Orlando
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
« Mr. Pope, dit la vieille Lady R. d’une voix qui tremblait de rage sarcastique, vous vous plaisez à montrer de l’esprit. » Le visage de Mr. Pope s’empourpra. Personne ne dit mot. Un si-lence mortel pesa sur l’assistance pendant vingt minutes. Puis, un à un, les fidèles se levèrent pour s’éclipser. Après une telle aventure, il était douteux qu’ils revinssent jamais. On pouvait entendre les porte-flambeaux appeler leurs carrosses jusqu’au bas de South Audley Street. Les portières battirent, le roulement des roues s’éloigna. Dans l’escalier, Orlando se trouva près de Mr. Pope. Son corps maigre et tordu était secoué d’émotions di-verses. Ses yeux décochaient à la fois des traits de malice, de rage, de triomphe, d’esprit et de terreur (car il tremblait comme une feuille). Il avait l’air d’un reptile prêt à la détente avec le feu d’une topaze au front. Au même instant une étrange tempête d’émotions ballottait l’âme de la malheureuse Orlando. Elle était encore sous l’effet du désenchantement qui l’avait assaillie moins d’une heure auparavant : sous de tels chocs l’esprit ti-tube. Tout prend une apparence dix fois plus triste et plus dé-nudée. C’est à de tels moments que l’esprit humain court les
8 Ces propos sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rap-porter : on les trouvera d’ailleurs dans ses œuvres complètes. (V. W.)
– 143 – plus grands dangers, que des femmes prennent le voile, des hommes la tonsure. C’est à de tels moments que des riches font donation de tous leurs biens, et que des hommes heureux se tranchent la gorge avec un couteau à découper. Orlando aurait fait tout ceci de bon cœur, mais elle pouvait prendre un parti plus casse-cou encore, et elle le prit. Elle invita Mr. Pope à l’accompagner chez elle.
Car s’il faut être casse-cou pour entrer sans arme dans l’antre d’un lion, casse-cou pour affronter l’Atlantique dans une barque à rames, casse-cou pour jouer à cloche-pied au sommet de Saint-Paul, il faut l’être encore davantage pour rentrer chez soi en tête à tête avec un poète. Un poète combine en lui l’Atlantique et le lion. L’un nous noie et l’autre nous mord. Si nous échappons aux dents, nous succombons aux vagues. Un homme qui détruit les illusions est à la fois bête sauvage et flot. Les illusions sont à l’âme ce que l’atmosphère est à la terre. Dé-tachez cette pellicule d’air tendre, et la plante meurt, la couleur se fane. La terre sur laquelle nous marchons n’est qu’un mâche-fer : nous foulons de la marne, et des cailloux aigus nous déchi-rent les pieds. La vérité nous anéantit. La vie est un rêve. C’est le réveil qui nous tue. Qui nous vole nos rêves nous vole notre vie… (et cela peut continuer pendant six pages si vous le dési-rez ; mais c’est un style bien ennuyeux, autant l’abandonner).
À ce compte, Orlando aurait dû être réduite en cendres quand le carrosse s’arrêta devant sa maison de Blackfriars. Si elle en sortit, épuisée de fatigue il est vrai, mais encore de chair et d’os, ce ne fut que grâce à un fait sur lequel nous avons attiré déjà l’attention du lecteur. Moins clair nous voyons, et plus nous croyons. Or, les rues qui vont de Mayfair à Blackfriars étaient à cette époque fort mal éclairées. C’était mieux, il est vrai, qu’au siècle d’Élisabeth. Car alors le voyageur nocturne devait se fier aux étoiles ou à la torche rougeoyante d’un veilleur de nuit pour éviter de se rompre le col dans les sablières de Park Lane ou de s’égarer dans les bois de chênes labourés par les sangliers, sur la route de Tottenham Court. Mais tout de même l’éclairage était
– 144 – loin encore de la perfection moderne. Tous les deux cents mètres environ vacillait la lampe à huile d’un réverbère, mais les intervalles étaient, sur presque toute leur longueur, d’un noir de poix. Ainsi, pendant dix minutes Orlando et Mr. Pope étaient dans l’ombre ; puis, pendant une demi-minute, dans la lumière. Ces oscillations firent naître en Orlando un étrange état d’âme. À mesure que s’évanouissait la lumière, elle sentait un baume exquis l’envahir tout entière. « En vérité, c’est un grand hon-neur pour une jeune femme d’être en voiture avec Mr. Pope », pensait-elle bientôt en considérant de profil le nez de son voisin. « Je suis bénie entre toutes les femmes. À un demi-pouce de moi – en vérité je sens les rubans de son genou qui se pressent contre ma cuisse – est le plus grand génie de ce Royaume, Do-minions inclus. Les siècles futurs penseront à nous avec curiosi-té et m’envieront furieusement. » Mais voici qu’approchait un nouveau réverbère. « Sotte que je suis, pensait-elle. La renom-mée et la gloire ne sont rien. Les siècles à venir se soucieront bien de moi et de Mr. Pope ! Et qu’est-ce qu’un « siècle », vrai-ment ? Et qu’est-ce que « nous » ? » Cette traversée de Berkeley Square ressemblait aux tâtonnements de deux fourmis aveugles un instant réunies par le hasard, sans intérêt ni but commun, dans le noir d’un désert. Orlando frissonnait. Mais de nouveau revenait l’ombre. L’illusion renaissait. « Comme son front est noble ! » pensait-elle (en prenant dans l’obscurité la bosse d’un coussin pour le front de Mr. Pope). « Quel poids de génie dans ce crâne ! Que d’esprit, de sagesse et de vérité ! Rien ne lui manque, en fait, de tous ces trésors qui ont pour les hommes plus de prix que la vie même. Vous êtes la seule lampe éternelle. Sans vous, l’humain pèlerinage s’accomplirait dans une ombre funeste (à ce moment, le carrosse roula dans une ornière de Park Lane et fit une embardée terrible). Sans génie à coup sûr, nous verserions, c’en serait fait de nous. Oh ! le plus auguste, le plus lumineux des phares ! » – Orlando apostrophait en ces termes la bosse du coussin lorsque la voiture passa sous l’un des réverbères de Berkeley Square. L’erreur fut dissipée. Mr. Pope avait un front comme tout le monde. « Petit misérable, pensa
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Orlando, voilà donc comme tu m’as trompée. J’ai pris cette bosse pour ton front. Quand on peut te voir clairement, quelle ignominie ! Quelle bassesse ! Maladif et mal bâti, je ne vois rien à vénérer en toi, mais fort à plaindre et fort à mépriser. »
Mais l’ombre revint et la colère d’Orlando changea d’objet quand elle ne vit plus que les genoux du poète.
« Que dis-je ? C’est moi qui suis une misérable », réfléchit-elle lorsqu’ils furent plongés de nouveau dans une obscurité complète. « Si vil que vous soyez, ne suis-je pas plus vile en-core ? C’est vous qui me nourrissez, qui me protégez ; vous êtes l’épouvante des bêtes fauves et la terreur des tribus barbares ; vous avez tissé pour moi des habits avec les fils du ver à soie et des tapis avec la laine des troupeaux. Et si j’ai besoin d’adorer, n’avez-vous pas mis dans le ciel à mon intention votre propre image ? Ne trouvé-je pas partout la marque de votre sollici-tude ? Quelle humilité, quelle gratitude, quelle docilité ne vous dois-je point en échange ? Je veux passer ma vie à vous servir, vous honorer, et vous obéir avec joie. »
À peine avait-elle achevé ce discours que le carrosse attei-gnit l’énorme réverbère au coin de ce qui est aujourd’hui Picca-dilly Circus. La lumière éblouit Orlando et soudain elle vit, outre quelques créatures dégradées de son propre sexe, deux misé-rables nains perdus dans un désert affreux. Ils étaient égale-ment nus, solitaires, sans armes et impuissants à se porter un mutuel secours. Chacun avait assez d’ouvrage à s’occuper de son salut. Regardant Mr. Pope en plein visage : « Je ne puis pas plus vous adorer, pensa Orlando, que vous ne pouvez me protéger : ce sont là deux folies également vraies. La lumière de la vérité tombe sur nous avec une crudité impitoyable, et la lumière de la vérité nous va diablement mal à tous les deux. »
Comme de juste, pendant tout ce temps, ils n’avaient pas cessé d’échanger des propos agréables, selon l’usage des per-sonnes bien nées et de bonne éducation, sur l’humeur de la Reine et la goutte du Premier Ministre, tandis que le carrosse,
– 146 – passant de l’ombre à la lumière, descendait Haymarket, suivait le Strand, remontait Fleet Street, et atteignait enfin la maison d’Orlando à Blackfriars. Depuis quelques instants déjà, les in-tervalles séparant les réverbères étaient mieux éclairés, et les réverbères éclairaient moins : l’aube venait de naître ; et ce fut dans la lumière égale mais confuse d’un matin d’été, au moment où tout est visible mais où rien ne l’est distinctement, qu’ils des-cendirent de carrosse, Mr. Pope offrant l’appui de sa main à Or-lando et Orlando priant Mr. Pope, avec une révérence, de la pré-céder dans son hôtel, sans omettre le moindre rite de la civilité gracieuse.
Il ne faudrait pas déduire du passage précédent que le gé-nie (il est vrai que ce mal a disparu des Îles Britanniques, feu Lord Tennyson, dit-on, ayant été le dernier à en souffrir) brille toujours d’un éclat égal ; s’il en était ainsi tout serait clair pour nous, et nous courrions le risque d’être brûlés vifs. Le génie fonctionne plutôt à la façon d’un phare qui jette un rayon, puis s’arrête pendant un certain temps ; seulement, plus capricieux dans ses manifestations, il peut lancer six ou sept éclairs coup sur coup (comme avait fait Mr. Pope cette nuit) et puis rentrer dans l’ombre pour une année ou pour toujours. Il est donc im-possible de se guider d’après ses rayons, et les hommes de gé-nie, dit-on, quand ils sont dans leur série noire, ne se distin-guent pas du commun des mortels.
