Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
SATYRE XVI.
Puisque le iugement nous croist par le dommage, Il est temps Forqueuaus, que ie deuienne sage, Et que par mes trauaux i’apprenne à l’auenir Comme en faisant l’amour on se doit maintenir: Apres auoir passé tant & tant de trauerses, Auoir porté le ioug de cent beautez diuerses, Auoir en bon soldat combatu nuict & iour, Ie dois estre routier en la guerre d’Amour, Et comme vn vieux guerrier blanchi dessous les armes Sçauoir me retirer des plus chaudes alarmes, Destourner la fortune, & plus fin que vaillant, Faire perdre le coup au premier assaillant, Et sçauant deuenu par vn long exercice, Conduire mon bonheur auec de l’artifice, Sans courir comm’ vn fou saizy d’aueuglement, Que le caprice emporte, & non le iugement: Car l’esprit en amour sert plus que la vaillance, Et tant plus on s’efforce, & tant moins on auance. Il n’est que d’estre fin & de soir, ou de nuit, Surprendre si l’on peut l’ennemy dans le lit. Du temps que ma ieunesse à l’amour trop ardente Rendoit d’affection mon ame violente, Et que de tous costés sans chois ou sans raison I’allois comme vn limier apres la venaison, Souuent de trop de cœur i’ay perdu le courage, Et piqué des douceurs d’vn amoureux visage I’ay si bien combatu, serré flanc contre flanc, Qu’il ne m’en est resté vne goutte de sang: Or sage à mes despens i’esquiue la bataille, Sans entrer dans le champ i’attens que l’on m’assaille, Et pour ne perdre point le renom que i’ay eu, D’vn bon mot du vieux temps ie couure tout mon ieu, Et sans estre vaillant ie veux que l’on m’estime, Ou si parfois encor i’entre en [la] vieille escrime, Ie gouste le plaisir sans en estre emporté, Et prens de l’exercice au pris de ma santé: Ie resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise, Accablé sous le fais ie fuy toute entreprise, Et sans plus m’amuser aux places de renom Qu’on ne peut emporter qu’à force de Canon, I’ayme vne amour facile & de peu de defense, Si ie voi qu’on me rit, c’est là que ie m’auance, Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit, La viande ne plaist que selon l’appetit. Toute amour a bon goust pourueu qu’elle recrée Et s’elle est moins louable, elle est plus asseurée: Car quand le ieu déplait sans soupçon, ou danger De coups, ou de poison, il est permis changer. Aymer en trop haut lieu vne Dame hautaine C’est aimer en soucy le trauail, & la peine, C’est nourrir son amour de respect, & de soin, Ie suis saoul de seruir le chapeau dans le poing, Et fuy plus que la mort l’amour d’vne grand Dame, Tousiours comme vn forçat il faut estre à la rame, Nauiger iour, & nuit, & sans profit aucun Porter tout seul le fais de ce plaisir commun: Ce n’est pas, Forqueuaus, cela que ie demande, Car si ie donne vn coup, ie veux qu’on me le rende, Et que les combatans à l’egal collerez, Se donnent l’vn à l’autre autant de coups fourez: C’est pourquoy ie recherche vne ieune fillette Experte des longtemps à courir l’eguillette, Qui soit viue & ardente au combat amoureux, Et pour vn coup receu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est vice insupportable, Et qui sert hautement est tousiours miserable, Il n’est que d’estre libre, & en deniers contans, Dans le marché d’amour acheter du bon temps, Et pour le prix commun choisir sa marchandise, Ou si l’on n’en veut prendre au moins on en deuise, L’on taste, l’on manie & sans dire combien, On se peut retirer, l’obiect n’en couste rien: Au sauoureux traffic de ceste mercerie, I’ay consumé les iours les plus beaux de ma vie, Marchant des plus rusez & qui le plus souuent, Payoit ses creanciers de promesse & de vent, Et encore n’estoit le hazard, & la perte, I’en voudrois pour iamais tenir boutique ouuerte, Mais la risque m’en fasche & si fort m’en deplaist Qu’au malheur que ie crains ie postpose l’acquest, Si bien que redoutant la verolle & la goutte, Ie banny ces plaisirs & leur fais banqueroutte, Et resigne aux mignons, aueuglez en ce ieu, Auecques les plaisirs tous les maux que i’ay eu, Les boutons du printemps, & les autres fleurettes Que l’on cueille au iardin des douces amourettes, Le Mercure, & l’eau fort me sont à contre-cœur, Ie hay l’eau de Gaiac, & l’estoufante ardeur Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance Et où lon va tirant vn homme en quintessence. C’est pourquoy tout à coup ie me suis retiré, Voulant d’oresnauant demeurer asseuré, Et comme vn marinier eschappé de l’orage, Du haure seurement contempler le naufrage, Ou si par fois encor ie me remets en mer, Et qu’vn œil enchanteur me contraigne d’aymer, Combattant mes esprits par vne douce guerre Ie veux en seureté nauiger terre à terre: Ayant premierement visité le vaisseau, S’il est bien calfeutré, ou s’il ne prend point l’eau. Ce n’est pas peu de cas de faire vn long voyage, Ie tiens vn homme fous qui quitte le riuage, Qui s’abandonne aux vents, & pour trop presumer Se commet aux hazards de l’amoureuse mer: Expert en ses trauaux pour moy ie la deteste, Et la fuy tout ainsi comme ie fuy la peste. Mais aussi, Forqueuaus, comme il est mal-aisé Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cest enfant volage, Il faut vn peu baisser le col sous le seruage, Et donner quelque place aux plaisirs sauoureux: Car c’est honte de viure & de n’estre amoureux: Mais il faut en aymant s’aider de la finesse, Et sçauoir rechercher vne simple maistresse, Qui sans vous asseruir vous laisse en liberté, Et ioigne le plaisir auecq la seureté, Qui ne sache que c’est que d’estre courtisee, Qui n’ait de maint amour la poitrine embrasee, Qui soit douce & nicette, & qui ne sache pas, Apprentiue au mestier, que vallent les appas, Que son œil, & son cœur, parlent de mesme sorte, Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte, Bref qui soit toute à nous, tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection: Si parfois son esprit ou le nostre se lasse Pour moy ie suis d’auis que l’on change de place, Qu’on se range autre part, & sans regret aucun D’absence ou de mespris que l’on ayme vn chacun: Car il ne faut iurer aux beautez d’vne Dame, Ains changer par le temps & d’amour & de flame. C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux, Et qui iusqu’au tombeau le faict estre amoureux: Nature se maintient pour estre variable, Et pour changer souuent son estat est durable: Aussi l’affection dure eternellement, Pourueu sans se lasser qu’on change à tout moment, De la fin d’vne amour l’autre naist plus parfaitte, Comme on voit vn grand feu naistre d’vne bluette.SATYRE XVII.
