Panthéon égyptien
Parmi ces emblêmes, dont il a paru…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
C’est principalement la première espèce d’Ibis, l’Ibis blanc, qui fut vénérée et nourrie avec soin par l’Égypte entière: c’est celle, du moins, dont l’image est la plus fréquente dans les peintures et les sculptures de style égyptien. Presque toutes les momies d’Ibis, ouvertes et observées avec soin, ne présentent que l’espèce blanche; d’où il résulte que l’Ibis blanc était l’oiseau favori de Thoth, son symbole et celui de la lune sur la terre. Le Dieu et l’oiseau étaient tellement identifiés dans les idées égyptiennes, qu’on attribuait le principe de la connaissance des nombres et des mesures à l’Ibis même[442], et que son pas était devenu un étalon métrique.
Les récits populaires attribuaient surtout à l’Ibis noir la destruction des serpents ailés. Ces serpents venaient de l’Arabie; les Ibis noirs se postaient, dit-on, sur les frontières de l’Égypte, combattaient ces redoutables ennemis, et les empêchaient de pénétrer dans l’intérieur du pays[443]. Hérodote prétend avoir vu des amas immenses d’os et d’arêtes de ces serpents détruits par les Ibis noirs[444]. L’antiquité entière a reproduit cette assertion d’après le père de l’histoire; mais les connaissances positives que la science moderne possède de la constitution et des habitudes des deux espèces d’Ibis, ne permettent d’attacher aucune confiance à cette opinion sur l’oiseau consacré à Thoth, considéré comme le sauveur de l’Égypte parce qu’il détruisait de dangereux reptiles, les sauterelles, les chenilles, et éloignait les maladies contagieuses[445]. On disait aussi que l’Ibis blanc rendait un service semblable à l’autre extrémité de l’Égypte vers l’Éthiopie, en empêchant les serpents des pays méridionaux d’entrer sur la terre sacrée. Ainsi, dans la croyance vulgaire, l’Égypte était défendue contre les reptiles venimeux par les deux espèces d’Ibis; les Ibis noirs défendaient les frontières vers le nord, et les Ibis blancs les frontières du sud.
L’Ibis blanc fut nourri dans les temples et dans les maisons particulières, comme l’image vivante de Thoth sur la terre: lorsque ces animaux mouraient, on déposait leurs corps, embaumés avec soin, dans des catacombes, soit à Hermopolis magna, dont les médailles portent la figure de cet oiseau[446], soit dans d’autres lieux de l’Égypte et surtout dans le voisinage de Memphis, où existe encore une incroyable quantité de momies de cette espèce d’oiseau, puisqu’on les y a comptées par milliers.
[438] HÉRODOTE, liv. II, § LXXVI. SAVIGNY, Histoire naturelle et mythologique de l’Ibis, pag. 19 et suiv., 36 et suiv.
[439] CLÉMENT d’Alexandrie, Strom., lib. V. ÆLIEN, De Naturâ Animal., lib. II, cap. XXXVIII.
[440] ÆLIEN, De Natur. Animal., lib. II, cap. XXXV et XXXVIII; lib. X, cap. XXIX.
[441] Idem, lib. II, cap. XXXVIII.
[442] CLÉMENT d’Alexandrie, Stromat., lib. V.
[443] ÆLIEN, De Natur. Animal., lib. II, cap. XXXVIII.
[444] Livre II, § LXXVI.
[445] CICÉRON, De Natur. Deor., lib. I, XXXVI. EUSÈBE, Præp. Evangel., lib. II, § 1, p. 49.
[446] TOCHON, Recherches sur les Médailles de Nomes, pag. 114 et
116.
[Illustration: 29.5.]
LE CYNOCÉPHALE,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH.
L’UN des emblêmes les plus connus du dieu Thoth ou le second Hermès, fut une grande espèce de singe que la ressemblance de sa tête avec celle d’un chien, fit nommer Cynocéphale, Κυνοκέφαλος, par les Grecs qui, peut-être en cette occasion, traduisirent tout simplement le nom Égyptien de cet animal. Le Cynocéphale fut consacré à Thoth, l’Hermès Égyptien, l’inventeur des lettres, parce que, disait-on, une certaine classe de ces animaux connaissait réellement l’usage des lettres[447]. Cette croyance absurde semble s’être conservée fort long-temps en Égypte, puisqu’on lit dans un manuscrit copte-thébain du Musée Borgia[448], contenant le récit des actes de saint Barthélemy, que ce prédicateur de la foi quitta la religion des ichthyophages pour se rendre dans le pays des Parthes, accompagné de Christianus homme-cynocéphale (ⲣⲱⲙⲉ ⲛϩⲟⲛⲟⲩϩⲟⲟⲣ).
Aussitôt qu’un Cynocéphale était introduit dans un temple de l’Égypte, un prêtre, dit Horapollon[447], lui présentait une tablette, un roseau et de l’encre, pour éprouver s’il était réellement de la race de ces Cynocéphales qui connaissaient l’art de l’écriture. Quelque ridicule que soit cette assertion d’Horapollon, il n’en reste pas moins prouvé que tel était en effet le préjugé vulgaire, car les monuments offrent des représentations parfaitement analogues. On trouve, par exemple, parmi les sculptures qui décorent le grand temple d’Edfou, un bas-relief dessiné par la Commission d’Égypte, et représentant un Cynocéphale assis dans l’acte de tracer des caractères sur une tablette à l’aide d’un roseau. On crut trouver outre cela, dans ce même animal, des rapports marqués avec les individus composant la caste sacerdotale, puisque, comme ceux-ci, il était circoncis, et s’abstenait surtout de manger du poisson[449]. Cette espèce de singe dut ainsi nécessairement devenir l’emblême vivant de Thoth, l’instituteur et le prototype de la caste sacerdotale.
