Panthéon égyptien
Parmi ces emblêmes, dont il a paru…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
L’orthographe du nom propre du Saturne terrestre varie d’un monument à l’autre, et souvent aussi dans une même inscription. Ce nom étant phonétique, se compose de l’œuf et de la jambe (lég. nº 2), ou de l’oie et de la jambe (lég. nº 3), ce qui donne les éléments ⲥⲃ, ⲥⲩ, ⲥⲟⲩ. D’un autre côté on l’exprimait symboliquement par l’image d’une étoile suivie du déterminatif figuratif (lég. nº 4) ou symbolique (lég. nº 5) des noms propres de divinités. Le rapprochement de ces deux noms nous conduit naturellement à la prononciation du nom phonétique: si l’on considère en effet que l’étoile, ⲥⲓⲟⲩ, siou en langue égyptienne, fut l’emblême spécial du temps[393], et que le mot temps, dans cette même langue, ⲥⲏⲩ, sèv ou siv en dialecte thébain et ⲥⲏⲟⲩ, séou ou siou en dialecte memphitique, offre avec le mot ⲥⲓⲟⲩ, (siou) étoile, une grande analogie d’orthographe et de prononciation, on comprendra d’autant mieux la présence de l’étoile dans le nom symbolique du Saturne égyptien, et nous reconnaîtrons l’ancienne orthographe du mot ⲥⲏⲩ, sév ou siv, LE TEMPS, dans les légendes hiéroglyphiques phonétiques (numéros 2 et 3); seb, sév ou siv, nom ordinaire du Cronos ou Saturne des mythes sacrés de l’Égypte.
Le dieu Sév, tel que le présente notre planche 27.2, fut souvent reproduit sur les monuments de sculpture égyptienne: la tête du dieu est couverte du diadème Toscher emblême de sa domination sur la région inférieure ou le monde matériel, qui se combine en même temps avec la coiffure Otf, commune à plusieurs autres divinités. Un bas-relief du temple de Philæ[394] représente le Saturne égyptien ainsi caractérisé, recevant avec son épouse Natphé l’encens que leur présente Ptolémée Philométor; dans un autre tableau du temple de Kalabsché, SÉV portant ces deux coiffures combinées au-dessus du klaft ou coiffure ordinaire des Égyptiens, a été figuré assis avec Natphé et le jeune dieu Manrouli leur arrière-petit-fils. Enfin un sarcophage de pierre calcaire appartenant au Musée du Louvre et couvert de riches et nombreuses décorations sculptées avec soin, nous montre le dieu Sév debout, levant sa main droite en signe de protection, et tenant dans sa main gauche une grande faux droite, sorte d’arme ou d’instrument qui, rappelant la harpé du Cronos des Grecs, et la faux du Saturne italiote, fournit une nouvelle preuve des nombreux emprunts faits par les peuples de l’Occident aux mythes sacrés et aux formes du culte des anciens Égyptiens.
La légende (nº 1) qui accompagne le dieu, ⲥⲃ ⲡⲧϥⲉ ⲛⲛⲧⲣ, signifie SÉV le père des dieux; mais ce titre ne doit s’entendre que d’une manière restreinte, comme nous l’établirons dans un autre article relatif à ce même personnage mythique.
[393] Ἀστὴρ παρ’ Αἰγυπτίοις γραφόμενος… σημαίνει ΧΡΟΝΟΝ. Horapollon, liv. II, § 1.
[394] Bas-relief décorant le fût de la huitième colonne de l’édifice de droite après le grand pylône.
[Illustration: 27.2.]
SEVEN, SAOVEN ou SOVAN.
(ILITHYA, JUNON-LUCINE.)
PARMI les plus anciennes divinités adorées par les Égyptiens, Diodore de Sicile nous fait connaître une déesse qu’il désigne sous le nom purement grec d’Εἰλειθυία[395]: c’est le personnage mythologique nommé Lucine ou Junon-Lucine par les Romains. Quelle que soit la défiance avec laquelle nous devions adopter les assimilations multipliées que les Grecs ont faites de leurs divinités nationales avec celles qu’on adorait en Égypte, et qu’ils ont presque toujours désignées par des noms grecs, il ne faut cependant pas négliger de recueillir leurs assertions, parce qu’elles peuvent nous aider à faire des distinctions importantes, et surtout à établir une sorte d’ordre et de classification dans le nombre si considérable d’êtres mythiques dont les monuments égyptiens nous offrent les images.
