimasseurs pour faindre vne abondance, N’approuuent impuissans vne fauce semance: Comme noz citoyens de race desireux Qui berçent les enfans qui ne sont pas à eus. Ainsi tirant profit d’vne fauce doctrine, S’ils en sont accusez ils feront bonne mine, Et voudront le niant qu’on lise sur leur front S’il se fait vn bon vers que c’est eus qui le font, Ialous d’vn sot honneur, d’vne batarde gloire, Comme gens entenduz s’en veullent faire accroire, A faus titre insolens, & sans fruict hazardeus, Pissent au benestier affin qu’on parle d’eus. Or auecq’ tout cecy le point qui me console C’est que la pauureté comme moy les affolle, Et que la grace à Dieu Phœbus & son troupeau Nous n’eusmes sur le dos iamais vn bon manteau. Aussi lors que lon voit vn homme par la ruë, Dont le rabat est sale, & la chausse rompuë, Ses gregues aus genous, au coude son pourpoint, Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point, Sans demander son nom on le peut recognoistre, Car si ce n’est vn Poëte au moins il le veut estre. Pour moy si mon habit par tout cycatrisé Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé, Ie prendrois patience, & parmy la misere Ie trouuerois du goust, mais ce qui doit deplaire A l’homme de courage, & d’esprit releué, C’est qu’vn chacun le fuit ainsi qu’vn reprouué, Car en quelque façon, les malheurs sont propices, Puis les gueus en gueusant trouuent maintes delices, Vn repos qui s’egaye en quelque oysiueté. Mais ie ne puis patir de me voir reietté; C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers. I’ay changé mon humeur, alteré ma nature, I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure, Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy, Donnant ma liberté ie me suis asseruy, En publiq’ à l’Eglise, à la chambre, à la table, Et pense auoir esté maintefois agreable. Mais instruict par le temps à la fin i’ay cogneu Que la fidelité n’est pas grand reuenu, Et qu’à mon tans perdu sans nulle autre esperance L’honneur d’estre suiect tient lieu de recompanse, N’ayant autre interest de dix ans ia passez Sinon que sans regret ie les ay despensez. Puis ie sçay quant à luy qu’il a l’ame Royalle, Et qu’il est de Nature & d’humeur liberalle. Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut, Ny domter mon malheur si le ciel ne le veut. C’est pourquoy sans me plaindre en ma deconuenuë Le malheur qui me suit, ma foy ne diminuë, Et rebuté du sort ie m’asserui pourtant, Et sans estre auancé ie demeure contant Sçachant bien que fortune est ainsi qu’vne louue Qui sans chois s’abandonne au plus laid qu’elle trouue, Qui releue vn pedant, de nouueau baptisé, Et qui par ses larcins se rend authorisé, Qui le vice ennoblit, & qui tout au contraire Raualant la vertu la confinne en misere. Et puis ie m’iray plaindre apres ces gens icy? Non; l’exemple du temps n’augmante mon soucy. Et bien qu’elle ne m’ait sa faueur departie Ie n’entends quant à moy de la prendre à partie: Puis que selon mon goust son infidelité Ne donne, & n’oste rien à la felicité. Mais que veus tu qu’on fasse en ceste humeur austere? Il m’est comme aux putains mal aisé de me taire. Il m’en faut discourir de tort & de trauers, Puis souuent la colere engendre de bons vers. Mais, Conte, que sçait-on? elle est peut estre sage, Voire auecque raison, inconstante, & volage, Et Deésse auisée aux biens qu’elle depart Les adiuge au merite, & non point au hazard. Puis lon voit de son œil, lon iuge de sa teste, Et chacun à son dire a droit en sa requeste: Car l’amour de soy-mesme, & nostre affection, Adiouste auec vsure à la perfection. Tousiours le fond du sac ne vient en euidence, Et bien souuent l’effet contredit l’apparance; De Socrate à ce point l’arrest est mi-party, Et ne sçait on au vray qui des deux a menty, Et si philosophant le ieune Alcibiade Comme son Cheualier en reçeut l’accolade. Il n’est à decider rien de si mal-aisé, Que sous vn sainct habit le vice deguisé. Par ainsi i’ay doncq’ tort, & ne doy pas me plaindre, Ne pouuant par merite autrement la contraindre A me faire du bien, ny de me departir Autre chose à la fin sinon qu’vn repentir. Mais quoy, qu’y feroit-on, puis qu’on ne s’ose pendre? Encor’ faut-il auoir quelque chose où se prendre, Qui flate en discourant le mal que nous sentons. Or laissant tout cecy retourne à nos moutons, Muse, & sans varier dy nous quelques sornettes, De tes enfans bastards ces tiercelets des Pœtes, Qui par les carefours vont leurs vers grimassans, Qui par leurs actions font rire les passans, Et quand la faim les poind se prenant sur le vostre Comme les estourneaux ils s’affament l’vn l’autre. Cepandant sans souliers, ceinture, ny cordon, L’œil farouche, & troublé, l’esprit à l’abandon, Vous viennent acoster comme personnes yures, Et disent pour bon-iour, Monsieur ie fais des liures, On les vent au Palais, & les doctes du tans A les lire amusez, n’ont autre passetans. De là sans vous laisser importuns ils vous suiuent, Vous alourdent de vers, d’alaigresse vous priuent, Vous parlent de fortune, & qu’il faut acquerir Du credit, de l’honneur, auant que de mourir, Mais que pour leur respect l’ingrat siecle où nous sommes, Au pris de la vertu n’estime point les hommes; Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien, Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien, Puis sans qu’on les conuie ainsi que venerables, S’assiessent en Prelats les premiers à vos tables, Où le caquet leur manque, & des dents discourant, Semblent auoir des yeux regret au demourant. Or la table leuée ils curent la machoire: Apres graces Dieu beut, ils demandent à boire, Vous font vn sot discours, puis au partir de là, Vous disent, mais Monsieur, me donnez vous cela? C’est tousiours le refrein qu’ils font à leur balade. Pour moy ie n’en voy point que ie n’en sois malade. I’en perds le sentiment du corps tout mutilé, Et durant quelques iours i’en demeure opilé. Vn autre renfroingné, resueur, melancolique, Grimassant son discours semble auoir la colique, Suant, crachant, toussant, pensant venir au point: Parle si finement que l’on ne l’entend point. Vn autre ambitieux pour les vers qu’il compose, Quelque bon benefice en l’esprit se propose, Et dessus vn cheual, comme vn singe attaché Meditant vn sonnet, medite vne Euesché. Si quelqu’vn comme moy leurs ouurages n’estime, Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime, Difficille, hargneux, de leur vertu ialoux, Contraire en iugement au commun bruit de tous, Que leur gloire il derobe, auecq’ ses artifices. Les Dames cependant se fondent en delices Lisant leurs beaux escrits, & de iour & de nuit Les ont au cabinet sous le cheuet du lict, Que portez à l’Eglise ils valent des matines, Tant selon leurs discours leurs œuures sont diuines. Encore apres cela ils sont enfants des Cieux, Ils font iournellement carousse auecq’ les Dieux: Compagnons de Minerue, & confis en science, Vn chacun d’eux pense estre vne lumiere en France. Ronsard fay-m’en raison, & vous autres esprits Que pour estre viuans en mes vers ie n’escris, Pouuez vous endurer que ces rauques Cygalles Egallent leurs chansons à voz œuures Royalles, Ayant vostre beau nom lachement dementy? Ha! c’est que nostre siecle est en tout peruerty: Mais pourtant quelque esprit entre tant d’insolence Sçait trier le sçauoir d’auecque l’ignorance, Le