Par-dessus le mur

Frédéric Boutet · Chapitre 15 sur 19

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Par-dessus le mur

Monsieur Trossepotte

Mme Trossepotte lui avait permis de rentrer à minuit et quart, mais la réunion finit plus tôt qu’on ne croyait et M. Trossepotte, se trouvant dans la rue à onze heures dix, ne sut pas résister aux instances de ses trois amis, Duparc, Chandon et Gelvet, qui l’entraînèrent dans une immense brasserie de la place Clichy.

M. Trossepotte, dans la brasserie, entra, effarouché et le cœur battant, car de telles débauches lui étaient interdites. Il se posa au bord d’une chaise, garda son parapluie entre ses jambes et demanda une camomille.

Mais le gros Duparc, d’autorité, le poussa sur une banquette et lui enleva son parapluie afin de pouvoir s’opposer à son départ; Gelvet, qui avait été en Angleterre, commanda des whiskys pour tout le monde, et Chandon arrêta au passage deux gentilles petites femmes qui voulurent bien s’asseoir parmi eux.

A peine Trossepotte, sur les objurgations de Gelvet, eut-il avalé son whisky, qu’on lui en imposa un second, qu’il trouva beaucoup moins mauvais. Alors, ses yeux s’allumèrent derrière le lorgnon, ses joues pâles rosirent, il leva son profil de lièvre et retroussa sa moustache maigre. Il sentit un contact à sa bottine droite et se rendit compte que la petite femme assise à son côté lui faisait du pied.

Sans réfléchir, d’un coup de genou, il répondit à ses avances. Alors, elle rit, goûta le whisky dans le verre de M. Trossepotte, et, se penchant au point qu’elle était comme couchée sur lui, à l’aide d’un petit vaporisateur qu’elle prit dans son sac, elle s’amusa à lui arroser la figure et les cheveux d’un extrait à base de musc doué du parfum le plus pénétrant.

Trossepotte oublia qu’il était pusillanime et résigné et qu’il y avait au monde une Mme Trossepotte qui, depuis cinq ans, le faisait trembler. Il alluma un cigare, commanda des whiskys et prit par la taille la petite femme, qui réclamait des œufs durs, dont il se mit à manger avec elle comme un affamé.

Le temps passa. Trossepotte s’aperçut tout à coup qu’il buvait du kummel, que la petite femme l’embrassait et que les garçons rangeaient les tables et les chaises pour fermer la brasserie. Ses yeux tombèrent sur une pendule et il vit qu’il était deux heures vingt. Trossepotte, dégrisé en partie, se leva pâlissant. Il était perdu. Il ne serait pas chez lui avant trois heures moins le quart, il sentait le musc, le kummel, le cigare, l’orgie. Une sueur froide mouilla son front. En même temps, les moments de gaieté qu’il venait de goûter lui firent apparaître plus cruellement la tyrannie qu’exerçait sur lui Mme Trossepotte. Sans répondre aux plaisanteries de ses amis, il prit congé d’eux, dit au revoir, avec une nuance de regret, à la petite femme qui semblait déçue, et monta dans une voiture pour rentrer chez lui aux Ternes.

Dans la voiture, ses angoisses grandirent. Sans doute Mme Trossepotte était une dame redoutable, mais, dans l’âme de Trossepotte, l’ivresse multiplia l’épouvante au delà du raisonnable, car soudain il se pencha par la portière et donna l’ordre qu’on l’arrêtât à un hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’il connaissait.

Là, il demanda une chambre et s’y enferma, la tête en feu et claquant des dents malgré que la nuit de juin fût chaude.

Mme Trossepotte, pendant ce temps, en son appartement des Ternes, connaissait des émotions violentes et contraires. C’était une personne de haute taille, brune et assez belle, qui avait coutume, armée de sa vertu, de marcher à travers la vie quotidienne comme sur le sentier de la guerre. Elle était riche et Trossepotte était presque pauvre, en sorte qu’elle le méprisait un peu. Peut-être aussi l’aimait-elle, dans la mesure de ses moyens, mais jamais elle ne songeait à le lui faire savoir, et il était son esclave.