Ce Dieu, créateur des sciences et des arts, est très-souvent figuré sous la forme même d’un Cynocéphale dans les bas-reliefs symboliques et les peintures des rituels funéraires; notre planche 29.6, calquée sur un des plus beaux manuscrits hiéroglyphiques du cabinet du Roi, offre un exemple curieux de cette particularité; la seconde scène peinte de ce rouleau, présente l’image de la défunte à laquelle se rapporte le manuscrit, en acte d’adoration, auprès d’un autel chargé d’offrandes, devant un Cynocéphale. L’animal sacré est assis sur une sorte de piédestal couvert d’un tapis et placé sur un traîneau; il tient dans sa main gauche une palette d’écrivain sur laquelle sont attachés des pinceaux ou des roseaux, et absolument semblable à ces palettes, soit en bois, soit en pierre, qu’on a récemment découvertes dans les catacombes de l’Egypte; et la main droite du Cynocéphale est élevée vers la défunte en signe de protection.
Les inscriptions hiéroglyphiques tracées au-dessus des deux personnages qui composent cette scène remarquable, ne laissent aucun doute sur le sens que nous devons y attacher: On lit près de la tête de la défunte: Acte d’adoration fait par l’Osirienne dame dévouée à Amon-ra Roi des Dieux, TENTAMON; et vers la tête du Cynocéphale: THOTH Seigneur des divines écritures. Il est évident que l’Egyptienne Tentamon supplie le dieu Thoth, manifesté sous la forme même de son animal sacré, de lui être favorable dans la terrible épreuve qu’elle va subir, l’examen de ses bonnes et mauvaises actions sur la terre, pesées dans l’équitable balance de l’Aménti: cette épreuve est, en effet, représentée dans la scène qui suit immédiatement celle que nous venons de décrire.
Les figures du Cynocéphale, en terre émaillée, en pierre ou en bronze, sont très-communes, le culte du Dieu dont il était l’emblême étant très-répandu dans toutes les préfectures de l’Egypte.
[447] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14.
[448] ZOEGA, Catalog. Manuscript. Musæi Borgiani, pag. 235.
[449] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14, pag. 28 et 30.
[Illustration: 29.6.]
THOTH,
LE SECOND HERMÈS IDENTIFIÉ AVEC LA LUNE.
ON a vu dans la planche 14.5, représentant la Barque ou BARI symbolique du Dieu Pooh, que le disque et le croissant lunaires sont produits comme les emblèmes spéciaux d’une divinité portant à la fois le nom de Ooh ou Ioh et celui de Thôout ou Thôouti: les titres Dieu grand, Seigneur du ciel et Roi des Dieux, qui accompagnent cette double appellation, prouvent incontestablement qu’elle se rapporte à un seul personnage mythique; et nous devons conclure de ce fait que, dans leurs spéculations théologiques, les prêtres égyptiens identifiaient, sous certains rapports, le Dieu-Lune avec le second Hermès, Thoth Ibiocéphale. Une belle stèle du musée royal égyptien de S. M. le Roi de Sardaigne, démontre encore mieux ce que nous venons d’avancer.
Ce monument[450] dont la partie supérieure est fidellement rendue sur notre planche 29.7, n’est qu’une espèce de grand Προσκύνημα ou acte d’adoration de trois individus d’une même famille, représentés à genoux au-dessous d’un texte hiéroglyphique, de dix colonnes, contenant la prière adressée au Dieu qui était l’objet de leur culte. Le principal personnage est un Égyptien dont le nom propre, exprimé symboliquement, signifie bonne année; il est suivi de sa sœur Thani ou Thoni, prosternée comme lui; devant eux est une très-jeune fille nommée Djernil, debout et élevant les bras en signe d’adoration, à l’imitation de son oncle et de sa mère.
Le haut de la stèle est occupé par une grande barque placée, non sur l’image conventionnelle de l’eau, comme les barques des habitants de la terre, mais sur le signe hiéroglyphique du ciel, tracé de très-grande proportion[451]. Les Égyptiens, qui ne considéraient la sculpture et la peinture que comme une sorte d’écriture plus riche et plus monumentale que celle dont ils se servaient pour les usages communs, voulaient exprimer, ainsi, que les êtres divins se mouvaient dans la vaste étendue des cieux. Le Dieu, assis au milieu de la barque, est caractérisé par une tête d’Ibis, couverte de la coiffure ordinaire, mais surmontée du disque et du croissant de la lune: la légende qui l’accompagne, Ⲟⲟϩ ou Ⲓⲟϩⲑⲱⲟⲩⲧ, Ooh-Thôout, n’est que le nom du Dieu-Lune, réuni à celui du second Hermès; tout comme le simulacre que ce double nom désigne, est formé des images combinées de la Lune et du second Hermès. L’identification de ces deux personnages mythiques ne peut donc plus être douteuse.
