Par-dessus le mur

Frédéric Boutet · Chapitre 3 sur 19

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Par-dessus le mur

Sans-Souci

On l’appelait Sans-Souci à cause de son inaltérable bonne humeur, proverbiale parmi les miséreux. Depuis trente ans qu’il vivait, il ne s’était jamais connu d’autre ambition que celle de se procurer chaque jour de quoi manger. Pris entre une paresse invincible, qui lui interdisait le travail, et une peur affreuse de la police, qui lui interdisait le vol, il avait résolu le problème en pratiquant une sorte d’ascétisme vagabond. Il ne pensait pas aux femmes; il ne buvait pas, et, s’il fumait, c’était parce que cela ne coûtait que la peine de se baisser.

Cette nuit-là, son vieux feutre enfoncé sur sa tête et le collet de son pardessus en loques relevé jusqu’à ses oreilles, il stationnait sur le trottoir devant l’entrée d’un cercle élégant. Dès qu’une auto s’arrêtait, il courait pour ouvrir la portière, car les trois ou quatre journaux maculés qu’il portait sous le bras étaient de l’avant-veille et constituaient seulement sa sauvegarde à l’égard des agents.

Le froid piquait; il aurait voulu dix sous pour avoir une soupe aux Halles et finir sa nuit assis et à couvert. Mais il avait la guigne: trois heures venaient de sonner, et on ne lui avait encore rien donné. Pourtant il sifflotait un air à la mode, sans s’impatienter ni se décourager, et dans sa face maigre, hérissée d’un poil hirsute, ses yeux n’exprimaient qu’une résignation joviale.

Soudain, il se précipita. Un monsieur très élégant, en habit sous sa pelisse, et qui fumait un havane dans un porte-cigare cerclé d’or, achevait de descendre l’escalier du cercle. Il semblait plein d’allégresse et fredonnait; mais il fit un faux pas, manqua la dernière marche et, perdant l’équilibre, tomba vers le trottoir la tête en avant.

Sans-Souci, d’un geste rapide, le rattrapa à bras-le-corps et, dans un vigoureux effort, réussit à le retenir et à le remettre sur ses pieds. Puis il lui ramassa sa canne à béquille d’or et son chapeau haut de forme, qui avait roulé.

—Cassé, mon monocle, dit le monsieur, un gros jeune homme rasé qui semblait un peu gris. Ça ne fait rien!

Il se tourna vers Sans-Souci.

—Merci, mon vieux. Sans toi, je m’étalais salement. J’ai la veine, ce soir. Je gagne vingt-cinq billets et tu te trouves là tout exprès pour m’empêcher de me casser la gueule. Tiens, c’est pour toi ça!

Il avait fouillé dans sa poche et tendait un billet de banque.

—Mille balles? haleta Sans-Souci. C’est pour blaguer? Mille balles!…

—Quoi, ma gueule vaut bien ça. Prends, puisqu’on te le dit.

—J’ pourrai jamais changer, fringué comme je suis, balbutia Sans-Souci, éperdu. Sûr, on croira que j’ai volé…

—Esprit pratique, constata gravement le gros jeune homme. J’aime ça.

Complaisamment il se fouilla de nouveau.

—Tiens, voilà tes mille balles en billets de cent et de cinquante. C’est plus commode, hein? Bonsoir. Va faire la noce.

Il regagna en riant son auto, dont Sans-Souci ne songea pas à lui ouvrir la portière et qui l’emporta.

Sans-Souci s’éloigna aussi. Il marchait machinalement, trébuchant comme un homme ivre. Depuis qu’il se connaissait, la plus grosse somme qu’il eût jamais possédée en une fois était cinq francs donnés par une vieille dame généreuse pour laquelle il avait descendu quatre malles fort lourdes.

—Faut être sérieux, se répétait-il en essayant de reprendre un peu de sang-froid et en tenant les billets au fond de sa poche, dans sa main serrée. Faut pas faire de blagues. Attention que je dis! Faut être sérieux. Avec ça, j’ crains plus les jours de guigne. J’ peux entreprendre quéque chose de bon. Un petit commerce, ça m’irait assez… Faut réfléchir… C’est un coup de veine comme on en a pas deux… Tout de même, y a des chouettes types dans le monde riche. Mille balles pour avoir étendu le bras… Mille balles, à moi…

Il suivait la rue du Quatre-Septembre, allant par habitude vers les Halles. Tout à coup, il s’aperçut qu’il avait faim.

