Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

SATYRE VII.

Sotte, & facheuse humeur, de la plus part des hommes Qui suyuant ce qu’ils sont, iugent ce que nous sommes, Et sucrant d’vn soûris vn discours ruineux, Acusent vn chacun des maux qui sont en eux, Nostre Melancolique en sçauoit bien que dire, Qui nous pique en riant, & nous flate sans rire, Qui porte vn cœur de sang, desous vn front blemy, Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy. Vous qui tout au contraire auez dans le courage Les mesmes mouuemens qu’on vous lit au visage, Et qui parfaict amy voz amis espargnez, Et de mauuais discours leur vertu n’eborgnez, Dont le cœur grand, & ferme, au changement ne ploye, Et qui fort librement, en l’orage s’employe, Ainsi qu’vn bon patron, qui soigneux, sage, & fort, Sauue ses compagnons, & les conduit à bord. Congnoissant doncq’ en vous vne vertu facille A porter les defauts d’vn esprit imbecille, Qui dit sans aucun fard, ce qu’il sent librement, Et dont iamais le cœur, la bouche ne dement, Comme à mon confesseur vous ouurant ma pensée, De ieunesse, & d’Amour, follement incensée, Ie vous conte le mal, où trop enclin ie suis, Et que prest à laisser ie ne veux & ne puis, Tant il est mal aisé d’oster auecq’ estude, Ce qu’on a de nature, ou par longue habitude. Puis la force me manque, & n’ay le iugement De conduire ma barque en ce rauissement, Au gouffre du plaisir la courante m’emporte; Tout ainsi qu’vn cheual qui a la bouche forte, I’obeis au caprice, & sans discretion, La raison ne peut rien dessus ma passion. Nulle loy ne retient mon ame abandonnée, Ou soit par volonté, ou soit par Destinée En vn mal euident ie clos l’œil à mon bien: Ny conseil, ny raison, ne me seruent de rien. Ie choppe par dessein, ma faute est volontaire, Ie me bande les yeux, quand le Soleil m’éclaire: Et contant de mon mal ie me tien trop heureux D’estre comme ie suis, en tous lieux amoureux, Et comme à bien aymer mille causes m’inuitent, Aussi mille beautez mes amours ne limitent, Et courant çà, & là, ie trouue tous les iours, En des suiets nouueaux de nouuelles amours. Si de l’œil du desir, vne femme i’auise, Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise, Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur, Me passant par les yeux me bleçera le cœur: Et c’est comme vn miracle, en ce monde où nous sommes, Tant l’aueugle apetit ensorcelle les hommes Qu’encore qu’vne femme aux amours fasse peur, Que le Ciel, & Venus, la voye à contre-cœur, Toutesfois estant femme, elle aura ses delices, Releuera sa grace auecq’ des artifices, Qui dans l’estat d’amour la sçauront maintenir, Et par quelques atraits les amans retenir. Si quelqu’vne est difforme, elle aura bonne grace, Et par l’art de l’Esprit, embellira sa face, Captiuant les Amans des mœurs, ou du discours, Elle aura du credit en l’Empire d’amours. En cela l’on cognoist que la Nature est sage, Qui voyant les deffaux du fœminin ouurage, Qu’il seroit sans respect, des hommes meprisé, L’anima d’vn esprit, & vif, & deguisé: D’vne simple innocence elle adoucit sa face, Elle luy mist au sein, la ruse, & la falace, Dans sa bouche la foy, qu’on donne à ses discours, Dont ce sexe trahit les Cieux, & les amours, Et selon plus ou moins qu’elle estoit belle, ou laide, Sage elle sçeut si bien vser d’vn bon remede, Diuisant de l’esprit, la grace, & la beauté, Qu’elle les separa d’vn & d’autre costé, De peur qu’en les ioignant quelqu’vne eust l’auantage, Auecq’ vn bel esprit d’auoir vn beau visage. La belle du depuis ne le recherche point, Et l’esprit rarement à la beauté se ioint. Or affin que la laide autrement inutille, Dessous le ioug d’amour rendit l’homme seruille, Elle ombragea l’esprit d’vn morne aueuglement, Auecques le desir troublant le iugement, De peur que nulle femme, ou fust laide, ou fust belle, Ne vescust sans le faire, & ne mourust pucelle. D’où vient que si souuent les hommes offusquez Sont de leurs apetis si lourdement moquez, Que d’vne laide femme ils ont l’ame eschauffée, Dressent à la laideur d’eux mesmes vn trophée, Pensent auoir trouué la febue du gasteau, Et qu’au sarail du Turc il n’est rien de si beau. Mais comme les beautez soit des corps, ou des ames, Selon l’obiect des sens sont diuerses aux Dames, Aussi diuersement les hommes sont domtez, Et font diuers effets les diuerses beautez: (Estrange prouidence, & prudente methode De Nature qui sert vn chascun à sa mode.) Or moy qui suis tout flame & de nuit & de iour, Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour, Ie me laisse emporter à mes flames communes, Et cours sous diuers vens de diuerses fortunes, Rauy de tous obiects, i’ayme si viuement, Que ie n’ay pour l’amour ny chois, ny iugement: De toute election, mon ame est depourueuë, Et nul obiect certain ne limite ma veuë. Toute femme m’agrée, & les perfections Du corps ou de l’esprit troublent mes passions. I’ayme le port de l’vne, & de l’autre la taille, L’autre d’vn trait lacif, me liure la bataille, Et l’autre dedaignant d’vn œil seuere, & dous, Ma peine, & mon amour, me donne mille coups, Soit qu’vne autre modeste à l’impourueu m’auise, De vergongne, & d’amour mon ame est toute éprise, Ie sens d’vn sage feu mon esprit enflamer, Et son honnesteté me contrainct de l’aymer. Si quelque autre afettée en sa douce malice, Gouuerne son œillade auecq’ de l’artifice, I’ayme sa gentillesse, & mon nouueau desir Se la promet sçauante en l’amoureux plaisir. Que l’autre parle liure, & fasse des merueilles, Amour qui prend par tout me prend par les oreilles, Et iuge par l’esprit parfaict en ses acords, Des points plus acomplis que peut auoir le corps: Si l’autre est au rebours des lettres nonchalante, Ie croy qu’au fait d’amour elle sera sçauante, Et que nature habille à couurir son deffaut Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut. Ainsi de toute femme à mes yeux opposée, Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée, De mœurs, ou de façons, quelque chose m’en plaist, Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c’est. Quelque obiect que l’esprit, par mes yeux, se figure, Mon cœur tendre à l’amour, en reçoit la pointure: Comme vn miroir en soy toute image reçoit, Il reçoit en amour quelque obiect que ce soit, Autant qu’vne plus blanche, il ayme vne brunette, Si l’vne a plus d’esclat, l’autre est plus sadinette, Et plus viue de feu, d’amour, & de desir, Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir. Mais sans parler de moy que toute amour emporte, Voyant vne beauté folatrement acorte, Dont l’abord soit facile, & l’œil plain de douceur, Que semblable à Venus on l’estime sa sœur, Que le Ciel sur son front ait posé sa richesse, Qu’elle ait le cœur humain, le port d’vne Déesse, Qu’elle soit le tourment, & le plaisir des cœurs, Que Flore sous ses pas fasse naistre des fleurs, Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les ames, Les cœurs les plus glacez sont tous brulans de flames, Et fut-il de metail, ou de bronze, ou de roc, Il n’est Moine si sainct qui n’en quittast le froc. Ainsi moy seulement sous l’Amour ie ne plie, Mais de tous les mortels la nature accomplie Flechit sous cest Empire, & n’est homme icy bas, Qui soit exempt d’amour, non plus que du trepas. Ce n’est doncq’ chose estrange (estant si naturelle) Que ceste passion me trouble la ceruelle, M’empoisonne l’esprit, & me charme si fort, Que i’aimeray, ie croye, encore apres ma mort. Marquis voilà le vent dont ma nef est portée, A la triste mercy de la vague indomtée, Sans cordes, sans timon, sans etoille, ny iour, Reste ingrat, & piteux de l’orage d’amour, Qui contant de mon mal, & ioyeux de ma perte, Se rit de voir de flots ma poitrine couuerte, Et comme sans espoir flote ma passion, Digne non de risée, ains de compassion. Cependant incertain du cours de la tempeste, Ie nage sur les flots, & releuant la teste, Ie semble depiter naufrage audacieux, L’infortune, les vents, la marine, & les Cieux, M’egayant en mon mal comme vn melancolique Qui repute à vertu son humeur frenetique, Discourt de son caprice, en caquete tout haut: Aussi comme à vertu i’estime ce deffaut, Et quand tout par malheur iureroit mon dommage, Ie mourray fort contant mourant en ce voyage.