Un cynocéphale, animal également consacré à l’une et à l’autre de ces divinités, présente au Dieu OOH-THÔOUT (Lunus-Hermès) l’œil, symbole spécial des deux corps célestes qui répandent la lumière sur la terre; ce même œil est figuré vers la proue de la barque divine dont l’extrémité, richement décorée, porte un disque pour désigner, selon toute apparence, que cette Bari est celle d’une planète. Nous ajouterons, à ce sujet, que la consécration d’une des planètes à Hermès (Mercure) chez les peuples anciens, n’avait point lieu chez les Égyptiens; ils purent donc sans inconvénient assimiler leur Hermès avec la Lune, car il est certain qu’ils consacrèrent à leur Dieu Aroeri (Apollon)[452] la planète nommée Hermès et Mercure par les Grecs et par les Romains.
La poupe de la Bari sacrée du Dieu Lunus-Hermès, est recourbée d’une manière très-remarquable, circonstance qu’on a pu également observer dans l’une des barques du Dieu-Lune[453]. Cette appendice si extraordinaire me paraît représenter une queue de crocodile, animal essentiellement lié aux mythes du Dieu-Soleil et du Dieu-Lune. Enfin cette queue qui est recourbée nous rappelle encore ce passage d’Horapollon[454] Σκότος δὲ λέγοντες, κροκοδείλου οὐρὰν ζωγραφοῦσιν: pour représenter l’obscurité, les Égyptiens peignent LA QUEUE D’UN CROCODILE. Ce rapprochement nous conduit à conclure que, par Ooh-Thôout, les Égyptiens pouvaient entendre le Dieu qui présidait à la lune en conjonction, c’est-à-dire à la phase où cet astre cesse d’être apparent sur l’horizon. On peut supposer que Ooh (la lune) restait alors dans la partie inférieure et ténébreuse du ciel, que nous avons vue être en effet du domaine de Thôout, le second Hermès[455].
[450] De pierre calcaire blanche, très-fine, et d’un excellent travail; hauteur, 1 pied 5 pouces; largeur, 1 pied.
[451] Voyez les variantes de ce caractère hiéroglyphique, dans notre planche 20.4, numéros 1, 2, 3, 4.
[452] PÉTAU, Uranologium, p. 136.
[453] Voyez notre planche nº 14.2.
[454] Hiéroglyphiques, liv. I, § 70; édit. de Paw.
[455] Voyez notre planche 29.2.
[Illustration: 29.7.]
NATPHÉ ou NETPHÉ.
(RHÉA.)
ON a déja remarqué[456] qu’il exista en réalité, entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus suivis que ne semblerait l’indiquer la diversité d’origine de langue ou de gouvernement des deux peuples, et surtout le peu d’analogie des formes choisies pour représenter chacun de leurs personnages mythiques. Cependant, si l’on a égard aux différences de temps, de races et de lieux, on s’apercevra bientôt que certaines parties de la mythologie des Grecs ne sont, et de l’aveu des Grecs eux-mêmes, que des mythes égyptiens plus ou moins complets, mais reproduits avec les modifications nécessaires pour les lier naturellement au système national des Hellènes; de là vient que les anciens auteurs grecs, à partir d’Hérodote même, lorsqu’ils ont voulu parler des divinités de l’Égypte, se sont servis indifféremment et avec une assurance bien fondée du nom grec de la divinité correspondante dans les mythes grecs, au lieu d’employer le nom égyptien lui-même. Diodore seul nous avait parlé d’une Estia ou Vesta égyptienne; Jablonski, s’étant flatté de retrouver l’ensemble du système religieux de l’Égypte dans le peu que les auteurs anciens ont laissé échapper sur cette matière, et s’imaginant expliquer tous les personnages mythiques par les divers états du soleil et de la lune, nia l’existence d’une divinité analogue à l’Estia des Grecs dans les mythes égyptiens, et ne reconnut pour divinités vraiment égyptiennes que celles dont les Grecs avaient mentionné les noms égyptiens[457]. C’est en partant de ce principe, absolument faux, que ce savant a refusé d’admettre dans son Panthéon deux divinités égyptiennes assimilées par les Grecs à leurs Cronos et Rhéa, le Saturne et la Rhéa des Romains. Mais c’est à tort, et bien gratuitement, que Jablonski accuse les Grecs d’avoir donné, sans règle et sans motif, les noms propres de leurs divinités à celles des Égyptiens, et de ne suivre en cela que leur caprice ou leur convenance particulière; enfin les auteurs et les monuments démontrent combien cet érudit était dans l’erreur, lorsqu’il affirme trop positivement que, quant à Rhéa, sœur et femme de Saturne, elle fut tout-à-fait inconnue aux Égyptiens[458], et que tout ce que les anciens ont dit d’une Rhéa égyptienne doit s’entendre de la déesse Athôr[459].
Diodore de Sicile, que Jablonski cite cependant sans accorder à ce témoignage tout le poids qu’il mérite, nous apprend, dans son livre premier, où il expose rapidement le système religieux des Égyptiens, que parmi les dieux terrestres (Ἐπιγείους), nés des dieux célestes (τῶν ἐν Οὐρανῷ θεῶν), et venus après eux, ils comptaient Κρόνος et Ῥέα, c’est-à-dire Saturne et Rhéa[460]. Ces deux personnages, qui étaient frère et sœur, succédèrent à Hélios (Phré) ou à Héphæstus (Phtha), et méritèrent l’immortalité et des autels par leurs bienfaits envers l’espèce humaine. Ce récit de l’historien sicilien, quoique empreint d’une teinte marquée d’Évhémérisme, conserve cependant une physionomie tout égyptienne, puisqu’il renferme clairement exprimées les deux divisions fondamentales établies parmi les divinités égyptiennes, dont les unes étaient purement célestes (ce sont les deux premières classes d’Hérodote), et les autres se trouvaient dans des rapports plus intimes avec l’homme, puisque, suivant les traditions sacerdotales, ces divinités s’étaient autrefois incarnées sur la terre, et s’étaient manifestées ainsi aux yeux des mortels. Les premières entre les divinités de cet ordre de dieux terrestres ou mondains, furent Cronos, et Rhéa, laquelle, selon Diodore de Sicile, Plutarque et Synésius, donna naissance à Osiris ainsi qu’à Isis.