Dans cette nuit mémorable, lorsque Mme Trossepotte, qui veillait en attendant le retour de l’époux, vit qu’il était minuit vingt et que Trossepotte n’était pas là, elle commença à être en courroux. A minuit et demi, elle frémissait de rage et, à une heure, elle se demandait quelle vengeance pourrait être suffisante pour châtier l’offense, lorsqu’elle songea tout-à-coup que Trossepotte avait peut-être été victime d’un accident, d’une attaque nocturne… Cette pensée la remplit d’une angoisse qui l’étonna elle-même.

Dans des alternatives de colère et d’anxiété, la nuit s’écoula. Vers le matin, comme Mme Trossepotte se préparait à sortir pour aller au commissariat de police, elle reçut un pneumatique:

«Je me suis mis en retard. Excuse-moi. Je rentrerai bientôt.»

Et c’était signé «Trosse», un petit nom d’amitié qu’elle avait quelquefois, dans les premiers temps de leur mariage et aux moments de grande expansion, donné à son mari.

Béante, elle laissa tomber le papier bleu. La fureur et la stupeur la suffoquaient. En face d’un événement aussi inconcevable, elle se demanda si son mari était devenu fou ou si c’était elle-même qui perdait la raison.

Elle attendit.

Trossepotte ne revint pas.

Les jours, les semaines et les mois passèrent sans le ramener. Six jours après sa disparition, Mme Trossepotte avait reçu de lui un second avis, simple et bref: On allait bien; on partait en voyage. Alors elle avait essayé de faire une enquête. Elle apprit qu’il avait quitté la place qu’il occupait dans une administration et qu’il avait retiré de chez son banquier les 20.000 francs qui étaient son avoir personnel. Ses amis ne savaient rien ou ne voulaient rien dire. Mme Trossepotte ne put que continuer à attendre.

Un nouveau message lui arriva, venant de Paris même, après un silence de quatre mois. On avait voyagé. On allait bien. C’était tout. Alors Mme Trossepotte, que son impuissance affolait, se décida, bien que son amour-propre en souffrît cruellement, à faire insérer aux petites annonces un message ainsi conçu:

«Trossepotte, rentrez!»

Ce fut en vain. Il ne rentra pas. Elle administrait sa fortune, vivait retirée et attendait. Pas une seconde elle ne songea au divorce. Trossepotte était à elle, elle le voulait, lui et pas un autre. Sa rage devint calme et pour ainsi dire résignée, à mesure que les mois succédaient aux mois et les années aux années.

Tout d’abord, Mme Trossepotte n’avait songé qu’à l’affreuse insulte que son mari lui infligeait et à la vengeance qu’elle en tirerait. Puis, de temps à autre, un sentiment nouveau lui vint qui l’étonna, et elle se surprit à se dire qu’il avait dû bien souffrir pour se résoudre à fuir ainsi. Elle se demandait aussi comment il vivait et s’il s’était refait un intérieur pour y trouver enfin le confort, la paix et les petits soins qu’il aimait tant et qu’il n’avait jamais eus.—Mais cela elle ne le croyait pas, car, régulièrement, des messages de Trossepotte lui parvenaient. On allait bien, on voyageait. C’était tout. Les années passèrent.

Il revint un soir d’été, sans prévenir, vers l’heure du dîner. Il sonna et une bonne l’introduisit dans le petit appartement des Ternes que sa femme n’avait pas quitté.

—C’est moi, dit-il, gêné.

Ils se regardaient. Elle avait engraissé, elle avait des mèches grises et semblait plus majestueuse. Il avait laissé pousser sa barbe et était un peu chauve.

—Pourquoi êtes-vous parti? Pourquoi? demanda-t-elle enfin.

