Orlando

Virginia Woolf · Chapitre 4 sur 6 · partie 2/3

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Orlando

Chapitre IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Comme sa fenêtre donnait sur la plus intérieure des cours, comme elle avait enjoint à ses serviteurs de n’admettre per-sonne, ne connaissait personne, et vivait elle-même légalement inconnue, Orlando fut d’abord surprise par cette ombre, puis indignée, puis enfin (quand elle en eut cherché et reconnu la cause) saisie d’une folle allégresse. Car c’était là une ombre fa-milière, une ombre grotesque ; ce n’était rien moins que l’ombre de la très noble archiduchesse Harriet Griselda de Finster-

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Aarhorn et Scand-op-Boom, en territoire roumain. Avec des sauts de lièvre elle arpentait la cour, dans son vieil habit de chasse et son immuable manteau. Pas un cheveu de sa tête n’avait changé. Telle était donc la femme qui avait chassé Or-lando d’Angleterre. Telle était l’aire du vautour obscène – tel était l’oiseau fatal, en personne. À la pensée qu’elle avait fui jusqu’en Turquie la séduction de ces charmes (bien éventés au-jourd’hui) Orlando éclata de rire. Il y avait dans l’aspect de cette femme quelque chose d’indiciblement comique. Comme Orlan-do l’avait découvert déjà, on ne pouvait la comparer qu’à une hase monstrueuse. Elle en avait les yeux fixes, les joues flasques, le haut toupet. Elle s’arrêta soudain (exactement à la façon des lièvres qui se mettent sur leur séant dans les blés quand ils se croient à l’abri des curieux) et regarda fixement Orlando qui, de sa fenêtre, la regarda fixement en retour. Après qu’elles se fu-rent ainsi regardées fixement pendant quelques minutes, il n’y avait plus rien à faire pour Orlando qu’à la prier d’entrer, et bientôt les deux dames échangèrent des politesses tandis que l’archiduchesse secouait la neige de son manteau.

« La peste soit des femmes, se dit Orlando en allant cher-cher dans le buffet un verre de vin, elles ne vous laissent jamais un moment de paix. Il n’existe pas d’espèce plus fureteuse, plus curieuse, plus intrigante. C’est pour échapper à cette grande perche que j’ai quitté l’Angleterre, et voilà que… » À ce moment elle se tourna pour présenter son plateau à l’archiduchesse, et – oh ! – ne vit plus qu’un gentilhomme vêtu de noir. Un paquet d’habits gisait dans le garde-cendres. Elle était seule avec un homme.

À ce coup de théâtre qui, d’une part, la ramenait à la cons-cience de son propre sexe (qu’elle avait complètement oublié) et, d’autre part, repoussait son hôte dans les régions lointaines du sexe adverse, doublement bouleversée, Orlando se sentit dé-faillir.

 

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« Là, cria-t-elle en portant la main à son sein, quelle peur vous m’avez causée !

« Douce créature, s’écria l’archiduchesse en pliant un ge-nou et en pressant du même geste un cordial contre les lèvres d’Orlando, pardonnez-moi ce stratagème ! »

Orlando sirota le vin tandis que l’archiduc, un genou en terre, lui baisait la main.

Bref, ils jouèrent leurs rôles d’homme et de femme pendant dix minutes avec beaucoup d’entrain pour en venir enfin à une conversation naturelle. L’archiduchesse (mais désormais nous devrons l’appeler l’archiduc) raconta son histoire : il était homme et l’avait toujours été. Il avait vu un portrait d’Orlando et en était tombé désespérément amoureux ; pour venir à ses fins il s’était habillé en femme et avait loué un appartement chez le boulanger ; la fuite d’Orlando pour la Turquie l’avait plongé dans le désespoir ; à son retour il avait appris sa métamorphose, s’était hâté de lui offrir ses services (à ce point, ses hi ! hi ! de-vinrent intolérables). Car elle était pour lui, dit l’archiduc Harry, et demeurerait éternellement le Prodige, la Perle et la Perfection de son sexe. Les trois P eussent été plus persuasifs sans ses étranges hi ! hi ! et les ho ! ho ! qui les entrecoupèrent fâcheu-sement. « Si c’est là de l’amour, se dit Orlando en regardant l’archiduc de l’autre côté du cendrier, et cette fois d’un point de vue féminin, il y a dans ce sentiment quelque chose de profon-dément ridicule. »

Cependant l’archiduc Harry, à deux genoux, faisait de sa tendresse la déclaration la plus passionnée. Il dit à Orlando qu’il avait amassé quelque chose comme vingt millions de ducats dans un coffre de son château. Pas un gentilhomme anglais ne possédait autant d’acres de terre que lui. La chasse y était excel-lente : il pouvait lui promettre un tableau mêlé de perdrix blanches et de coqs de bruyère comme pas une lande anglaise, voire même écossaise, ne pourrait lui en fournir. À dire vrai, les faisans avaient souffert de la pépie pendant son absence, et les

– 127 – daines avaient lâché leurs jeunes daims, mais tout pouvait être remis en ordre et le serait avec son aide lorsqu’ils vivraient en Roumanie, ensemble.