A Monsieur l’Abé de Beaulieu nommé par Sa Maiesté à l’Euesché du Mans.

SATYRE VIII.

Charles de mes pechez i’ay bien fait penitence, Or toy qui te cognois aux cas de conscience, Iuge si i’ay raison, de penser estre absoubs: I’oyois vn de ces iours, la Messe à deux genoux, Faisant mainte oraison, l’œil au Ciel, les mains iointes, Le cœur ouuert aux pleurs, & tout percé des pointes Qu’vn deuot repentir élançoit dedans moy, Tremblant des peurs d’Enfer, & tout bruslant de foy, Quand vn ieune frisé, releué de moustache, De galoche, de botte, & d’vn ample pennache, Me vint prendre, & me dist, pensant dire vn bon mot, Pour vn Poete du tans, vous estes trop deuot, Moy ciuil, ie me leue, & le bon iour luy donne, (Qu’heureux est le folastre, à la teste grisonne, Qui brusquement eust dit auecq’ vne sambieu, Ouy-bien pour vous Monsieur qui ne croyez en Dieu.) Sotte discretion, ie voulus faire acroire, Qu’vn Poete n’est bisarre, & facheux qu’apres boire, Ie baisse vn peu la teste, & tout modestement, Ie luy fis à la mode, vn petit compliment, Luy comme bien apris, le mesme me sceut rendre, Et ceste courtoisie à si haut pris me vendre, Que i’aymerois bien mieux, chargé d’age, & d’ennuys, Me voir à Rome pauure, entre les mains des Iuys. Il me prist par la main, apres mainte grimace, Changeant sur l’vn des pieds, à toute heure de place, Et dansant tout ainsi qu’vn Barbe encastelé, Me dist en remachant vn propos aualé, Que vous estes heureux vous autres belles ames, Fauoris d’Apolon, qui gouuernez les Dames, Et par mille beaux vers les charmez tellement, Qu’il n’est point de beautez, que pour vous seullement, Mais vous les meritez, voz vertuz non communes Vous font digne Monsieur de ces bonnes fortunes. Glorieux de me voir si hautement loué, Ie deuins aussi fier qu’vn chat amadoüé, Et sentant au Palais, mon discours se confondre, D’vn ris de sainct Medard il me fallut rêpondre: Il poursuyt, mais amy, laissons le discourir, Dire cent, & cent fois, il en faudroit mourir, Sa Barbe pinçoter, cageoller la science, Releuer ses cheueux, dire en ma conscience, Faire la belle main, mordre vn bout de ses guents, Rire hors de propos, monstrer ses belles dents, Se carrer sur vn pied, faire arser son espee, Et s’adoucir les yeux ainsi qu’vne poupée: Cependant qu’en trois mots ie te feray sçauoir, Où premier à mon dam ce facheux me peut voir. I’estois chez vne Dame, en qui si la Satyre Permetoit en ces vers que ie le peusse dire, Reluit, enuironné de la diuinité, Vn esprit aussi grand, que grande est sa beauté. Ce Fanfaron chez elle, eut de moy cognoissance, Et ne fut de parler iamais en ma puissance, Luy voyant ce iour là, son chapeau de velours, Rire d’vn facheux conte, & faire vn sot discours, Bien qu’il m’eust à l’abord doucement fait entendre Qu’il estoit mon valet, à vendre & à dependre, Et detournant les yeux, Belle à ce que i’entens, Comment vous gouuernez les beaux espris du tans, Et faisant le doucet de parole, & de geste, Il se met sur vn lict, luy disant, Ie proteste Que ie me meurs d’amour, quand ie suis pres de vous: Ie vous ayme si fort que i’en suis tout ialoux, Puis rechangeant de note, il monstre sa rotonde, Cest ouurage est-il beau? que vous semble du monde; L’homme que vous sçauez, m’a dit qu’il n’ayme rien, Madame à vostre auis, ce iourd’huy suis-ie bien, Suis-ie pas bien chauffé, ma iambe est-elle belle, Voyez ce tafetas, la mode en est nouuelle, C’est œuure de la Chine, à propos on m’a dit Que contre les clinquants le Roy fait vn edit: Sur le coude il se met, trois boutons se delace, Madame baisez moy, n’ay-ie pas bonne grace, Que vous estes facheuse, à la fin on verra, Rosete le premier qui s’en repentira. D’assez d’autres propos il me rompit la teste, Voilà quant & comment ie cogneu ceste beste, Te iurant mon amy que ie quitté ce lieu, Sans demander son nom, & sans luy dire adieu. Ie n’eus depuis ce iour, de luy nouuelle aucune, Si ce n’est ce matin que de male fortune, Ie fus en ceste Eglise, où comme i’ay conté, Pour me persecutter Satan l’auoit porté. Apres tous ces propos qu’on se dit d’ariuée, D’vn fardeau si pesant ayant l’ame greuée, Ie chauuy de l’oreille, & demourant pensif, L’echine i’alongois comme vn asne retif, Minutant me sauuer de ceste tirannie, Il le iuge à respect, ô sans ceremonie, Ie vous suply (dit-il) viuons en compagnons. Ayant ainsi qu’vn pot les mains sur les roignons, Il me pousse en auant, me presente la porte, Et sans respect des Saincts hors l’Eglise il me porte. Aussi froid qu’vn ialoux qui voit son corriual, Sortis, il me demande, estes-vous à cheual, Auez vous point icy quelqu’vn de vostre troupe, Ie suis tout seul à pied, luy de m’offrir la croupe, Moy pour m’en depêtrer, luy dire tout expres, Ie vous baise les mains, ie m’en vais icy pres, Chez mon oncle disner, ô Dieu le galand homme, I’en suis, & moy pour lors comme vn bœuf qu’on assomme, Ie laisse choir la teste, & bien peu s’en falut, Remettant par depit en la mort mon salut, Que ie n’alasse lors la teste la premiere, Me ietter du pont neuf, à bas en la riuiere. Insensible il me tresne en la court du Palais, Où trouuant par hasard quelqu’vn de ses valets, Il l’appelle & luy dit, hola hau Ladreuille, Qu’on ne m’attende point, ie vay disner en ville. Dieu sçait si ce propos me trauersa l’esprit, Encor n’est-ce pas tout, il tire vn long escrit, Que voyant ie fremy, lors sans cageollerie, Monsieur ie ne m’entends à la chicannerie, Ce luy