—Bon Dieu! murmura-t-il, ça creuse, les émotions. J’ vas me payer une bombe, une vraie… Ça m’est jamais arrivé. Quoi, si j’ casse vingt balles, c’est pas la mort d’un homme. Y m’en restera encore plus qu’y m’en faut…

Un appétit de jouissance qu’il n’avait jamais éprouvé l’envahissait maintenant qu’il avait de quoi le satisfaire. Il était rue Montmartre. Devant lui marchait une fille brune, assez jolie, et qu’il connaissait pour avoir quelquefois plaisanté avec elle.

—Ça y est, se dit-il, surexcité. Y me faut une poule. Pour une fois, noce complète.

La fille, tout d’abord amicalement méprisante, dès qu’il lui eut montré un de ses billets le suivit, persuadée qu’il venait de faire un coup fructueux et pleine de considération pour lui.

Ils s’attablèrent dans un cabaret des Halles, et Sans-Souci, avec une soupe à l’oignon, une choucroute garnie et des escargots, arrosés de trois bouteilles de vin cacheté que suivirent quelques petits marcs, atteignit la limite des délices.

L’après-midi suivante, vers deux heures, il s’éveilla aux côtés de sa compagne dans une misérable chambre d’hôtel meublé. Il eut quelque peine à rassembler ses idées. Soudain, une peur terrible d’avoir été volé le fit bondir du lit; mais les billets étaient toujours dans sa poche, et il se recoucha, rassuré. Il avait la tête lourde; il était envahi par une voluptueuse paresse.

—Bon Dieu! soupira-t-il en s’étirant, c’ qu’on est bien dans des draps…

La fille s’éveilla à son tour. Elle lui révéla qu’elle s’appelait Louisa et qu’on allait déjeuner.

Une camarade, du nom de Margot-la-Flemme, survint en compagnie d’un voyou bien mis, à l’aspect équivoque. Ils s’invitèrent.

Après le repas, Louisa prit Sans-Souci à part.

—Pourquoi qu’ t’as des tifs longs comme ça, lui dit-elle, et c’te barbe, c’est tout ce qu’y a de moche. Et pis les fringues, c’en est une dégoûtation… Pisque t’as fait une affaire, frusque-toi. Va au coin, y a un décrochez-moi… Et pis, passe chez le merlan…

—Elle a raison, se dit Sans-Souci. Faut êt’e propre. Quand on veut faire quéque chose, y a que ça de vrai.

Il descendit et revint une heure après, rasé, pommadé, vêtu d’un complet à carreaux, et si changé que Louise put à peine reconnaître, dans ce monsieur qui avait presque l’air d’un bookmaker, sa conquête hirsute et dépenaillée de la nuit.

—Ce que t’es bath! s’exclama-t-elle en se jetant à son cou avec enthousiasme.

Sans-Souci resta avec elle huit jours entiers qui se passèrent en distractions variées. Chaque matin, il se disait que ce serait la dernière journée, et qu’il allait enfin, avec son argent, réaliser les plans, imprécis d’ailleurs, qu’il avait en tête; mais les sensations nouvelles qu’il goûtait étaient plus fortes que ses résolutions et lui révélaient confusément que jusqu’alors il n’avait pas vécu.

Au bout de la semaine, il avait dépensé deux cent cinquante-huit francs, et il quitta Louisa pour Margot-la-Flemme, dont le jeune ami venait d’être envoyé au Dépôt.

Margot fut moins chère que Louisa. Indolente, comme l’indiquait son nom, elle prit, avec Sans-Souci, l’habitude de se lever vers six heures du soir. Ils descendaient boire quelques apéritifs, dînaient copieusement et passaient la nuit dans des bars ou dans des caveaux où l’on chantait.

Cela dura une douzaine de jours.

Quand Sans-Souci n’eut plus que cinq cents francs, il eut un sursaut d’énergie. Il lâcha Margot et lâcha les Halles, décidé à faire fructifier enfin la somme qui lui restait. Mais le même soir, rue de la Gaîté, une petite blonde, qu’on appelait, à cause de la douceur de sa peau, la Môme-en-Soie et avec laquelle il lia conversation par hasard, renversa ses projets.

Les cinq cents francs durèrent deux semaines, et le dernier billet de cinquante francs fut perdu chez un bistro qui tenait une agence clandestine de paris aux courses. Deux jours après, l’hôtelier reprit la clef, le marchand de vin refusa le crédit et la Môme-en-Soie s’en alla pour ne plus revenir.

Sans-Souci, ce soir-là, ne dîna pas. Avec les quelques sous qui lui restaient, il prit un amer menthe et ensuite alla chercher des journaux du soir pour les vendre.

Il avait gagné les boulevards. Sans songer à offrir aux passants les journaux qu’il tenait sous le bras, il marchait la tête basse, les mains dans ses poches. Il n’arrivait pas à se rendre compte de sa situation, mais il était oppressé par une indéfinissable détresse où persistait le souvenir luxurieux de la Môme-en-Soie.