Pendant tout ce discours, d’énormes larmes naissaient de ses gros yeux et couraient dans les replis terreux de ses longues joues flasques.

Les hommes pleurent aussi fréquemment hors de propos que les femmes ; Orlando le savait par expérience ; mais elle apprenait peu à peu que les femmes se doivent d’être choquées quand les hommes leur laissent voir trop d’émotion. Elle fut donc choquée.

L’archiduc présenta ses excuses. Il se maîtrisa suffisam-ment pour dire qu’il allait se retirer mais qu’il reviendrait le lendemain prendre sa réponse.

Ceci se passait un mardi. Il vint le mercredi ; il vint le jeu-di ; il vint le vendredi ; et il vint le samedi. Chaque visite, il est vrai, commençait, se poursuivait, ou s’achevait par une déclara-tion d’amour. Mais dans les intervalles il y avait assez de place pour de longs silences. Orlando et son hôte restaient de chaque côté du foyer. Parfois l’archiduc faisait tomber les pincettes et Orlando les ramassait. Puis l’archiduc se rappelait un jour avoir chassé l’élan en Suède, et Orlando demandait si c’était un très gros élan, et l’archiduc disait qu’il n’était pas aussi gros que le renne qu’il avait tué en Norvège, et Orlando demandait s’il avait jamais tué un tigre, et l’archiduc disait qu’il avait tué un alba-tros, et Orlando demandait (en réprimant à demi un bâillement) si un albatros était aussi gros qu’un éléphant, et l’archiduc di-sait… quelque chose de très sensé sans doute, mais qu’Orlando n’entendait pas, car elle regardait son écritoire, ou le ciel, ou la porte. Sur quoi l’archiduc disait : « Je vous adore » à l’instant même où Orlando disait : « Voyez, il commence à pleuvoir », et tous deux, dans un embarras horrible, rouges de honte, ou-bliaient de penser à ce qu’ils pourraient dire ensuite. En vérité, Orlando, à court d’esprit, ne savait plus de quoi parler ; elle al-

– 128 – lait être, pensait-elle, forcée de l’épouser, quand elle s’avisa d’un jeu qu’on nomme « Mouche-posée » et où l’on peut perdre de grandes sommes d’argent avec une très petite dépense d’esprit. Par cet artifice fort simple qui demandait seulement, pour être mis en œuvre, trois morceaux de sucre et une provision de mouches, on put surmonter l’embarras de la conversation et éviter la nécessité du mariage. En moins de rien, l’archiduc pa-ria cinq cents livres contre un teston qu’une mouche allait se poser sur tel morceau et non sur tel autre. Ainsi les matinées passèrent : les deux partenaires surveillaient les mouches (qui étaient naturellement paresseuses à cette saison et passaient souvent une heure ou deux à faire le tour du plafond) jusqu’au moment où une belle mouche bleue faisait son choix et décidait du gain. Plusieurs centaines de livres changèrent de main à ce jeu : l’archiduc, effréné parieur, jurait qu’il n’avait fichtre rien à envier aux courses de chevaux et souhaitait d’y jouer toujours. Mais Orlando, s’en lassa vite.

« À quoi bon être une femme belle et jeune, se dit-elle, si je dois passer tous mes matins à regarder des mouches bleues en tête-à-tête avec un archiduc ? »

La vue seule du sucre lui fit bientôt horreur ; quant aux mouches, elles lui donnaient le tournis. Il devait y avoir un moyen d’en sortir, supposa-t-elle, mais elle était encore mala-droite dans les artifices de son sexe, et puisqu’on ne lui permet-tait plus d’assommer son adversaire ou de le percer d’outre en outre, le seul moyen qu’elle trouva fut celui-ci : elle attrapa une mouche bleue, l’écrasa délicatement (c’était une mouche à demi morte déjà, sans quoi la bonté d’Orlando envers les animaux lui eût interdit ce geste) et la fixa, par une goutte de gomme ara-bique, sur un morceau de sucre. Pendant que l’archiduc con-templait le plafond, elle substitua adroitement ce morceau à ce-lui sur qui elle avait misé, cria « Posée ! posée ! » et déclara qu’elle avait gagné son pari. Elle avait agi avec l’espoir que l’archiduc, si érudit en matière de sport et de courses, décèlerait la fraude ; alors, comme tricher à Mouche-posée est le plus hor-