naturel de l’art, & d’vn œil auisé Voit qui de Calliope est plus fauorisé. Iuste postérité à tesmoing ie t’apelle, Toy qui sans passion, maintiens l’œuure immortelle, Et qui selon l’esprit, la grace & le sçauoir, De race en race au peuple vn ouurage fais voir, Vange ceste querelle, & iustement separe Du Cigne d’Apollon la corneille barbare Qui croassant par tout d’vn orgueil effronté Ne couche de rien moins que l’immortalité. Mais Comte que sert-il d’en entrer en colere? Puisque le tans le veut nous n’y pouuons rien faire, Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on Changer chose en Virgile, ou bien l’autre en Platon. Quel plaisir penses-tu, que dans l’ame ie sente, Quand l’vn de ceste troupe en audace insolente, Vient à Vanues à pied, pour grimper au coupeau Du Parnasse François, & boire de son eau, Que froidement reçeu, on l’escoute à grand peine, Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine, Et se bouchant l’oreille au reçit de ses vers, Tourne les yeux à gauche, & les lit de trauers, Et pour fruit de sa peine aux grands vens dispersée, Tous ses papiers seruir à la chaire percée? Mais comme eux ie suis Pœte, & sans discretion Ie deuiens importun auecq’ presomption. Il faut que la raison retienne le caprice, Et que mon vers ne soit qu’ainsi qu’vn exercice, Qui par le iugement doit estre limité Selon que le requiert ou l’age, ou la santé. Ie ne sçay quel Demon m’a fait deuenir Pœte: Ie n’ay comme ce Grecq des Dieux grand interprete Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons Naissent en vne nuict comme les champignons, Si ce n’est que ces iours allant à l’auanture Resuant comme vn oyson qu’on mene à la pature, A Vanues i’arriuay, où suiuant maint discours, On me fit au iardin faire cinq ou six tours, Et comme vn Conclauiste entre dans le conclaue, Le sommelier me prit, & m’enferme en la caue, Où beuuant, & mangeant ie fis mon coup d’essay, Et où si ie sçay rien, i’apris ce que ie sçay. Voyla ce qui m’a fait & Poëte, & Satyrique, Reglant la medisance à la façon antique. Mais à ce que ie voy sympatisant d’humeur, I’ay peur que tout à fait ie deuiendray rimeur, I’entre sur ma loüange, & bouffi d’arrogance, Si ie n’en ay l’esprit i’en auray l’insolence. Mais retournons à nous, & sages deuenus Soyons à leurs depens vn peu plus retenus. Or Comte, pour finir ly doncq’ ceste Satyre, Et voy ceux de ce temps que ie pince sans rire, Pendant qu’à ce printemps retournant à la cour I’iray reuoir mon maistre, & luy dire bon iour.

A Monsieur le Marquis de Cœuures.

SATYRE III.

Marquis, que doy-ie faire en ceste incertitude? Doy-ie las de courir me remettre à l’estude, Lire Homere, Aristote, & disciple nouueau Glaner ce que les Greqs ont de riche, & de beau, Reste de ces moissons que Ronsard, & Desportes, Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes, Qu’ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Egallant leurs honneurs aux honneurs du passé? Ou si continuant à courtiser mon maistre, Ie me doy iusqu’au bout d’esperance repaistre, Courtisan morfondu, frenetique, & resueur, Portrait de la disgrace, & de la defaueur, Puis sans auoir du bien, troublé de resuerie Mourir dessus vn coffre en vne hostellerie, En Toscane, en Sauoye, ou dans quelque autre lieu, Sans pouuoir faire paix, ou trefue auecques Dieu. Sans parler ie t’entends il faut suiure l’orage, Aussi bien on ne peut où choisir auantage. Nous viuons à tatons, & dans ce monde icy Souuent auecq’ trauail on poursuit du soucy: Car les Dieux couroucéz contre la race humaine Ont mis auecq’ les biens la sueur, & la paine. Le monde est vn berlan où tout est confondu: Tel pense auoir gaigné qui souuent a perdu Ainsi qu’en vne blanque où par hazard on tire, Et qui voudroit choisir souuent prendroit le pire. Tout depend du Destin, qui sans auoir esgard Les faueurs, & les biens, en ce monde depart. Mais puis qu’il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre vne loy si forte? Suiuons doncq’ sa conduite en cest aueuglement. Qui peche auecq’ le ciel peche honorablement. Car penser s’affranchir c’est vne resuerie, La liberté par songe en la terre est cherie: Rien n’est libre en ce monde & chaque homme depend Comtes, Princes, Sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes viuans sont icy bas esclaues Mais suiuant ce qu’ils sont ils diferent d’entraues, Les vns les portent d’or, & les autres de fer: Mais n’en deplaise aux vieux, ny leur Philosopher Ny tant de beaux escrits qu’on lit en leurs escoles Pour s’affranchir l’esprit ne sont que des paroles. Au ioug nous sommes nez & n’a iamais esté Homme qu’on ayt vu viure en plaine liberté. En vain me retirant enclos en vne estude Penseroy-ie laisser le ioug de seruitude, Estant serf du desir d’aprendre, & de sçauoir, Ie ne ferois sinon que changer de deuoir. C’est l’arrest de nature, & personne en ce monde Ne sçauroit controler sa sagesse profonde. Puis que peut il seruir aux mortels icy bas, Marquis, d’estre sçauant, ou de ne l’estre pas? Si la science pauure, affreuse est mesprisée, Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée; Si les gens de Latin des sots sont denigrez Et si lon nest docteur sans prendre ses degrés. Pourueu qu’on soit morguant, qu’on bride sa moustache, Qu’on frise ses cheueux, qu’on porte vn grand pannache, Qu’on parle baragouin, & qu’on suiue le vent: En ce temps du iourd’huy lon n’est que trop sçauant. Du siecle les mignons, fils de la poule blanche Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche, En credit esleuez ils disposent de tout, Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout. Mais quoy, me diras tu, il t’en faut autant faire, Qui ose a peu souuent la fortune contraire: Importune le Louure, & de iour, & de nuict Perds pour t’assugetir & la table, & le lict: Sois entrant, effronté, & sans cesse importune: En ce temps l’impudance eleue la fortune. Il est vray, mais pourtant ie ne suis point d’auis De degager mes iours pour les rendre asseruis, Et sous vn nouuel Astre aller nouueau pilote Conduire en autre mer, mon nauire qui flote, Entre l’espoir du bien, & la peur du danger De froisser mon attente, en ce bord estranger. Car pour dire le vray c’est vn pays estrange, Où comme vn vray Prothée à toute heure on se change, Où les loys par respect sages humainnement, Confondent le loyer auecq’ le chastiment, Et pour vn mesme fait de mesme intelligence L’vn est iusticié, l’autre aura recompence. Car selon l’interest, le credit, ou l’apuy Le crime se condamne, & s’absout auiourd’huy. Ie le dy sans confondre en ces aigres remarques La clemence du Roy, le miroir des Monarques, Qui plus grand de vertu, de cœur, & de renom, S’est acquis de Clement, & la gloire & le nom. Or quant à ton conseil qu’à la cour ie m’engage, Ie n’en ay pas l’esprit, non plus que le courage. Il faut trop de sçauoir, & de ciuilité, Et si i’ose en parler trop de subtilité, Ce n’est pas mon humeur, ie suis melancolique, Ie ne suis point entrant, ma façon est rustique, Et le surnom de bon me va t’on reprochant, Dautant que ie n’ay pas l’esprit d’estre meschant. Et puis ie ne sçaurois me forcer ny me faindre, Trop libre en volonté ie ne me puis contraindre, Ie ne sçaurois flater, & ne sçay point comment Il faut se taire acort, ou parler faucement, Benir les fauoris de geste, & de