Cette seule circonstance a suffi pour nous faire retrouver avec certitude le nom et les images de la Rhéa égyptienne sur les monuments originaux: la forme la plus simple de cette déesse est celle que nous reproduisons sur notre planche 30, d’après une petite stèle du Musée de Turin; la légende qui l’accompagne contient d’abord le nom propre de la déesse, qui se lit sans difficulté ⲛⲧⲡⲉ ou ⲛⲧⲫⲉ, Netpé, Netphé ou Natphé: ce nom est suivi d’un titre tout particulier à cette divinité, celui de ⲙⲁⲥⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ, GÉNÉRATRICE DES DIEUX, dame du ciel. Les chairs de Netphé sont de couleur verte; le vautour qui décore le devant de la coiffure, le modius qui la surmonte, et les cornes de vache, présentent cette divinité sous l’attribution de mère et nourrice divine. Le disque rouge indique ici, comme ailleurs, que Netphé ou la Rhéa égyptienne appartient à la famille de Phré (le dieu-soleil), comme toutes les divinités égyptiennes du second et du troisième ordre.
[456] Voyez l’explication de la planche 28.2.
[457] JABLONSKI, Pantheon Ægyptiorum, liv. II, chap. I, pag. 140 et
141.
[458] Quod vero ad RHEAM attinet, quam SATURNO et sororem et conjugem Græci adjungunt, ea Theologis Ægyptiorum, omnino incognita fuit. Idem, ibidem, page 141.
[459] Idem, ibidem.
[460] Bibliothec. histor., livre Ier, page 12.
[Illustration: 30.]
API OU HAPI.
(APIS, TAUREAU CONSACRÉ A LA LUNE.)
IL serait fastidieux d’énumérer ici tous les documents que l’antiquité classique nous a transmis relativement à l’animal sacré si connu sous le nom vulgaire de Bœuf Apis[461]: on doit conclure de ces rapports circonstanciés, que le culte de ce taureau était populaire en Égypte, et presque général dans tous les nomes dès l’époque de la domination des Grecs, et surtout sous le gouvernement des empereurs, dont plusieurs, et des plus célèbres, crurent de leur politique de payer un tribut d’hommages publics à ce représentant de l’une des plus grandes divinités d’un pays si nécessaire à la prospérité de l’empire. Mais il est douteux que, dans les temps antérieurs, sous les rois de race pharaonique, lorsque les lois purement égyptiennes étaient en vigueur, on montrât pour Apis une vénération si marquée partout ailleurs que dans le nome où les livres sacrés avaient irrévocablement fixé la demeure et la sépulture de cet animal symbolique. Chacune des trente-six préfectures de l’Égypte primitive reconnaissait pour emblème de sa divinité protectrice un animal particulier, volatile, quadrupède, reptile ou poisson; et cette sorte de religion locale a été désignée par les Grecs sous le nom de Θρησκεία[462]. Une telle institution, calculée dans un intérêt qu’il ne nous est point encore donné de juger en définitive, avait jeté de si profondes racines, que les médailles des nomes de l’Égypte frappées sous l’empire de Trajan, d’Hadrien et d’Antonin, portent, presque toutes, d’un côté l’effigie de l’empereur régnant, et de l’autre l’animal sacré particulier au nome[463], ou le dieu principal tenant sur sa main ce même animal, son symbole[464]. Plusieurs villes de l’Égypte rendaient un culte particulier au taureau ou plutôt aux divinités dont ce vigoureux quadrupède fut l’emblème spécial; mais ces animaux différaient entre eux, soit de couleur, soit par quelques qualités ou marques particulières: le taureau Onouphis, nourri à Hermonthis ou dans quelque autre cité de la Thébaïde, en l’honneur du premier des dieux, Ammon, fut de couleur noire, d’une taille remarquable, et ses poils étaient, dit-on, dirigés à contre-sens; Mnévis, autre taureau nourri à Héliopolis comme emblème du soleil, est représenté de couleur claire sur les monuments originaux; mais le taureau Apis se distinguait de tous les autres taureaux sacrés de l’Égypte, non-seulement par son pelage, mais encore par des signes propres à lui seul et dont les auteurs grecs et latins parlent avec détail.
Quant à la couleur d’Apis, les monuments égyptiens originaux, sur lesquels son image est représentée, le représentent toujours noir ou bien mi-partie de noir et de blanc. Notre planche 31 le reproduit fidèlement tel qu’il est figuré à côté du taureau Mnévis[465], (que certains mythes populaires regardaient comme le père d’Apis), parmi les peintures d’un riche cercueil de momie du Musée royal égyptien de Turin. Un collier et une housse rouge à points bleu-céleste décorent l’animal sacré, dont le corps est entièrement noir. Le fouet, placé au-dessus de sa croupe, est l’emblème du pouvoir incitateur du dieu que l’animal rappelle, symboliquement, à l’adoration des hommes, et le serpent Uræus, coiffé de la portion supérieure du pschent, indique la domination de cette divinité sur les régions d’en haut. Entre les cornes du taureau s’élève un disque de couleur jaune; c’est celui de l’astre dont Apis était l’image sur la terre. Les deux plumes bleues qui surmontent le disque, emblèmes connus de justice et de vérité, ont un rapport direct à certaines fonctions funéraires que les Égyptiens attribuaient au taureau Apis, et dont il sera bientôt parlé dans l’un des articles suivants relatifs au même animal sacré.