—Eh bien, voilà… Le soir de la réunion… vous savez… Il y a… mon Dieu… il y a treize ans… Je m’étais mis en retard… On m’avait entraîné au café… Chandon, Duparc… et ce pauvre Gelvet qui est mort… Alors… je m’étais mis en retard… et… et je n’ai pas osé rentrer… Vous étiez si vive, n’est-ce pas?… Et le lendemain non plus… Et ainsi de suite… J’ai quitté ma place… J’ai pris mon argent à la banque… J’ai voyagé… Dame, il fallait bien m’occuper… J’ai placé du vin… et puis de l’huile… et puis du savon… Alors voilà… Alors voilà… Trois ou quatre fois je suis venu rôder par ici, voir vos fenêtres… Et puis Duparc me donnait de vos nouvelles… Si vous aviez été malade, je serais revenu, mais, Dieu merci, vous allez bien…

—Mais enfin… mais enfin pourquoi n’avoir pas divorcé si vous ne pouviez plus me supporter? demanda-t-elle avec amertume.

—Mais je ne voulais pas divorcer! répondit-il, surpris.

—Et pourquoi revenir ce soir?

Il baissa la tête et dit la vérité:

—Je ne sais pas…

Et il ajouta d’un air timide:

—Parce que j’ai pensé que vous n’étiez plus fâchée, n’est-ce pas?

Elle voulut dire quelque chose d’aimable, mais les vieilles habitudes furent les plus fortes.

—Et vous croyez que ça va se passer comme ça! qu’on peut impunément se moquer d’une femme! l’injurier grossièrement!

Elle criait. M. Trossepotte la regarda, il eut un soupir, se leva et alla vers la porte.

Mme Trossepotte s’arrêta net.

—Non! dit-elle.

Elle fit un effort qui la fit pâlir.

—Pardon… balbutia-t-elle. Ne t’en va pas…

M. Trossepotte devint très rouge.

—Je ne m’en allais pas. Je voulais seulement fermer pour que la bonne n’entende pas… Je ne m’en irai plus maintenant… Dis ce que tu voudras… Je ne m’en irai plus…

Il y eut un silence. Mme Trossepotte était assise la tête dans ses mains.

—Pourquoi pleures-tu? demanda enfin M. Trossepotte.

—Parce que je suis vieille, chuchota-t-elle.

Il lui mit gauchement la main sur les cheveux.

—Mais non… On a encore bien le temps…

Sa voix s’étrangla. Il s’assit près d’elle.

 

LE PÈRE MAY

 

—Alors, père Mathieu, vous v’là qui partez?

Dans l’aube blême et pluvieuse, le père Mathieu regardait, avec une dernière hésitation, la masure où il avait si longtemps vécu. Il oubliait les années d’âpre misère pour s’attendrir au souvenir de longues paresses et de quelques ribottes, trop rares à son gré. Il tourna la tête et vit la vieille revendeuse, sa voisine, à qui, la veille, il avait cédé les ruines de meubles et les débris d’ustensiles domestiques qui constituaient ses biens terrestres.

—Oui, dit-il, je m’en vas. Depuis que le père May est mort, je peux plus me supporter ici. Dame, pensez, ça faisait neuf ans qu’on ne se quittait pas. On s’est connus, on était camelots tous les deux, on s’est associés pour travailler ensemble, en bons camarades, et jamais on a eu un mot…

—Ça c’est vrai, dit la vieille, vous étiez comme les deux doigts de la main. C’est même drôle, vous aviez fini par vous ressembler, surtout depuis que vous aviez laissé pousser vot’ barbe comme lui…

Un éclair de satisfaction passa sur le visage ridé du père Mathieu.

—Ah! vous trouvez qu’on se ressemblait?…

—Ben oui, y avait de ça. Pourtant, vous étiez pas parents, hein? Vous êtes de Paris, vous, et lui il était de la campagne… Dites donc, c’est-il vrai qu’il avait été à son aise dans les temps? Et puis, May, c’était-il bien son vrai nom?

Le père Mathieu fit un geste évasif.