L’existence d’une cité égyptienne nommée ΕΙΛΗΘΥΙΑ ΠΟΛΙΣ[396], ville d’Ilithya, par toute l’antiquité grecque, et Lucinæ oppidum[397] par les écrivains latins, prouve d’ailleurs que les Égyptiens rendaient un culte spécial à une divinité dont les attributions eurent des rapports assez marqués avec celles des déesses Ilithya et Lucine qui, chez les Grecs et les Romains, présidaient aux travaux de l’enfantement. Cette ville était située dans la Haute-Égypte, au midi de Thèbes.
Si nous en croyons Plutarque qui s’étaye de l’autorité de Manéthon[398], c’est dans ce lieu même que l’on immolait, sans doute en l’honneur de la déesse, les hommes dits Typhoniens (Τυφωνίους), et que leurs cendres étaient jetées au vent; mais il me semble probable que le philosophe de Chéronée transporte par erreur à Ilithya la scène de ces sacrifices barbares que, selon Manéthon[399], le Pharaon Amôsis (celui qui chassa les pasteurs ou Hyk-Schôs de l’Égypte) trouva établis dans la ville d’Héliopolis, sacrifices qu’il abolit formellement par une loi. Des pratiques aussi atroces n’entraient nullement, en effet, dans le génie naturel de la nation égyptienne. Hérodote s’explique, du reste, assez formellement contre l’existence des sacrifices humains dans l’ancienne Égypte[400].
Un passage très-important d’Eusèbe de Césarée, relatif à la même ville, nous conduit naturellement à déterminer sous quelles formes les Égyptiens représentèrent celle de leurs déesses, que les Grecs assimilèrent à leur Ilithya. Cet auteur, auquel nous devons déja de si utiles renseignements, affirme que, dans la ville égyptienne d’Ilithya, la principale divinité fut adorée sous la forme d’un vautour femelle volant, dont le plumage était formé de pierres précieuses[401].
Les nombreux témoignages rapportés dans l’explication de plusieurs de nos planches précédentes[402], ont suffisamment établi que le vautour fut, dans la partie symbolique de l’écriture égyptienne sacrée, le symbole de la maternité: et le fait seul que la déesse éponyme de la ville d’Ilithya était emblématiquement représentée par ce même oiseau, justifie en quelque sorte le nom que les Grecs ont donné à cette divinité qui, comme leur propre Ilithya, présida sans doute aux enfantements et fut la divinité protectrice de la maternité. Nous avons vu également que le vautour était spécialement consacré à la mère divine, NEITH, qui fut à la fois et la Minerve et la Junon égyptienne[403]; et il devient évident que la déesse égyptienne adorée à Ilithya, ne put être qu’une des formes ou des modifications de NEITH. C’est ainsi que la Lucine des Romains était la même que Junon (IVNO LVCINA). Cela explique aussi pourquoi l’Ilithya égyptienne a pu être désignée, par quelques auteurs, sous le nom également grec de Héra (Junon)[404].
[Illustration: 28.]
On apprend, en effet, par les monuments de style égyptien, que le vautour fut consacré à deux déesses qui, au premier examen, peuvent paraître deux divinités différentes; mais l’échange fréquent de leurs noms, soit phonétiques, soit symboliques, ainsi que la communauté de leur emblême, prouvent assez que ces deux divinités sont identiques, et que leurs formes et attributs se concentrent en un seul et même personnage mythique.
L’une est Neith, la première émanation d’Amon-Ra, la mère divine ou la mère céleste, dont la coiffure pschent est l’insigne habituel; l’autre divinité qui, comme Neith, porte le titre de mère divine, se distingue ordinairement par la seule partie supérieure du pschent flanquée de deux feuilles de couleurs variées. Cet emblême est placé sur la tête de cette déesse, que recouvre déja le vautour symbole de la maternité. (Voyez planche 28.)
Lorsque les noms et titres de Neith n’accompagnent point l’image de cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments phonétiques, la plante S, la jambe humaine B, OU ou V, et le vase N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi l’insertion du signe de genre ⲧ (_le segment de sphère_), se plaçant au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ, ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., numéros 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d’ordre dans les éléments, inhérentes à la nature même de l’écriture hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent à grouper d’une manière plus agréable pour l’œil, les signes destinés à exprimer un même mot ou une même idée. Mais partout où le nom de la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe après l’autre, l’ordre des éléments est invariable, la plante est le premier signe, la jambe humaine le second, et le petit vase le troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons donc ainsi l’ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le nom propre de l’Ilithya égyptienne, qui pouvait se prononcer Seven, Saouen, ou Souan.
Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l’offre notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de l’Égypte et de la Nubie. L’Ilithya égyptienne se montre dans les bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec Bouto, qui est la nourrice des dieux, un des souverains de l’Égypte[405]. Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage encore de la nourrice des dieux. On la retrouve parmi les divinités figurées sur la face latérale de l’est du grand temple d’Athyr (Vénus), à Dendera[407]; enfin, la Commission d’Égypte a copié sur le même monument une magnifique image de Souan (Ilithya), coiffée du vautour surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second vautour, figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses ailes plusieurs fois repliées[408].
[Illustration: 28.2.]
Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la Description de l’Égypte, sous le rapport mythologique, est sans contredit l’un de ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409]. Il est à regretter qu’ici, comme en beaucoup d’autres occasions, le temps n’ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé exact des personnages seuls suffit à la discussion actuelle. Ce tableau représente une femme dans les douleurs de l’enfantement, et à l’instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d’autres femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne peut être qu’une déesse, puisque des divinités semblent compatir à ses douleurs. Je n’ose décider encore si cette scène est relative à la déesse Netphé (la Rhéa des Grecs), donnant le jour, pendant la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris, Nephthys et Typhon; mais il est visible que l’accouchée est assistée dans ses souffrances par Amon-Ra lui-même le père de tous les dieux, suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse Souan, l’Ilithya égyptienne, la protectrice des mères en travail. De plus, le scarabée, emblême de la génération et de la paternité, ainsi que les vautours de la déesse Ilithya, emblêmes de la maternité, voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse Souan fussent plus clairement caractérisées.
Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, Libératrice des Femmes, Amie des enfants, Accélératrice de l’accouchement, et de Δαίμων πολυώνυμε, Génie à plusieurs noms, se montre sur les monuments égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de Souan, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes symboliques sous lesquelles l’ancienne Égypte adorait aussi cette grande déesse.
On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d’un cercueil de la collection de M. Thedenat) l’Ilithya égyptienne représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente, mais avec celle de son oiseau sacré, le vautour, signe perpétuel des idées mère et maternité dans les textes hiéroglyphiques et dans les anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont toujours vertes, et sa coiffure est ornée d’un diadême ou de longues bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l’animal sous la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant encore dans les ruines d’El-Kab (la ville d’Ilithya), montrent aussi cette divinité Gypocéphale; mais ni la Commission d’Égypte, ni les autres voyageurs n’ont dessiné jusqu’ici aucun de ces tableaux religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des grottes voisines.
Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux de l’Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a cru que l’Ilithya égyptienne ne fut point une divinité distincte de Bubastis[410]. Mais il n’a pas assez remarqué sans doute que Diodore de Sicile nomme Ilithya parmi les plus anciens personnages mythiques adorés en Égypte, ΑΡΧΑΙΟΙ ΘΕΟΙ[411], expression qui, dans Diodore, indique, comme dans le texte d’Hérodote, les premiers nés d’entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait convenir à Bubastis, fille d’Osiris et d’Isis dieux de la troisième classe, et petite-fille de Cronos que les Égyptiens appelèrent le plus jeune des dieux de la seconde classe. Ilithya, l’une des formes de Neith, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé. Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l’Artémis Égyptienne SOUAN (ou l’Ilithya Égyptienne) put avoir certaines attributions communes avec cette déesse de la troisième classe. C’est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels Ilithya est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin, m’a offert, en effet, la singulière image de l’Ilithya égyptienne reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la tunique de la statue, et au milieu d’une foule d’autres représentant la plupart des divinités de l’Égypte, est accompagnée de son nom propre hiéroglyphique SOUAN (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de vautour, tient dans sa main droite un arc et une flèche, armes ordinaires de l’Artémis des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans conclure de ce fait que l’Ilithya égyptienne présidait aux plaisirs de la chasse comme l’Artémis grecque et la Diane latine, nous devons conclure qu’il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne semblent le promettre.
[395] DIODORE DE SICILE, liv. I, § 12.
[396] Voyez mon Égypte sous les Pharaons, t. I, p. 179.
[397] Idem.
[398] PLUTARQUE, Traité d’Isis et d’Osiris.
[399] PORPHYRE, De Abstinentiâ, lib. II.
[400] HÉRODOTE, liv. II, § XLV.