dis-ie, feignant l’auoir veu de trauers, Aussi n’en est-ce pas, ce sont des meschans vers, (Ie cogneu qu’il estoit veritable à son dire) Que pour tuer le tans ie m’efforce d’ecrire, Et pour vn courtisan quand vient l’occasion, Ie monstre que i’en sçay pour ma prouision. Il lit, & se tournant brusquement par la place, Les banquiers étonnez admiroient sa grimace, Et montroient en riant qu’ils ne luy eussent pas Presté sur son minois, quatre doubles ducats, (Que i’eusse bien donnez pour sortir de sa pate,) Ie l’ecoute, & durant que l’oreille il me flate, Le bon Dieu sçait comment à chaque fin de vers, Tout expres ie disois quelque mot de trauers, Il poursuit non-obstant d’vne fureur plus grande, Et ne cessa iamais qu’il n’eust fait sa legende. Me voyant froidement ses œuures aduouër, Il les serre, & se met luy mesme à se loüer, Doncq’ pour vn Caualier n’est-ce pas quelque chose: Mais Monsieur n’auez-vous iamais veu de ma prose? Moy de dire que si: tant ie craignois qu’il eust Quelque proces verbal, qu’entendre il me fallust. Encore dittes moy en vostre conscience, Pour vn qui n’a du tout nul acquis de science, Cecy n’est-il pas rare? Il est vray sur ma foy, Luy dis-ie souriant: lors se tournant vers moy, M’acolle à tour de bras, & tout petillant d’aise, Doux comme vne epousee, à la iouë il me baise: Puis me flatant l’épaule, il me fist librement L’honneur que d’aprouuer mon petit iugement, Apres ceste caresse, il rentre de plus belle, Tantost il parle à l’vn, tantost l’autre l’appelle, Tousiours nouueaux discours, & tant fut-il humain Que tousiours de faueur il me tint par la main. I’ay peur que sans cela i’ay l’ame si fragille, Que le laissant du guet i’eusse peu faire gille: Mais il me fut bien force estant bien attaché, Que ma discretion expiast mon peché. Quel heur ce m’eust esté, si sortant de l’Eglise, Il m’eust conduit chez luy, & m’ostant la chemise, Ce beau valet à qui ce beau maistre parla, M’eust donné l’anguillade, & puis m’eust laissé là, Honorable defaite, heureuse échapatoire, Encores de rechef me la fallut-il boire. Il vint à reparler de sus le bruit qui court, De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court, Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s’achéue, Si plus en paix qu’en guerre, vn Empire s’éleue. Il vint à definir que c’estoit qu’Amitié Et tant d’autres Vertus, que c’en estoit pitié. Mais il ne definit, tant il estoit nouice, Que l’Indiscretion est vn si facheux vice, Qu’il vaut bien mieux mourir, de rage, ou de regret, Que de viure à la gesne auecq’ vn indiscret. Tandis que ses discours me donnoient la torture, Ie sonde tous moyens pour voir si d’auanture Quelque bon accident eust peu m’en retirer, Et m’enpescher en fin de me desesperer. Voyant vn President, ie luy parle d’affaire, S’il auoit des proces, qu’il estoit necessaire D’estre tousiours apres ces Messieurs bonneter, Qu’il ne laissast pour moy, de les soliciter, Quant à luy qu’il estoit homme d’intelligence, Qui sçauoit comme on perd son bien par negligence, Où marche l’interest, qu’il faut ouurir les yeux. Ha! non Monsieur (dit-il) i’aymerois beaucoup mieux Perdre tout ce que i’ay, que vostre compagnie, Et se mist aussi-tost sur la ceremonie. Moy qui n’ayme à debatre en ces fadeses là, Vn tans sans luy parler, ma langue vacila: Enfin ie me remets sur les cageolleries, Luy dis comme le Roy estoit aux Tuilleries, Ce qu’au Louure on disoit qu’il feroit ce iourd’huy, Qu’il deuroit se tenir tousiours aupres de luy: Dieu sçait combien alors il me dist de sottises, Parlant de ses hauts faicts, & de ses vaillantises, Qu’il auoit tant seruy, tant faict la faction, Et n’auoit cependant aucune pension, Mais qu’il se consoloit, en ce qu’au moins l’Histoire, Comme on fait son trauail, ne derobroit sa gloire, Et s’y met si auant que ie creu que mes iours Deuoient plustost finir, que non pas son discours. Mais comme Dieu voulut apres tant de demeures, L’orloge du Palais, vint à frapper onze heures, Et luy qui pour la souppe auoit l’esprit subtil, A quelle heure Monsieur, vostre oncle disne-til? Lors bien peu s’en falut, sans plus longtans attendre, Que de rage au gibet ie ne m’allasse pendre. Encor l’eusse-ie fait estant desesperé, Mais ie croy que le Ciel, contre moy coniuré, Voulut que s’acomplit ceste auanture mienne, Que me dist ieune enfant vne Bohemienne. Ny la peste, la fain, la verolle, la tous, La fieure, les venins, les larrons, ny les lous, Ne tueront cestuy-cy, mais l’importun langage D’vn facheux, qu’il s’en garde, estant grand, s’il est sage. Comme il continuoit ceste vieille chanson, Voicy venir quelqu’vn d’assez pauure façon: Il se porte au deuant, luy parle, le cageolle, Mais cest autre à la fin, se monta de parole, Monsieur c’est trop long-tans: tout ce que vous voudrez, Voicy l’Arrest signé, non Monsieur vous viendrez. Quand vous serez dedans vous ferez à partie, Et moy qui cependant n’estois de la partie, I’esquiue doucement, & m’en vais à grand pas, La queue en loup qui fuit, & les yeux contre bas, Le cœur sautant de ioye, & triste d’aparance: Depuis aux bons Sergens i’ay porté reuerance, Comme à des gens d’honneur, par qui le Ciel voulut Que ie receusse vn iour le bien de mon salut. Mais craignant d’encourir vers toy le mesme vice Que ie blasme en autruy, ie suis à ton seruice, Et prie Dieu qu’il nous garde, en ce bas monde icy, De fain, d’vn importun, de froid, & de soucy.

A Monsieur Rapin.

SATYRE IX.