—Moi, je l’ai toujours appelé comme ça, et je sais seulement qu’il avait été villageois, marié et établi, et qu’il était parti de chez lui pas très jeune, vers trente-cinq, trente-six ans. Il m’a raconté que c’est parce que sa femme lui faisait la vie dure à cause qu’il réussissait pas dans ses affaires et que le bien était à elle. Alors, vous le connaissiez, le père May, c’était la crème des hommes, doux, poli, gentil et honnête qu’on ne peut pas plus, mais il avait de la fierté et de la délicatesse; alors il avait pris la mouche, il s’était mis en tête de faire fortune et il était parti… Et puis, dame, il avait dégringolé encore et il avait jamais voulu retourner comme ça, en sans-le-sou… Mais je bavarde et faut que je file. J’espère qu’on se reverra.

Il s’en alla, son paquet sur le dos. Il sortit de Paris. Il marchait d’un pas lourd, sans hâte ni trêve. L’interminable route ne l’inquiétait pas. Il ruminait le plan qu’il avait formé et qui tantôt lui semblait fou et tantôt excellent, et il en discutait avec lui-même, à demi-voix:

«Pour une idée, c’est une idée… Savoir si ça réussira et si les gens de là-bas me prendront pour lui? Durieu, Edmond-Jules, c’est comme ça qu’il s’appelait de son vrai nom, le père May, et il était né à Lazoches, dans la Beauce. Et maintenant qu’il est mort et que je lui ai pris ses papiers, c’est moi qui m’appelle Durieu, Edmond-Jules, et qui suis né à Lazoches. Bon! Et ce qu’il n’a jamais voulu faire par fierté et délicatesse, comme il disait: retourner chez lui, se faire reconnaître, réclamer ce qui lui revenait, c’est moi qui vas le faire à sa place… Sûr, ça réussira, la vieille a dit que je lui ressemblais et puis il y a vingt-cinq ans maintenant qu’il avait quitté son pays et on change en vingt-cinq ans, et puis j’ai les papiers: Durieu, Edmond-Jules, c’est moi. Je sors pas de là… Oui, mais faudra pas gaffer avec ceux qui l’auront connu… Et puis, si sa femme vit encore, savoir si elle éventera pas la mèche tout de suite. Alors, si on me découvre, je risque quoi? A quoi qu’on pourra me condamner?… Oui, mais qui ne risque rien n’a rien. Et si je réussis, me v’là sorti de misère, me v’là propriétaire peut-être bien, et tranquille jusqu’à la fin de mes jours, et au bon air, à la campagne, dans la verdure, tout mon rêve!…»

Ces alternatives d’espoir et de doute ne cessèrent de le tourmenter. Il marcha des jours et des jours, coucha dans des granges ou à la belle étoile, économisant âprement les quelques francs qu’il avait, afin de pouvoir manger jusqu’au bout de son long voyage.

Il arriva une après-midi, vers cinq heures. A l’entrée de Lazoches, au carrefour de deux routes, était un cabaret.

Antoine Grenu, lut-il sur l’enseigne.

«C’est ça. Le père May m’en a parlé. Je vas entrer. C’est maintenant qu’il faut qu’on me reconnaisse. Attention!»

Il poussa la porte à claire-voie. Dans la salle quelques vieux paysans étaient attablés. Le patron, gros homme d’une cinquantaine d’années, vint servir le nouveau venu qu’il fit payer d’avance, en vertu de son aspect indigent.

Le père Mathieu vida son verre, hésita un moment, toussa et prit la parole.

—Dites donc, monsieur Grenu?…

—Qu’est-ce qu’y a? dit Le patron, rogue.

—C’est pour un petit renseignement. Est-ce que vous ne vous rappelez pas… de quelqu’un qui venait ici autrefois?… Oui, un ancien du pays… Voyons, cherchez bien… Y a vingt-cinq ans et plus… Un ami à vous… Qui s’appelait… Durieu… Jules Durieu…

Le patron le regarda fixement.

—Pourquoi que vous me demandez ça?