parolles, Parler de leurs ayeux, au iour de Cerizolles, Des hauts faicts de leur race, & comme ils ont acquis Ce titre auecq’ honneur de Ducs, & de Marquis. Ie n’ay point tant d’esprit pour tant de menterie: Ie ne puis m’adonner à la cageollerie, Selon les accidens, les humeurs ou les iours, Changer comme d’habits tous les mois de discours. Suiuant mon naturel ie hay tout artifice, Ie ne puis deguiser la vertu, ny le vice, Offrir tout de la bouche, & d’vn propos menteur, Dire pardieu Monsieur ie vous suis seruiteur, Pour cent bonadies s’arrester en la ruë, Faire sus l’vn des pieds en la sale la gruë, Entendre vn mariollet qui dit auecq’ mespris Ainsi qu’asnes ces gens sont tout vestus de gris, Ces autres verdelets aux peroquets ressemblent, Et ceux-cy mal peignez deuant les Dames tremblent, Puis au partir de là comme tourne le vent Auecques vn bon iour amys comme deuant. Ie n’entends point le cours du Ciel, ny des planetes, Ie ne sçay deuiner les affaires secretes, Cognoistre vn bon visage, & iuger si le cœur Contraire à ce qu’on voit ne seroit point moqueur. De porter vn poullet ie n’ay la suffisance, Ie ne suis point adroit, ie n’ay point d’eloquence Pour colorer vn faict, ou detourner la foy, Prouuer qu’vn grand amour n’est suiect à la loy, Suborner par discours vne femme coquette, Luy conter des chansons de Ieanne, & de Paquette, Desbaucher vne fille, & par viues raisons Luy monstrer comme Amour faict les bonnes maisons, Les maintient, les esleue, & propice aux plus belles En honneur les auance, & les faict Damoyselles, Que c’est pour leurs beaux nez que se font les ballets, Qu’elles sont le suiect des vers, & des poulets, Que leur nom retentit dans les airs que lon chante, Qu’elles ont à leur suite vne troupe beante De langoureux transis, & pour le faire court Dire qu’il n’est rien tel qu’aymer les gens de court Aleguant maint exemple en ce siecle où nous sommes, Qu’il n’est rien si facile à prendre que les hommes, Et qu’on ne s’enquiert plus s’elle a faict le pourquoy, Pourueu qu’elle soit riche, & qu’elle ayt bien de quoy. Quand elle auroit suiuy le camp à la Rochelle S’elle a force ducats elle est toute pucelle. L’honneur estropié, languissant, & perclus, N’est plus rien qu’vne idolle en qui lon ne croit plus. Or pour dire cecy il faut force mistere, Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire. Il est vray que ceux là qui n’ont pas tant d’esprit Peuuent mettre en papier leur dire par escrit, Et rendre par leurs vers, leur Muse maquerelle; Mais pour dire le vray ie n’en ay la ceruelle. Il faut estre trop pront, escrire à tous propos, Perdre pour vn sonnet & sommeil, & repos. Puis ma muse est trop chaste, & i’ay trop de courage, Et ne puis pour autruy façonner vn ouurage. Pour moy i’ay de la court autant comme il m’en fault: Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut: De peu ie suis content, encore que mon maistre S’il luy plaisoit vn iour mon trauail recongnoistre Peut autant qu’autre Prince, & a trop de moyen D’eleuer ma fortune & me faire du bien, Ainsy que sa Nature à la vertu facille Promet que mon labeur ne doit estre inutille, Et qu’il doit quelque iour mal-gré le sort cuisant Mon seruice honorer d’vn honneste presant, Honneste, & conuenable à ma basse fortune, Qui n’abaye, & n’aspire ainsy que la commune Apres l’or du Perou, ny ne tend aux honneurs, Que Rome departit aux vertuz des Seigneurs. Que me sert de m’asseoir le premier à la table, Si la fain d’en auoir me rend insatiable? Et si le fais leger d’vne double Euesché Me rendant moins contant me rend plus empesché? Si la gloire, & la charge à la peine adonnée Rend sous l’ambition mon ame infortunée? Et quand la seruitude a pris l’homme au collet I’estime que le Prince est moins que son valet. C’est pourquoy ie ne tends à fortune si grande: Loing de l’ambition, la raison me commande: Et ne pretends auoir autre chose sinon Qu’vn simple benefice, & quelque peu de nom; Affin de pouuoir viure, auecq’ quelque asseurance, Et de m’oster mon bien que lon ait conscience. Alors vrayement heureux les liures feuilletant Ie rendrois mon desir, & mon esprit contant. Car sans le reuenu l’estude nous abuse, Et le corps ne se paist aux banquets de la muse. Ses mets sont de sçauoir discourir par raison, Comme l’ame se meut vn tans en sa prison, Et comme deliurée elle monte diuine Au Ciel lieu de son estre, & de son origine, Comme le Ciel mobile eternel en son cours Fait les siecles, les ans, & les mois, & les iours, Comme aux quatre elemens les matieres encloses, Donnent comme la mort la vie à toutes choses, Comme premierement les hommes dispercez, Furent par l’armonie, en troupes amassez, Et comme la malice en leur ame glissée, Troubla de noz ayeux l’innocente pensée, D’où naquirent les loys, les bourgs, & les citez, Pour seruir de gourmete à leurs mechancetez, Comme ils furent en fin reduis sous vn Empire, Et beaucoup d’autres plats qui seroient longs à dire, Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait, Marquis tu n’en serois plus gras, ny plus refaict, Car c’est vne viande en esprit consommée, Legere à l’estomac, ainsi que la fumée. Sçais tu pour sçauoir bien, ce qu’il nous faut sçauoir? C’est s’affiner le goust de cognoistre, & de voir, Aprendre dans le monde, & lire dans la vie D’autres secrets plus fins que de Philosophie, Et qu’auecq’ la science il faut vn bon esprit. Or entends à ce point ce qu’vn Greq’ en escrit, Iadis vn loup dit-il, que la fain epoinçonne Sortant hors de son fort rencontre vne lionne Rugissante à l’abord, & qui montroit aux dens L’insatiable fain qu’elle auoit au dedans: Furieuse elle aproche, & le loup qui l’auise, D’vn langage flateur luy parle, & la courtise: Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort, Le petit cede au grand, & le foible au plus fort. Luy di-ie, qui craignoit que faute d’autre proye, La beste l’attaquast, ses ruses il employe. Mais en fin le hazard si bien le secourut, Qu’vn mulet gros, & gras à leurs yeux aparut; Ils cheminent dispos croyant la table preste, Et s’aprochent tous deux assez pres de la beste, Le loup qui la congnoist, malin, & deffiant, Luy regardant aux pieds luy parloit en riant: D’où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nouriture? Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature? Le mulet estonné de ce nouueau discours De peur ingenieux, aux ruses eut recours, Et comme les Normans sans luy repondre voire, Compere, ce dit-il, ie n’ay point de memoire, Et comme sans esprit ma grand mere me vit, Sans m’en dire autre chose au pied me l’escriuit. Lors il leue la iambe au iaret ramassée, Et d’vn œil innocent il couuroit sa pensée, Se tenant suspendu sur les pieds en auant: Le loup qui l’aperçoit se leue de deuant, S’excusant de ne lire auecq’ ceste parolle, Que les loups de son tans n’alloient point à l’ecolle: Quand la chaude lionne à qui l’ardante fain Alloit precipitant la rage, & le dessein, S’aproche plus sçauante en volonté de lire, Le mulet prend le tans, & du grand coup qu’il tire Luy enfonce la teste, & d’vne autre façon, Quelle ne sçauoit point luy aprit sa leçon. Alors le loup s’enfuit voyant la beste morte, Et de son ignorance ainsi se reconforte: N’en deplaise aux Docteurs, Cordeliers, Iacopins, Pardieu les plus grands clers ne sont pas les plus fins.