Non non i’ay trop de cœur pour laschement me rendre, L’amour n’est qu’vn enfant dont l’on se peut deffendre, Et l’homme qui flechit sous sa ieune valleur, Rend par ses laschetez coulpable son malheur, Il se defait soy-mesme & soy-mesme s’outrage, Et doibt son infortune à son peu de courage: Or moy pour tout l’effort qu’il fasse à me domter, Rebelle à sa grandeur ie le veux effronter, Et bien qu’auec les Dieux on ne doiue debattre, Comme vn nouueau Toitan si le veux-ie combatre, Auecq’ le desespoir ie me veux asseurer, C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer. Mais helas! c’en est faict quand les places sont prises, Il n’est plus temps d’auoir recours aux entreprises, Et les nouueaux desseins d’vn salut pretendu Ne seruent plus de rien lors que tout est perdu. Ma raison est captiue en triomphe menee, Mon ame déconfite au pillage est donnee, Tous mes sens m’ont laissé seul & mal aduerty, Et chacun s’est rangé du contraire party, Et ne me reste plus de la fureur des armes, Que des cris, des sanglots, des souspirs & des larmes: Dont ie suis si troublé qu’encor ne sçay-ie pas, Où pour trouuer secours ie tourneray mes pas. Aussi pour mon salut que doi-ie plus attendre, Et quel sage conseil en mon mal puis-ie prendre, S’il n’est rien icy bas de doux & de clement, Qui ne tourne visage à mon contentement? S’il n’est astre esclairant en la nuict solitaire, Ennemy de mon bien qui ne me soit contraire, Qui ne ferme l’oreille à mes cris furieux: Il n’est pour moy là haut ny clemence, ny Dieux, Au Ciel comme en la terre il ne faut que i’attende Ny pitié ny faueur au mal qui me commande, Car encor’ que la dame en qui seule ie vy, M’ait auecque douceur sous ses loix asseruy, Que ie ne puisse croire en voyant son visage, Que le Ciel l’ait formé si beau pour mon dommage, Ny moins qu’il soit possible en si grande beauté Qu’auecque la douceur loge la cruauté, Pourtant toute esperance en mon ame chancelle, Il suffit pour mon mal que ie la trouue belle. Amour qui pour obiect n’a que mes desplaisirs, Rend tout ce que i’adore ingrat à mes desirs, Toute chose en aymant est pour moy difficile, Et comme mes souspirs ma peine est infertile. D’autre part sçachant bien qu’on n’y doit aspirer, Aux cris i’ouure la bouche & n’ose souspirer, Et ma peine estouffee auecques le silence, Estant plus retenue a plus de violence. Trop heureux si i’auois en ce cruel tourment, Moins de discretion & moins de sentiment, Ou sans me relascher à l’effort du martyre, Que mes yeux, ou ma mort, mon amour peussent dire. Mais ce cruel enfant insolent deuenu, Ne peut estre à mon mal plus longtemps retenu, Il me contrainct aux pleurs, & par force m’arrache Les cris qu’au fond du cœur la reuerence cache. Puis doncq’ que mon respect peut moins que sa douleur Ie lasche mon discours à l’effort du mal-heur, Et pousse des ennuis dont mon ame est atteinte, Par force ie vous fais ceste piteuse plainte, Qu’encore ne rendrois ie en ces derniers efforts, Si mon dernier souspir ne la iette dehors. Ce n’est pas toutesfois que pour m’escouter plaindre, Ie tasche par ces vers à pitié vous contraindre, Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux, La plainte est inutile à l’homme mal-heureux: Mais puis qu’il plaist au Ciel par vos yeux que ie meure, Vous direz que mourant ie meurs à la bonne heure, Et que d’aucun regret mon trespas n’est suiuy, Sinon de n’estre mort le iour que ie vous vy, Si diuine & si belle, & d’attrais si pourueuë. Ouy ie deuois mourir des trais de vostre veuë, Auec mes tristes iours mes miseres finir, Et par feu comme Hercule immortel deuenir. I’eusse bruslant là haut en des flammes si claires, Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires, Qui seruant comme moy de trophee à vos yeux, Pour vous aymer en terre eussent quitté les Cieux. Eternisant par tout ceste haute victoire, I’eusse engraué là haut leur honte & vostre gloire, Et comme en vous seruant aux pieds de vos Autels, Ils voudroient pour mourir n’estre point immortels. Heureusement ainsi i’eusse peu rendre l’ame, Apres si bel effect d’vne si belle flamme. Aussi bien tout le temps que i’ay vescu depuis, Mon cœur gesné d’amour n’a vescu qu’aux ennuis, Depuis de iour en iour s’est mon ame enflammee, Qui n’est plus que d’ardeur & de peine animee, Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit, Mon age auant le temps par mes maux s’enuieillit, Au gré des passions mes amours sont contraintes, Mes vers bruslans d’amour ne resonnent que plaintes, De mon cœur tout fletry l’alegresse s’enfuit, Et mes tristes pensers comme oyseaux de la nuict, Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent, Et comme ils font du vray du faux ils m’espouuantent, Et tout ce qui repasse en mon entendement, M’apporte de la crainte & de l’estonnement: Car soit que ie vous pense ingrate ou secourable, La playe de vos yeux est tousiours incurable, Tousiours faut il perdant la lumiere & le iour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d’amour. Mais tandis que ma mort est encore incertaine Attendant qui des deux mettra fin à ma peine, Ou les douceurs d’amour, ou bien vostre rigueur, Ie veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur, Et deuant que mourir ou d’vne ou d’autre sorte, Rendre en ma passion si diuine & si forte, Vn viuant tesmoignage à la posterité, De mon amour extresme, & de vostre beauté, Et par mille beaux vers que vos beaux yeux m’inspirent, Pour vostre gloire atteindre où les sçauans aspirent, Et rendre memorable aux siecles à venir, De vos rares vertus le noble souuenir.ELEGIE ZELOTIPIQVE.