[401] Ἡ δὲ τῆς Εἰληθυίας πόλις τὸ τρίτον φῶς θεραπεύει· τὸ δὲ ξόανον τετύπωται εἰς γῦπα πετόμενον, ἧς τὸ πτέρωμα ἐκ σπουδαίων συνέστηκε λίθων. Præparat. Evangelic., lib. III, cap. XII.
[402] Planches 6, 6.5, et leur explication.
[403] Idem.
[404] IABLONSKI, Pantheon Ægyptiorum, lib. III, cap. III, § 7.
[405] GAU, Monuments de la Nubie, pl. 22.
[406] Idem, pl. 25.
[407] Description de l’Egypte, A, vol. IV, pl. 17.
[408] Idem, pl. 27, nº 3.
[409] Idem, A, vol. I, pl. 96.
[410] Pantheon Ægyptiorum, lib. III, cap. III, § 7.
[411] DIODORE, liv. I, § 12.
[412] ORPHICA, ed. Hermann, hymne IIe, vers 12e.
[Illustration: 28.3.]
THÔOUT, THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS.
LE premier Thoth, Hermès trismégiste[413], l’Hermès céleste ou l’intelligence divine personnifiée, le seul des êtres divins qui, dès l’origine des choses, comprit l’essence du Dieu suprême, avait, selon les mythes sacrés de l’Égypte, consigné ces hautes connaissances dans des livres qui restèrent inconnus jusqu’à ce que le Démiurge eût créé les ames, et par suite l’univers matériel ainsi que la race humaine. Le premier Hermès avait écrit ces livres en langue et en écriture divines ou sacrées[414]; mais après le Cataclysme, lorsque le monde physique fut réorganisé et reçut une nouvelle existence, le créateur prenant pitié des hommes qui vivaient sans règle et sans lois, voulut, en leur donnant l’intelligence et une direction salutaire, leur tracer la voie qui devait les ramener dans son sein dont ils étaient émanés. Ce fut alors que se manifestèrent sur la terre Isis et Osiris, dont la mission spéciale fut de civiliser l’espèce humaine. Ces deux époux avaient pour associé et pour conseiller fidèle, Thoth, nommé aussi Thoyth par les Grecs, le second Hermès, qui n’était toutefois qu’une incarnation du premier, ou l’Hermès céleste manifesté sur la terre.
Tout ce que tentèrent Isis et Osiris pour tirer les humains de l’état sauvage, fut ou suggéré ou approuvé par Thoth, et c’est à ce second Hermès que les Égyptiens se croyaient redevables de toutes leurs institutions sociales. Ce dieu passait pour fils d’Agathodæmon[415]. Les hommes étaient encore réduits, comme les animaux, à ne manifester leurs sensations que par des cris confus et sans liaison; Thoth leur apprit une langue articulée, et imposant des noms à tous les objets[416], il donna à chaque individu le moyen de communiquer ses pensées et de s’approprier celles des autres. Il fit plus: il enseigna à les fixer d’une manière durable, en inventant l’art inappréciable de l’écriture; il organisa l’état social, établit la religion, et régla les cérémonies du culte; il fit connaître aux hommes l’astronomie et la science des nombres, la géométrie, l’usage des poids, des mesures et de la monnaie. Non content de satisfaire à tous les besoins de la société humaine par ces importantes et utiles créations, le second Hermès s’occupa aussi de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la vie: il inventa la musique, fabriqua la lyre, à laquelle il ne donna que trois cordes, et institua les exercices gymnastiques. C’est ce même dieu enfin, qui fit connaître aux hommes l’architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts utiles[417].
La langue et l’écriture inventées par Thoth et communiquées aux hommes par cette divinité bienfaisante, différaient de la langue et de l’écriture des dieux, dont s’était servi le premier Hermès pour rédiger ses livres. L’écriture employée par le second Hermès est appelée hiérographique par Manéthon[418], parce qu’elle servit d’abord à écrire les livres sacrés, dont ce dieu confia la garde à la caste sacerdotale qui lui devait, dit-on, son organisation et toutes les connaissances dont elle fut la dépositaire et la dispensatrice. Il paraît même que cet instituteur des hommes réserva pour cette caste seule un certain ordre de notions, entre autres, celle de la véritable longueur de l’année, 365 jours un quart, et de la période de quatre années dont la dernière était bissextile[419]. Les prêtres égyptiens reconnaissaient ce dieu pour l’auteur des livres sacrés que chacun d’eux devait posséder à fond, en totalité ou en partie, selon l’ordre de ses fonctions et son rang dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth, au nombre de quarante-deux, renfermaient toutes les règles, tous les préceptes, et tous les documents relatifs à la religion, au culte, au gouvernement, à la cosmographie, à la géographie, à tous les arts et à toutes les sciences; en un mot, ces livres sacrés, dont les titres nous ont été conservés[420], formaient une véritable Encyclopédie égyptienne.