Ce fut une déception pour Orlando, mais un bonheur aussi. Car à partir de cette nuit elle vécut souvent dans la société d’hommes de génie. Et ils n’étaient pas si différents de nous qu’on aurait pu le croire. Addison, Pope, Swift, se révélèrent amateurs de thé. Ils aimaient les berceaux de verdure. Ils collec-tionnaient de petits morceaux de verre colorés. Ils adoraient les grottes. Les honneurs ne leur étaient pas désagréables. Les louanges leur étaient délicieuses. Ils portaient des habits tantôt gris, tantôt prune. Mr. Swift avait une belle canne de Malacca. Mr. Addison parfumait ses mouchoirs. Mr. Pope souffrait de maux de tête. Un peu de commérage ne leur faisait pas peur. Ils
– 147 – n’étaient pas, d’ailleurs, sans avoir leurs jalousies. (Nous notons ici au hasard quelques réflexions qui se présentèrent pêle-mêle à l’esprit d’Orlando.) D’abord elle s’en voulut de prendre garde à ces bagatelles et résolut de noter sur un cahier les discours mé-morables de ces grands hommes ; mais la page demeura vide. Peu à peu, cependant, Orlando reprit son entrain ; déchira les cartes d’invitation aux réunions mondaines ; garda ses soirées libres ; attendit avec impatience la visite de Mr. Pope, de Mr. Addison, de Mr. Swift, etc. Si le lecteur veut bien consulter The Rape of the Lock ou le Spectator ou Les Voyages de Gulliver, il comprendra précisément ce que peuvent signifier ces mots mys-térieux. En vérité, biographes et critiques pourraient s’épargner toute leur peine si les lecteurs voulaient bien suivre ce conseil. Car, lorsque nous lisons :
Si de la chaste Diane on a brisé les Vœux, Ou fêlé par mégarde un Vase précieux, Entaché son Honneur, gâté sa Brocatelle, Oublié sa Prière ou son Loup de dentelle, Perdu son Cœur, un Soir, ou ses perles, au Bal.
Mr. Pope en personne est devant nous, nous voyons frétil-ler sa langue comme celle d’un lézard, nous voyons ses yeux je-ter des éclairs, et sa main trembler ; nous savons comment il aimait, comment il mentait, comment il souffrait. Bref, tous les secrets d’une âme d’écrivain, toutes les expériences de sa vie, toutes les qualités de son esprit, éclatent dans ses œuvres, et ce-pendant il nous faut encore les gloses du critique et les récits des biographes. Le temps pèse bien lourd aux hommes : c’est la seule explication possible de telles monstruosités.
Pour nous, ayant lu une page ou deux du poème de Mr. Pope, nous savons exactement pourquoi Orlando le trouvait si amusant et si effrayant à la fois, pourquoi elle avait les joues si brûlantes et les yeux si brillants cet après-midi.
Mrs. Nelly frappa : Mr. Addison demandait à être introduit auprès de Madame. À ces mots, Mr. Pope se leva avec un sourire
– 148 – oblique, prit congé et s’en fut en boitillant. Mr. Addison entra. Pendant qu’il prend un siège, lisons le passage suivant du Spec-tator :
« Je tiens la femme pour un bel animal romanesque que l’on peut orner de fourrures et de plumes, de perles et de dia-mants, de métaux et de soieries. Le lynx, humblement, lui offri-ra sa peau pour une palatine. Le paon, le perroquet, le cygne s’associeront pour lui faire un manchon ; on fouillera la mer pour des coquilles, les roches pour des gemmes, et tous les règnes de la nature contribueront à l’embellissement d’un être qui en est l’ouvrage le plus achevé. Tout ceci je le passe aux femmes, mais pour ce jupon dont je vous parlais tout à l’heure, je n’y puis consentir, et je n’y consentirai point. »
Nous tenons notre auteur, tricorne et tout, au creux de notre paume. Une fois de plus, examinez-le sous la loupe. Ne voyez-vous pas, avec une netteté prodigieuse, jusqu’aux plis de son bras ? N’avez-vous pas devant les yeux les moindres rides, les moindres pentes de son esprit, sa bénignité, sa timidité, son urbanité, jusqu’au fait qu’il épousa une comtesse et mourut, à la fin, de façon très respectable ? Tout est parfaitement clair. Mais à peine Mr. Addison a-t-il dit son mot qu’on cogne à la porte, et Mr. Swift, qui a toujours eu ces façons tranchantes, entre sans se faire annoncer. Un moment, je vous prie ! Où sont Les Voyages de Gulliver ? Les voici ! Lisons un passage du Voyage chez les Houyhnms :
« Je jouissais alors d’une parfaite Santé de Corps et d’une entière Tranquillité d’Esprit ; je n’avais à souffrir ni la Trahison ou l’Inconstance d’un Ami, ni les violences d’un Ennemi avoué ou secret. Je n’étais pas contraint par Vénalité, Flatterie ou Ma-querellage d’acquérir la Faveur d’un Grand ou de son Mignon. Je n’avais besoin d’aucune Barrière contre l’Oppression ou le Vol, Là, pas de Médecin pour détruire mon corps, ni d’Avocat pour ruiner ma Fortune ; pas d’Espion pour guetter mes Pa-roles, mes Actes, et forger contre moi des Accusations pour de
– 149 – l’Argent ; pas de Railleurs, de Censeurs, de Calomniateurs, de Voleurs, de Bandits, de Cambrioleurs, de Juges, de Maque-reaux, de Bouffons, de Pipeurs, de Politiciens, de Beaux-Esprits, pas de Bavards suant l’Ennui… »
Arrêtez, arrêtez, de grâce ! Cette grêle de mots va nous écorcher vifs, et vous-même à la suite. Rien de plus cru que la violence de cet homme. Il est si rude et pourtant si propre ; si brutal et pourtant si bon ! Lui qui méprise le monde entier, le voici qui câline une petite fille ; il finira – qui en doute ? dans un asile de fous.