Le temps passait sans qu’il y prît garde. Minuit sonna, puis une heure. Subitement, la fatigue sembla l’éveiller. Il se dit qu’il ne savait pas où coucher, et aussi qu’il avait faim. Une horreur le saisit. Il comprit confusément qu’il n’était plus le vagabond résigné et joyeux de jadis. Il sentit que maintenant il ne pourrait plus se passer des jouissances qu’il avait apprises: dormir dans un lit, manger à sa faim, boire de l’alcool, retrouver une femme. Il comprit aussi que pour avoir l’argent nécessaire à tout cela il n’y avait pour lui qu’un moyen. Et il frissonna en sachant que, ce moyen, il allait l’employer au mépris des risques et des possibles châtiments.

Il jeta des yeux hagards autour de lui, comme pour chercher un passant à dévaliser. Il tressaillit. Il était inconsciemment venu à cette même place où, un mois avant, sa vie avait été bouleversée.

Il regarda. Il sursauta. Ses yeux devinrent fixes. Le même jeune homme descendait les marches, la pelisse ouverte sur l’habit, le cigare à la bouche et la canne sous le bras. Sans doute, il avait encore gagné, car son visage respirait l’allégresse, et il fredonnait.

Sans-Souci bondit vers lui.

—Tiens, salaud, en v’là pour tes mille balles! gronda-t-il en le frappant de toutes ses forces en pleine figure.

 

UNE CONQUÊTE

 

Marcel La Haussaye hésita entre l’intérieur du café, qui était éclairé et désert, et la terrasse, sombre, étendue parmi les arbres et peuplée. Il s’assit à la première table venue, non loin de la devanture grande ouverte.

Il avait dix-neuf ans, une structure solide, une figure de poupon et toute la gravité ombrageuse et timide de son âge. Sa mère, veuve et très riche, avait presque réussi à le rendre neurasthénique à force de le défendre avec autorité contre tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le matin, elle était partie pour régler des affaires en province, et Marcel était resté seul pour la première fois.

Alors, ce soir, il était venu là, où il espérait, sur la foi de la renommée, voir des poètes, et puis des peintres, et puis des sculpteurs, et aussi des jeunes femmes étranges, peut-être, et littéraires. Car il était littéraire lui-même, secrètement, naïvement, platoniquement encore, et les revues excessives qu’il se procurait en cachette et essayait de comprendre lui donnaient de l’imagination.

Maintenant, à ce café de la rive gauche où fréquentaient, croyait-il, tant de jeunes génies, il était assis et déçu. Il essayait en vain de mettre, d’après les portraits qu’il avait vus, des noms sur des figures. Il essayait en vain de surprendre autour de lui quelque conversation esthétique. Le soir orageux était étouffant. Marcel s’ennuyait.

Tout à coup, il eut l’impression qu’on le regardait. Il tourna la tête: une jeune femme, accoudée à une table voisine, où buvaient trois jeunes gens, originaires selon toute apparence de l’extrême nord de l’Europe, et dont elle ne s’occupait pas, avait, sur lui Marcel, les yeux attachés.

Brusquement, elle se leva et vint. Une robe de soie indécise, fluide comme de l’eau, moulait son corps svelte, à chaque mouvement, mieux qu’un maillot mouillé; une cloche verte constellée d’ornements métalliques coiffait ses cheveux pâles comme de la paille et mousseux; des bagues d’argent lourdes figuraient à ses doigts des monstres extravagants.

En face de Marcel, elle s’assit. Elle mit ses coudes sur le guéridon, son menton sur ses deux mains et, fixement, sans un mot, le regarda avec des yeux qui s’efforçaient d’être à la fois pénétrants et fous.

Marcel, bouleversé, devint très rouge; puis pâle; puis rouge de nouveau, et le resta. Le cœur battant, la gorge serrée, il voulut parler, sa voix s’étrangla. Il sortit des cigarettes pour avoir une contenance; l’inconnue en prit une, l’alluma et continua à fixer Marcel, qui avalait sa fumée de travers et silencieusement s’affolait.

Après cinq minutes, qui parurent cinq heures, elle parla:

—La nuit d’orage, dit-elle d’une voix douloureusement calme, la nuit douteuse et électrique… Pourquoi ce soir? Que me veux-tu, enfant?…

Deux kummels glacés, commanda-t-elle de la même voix, au garçon qui passait.

Et le silence retomba, oppressant.

—Vous… vous êtes jolie, put enfin dire Marcel, avec le plus grand effort qu’il eût jamais fait de sa vie.

Mais, inexplicablement, elle eut comme un spasme nerveux qui le terrifia.