Bien que ie sçache au vray tes façons & tes ruses, I’ay tant & si long temps excusé tes excuses, Moy-mesme ie me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur par douceur diuerty, Tiendroit ses laschetez à quelque conscience: Mais en fin ton humeur force ma patience. I’accuse ma foiblesse, & sage à mes despens, Si ie t’aymay iadis ores ie m’en repens, Et brisant tous ces nœuds, dont i’ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m’est ores vne honte. Pensant m’oster l’esprit, l’esprit tu m’as rendu, I’ay regaigné sur moy ce que i’auois perdu, Ie tire vn double gain d’vn si petit dommage, Si ce n’est que trop tard ie suis deuenu sage. Toutes-fois le bon-heur nous doibt rendre contans, Et pourueu qu’il nous vienne il vient tousiours à temps. Mais i’ay doncq’ supporté de si lourdes iniures, I’ay doncq’ creu de ses yeux les lumieres pariures, Qui me naurant le cœur me promettoient la paix, Et donné de la foy à qui n’en eut iamais! I’ay doncq’ leu d’autre main ses lettres contre-faites, I’ay doncq’ sçeu ses façons, recogneu ses deffaites, Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouue à s’excuser quelque fauce raison, Vn procés, vn accord, quelque achapt, quelques ventes, Visites de cousins, de freres, & de tantes, Pendant qu’en autre lieu sans femmes & sans bruict, Sous pretexte d’affaire elle passe la nuict: Et cependant aueugle en ma peine enflammee, Ayant sçeu tout cecy ie l’ay tousiours aymee: Pauure sot que ie suis, ne deuoy-ie à l’instant Laisser là ceste ingrate & son cœur inconstant? Encor’ seroit ce peu si d’amour emportee, Ie n’auois à son teint, & sa mine affettee, Leu de sa passion les signes euidans, Que l’amour imprimoit en ses yeux trop ardans. Mais qu’est il de besoin d’en dire d’auantage, Iray-ie rafraichir sa honte & mon dommage? A quoy de ses discours diray-ie le deffaut, Comme pour me piper elle parle vn peu haut, Et comme bassement à secretes volees, Elle ouure de son cœur les flames recelees, Puis sa voix rehaussant en quelques mots ioyeux, Elle cuide charmer les ialoux curieux, Faict vn conte du Roy, de la Reyne, & du Louure, Quand malgré que i’en aye amour me le découure, Me déchifre aussi-tost son discours indiscret, (Helas! rien aux ialoux ne peut estre secret) Me fait veoir de ses traits l’amoureux artifice, Et qu’aux soupçons d’amour trop simple est sa malice, Ces heurtemens de pieds en feignant de s’asseoir, Faire sentir ses gands, ses cheueux, son mouchoir, Ces rencontres de mains, & mille autres caresses, Qu’vsent à leurs amans les plus douces maistresses, Que ie tais par honneur craignant qu’auecq’ le sien En vn discours plus grand i’engageasse le mien? Cherche doncq’ quelque sot au tourment insensible Qui souffre ce qui m’est de souffrir impossible, Car pour moy i’en suis las (ingrate) & ie ne puis Durer plus longuement en la peine où ie suis, Ma bouche incessamment aux plaintes est ouuerte, Tout ce que i’apperçoy semble iurer ma perte, Mes yeux tousiours pleurans de tourment éueillez, Depuis d’vn bon sommeil ne se sont veuz sillez, Mon esprit agité fait guerre à mes pensees, Sans auoir reposé vingt nuicts se sont passees, Ie vais comme vn Lutin deça delà courant, Et ainsi que mon corps mon esprit est errant. Mais tandis qu’en parlant du feu qui me surmonte, Ie despeins en mes vers ma douleur & ta honte, Amour dedans le cœur m’assaut si viuement, Qu’auecque tout desdain ie perds tout iugement. Vous autres que i’emploie à l’espier sans cesse, Au logis, en visite, au sermon, à la Messe, Cognoissant que ie suis amoureux & ialoux, Pour flatter ma douleur que ne me mentez vous? Ha pourquoy m’estes vous, à mon dam, si fidelles? Le porteur est fascheux de fascheuses nouuelles, Defferez à l’ardeur de mon mal furieux, Feignez de n’en rien voir, & vous fermez les yeux. Si dans quelque maison sans femme elle s’arreste, S’on luy fait au Palais quelque signe de teste, S’elle rit à quelqu’vn, s’elle appelle vn valet, S’elle baille en cachete ou reçoyue vn poullet, Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue, Marmotant vn Pater luy parle ou la saluë, Déguisez en le fait, parlez m’en autrement, Trompant ma ialousie & vostre iugement, Dites moy qu’elle est chaste, & qu’elle en a la gloire, Car bien qu’il ne soit vray si ne le puis-ie croire, De contraires efforts mon esprit agité, Douteux s’en court de l’vne à l’autre extremité, La rage de la hayne & l’amour me transporte, Mais i’ay grand peur enfin que l’amour soit plus forte. Surmontons par mespris ce desir indiscret, Au moins s’il ne se peut l’aymeray-ie à regret, Le bœuf n’ayme le ioug que toutesfois il traine, Et meslant sagement mon amour à la hayne, Donnons luy ce que peut ou que doit receuoir Son merite égallé iustement au deuoir. En Conseiller d’Estat de discours ie m’abuse, Vn Amour violent aux raisons ne s’amuse, Ne sçay ie que son œil ingrat à mon tourment, Me donnant ce desir m’osta le iugement? Que mon esprit blessé nul bien ne se propose, Qu’aueugle & sans raison ie confonds toute chose, Comme vn homme insensé qui s’emporte au parler, Et dessigne auec l’œil mille chasteaux en l’air. C’en est fait pour iamais la chance en est iettee, D’vn feu si violent mon ame est agittee, Qu’il faut bon-gré, mal-gré laisser faire au destin, Heureux si par la mort i’en puis estre à la fin, Et si ie puis mourant en ceste frenesie, Voir mourir mon amour auecq’ ma ialousie. Mais Dieu que me sert il en pleurs me consommer, Si la rigueur du Ciel me contrainct de l’aymer? Où le Ciel nous incline à quoy sert la menace? Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse, Aymant & desdaignant par contraires efforts, Les façons de l’esprit & les beautez du corps: Ainsi ie ne puis viure auec elle, & sans elle. Ha Dieu que fusses-tu ou plus chaste ou moins belle, Ou peusses-tu congnoistre, & voir par mon trespas, Qu’auecque ta beauté ton humeur ne sied pas: Mais si ta passion est si forte & si viue, Que des plaisirs des sens ta raison soit captiue, Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy, Ie n’entends en cela te prescrire vne loy, Te pardonnant par moy ceste fureur extresme, Ainsi comme par toy ie l’excuse en moy mesme: Car nous sommes tous deux en nostre passion, Plus dignes de pitié que de punition. Encor en ce mal-heur où tu te precipites, Doibs-tu par quelque soin t’obliger tes merites, Cognoistre ta beauté, & qu’il te faut auoir, Auecques ton Amour esgard à ton deuoir. Mais sans discretion tu vas à guerre ouuerte, Et par sa vanité triumphant de ta perte, Il monstre tes faueurs, tout haut il en discourt, Et ta honte & sa gloire entretiennent la Court. Cependant me iurant tu m’en dis des iniures, O Dieux! qui sans pitié punissez les pariures, Pardonnez à Madame, ou changeant vos effects, Vengez plustost sur moy les pechez qu’elle a faicts. S’il est vray sans faueur que tu l’escoutes plaindre, D’où vient pour son respect que l’on te voit contraindre, Que tu permets aux siens lire en tes passions, De veiller iour & nuict dessus tes actions, Que tousiours d’vn vallet ta carrosse est suiuie, Qui rend comme espion compte exact de ta vie, Que tu laisse vn chacun pour plaire à ses soupçons, Et que parlant de Dieu tu nous faits des leçons, Nouuelle Magdelaine au desert conuertie, Et iurant que ta flamme est du tout amortie, Tu pretends finement par ceste mauuaitié, Luy donner plus d’Amour, à moy plus d’amitié, Et me cuidant tromper tu voudrois faire accroire, Auecque faux serments que la neige fust noire. Mais comme tes propos, ton art est descouuert, Et chacun en riant en parle à cœur ouuert, Dont ie creue de rage, & voyant qu’on te blasme, Trop sensible en ton mal de regret ie me pasme, Ie me ronge le cœur, ie n’ay point de repos, Et voudrois estre sourd pour l’estre à ces propos, Ie me hay de te voir ainsi mesestimee, T’aymant si dignement i’ayme ta renommee, Et si ie suis ialoux ie le suis seulement De ton honneur, & non de ton contentement. Fay tout ce que tu fais, & plus s’il se peut faire, Mais choisi pour le moins ceux qui se peuuent taire. Quel besoin peut-il estre, insensee en Amour, Ce que tu fais la nuict, qu’on le chante le iour? Ce que fait vn tout seul, tout vn chacun le sçache? Et monstres en Amour ce que le monde cache? Mais puis que le Destin à toy m’a sçeu lier, Et qu’oubliant ton mal ie ne puis t’oublier, Par ces plaisirs d’Amour tous confits en delices, Par tes apas iadis à mes vœuz si propices, Par ces pleurs que mes yeux & les tiens ont versez, Par mes souspirs, au vent sans profit dispersez, Par les Dieux qu’en pleurant tes sermens appellerent, Par tes yeux qui l’esprit par les miens me volerent, Et par leurs feux si clairs & si beaux à mon cœur, Excuse par pitié ma ialouse rancœur, Pardonne par mes pleurs au feu qui me commande: Si mon peché fut grand ma repentance est grande, Et voy dans le regret dont ie suis consommé, Que i’eusse moins failly, si i’eusse moins aymé.AVTRE.