Rapin le fauorit d’Apollon & des Muses, Pendant qu’en leur mestier iour & nuit tu t’amuses, Et que d’vn vers nombreux non encore chanté, Tu te fais vn chemin à l’immortalité, Moy qui n’ay ny l’esprit ny l’halaine assez forte, Pour te suiure de prez & te seruir d’escorte, Ie me contenteray sans me precipiter, D’admirer ton labeur ne pouuant l’imiter, Et pour me satisfaire au desir qui me reste, De rendre cest hommage à chacun manifeste: Par ces vers i’en prens acte, affin que l’auenir, De moy par ta vertu, se puisse souuenir, Et que ceste memoire à iamais s’entretienne, Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne, Et que si i’eus l’esprit d’ignorance abatu, Ie l’euz au moins si bon, que i’aymay ta vertu, Contraire à ces resueurs dont la Muse insolente, Censurant les plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers non les tiens seulement, Mais veulent deterrer les Grecs du monument, Les Latins, les Hebreux, & toute l’Antiquaille, Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille. Ronsard en son mestier n’estoit qu’vn aprentif, Il auoit le cerueau fantastique & rétif, Desportes n’est pas net, du Bellay trop facille, Belleau ne parle pas comme on parle à la ville, Il a des mots hargneux, bouffis & releuez Qui du peuple auiourd’huy ne sont pas aprouuez. Comment il nous faut doncq’ pour faire vne œuure grande Qui de la calomnie & du tans se deffende, Qui trouue quelque place entre les bons autheurs, Parler comme à sainct Iean parlent les Crocheteurs. Encore ie le veux pourueu qu’ils puissent faire Que ce beau sçauoir entre en l’esprit du vulgaire, Et quand les Crocheteurs seront Pœtes fameux: Alors sans me facher ie parleray comme eux. Pensent-ils des plus vieux offenceant la memoire, Par le mespris d’autruy s’aquerir de la gloire, Et pour quelque vieux mot, estrange, ou de trauers, Prouuer qu’ils ont raison de censurer leurs vers, (Alors qu’une œuure brille & d’art, & de science, La verue quelque fois s’egaye en la licence.) Il semble en leur discours hautain & genereux, Que le Cheual volant n’ait pissé que pour eux, Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle, Que la Mouche du Grec leurs leures emmielle, Qu’ils ont seuls icy bas trouué la Pie au nit, Et que des hauts esprits le leur est le zenit: Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance, Et disent librement que leur experience A rafiné les vers fantastiques d’humeur, Ainsi que les Gascons ont fait le point d’honneur, Qu’eux tous seuls du bien dire ont trouué la metode, Et que rien n’est parfaict s’il n’est fait à leur mode Cependant leur sçauoir ne s’estend seulement, Qu’à regrater vn mot douteux au iugement, Prendre garde qu’vn qui ne heurte vne diphtongue, Epier si des vers la rime est breue ou longue, Ou bien si la voyelle à l’autre s’vnissant, Ne rend point à l’oreille vn vers trop languissant, Et laissent sur le verd le noble de l’ouurage: Nul eguillon diuin n’esleue leur courage, Ils rampent bassement foibles d’inuentions, Et n’osent peu hardis tanter les fictions, Froids à l’imaginer, car s’ils font quelque chose, C’est proser de la rime, & rimer de la prose Que l’art lime & relime & polit de façon Qu’elle rend à l’oreille vn agreable son. Et voyant qu’vn beau feu leur ceruelle n’embrase, Ils attifent leurs mots, ageolliuent leur frase, Affectent leur discours tout si releué d’art, Et peignent leurs defaux de couleurs & de fard. Aussi ie les compare à ces femmes iolies, Qui par les Affiquets se rendent embelies, Qui gentes en habits & sades en façons, Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons, Dont l’œil rit molement auecque affeterie, Et de qui le parler n’est rien que flaterie: De rubans piolez s’agencent proprement, Et toute leur beauté ne gist qu’en l’ornement, Leur visage reluit de cereuse & de peautre, Propres en leur coifure vn poil ne passe l’autre. Où ses diuins esprits hautains & releuez, Qui des eaux d’Helicon ont les sens abreuuez: De verue & de fureur leur ouurage etincelle, De leurs vers tout diuins la grace est naturelle, Et sont comme lon voit la parfaite beauté, Qui contante de soy, laisse la nouueauté Que l’art trouue au Palais ou dans le blanc d’Espagne, Rien que le naturel sa grace n’acompagne, Son front laué d’eau claire, éclaté d’vn beau teint, De roses & de lys la Nature l’a peint, Et, laissant là Mercure, & toutes ses malices, Les nonchalances sont les plus grands artifices. Or Rapin quant à moy qui n’ay point tant d’esprit, Ie vay le grand chemin que mon oncle m’aprit, Laissant là ces Docteurs que les Muses instruisent, En des arts tout nouueaux, & s’ils font comme ils disent, De ses fautes vn liure aussi gros que le sien, Telles ie les croiray quand ils auront du bien, Et que leur belle Muse à mordre si cuisante, Leur don’ra, comme à luy dix mil escus de rente, De l’honneur, de l’estime, & quand par l’Vniuers, Sur le lut de Dauid on chantera leurs vers, Qu’ils auront ioint l’vtille auecq’ le delectable, Et qu’ils sçauront rimer vne aussi bonne table. On fait en Italie vn conte assez plaisant, Qui vient à mon propos, qu’vne fois vn Paisant, Homme fort entendu & suffisant de teste, Comme on peut aisement iuger par sa requeste, S’en vint trouuer le Pape & le voulut prier, Que les Prestres du tans se peussent marier, Affin ce disoit-il que nous puissions nous autres Leurs femmes caresser, ainsi qu’ils font les nostres. Ainsi suis-ie d’auis comme ce bon lourdaut, S’ils ont l’esprit si bon, & l’intellect si haut, Le iugement si clair, qu’ils fassent vn ouurage, Riche d’inuentions, de sens, & de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos escris, Et voir comme l’on dit, s’ils sont si bien apris, Qu’ils montrent de leur eau, qu’ils entrent en cariere, Leur age defaudra plustost que la matiere, Nous sommes en vn siecle où le Prince est si grand, Que tout le monde entier à peine le comprend, Qu’ils fassent par leurs vers, rougir chacun de honte, Et comme de valeur nostre Prince