Orlando donc leur versait du thé et parfois, quand il faisait beau, les emmenait chez elle, à la campagne, où elle les traitait royalement dans la Salle Ronde ; elle y avait pendu tous leurs portraits en cercle ; ainsi Mr. Pope ne pouvait l’accuser d’avoir donné la priorité à Mr. Addison ou réciproquement. Ils étaient fort spirituels d’ailleurs (mais leur esprit est tout entier dans leurs livres) et ils enseignèrent à Orlando l’essentiel du style qui est d’avoir toujours un ton de voix naturel. C’est une qualité qui ne s’acquiert que par l’oreille : sans cette éducation directe, il est vain de chercher à l’imiter ; l’habile Greene lui-même n’y par-viendrait pas ; cette vague de naturel naît de l’atmosphère, frôle les meubles de sa volute, roule, s’évanouit ; nul ne la ressaisira jamais, et moins que personne ceux qui, un demi-siècle plus tard, dressent l’oreille et s’efforcent. Orlando l’apprit simple-ment en écoutant se nuancer la voix de ses hôtes ; son propre style changea ; elle écrivit des vers coulants, fort spirituels, et en prose traça quelques portraits. Tandis qu’elle apprenait ainsi à mieux écrire, elle prodiguait son vin, glissait sous l’assiette de ses compagnons, à dîner, quelques billets de caisse qu’ils pre-naient fort aimablement, agréait leurs dédicaces, et se jugeait hautement honorée par cet échange.
Ainsi les jours fuyaient et l’on pouvait souvent entendre Orlando se dire à elle-même, avec une emphase peut-être un tantinet suspecte : « Par mon âme, quelle vie ! » (car elle était
– 150 – toujours à la recherche de cette denrée). Mais les circonstances la forcèrent bientôt à considérer les choses de plus près.
Un jour, elle versait du thé à Mr. Pope ; celui-ci (comme n’importe qui peut le devenir d’après les vers cités plus haut), tout contracté dans son fauteuil, l’observait de ses yeux bril-lants.
« Seigneur, pensa-t-elle en levant les pinces à sucre, comme les femmes des siècles futurs m’envieront ! Et pour-tant » – elle s’arrêta, car il fallait s’occuper de Mr. Pope. Et pourtant – complétons sa pensée – lorsque quelqu’un dit : « Comme les siècles futurs m’envieront ! » on peut être sûr qu’il se sent tout à fait mal à l’aise dans le présent. Cette vie était-elle aussi amusante, aussi flatteuse, aussi glorieuse en réalité qu’après avoir passé entre les mains des mémorialistes ? D’abord, Orlando détestait positivement le thé ; en second lieu, l’intelligence, si divine, si adorable qu’elle soit, a l’habitude de loger dans les plus éreintées des carcasses où elle a bientôt dé-voré les autres vertus humaines, si bien que, souvent, là où l’Esprit est le plus développé, le Cœur, les Sens, la Grandeur d’âme, la Charité, la Tolérance, la Bienveillance, etc., n’ont pas la place de respirer. Ajoutez à ceci la haute opinion que les poètes ont d’eux-mêmes et la basse opinion qu’ils ont des autres ; les inimitiés, les guerres, les envies, les disputes où ils sont engagés sans cesse ; la volubilité qu’ils mettent à en faire part ; la rapacité avec laquelle ils exigent votre sympathie ; et vous verrez qu’en somme (disons-le à voix basse de peur que les beaux esprits ne nous entendent), il est plus difficile, plus pé-nible même de servir le thé qu’on ne le croit généralement. Mais ce n’est pas tout : il y a encore (de nouveau nous allons baisser la voix de peur que les femmes ne nous entendent) le petit se-cret que les hommes se transmettent ; Lord Chesterfield l’a murmuré à l’oreille de son fils avec la recommandation expresse de n’en rien dire : « Les femmes ne sont que de grands enfants… Un homme de bon sens batifole avec elles, joue, plaisante et les flatte, mais rien de plus. » Comme les enfants entendent tou-
– 151 – jours ce qu’on veut leur cacher (fussent-ils même de grands en-fants), le secret a dû transpirer, et la cérémonie du thé en de-vient d’autant plus curieuse. Une femme sait fort bien que même si un bel esprit lui envoie ses poèmes, loue son jugement, sollicite ses critiques et boit son thé, ceci ne signifie pas le moins du monde qu’il respecte ses opinions, qu’il admire son intelli-gence, et se refusera le plaisir, puisque la rapière n’est pas ad-mise, de la transpercer avec sa plume. Si bas que nous le mur-murions, tout ceci, dis-je, doit avoir fui par quelque fente ; si bien que, même avec le pot de crème en suspens et les pinces à sucre au bout des doigts, il peut arriver aux dames de s’énerver quelque peu, de regarder quelque