Aymant comme i’aymois que ne deuois ie craindre? Pouuois ie estre asseuré qu’elle se deust contraindre? Et que changeant d’humeur au vent qui l’emportoit, Elle eust pour moy cessé d’estre ce qu’elle estoit? Que laissant d’estre femme inconstante & legere, Son cœur traistre à l’Amour, & sa foy mensongere, Se rendant en vn lieu l’esprit plus arresté, Peust au lieu du mensonge aymer la verité? Non, ie croyois tout d’elle, il faut que ie le die, Et tout m’estoit suspect horsmis la perfidie, Ie craignois tous ses traits que i’ay sçeu du depuis, Ses iours de mal de teste, & ses secrettes nuicts, Quand se disant malade & de fieure enflammee Pour moy tant seullement sa porte estoit fermée, Ie craignois ses attrais, ses ris, & ses couroux, Et tout ce dont Amour allarme les ialoux. Mais la voyant iurer auecq’ tant d’asseurance, Ie l’aduoüe, il est vray, i’estois sans deffiance: Aussi qui pouuoit croire apres tant de serments, De larmes, de souspirs, de propos vehements Dont elle me iuroit que iamais de sa vie, Elle ne permettroit d’vn autre estre seruie, Qu’elle aymoit trop ma peine, & qu’en ayant pitié, Ie m’en deuois promettre vne ferme amitié; Seulement pour tromper le ialoux populaire, Que ie deuois, constant, en mes douleurs me taire, Me feindre tousiours libre, ou bien me captiuer, Et quelqu’autre perdant, seule la conseruer. Cependant deuant Dieu dont elle a tant de crainte, Au moins comme elle dict; sa parolle estoit feinte, Et le Ciel luy seruit en ceste trahison, D’infidele moyen pour tromper ma raison: Et puis il est des Dieux tesmoins de nos parolles, Non, non, il n’en est point, ce sont contes friuolles, Dont se repaist le peuple, & dont l’antiquité Se seruit pour tromper nostre imbecilité: S’il y auoit des Dieux ils se vengeroient d’elle, Et ne la voiroit on si fiere ny si belle, Ses yeux s’obscurciroient qu’elle a tant pariurez, Son teint seroit moins clair, ses cheueux moins dorez Et le Ciel pour l’induire à quelque penitence, Marqueroit sur son front son crime & leur vengeance. Ou s’il y a des Dieux ils ont vn cœur de chair, Ainsi que nous d’amour ils se laissent toucher, Et de ce sexe ingrat excusant la malice, Pour vne belle femme ils n’ont point de Iustice.IMPVISSANCE.
Imitation d’Ouide.
Quoy? ne l’auois-ie assez en mes vœuz desiree, N’estoit elle assez belle, ou assez bien paree? Estoit elle à mes yeux sans grace & sans appas? Son sang estoit il point issu d’vn lieu trop bas? Sa race, sa maison n’estoit elle estimee, Ne valoit elle point la peine d’estre aymee? Inhabile au plaisir n’auoit elle dequoy? Estoit elle trop laide, ou trop belle pour moy? Ha! cruel souuenir, cependant ie l’ay euë, Impuissant que ie suis en mes bras toute nuë, Et n’ay peu le voulans tous deux esgallement, Contenter nos desirs en ce contentement: Au surplus à ma honte, Amour, que te diray-ie? Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa, Me suggerant la manne en sa leure amassee, Sa cuisse se tenoit en la mienne enlassee, Les yeux luy petilloient d’vn desir langoureux, Et son ame exiloit maint souspir amoureux, Sa langue en begayant d’vne façon mignarde, Me disoit: mais mon cœur qu’est ce qui vous retarde? N’auroy-ie point en moy quelque chose qui peust Offencer vos desirs, ou bien qui vous depleust? Ma grace, ma façon, ha Dieu! ne vous plaist elle? Quoy? n’ay-ie assez d’amour, ou ne suis-ie assez belle? Cependant de la main animant ses discours, Ie trompois impuissant sa flamme & mes amours, Et comme vn tronc de bois, charge lourde & pesante, Ie n’auois rien en moy de personne viuante: Mes membres languissans perclus & refroidis, Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis. Mais quoy? que deuiendray ie en l’extresme vieillesse, [Puis que ie suis rectif au fort de ma ieunesse.] Et si las! ie ne puis & ieune & vigoureux, Sauourer la douceur du plaisir amoureux. Ha! i’en rougis de honte & dépite mon âge, Age de peu de force & de peu de courage, Qui ne me permet pas en cest accouplement, Donner ce qu’en amour peut donner vn amant: Car, Dieu! ceste beauté par mon deffaut trompee, Se leua le matin de ses larmes trempee, Que l’amour de despit escouloit par ses yeux, Ressemblant à l’Aurore alors qu’ouurant les Cieux, Elle sort de son lict hargneuse & depitee, D’auoir sans vn baiser consommé la nuictee, Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs, De chagrain & d’amour elle en iette ses fleurs. Pour flater mon deffaut: Mais que me sert la gloire, De mon amour passee, inutile memoire, Quand aymant ardemment, & ardemment aymé, Tant plus ie combatois, plus i’estois animé: Guerrier infatigable, en ce doux exercice, Par dix ou douze fois ie r’entrois en la lice, Où vaillant & adroit apres auoir brisé, Des Cheualiers d’amour, i’estois le plus prisé. Mais de cest accident ie fais vn mauuais conte, Si mon honneur passé m’est ores vne honte, Et si le souuenir trop prompt de m’outrager, Par le plaisir receu ne me peut soulager. O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé ie fusse, Ou trop ardent d’Amour que ie ne m’apperceusse Que l’œil d’vn enuyeux nos desseins empeschoit, Et sur mon corps perclus son venim espandoit: Mais qui pourroit atteindre au point de son merite, Veu que toute grandeur pour elle est trop petite? Si par l’egal ce charme a force contre nous, Autre que Iupiter n’en peut estre ialoux, Luy seul comme enuyeux d’vne chose si belle, Par l’emulation seroit seul digne d’elle. Hé! quoy? là haut au Ciel mets tu les armes bas, Amoureux Iupiter, que ne viens tu ça bas, Iouir d’vne beauté sur les autres aymable? Assez de tes Amours n’a caqueté la fable: C’est ores que tu dois en amour vif & pront, Te mettre encore vn coup les armes sur le front, Cacher ta deité dessous vn blanc plumage, Prendre le feint semblant d’vn Satyre sauuage, D’vn serpent, d’vn cocu, & te répendre encor, Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or, Et puis que sa faueur à moy seul octroyee, Indigne que ie suis fust si mal employee, Faueur qui de mortel m’eust fait égal aux Dieux, Si le Ciel n’eust esté sur mon bien enuieux. Mais encor tout bouillant en mes flames premieres, De quels vœuz redoublez & de quelles prieres, Iray-ie derechef les Dieux sollicitant, Si d’vn bienfait nouueau i’en attendois autant? Si mes deffauts passez leurs beautez mescontentent, Et si de leurs bien-faicts ie croy qu’ils s’en repentent? Or quand ie pense! ô Dieu quel bien m’est aduenu, Auoir veu dans vn lict ses beaux membres à nu, La tenir languissante