Les buveurs avaient tourné la tête, et observaient attentivement le nouveau venu qui souriait d’un air entendu.

—Oh! pour savoir… Est-ce que sa famille habite toujours le pays?

—C’est pas possible que ça soye lui qui serait revenu? murmura tout à coup un des buveurs.

Le père Mathieu frémit de joie.

«Ça mord!» pensa-t-il.

—Pourquoi donc que vous vous intéressez tant que ça à Jules Durieu? demanda le cabaretier. C’est-il que vous le connaissez?

—Oui, peut-être bien… Et je crois que vous le verrez bientôt…

—Tais-toi donc, vieux gueux, on te reconnaît bien! interrompit violemment un vieux paysan à tête de chouette. Alors t’as pas honte de revenir après tout ce que t’as fait? On t’espérait mort, mais les canailles ça a la vie dure, faut croire!

—Hein? Quelle canaille? balbutia le père Mathieu ahuri.

—Toi, pardi! Et t’as de la veine que le père Fargue soit pas ici! Ce que tu lui as fait, il y a vingt-cinq ans, il l’a pas oublié, et ça se comprend! Comment, toi, à trente-cinq ans, et un homme marié encore, tu as été enjôler sa fille, une fille de quinze ans et t’as filé avec elle on ne sait où, qu’on ne l’a jamais plus revue! Et que tu as tout filouté à ta pauv’ femme avant de partir et qu’elle est restée sur la paille, et qu’elle est morte, bien par ta faute!

—Et que tu nous as fait à tous des canailleries et des saletés! Et maintenant, tu as le toupet de revenir, le bec enfariné!…

—Tu vas voir, on n’a plus peur de toi, maintenant!

Tous, dressés, le menaçaient.

—Non, je le jure, je ne m’appelle pas Durieu! cria le père Mathieu en reculant derrière sa table.

—Menteur! Montre tes papiers! Montre-les, pour voir! On t’a reconnu, on te dit! On t’a assez vu dans le temps, quand t’étais la terreur du pays!

—Tiens, le v’là, le père Fargue, je l’ai envoyé prévenir, que t’étais de retour! ricana le cabaretier.

A travers les vitres, le père Mathieu vit, sur la route, un énorme paysan à cheveux blancs qui accourait en brandissant une trique. Il ouvrit derrière lui la fenêtre qui était basse et sauta dehors.

—Tout de même, se répétait-il en fuyant, ce qu’il était canaille, ce père May! Qui aurait cru ça?…

 

COMMENT ILS ATTEIGNAIENT LA VILLE…

 

La route, déserte, débouchant d’entre les collines, s’en allait vers la ville qui était là-bas, au bout de la plaine, triste sous le crépuscule.

Comme la pluie augmentait, l’homme et sa compagne s’étaient réfugiés dans la construction abandonnée, sans portes ni fenêtres, qu’on voyait à cent mètres de la route, entre les carrières.

L’homme était grand et maigre, avec un profil d’oiseau de proie et de longues moustaches grises, tombantes. Il avait débouclé la courroie de son orgue de Barbarie pour le poser contre le mur blanc et ruisselant, d’où le plâtre tombait. De son sac il avait tiré du pain, de la charcuterie dans un papier gras, et il s’était mis à manger, après avoir donné sa part à sa compagne, une enfant mince et blonde qui n’avait pas quinze ans.

La petite était assise sur une botte de paille qui se trouvait dans l’angle le plus abrité.

Soudain elle parla.

—On est mal; on est dans le noir. J’ai peur des rats. Allumez quelque chose, voyons…

—C’est-il que t’es princesse? répondit, d’un ton rogue et railleur, l’homme qui, à travers le trou de la porte, regardait la nuit. C’est-il qu’il te faut un palais avec ascenseur et salle de bains? T’es au sec, t’as mangé, la paille te tient chaud… Qu’est-ce que tu veux de plus?… D’abord qui est-ce qui n’a pas voulu venir jusqu’à la ville?