– 129 – rible des crimes, et que des hommes, pour cette faute, ont été bannis de la société humaine à perpétuité et réduits à celle des singes sous les tropiques, elle avait calculé que l’archiduc serait assez énergique pour refuser désormais d’avoir rien de commun avec elle. Mais elle avait compté sans la simplicité de ce doux gentilhomme. Il n’était pas bon juge en matière de mouches. Une mouche morte avait pour lui toutes les apparences d’une vivante. Elle tricha vingt fois de suite et il lui paya plus de dix-sept mille deux cent cinquante livres (ce qui correspond environ à quarante mille huit cent quatre-vingt-cinq livres six shillings huit pence de notre monnaie) jusqu’au moment où Orlando tri-cha si grossièrement qu’il fut impossible, même à ses yeux inno-cents, de ne pas voir la fraude. Quand il connut enfin la vérité, une scène pénible éclata. L’archiduc se dressa de toute sa hau-teur. Il devint pourpre. Des larmes roulèrent une à une le long de ses joues. Qu’elle lui eût gagné une fortune n’était rien ; il la lui donnait de bon cœur ; qu’elle l’eût trompé était quelque chose ; il était blessé de l’en savoir capable ; mais qu’elle eût tri-ché à Mouche-posée était tout. Comment aimer une femme qui trichait au jeu ? Sur quoi il s’effondra complètement. Par bon-heur, dit-il en recouvrant un peu de son sang-froid, il n’y avait pas eu de témoin. Et après tout, dit-il, elle n’était qu’une femme. Bref, magnanime, il allait pardonner, et s’inclinait déjà pour demander pardon de ses paroles violentes, lorsque Orlando, pour en finir, au moment où il courbait sa tête orgueilleuse, lui laissa tomber un petit crapaud entre la peau et la chemise.

On doit rendre cette justice à Orlando qu’elle aurait infini-ment préféré une rapière. Un crapaud est une chose dégoûtante à cacher sur soi tout un matin. Mais quand les rapières sont in-terdites, il faut bien avoir recours aux crapauds. D’ailleurs, un mélange de crapauds et de rires réussit quelquefois où le froid acier échouerait. Elle rit. L’archiduc rougit. Elle rit. L’archiduc jura. Elle rit. L’archiduc claqua la porte.

« Dieu soit loué ! » s’écria Orlando en riant encore. Elle en-tendit le carrosse sortir de la cour à une furieuse allure. Le

– 130 – grondement des roues retentit sur la route. Il s’éloigna, de plus en plus faible. Enfin, il s’éteignit.

« Je suis seule », dit Orlando, puisque personne ne pouvait l’entendre.

Que le silence, après le bruit, soit plus profond, les savants en doutent encore. Mais que la solitude soit plus sensible après l’amour, bien des femmes en mettraient la main au feu. En écoutant mourir le roulement de cette voiture, Orlando sentit fuir loin, plus loin d’elle, toujours plus loin, un archiduc (peu lui importait), une fortune (peu lui importait), un titre (peu lui im-portait), l’établissement et la sécurité du mariage (peu lui im-portait), mais aussi la vie qui se retirait, et un amant. « La vie et un amant », murmura-t-elle ; elle se dirigea vers son écritoire, elle trempa sa plume dans l’encre et écrivit :

« La vie et un amant » – c’était un vers dont le rythme ni le sens n’avaient rien de commun avec ce qui le précédait – une dissertation sur la vraie manière de baigner les brebis pour évi-ter la rogne. En le relisant, Orlando rougit, répéta :

« La vie et un amant. » Puis, ayant posé sa plume, elle se rendit dans sa chambre, vint droit à son miroir et ordonna ses perles autour de son cou. Mais les perles ne paraissaient pas à leur avantage sur une matinée de cotonnade fleurie ; Orlando essaya d’une robe en taffetas gris tourterelle ; puis d’une autre fleur-de-pêcher ; puis d’une autre en brocart bordeaux. Peut-être fallait-il un nuage de poudre ; et si l’on faisait bouffer ses cheveux – ainsi – autour du front, les choses, peut-être, n’en iraient que mieux. Puis Orlando enfila des mules pointues, fit glisser à son doigt l’émeraude d’une bague. « Voyons », dit-elle quand tout fut prêt, et elle alluma les candélabres d’argent de chaque côté du miroir. Quelle femme n’eût rougi de plaisir au spectacle qu’Orlando vit soudain flamboyer dans la neige, car tout le miroir était parcouru de sentes neigeuses et elle-même apparaissait semblable à un feu, à un buisson ardent, tandis que les flammes des candélabres ceignaient sa tête d’un feuillage

– 131 – aux scintillements argentés ; ou bien encore la glace devenait une eau glauque, elle une sirène couverte de perles, une sirène au fond d’une grotte, chantant pour que les bateliers se pen-chent et tombent, tombent l’embrasser ; dure et douce, sombre et claire, elle avait un charme si capiteux que c’était grand’pitié, vraiment, de ne pas voir un homme, là, qui sût lui dire en bon français : « Le diable m’emporte, Madame, vous êtes l’amour incarné », ce qui était vérité pure. Orlando même (qui n’était pas vaine pourtant) le savait, puisqu’elle sourit de ce sourire in-volontaire qui naît sur les lèvres des femmes quand leur propre beauté, vision un instant étrangère, tremble comme une goutte, hésite comme une eau naissante, se forme et soudain leur fait face dans le cadre d’un miroir. Orlando sourit ce sourire, puis écouta et n’entendit rien que la brise dans les feuillages ; alors elle soupira : « La vie et un amant », pirouetta sur ses talons, fit voler vivement les perles de son cou, le satin de ses épaules, ap-parut en simples culottes de soie noire comme n’importe quel gentilhomme, et sonna. Lorsque arriva le domestique, elle lui ordonna de faire avancer immédiatement un carrosse à six che-vaux. Des affaires urgentes l’appelaient à Londres. Une heure après le départ de l’archiduc, la voici partie à son tour.