entre mes bras couchee, De mesme affection la voir estre touchee, Me baiser haletant d’amour & de desir, Par ses chatouillemens resueiller le plaisir, Ha! Dieux, ce sont des traicts si sensibles aux ames, Qu’ils pourroient l’amour mesme eschauffer de leurs flames, Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouué, Des mysteres d’amour, amant trop reprouué. Ie l’auois cependant viue d’amour extresme, Mais si ie l’eus ainsi elle ne m’eust de mesme, O mal heur! & de moy elle n’eust seulement Que des baisers d’vn frere, & non pas d’vn amant. En vain cent & cent fois, ie m’efforce à luy plaire, Non plus qu’à mon desir ie n’y puis satisfaire, Et la honte pour lors qui me saisit le cœur, Pour m’acheuer de peindre esteignist ma vigueur. Comme elle recognust, femme mal satisfaite, Qu’elle perdoit son temps, du lict elle se iette, Prend sa iupe, se lace, & puis en se mocquant, D’vn ris, & de ces motz, elle m’alla picquant, Non! si i’estois lasciue, ou d’Amour occupée, Ie me pourrois fascher d’auoir esté trompée, Mais puis que mon desir n’est si vif, ne si chaud, Mon tiede naturel m’oblige à ton defaut, Mon Amour satis-faicte ayme ton impuissance, Et tire de ta faute assez de recompence, Qui tousiours dilayant m’a faict par le desir, Esbatre plus long temps à l’ombre du plaisir. Mais estant la douceur par l’effort diuertie, La fureur à la fin rompit sa modestie, Et dit en esclatant, pourquoy me trompes-tu? A quoy ton impudence a venté ta vertu? Si en d’autres Amours ta vigueur s’est vsée? Quel honneur reçois tu de m’auoir abusée? Assez d’autres propos le despit luy dictoit, Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. En fin voulant cacher ma honte & sa colere, Elle couurit son front d’vne meilleure chere, Se conseille au miroir, ses femmes appella, Et se lauant les mains, le faict dissimula. Belle, dont la beauté si digne d’estre aymée Eust rendu des plus mortz la froideur enflamée; Ie confesse ma honte, & de regret touché, Par les pleurs que i’espands i’accuse mon peché, Peché d’autant plus grand que grand’ est ma ieunesse, Si homme i’ay failly, pardonnez moy, Deesse, I’auouë estre fort grand le crime que i’ay fait, Pourtant iusqu’à la mort, si n’auoy-ie forfait, Si ce n’est qu’à present qu’à vos pieds ie me iette, Que ma confession vous rende satisfaicte, Ie suis digne des maux que vous me prescrirez, I’ay meurtry, i’ay vollé, i’ay des vœuz pariurez, Trahy les Dieux benins: inuentez à ces vices, Comme estranges forfaicts, des estranges supplices. O beauté faictes en tout ainsi qu’il vous plaist, Si vous me condamnez à mourir ie suis prest, La mort me sera douce, & d’autant plus encore, Si ie meurs de la main de celle que i’adore. Auant qu’en venir là, au moins souuenez vous, Que mes armes, non moy causent vostre courrouz, Que Champion d’Amour entré dedans la lice, Ie n’eus assez d’haleine à si grand exercice, Que ie ne suis chasseur iadis tant approuué, Ne pouuant redresser vn deffaut retrouué. Mais d’où viendroit cecy, seroit-ce point maistresse, Que mon esprit du corps precedast la paresse, Ou que par le desir trop prompt & vehement, I’allasse auec le temps le plaisir consommant? Pour moy, ie n’en sçay rien, en ce fait tout m’abuse, Mais enfin, ô beauté, receuez pour excuse, S’il vous plaist, de rechef que ie r’entre en l’assaut, I’espere auec vsure amender mon deffaut.Sur le trespas de Monsieur Passerat.
Passerat le seiour & l’honneur des Charites, Les delices de Pinde & son cher ornement, Qui loin du monde ingrat que bien heureux tu quittes, Comme vn autre Apollon reluis au firmament. A fin que mon deuoir s’honore en tes merites, Que mon nom par le tien viue eternellement, Que dans l’Eternité ces parolles escrites Seruent à nos neueuz comme d’vn testament. Passerat fut vn Dieu sous humaine semblance, Qui vit naistre & mourir les Muses en la France, Qui de ses doux accords leurs chansons anima. Dans le champ de ses vers fut leur gloire semée, Et comme vn mesme sort leur fortune enferma, Ils ont à vie esgale esgale renommée.STANSES.
Le tres puissant Iupiter Se sert de l’Aigle à porter Son foudre parmi la nuë; Et Iunon du haut des Cieux, Sur les Paons audacieux, Est souuent icy venuë. Saturne a pris le Corbeau, Noir messager du tombeau, Mars l’Esperuier se reserue, Phebus les Cygnes a pris, Les Pigeons sont à Cipris, Et la Cheuesche à Minerue. Ainsi les Dieux ont esleu Tel oyseau qui leur a pleu; Priape qui ne veoid goute, Haussant son rouge museau, A tatons au lieu d’oyseau, Print vn Aze qui vous f…LA C. P.
Infame bastard de Cythere, Fils ingrat d’vne ingrate mere, Auorton, traistre & deguisé, Si ie t’ay suiuy des l’enfance, De quelle ingrate recompence As tu mon seruice abusé? Mon cas fier de mainte conqueste En Espagnol portoit la teste, Triomphant, superbe & vainqueur, Que nul effort n’eust sceu rabattre, Maintenant lasche & sans combatre Faict la cane, & n’a plus de cœur. De tes Autels vne Prestresse L’a reduict en telle detresse Le voyant au choc obstiné, Qu’entouré d’onguent & de linge, Il m’est auis de voir vn singe Comme vn enfant embeguiné. Sa façon robuste & raillarde Pend l’aureille & n’est plus gaillarde, Son teint vermeil n’a point d’esclat, De pleurs il se noye la face, Et faict aussi laide grimace Qu’vn boudin creué dans vn plat. Aussy penaud qu’vn chat qu’on chastre, Il demeure dans son emplastre, Comme en sa coque vn limaçon, En vain d’arrasser il essaye, Encordé comme vne lamproye Il obeyt au caueçon. Vne saliue mordicante De sa narine distillante L’vlcere si fort par dedans, Que crachant l’humeur qui le pique Il baue comme vn pulmonique Qui tient la mort entre ses dents. Apollon, dés mon âge tendre Poussé d’vn courage d’apprendre Aupres du ruisseau Parnassin, Si ie t’inuocqué pour Poëte, Ores en ma douleur secrete Ie t’inuocque pour medecin. Seuere Roy des destinées, Mesureur des vistes années, Cœur du monde, œil du firmament, Toy qui presides à la vie, Garis mon cas ie te supplie Et le conduis à sauuement. Pour recompense dans ton Temple, Seruant de memorable exemple Aux ioüeurs qui viendront apres, I’appendray la mesme figure De mon cas malade en peinture Ombragé d’ache & de cyprés.Sur le portraict d’vn Poëte couronné.
Graueur vous deuiez auoir soin De mettre dessus ceste teste, Voyant qu’elle estoit d’vne beste Le lien d’vn botteau de foin.RESPONSE.
Ceux qui m’ont de foin couronné M’ont fait plus d’honneur que d’iniure. Sur du foin Iesus-Crist fust né, Mais ils ignorent l’escripture.REPLIQVE.