surmonte Hercule, Ænée, Achil’, qu’ils ostent les lauriers Aux vieux, comme le Roy l’a fait aux vieux guerriers: Qu’ils composent vne œuure, on verra si leur liure, Apres mile, & mile ans, sera digne de viure, Surmontant par vertu, l’enuie & le Destin, Comme celuy d’Homere, & du chantre Latin. Mais Rapin mon amy c’est la vieille querelle, L’homme le plus parfaict a manque de ceruelle, Et de ce grand defaut vient l’imbecilité, Qui rend l’homme hautain, insolent, effronté, Et selon le suget qu’à l’œil il se propose, Suiuant son apetit il iuge toute chose. Aussi selon noz yeux, le Soleil est luysant, Moy-mesme en ce discours qui fay le suffisant, Ie me cognoy frappé, sans le pouuoir comprendre, Et de mon vercoquin ie ne me puis deffendre. Sans iuger, nous iugeons, estant nostre raison Là haut dedans la teste, où selon la saison Qui regne en nostre humeur, les brouillas nous embrouillent Et de lieures cornus le cerueau nous barbouillent. Philosophes resueurs discourez hautement, Sans bouger de la terre allez au firmament, Faites que tout le Ciel bransle à vostre cadance, Et pesez vos discours mesme, dans sa Balance, Congnoissez les humeurs, qu’il verse de sus nous, Ce qui se fait de sus, ce qui se fait de sous, Portez vne lanterne aux cachots de Nature, Sçachez qui donne aux fleurs ceste aymable painture, Quelle main sus la terre, en broye la couleur, Leurs secretes vertus, leurs degrez de chaleur, Voyez germer à l’œil les semances du monde, Allez metre couuer les poissons dedans l’onde, Dechifrez les secrets de Nature & des Cieux, Vostre raison vous trompe, aussi-bien que vos yeux. Or ignorant de tout, de tout ie me veus rire, Faire de mon humeur moy-mesme vne Satyre, N’estimer rien de vray qu’au goust il ne soit tel, Viure, & comme Chrestien adorer l’Immortel, Où gist le seul repos qui chasse l’Ignorance, Ce qu’on voit hors de luy, n’est que sote aparance, Piperie, artifice, encore ô cruauté Des hommes & du tans, nostre mechanceté S’en sert aux passions, & de sous vne aumusse, L’Ambition, l’Amour, l’Auarice se musse: L’on se couure d’vn frocq pour tromper les ialoux, Les Temples auiourd’huy seruent aux rendez-vous: Derriere les pilliers, on oit mainte sornete, Et comme dans vn bal, tout le monde y caquette: On doit rendre suiuant & le tans, & le lieu, Ce qu’on doit à Cesar, & ce qu’on doit à Dieu, Et quant aux apetis de la sottise humaine, Comme vn homme sans goust, ie les ayme sans peine, Aussi bien rien n’est bon que par affection, Nous iugeons, nous voyons selon la passion. Le Soldat auiourd’huy ne resue que la guerre, En paix le Laboureur veut cultiuer sa terre: L’Auare n’a plaisir qu’en ses doubles ducas, L’Amant iuge sa Dame vn chef d’œuure icy bas, Encore qu’elle n’ait sur soy rien qui soit d’elle, Que le rouge, & le blanc, par art la fasse belle, Qu’elle ante en son palais ses dents tous les matins, Qu’elle doiue sa taille au bois de ses patins, Que son poil des le soir, frisé dans la boutique, Comme vn casque au matin, sur sa teste s’aplique, Qu’elle ait comme vn piquier le corselet au dos, Qu’à grand paine sa peau puisse couurir ses os, Et tout ce qui de iour la fait voir si doucete, La nuit comme en depost soit de sous la toillette. Son esprit vlceré iuge en sa passion, Que son taint fait la nique à la perfection. Le soldat tout-ainsi pour la guerre soupire Iour & nuit il y pense & tousiours la desire, Il ne resue la nuit, que carnage, & que sang, La pique dans le poing, & l’estoc sur le flanc, Il pense mettre à chef quelque belle entreprise, Que forçant vn chasteau tout est de bonne prise, Il se plaist aux tresors qu’il cuide rauager, Et que l’honneur luy rie au milieu du danger. L’Auare d’autre part n’ayme que la richesse, C’est son Roy, sa faueur, la court & sa maitresse, Nul obiect ne luy plaist, sinon l’or & l’argent, Et tant plus il en a plus il est indigent. Le Paisant d’autre soing se sent l’ame ambrasée, Ainsi l’humanité sottement abusée, Court à ses apetis qui l’aueuglent si bien, Qu’encor qu’elle ait des yeux si ne voit-elle rien. Nul chois hors de son gout ne regle son enuie, Mais s’aheurte où sans plus quelque apas la conuie, Selon son apetit le monde se repaist, Qui fait qu’on trouue bon seulement ce qui plaist. O debille raison où est ores ta bride, Ou ce flambeau qui sert aux personnes de guide, Contre les passions trop foible est ton secours, Et souuent courtisane apres elle tu cours Et sauourant l’apas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu’à son goust, & ne voys que par elle. De là vient qu’vn chacun mesmes en son defaut, Pense auoir de l’esprit autant qu’il luy en faut, Aussi rien n’est party si bien par la nature Que le sens, car chacun en a sa fourniture. Mais pour nous moins hardis à croire à nos raisons, Qui reglons nos espris par les comparaisons D’vne chose auecq’ l’autre, épluchons de la vie L’action qui doit estre, ou blasmée, ou suiuie, Qui criblons le discours, au chois se variant, D’auecq’ la fauceté la verité triant, (Tant que l’homme le peut) qui formons nos ouurages, Aux moules si parfaicts de ces grands personnages, Qui depuis deux mile ans, ont acquis le credit, Qu’en vers rien n’est parfaict, que ce qu’ils en ont dit, Deuons nous auiourd’huy, pour vne erreur nouuelle Que ces clers deuoyez forment en leur ceruelle, Laisser legerement la vieille opinion, Et suiuant leurs auis croire à leur passion? Pour moy les Huguenots pouroient faire miracles, Ressuciter les morts, rendre de vrais oracles, Que ie ne pourois pas croire à leur verité, En toute opinion ie fuy la nouueauté. Aussi doit-on plutost imiter nos vieux peres, Que suiure des nouueaux, les nouuelles Chimeres, De mesme en l’art diuin de la Muse doit-on Moins croire à leur esprit, qu’à l’esprit de Platon. Mais Rapin à leur goust, si les vieux sont profanes, Si Virgille, le Tasse, & Ronsard sont des asnes, Sans perdre en ces discours le tans que nous perdons, Allons comme eux aux champs & mangeons des chardons.

SATYRE X.