A Monsieur Motin.

SATYRE IIII.

Motin la Muse est morte, ou la faueur pour elle: En vain dessus Parnasse Apollon on apelle, En vain par le veiller on acquiert du sçauoir, Si fortune s’en mocque, & s’on ne peut auoir Ny honneur, ny credit, non plus que si noz paines Estoient fables du peuple inutiles, & vaines. Or va romps toy la teste, & de iour & de nuict, Pallis dessus vn liure à l’apetit d’vn bruit Qui nous honore apres que nous sommes sous terre, Et de te voir paré de trois brins de lierre, Comme s’il importoit estans ombres là bas, Que nostre nom vescust ou qu’il ne vescust pas, Honneur hors de saison, inutile merite Qui viuans nous trahit, & qui morts nous profite. Sans soing de l’auenir ie te laisse le bien Qui vient à contrepoil alors qu’on ne sent rien, Puis que viuant icy de nous on ne faict conte, Et que nostre vertu engendre nostre honte. Doncq’ par d’autres moyens à la court familiers, Par vice, ou par vertu acquerons des lauriers, Puis qu’en ce monde icy on n’en faict differance, Et que souuent par l’vn l’autre se recompense. Aprenons à mentir, mais d’vne autre façon Que ne fait Caliope ombrageant sa chanson Du voille d’vne fable, afin que son mistere Ne soit ouuert à tous, ny congneu du vulguaire. Aprenons à mentir, noz propos deguiser, A trahir noz amys, noz ennemis baiser, Faire la court aux grands, & dans leurs antichambres, Le chapeau dans la main, nous tenir sur noz membres, Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s’asseoir, Et nous couchant au iour, leur donner le bon soir. Car puis que la fortune aueuglement dispose De tout, peut estre en fin aurons nous quelque chose Qui pourra destourner l’ingrate aduersité, Par vn bien incertain à tatons debité, Comme ces courtisans qui s’en faisant acroire, N’ont point d’autre vertu, sinon de dire voire. Or laissons doncq’ la Muse, Apollon, & ses vers, Laissons le lut, la lyre, & ces outils diuers, Dont Apollon nous flatte, ingrate frenesie, Puis que pauure & quémande on voit la poësie, Où i’ai par tant de nuits mon trauail occupé: Mais quoy ie te pardonne, & si tu m’as trompé La honte en soit au siecle, où viuant d’age en age Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage. Mais pour moy mon amy ie suis fort mal payé D’auoir suiuy cet’ art, si i’eusse estudié, Ieune laborieux sur vn bancq à l’escolle, Gallien, Hipocrate, ou Iason, ou Bartolle, Vne cornete au col debout dans vn parquet, A tort & à trauers ie vendrois mon caquet, Ou bien tastant le poulx, le ventre & la poitrine, I’aurois vn beau teston pour iuger d’vne vrine, Et me prenant au nez loucher dans vn bassin Des ragous qu’vn malade offre à son Medecin, En dire mon aduis, former vne ordonnance, D’vn rechape s’il peut, puis d’vne reuerence, Contrefaire l’honneste, & quand viendroit au point, Dire en serrant la main, Dame il n’en falloit point. Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre, S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre, Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast, Et de verges souuent mes chançons menaçast, Me disant de depit, & bouffy de colere, Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire? La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu S’auancer par cet art tu t’y verras deçeu. Vn mesme Astre tousiours n’eclaire en ceste terre: Mars tout ardant de feu nous menace de guerre, Tout le monde fremit, & ces grands mouuemens Couuent en leurs fureurs de piteux changemens. Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes S’acorde d’armonie auecques les trompettes, Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer, Concert extrauagant des musiques d’enfer? Toute chose a son regne, & dans quelques années, D’vn autre œil nous verrons les fieres destinées. Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris, Comme en Trace seront brutalement nourris, Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse, Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse. Laisse donc ce métier & sage prens le soing De t’acquerir vn art qui te serue au besoing. Ie ne sçay mon amy par quelle prescience, Il eut de noz Destins si claire congnoissance, Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas, Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas, Bien que mon bon Démon souuent me dist le mesme: Mais quand la passion en nous est si extreme, Les aduertissemens n’ont ny force ny lieu: Et l’homme croit à peine aux parolles d’vn Dieu. Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë. Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë Ie perdy la memoire auecques ses discours, Et resueur m’esgaray tout seul par les destours Des Antres & des Bois affreux & solitaires, Où la Muse en dormant m’enseignoit ses misteres, M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein, De gloire & de renom releuoit mon dessein. Inutile science, ingrate, & mesprisée, Qui sert de fable au peuple, aux plus grands de risée. Encor’ seroit ce peu si sans estre auancé, Lon auoit en cet art son age depencé, Apres vn vain honneur que le tans nous refuse, Si moins qu’vne Putain l’on n’estimoit la Muse. Eusse tu plus de feu, plus de soing, & plus d’art Que Iodelle n’eut oncq’, Desportes, ny Ronsard, Lon te fera la mouë, & pour fruict de ta paine, Ce n’est ce dirat-on qu’vn Poete à la douzaine. Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois, Apollon est gené par de sauuages loix, Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée, Et de mainte figure est sa beauté masquée. Si pour sçauoir former quatre vers enpoullez Faire tonner des mots mal ioincts & mal collez, Amy l’on estoit Poete, on verroit cas estranges, Les Poetes plus espais que mouches en vandanges. Or que des ta ieunesse Apollon t’ait apris, Que Caliope mesme ait tracé tes escris, Que le neueu d’Atlas les ait mis sur la lyre, Qu’en l’Antre Thespean on ait daigné les lire, Qu’ils tiennent du sçauoir de l’antique leçon, Et qu’ils soient imprimez des mains de Patisson, Si quelqu’vn les regarde & ne leur sert d’obstacle, Estime mon amy que c’est vn grand miracle. Lon a beau faire bien, & semer ses escris De ciuette, bainjoin, de musc, & d’ambre gris, Qu’ils soient plains releuez & graues à l’oreille, Qu’ils fassent sourciller les doctes de merueille, Ne pense pour cela estre estimé moins fol, Et sans argent contant qu’on te preste vn licol, Ny qu’on n’estime plus (humeur extrauagante) Vn gros asne pourueu de mille escuz de rente. Ce malheur est venu de quelques ieunes veaux Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux, Et raualant Phœbus, les Muses, & la grace, Font vn bouchon à vin du laurier de Parnasse, A qui le mal de teste est commun & fatal, Et vont bisarement en poste à l’hopital, Disant s’on n’est