Tu as vne mauuaise grace, Le foin dont tu fais si grand cas, Pour Dieu n’estoit en ceste place, Car Iesus-Crist n’en mangeoit pas: Mais bien pour seruir de repas Au premier asne de ta race.Contre vn amoureux transy.
Pourquoy perdez vous la parole, Aussi tost que vous rencontrez Celle que vous idolatrez? Deuenant vous mesme vne idole, Vous estes là sans dire mot, Et ne faictes rien que le sot. Par la voix Amour vous suffoque, Si vos souspirs vont au deuant, Autant en emporte le vent: Et vostre Deesse s’en mocque Vous iugeant de mesme imparfaict De la parole & de l’effect. Pensez vous la rendre abatuë Sans vostre faict luy déceler? Faire les doux yeux sans parler, C’est faire l’Amour en tortuë: La belle faict bien de garder Ce qui vaut bien le demander. Voulez vous en la violence De vostre longue affection Monstrer vne discretion? Si on la voit par le silence, Vn tableau d’Amoureux transi Le peut bien faire tout ainsi. Souffrir mille & mille trauerses, N’en dire mot, pretendre moins, Donner ses tourmens pour tesmoins De toutes ses peines diuerses, Des coups n’estre point abbatu, C’est d’vn asne auoir la vertu.QVATRAINS.
Si des maux qui vous font la guerre Vous voulez guerir desormais, Il faut aller en Angleterre Où les loups ne viennent iamais. Ie n’ay peu rien voir qui me plaise Dedans les Psalmes de Marot: Mais i’ayme bien ceux là de Beze, En les chantant sans dire mot. Ie croy que vous auez faict vœu D’aymer & parent & parente; Mais puis que vous aymez la Tante, Espargnez au moins le nepueu. Le Dieu d’Amour se deuoit peindre Aussy grand comme vn autre Dieu, Mais il suffit qu’il puisse atteindre Iusqu’à la piece du milieu. Ceste femme à couleur de bois En tout temps peut faire potage: Car dans sa manche ell’ a des poix, Et du beure sur son visage.DISCOVRS
Au Roy.
Il estoit presque iour, & le ciel souriant Blanchissoit de clairté les peuples d’Oriant, L’Aurore aux cheueux d’or, au visage de roses, Desia comme à demy decouuroit toutes choses, Et les oyseaux, perchez en leur feuilleux seiour, Commençoient s’eueillant à se plaindre d’amour: Quand ie vis en sursaut, vne beste effroyable, Chose estrange à conter, toutesfois veritable, Qui plus qu’vne Hydre affreuse à sept gueulles meuglant, Auoit les dens d’acier, l’œil horible, & sanglant, Et pressoit à pas torts vne Nimphe fuyante, Qui reduite aux abois, plus morte que viuante, Halétante de peine, en son dernier recours, Du grand Mars des François imploroit le secours, Embrassoit ses genoux, & l’appellant aux armes, N’auoit autre discours que celuy de ses larmes. Ceste Nimphe estoit d’âge, & ses cheueux meslez Flotoient au gré du vent, sur son dos aualez. Sa robe estoit d’azur, où cent fameuses villes Eleuoient leurs clochers sur des plaines fertilles, Que Neptune arosoit de cent fleuues épars, Qui dispersoient le viure aux gens de toutes pars. Les vilages epais fourmilloient par la plaine; De peuple, & de betail, la campaigne estoit plaine: Qui s’employant aux ars meloient diuersement, La fertile abondance auecque l’ornement: Tout y reluisoit d’or, & sur la broderie Eclatoit le brillant de mainte piererie. La mer aux deux costés ceste ouurage bordoit: L’Alpe de la main gauche en biais s’epandoit Du Rhain iusqu’en Prouence, & le mont qui partage D’auecque l’Espagnol le François heritage, De l’Aucate à Bayonne en cornes se haussant, Monstroit son front pointu de neges blanchissant. Le tout estoit formé d’vne telle maniere, Que l’art ingenieux excedoit la matiere. Sa taille estoit auguste, & son front couronné, De cent fleurs de lis d’or estoit enuironné. Ce grand Prince voyant le soucy qui la greue, Touché de pieté, la prend & la releue, Et de feux estoufant ce funeste animal, La deliura de peur aussi-tost que de mal, Et purgeant le venin dont elle estoit si plaine, Rendit en vn instant la Nimphe toute saine. Ce Prince ainsi qu’vn Mars en armes glorieux, De palmes ombrageoit son chef victorieux, Et sembloit de ses mains au combat animées, Comme foudre ietter la peur dans les armées. Ses exploits acheuez en ses armes viuoient: Là les camps de Poytou d’vne part s’éleuoient, Qui superbes sembloient s’honorer en la gloire, D’auoir premiers chanté sa premiere victoire. Diepe de l’autre part sur la mer s’alongeoit, Où par force il rompoit le camp qui l’assiegeoit, Et poussant plus auant ses troupes epanchées Le matin en chemise il surprit les tranchées. Là Paris deliuré de l’Espagnolle main, Se dechargeoit le col de son ioug inhumain. La campagne d’Iury sur le flanc cizellée, Fauorisoit son prince au fort de la meslée, Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus Au Dieu de la bataille apendoit les escus. Plus haut estoit Vandome, & Chartres, & Pontoise, Et l’Espagnol defait à Fontaine Françoise, Où la valeur du foible emportant le plus fort Fist voir que la vertu ne craint aucun effort. Plus bas dessus le ventre au naif contrefaite Estoit pres d’Amiens la honteuse retraite Du puissant Archiduc, qui creignant son pouuoir, Creut que c’estoit en guerre assez que de le voir. Deçà delà luitoit mainte troupe rangée, Mainte grande cité gemissoit assiegée, Où si tost que le fer l’en rendoit possesseur, Aux rebelles vaincus il vsoit de douceur, Vertu rare au vainqueur, dont le courage extreme N’a gloire en la fureur que se vaincre soy-mesme. Le chesne, & le laurier cest ouurage ombrageoit, Où le peuple deuot sous ses loys se rangeoit, Et de vœus, & d’ençens, au ciel faisoit priere De conseruer son Prince en sa vigueur entiere. Maint puissant ennemy domté par sa vertu, Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu, Tout semblable à l’enuie à qui l’estrange rage De l’heur de son voisin enfielle le courage, Hideuse, bazanée, & chaude de rancœur, Qui ronge ses poulmons, & se mache le cœur. Apres quelque priere en son cœur prononcée, La Nimphe en le quittant au ciel s’est elancée, Et son corps dedans l’air demourant suspendu: Ainsi comme vn Milan sur ses aisles tendu, S’areste en vne place, où changeant de visage, Vn brullant eguillon luy pique le courage; Son regard estincelle, & son cerueau tremblant Ainsi comme son sang d’horreur se va troublant: Son estommac pantois sous la chaleur frissonne, Et chaude de l’ardeur qui son cœur epoinçonne, Tandis que la fureur precipitoit son cours, Veritable Prophéte elle fait ce discours. Peuple, l’obiet piteux du reste de la terre, Indocile à la paix, & trop chaud à la guerre, Qui fecond en partis, & leger en desseins, Dedans ton propre sang souilles tes propres mains, Entens ce que ie dis, atentif à ma bouche, Et qu’au plus vif du cœur ma parolle te touche. Depuis qu’irreuerent enuers les Immortels, Tu taches de mépris l’Eglise & ses autels, Qu’au lieu de la raison gouuerne l’insolence, Que le droit alteré n’est qu’vne violence, Que par force le foible est foullé du puissant, Que la ruse rauit le bien à