Ce mouuement de temps peu cogneu des humains, Qui trompe nostre espoir, nostre esprit, & nos mains, Cheuelu sur le front & chauue par derriere, N’est pas de ces oyseaux qu’on prend à la pantiere, Non plus que ce milieu des vieux tant debatu, Où l’on mist par despit à l’abry la vertu, N’est vn siege vaccant au premier qui l’occupe, Souuent le plus Mattois ne passe que pour Dupe: Ou par le iugement il faut perdre son temps A choisir dans les mœurs ce Milieu que i’entens. Or i’excuse en cecy nostre foiblesse humaine, Qui ne veut, ou ne peut, se donner tant de peine, Que s’exercer l’esprit en tout ce qu’il faudroit, Pour rendre par estude vn lourdaut plus adroit. Mais ie n’excuse pas les Censeurs de Socrate, De qui l’esprit rongneux de soy-mesme se grate, S’idolatre, s’admire, & d’vn parler de miel, Se va preconisant consin de Larcanciel: Qui baillent pour raisons des chansons & des bourdes, Et tous sages qu’ils sont font les fautes plus lourdes: Et pour sçauoir gloser sur le Magnificat, Tranchent en leurs discours de l’esprit delicat, Controllent vn chacun, & par apostasie Veulent paraphraser dessus la fantasie: Aussi leur bien ne sert qu’à monstrer le deffaut, Et semblent se baigner quand on chante tout haut, Qu’ils ont si bon cerueau, qu’il n’est point de sottise Dont par raison d’estat leur esprit ne s’aduise. Or il ne me chaudroit insensez ou prudens Qu’ils fissent à leurs frais Messieurs les intendans, A chaque bout de champ si sous ombre de chere Il ne m’en falloit point payer la folle enchere. Vn de ces iours derniers par des lieux destournez Ie m’en allois resuant le manteau sur le nez, L’âme bizarément de vappeurs occupee Comme vn Poëte qui prend les vers à la pippee: En ces songes profonds où flottoit mon esprit, Vn homme par la main hazardement me prit, Ainsi qu’on pourroit prendre vn dormeur par l’oreille, Quand on veut qu’à minuict en sursaut il s’esueille, Ie passe outre d’aguet sans en faire semblant, Et m’en vois à grands pas tout froid & tout tremblant: Craignant de faire encor’ auec ma patience Des sottises d’autruy nouuelle penitence. Tout courtois il me suit, & d’vn parler remis, Quoy? Monsieur, est-ce ainsi qu’on traite ses amis, Ie m’arreste contraint d’vne façon confuse, Grondant entre mes dents ie barbotte vne excuse: De vous dire son nom il ne guarit de rien, Et vous iure au surplus qu’il est homme de bien, Que son cœur conuoiteux d’ambition ne créue Et pour ses factions qu’il n’ira point en Gréue: Car il aime la France, & ne souffriroit point, Le bon seigneur qu’il est, qu’on la mist en pourpoint. Au compas du deuoir il regle son courage, Et ne laisse en depost pourtant son auantage, Selon le temps il met ses partis en auant, Alors que le Roy passe, il gaigne le deuant, Et dans la Gallerie, encor’ que tu luy parles, Il te laisse au Roy Iean, & s’en court au Roy Charles. Mesme aux plus auancez demandant le pourquoy Il se met sur vn pied, & sur le quant à moy, Et seroit bien fasché le Prince assis à table Qu’vn autre en fust plus pres, ou fist plus l’agreable, Qui plus suffisamment entrant sur le deuis Fist mieux le Philosophe ou dist mieux son auis, Qui de chiens ou d’oyseaux eust plus d’experience, Ou qui déuidast mieux vn cas de conscience: Puis dittes comme vn sot qu’il est sans passion, Sans gloser plus auant sur sa perfection. Auec maints hauts discours, de chiens, d’oyseaux, de bottes, Que les vallets de pied sont fort suiects aux crottes, Pour bien faire du pain il faut bien enfourner, Si Domp-Pedre est venu qu’il s’en peut retourner, Le Ciel nous fist ce bien qu’encor’ d’assez bonne heure, Nous vinsmes au Logis où ce Monsieur demeure, Où sans historier le tout par le menu, Il me dict vous soyez Monsieur le bien venu. Apres quelque propos, sans propos & sans suitte Auecq’ un froid Adieu ie minutte ma fuitte, Plus de peur d’accident que de discretion: Il commence vn sermon de son affection, Me rid, me prend, m’embrasse, auec ceremonie, Quoy? vous ennuyez-vous en nostre compagnie? Non non, ma foy dit-il, il n’ira pas ainsi, Et puis que ie vous tiens, vous soupperez icy. Ie m’excuse, il me force, ô Dieux quelle iniustice? Alors, mais las trop tard ie cogneus mon supplice: Mais pour l’auoir cogneu, ie ne peux l’éuiter, Tant le destin se plaist à me persecuter. A peine à ces propos eut-il fermé la bouche, Qu’il entre à l’estourdi vn sot faict à la fourche, Qui pour nous saluër laissant choir son chappeau, Fist comme vn entre-chat auec vn escabeau, Trebuschant sur le cul, s’en va deuant derriere, Et grondant se fascha qu’on estoit sans lumiere: Pour nous faire sans rire aualler ce beau saut Le Monsieur sur la veuë excuse ce deffaut, Que les gens de sçauoir ont la visiere tendre: L’autre se releuant deuers nous se vint rendre, Moins honteux d’estre cheut, que de s’estre dressé Et luy demandast-il s’il s’estoit point blessé. Apres mille discours dignes d’vn grand volume, On appelle vn vallet, la chandelle s’allume: On apporte la nappe, & met-on le couuert, Et suis parmy ces gens comme vn homme sans vert, Qui fait en rechignant aussi maigre visage Qu’vn Renard que Martin porte au Louure en sa cage. Vn long-temps sans parler ie regorgeois d’ennuy Mais n’estant point garand des sottises d’autruy, Ie creu qu’il me falloit d’vne mauuaise affaire En prendre seulement ce qui m’en pouuoit plaire. Ainsi considerant ces hommes & leurs soings, Si ie n’en disois mot ie n’en pense pas moings, Et iugé ce lourdaut à son nez autentique, Que c’estoit vn Pedant, animal domestique, De qui la mine rogue & le parler confus, Les cheueux gras & longs, & les sourcils touffus Faisoient par leur sçauoir, comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au Pedant d’Alexandre. Lors ie fus asseuré de ce que i’auois creu, Qu’il n’est plus Courtisan de la Cour si recreu, Pour faire l’entendu qu’il n’ait pour quoy qu’il vaille, Vn Poëte, vn Astrologue, ou quelque Pedentaille, Qui durant ses Amours auec son bel esprit Couche de ses faueurs l’histoire par escrit. Maintenant que l’on voit & que ie vous veux dire, Tout ce qui se fist là digne d’vne satyre, Ie croirois faire tort à ce Docteur nouueau, Si ie ne luy donnois quelques traicts de pinceau; Mais estant mauuais peintre ainsi que mauuais Poëte, Et que i’ay la ceruelle & la main mal adroitte, O Muse ie t’inuoque! emmielle moy le bec, Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec, Laisse moy là Phœbus chercher son auanture, Laisse moy son B. mol, prend la clef de Nature, Et vien simple sans fard, nuë & sans ornement, Pour accorder ma fluste auec ton instrument. Dy moy comme sa race autres fois ancienne Dedans Rome accoucha d’vne Patricienne, D’où nasquit dix Catons & quatre vingts Preteurs, Sans les Historiens & tous les Orateurs: Mais non, venons à luy, dont la maussade mine Ressemble vn de ces Dieux des coutaux de la Chine, Et dont les beaux discours plaisamment estourdis Feroient creuer de rire vn sainct de Paradis. Son teint iaune enfumé de couleur de malade, Feroit donner au Diable, & ceruze, & pommade, Et n’est blanc en Espaigne à qui ce Cormoran Ne fasse renier la loy