—Il fallait marcher encore une heure, dit la petite. Et puis à quoi que ça sert d’être dans une ville? Vous voulez jamais payer ce qu’il faut pour qu’on mange à une vraie table et pour qu’on couche dans un vrai lit… Vous buvez tout ce qu’on gagne…

—Ferme! Avec ça que t’étais si princesse quand je t’ai emmenée… Que ta mère m’a supplié parce qu’elle pouvait plus te nourrir et que tu voulais rien faire…

—Je voulais travailler au théâtre. Pourquoi qu’on m’a pas laissé faire au lieu de m’envoyer mendier avec vous… Si j’avais su…

—Qu’est-ce que t’aurais fait?

—Je me serais sauvée plutôt… Vous êtes toujours saoul…

—Et les gendarmes t’auraient ramenée et fourrée en prison. T’es avec moi, c’est pour y rester. Je suis ton oncle, comme qui dirait. Tu dois m’obéir… Et puis en v’là assez! Faut travailler demain, c’est la fête. Dors!

Exaspérée, elle se dressa.

—Je veux pas dormir! J’ai peur ici! Je veux…

Une gifle, tombant sur sa joue, l’interrompit.

—Tiens, c’est ça que tu veux, sacrée gamine!

—Brute! brute! Vous êtes une brute! Vous m’avez attrapé le nez. Je saigne…

Elle éclata en sanglots convulsifs.

—Quoi donc, dit du dehors une voix éraillée et traînante, y a du monde chez moi?

Un frôlement s’entendit près de la porte béante. La petite, hors d’elle, redoubla ses cris.

—De quoi, on cogne une dame?…

Le nouveau venu entrait, tâtonnant au milieu des ténèbres denses. La petite, échappant au vieux qui la frappait, rebondit sur lui, se rejeta de côté avec un cri aigu et se tapit dans un coin, où elle ne bougea plus. Le vieux, la poursuivant, lança un coup de poing et l’arrivant, qui avançait toujours, le reçut. Il jura et riposta au jugé. Le vieux, fou de rage, empoigna au hasard l’adversaire invisible.

Se frappant sauvagement, s’étranglant et se déchirant, ils roulèrent par terre. La petite, épouvantée, immobile dans son coin, essayait de voir sans y parvenir.

Il y eut le râle d’agonie d’un homme étranglé et elle entendit l’un des combattants se redresser.

—J’ai cru que j’y étais, haleta-t-il, et la petite reconnut la voix éraillée du nouveau venu.—J’crois que j’ai serré fort… Sa bouche saigne… y respire plus… Bon Dieu… faut que je voie un petit peu…

Il était à genoux, une allumette brilla une seconde entre ses doigts et la petite entrevit le vieux par terre, sa face convulsée, ses yeux béants et fixes, sa moustache poissée de sang. L’allumette s’éteignit.

—Ben quoi, gronda l’autre, c’est lui qui m’a cherché… Et pis c’est chez moi, ici. J’ couche tous les soirs. C’est-y que c’était ton père? demanda-t-il à la petite, dont il entrevoyait l’ombre sur la pâleur du mur.

—Non, non, cria-t-elle. Il disait qu’il était mon oncle, mais c’est pas vrai! C’est bien fait ce qui lui est arrivé! C’est bien fait! Je suis très contente!… Oui!… Je le détestais… Il me battait tout le temps, il buvait tout l’argent, et puis… et puis il voulait…

Elle s’interrompit.

—Faut s’en débarrasser, dit l’homme. J’ vas le flanquer dans une carrière, on croira qu’il est tombé d’un accident. Bouge pas, toi. Y a des fosses partout autour, tu piquerais une tête. Moi, y a pas de danger, j’ connais ça comme ma poche.

Il fouilla le mort, prit quelque argent qu’il trouva dans les poches et, le tenant par le collet, il le traîna vers le dehors. Bientôt on entendit un choc sourd et peu après il rentra.