peu par la fenêtre, de bâiller quelque peu, et – ploc ! – de laisser tomber d’assez haut – comme fit Orlando ce jour-là – le sucre dans le thé de Mr. Pope. Nul mortel ne fut jamais plus prompt à soupçonner une insulte et plus rapide à se venger que Mr. Pope. Il se tourna vers Orlan-do et lui décocha aussitôt l’original d’un trait fameux qu’on trouvera dans ses Portraits de femmes. Il devait par la suite le polir longuement mais la version première était déjà assez pi-quante. Orlando reçut le trait avec une révérence. Mr. Pope prit congé avec un salut. Orlando, pour rafraîchir ses joues, – elle avait vraiment l’impression que ce petit homme l’avait giflée – s’en fut errer dans le bocage de noisetiers au fond du jardin. La brise fraîche agit bientôt sur elle. À son étonnement Orlando découvrit qu’elle était fort soulagée de se trouver seule. Elle re-garda les joyeuses batelées qui remontaient la rivière à a rame. Sans aucun doute ce spectacle lui remit à l’esprit un ou deux in-cidents de sa vie passée. Elle s’assit et médita profondément sous un saule magnifique. Elle demeura là jusqu’au moment où les étoiles apparurent dans le ciel. Alors elle se leva, prit le che-min du retour, entra dans sa maison, alla droit à sa chambre et verrouilla la porte. Puis elle ouvrit un placard où pendaient en-core un grand nombre des habits qu’elle avait portés jadis quand elle était un jeune homme élégant, et choisit un costume de velours noir richement orné de dentelles vénitiennes. Il était un peu passé de mode, à vrai dire, mais il lui allait à la perfec-
– 152 – tion et lui donnait l’exacte silhouette d’un jeune Lord. Elle fit un tour ou deux devant le miroir pour s’assurer que les jupes ne lui avaient pas fait perdre l’aisance de ses jambes et sortit secrète-ment.
C’était une belle nuit du début d’avril. Les lueurs de mil-liers d’étoiles fondues dans la clarté d’une lune en croissant, en-core renforcée par les réverbères, créaient une lumière infini-ment seyante à la silhouette humaine et à l’architecture de Mr. Wren. Une exquise tendresse estompait les formes : elles sem-blaient toujours sur le point de se dissoudre, et toujours une goutte d’argent leur rendait à la fois l’acuité et la vie. Voilà l’image de la conversation, songea Orlando (en se laissant aller à une absurde rêverie), voilà l’image de la société, de l’amitié, de l’amour tels qu’ils devraient être. Car, Dieu sait pourquoi, au moment où nous venons de perdre toute foi dans les relations humaines, une composition purement fortuite d’arbres et de granges, une meule, une charrette soudain nous offrent un symbole si parfait de l’idéal inaccessible, que nous nous remet-tons à chercher. Tout en faisant ces réflexions, Orlando entra dans Leicester Square. Les édifices y avaient une symétrie aé-rienne, et pourtant exacte, inconnue dans le jour. Le dais du ciel paraissait un lavis adroitement passé dans le contour des che-minées et des toitures. Au centre du square, sous un platane, une jeune femme assise dans une pose abattue, un bras pen-dant, l’autre posé sur ses genoux, semblait l’image même de la simplicité, de la grâce et de la désolation. Orlando la salua d’un geste large comme fait un galant qui présente en public ses res-pects à une élégante. La jeune femme leva la tête. La perfection en était exquise. La jeune femme leva les yeux. Orlando les vit briller d’un éclat qui resplendit parfois sur les théières mais ra-rement dans un visage humain. À travers ce glacis d’argent, la jeune femme laissa monter vers lui (car il était un homme pour elle) un regard d’appel, d’espoir, d’appréhension, de crainte. Elle se leva ; elle accepta son bras. Car – est-il besoin d’insister ? – elle était de celles qui, le soir venu, fourbissent leurs charmes pour l’étalage commun où ils attendront, à leur place, le plus