[461] Voir JABLONSKI, Pantheon Ægyptiorum, livre IV, chap. II, qui a réuni la plus grande partie des passages relatifs à Apis, tirés des auteurs grecs et latins.
[462] CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Admonitio ad Gentes, pag. 26, D.
[463] Recherches sur les médailles des nomes, par TOCHON, pages 54, 60, 73, 91, 100, 111, 117, 129, etc.
[464] Idem, pages 55, 56, 57, 63, 69, etc.
[465] Voir notre planche nº 32 et son explication.
[Illustration: 31.]
MNÉVIS.
(TAUREAU CONSACRÉ AU DIEU PHRÉ.)
D’IMPORTANTS et nombreux témoignages, épars dans les écrits des auteurs grecs et latins, établissent qu’à Héliopolis, ville de l’Égypte inférieure, voisine du sommet du Delta, et connue dans l’antiquité par son docte collége de prêtres, on nourrissait religieusement, en l’honneur du dieu éponyme de la cité, un taureau nommé Mnévis, ΜΝΕΥΙΣ[466]. L’inscription de Rosette en citant, comme l’un des motifs du décret qui décerne de grands honneurs au roi Ptolémée Épiphane, les dons offerts à Mnévis[467] par la pieuse libéralité de ce prince, prouve l’extrême vénération que l’on portait à cet animal symbolique. Il n’est point douteux que, comme le taureau sacré de Memphis, celui d’Héliopolis fût logé dans un édifice somptueux, qui était à la fois la demeure et le temple de cette image vivante du dieu de la lumière, auquel les habitants du nome héliopolite rendaient un culte si assidu.
C’est à ces faits seulement que se bornent en général les documents fournis par les classiques anciens sur le taureau sacré Mnévis. D’après un passage de Porphyre, cité par Eusèbe[468], cet animal, qui surpassait en grosseur tous ceux de son espèce, était de couleur noire, circonstance également notée par l’auteur du traité d’Isis et d’Osiris; Porphyre prétend que cette couleur faisait allusion à la chaleur du soleil, dont l’effet est de noircir la peau des hommes qui y sont habituellement exposés, et il ajoute: Testiculos habet (Mnevis) prægrandes quod rei venereæ cupiditas vî caloris excitetur, ipsaque adeo sol naturam inseminare dicatur. Les monuments égyptiens seuls peuvent décider jusqu’à quel point nous devons avoir confiance dans les détails que donne Porphyre sur le taureau Mnévis. Malheureusement il ne reste rien des temples qui ornaient jadis la ville d’Héliopolis, et l’on ne peut plus chercher parmi leurs bas-reliefs l’image de l’animal sacré, qu’il serait si intéressant de retrouver sur les lieux mêmes où il fut particulièrement honoré. Pignorius était tenté de reconnaître Mnévis dans l’un des taureaux représentés sur la table isiaque[469]; mais ce monument n’est qu’un ouvrage d’imitation et d’une époque peu reculée; rien d’ailleurs n’autorisait encore ce savant à donner le nom de Mnévis à l’image d’un taureau qui ne réunit évidemment aucun des caractères indiqués par Porphyre.
L’unique monument original et d’ancien style égyptien sur lequel nous ayons reconnu une représentation authentique de Mnévis, existe dans le Musée royal égyptien de Turin: sur le couvercle du cercueil extérieur de la momie d’un prêtre nommé Schébamon, sont peints deux taureaux; l’un, entièrement de couleur noire, est accompagné d’une légende hiéroglyphique qui se lit: le dieu Api ou Apévé; c’est Apis ou Epaphus, l’animal sacré de Memphis; l’autre taureau (voir notre planche nº 31) est, au contraire, de couleur jaune clair, et son nom propre se lit sans difficulté: le dieu MNÉ; c’est évidemment l’orthographe égyptienne du nom que les Grecs ont écrit ΜΝΕ-ΥΙΣ, et les Latins MNE-VIS. Cet animal sacré porte entre ses cornes le disque du soleil qu’il représentait sur la terre; à son cou est attaché un riche collier, dont le fermoir retombe sur sa croupe; son dos est couvert d’une housse à fond rouge, surmontée du fouet, symbole de l’incitation; devant le taureau sacré on a figuré l’uræus, emblème de la domination sur les régions supérieures.
Cette curieuse peinture, reproduite dans notre planche 31, légitime la conjecture de Pignorius, et nous donne en même temps le droit de croire que Porphyre a, par erreur, attribué à Mnévis les caractères particuliers à l’un des autres taureaux sacrés de l’Égypte, Onouphis ou Pacis, selon toute apparence.
[466] DIODORE DE SICILE, liv. Ier, pag. 79, édit. de Rhodoman.—STRABON, liv. XVI, pag. 553, édit. de Is. Casaubon.—MACROBE, Saturnales, liv. Ier, § 21.—ÆLIEN, Histoire des Animaux, liv. XI, chap. 10.—PLUTARQUE, Traité d’Isis et d’Osiris.