Les Égyptiens, qui considéraient le second Hermès comme un dieu manifesté, et nullement comme un roi terrestre divinisé, ainsi que le prétend Athénagore[421], représentèrent habituellement cet instituteur divin de leur civilisation, sous une forme humaine, mais avec une tête d’Ibis, ainsi qu’on le voit figuré sur notre planche, Nº 29. La tête de l’oiseau, couverte de la coiffure égyptienne ordinaire et peinte en bleu, est surmontée des cornes de bouc, communes à la plupart des dieux protecteurs, et soutenant des Uræus, un disque et d’autres emblèmes qui varient suivant les différents points de vue sous lesquels on considérait le second Hermès. La légende Nº 1 signifie Thôout ou Thouti, seigneur des divines écritures ou des écritures sacrées, dont ce dieu fut l’inventeur; la seconde légende exprime les idées Thôout, grand et grand (deux fois grand)[422], seigneur des huit régions. Le titre deux fois grand, presque toujours inscrit à côté des images du second Hermès, Thoth-ibiocéphale, le distingue du premier Hermès, Thoth-hiéracocéphale, surnommé Trismégiste (trois fois très-grand).
[413] Voyez les planches 15, 15.2, 15.3, et leur explication.
[414] MANÉTHON, Chronogr. du Syncelle, page 40.
[415] Idem, ibidem.
[416] Diodore de Sicile, liv. I, page 14.
[417] Platon, Philebus.—Plutarque, Symposiaques, Quest. 3.—Diodore de Sicile, Histor. liv. I, pages 14 et 15, etc., etc.
[418] MANÉTHON, Chronogr. du Syncelle, page 40.
[419] STRABON, liv. XVII.
[420] CLÉMENT d’Alexandrie, Stromat., lib. VI, cap. 4.
[421] Legatio pro christian., pag. 32.
[422] Transcription hiéroglyphique du titre μέγας καὶ μέγας que le texte grec de l’inscription de Rosette (ligne 19) donne à ce Dieu.
[Illustration: 29.]
THOTH DEUX FOIS GRAND,
LE SECOND HERMÈS, EN RAPPORT AVEC LA LUNE.
IL paraîtrait, d’après le passage précité de Manéthon[423], que les deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ Thôth, que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ Thôout, comme étant le nom du premier mois de l’année égyptienne, mois éponyme de ce même dieu, ainsi que nous l’ont appris les anciens[424]. Si l’on adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon, le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en dialecte thébain), qui signifie mêler, tempérer par un mélange; et l’appellation Thôth, miscens, temperans, se rapporterait très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d’abord sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu’il voulait lui donner, en la mêlant avec l’eau (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et ΘΟΥΩΤ, qui signifie congregare, in unum colligere, et d’où dérivent ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les colléges de prêtres, les réunions religieuses appelées panégyries par les Grecs. Les deux Thôout ou Hermès rassemblaient en effet dans eux-mêmes toutes les sciences divines et humaines, et leur nom s’explique bien naturellement encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d’attribuer religieusement à Thoth seul les découvertes scientifiques faites par tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou personnification dans les mythes sacrés.
L’ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la tête, était consacré à ce dieu, parce qu’il fut, dans l’écriture hiéroglyphique, le signe symbolique de l’idée cœur (Καρδία)[426]. Les Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l’ibis et le cœur, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot qui se prenait dans la double acception de cœur et d’intelligence ou intellect[427]; l’ibis, symbole du cœur et signe du mot Hèt, devait donc devenir l’emblème de Thoth que l’on considérait comme l’arbitre souverain du cœur et de l’intelligence humaine, Πάσης καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (_Voy._ la note 4, ci-dessus.)