 

Nous saisirons l’occasion de ce trajet – le paysage était un honnête paysage anglais qui ne demande pas de description – pour attirer l’attention du lecteur (mieux que nous n’aurions pu le faire alors) sur une ou deux observations glissées çà et là dans le cours de notre récit. On a peut-être remarqué, par exemple, qu’Orlando, surprise, cacha son manuscrit. On l’a vue ensuite se contempler longuement et attentivement dans son miroir ; et en ce moment même, tandis que son carrosse roulait vers Londres, elle sursautait, réprimait un cri toutes les fois que les chevaux galopaient un peu trop vite. Cette modestie pour son œuvre, cette vanité pour sa personne, cette crainte d’un accident, tout ceci semble présager que notre affirmation de naguère – Orlan-do, disions-nous, n’avait pas changé en devenant femme – ces-

– 132 – sait d’être absolument vraie. Orlando devenait, comme les femmes, un peu moins vaine de son cerveau ; comme les femmes, un peu plus vaine de sa personne. Sa sensibilité aug-mentait ici, diminuait là. Le changement d’habits, diront quelques philosophes, était pour beaucoup dans cette transfor-mation. Le rôle des habits, disent-ils, ne se borne pas à nous te-nir chaud. Ils changent le monde à nos yeux et nous changent aux yeux du monde. Lorsque le capitaine Bartolus, par exemple, vit la robe d’Orlando, il ordonna aussitôt de déployer une tente pour elle, il lui offrit à table une autre tranche de bœuf et la pria de descendre à terre dans sa vedette. À coup sûr Orlando n’aurait pas été l’objet de ces attentions délicates si l’étoffe de ses jupes, au lieu de flotter, avait été serrée autour de ses jambes en manière de culottes. Et quand nous sommes l’objet d’attentions délicates, nous sommes aussi tenus à quelque re-tour. Orlando avait fait la révérence, avait accepté, avait flatté l’humeur du bonhomme : elle n’en eût rien fait si le capitaine, au lieu de culottes, eût porté des jupes de femme, et au lieu de sa veste galonnée, un corsage de satin. Ainsi, comme on le sou-tiendrait avec quelque raison, ce sont peut-être les habits qui nous portent, et non pas nous qui les portons ; nous pouvons leur faire mouler notre bras ou notre poitrine, eux moulent à leur gré nos cœurs, nos cerveaux et nos langues. Chez Orlando, le port des habits féminins avait, au bout de quelque temps, modifié même les traits du visage. Comparez le portrait d’Orlando homme avec celui d’Orlando femme : l’identité des deux personnages n’est pas douteuse, et pourtant certains chan-gements apparaissent. Cette main que l’homme garde libre pour saisir l’épée, la femme doit s’en servir pour empêcher la soie de glisser de ses épaules. L’homme regarde le monde bien en face, comme s’il était fait pour son usage, façonné pour son bon plai-sir. La femme lui glisse un coup d’œil oblique, subtil, et même soupçonneux. Sous les mêmes habits, leur apparence eût été peut-être la même.

Tel est l’avis de quelques philosophes – des plus sages phi-losophes ; mais, tout compte fait, nous penchons pour l’avis

– 133 – contraire. La différence entre les sexes est, par bonheur, des plus profondes. Les habits ne sont qu’un symbole de la réalité enfouie au-dessous. Ce fut un changement intime qui poussa Orlando à choisir des vêtements et un sexe de femme. Peut-être exprima-t-elle par là, plus franchement qu’on ne le fait d’ordinaire, – la franchise était sa qualité dominante – une aventure fort commune quoique rarement avouée. Car nous touchons ici à un nouveau problème irrésolu. Si différents que soient les sexes, pourtant ils se combinent. Tout être humain oscille ainsi d’un pôle à l’autre, et bien souvent, tandis que les habits conservent seuls une apparence mâle ou femelle, au-dessous le sexe caché est le contraire du sexe apparent. Nul n’ignore les complications et les confusions qui en résultent. Mais ce n’est pas ici le lieu d’une étude complète : notons seu-lement les effets étranges de ce désordre dans le cas particulier d’Orlando.