[467] τῳ τε Απει και τῳ ΜΝΕΥΕΙ πολλα ἐδωρησατο, ligne 31.
[468] Préparation évangélique, liv. III, chap. 13.
[469] Mensa Isiaca.
[Illustration: 32.]
HAROERI.
(AROUERIS, AROERIS, APOLLON.)
PARMI les dieux égyptiens de la troisième classe, formes ou transformations divines mises en contact avec le monde physique et descendues jusqu’à la nature humaine par la voie de l’incarnation, l’antiquité classique a nommé Aroueris ΑΡΟΥΗΡΙΣ[470], personnage mythique identifié avec l’Apollon des Grecs[471]. A ce témoignage positif se joint encore l’autorité imposante d’un monument public du premier ordre, le grand temple d’Ombos, en Thébaïde, dans lequel on lit une inscription dédicatoire en langue grecque, gravée en creux[472] sur le listel de la corniche d’une porte qui donne entrée dans une des salles intérieures du temple. On y lit que les fantassins, les cavaliers, et autres personnes stationnées dans le nome Ombite, ont dédié ce secos à Aröeris Apollon dieu grand, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΑΛΩΙ ΑΠΟΛΛΩΝΙ, pour la conservation du roi Ptolémée et de la reine Cléopâtre sa sœur, dieux philométors[473].
Une seconde inscription sculptée sur le propylon (encore debout au milieu des ruines de Kous dans le voisinage de Thèbes) offre la dédicace que la reine Cléopâtre et le roi Ptolémée, dieux grands, Philométors-soters, firent de ce beau monument à Aröeris dieu très grand, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΙϹΤΩΙ[474]. Mais ici le nom du dieu égyptien n’est point accompagné de celui d’Apollon, auquel l’assimilèrent les Grecs d’Égypte; toutefois l’identité voulue de ces deux personnages reste néanmoins prouvée par le lieu même où se trouve cette seconde inscription, Kous que les Grecs nommaient en effet la ville d’Apollon, la petite Apollonopolis.
Muni de renseignements aussi positifs sur les noms de la divinité égyptienne à laquelle furent consacrés une partie du grand temple d’Ombos et le propylon de Kous, il me devint facile de distinguer dans les inscriptions et les nombreux bas-reliefs qui décorent ces deux édifices, soit le nom égyptien du dieu, soit les formes conventionnelles sous lesquelles il fut représenté. La planche ci-jointe nous montre le dieu Aröeris tel qu’il est figuré dans la plus grande partie de ces tableaux d’adoration.
Le corps humain de cette divinité, debout ou assise sur un trône, est peint ordinairement de couleur bleue; sa tête, celle d’un épervier, porte la coiffure pschent, ⲡⲥϣⲛⲧ, symbole du pouvoir qu’exerce Aröeris dans les régions supérieure et inférieure. Il tient dans ses mains les insignes ordinaires des dieux.
Quant au nom égyptien de ce personnage, les mots ΑΡΟΥΗΡΙΣ ou ΑΡΩΗΡΙΣ, abstraction faite de la finale toute grecque, en reproduisent très-fidèlement l’orthographe égyptienne. Le nom hiéroglyphique du dieu est tantôt symbolico-phonétique, tantôt symbolico-figuratif. Dans le premier cas (lég. numéros 1 et 2), il se compose du nom symbolique d’Horus, (l’épervier accompagné d’une note verticale), ϩⲱⲣ, HOR, qui se prononçait ϩⲁⲣ, HAR, dans les composés, et du groupe phonétique ⲱⲏⲣⲓ formé de l’hirondelle et de la bouche[475], ce qui produit le nom entier ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ, HAROÉRI; dans le second cas (lég. numéros 3 et 4) l’épervier symbolique est suivi d’un caractère représentant un homme debout, vêtu d’une tunique longue ou courte et tenant dans sa main un long sceptre pur, emblême de sa suprématie: ce caractère s’échange constamment avec le phonétique ⲱⲏⲣⲓ dans tous les textes sacrés: l’un est l’équivalent figuratif de l’autre. Le mot ⲱⲏⲣⲓ signifie en effet aîné, le plus âgé, et par suite principal et chef (_senior_) dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques; ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ signifiait donc Horus l’aîné en langue égyptienne. La valeur de ce nom serait enfin démontrée au besoin par l’assertion formelle de l’auteur du Traité d’Isis et d’Osiris, selon lequel le dieu que les Grecs nommaient Apollon était appelé l’aîné Horus, ΠΡΕΣΒΥΤΕΡΟΝ ΩΡΟΝ, par les Égyptiens.
[Illustration: 33.]
Cette dénomination établissait donc des rapports directs entre Haröeri et Hôr ou Harsiési, c’est-à-dire Horus fils d’Isis et d’Osiris; l’un était Horus l’aîné, l’autre Horus le jeune; aussi les Grecs ont-ils d’habitude confondu ces deux divinités l’une avec l’autre. Ils ne les distinguent que très-rarement, et cependant Haröeri occupait un rang supérieur à celui d’Horus car, selon les mythes sacrés, il était né avant ce dernier, quelque tradition que l’on veuille adopter d’ailleurs relativement au dieu et à la déesse dont il fut engendré.