Ce n’est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses bienfaits, que Thoth-deux-fois-grand, ou le second Hermès, exerçait directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu’après avoir civilisé notre planète, Thoth avait établi sa demeure dans le globe lunaire, et qu’il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428]. Ce dieu paraît, d’après les monuments, avoir été considéré comme ayant des rapports très-intimes avec le dieu-lune, et avec l’astre de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et assez fréquemment, Thôth-ibiocéphale soutenant dans ses mains le disque lunaire, et occupant le haut d’un escalier mystique formé de quatorze degrés, sur chacun desquels est placée une divinité de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d’ibis de ce dieu est surmontée du croissant et du disque lunaires, comme on peut le voir sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d’après des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM. Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l’œil qui fut un des symboles de la lune aussi bien que du soleil. Enfin, les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les mythes sacrés, d’après lesquels, par exemple, le dieu des sciences jouant aux dés avec le dieu-lune, lui gagna la 70e partie de ses illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu’il ajouta aux 360 de l’année. Ces jours, nommés épagomènes, étaient fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L’oiseau de Thôth, l’ibis, était également consacré à la lune[430], parce qu’une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et l’autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins plongé dans l’obscurité.
[423] MANETHO apud Syncell. Chronograph., pag. 40.
[424] CICERO, De Naturâ Deorum, lib. III, § XXII.
[425] Dialogue d’Isis et d’Horus. Voy. Joh. Stobæi Eclog., lib. I. cap. II, pag. 948.
[426] HORAPOLLON, Hiéroglyph., lib. I, § 36.
[427] Voyez mon Précis du Système hiéroglyphique, chap. IX, § VII, pag. 288 et suiv.
[428] PLUTARQUE, de Iside et Osiride.
[429] Description de l’Egypte, planches relatives aux antiquités d’Edfou et de Dendéra.
[430] ÆLIEN, De naturâ animalium, lib. II, cap. XXXVIII.
[431] CLÉMENT d’Alexandrie, Stromat., lib. V, pag. 567.
[Illustration: 29.2.]
THOTH DEUX FOIS GRAND,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE.
IL en était du Thoth des Égyptiens, comme de l’Hermès des Grecs: ce fut l’être mythique auquel on attribua les fonctions les plus nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet, le Thoth céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui porte le surnom de trois fois grand, associé d’abord à l’œuvre de la création de l’univers et renfermant en lui-même toute la science des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s’incarne ensuite pour civiliser l’espèce humaine, et se lie ainsi à un corps matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons, connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation sociale régulière, imitation imparfaite de l’ordre qui règne dans les régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à l’accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet astre, le dieu Pooh (ou Lunus), était considéré par les anciens Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui, ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents dans le vague des airs, jusqu’à ce qu’elles fussent appelées à animer de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs fautes passées, et sortir de la zône de l’air terrestre et agité, pour passer dans la troisième zône de l’univers où régnait un air pur et léger. C’était dans ces deux zônes, ou divisions du monde, partagées en vingt-quatre régions ou contrées (χώρας) situées entre la terre et la lune, que le dieu Lunus exerçait directement son influence: il avait pour conseiller le dieu Thoth, qui présidait plus spécialement à la seconde zône ou division du monde, celle de l’air agité, qui se divisait en huit régions immédiatement situées au-dessus des quatre régions de la TERRE[432]. Cette zône de Thoth dépendait de l’empire lunaire, qui comprenait aussi une zône supérieure, celle de l’air pur, subdivisée en seize autres régions. Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS, qui accompagne constamment les images de Thoth Ibiocéphale dans les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte à cette direction des huit régions de la seconde zone du monde, habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait encore pourquoi le nombre huit est particulièrement consacré à Thoth; et il n’est point hors de vraisemblance que la grande ville d’Hermès dans l’Heptanomide, qui porta le nom de Schmoun[434], c’est-à-dire, huit, nom transcrit par les Arabes sous la forme du duel Aschmounaïn, a été ainsi appelée par allusion aux huit régions des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.
Quoi qu’il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth Ibiocéphale, comme à l’Hermès des Grecs, la direction des ames que la mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans les peintures des momies, tenant dans ses mains l’emblême de la partie inférieure du monde, qui comprenait dans ses limites une portion du ciel et l’Amenti, lieu où les ames étaient jugées par Osiris. Le nom écrit de la partie inférieure de l’univers se compose, dans les textes hiéroglyphiques, d’une plume, du segment de sphère lié au signe recourbé qui exprime l’articulation S. C’est ce même nom, dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot égyptien PESÈT qui signifie partie inférieure, que tient dans sa main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer seulement qu’une portion du signe recourbé a été prolongée outre mesure pour donner à ce groupe de lettres l’apparence d’un sceptre dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples d’images d’objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s’accommoder à l’effet général d’une composition, sont fort communs sur les monuments égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique exprimant la partie inférieure du ciel et du monde en général, prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le nº 2, accrue de trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme nº 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah, au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d’homme à tête d’épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point diamétralement opposé, se trouve le nom de la partie supérieure du ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points extrêmes, passe par les pieds postérieurs du taureau et par la tête du scorpion.