de l’Alcoran. Ses yeux bordez de rouge esgarez sembloient estre, L’vn à Mont-marthe, & l’autre au chasteau de Bicestre: Toutesfois redressant leur entre-pas tortu, Ils guidoient la ieunesse au chemin de vertu. Son nez haut releué sembloit faire la nique A l’Ouide Nason, au Scipion Nasique, Où maints rubiz balez tous rougissants de vin Monstroient vn HAC ITVR à la pomme de pin: Et preschant la vendange asseuroient en leur trongne, Qu’vn ieune Medecin vit moins qu’vn vieux yurongne. Sa bouche est grosse & torte, & semble en son porfil, Celle-là d’Alizon qui retordant du fil Fait la moüe aux passans, & feconde en grimace, Baue comme au Prin-temps vne vieille limace. Vn rateau mal rangé pour ses dents paroissoit, Où le chancre & la roüille en monceaux s’amassoit, Dont pour lors ie congneus grondant quelques parolles Qu’expert il en sçauoit creuer ses euerolles, Qui me fist bien iuger qu’aux veilles des bons iours Il en souloit roigner ses ongles de velours. Sa barbe sur sa ioüe esparse à l’auanture, Où l’art est en colere auecque la nature, En Bosquets s’esleuoit, où certains animaux Qui des pieds, non des mains, luy faisoient mille maux. Quant au reste du corps il est de telle sorte Qu’il semble que ses reins & son espaule torte Façent guerre à sa teste, & par rebellion, Qu’ils eussent entassé Osse sur Pellion: Tellement qu’il n’a rien en tout son attelage Qui ne suiue au galop la trace du visage. Pour sa robbe elle fut autre qu’elle n’estoit Alors qu’Albert le Grand aux festes la portoit; Mais tousiours recousant piece à piece nouuelle, Depuis trente ans c’est elle, & si ce n’est pas elle: Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé Qui suruescut au temps qu’il auoit consommé: Vne taigne affamée estoit sur ses espaules, Qui traçoit en Arabe vne Carte des Gaules: Les pieces & les trous semez de tous costez, Representoient les Bourgs, les monts, & les Citez: Les filets separez qui se tenoient à peine, Imitoient les ruisseaux coulans dans vne pleine. Les Alpes en iurant luy grimpoient au collet, Et Sauoy’ qui plus bas ne pend qu’à vn fillet. Les puces & les poux & telle autre quenaille, Aux plaines d’alentour se mettoient en bataille, Qui les places d’autruy par armes vsurpant Le titre disputoient au premier occupant. Or dessous ceste robbe illustre & venerable, Il auoit vn iupon, non celuy de Constable: Mais vn qui pour vn temps suiuit l’arriere-ban, Quand en premiere nopce il seruit de caban Au croniqueur Turpin, lors que par la campagne Il portoit l’arbalestre au bon Roy Charlemagne: Pour asseurer si c’est, ou laine, ou soye, ou lin, Il faut en deuinaille estre maistre Gonin. Sa ceinture honorable ainsi que ses iartieres, Furent d’vn drap du seau, mais i’entends de lizieres Qui sur maint Cousturier ioüerent maint rollet, Mais pour l’heure presente ils sangloient le mulet. Vn mouchoir & des gans auecq’ ignominie Ainsi que des larrons pendus en compagnie, Luy pendoient au costé, qui sembloit en lambeaux, Crier en se mocquant vieux linge, & vieux drapeaux: De l’autre brimballoit vne clef fort honneste, Qui tire à sa cordelle vne noix d’arbaleste. Ainsi ce personnage en magnifique arroy, Marchant pedetentim s’en vint iusques à moy Qui sentis à son nez, à ses leures décloses, Qu’il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roses. Il me parle latin, il allegue, il discourt, Il reforme à son pied les humeurs de la Court: Qu’il a pour enseigner vne belle maniere, Que sans robe il a veu la matiere premiere, Qu’Epicure est yurongne, Hypocrate vn bourreau, Que Bartolle & Iason ignorent le barreau: Que Virgille est passable, encor’ qu’en quelques pages, Il meritast au Louure estre chifflé des Pages, Que Pline est inesgal, Terence vn peu ioly, Mais sur tout il estime vn langage poly. Ainsi sur chasque Autheur il trouue de quoy mordre, L’vn n’a point de raisons, & l’autre n’a point d’ordre, L’autre auorte auant temps des œuures qu’il conçoit, Or il vous prend Macrobe & luy donne le foit, Ciceron il s’en taist d’autant que l’on le crie Le pain quotidian de la Pedanterie, Quant à son iugement il est plus que parfait Et l’immortalité n’ayme que ce qu’il fait, Par hazard disputant si quelqu’vn luy replique, Et qu’il soit à quia, vous estes heretique: Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçauez point Ce qu’en mon manuscrit i’ay noté sur ce point. Comme il n’est rien de simple aussi rien n’est durable, De pauure on deuient riche, & d’heureux miserable, Tout se change qui fist qu’on changea de discours, Apres maint entretien, maints tours, & maints retours, Vn valet se leuant le chapeau de la teste Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste: Ie congneu qu’il est vray ce qu’Homere en escrit, Qu’il n’est rien qui si fort nous resueille l’esprit, Car i’eus au son des plats l’ame plus alteree Que ne l’auroit vn chien au son de la curee: Mais comme vn iour d’Esté où le Soleil reluit, Ma ioye en moins d’vn rien comme vn éclair s’enfuit, Et le Ciel qui des dents me rid à la pareille, Me bailla gentiment le lieure par l’oreille: Et comme en vne montre où les passe-volans Pour se monstrer soldats sont les plus insolens: Ainsi parmy ces gens vn gros vallet d’estable, Glorieux de porter les plats dessus la table, D’vn nez de Maiordome, & qui morgue la faim, Entra seruiette au bras & fricassee en main, Et sans respect du lieu, du Docteur ny des sausses, Heurtant table & treteaux, versa tout sur mes chausses: On le tance, il s’excuse, & moy tout resolu, Puis qu’à mon dam le Ciel l’auoit ainsi voulu, Ie tourne en raillerie vn si fascheux mistere De sorte que Monsieur m’obligea de s’en taire. Sur ce point on se laue, & chacun en son rang, Se met dans vne chaire ou s’assied sur vn banc: Suiuant ou son merite, ou sa charge, ou sa race. Des niais sans prier ie me mets en la place, Où i’estois resolu faisant autant que trois, De boire & de manger comme aux veilles des Rois: Mais à si beau dessein defaillant la matiere, Ie fus enfin contraint de ronger ma littiere, Comme vn asne affamé qui n’a chardons ny foing, N’ayant pour lors dequoy me saouler au besoing. Or entre tous ceux-là qui se mirent à table, Il n’en estoit pas vn qui ne fust remarcable, Et qui sans esplucher n’aualast l’Eperlan: L’vn en titre d’office exerçoit vn berlan, L’autre estoit des suiuants de Madame Lipee, Et l’autre cheualier de la petite espee, Et le plus sainct d’entr’eux (sauf le droict du cordeau) Viuoit au Cabaret pour mourir au bordeau. En forme d’Eschiquier les plats rangez sur table, N’auoient ny le maintien, ny la grace accostable, Et bien que nos disneurs mengeassent en Sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens: Mon Docteur de Menestre en sa mine alteree, Auoit deux fois autant de mains que Briaree, Et n’estoit quel qu’il fust morceau dedans le plat, Qui des yeux & des mains n’eust vn escheq & mat. D’où i’aprins en la cuitte aussi bien qu’en la cruë, Que l’âme se laissoit piper comme vne Gruë, Et qu’aux plats comme au lict auec lubricité Le peché de la chair tentoit l’humanité. Deuant moy iustement on plante vn grand potage, D’où