D’après un certain récit Haröeri serait un frère d’Horus, né du même père et de la même mère: «_Isis et Osiris_, racontait-on, étant amoureux l’un de l’autre devant qu’ils fussent sortis du ventre de Rhéa, couchèrent ensemble à cachettes, et disent aucuns qu’Aroueris naquit de ces amourettes-là[476]».
Une autre tradition voulait qu’Aröeris fût le fils du Soleil et de Rhéa[477].
Enfin, selon Diodore de Sicile, l’Apollon égyptien naquit du dieu Cronos (Saturne) et de la déesse Rhéa[478].
C’est la dernière de ces trois généalogies que les monuments égyptiens originaux confirment de la manière la plus précise. On lit plusieurs fois en effet, à côté d’images en pied du dieu Haröeri, dans le grand temple d’Ombos, la légende suivante (lég. nº 5), dont voici la transcription en caractères coptes: ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲡⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲥⲁⲣⲏⲥ ⲡⲥⲓ (ⲛ) ⲥⲃ ⲙⲓⲥⲉ ⲛⲛⲧⲫⲉ ⲡⲛⲧⲣ ⲛⲁⲁ: Haröeri le seigneur de la région du Midi FILS DE SÈV (Saturne) NÉ DE NATPHÉ (Rhéa), dieu grand[479].
Ainsi à Ombos le dieu Haröeri était considéré comme frère d’Osiris et d’Isis. Sa mère Natphé le mit au monde le second jour épagomène, c’est-à-dire dans le deuxième des jours complémentaires ajoutés à l’année de 360 jours. Cette tradition qui d’abord nous a été conservée par Diodore de Sicile et par l’auteur du Traité d’Isis et d’Osiris, se trouve constatée par une série de tableaux que j’ai découverte dans les restes du petit temple d’Ombos: chacun de ces tableaux est relatif à l’un des jours épagomènes, et le second représente le dieu Haröeri en pied avec la légende (nº 6), dont voici la transcription copte: ⲡⲧⲓⲟⲩ ϩⲟⲟⲩ ⲉⲩⲛⲧⲡⲉ ⲧⲉⲣⲟⲙⲡⲉ (ϭⲓⲛ) ⲙⲓⲥⲉ ⲛ ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ. Les cinq jours en sus de l’année: naissance d’Haröeri.
La généalogie et le rang théogonique du dieu étant ainsi bien déterminés par les monuments originaux, il reste à connaître ses attributions particulières et les fonctions que lui attribuaient les mythes sacrés dans le cercle du monde intellectuel ou du monde physique. Ce sera le sujet d’un second article. Nous ne produirons ici, parmi les titres donnés à ce dieu dans les inscriptions monumentales de l’Égypte, que ceux-là seuls qui se rapportent à des fonctions d’Haröeri communes à quelques autres divinités.
Outre les titres de dieu grand, de seigneur du ciel et celui de dominateur de la région supérieure et inférieure, symbolisé par le pschent sa coiffure ordinaire, Haröeri reçoit habituellement le titre de seigneur d’Ombos, ⲡⲛⲏⲃ ⲛ ⲛⲃⲓ (lég. nº 7), parce qu’il était principalement adoré dans cette capitale de nome. La longue inscription qui décore toute la partie droite de la frise extérieure du pronaos, d’accord avec l’inscription grecque gravée sur une porte intérieure du grand temple d’Ombos, prouve en effet que toute la partie gauche[480] de ce grand édifice était dédiée à la divinité d’Aröeris, tandis que tout le côté droit du temple fut consacré au culte de Sévek ou Sèb (Saturne), le père d’Aröeris selon le récit mythique adopté dans le nome ombite.
Les colonnes du pronaos de ce même temple nous montrent, parmi les sculptures qui couvrent leur fût, une forme symbolique du dieu Haröeri d’autant plus remarquable, qu’elle nous dévoile l’origine toute égyptienne de l’animal fantastique consacré par les Grecs à leur Apollon, le griffon, monstre formé de la réunion d’une tête d’oiseau de proie au corps d’un lion. Les Égyptiens représentaient aussi le dieu Haröeri sous les apparences d’un lion à tête d’épervier, surmontée de la coiffure pschent[481] avec la légende ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲱⲏⲣⲓ ⲙⲟⲩⲓ, Haröeri principal lion ou lion chef. On fera connaître dans un article subséquent le sens de cette forme symbolique et toutes ses variations.
[470] Plutarque, de Iside et Osiride.
[471] ΑΡΟΥΗΡΙΝ… Ἀπόλλωνα δὲ ὑπὸ Ἑλλήνων, idem, ibid.
[472] Je me suis assuré, pendant mon séjour aux ruines d’Ombos en 1829, que le champ du listel, sur lequel on a gravé cette inscription, était jadis doré, et que toutes les lettres furent remplies d’une couleur rouge éclatante.
[473] Voir les Recherches pour servir à l’histoire de l’Egypte pendant la domination des Grecs et des Romains, par M. Letronne, page 76 et suivantes.
[474] Dans l’ouvrage précité M. Letronne lit: Ἡλίωι θεῶι, μεγίστωι, au lieu d’Ἀρωήρει θεῶι μεγίστωι que porte réellement l’inscription originale; mais mon savant ami a été induit en erreur par la copie fautive de cette inscription fournie par MM. Jomard et Chabrol, qui n’ont point indiqué, comme l’a fait M. Hamilton, une fracture opérée sur une portion des lettres formant le nom ΑΡΩΗΡΕΙ. En examinant moi-même avec attention le monument original, en novembre 1829, j’ai parfaitement distingué les lettres ΩΗΡΕΙ encore très-reconnaissables, ce qui exclut sans réplique la leçon ΗΛΙΩΙ que donnent à tort les deux membres de la commission d’Égypte.