l’innocent, Et que la vertu saincte en public méprisée, Sert aux ieunes de masque, aux plus vieux de risée, (Prodige monstrueux) & sans respect de foy, Qu’on s’arme ingratement au mépris de son Roy, La Iustice, & la Paix, tristes & desolées, D’horreur se retirant au ciel s’en sont volées: Le bon-heur aussi tost à grand pas les suiuit, Et depuis de bon œil le Soleil ne te vit. Quelque orage tousiours qui s’éleue à ta perte, A comme d’vn brouillas ta personne couuerte, Qui tousiours prest à fondre en échec te retient, Et mal-heur sur mal-heur à chaque heure te vient. On a veu tant de fois la ieunesse trompée, De tes enfans passez au tranchant de l’espée, Tes filles sans honneur errer de toutes pars, Ta maison, & tes biens saccagez des Soldars, Ta femme insolemment d’entre tes bras rauie, Et le fer tous les iours s’atacher à ta vie. Et cependant aueugle en tes propres effets, Tout le mal que tu sens, c’est toy qui te le faits; Tu t’armes à ta perte, & ton audace forge L’estoc dont furieux tu te coupes la gorge. Mais quoy tant de mal-heurs te suffisent-ils pas? Ton Prince comme vn Dieu, te tirant du trespas, Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes, Qu’il te fait viure en paix à l’ombre de ses palmes: Astrée en sa faueur demeure en tes citez, D’hommes, & de betail les champs sont habitez: Le Paysant n’ayant peur des bannieres estranges, Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vandanges, Et le Berger guidant son troupeau bien noury Enfle sa cornemuse en l’honneur de Henry. Et toy seul cependant, oubliant tant de graces, Ton aise trahissant de ses biens tu te lasses. Vien ingrat respon-moy, quel bien esperes tu, Apres auoir ton Prince en ses murs combatu? Apres auoir trahy pour de vaines chimeres, L’honneur de tes ayeux, & la foy de tes peres? Apres auoir cruel tout respect violé, Et mis à l’abandon ton pays desolé? Atten tu que l’Espaigne, auecq’ son ieune Prince, Dans son monde nouueau te donne vne Prouince? Et qu’en ces trahisons, moins sage deuenu, Vers toy par ton exemple il ne soit retenu? Et qu’ayant dementy ton amour naturelle, A luy plus qu’à ton Prince il t’estime fidelle? Peut estre que ta race, & ton sang violent, Issu comme tu dis d’Oger, ou de Roland, Ne te veut pas permetre encore ieune d’age, Qu’oysif en ta maison se rouille ton courage, Et rehaussant ton cœur que rien ne peut ployer, Te fait chercher vn Roy qui te puisse employer, Qui la gloire du ciel, & l’effroy de la terre, Soit comme vn nouueau Mars indomtable à la guerre, Qui sçache en pardonnant les discords étoufer, Par clemence aussi grand, comme il est par le fer. Cours tout le monde entier de Prouince en Prouince, Ce que tu cherches loing habite en nostre Prince. Mais quels exploits si beaux a fait ce ieune Roy, Qu’il faille pour son bien que tu fauces ta foy, Trahisses ta patrie, & que d’iniustes armes, Tu la combles de sang, de meurtres & de larmes? Si ton cœur conuoiteux est si vif, & si chaud, Cours la Flandre, où iamais la guerre ne defaut, Et plus loing sur les flancs d’Autriche & d’Alemagne, De Turcs, & de turbans enionche la campagne, Puis tout chargé de coups, de viellesse, & de biens, Reuien en ta maison mourir entre les tiens. Tes fils se mireront en si belles depouilles, Les vieilles au foyer en fillant leurs quenouilles, En chanteront le conte, & braue en argumens, Quelque autre Iean de Mun en fera des Romans. Ou si trompant ton Roy tu cours autre fortune, Tu trouueras ingrat toute chose importune, A Naples, en Sicille, & dans ces autres lieux, Où l’on t’assignera, tu seras odieux, Et l’on te fera voir auecq’ ta conuoitise, Qu’apres les trahisons les traistres on meprise. Les enfans étonnez s’enfuiront te voiant, Et l’Artisan mocqueur, aux places t’efroyant, Rendant par ses brocards ton audace flétrie, Dira, ce traistre icy nous vendit sa patrie, Pour l’espoir d’vn Royaume en Chimeres conçeu, Et pour tous ses desseins du vent il a reçeu. Ha! que ces Paladins viuans dans mon Histoire, Non comme toy touchez d’vne batarde gloire Te furent differens, qui courageux par tout, Tindrent fidellement mon enseigne debout, Et qui se repandants ainsi comme vn tonnerre, Le fer dedans la main firent trembler la terre, Et tant de Roys Payens sous la Croix deconfis, Asseruirent vaincus aux pieds du Crucifis, Dont les bras retroussez, & la teste panchée, De fers honteusement au triumphe atachée Furent de leur valeur tesmoins si glorieux, Que les noms de ces preux en sont escris aux Cieux. Mais si la pieté, de ton cœur diuertie, En toy pauure insensé n’est du tout amortie, Si tu n’as tout à fait reietté loing de toy L’amour, la charité, le deuoir, & la foy, Ouure tes yeux sillez, & voy de quelle sorte D’ardeur precipité la rage te transporte, T’enuelope l’esprit, t’esgarant insensé, Et iuge l’auenir par le siecle passé. Si tost que ceste Nimphe en son dire enflamée, Pour finir son propos eut la bouche fermée, Plus haute s’eleuant dans le vague des Cieux, Ainsi comme vn éclair disparut à nos yeux, Et se monstrant Déesse en sa fuite soudaine, La place elle laissa de parfun toute plaine, Qui tombant en rosée aux lieux les plus prochains, Reconforta le cœur & l’esprit des humains. HENRY le cher suget de nos sainctes prieres, Que le Ciel reseruoit à nos peines dernieres, Pour rétablir la France au bien non limité Que le Destin promet à son eternité, Apres tant de combats, & d’heureuses victoires, Miracles de noz tans, honneur de noz Histoires, Dans le port de la paix, Grand Prince puisses-tu, Mal-gré tes ennemis exercer ta vertu: Puisse estre à ta grandeur le Destin si propice, Que ton cœur de leurs trets rebouche la malice, Et s’armant contre toy puisse-tu dautant plus De leurs efforts domter le flus, & le reflus, Et comme vn saint rocher opposant ton courage, En écume venteuse en dissiper l’orage, Et braue t’éleuant par dessus les dangers Estre l’amour des tiens, l’effroy des estrangers. Attendant que ton fils instruit par ta vaillance, De sous tes étendars sortant de son enfance, Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant, Aille les Othomans iusqu’au Caire assaillant, Et que semblable à toy foudroyant les armées Il ceuille auecq’ le fer les Palmes idumées, Puis tout flambant de gloire en France reuenant, Le Ciel mesme là haut de ses faits s’etonnant, Qu’il epande à tes pieds les depouilles conquises, Et que de leurs drapeaux il pare noz Eglises. Alors raieunissant au recit de ses faits, Tes desirs, & tes vœus en ses œuures parfaits, Tu ressentes d’ardeur ta viellesse eschauffée, Voyant tout l’Vniuers nous seruir de trophée. Puis n’estant plus icy chose digne de toy, Ton fils du monde entier restant paisible Roy, Sous tes modelles saincts & de paix, & de guerre, Il regisse puissant en Iustice la terre, Quand apres vn long-tans ton Esprit glorieux Sera des mains de Dieu couronné dans les Cieux.PLAINTE.