C’est en effet ce mélange en elle des deux éléments, l’homme et la femme, dont tantôt l’un était victorieux et tantôt l’autre, qui donnait souvent à sa conduite un tour inattendu. Et le problème de son sexe était pour certains esprits curieux une source de perplexités : comment, par exemple, si Orlando était une femme, ne mettait-elle jamais plus de dix minutes à s’habiller ? Comment pouvait-elle apporter si peu d’attention au choix de ses robes et à leur fraîcheur ? Cependant, elle n’avait pas le formalisme d’un homme, l’ambition d’un homme. Elle possédait un cœur presque trop tendre. Jamais elle n’avait pu supporter de voir battre un âne ou noyer un chaton. Mais, d’un autre côté, elle détestait le ménage, se levait à l’aube, courait par les champs en été avant le lever du soleil. Pas un fermier n’aurait pu lui en remontrer sur les récoltes. Elle tenait tête aux meilleurs buveurs et se plaisait aux jeux de hasard. Bonne cava-lière, elle pouvait mener six chevaux au galop sur London Bridge. Pourtant, avec l’audace et l’énergie d’un homme, elle tremblait comme une faible femme à la vue du danger couru par un autre. Elle éclatait en sanglots pour un rien, ignorait la géo-graphie, jugeait les mathématiques insupportables et soutenait

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à l’occasion une de ces absurdités plus communes chez les femmes que chez les hommes, par exemple qu’aller vers le sud c’est descendre. Orlando était-elle donc plus homme que femme ? Il est difficile de le dire, et on ne saurait pour l’instant en décider, car son carrosse déjà roulait bruyamment sur les pa-vés. Elle avait atteint sa maison de la ville. On abaissait le mar-chepied, on ouvrait les grilles de fer. Elle entrait dans la de-meure de son père, à Blackfriars qui, bien que la mode désertât ce faubourg, était encore un vaste hôtel plaisant avec des jardins en pente rapide vers la rivière, et un charmant bocage de noise-tiers où faire la promenade.

Aussitôt installée, Orlando se mit en quête. Elle était venue chercher à la ville : la vie et un amant. Sur le premier de ces ar-ticles, on pouvait avoir quelques doutes ; quant au second, elle le trouva sans la moindre difficulté deux jours après son arrivée. Ce dernier événement eut lieu un mardi. Le jeudi elle alla faire une promenade à pied sur le Mail, comme c’était alors l’habitude des personnes de qualité. À peine y avait-elle fait deux tours qu’elle attira l’attention de quelques gens du com-mun venus là pour voir leurs maîtres. Au moment où Orlando dépassa le groupe, une femme vulgaire qui portait son enfant au sein fit un pas en avant, la dévisagea familièrement et cria : « Mais c’est-y pas Lady Orlando soi-même ? » Ses compagnons firent cercle et Orlando se trouva en un instant le point de mire d’une foule de bourgeois et de boutiquiers qui s’écrasaient pour contempler l’héroïne du procès célèbre. Car cette affaire avait excité dans le bas peuple un très vif intérêt. Orlando risquait fort d’être incommodée par la pression de cette populace – elle avait oublié que les dames ne se promènent pas seules, d’ordinaire, dans les lieux publics – quand, par bonheur, un gentilhomme de haute taille s’avança précipitamment et lui of-frit la protection de son bras. C’était l’archiduc. Sa vue accabla et réjouit Orlando en même temps. Non seulement ce gentil-homme magnanime lui avait pardonné, mais, pour lui montrer qu’il prenait en bonne part sa plaisanterie du crapaud, il s’était procuré un bijou à l’image de cet animal et pressa Orlando de

– 135 – l’accepter avec l’expression renouvelée de sa flamme, tandis qu’il la reconduisait vers son carrosse.

Foule, duc et bijou mirent Orlando rentrant chez elle de la plus méchante humeur imaginable. Était-il impossible d’aller faire un tour sans être à demi étouffée, contrainte d’accepter un crapaud serti d’émeraudes et demandée en mariage par un ar-chiduc ? Elle revint à de meilleurs sentiments les jours suivants lorsqu’elle trouva dans son courrier une demi-douzaine de bil-lets provenant des plus grandes dames du pays – Lady Suffolk, Lady Salisbury, Lady Chesterfield, Lady Tavistock et autres – qui, après avoir rappelé en termes aimables les vieilles alliances qui unissaient leurs familles à la sienne, lui demandaient l’honneur de faire sa connaissance. Le lendemain, samedi, plu-sieurs de ces grandes dames vinrent lui rendre visite en per-sonne. Le mardi suivant, vers midi, leurs valets de pied apportè-rent des cartes d’invitation pour divers routs, dîners, et réu-nions dans un proche avenir ; et sans retard, mais non sans écume ni quelque fracas, Orlando fut lancée sur les eaux de la haute société londonienne.

Donner un aperçu véridique de la société londonienne à cette époque ou même à n’importe quelle époque, dépasse les moyens d’un biographe ou d’un historien. Seuls les écrivains, qui n’ont pour la vérité que peu de goût et aucun respect – nous voulons dire les romanciers et les poètes – réussiraient peut-être à traiter ce sujet, car il est un de ceux où la vérité n’existe pas. Rien ici n’existe. Tout n’est que vapeur – mirage. Pour nous expliquer clairement, Orlando rentrait de l’un de ces routs à trois ou quatre heures du matin avec des joues comme un arbre de Noël et des yeux comme des étoiles. Elle détachait une den-telle, parcourait une douzaine de fois toute la longueur de sa chambre, détachait une autre dentelle, s’arrêtait, et se remettait en marche. Souvent le soleil flamboyait sur les cheminées de Southwark avant qu’elle ait pu se décider à se mettre au lit. Et quand elle y était, elle restait une heure à virer, tourner, rire et soupirer avant de s’endormir enfin. Et la cause d’un tel émoi ?