hargneux, & d’humeur difficille, Que lon est mesprisé de la troupe ciuille, Que pour estre bon Poete il faut tenir des fous, Et desirent en eux ce qu’on mesprise en tous, Et puis en leur chanson sotement importune, Ils accusent les grands, le Ciel, & la fortune, Qui fustez de leurs vers en sont si rebatus, Qu’ils ont tiré cet’ art du nombre des vertus, Tiennent à mal d’esprit leurs chansons indiscrettes Et les mettent au ranc des plus vaines sornetes. Encore quelques grands affin de faire voir De Mœcene riuaux qu’ils ayment le sçauoir, Nous voient de bon œil, & tenant vne gaule, Ainsi qu’à leurs cheuaux nous en flatent l’espaule, Auecque bonne mine, & d’vn langage doux, Nous disent souriant, & bien que faictes vous? Auez vous point sur vous quelque chanson nouuelle? I’en vy ces iours passez de vous vne si belle, Que c’est pour en mourir, ha ma foy ie voy bien, Que vous ne m’aymez plus, vous ne me donnez rien. Mais on lit à leurs yeux & dans leur contenance, Que la bouche ne parle ainsi que l’ame pense, Et que c’est mon amy, vn gremoire & des mots Dont tous les courtisans endorment les plus sots. Mais ie ne m’aperçoy que trenchant du prudhomme, Mon tans en cent caquets sottement ie consomme, Que mal instruit ie porte en Brouage du sel, Et mes coquilles vendre à ceux de sainct Michel. Doncq’ sans mettre l’enchere aux sotises du monde, Ny gloser les humeurs de Dame Fredegonde, Ie diray librement pour finir en deux mots, Que la plus part des gens sont habillez en sots.

A Monsieur Bertault, Euesque de Sées.

SATYRE V.

Bertault c’est vn grand cas quoy que lon puisse faire, Il n’est moyen qu’vn homme à chacun puisse plaire Et fust-il plus parfaict que la perfection, L’homme voit par les yeux de son affection. Chaque fat a son sens dont sa raison s’escrime, Et tel blasme en autruy ce dequoy ie l’estime, Tout suyuant l’intelec change d’ordre & de rang, Les Mores auiourd’huy peignent le Diable blanc, Le sel est doux aux vns, le sucre amer aux autres, Lon reprend tes humeurs ainsi qu’on fait les nostres, Les Critiques du tans m’apellent debauché, Que ie suis iour & nuict aux plaisirs ataché, Que i’y pers mon esprit, mon ame & ma ieunesse, Les autres au rebours accusent ta sagesse, Et ce hautain desir qui te faict mépriser Plaisirs, tresors, grandeurs pour t’immortaliser, Et disent, ô chetifs qui mourant sur vn liure, Pensez seconds Phœnis en vos cendres reuiure, Que vous estes trompez en vostre propre erreur, Car & vous & vos vers viuez par procureur. Vn liuret tout moysi vit pour vous & encore Comme la mort vous fait, la taigne le deuore, Ingrate vanité dont l’homme se repaist, Qui baille apres vn bien qui sottement luy plaist. Ainsi les actions aux langues sont sugettes, Mais ces diuers rapors sont de foibles sagettes, Qui bleçent seulement ceux qui sont mal armez, Non pas les bons espris à vaincre acoutumez, Qui sçauent auisez auecques differance, Separer le vray bien du fard de l’apparance. C’est vn mal bien estrange aux cerueaux des humains Qui suiuant ce qu’ils sont malades ou plus sains, Digerent la viande, & selon leur nature, Ils prennent ou mauuaise ou bonne nouriture. Ce qui plaist à l’œil sain offence vn chassieux, L’eau se iaunit en bile au corps du bilieux, Le sang d’vn Hidropique en pituite se change, Et l’estommac gasté pourit tout ce qu’il mange, De la douce liqueur roussoyante du Ciel, L’vne en fait le venin, & l’autre en fait le miel. Ainsi c’est la nature, & l’humeur des personnes, Et non la qualité qui rend les choses bonnes. Charnellement se ioindre auecq’ sa paranté, En France c’est inceste, en Perse charité, Tellement qu’à tout prendre en ce monde où nous sommes, Et le bien, & le mal depend du goust des hommes. Or sans me tourmenter des diuers apetis, Quels ils sont aux plus grands, & quels aux plus petis, Ie te veux discourir comme ie trouue estrange Le chemin d’où nous vient le blasme, & la loüange, Et comme i’ay l’esprit de Chimeres brouillé, Voyant qu’vn More noir m’appelle barbouillé, Que les yeux de trauers s’offensent que ie lorgne, Et que les quinze vints disent que ie suis borgne. C’est ce qui m’en deplaist encor que i’aye apris En mon Philosopher d’auoir tout à mépris. Penses tu qu’à present vn homme a bonne grace, Qui dans le four l’Euesque enterine sa grace, Ou l’autre qui poursuit des abolitions, De vouloir ietter l’œil dessus mes actions, Vn traistre, vn vsurier, qui par misericorde, Par argent, ou faueur s’est sauué de la corde, Moy qui dehors sans plus ay veu le Chastelet, Et que iamais sergent ne saisit au collet, Qui vis selon les loix & me contiens de sorte Que ie ne tremble point quand on heurte à ma porte, Voyant vn President le cœur ne me tressault, Et la peur d’vn Preuost ne m’eueille en sursault, Le bruit d’vne recherche au logis ne m’areste, Et nul remord facheux ne me trouble la teste, Ie repose la nuict suz l’vn & l’autre flanc, Et cepandant Bertault ie suis desus le ranc. Scaures du tans present, hipocrites seueres, Vn Claude effrontement parle des adulteres, Milon sanglant encor reprend vn assassin, Grache, vn seditieux, & Verres, le larcin. Or pour moy tout le mal que leur discours m’obiette, C’est que mon humeur libre à l’amour est sugette, Que i’ayme mes plaisirs, & que les passetans Des amours m’ont rendu grison auant le tans, Qu’il est bien malaisé que iamais ie me change, Et qu’à d’autres façons ma ieunesse se range. Mon oncle m’a conté que montrant à Ronsard Tes vers estincellants & de lumiere, & d’art, Il ne sçeut que reprendre en ton aprentissage Sinon qu’il te iugeoit pour vn Poete trop sage. Et ores au contraire, on m’obiecte à peché Les humeurs qu’en ta Muse il eust bien recherché. Aussi ie m’emerueille au feu que tu recelles, Qu’vn esprit si rasis ait des fougues si belles, Car ie tien comme luy que le chaud element, Qui donne ceste pointe au vif entendement, Dont la verue s’echauffe & s’enflame de sorte Que ce feu dans le Ciel sur des aisles l’emporte, Soit le mesme qui rend le Poete ardant & chaud, Suiect à ses plaisirs, de courage si haut, Qu’il meprise le peuple, & les choses communes, Et brauant les faueurs se moque des fortunes, Qui le fait debauché, frenetique resuant Porter la teste basse, & l’esprit dans le vent, Egayer sa fureur parmy des precipices, Et plus qu’à la raison suiect à ses caprices. Faut il doncq’ à present s’etonner si ie suis Enclin à des humeurs qu’euiter ie ne puis, Où mon temperament malgré moy me transporte, Et rend la raison foible où la nature est forte, Mais que ce mal me dure il est bien malaisé, L’homme ne se plaist pas d’estre tousiours fraisé, Chaque age a ses façons, & change la Nature De sept ans en sept ans nostre temperature; Selon que le Soleil se loge en ses maisons, Se