[432] Liber sacer ou Dialogue d’Isis et d’Horus; Ioh. Stobæi Eclog.; lib. I, cap. 52, pag. 1077 et seq.
[433] Voyez planches 29, lég. nº 1; et 29.2., lég. nº 1.—Caylus, tome VI, pl. a, nº 2 et 3.—Grand Mss. hiérogl., Description de l’Egypte, pl. 72; Scène du Jugement, lég. du Dieu; et toutes les légendes de Thoth Ibiocéphale sur les cercueils de momies.
[434] Voyez mon Egypte sous les Pharaons, tome I, pages 290 et 291.
[435] Voyez nos planches nº 9, 20.2, et 20.4.
[Illustration: 29.3.]
THOTH PSYCHOPOMPE,
LE SECOND HERMÈS DANS L’AMENTÉ.
LE Thoth égyptien Ibiocéphale, compagnon fidèle d’Osiris tant que ce dieu resta dans le monde pour adoucir les mœurs des hommes, n’abandonna point ce dieu lorsque, ayant terminé sa mission sur la terre, il alla établir son tribunal et sa demeure dans l’Amenté (l’enfer des Égyptiens), lieu où se réunissaient les ames pour rendre compte de leur conduite, et d’après le résultat de cet examen, être réparties dans les diverses régions célestes, ou rentrer dans des corps matériels en expiation de leurs fautes. Thoth fut, après Osiris, le premier personnage de ce lieu terrible, où les destinées des ames étaient réglées à chacune de leurs transmigrations sous forme humaine. Les peintures qui décorent les manuscrits funéraires, les cercueils et enveloppes des momies, et les bas-reliefs des catacombes de l’Égypte, ne permettent aucun doute à cet égard; tout nous montre le dieu Thoth remplissant auprès des ames, diverses fonctions qui l’assimilent complètement à l’Hermès Psychopompe des Grecs.
Le dieu à tête d’Ibis est en effet représenté dans les scènes mythiques peintes sur les enveloppes des momies et relatives au jugement de l’ame, conduisant par la main le défunt ou plutôt son ame figurée sous les apparences du corps qu’elle vient de quitter, devant la balance infernale, ou aux pieds du trône d’Osiris dominateur de l’Amenté. J’ai reconnu cette scène sur plusieurs momies, sur deux entre autres, dont l’une appartient au cabinet du Roi, et l’autre à la précieuse collection de M. Durand.
Souvent aussi le dieu Thoth semble instruire les ames et les préparer à l’effrayante épreuve qu’elles ont à subir, leurs actions allant être pesées dans l’équitable balance de l’Amenté. Ce sujet est figuré en grand sur un des bas-reliefs du tombeau royal du Pharaon Phtah-ousireï-mèn, découvert à Thèbes par le célèbre voyageur Belzoni dont la perte récente, au moment même où il allait décider le plus important des problèmes relatifs à la géographie de l’Afrique intérieure, sera à jamais regrettable et vivement sentie par tous ceux qui accordent une estime bien méritée au courage réfléchi qui se dévoue généreusement au progrès de la science.
La plus grande partie des grandes scènes peintes, placées au commencement ou à la fin des manuscrits funéraires soit en écriture hiéroglyphique, soit en écriture hiératique, et qui représentent la Psychostasie et le jugement des ames par Osiris, nous offrent le second Thoth debout devant le trône du juge suprême, et dans l’attitude qu’on lui voit sur notre planche 29.4. La tête du dieu est celle d’un Ibis, ordinairement peinte en noir, d’où l’on pourrait inférer peut-être que l’Ibis blanc était plus spécialement consacré à Thoth considéré dans ses attributions relatives aux globes de la lune et de la terre, et l’Ibis noir à ce même dieu réglant le sort des ames dans l’Amenté, l’enfer ou la région ténébreuse. La tête d’oiseau qui remplace la tête humaine de Thoth, est couverte de la coiffure égyptienne ordinaire, et n’est surmontée d’aucun symbole particulier: le dieu tient dans sa main gauche une tablette rectangulaire pareille à celles qu’on a découvertes depuis peu dans les catacombes égyptiennes, et qui, portant vers leur partie supérieure deux cavités destinées à recevoir des pains de couleur noire et rouge, et sur leur milieu, des rainures pour des pinceaux, ont été facilement reconnues pour un ustensile de peintre ou d’écrivain. On a donné à ces tablettes, qui portent presque toutes des légendes hiéroglyphiques, le nom de palette: Thoth est figuré traçant avec un roseau ou un pinceau qu’il tient dans sa main droite, des caractères sur la tablette qui, combinée avec le pinceau et un petit vase renfermant soit de l’encre, soit de l’eau pour délayer les couleurs, forme le groupe hiéroglyphique tropique[436] exprimant les idées Écrire et Écriture, idées dont les mots Shai, Sah, ou bien Skhai et Sakh étaient les signes dans la langue orale.