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Le monde. Et qu’avait dit ou fait le monde pour mettre une dame raisonnable dans cet état ? À parler clair, rien. Le lende-main, Orlando avait beau mettre sa mémoire à la torture, elle ne pouvait se souvenir d’un seul mot qu’on pût vraiment appeler quelque chose. Lord O. s’était montré galant. Lord A., poli. Le marquis de C., charmant. Mr. M., amusant. Mais lorsqu’elle es-sayait de retrouver en quoi leur galanterie, leur politesse, leur charme ou leur esprit avait consisté, il fallait bien que sa mé-moire fût en faute, puisqu’elle ne pouvait rien citer de précis. C’était toujours la même chose. Rien ne durait jusqu’au lende-main, mais l’excitation du moment était intense. Ainsi nous sommes forcés de voir dans le monde un de ces breuvages que les maîtresses de maison habiles servent chauds aux environs de Noël et dont la saveur dépend du mélange et de l’agitation convenables d’une douzaine d’ingrédients. Prenez l’un d’eux à part, il est insipide. Prenez à part Lord O., Lord A., Lord C., ou Mr. M., et chacun d’eux séparé n’est rien. Agitez-les ensemble, et ils se combinent pour donner la plus enivrante des saveurs, le plus séduisant des parfums. Cependant cette ivresse, cette sé-duction échappent entièrement à notre analyse. Au même ins-tant donc, le monde est tout et le monde n’est rien. Le monde est le plus fort breuvage qui soit, et pourtant le monde n’a au-cune réalité. De tels monstres sont l’affaire des romanciers et des poètes ; à force de riens, ils font des livres plus gros qu’eux ; nous leur cédons la place avec la meilleure grâce du monde.

Suivant l’exemple de nos prédécesseurs, nous dirons seu-lement, par suite, que la haute société, sous le règne de la Reine Anne, brillait d’un éclat sans pareil. Y être admise était le but de toute personne bien née. Les grâces y étaient suprêmes. Les pères en instruisaient leurs fils, les mères leurs filles. On ne ju-geait parfaite l’éducation de ces jeunes gens des deux sexes que lorsqu’ils connaissaient à fond la science de l’attitude, l’art du salut et de la révérence, le maniement de l’épée ou de l’éventail, les soins de la bouche, le jeu de la jambe, le ploiement du genou, les diverses façons d’entrer dans un salon ou d’en sortir, enfin mille détails qui viendront aussitôt à la pensée de quiconque a

– 137 – jamais été dans le monde lui-même. Puisque Orlando avait mé-rité les louanges de la Reine Élisabeth pour sa façon de tendre une coupe d’eau de rose lorsqu’elle était un jeune garçon, on doit supposer qu’elle avait suffisamment d’expérience au-jourd’hui pour affronter les juges mondains. Il est vrai que sa distraction la rendait gauche quelquefois ; elle était bien capable de penser à la poésie quand il aurait fallu penser au taffetas ; elle marchait d’une façon un peu trop dégingandée pour une femme, peut-être, et ses gestes abrupts pouvaient mettre en danger, à l’occasion, une tasse de thé.

Soit que cette légère maladresse suffît à contrebalancer la splendeur de son port, soit qu’il y eût dans son sang une goutte de trop de cette noire humeur qui courait dans les veines de toute sa race, il est certain qu’après une vingtaine de sorties dans le monde, on aurait pu déjà l’entendre murmurer (son épagneul Pippin était son unique confident) : « Quelque chose ne va pas, mais quoi ? » Ceci se passait le mardi 16 juin 1712 ; Orlando arrivait d’un grand bal à Arlington House ; c’était l’aube et Orlando retirait ses bas. « Cela m’est bien égal de ne plus voir personne de ma vie ! » cria-t-elle soudain, et elle fondit en larmes. Les amants ne lui manquaient pas, mais la vie qui, après tout, n’est pas sans importance, lui échappait. « Est-ce là, demanda-t-elle – mais il n’y avait personne pour répondre – est-ce là – elle n’en finit pas moins sa phrase – ce qu’ils appel-lent vivre ? » En signe de sympathie, l’épagneul tendit la patte. L’épagneul lécha Orlando. Orlando frappa l’épagneul. Orlando baisa l’épagneul. Bref, il régnait entre eux la sympathie la plus vraie qui puisse s’établir entre un chien et sa maîtresse. Mais dans ce commerce avec les animaux, il n’est pas niable que le défaut de paroles met un grand obstacle à des échanges un peu délicats. Ils agitent la queue ; ils ploient l’avant-train et bom-bent l’arrière ; ils se roulent, ils sautent, trépignent, gémissent, aboient, bavent, observent mille rites et inventent mille arti-fices, mais en vain ou presque, puisque la parole leur manque. Et voilà bien, songea Orlando en couchant doucement le chien sur le parquet, voilà bien ce que je reproche au grand monde

– 138 – d’Arlington House. Eux aussi agitent la queue, s’inclinent, se roulent, sautent, trépignent et bavent, mais la conversation leur reste inconnue. « Voici des mois que je vais dans le monde, dit Orlando en jetant un bas à travers la pièce, et je n’ai rien enten-du que Pippin n’eût été capable d’exprimer. J’ai froid. J’ai faim. Je suis content. J’ai attrapé une souris. J’ai enterré un os. Un baiser sur mon nez, je vous prie. » C’était bien peu.