les mousches à ieun se sauuoient à la nage: Le broüet estoit maigre, & n’est Nostradamus Qui l’Astrolabe en main ne demeurast camus, Si par galanterie ou par sottise expresse Il y pensoit trouuer vne estoille de gresse: Pour moy si i’eusse esté sur la mer de Leuant, Où le vieux Louchaly fendit si bien le vent, Quand sainct Marc s’habilla des enseignes de Trace, Ie l’acomparerois au golphe de Patrasse, Pource qu’on y voyoit en mille & mille parts Les moûches qui flottoient en guise de Soldarts, Qui morts sembloient encor’ dans les ondes salees Embrasser les charbons des Galeres bruslees. I’oy ce semble quelqu’vn de ces nouueaux Docteurs, Qui d’estoc & de taille estrillent les Autheurs, Dire que ceste exemple est fort mal assortie: Homere, & non pas moy t’en doit la garantie, Qui dedans ses escrits, en des certains effets Les compare peut-estre aussi mal que ie faits. Mais retournons à table où l’esclanche en ceruelle Des dents & du chalan separoit la querelle, Et sur la nappe allant de quartier en quartier Plus dru qu’vne nauette au trauers d’vn mestier, Glissoit de main en main où sans perdre auantage Ebrechant le cousteau tesmoignoit son courage: Et durant que Brebis elle fut parmy nous Elle sçeut brauement se deffendre des loups, Et de se conseruer elle mist si bon ordre, Que morte de vieillesse elle ne sçauroit mordre: A quoy glouton oyseau du ventre renaissant Du fils du bon Iapet te vas-tu repaissant, Assez, & trop long-temps, son poulmon tu gourmandes, La faim se renouuelle au change des viandes: Laissant là ce larron, vien icy desormais Où la tripaille est fritte en cent sortes de mets. Or durant ce festin Damoyselle famine Auec son nez etique, & sa mourante mine, Ainsi que la charté par Edit l’ordonna, Faisoit vn beau discours dessus l’alezina, Et nous torchant le bec aleguoit Symonide Qui dict pour estre sain qu’il faut mascher à vuide. Au reste à manger peu, Monsieur beuuoit d’autant, Du vin qu’à la tauerne on ne payoit contant, Et se faschoit qu’vn Iean bleçé de la Logique, Luy barboüilloit l’esprit d’vn ergo Sophistique. Esmiant quant à moy du pain entre mes doigts, A tout ce qu’on disoit doucet ie m’accordois: Leur voyant de piot la ceruelle eschauffée, De peur (comme l’on dict) de courroucer la Fée. Mais à tant d’accidents l’vn sur l’autre amasséz, Sçachant qu’il en falloit payer les pots cassez: De rage sans parler ie m’en mordois la léure Et n’est Iob de despit qui n’en eust pris la chéure: Car vn limier boiteux de galles damassé Qu’on auoit d’huile chaude & de souffre gressé, Ainsi comme vn verrat enueloppé de fange, Quand sous le corcelet la crasse luy demange, Se bouchonne par tout, de mesme en pareil cas Ce rongneux las d’aller se frottoit à mes bas Et fust pour estriller ses galles ou ses crottes, De sa grace il gressa mes chausses pour mes bottes En si digne façon que le frippier Martin Auec sa malle-tache y perdroit son Latin. Ainsi qu’en ce despit le sang m’eschauffoit l’ame, Le monsieur son Pedant à son aide reclame, Pour soudre l’argument, quand d’vn sçauant parler, Il est, qui fait la mouë aux chimeres en l’air. Le Pedant tout fumeux de vin & de doctrine Respond, Dieu sçait comment le bon Iean se mutine Et sembloit que la gloire en ce gentil assaut Fust à qui parleroit non pas mieux mais plus haut, Ne croyez en parlant que l’vn ou l’autre dorme, Comment vostre argument dist l’vn n’est pas en forme, L’autre tout hors du sens, mais c’est vous, mal-autru Qui faites le sçauant & n’estes pas congru. L’autre, Monsieur le sot ie vous feray bien taire. Quoy? comment? est-ce ainsi qu’on frape Despautere? Quelle incongruité, vous mentez par les dents, Mais vous, ainsi ces gens à se picquer ardents, S’en vindrent du parler à tic tac, torche, lorgne, Qui casse le museau, qui son riual éborgne, Qui iette vn pain, vn plat, vne assiette, vn couteau, Qui pour vne rondache empoigne vn escabeau, L’vn faict plus qu’il ne peut, & l’autre plus qu’il n’ose, Et pense en les voyant voir la Metamorphose, Où les Centaures souz au Bourg Athracien, Voulurent chauds de rains faire nopces de chien, Et cornus du bon pere encorner le Lapite, Qui leur fist à la fin enfiler la garitte, Quand auecque des plats, des treteaux, des tisons, Par force les chassant my-morts de ses maisons, Il les fist gentiment apres la Tragedie, De Cheuaux deuenir gros Asnes d’Arcadie: Noz gens en ce combat n’estoient moins inhumains, Car chacun s’escrimoit & des pieds & des mains: Et comme eux tous sanglants en ces doctes alarmes, La fureur aueuglee en main leur mist des armes: Le bon Iean crie au meurtre, & ce Docteur harault, Le Monsieur dist tout-beau, l’on apelle Girault. A ce nom voyant l’homme & sa gentille trongne, En memoire aussi-tost me tomba la Gascongne. Ie cours à mon manteau, ie descens l’escalier, Et laisse auec ces gens Monsieur le cheualier Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille. Ainsi sans coup ferir ie sors de la bataille, Sans parler de flambeau, ny sans faire autre bruit, Croyez qu’il n’estoit pas, O nuict ialouse nuict, Car il sembloit qu’on eust aueuglé la nature, Et faisoit vn noir brun d’aussi bonne teinture, Que iamais on en vit sortir des Gobelins, Argus pouuoit passer pour vn des Quinze vingts: Qui pis-est il pleuuoit d’vne telle maniere, Que les reins par despit me seruoient de goutiere: Et du haut des maisons tomboit vn tel degout, Que les chiens alterez pouuoient boire debout. Alors me remettant sur ma philosophie, Ie trouue qu’en ce monde il est sot qui se fie, Et se laisse conduire, & quant aux Courtisans, Qui doucets & gentils font tant les suffisans, Ie trouue les mettant en mesme patenostre, Que le plus sot d’entr’eux est aussi sot qu’vn autre: Mais pour ce qu’estant là ie n’estois dans le grain, Aussi que mon manteau la nuict craint le serain, Voyant que mon logis estoit loin, & peut estre Qu’il pourroit en chemin changer d’air & de maistre, Pour esuiter la pluye à l’abry de l’auuent, I’allois doublant le pas, comme vn qui fend le vent, Quand bronchant lourdement en vn mauuais passage Le Ciel me fist ioüer vn autre personnage: Car heurtant vne porte en pensant m’accoter, Ainsi qu’elle obeit ie viens à culbuter: Et s’ouurant à mon heurt, ie tombay sur le ventre, On demande que c’est, ie me releue, i’entre: Et voyant que le chien n’aboyoit point la nuict, Que les verroux gressez ne faisoient aucun bruit: Qu’on me rioit au nez, & qu’vne chambriere Vouloit monstrer ensemble, & cacher la lumiere: I’y suis, ie le voy bien, ie parle l’on respond, Où sans fleurs de bien dire, ou d’autre art plus profond, Nous tombasmes d’accord, le monde ie contemple, Et me retrouue en lieu de fort mauuais exemple: Toutesfois il falloit en ce plaisant malheur, Mettre pour me sauuer en danger mon honneur. Puis donc que ie suis là, & qu’il est pres d’vne heure, N’esperant pour ce iour de fortune meilleure, Ie vous laisse en repos, iusques à quelques iours, Que sans parler Phœbus ie feray le discours De mon giste, où pensant reposer à mon ayse, Ie tombé par malheur de la poisle en la braise.

SATYRE XI.

Continuer : partie 6 sur 11