tournent noz humeurs, ainsi que noz saisons, Toute chose en viuant auecq’ l’age s’altere, Le debauché se rit des sermons de son pere, Et dans vingt & cinq ans venant à se changer, Retenu, vigilant, soigneux & mesnager, De ces mesmes discours ses fils il admoneste, Qui ne font que s’en rire & qu’en hocher la teste, Chaque age a ses humeurs, son goust, & ses plaisirs, Et comme nostre poil blanchissent noz desirs. Nature ne peut pas l’age en l’age confondre: L’enfant qui sçait desia demander & respondre, Qui marque asseurement la terre de ses pas, Auecque ses pareils se plaist en ses ébas, Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise, Sans raison d’heure en heure, il s’émeut & s’apaise. Croissant l’age en auant sans soing de gouuerneur Releué, courageux, & cupide d’honneur, Il se plaist aux cheuaux, aux chiens, à la campagne, Facille au vice il hait les vieux, & les dedagne, Rude à qui le reprend, paresseux à son bien, Prodigue, depencier, il ne conserue rien, Hautain, audacieux, conseiller de soy mesme, Et d’vn cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime. L’age au soing se tournant homme fait il acquiert Des biens, & des amis, si le tans le requiert, Il masque ses discours, comme sur vn theatre, Subtil ambitieux l’honneur il idolatre, Son esprit auisé preuient le repentir, Et se garde d’vn lieu difficille à sortir. Maints facheux accidans surprennent sa viellesse, Soit qu’auecq du soucy gagnant de la richesse, Il s’en deffend l’vsage, & craint de s’en seruir, Que tant plus il en a, moins s’en peut assouuir, Ou soit qu’auecq’ froideur il fasse toute chose, Imbecille, douteux, qui voudroit, & qui n’ose, Dilayant, qui tousiours a l’œil sur l’auenir, De leger il n’espere, & croit au souuenir, Il parle de son tans, difficille & seuere, Censurant la ieunesse vse des droits de pere, Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons, Et veut que tous ses mots soient autant de leçons. Voilla doncq’ de par Dieu comme tourne la vie, Ainsi diuersement aux humeurs asseruie, Que chaque age depart à chaque homme en viuant, De son temperament la qualité suiuant: Et moy qui ieune encor’ en mes plaisirs m’égaye, Il faudra que ie change, & mal gré que i’en aye Plus soigneux deuenu, plus froid, & plus rassis, Que mes ieunes pensers cedent aux vieux soucis, Que i’en paye l’escot remply iusque à la gorge, Et que i’en rende vn iour les armes à sainct George. Mais de ces discoureurs il ne s’en trouue point, Ou pour le moins bien peu qui cognoissent ce point, Effrontez, ignorans, n’ayants rien de solide, Leur esprit prend l’essor où leur langue le guide, Sans voir le fond du sac ils prononcent l’arest, Et rangent leurs discours au point de l’interest, Pour exemple parfaitte ils n’ont que l’aparance, Et c’est ce qui nous porte à ceste indifferance, Qu’ensemble l’on confond le vice & la vertu, Et qu’on l’estime moins qu’on n’estime vn festu. Aussi qu’importe-il de mal ou de bien faire, Si de noz actions vn iuge volontaire, Selon ses apetis les decide, & les rend Dignes de recompense, ou d’vn suplice grand: Si tousiours noz amis, en bon sens les expliquent, Et si tout au rebours noz haineux nous en piquent? Chacun selon son goust s’obstine en son party, Qui fait qu’il n’est plus rien qui ne soit peruerty: La vertu n’est vertu, l’enuie la deguise, Et de bouche sans plus le vulgaire la prise: Au lieu du iugement regnent les passions, Et donne l’interest, le pris, aux actions. Ainsi ce vieux resueur qui nagueres à Rome Gouuernoit vn enfant & faisant le preud’homme, Contre-caroit Caton, Critique en ses discours, Qui tousiours rechinoit & reprenoit tousiours, Apres que cet enfant s’est fait plus grand par l’age Reuenant à la court d’vn si lointain voyage, Ce Critique changeant d’humeurs & de cerueau, De son pedant qu’il fut, deuient son maquereau. O gentille vertu qu’aisement tu te changes! Non non ces actions meritent des loüanges, Car le voyant tout seul qu’on le prenne à serment, Il dira qu’icy bas l’homme de iugement Se doit accommoder au tans qui luy commande, Et que c’est à la court vne vertu bien grande. Donq’ la mesme vertu le dressant au poulet, De vertueux qu’il fut le rend Dariolet, Donq’ à si peu de frais, la vertu se profane, Se deguise, se masque & deuient courtisane, Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché, Et dispence les gens de blasme & de peché. Peres des siecles vieux, exemple de la vie, Dignes d’estre admirez d’vne honorable enuie, (Si quelque beau desir viuoit encor’ en nous) Nous voyant de là haut Peres qu’en dittes vous? Iadis de vostre tans la vertu simple & pure Sans fard, sans fiction imitoit sa nature, Austere en ses façons, seuere en ses propos, Qui dans vn labeur iuste egayoit son repos, D’hommes vous faisant Dieux vous paissoit d’ambrosie, Et donnoit place au Ciel à vostre fantasie. La lampe de son front partout vous esclairoit, Et de toutes frayeurs voz espris asseuroit, Et sans penser aux biens où le vulgaire pense, Elle estoit vostre prix, & vostre recompense, Où la nostre auiourd’huy qu’on reuere icy bas, Va la nuict dans le bal, & dance les cinq pas, Se parfume, se frise, & de façons nouuelles Veut auoir par le fard du nom entre les belles, Fait creuer les courtaux en chassant aux forests, Court le faquin, la bague, escrime des fleurets, Monte vn cheual de bois, fait desus des Pommades, Talonne le Genet, & le dresse aux passades, Chante des airs nouueaux, inuente des ballets, Sçait escrire & porter les vers, & les poulets, A l’œil tousiours au guet, pour des tours de souplesse, Glose sur les habits, & sur la gentillesse, Se plaist à l’entretien, commente les bons mots, Et met à mesme pris, les sages, & les sots. Et ce qui plus encor’ m’enpoisonne de rage, Est quand vn Charlatan releue son langage, Et de coquin faisant le Prince reuestu, Bastit vn Paranimfe à sa belle vertu, Et qu’il n’est crocheteur ny courtault de boutique, Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’aplique, Et qui paraphrasant sa gloire, & son renom, Entre les vertueux ne veuille auoir du nom. Voilla comme à present chacun l’adulterise, Et forme vne vertu comme il plaist à sa guise: Elle est comme au marché dans les impressions, Et s’adiugeant aux taux de noz affections, Fait que par le caprice, & non par le merite, Le blasme, & la loüange au hazard se debite: Et peut vn ieune sot, suiuant ce qu’il conçoit, Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit, Donner son iugement, en dire ce qu’il pense, Et mettre sans respec nostre honneur en balance. Mais puis que c’est le tans, mesprisant les rumeurs Du peuple, laisson là le monde en ces humeurs, Et si selon son goust, vn chacun en peut dire, Mon goust sera Bertault, de n’en faire que rire.