[475] ⲱⲣ prononcé ⲱⲏⲣⲓ en suppléant les voyelles, comme le prouve l’orthographe hiéroglyphique et hiératique des noms propres égyptiens, que les Grecs ont transcrit πωηρις, οσορωηρις, Σενποηρις, πετεαρωηρις, etc., etc.
[476] Traité d’Isis et d’Osiris, traduction d’Amyot, § XIII.
[477] Idem, Ibidem.
[478] Livre Ier.
[479] Bas-relief au fond du pronaos à droite, etc.
[480] A partir du fond du sanctuaire.
[481] Voir notre planche 33.2, sujet dessiné à Ombos.
[Illustration: 33.2.]
TÉSONÉNOUFÉ, TÉSONÉNOFRÉ.
NUL signe particulier ne distingue la déesse figurée dans notre planche 34, des nombreuses déesses égyptiennes auxquelles conviennent également le disque solaire, distinction ordinaire des Héliades, les cornes de vache, symbole de la nutrition ou de la qualité de déesse Nourrice, le modius, symbole de l’Abondance, qui surmontent la coiffure formée d’un vautour les ailes éployées, constant emblème de la maternité. La légende hiéroglyphique seule peut, en nous donnant son nom propre, faire distinguer cette déesse de Mouth, d’Hathor, d’Isis, de Ritho, de Natphé et de toutes les autres déesses mères en général.
Le nom entier de la divinité dont cette planche reproduit l’image se lit (lég. nº 4)ⲧⲉⲥⲱⲛⲉ ⲛⲟϥⲣ[482], Tésonénofré ou Tésonénoufé; et ce nom signifie textuellement la sœur-bonne, la bonne-sœur. Les légendes numéros 1, 2 et 3 en offrent les différentes variantes et toutes les abréviations.
Tésonénofré fut, selon les mythes sacrés, l’épouse et la compagne fidèle du dieu Haröeri, l’Apollon égyptien; et le nom même de Bonne-sœur que portait la déesse dut, sans aucun doute, la faire assimiler par les Grecs à leur Artémis, Diane, qui secourut efficacement sa mère, Latone, lorsque celle-ci accoucha de son frère Apollon. Diverses légendes de Tésonénofré prouvent en effet que, dans l’opinion même des Égyptiens, cette déesse ne fut qu’une modification de Tafné, l’une des formes de Bubastis, la Diane ou Artémis égyptienne.
Toutefois dans les traditions du nome Ombite, l’un des siéges principaux du culte d’Haröeri, son épouse, Tsonénofré, n’était point sa sœur de père, puisque le dieu y était donné comme fils de Sév (Cronos ou Saturne), tandis qu’on y traitait la déesse de fille du dieu Phré ou fille du soleil. Cette filiation résulte de la légende nº 1 copiée dans le grand temple d’Ombos à côté de l’image même de la déesse: ⲧⲉⲥⲱⲛⲉ ⲛⲟϥⲣ ⲛⲉⲃ ⲛⲃⲓ ⲧⲥⲓ ⲙⲡⲣⲏ ⲛⲉⲃ ⲛⲧⲡⲉ ϩⲟⲛⲧ ⲛⲛⲉⲛⲧⲣ ⲛⲓⲃⲓ, TÉSONÉNOFRÉ dame d’Ombos, FILLE DU SOLEIL, dame du ciel, rectrice de tous les dieux. La même descendance a été exprimée dans la légende nº 5.
Cette fille du soleil faisait partie de la seconde des deux triades divines adorées dans le nome Ombite et qui se composait d’Haröeri (le père), Tésonénofré (la mère) et Pnébtho (leur fils). Plusieurs tableaux sculptés sur le fût des colonnes ou sur les parois intérieures du grand temple représentent les trois membres de cette triade réunis, recevant les offrandes de Ptolémée Philométor et de Cléopâtre sa femme. Ailleurs la déesse accompagne son époux Haröeri ou partage avec son fils Pnébtho les adorations de Ptolémée Évergète II, ou celles de Cléopâtre Cocce et de Ptolémée Soter II.
Outre les qualifications de dame du ciel, d’œil du soleil et de dame d’Ombos, qui appartenaient à Tsonénofré comme fille du dieu Phré (le soleil), et comme l’une des divinités spéciales de la ville d’Ombos, nous avons remarqué les titres suivants relatifs aux charmes et à la beauté de la déesse: ⲡⲉⲥϩⲟⲛⲟϥⲣ, déesse au beau visage, ϩⲁⲁⲕ ⲛⲉⲛⲧⲣ ⲛⲙⲉⲓⲟ ⲛⲉⲥⲛⲟϥⲣ, celle qui réjouit les dieux par la vue de ses beautés[483].
[482] Le groupe hiéroglyphique phonétique formé du téorbe, du céraste et de la bouche, ⲛϥⲣ, répond dans tous les textes hiéroglyphiques aux deux adjectifs coptes ⲛⲟϥⲣⲉ et ⲛⲟⲩϥⲉ indistinctement.
[483] Ces titres sont sculptés à la suite du nom propre de la déesse dans les inscriptions des bas-reliefs de la seconde salle du temple d’Ombos.
[Illustration: 34.]
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Jean-François Champollion
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