En quel obscur seiour le Ciel m’a-il reduit, Mes beaux iours sont voilez d’vne effroyable nuit, Et dans vn mesme instant comme l’herbe fauchee, Ma ieunesse est seichee. Mes discours sont changez en funebres regrets, Et mon ame d’ennuis est si fort esperduë, Qu’ayant perdu Madame en ces tristes forests, Ie crie, & ne sçay point ce qu’elle est deuenuë. O bois! ô prez! ô monts! qui me fustes iadis En l’Auril de mes iours vn heureux Paradis, Quand de mille douceurs la faueur de Madame Entretenoit mon ame, Or que la triste absence en l’Enfer où ie suis, D’vn piteux souuenir me tourmente & me tuë, Pour consoler mon mal & flater mes ennuis, Helas! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë? Où sont ces deux beaux yeux? que sont-ils deuenus? Où sont tant de beautez, d’Amours & de Venus, Qui regnoient dans sa veuë, ainsi que dans mes veines, Les soucis & les peines? Helas! fille de l’air qui sens ainsi que moy, Dans les prisons d’Amour, ton ame detenuë, Compagne de mon mal assiste mon émoy, Et responds à mes cris, qu’est-elle deuenuë? Ie voy bien en ce lieu triste & desesperé Du naufrage d’amour ce qui m’est demeuré, Et bien que loin d’icy le destin l’ait guidee, Ie m’en forme l’idee. Ie voy dedans ces fleurs les tresors de son teint, La fierté de son ame en la mer toute esmeuë, Tout ce qu’on voit icy viuement me la peint, Mais il ne me peint pas ce qu’elle est deuenuë. Las voicy bien l’endroit où premier ie la vy, Où mon cœur de ses yeux si doucement rauy, Reiettant tout respect descouurit à la belle, Son amitié fidelle. Ie reuoy bien le lieu: mais ie ne reuoy pas La Reyne de mon cœur qu’en ce lieu i’ai perduë. O bois! ô prez! ô monts! ses fidelles esbats, Helas! respondez-moy, qu’est-elle deuenuë? Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L’agreable Printemps sous ses pieds florissoit, Tout rioit aupres d’elle, & la terre paree Estoit énamouree. Ores que le malheur nous en a sçeu priuer, Mes yeux tousiours moüillez d’vne humeur continuë Ont changé leurs saisons en la saison d’hyuer N’ayant sçeu découurir ce qu’elle est deuenuë. Mais quel lieu fortuné si long temps la retient? Le Soleil qui s’absente au matin nous reuient, Et par vn tour reglé sa cheuelure blonde Esclaire tout le monde. Si tost que sa lumiere à mes yeux se perdit, Elle est comme vn éclair pour iamais disparuë, Et quoy que i’aye faict malheureux & maudit Ie n’ay peu descouurir ce qu’elle est deuenuë. Mais Dieu, i’ay beau me plaindre, & tousiours soupirer I’ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer, I’ay beau mourir d’amour & de regret pour elle, Chacun me la recelle. O bois! ô prez! ô monts! ô vous qui la cachez! Et qui contre mon gré l’auez tant retenuë, Si iamais de pitié vous vous vistes touchez, Helas! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë? Fut-il iamais mortel si malheureux que moy? Ie ly mon infortune en tout ce que ie voy, Tout figure ma perte, & le Ciel & la Terre A l’enuy me font guerre. Le regret du passé cruellement me point, Et rend, l’obiet present, ma douleur plus aiguë, Mais las! mon plus grand mal est de ne sçauoir point, Entre tant de mal-heurs, ce qu’elle est deuenuë. Ainsi de toutes parts ie me sens assaillir, Et voyant que l’espoir commence à me faillir, Ma douleur se rengrege, & mon cruel martyre S’augmente & deuient pire. Et si quelque plaisir s’offre deuant mes yeux, Qui pense consoler ma raison abattuë, Il m’afflige, & le Ciel me seroit odieux, Si là haut i’ignorois ce qu’elle est deuenuë. Gesné de tant d’ennuis, ie m’estonne comment Enuironné d’Amour & du fascheux tourment, Qu’entre tant de regrets son absence me liure, Mon esprit a peu viure. Le bien que i’ay perdu me va tyrannisant, De mes plaisirs passez mon ame est combatuë, Et ce qui rend mon mal plus aigre & plus cuisant, C’est qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Et ce cruel penser qui sans cesse me suit, Du traict de sa beauté me pique iour & nuict, Me grauant en l’esprit la miserable histoire D’vne si courte gloire. Et ces biens qu’en mes maux encor il me faut voir Rendroient d’vn peu d’espoir mon ame entretenuë, Et m’y consolerois si ie pouuois sçauoir Ce qu’ils sont deuenus & qu’elle est deuenuë. Plaisirs si tost perdus, helas! où estes vous? Et vous chers entretiens qui me sembliez si doux, Où estes-vous allez? & où s’est retiree Ma belle Cytheree? Ha triste souuenir d’vn bien si tost passé, Las! pourquoy ne la voy-ie? ou pourquoy l’ay-ie veuë? Ou pourquoy mon esprit d’angoisses oppressé, Ne peut-il descouurir ce qu’elle est deuenuë. En vain, helas! en vain, la vas-tu dépaignant Pour flatter ma douleur, si le regret poignant De m’en voir separé, d’autant plus me tourmente Qu’on me la represente. Seulement au sommeil i’ay du contentement, Qui la fait voir presente à mes yeux toute nuë, Et chatouille mon mal d’vn faux ressentiment, Mais il ne me dit pas ce qu’elle est deuenuë. Encor ce bien m’afflige, il n’y faut plus songer, C’est se paistre de vent que la nuict s’alleger D’vn mal qui tout le iour me poursuit & m’outrage D’vne impiteuse rage. Retenu dans des nœuds qu’on ne peut deslier, Il faut priué d’espoir que mon cœur s’esuertuë Ou de mourir bien tost, ou bien de l’oublier, Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Comment! que ie l’oublie? Hà Dieu ie ne le puis, L’oubly n’efface point les amoureux ennuis Que ce cruel tyran a graué dans mon ame En des lettres de flame. Il me faut par la mort finir tant de douleurs, Ayons donc à ce point l’ame bien resoluë, Et finissant nos iours finissons nos mal-heurs, Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë. Adieu donc clairs Soleils, si diuins & si beaux, Adieu l’honneur sacré des forests & des eaux, Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte De vos beautez deserte. Las! receuez mon ame en ce dernier adieu, Puis que de mon mal-heur ma fortune est vaincuë, Miserable amoureux ie vay quiter ce lieu, Pour sçauoir aux Enfers ce qu’elle est deuenuë. Ainsi dit Amiante alors que de sa voix Il entama les cœurs des roches & des bois, Plorant & souspirant la perte d’Iacee, L’obiet de sa pensee. Affin de la trouuer, il s’encourt au trespas, Et comme sa vigueur peu à peu diminuë, Son ombre plore & crie en descendant là bas, Esprits, hé! dites-moy, qu’est-elle deuenuë?ODE.