A Monsieur de Bethune estant Ambassadeur pour Sa Maiesté à Rome.

SATYRE VI.

Bethune si la charge où ta vertu s’amuse, Te permet êcouter les chansons que la Muse, Desus les bords du Tibre & du mont Palatin, Me fait dire en François au riuage Latin, Où comme au grand Hercule, à la poictrine large, Nostre Atlas de son fais sur ton dos se descharge, Te commet de l’Estat l’entier gouuernement, Ecoute ce discours tissu bijarement, Où ie ne pretens point escrire ton Histoire: Ie ne veux que mes vers s’honorent en la gloire De tes nobles ayeux, dont les faits releuez, Dans les cœurs des Flamens sont encore grauez, Qui tiennent à grandeur de ce que tes Ancestres En armes glorieux furent iadis leurs maistres. Ni moins comme ton frere aidé de ta vertu, Par force, & par conseil, en France a combatu Ces auares Oyseaux dont les grifes gourmandes Du bon Roy des François rauissoient les viandes, Suget trop haut pour moy, qui doy sans m’egarer, Au champ de sa valeur, la voir & l’admirer. Aussi selon le corps on doit tailler la robe: Ie ne veux qu’à mes vers vostre Honneur se derobe, Ny qu’en tissant le fil de voz faits plus qu’humains, Dedans ce Labirinte il m’eschape des mains: On doit selon la force entreprendre la paine, Et se donner le ton suyuant qu’on a d’halaine, Non comme vn fou chanter de tort, & de trauers. Laissant doncq’ aux sçauans à vous paindre en leurs vers, Haut esleuez en l’air sur vne aisle dorée, Dignes imitateurs des enfans de Borée, Tandis qu’à mon pouuoir mes forces mesurant, Sans prendre ny Phœbus, ny la Muse à garant, Ie suyuray le caprice en ces pays estranges Et sans paraphraser tes faits, & tes loüanges, Ou me fantasier le cerueau de soucy, Sur ce qu’on dit de France, ou ce qu’on voit icy, Ie me deschargeray d’vn fais que ie dedaigne, Suffisant de creuer vn Genet de Sardaigne, Qui pourroit defaillant en sa morne vigueur, Succomber soubs le fais que i’ay desus le cœur. Or ce n’est point de voir, en regne la sottise, L’Auarice, & le Luxe, entre les gens d’Eglise, La Iustice à l’ancan, l’Innocent opressé, Le conseil corrompu suiure l’interessé, Les estats peruertis toute chose se vendre, Et n’auoir du credit qu’au pris qu’on peut dependre: Ny moins que la valeur n’ait icy plus de lieu, Que la noblesse coure en poste à l’hostel Dieu, Que les ieunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent, Que les femmes du tans soient à qui plus leur donnent, Que l’vsure ait trouué (bien que ie n’ay dequoy Tant elle a bonnes dents) que mordre desus moy. Tout cecy ne me pese, & l’esprit ne me trouble, Que tout s’y peruertisse il ne m’en chaut d’vn double, Du tans, ni de l’estat il ne faut s’affliger, Selon le vent qui fait l’homme doit nauiger. Mais ce dont ie me deuls est bien vne autre chose Qui fait que l’œil humain iamais ne se repose, Qu’il s’abandonne en proye aux soucis plus cuisans. Ha! que ne suis-ie Roy pour cent ou six vingts ans, Par vn Edit public qui fust irreuocable, Ie bannirois l’Honneur, ce monstre abominable, Qui nous trouble l’esprit & nous charme si bien, Que sans luy les humains icy ne voyent rien, Qui trahit la nature, & qui rend imparfaite Toute chose qu’au goust les delices ont faicte. Or ie ne doute point, que ces esprits bossus, Qui veulent qu’on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grece, à mes vers ne s’oposent, Et que leurs iugemens desus le mien ne glosent: Comme de faire entendre à chacun que ie suis Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis, De vouloir sottement que mon discours se dore Au despens d’vn suget que tout le monde adore, Et que ie suis de plus priué de iugement, De t’offrir ce caprice ainsi si librement, A toy qui des ieunesse apris en son escolle, As adoré l’Honneur, d’effect, & de parolle, Qui l’as pour vn but sainct, en ton penser profond, Et qui mourrois plustost, que luy faire vn faux bond. Ie veux bien auoir tort en cette seulle chose, Mais ton doux naturel fait que ie me propose Librement te montrer à nu mes passions, Comme à cil qui pardonne aux imperfections: Qu’ils n’en parlent doncq’ plus & qu’estrange on ne trouue Si ie hay plus l’Honneur qu’vn mouton vne louue, L’Honneur que soubs faux tiltre habite auecque nous, Qui nous oste la vie & les plaisirs plus doux, Qui trahit nostre espoir & fait que lon se paine Apres l’esclat fardé d’vne aparance vaine: Qui seure les desirs & passe mechamment La plume par le becq’ à nostre sentiment, Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimeres, Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si noz meres, Noz femmes, & noz sœurs, font leurs maris ialoux, Comme si leurs desirs dependissent de nous. Ie pense quant à moy que cest homme fust yure, Qui changea le premier l’vsage de son viure, Et rangeant soubs des loys, les hommes escartez, Bastit premierement & villes & citez, De tours & de fossez renforça ses murailles, Et r’enferma dedans cent sortes de quenailles. De cest amas confus, naquirent à l’instant, L’enuie, le mespris, le discord inconstant, La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance, L’horrible desespoir; & toute ceste engeance De maux, qu’on voit regner en l’Enfer de la court, Dont vn pedant de Diable en ses leçons discourt Quand par art il instruit ses escoliers pour estre, (S’il se peut faire) en mal plus grands clers que leur maistre. Ainsi la liberté du monde s’enuola, Et chascun se campant qui deçà, qui delà, De hayes, de buissons remarqua son partage, Et la fraude fist lors la figue au premier age. Lors du Mien, & du Tien naquirent les proces, A qui l’argent depart bon, ou mauuais succes, Le fort batit le foible, & luy liura la guerre, De là l’Ambition fit anuahir la terre, Qui fut auant le tans que suruindrent ces maux, Vn hospital commun à tous les animaux, Quand le mary de Rhée au siecle d’innocence, Gouuernoit doucement le monde en son enfance: Que la terre de soy le fourment raportoit, Que le chesne de Masne & de miel degoutoit: Que tout viuoit