– 153 – haut acheteur. La jeune femme conduisit Orlando à la chambre où elle logeait dans Gerrard Street. Quand il la sentit à son bras, légèrement appuyée et pourtant suppliante, Orlando retrouva les sentiments qui conviennent à l’homme. Elle en eut l’apparence, les impressions et les paroles. Mais comme elle avait été femme elle-même, et très récemment, Orlando soup-çonna que la timidité de cette fille, ses réponses hésitantes, sa gaucherie pour faire tourner la clef dans la serrure, le drapé de sa cape et la langueur de son poignet n’étaient affichés que pour complaire sa propre virilité. Ils montèrent l’escalier, et les soins qu’avait pris cette pauvre créature pour orner sa chambre et pour cacher le fait qu’elle n’avait pas d’autre pièce, pas un ins-tant ne trompèrent Orlando. La feinte éveilla son mépris, la vé-rité sa pitié. À voir ainsi le comique transparaître derrière le tra-gique, et réciproquement, Orlando finit par ne plus savoir si elle devait rire ou pleurer. Cependant Nell – c’était le nom de la jeune femme, – avait déboutonné ses gants, tout en cachant soi-gneusement le pouce gauche qui aurait eu besoin d’une reprise, puis s’était retirée derrière un écran. Elle devait mettre du rouge à ses joues, arranger ses vêtements, enrouler autour de son cou un foulard propre. Elle ne cessait de bavarder comme font les femmes pour amuser leurs amoureux, mais Orlando eût juré, d’après le ton de sa voix, qu’elle pensait à autre chose. Lorsque tout fut à point, elle ressortit, prête – mais la patience d’Orlando était à bout. Partagée entre la colère, l’amusement et la pitié, elle jeta le masque et avoua qu’elle était une femme.
À ces mots, Nell partit d’un éclat de rire qu’on aurait pu en-tendre de l’autre côté de la route.
« Eh bien, ma chère, dit-elle quand elle fut remise, je ne suis pas fâchée de l’apprendre. Car je vous flanque mon billet (avec quelle rapidité, en découvrant qu’elles étaient du même sexe, elle avait changé de manières, abandonné ses façons plain-tives et suppliantes !) je vous flanque mon billet que les hommes, ce soir, me portaient sur les nerfs. Quelle poisse ! » Sur quoi elle attisa le feu, fit flamber un bol de punch et fit à Or-
– 154 – lando le récit de sa vie entière. Mais c’est la vie d’Orlando qui nous occupe pour l’instant : il est donc inutile de rapporter ici les aventures de cette autre dame, mais à coup sûr jamais Or-lando n’avait vu les heures passer si vite ni si joyeusement. Pourtant Mrs. Nell n’avait pas une paillette d’esprit dans la tête, et quand le nom de Mr. Pope vint dans la conversation, elle de-manda innocemment si c’était un parent de Pope, le perruquier de Jermyn Street. Cependant le charme du naturel, l’attrait de la beauté sont si forts que le récit de la pauvre fille, tout entrelardé d’expressions populacières eut pour Orlando la saveur d’un vin, après les belles phrases qu’elle avait coutume d’entendre, et elle finit par conclure que le mépris de Mr. Pope, la condescendance de Mr. Addison et le secret de Lord Chesterfield lui gâteraient toujours un peu la société des beaux esprits sans qu’elle cessât pour cela d’admirer profondément leurs œuvres.
Ces pauvres créatures, apprit-elle (car Nell lui fit connaître Prue, et Prue Kitty, et Kitty Rose), formaient une société à elles : Orlando y fut bientôt admise. Chacune faisait le récit des aven-tures qui l’avaient enfin jetée dans sa condition présente. Plu-sieurs d’entre elles étaient filles naturelles de comtes, et l’une même était plus proche qu’il n’aurait fallu sans doute, de la per-sonne royale. Aucune n’était trop misérable ou trop pauvre pour n’avoir pas dans sa poche quelque mouchoir ou quelque anneau qui lui tenait de pedigree. Elles s’asseyaient donc autour du bol de punch qu’Orlando s’était chargée d’emplir généreusement, et l’on racontait là maintes bonnes histoires, et l’on échangeait là maintes remarques plaisantes, car, lorsque les femmes se réu-nissent, – mais, chut ! – elles prennent toujours garde que les portes soient bien fermées et que pas un mot de leur conversa-tion ne soit imprimé. Elles n’ont qu’un désir, c’est – chut ! vous dis-je – c’est bien un pas d’homme qu’on entend dans l’escalier ? Nous allions avouer quel est leur seul désir quand l’arrivée de ce monsieur nous a ôté les mots de la bouche. Les femmes n’ont pas de désir, dit ce monsieur, entrant dans le par-loir de Nell ; rien que des affectations. Sans désirs (Nell lui a donné ce qu’il demandait et il est parti), leur conversation ne
– 155 – peut avoir d’intérêt pour personne. « Chacun sait », écrit Mr. S. W., « que, quand les hommes ne sont pas là pour les stimuler, les femmes ne trouvent plus rien à se dire. Seules, elles ne par-lent pas, elles égratignent. » Mais on ne s’égratigne pas indéfi-niment ; si donc les femmes ne peuvent pas causer ensemble et si, comme chacun sait (Mr. T. R. l’a prouvé), « incapables de toute affection pour des personnes de leur sexe, elles se détes-tent réciproquement », que peuvent bien faire les femmes lors-qu’elles se réunissent ?