Comment Orlando avait-elle passé en si peu de temps de l’ivresse au dégoût ? On pourrait l’expliquer en supposant que ce mélange mystérieux « le monde » n’est pas bon ou mauvais en soi, mais contient un esprit volatil et puissant qui vous enivre quand vous le croyez (comme le croyait Orlando) délicieux, ou qui vous donne la migraine quand vous le croyez (comme le croyait Orlando) répugnant. Que la faculté du langage ait beau-coup à faire là-dedans, nous nous permettons d’en douter. Sou-vent une heure de silence est la plus exquise de toutes ; l’esprit le plus brillant peut être ennuyeux au-delà de toute expression. Mais laissons ceci aux poètes, et poursuivons notre récit.

Orlando envoya son second bas rejoindre le premier et se mit tristement au lit en jurant désormais de renoncer au monde. Mais c’était aller trop vite en besogne, comme l’avenir le montra bientôt. Dès son réveil, le lendemain matin, elle trouva sur sa table, parmi les invitations ordinaires, un billet d’une certaine grande dame, la Comtesse de R. Étant donné son serment de la veille, la seule explication que nous puissions donner de la con-duite d’Orlando – en hâte elle dépêcha son courrier à R. House pour assurer la comtesse de l’immense plaisir qu’elle aurait à lui rendre visite – c’est qu’elle ressentait encore l’effet de ces trois noms mélodieux qu’avait laissé tomber dans son oreille, sur le pont de l’Enamoured Lady, le capitaine Nicolas Benedict Barto-lus au moment où ils remontaient la Tamise. « Addison, Dry-den, Pope », avait-il dit en montrant du doigt le Cocotier, et de-puis ce jour, « Addison, Dryden, Pope », comme une incanta-tion carillonnait dans la tête d’Orlando. Comment croire à tant de folie ? Pourtant, les faits sont là. Toute son expérience avec

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Nick Greene n’avait rien appris à Orlando. De tels noms exer-çaient toujours sur elle la plus puissante fascination. Peut-être devons-nous croire à quelque chose, et puisque Orlando, nous l’avons dit, ne croyait pas aux divinités ordinaires, peut-être avait-elle transféré aux grands hommes sa part de crédulité. Distinguons pourtant. Les animaux, les soldats, les hommes d’État ne l’émouvaient en rien. Mais la seule pensée d’un grand écrivain suscitait dans son âme un tel élan de foi qu’elle en fai-sait presque un dieu invisible. En quoi son instinct, d’ailleurs, montrait du bon sens. Pour que l’âme puisse croire, sans doute faut-il que les yeux ne puissent pas voir. Sur le pont du bateau, c’est dans une sorte de vision mystique qu’Orlando avait entre-vu ces grands hommes. Elle doutait que la tasse y fût vraiment en porcelaine et la gazette en papier. Lorsque Lord O., un jour, s’était vanté d’avoir dîné la veille avec Dryden, elle n’en avait pas cru un traître mot. Or, le salon de Lady R. avait la réputa-tion d’être une antichambre du saint des saints où vivait le gé-nie ; c’était là qu’hommes et femmes se réunissaient pour ba-lancer des encensoirs et entonner des hymnes devant le buste du grand homme trônant dans une niche. Parfois le Dieu dai-gnait apparaître en personne. Seules des intelligences émi-nentes étaient admises dans cette chapelle où l’on ne disait rien, paraît-il, qui ne fût spirituel.

Quel n’était donc pas le trouble d’Orlando lorsqu’elle entra dans le salon ! Elle trouva la compagnie déjà rassemblée en de-mi-cercle autour du feu. Lady R., une assez vieille dame au teint foncé avec une mantille de dentelle noire sur la tête, était assise dans un grand fauteuil au centre. Ainsi, quoique dure d’oreille, elle pouvait diriger la conversation tant à sa droite qu’à sa gauche. Tant à sa droite qu’à sa gauche étaient assis des hommes et des femmes de la plus haute distinction. Tous les hommes, disait-on, avaient été premiers ministres, et toutes les femmes, murmurait-on, avaient eu un roi pour amant. À coup sûr, tous étaient brillants, tous étaient fameux. Orlando salua très bas sans mot dire, et s’assit… Trois heures après, elle fit une profonde révérence et sortit.