en paix, qu’il n’estoit point d’vsures: Que rien ne se vendoit, par poix ny par mesures: Qu’on n’auoit point de peur qu’vn Procureur fiscal Formast sur vne eguille vn long proces verbal: Et se iettant d’aguet dessus vostre personne, Qu’vn Barisel vous mist dedans la Tour de Nonne. Mais si tost que le Fils le Pere dechassa, Tout sans desus desous icy se renuersa. Les soucis, les ennuis, nous broüillerent la teste, Lon ne pria les saincts, qu’au fort de la tempeste, Lon trompa son prochain, la medisance eut lieu, Et l’Hipocrite fist barbe de paille à Dieu, L’homme trahit sa foy, d’où vindrent les Notaires, Pour attacher au ioug les humeurs volontaires. La fain, & la cherté se mirent sur le rang, La fiebure, les charbons, le maigre flux de sang, Commencerent d’eclore, & tout ce que l’Autonne, Par le vent de midy, nous aporte & nous donne. Les soldats puis apres, ennemis de la paix, Qui de l’auoir d’autruy ne se soulent iamais, Troublerent la campagne, & saccageant noz villes, Par force en noz maisons, violerent noz filles, D’où naquit le Bordeau qui s’eleuant debout, A l’instant comme vn Dieu s’etendit tout par tout, Et rendit Dieu mercy ces fiebures amoureuses, Tant de galants pelez, & de femmes galeuses, Que les perruques sont & les drogues encor, (Tant on en a besoing) aussi cheres que l’or. Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit Honneur, ce conteur de sornettes, Ce fier serpent qui couue vn venin soubs des fleurs, Qui noye iour & nuict noz esprits en noz pleurs: Car pour ces autres maux c’estoient legeres paines, Que Dieu donna selon les foiblesses humaines. Mais ce traistre cruël excedant tout pouuoir, Nous fait suër le sang soubs vn pesant deuoir, De Chimeres nous pipe & nous veut faire acroire Qu’au trauail seulement doibt consister la gloire, Qu’il faut perdre & someil, & repos, & repas, Pour tâcher d’aquerir vn suget qui n’est pas, Ou s’il est, que iamais aux yeux ne se decouure, Et perdu pour vn coup iamais ne se recouure, Qui nous gonfle le cœur de vapeurs & de vent, Et d’exces par luy mesme il se perd bien souuent. Puis on adorera ceste menteuse Idolle, Pour Oracle on tiendra ceste croyance folle, Qu’il n’est rien de si beau que tomber bataillant, Qu’au despens de son sang, il faut estre vaillant, Mourir d’vn coup de lance, ou du choc d’vne pique, Comme les Paladins de la saison antique, Et respendant l’esprit, blessé par quelque endroit, Que nostre Ame s’enuolle en Paradis tout droit. Ha! que c’est chose belle & fort bien ordonnée, Dormir dedans vn lict la grasse matinee, En Dame de Paris, s’habiller chaudement, A la table s’asseoir, manger humainement, Se reposer vn peu, puis monter en carosse, Aller à Gentilly caresser vne rosse, Pour escroquer sa fille & venant à l’effect, Luy monstrer comme Iean, à sa mere le fait. Ha! Dieu pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille, Autant que cil qui mist les Souris en bataille, Qui sceut à la Grenouille aprendre son caquet, Ou que l’autre qui fist en vers vn Sopiquet, Ie ferois esloigné de toute raillerie, Vn pœme grand, & beau, de la poltronnerie, En depit de l’honneur, & des femmes qui l’ont, D’effect sous la chemise, ou d’aparance au front, Et m’asseure pour moy qu’en ayant leu l’Histoire, Elles ne seroient plus si sottes que d’y croire. Mais quand ie considere où l’Ingrat nous reduit, Comme il nous ensorcelle & comme il nous seduit, Qu’il assemble en festin, au Regnard, la Ciguoigne, Et que son plus beau ieu ne gist rien qu’en sa troigne: Celuy le peut bien dire à qui des le berceau, Ce malheureux Honneur a tint le becq en l’eau, Qui le traine à tastons, quelque part qu’il puisse estre, Ainsi que fait vn chien, vn aueugle, son maistre: Qui s’en va doucement apres luy, pas à pas, Et librement se fie à ce qu’il ne voit pas. S’il veut que plus long tans à ces discours ie croye, Qu’il m’offre à tout le moins quelque chose qu’on voye, Et qu’on sauoure, affin qu’il se puisse sçauoir Si le goust dement point ce que l’œil en peut voir. Autrement quant à moy ie lui fay banqueroute, Estant imperceptible il est comme la Goutte: Et le mal qui caché nous oste l’embon-point, Qui nous tuë à veu’ d’œil, & que l’on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise, A peine en auroit on vn Catrin à Venise, Encor qu’on voye apres, courir certains cerueaux, Comme apres les raisins, courent les Estourneaux. Que font tous ces vaillans de leur valeur gueriere, Qui touchent du penser l’Etoille poussiniere, Morguent la Destinee & gourmendent la mort, Contre qui rien ne dure, & rien n’est assez fort, Et qui tout transparants de claire renommée, Dressent cent fois le iour, en discours vne armee, Donnent quelque bataille, & tuant vn chacun, Font que mourir & viure à leur dire n’est qu’vn: Releuez, emplumez, braues comme sainct George, Et Dieu sçait cependant s’ils mentent par la gorge, Et bien que de l’honneur, ils facent des leçons, Enfin au fond du sac, ce ne sont que chansons. Mais mon Dieu que ce Traistre est d’vne estrange sorte, Tandis qu’à le blasmer la raison me transporte, Que de luy ie mesdis, il me flate, & me dit Que ie veux par ces vers acquerir son credit, Que c’est ce que ma Muse en trauaillant pourchasse, Et mon intention qu’estre en sa bonne grace, Qu’en medisant de luy ie le veux requerir, Et tout ce que ie fay que c’est pour l’aquerir. Si ce n’est qu’on diroit qu’il me l’auroit fait faire, Ie l’irois apeller comme mon aduersaire, Aussi que le duël est icy defendu, Et que d’vne autre part i’ayme l’Indiuidu. Mais tandis qu’en colere à parler ie m’areste, Ie ne m’aperçoy pas, que la viande est preste, Qu’icy non plus qu’en France on ne s’amuse pas A discourir d’honneur quand on prend son repas, Le sommelier en haste, est sorty de la caue, Desia Monsieur le maistre, & son monde se laue, Trefues auecq’ l’honneur, ie m’en vais tout courant, Decider au Tinel vn autre different.

A Monsieur le Marquis de Cœuures.

Continuer : partie 5 sur 11