Mais ce n’est pas une question qui mérite l’attention d’un homme raisonnable : nous autres, biographes, qui partageons avec les historiens le privilège de n’avoir point de sexe, passons outre, et, après avoir noté simplement qu’Orlando trouvait de grands charmes à la compagnie des femmes, laissons à ces mes-sieurs le soin de prouver, comme ils aiment tant le faire, que c’est une chose impossible.
Rendre un compte exact et minutieux de la vie d’Orlando à cette époque, devient de plus en plus malaisé. En vain nous fouillons l’ombre, en vain nous tâtonnons dans les cours mal éclairées, mal pavées, mal aérées que l’on trouvait alors aux en-virons de Gerrard Street et de Drury Lane : si parfois nous croyons voir passer Orlando, c’est pour la reperdre aussitôt. Les difficultés sont encore accrues par le fait qu’elle prit à ce mo-ment l’habitude de changer d’habits suivant qu’elle jugeait commode de paraître homme ou femme. C’est ainsi qu’elle est souvent mentionnée dans les mémoires de l’époque sous le nom de Lord un tel qui en fait était son cousin. On lui attribue les traits de générosité d’Orlando et jusqu’à ses poèmes. Il ne semble pas qu’elle ait éprouvé la moindre difficulté à jouer ces différents rôles : en fait la nature de son sexe changeait plus fré-quemment que ne peuvent l’imaginer ceux qui ont toujours por-té un seul genre d’habits ; il est très certain qu’elle récolta ainsi double moisson ; les plaisirs de la vie furent accrus pour elle, et ses expériences multipliées. Elle échangeait contre la rigueur
– 156 – des pantalons la séduction des jupons, et connaissait la joie d’être aimée des deux sexes également.
Un croquis rapide de sa journée nous la montrerait donc, au matin, parmi ses livres, dans une robe de Chine d’un genre ambigu ; puis, dans le même costume, en train de recevoir un ou deux protégés (car elle payait plusieurs douzaines de pen-sions) ; après quoi elle faisait un tour dans le jardin, grimpait sur les noisetiers, et les culottes courtes devenaient indispen-sables ; elle les quittait pour mettre la robe de taffetas fleuri qu’exigeaient une promenade en voiture à Richmond et les pro-positions de mariage de quelque noble gentilhomme ; de retour à la ville elle endossait une robe couleur tabac comme en por-tent les hommes de loi, et s’en allait dans les cours de justice voir ce qu’il advenait de ses procès car sa fortune se dissipait d’heure en heure sans qu’une décision parût plus proche qu’un siècle auparavant ; enfin, lorsque la nuit tombait, le plus sou-vent muée de pied en cap en noble gentilhomme, Orlando cou-rait la ville à la recherche des aventures.
Lorsqu’elle rentrait de ces expéditions – la gazette du temps fourmille à ce propos d’anecdotes où l’on voit Orlando se battre en duel, commander une frégate du Roi, danser nue sur un balcon, et s’enfuir avec une certaine dame aux Pays-Bas où le mari, dit-on, les suivit (mais qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? Nous nous refusons à l’examiner) – lorsqu’elle rentrait, disions-nous, de ces divertissements, quels qu’ils fussent, elle se plaisait quelquefois à passer sous les fenêtres d’un café où elle pouvait voir sans être vue les beaux esprits du temps, et imaginer à sa fantaisie, d’après leurs gestes, les propos sages, spirituels ou malicieux qu’ils tenaient sans doute, mais dont elle n’entendait pas le premier mot ; ce qui était peut-être un avantage ; c’est ainsi qu’un soir elle se tint peut-être une demi-heure à regarder sur une jalousie trois ombres qui buvaient du thé à la même table dans une maison de Bolt Court.
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Jamais comédie ne fut aussi intéressante. Orlando aurait voulu crier bravo ! bravo ! N’était-ce pas, en effet, le plus beau des drames… une page déchirée au plus épais du roman hu-main ? Il y avait la petite ombre aux lèvres boudeuses qui frétil-lait sur sa chaise, inquiète, trépidante, empressée ; il y avait l’ombre penchée (une femme) qui plongeait son index crochu dans la tasse pour reconnaître le niveau du thé, car elle était aveugle ; enfin il y avait le lourd profil romain roulant dans son vaste fauteuil – l’homme qui se tordait les doigts de façon étrange et laissait ballotter sa tête d’une épaule à l’autre tout en engloutissant d’énormes gorgées de son thé. Docteur Johnson, Mr. Boswell et Mrs. Williams, tels étaient les noms de ces trois ombres. Orlando était si absorbée par ce spectacle qu’elle en oublia de penser combien les siècles futurs l’envieraient, quoique, probablement, ils dussent l’envier à cette occasion. Elle ne pouvait que regarder, regarder toujours. À la fin, Mr. Boswell se leva. Il salua la vieille femme avec un air acerbe. Mais ensuite, comme il s’inclina humblement devant la grande ombre romaine qui, se levant soudain de toute sa hauteur, oscillante et superbe, roula vers lui les plus magnifiques périodes qu’aient jamais prononcées des lèvres humaines ; du moins c’est ce que crut Orlando, car elle n’entendit pas un seul des mots échangés par les trois ombres pendant tout le temps qu’ils burent leur thé.