—Ça y est! Ce qu’il était lourd… Je suis vanné… Faudrait filer d’ici, mais j’en ai pas le courage. J’ suis en coton… Faut que j’ roupille. Bonsoir, la gosse! Et, tu sais, essaie pas de t’esbigner… Tu te casserais le cou dans un trou… Du reste, tiens, j’ mets la planche en travers de la porte et j’ me couche contre… Comme ça, tu t’envoleras pas…

Il avait barré l’ouverture de la porte avec deux bouts de planche et s’était étendu par terre; à peine avait-il achevé de parler que déjà il dormait.

La petite alla se blottir dans la paille, et elle y resta longtemps, immobile, les yeux ouverts dans la nuit profonde, à écouter le ronflement de l’inconnu et les grognements que lui arrachait un cauchemar tenace qui l’oppressait. Enfin, elle-même s’endormit.

Lorsque, dans le crépuscule froid du petit matin, elle s’éveilla, toute frissonnante de rêves affreux, elle crut rêver encore plus hideusement. Une face bestiale, couturée de cicatrices malsaines, était penchée sur elle. L’œil droit était crevé, l’œil gauche, tuméfié par un coup récent, luisait, jovial et cynique. La bouche édentée ricanait dans une barbe courte et sale.

La petite, avec un faible cri d’horreur, se rejeta en arrière, mais une main monstrueuse lui ferma les lèvres.

—Qu’est-ce que t’as? chuchota la voix canaille, qu’elle reconnut bien. De quoi que t’as peur? Je t’ai débarrassée du vieux… T’es contente, pas vrai?… Tu verras, on sera heureux, nous deux…

Il rit et, se penchant, embrassa la petite. Elle voulut se reculer, mais le bras de l’homme, autour d’elle, était comme un lien de fer. Déjà il se relevait. Il était massif, presque difforme, la tête dans les épaules et les jambes torses. Il avait un pied bot qu’il lançait en avant comme un pilon quand il se déplaçait, et ses mains touchaient ses genoux.

Il regarda une tache brune sur le sol.

—C’est mauvais d’être ici, dit-il. Faut filer, et presto. C’te nuit j’étais trop crevé. Il y aurait eu la guillotine au bout, fallait que je dorme…

La petite était debout. Silencieusement elle se préparait. Soudain l’homme revint sur elle.

—On part. Alors vaut mieux s’entendre, puisqu’on est ensemble. Avec bibi faut pas blaguer, faut être gentille pour qu’y soye gentil… Si t’es gentille y sera en sucre… un nanan, quoi… un petit homme comme y en a pas deux… as pas peur… Mais si tu bronches, si tu jases, si tu veux filer… couic…!

Il ouvrit et ferma comme des cisailles ses mains monstrueuses. Il ricana et chargea l’orgue sur son dos.

—On va à la ville, déclarat-il. C’est la fête. Y a des sous à gagner. Y te faudra une robe neuve… J’ veux que tu sois bien frusquée, moi… Tu verras, j’ t’apprendrai ce qu’y faut faire pour ça… Du reste tu t’en doutes, hein?…

Ils se mirent en marche sur la route boueuse. Mais le soleil se levait, qui les réchauffa, et comme ils atteignaient la ville, l’homme devint jovial.

—Ce qu’y fait un chouette temps, dit-il à la petite. Allons, rigole!… C’est not’ jour de noces, quoi!… Faut être gai!… On va déjeuner… Eh ben, sacré nom, quoi que tu fais?…

La petite s’était élancée. Deux gendarmes, à la porte de la ville, stationnaient.

—Arrêtez-le, leur dit-elle très vite, et son bras tendu désignait le boiteux. C’est un assassin! Il a tué un homme cette nuit. Le corps est dans la carrière, près de la maison abandonnée au bord de la route…

Déjà le boiteux, hurlant de rage, se débattait aux mains des gendarmes. Il était si fort que tous trois roulèrent sur le sol. La petite, légère, s’enfuit dans les faubourgs et s’y perdit, libre.