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Mais enfin, dira le lecteur exaspéré, que se passa-t-il entre-temps ? En trois heures, de si grands esprits n’ont pu que tenir les propos les plus spirituels, les plus profonds, les plus intéres-sants du monde. On serait tenté de le croire. Mais en fait ils ne dirent rien. C’est là une caractéristique curieuse qu’ont toujours partagée les plus brillantes sociétés du monde. La vieille Ma-dame du Deffand et ses amis ont parlé pendant cinquante ans sans arrêt. Et qu’en reste-t-il ? Peut-être trois mots spirituels. Nous sommes donc libres de croire soit qu’on ne disait rien chez Madame du Deffand, soit qu’on n’y disait rien de spirituel, soit enfin que les trois paroles spirituelles durèrent dix-huit mille deux cent cinquante soirées, ce qui ne laisse pas beaucoup d’esprit à la part de chacune.

La vérité paraît être – si nous osons nous servir d’un tel mot pour un pareil sujet – que tous ces petits cercles vivent sous un enchantement. L’hôtesse est notre sibylle moderne. C’est une sorcière qui jette un charme sur ses invités. Dans telle maison, ils se croient heureux ; dans telle autre, spirituels ; dans une troisième, profonds. Ce sont autant d’illusions – que je ne songe pas à blâmer le moins du monde, car les illusions sont les choses les plus précieuses et les plus nécessaires de la vie, et la femme qui peut en créer une compte parmi les grandes bienfai-trices de l’humanité. Mais chacun sait que les illusions sont ré-duites en poudre lorsqu’elles se heurtent à la réalité : il s’ensuit donc qu’aucun bonheur réel, aucun esprit réel, aucune profon-deur réelle ne sont tolérés dans les lieux où l’illusion règne. Ceci explique pourquoi Madame du Deffand n’a pas tenu plus de trois propos spirituels en cinquante ans. Si elle en avait tenu da-vantage, son cercle eût été détruit. Le mot d’esprit, en quittant ses lèvres, fauchait toute la conversation courante comme un boulet de canon fauche les fleurs des prés. Son fameux « mot de Saint-Denis » roussit jusqu’à l’herbe. Le désenchantement et le désespoir le suivirent. Pas une parole ne fut prononcée. « Par Dieu, Madame, épargnez-nous un autre mot semblable », criè-rent plus tard ses amis, d’un seul accord. Et elle obéit. De presque dix-sept ans elle ne dit plus rien de mémorable et tout

– 141 – alla le mieux du monde. La belle et bonne douillette de l’illusion protégea son salon comme elle protégeait celui de Lady R. Les fidèles se croyaient heureux, se croyaient spirituels, se croyaient profonds, et puisqu’ils le croyaient, d’autres le croyaient encore plus fermement. Ainsi s’était accréditée la légende que le salon de Lady R. était un lieu de délices incomparables ; tous en-viaient ceux qui avaient le bonheur d’y être admis ; et ceux-là s’enviaient eux-mêmes parce que les autres les enviaient. Un tel enchaînement n’a pas de fin – hormis celle que nous allons rap-porter.

Un jour, en effet, un incident survint. Orlando, qui était là environ pour la troisième fois, avait encore l’illusion qu’elle écoutait les épigrammes les plus brillantes du monde ; en fait, le vieux général C. était tout bonnement en train de raconter avec force détails comment la goutte avait passé de sa jambe gauche à sa jambe droite, et Mr. L. se contentait de l’interrompre à chaque nom propre. « R. ? Oh ! je connais Billy R. comme ma poche. S. ? Mon meilleur ami. T. ? J’ai passé quinze jours avec lui dans le Yorkshire » – ce qui, par la vertu de l’illusion, appa-raissait à tous comme les reparties les plus spirituelles, les ré-flexions morales les plus pénétrantes, et suscitait dans le salon un bruyant enthousiasme, quand soudain la porte s’ouvrit et li-vra passage à un petit homme dont Orlando ne saisit pas le nom. Bientôt elle fut envahie par une sensation curieusement désagréable. Les visages environnants lui apprirent qu’elle n’était pas la seule à ressentir cette gêne. Quelqu’un se plaignit d’un courant d’air. Un chat devait être caché sous le sofa, gémit la Marquise de C. On eût dit que leurs yeux, après un rêve ex-quis, s’ouvraient peu à peu pour voir un broc minable et une contrepointe sale. On eût dit que les vapeurs grisantes d’un vin délicieux lentement s’échappaient de leurs cerveaux. Le général parlait toujours, et Mr. L. se souvenait encore. Mais, de plus en plus, tous voyaient le cou apoplectique de l’un et la calvitie de l’autre. Quant à leurs propos – on ne pouvait rien imaginer de plus ennuyeux, de plus trivial. L’énervement devint général ; les dames, sous la protection de leurs éventails, bâillèrent. À la fin,

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Lady R. tapota sèchement, du sien, le bras de son fauteuil. Les deux causeurs se turent.

Alors le petit homme dit,

Il dit ensuite,

Il dit enfin8.

Ces mots éclataient d’esprit vrai, de vraie sagesse, de vraie profondeur. Ils épouvantèrent l’auditoire. Un seul eût été bien assez pénible ; mais trois, coup sur coup, le même soir ! Pas un salon ne pouvait y survivre.

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