Une nuit enfin, après l’une de ces flâneries, elle revint chez elle et monta dans sa chambre. Elle quitta sa veste garnie de dentelles et, en culotte et chemise, se mit à la fenêtre. Il y avait je ne sais quel émoi dans l’air qui l’empêchait de se mettre au lit. Une brume blanche s’étendait sur la ville, car c’était une nuit de gel au milieu de l’hiver. Un spectacle magnifique s’étalait sous les yeux d’Orlando. Elle pouvait voir Saint-Paul, la Tour, l’Abbaye de Westminster avec toutes les flèches et les dômes de la Cité, les formes douces des rives du fleuve, les courbes larges et opulentes des halls et des bâtiments publics. Au nord s’élevaient les collines douces et rases de Hampstead ; à l’ouest les rues et les squares de Mayfair luisaient d’un clair rayonne-
– 158 – ment. Sur ce panorama ordonné et serein, les étoiles se pen-chaient, scintillaient, nettes, dures, dans un ciel sans nuages. L’extrême limpidité de l’atmosphère laissait voir l’arête de chaque toit et le chapeau de chaque cheminée ; on eût compté les pavés dans les rues. Orlando ne put s’empêcher de comparer le bon ordre de ce spectacle avec l’entassement confus et irrégu-lier qu’avait été la Cité de Londres sous le règne d’Élisabeth. Alors, se souvenait-elle, la ville, si on peut l’appeler par ce nom, n’était qu’un simple amas de maisons accolées qui se pressaient sans ordre sous ses fenêtres à Blackfriars. Les étoiles se reflé-taient dans des trous profonds d’eau stagnante au milieu de la rue. Une ombre noire, au coin où s’ouvrait, à cette époque, la ta-verne, pouvait fort bien être le cadavre d’un homme assassiné. Orlando avait encore dans l’oreille les gémissements d’ivrognes, blessés pendant ces ripailles nocturnes, qu’elle avait entendus, quand sa nourrice élevait jusqu’à la fenêtre aux panneaux dia-mantés le petit garçon qu’elle était alors. Des bandes de ruf-fians, hommes et femmes entremêlés avec un cynisme inexpri-mable, rôdaient par les rues en hurlant des refrains sauvages, des éclairs de bijoux aux oreilles et des lueurs de couteaux aux poings. Par une nuit semblable on pouvait voir se profiler à l’horizon la masse opaque des forêts de Highgate et de Hampstead qui tordaient sur le ciel leur enchevêtrement éche-velé. Çà et là, au sommet des collines proches, se dressait un roide gibet avec son cadavre cloué pourrissant ou se desséchant sur sa croix. Le danger et l’incertitude, la luxure et la violence, la poésie et l’ordure grouillaient, bourdonnaient et puaient sur les grands chemins tortueux de l’époque élisabéthaine. Orlando avait encore dans les narines ces odeurs d’une nuit d’été dans les petites chambres et les ruelles étroites de la Cité. Au-jourd’hui – elle se pencha vers la fenêtre – tout était lumière, ordre et sérénité. On entendit sur les pavés le roulement d’un carrosse. Puis monta le cri lointain d’un veilleur de nuit : « Mi-nuit juste et gelée blanche. » Il n’avait pas plutôt prononcé ces mots que le premier coup de minuit sonna. Alors Orlando dé-couvrit un petit nuage qui s’était rassemblé derrière le dôme de
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Saint-Paul. Elle le vit, à mesure que les coups sonnaient, s’élargir, s’assombrir, s’étendre avec une extraordinaire rapidi-té. Au même instant une brise légère s’éleva, et lorsque retentit le sixième coup, toute la partie orientale du ciel était couverte d’une ombre irrégulière et mouvante, tandis que l’ouest et le nord restaient clairs. Puis le nuage s’étala vers le nord. L’un après l’autre les points culminants de la ville sombrèrent. Seul Mayfair, toutes lumières dehors, brillait par contraste d’un éclat plus vif que jamais. Au huitième coup, quelques vedettes galo-pantes du nuage fondirent sur Piccadilly. Elles parurent se grouper et avancer avec une rapidité extraordinaire vers l’ouest. Tandis que frappaient les neuvième, dixième et onzième coups, une ombre énorme croula et couvrit Londres. Et quand le dou-zième coup de minuit sonna, la nuit était complète. Un noir dé-luge tumultueux avait noyé la ville. Tout n’était que ténèbres, que doute, que chaos. Le XVIIIe siècle avait vécu, le XIXe venait de naître.
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