Ainsi c’est la science divine personnifiée qui perscrutait la vie passée des ames et présentait le résultat écrit de cet examen au dieu bienfaisant par excellence, Osiris, dont la bouche sainte prononçait la sentence. J’ai reconnu dans les peintures des manuscrits les plus soignés, que le caractère inscrit par Thoth sur la tablette, était le signe recourbé[437], l’une des formes de la consonne S dans l’écriture hiéroglyphique. Comme on ne pourrait présenter que des conjectures sur le sens de cette lettre initiale, j’ai cru devoir me borner à reconnaître le fait seulement.
[436] Voyez sur nos planches 29 et suivantes le dernier caractère de la légende nº 1.
[437] Voyez le premier signe du nom du dieu Sovk, pl. 21, lég. nº 1.
[Illustration: 29.4.]
L’IBIS,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH LE SECOND HERMÈS.
L’INSTITUTEUR des sciences et des arts, le Dieu qui civilisa l’espèce humaine, avait pour emblème l’Ibis, oiseau dont les archéologues et les naturalistes modernes ont eu beaucoup de peine à reconnaître le genre et l’espèce, puisqu’on le confondit d’abord avec le Héron et la Cigogne, malgré le nombre immense de ses images gravées sur les monuments égyptiens existants en Europe. Bruce et les savants de l’expédition française en Égypte ont, depuis, retrouvé ce même oiseau vivant, en Éthiopie comme en Égypte. M. Cuvier lui a conservé le nom d’Ibis, et l’a rangé dans le genre Numenius.
Les Égyptiens connurent deux espèces d’Ibis qui, toutes deux, jouaient un rôle important dans les mythes sacrés. La première, l’Ibis blanc, connu en Éthiopie sous le nom d’Abou-Hannès, et en Égypte sous celui d’Abou-Mengel, a une partie de la tête et toute la gorge dénuées de grandes plumes; son plumage est blanc, à l’exception de la tête, du cou, de l’extrémité des ailes et de la queue, qui sont de couleur noire. Celui de la seconde espèce, l’Ibis noir appelé Hareiz par les habitants actuels de l’Égypte, est d’un noir à reflets très-riches, verts et violets; le dessous du corps est d’un noir cendré qui devient marron foncé dans les vieux individus[438]. L’Ibis blanc était consacré à Thoth ainsi qu’à la Lune[439], astre dont ce Dieu paraît avoir été considéré comme le régulateur: car, suivant le dire des Égyptiens, cet oiseau s’occupe de ses œufs pendant toute la durée de la croissance et de la décroissance de la lune. Il accommodait son régime d’après ses phases; on ajoutait même que ses intestins se resserraient toujours au déclin de l’astre, et reprenaient toutes leurs dimensions lorsque la lune reparaissait brillante de toute sa lumière[440].
Comme le Dieu Thoth, l’Ibis affectionnait particulièrement l’Égypte; il habitait de préférence cette contrée, la plus humide de toutes, de la même manière que Thoth avait fixé sa demeure dans la lune, la plus humide des planètes, suivant les Égyptiens. Selon Ælien, si quelqu’un emportait de force ou par surprise un Ibis hors de l’Égypte, cet oiseau se laissait mourir de faim, et se vengeait ainsi de ses ravisseurs, en leur montrant l’inutilité de leurs efforts pour l’éloigner du pays qu’il aime exclusivement. Du reste, l’Ibis représentait convenablement le plus sage et le plus savant des Dieux, s’il est vrai, comme le disaient les Égyptiens, que les Ibis marchent d’une manière grave et posée, comme une jeune vierge, ne cheminant que pas à pas[441].