—Tais-toi, dit-elle. Je suis moi… Moi… telle que toujours…

Et, désormais déclanchée, elle parla sans arrêt, avec des phrases que Marcel croyait reconnaître, d’art, de lettres, d’elle-même, de ses goûts, de sa vie; elle devint diffuse, divagua sur la vertu, la simplicité, la force, l’ombre et la luxure. Marcel haletait. Le kummel lui tournait un peu la tête, car elle en avait à nouveau commandé. Il aurait voulu tout ensemble s’enfuir et la faire taire en l’embrassant. Il n’osa ni l’un ni l’autre.

Tout à coup, elle fut debout.

—Paye. Viens.

Il obéit. Elle le prit par la main et, d’une allure rapide, l’emmena à une station voisine. Elle le poussa dans une voiture, dit une adresse et monta à son tour. Alors elle se jeta sur lui et le mordit à la joue.

—Ouille! cria Marcel.

Mais déjà elle était redressée, toute droite et toute raide, assise à son côté. Il tenta gauchement de glisser un bras sous sa taille. Elle le repoussa.

—Non, non, pas cela entre nous, dit-elle mystérieusement.

La voiture s’arrêta dans une rue. Un éclair illumina leur entrée dans une maison ténébreuse. Le long d’un escalier interminable, la jeune femme remorqua Marcel, qui éprouvait des impressions violentes. Elle murmurait des mots. Il trébuchait sur les marches. Au troisième étage, elle le mordit encore à l’oreille, ayant sans doute dans l’obscurité manqué sa joue. Au cinquième, elle fit halte, ouvrit une porte.

—Respectons l’ombre, chuchota-t-elle en le poussant dans les ténèbres. Mais, à la lueur d’un éclair, Marcel entrevit confusément une sorte d’atelier tendu de rouge, meublé de divans et dont le toit incliné était formé par un vitrage.

La jeune femme avait disparu derrière un paravent, Marcel fit deux pas pour la suivre à tâtons, mais son pied accrocha un objet inconnu et il s’étala.

Une odeur d’encens, issue d’une cassolette, se répandit. L’inconnue reparut: un éclair la montra dans une tunique rougeâtre, les cheveux épars, la gorge et les bras nus. Et ces bras, elle les leva vers le vitrage, où se multipliaient les lueurs de l’orage. Elle parla.

—L’orage… L’orage est maître de la nuit… Vous n’avez pas vu cela, mais vous le verrez… Mes bras sont verts sous le regard vert de l’éclair…

Et, tout à coup, elle saisit par l’épaule Marcel, qui restait comme pétrifié.

—Parle! cria-t-elle… dis des choses… dis ce qu’il faut dire… Mais non, tais-toi! C’est l’heure du silence et de la folie… N’entends-tu pas la folie qui rôde?

Elle resta immobile, contractée, le bras tendu comme pour conjurer quelque invisible péril.

—Ah j’ai peur! J’ai peur! râla-t-elle en reculant jusqu’au divan, où elle se jeta, la tête cachée dans les coussins. Mais la pluie, qui maintenant ruisselait sur le vitrage, la fit bondir.

—O volupté de l’eau qui tombe! cria-t-elle… O fraîcheur de la pluie sur la peau nue… Ouvrons! ouvrons!…

—Vous allez prendre froid, dit Marcel, dont ce fut la première parole sensée.

Avec un grand élan elle le saisit dans ses bras et l’assit près d’elle sur le divan.

—Ah! tu es bon! tu es bon!… Je le savais… Sois bon, ô enfant… sois simple et bon… aime les humbles, les faibles et les pauvres… aime aussi l’audace, le sang et la mort… Non, ne serre pas, contre toi, mon corps, ne m’embrasse pas sur l’épaule. Sois chaste, enfant, soyons chastes… Dis-moi tes rêves et tes espoirs?… Dis-moi la couleur de tes chimères?…

Elle continua, chuchotant interminablement des vérités premières, des exhortations entrecoupées et inintelligibles, psalmodiant de vagues chants amorphes et monotones. Marcel, qui n’avait pas l’habitude de se coucher tard et que tant d’émotions brisaient, s’assoupit.

Un pinçon affreux l’éveilla. Il bondit en criant. Debout dans sa robe rougeâtre, ses bras nus rejetés en arrière, elle était droite dans la clarté d’une lune toute fraîche qui traversait les vitres et vers quoi elle tendait son visage.

—Regarde, elle triomphe des nuages dans sa gloire phosphorique… elle, la dame bénie des insomnies… agenouille-toi, adorons…

Elle semblait extatique. Marcel obéit; il s’agenouilla et adora. Puis il reçut dans une écuelle de bois un thé odieux, saturé des parfums mélangés de l’eau de Cologne et de l’éther. Puis eut lieu une nouvelle adoration, et encore des proses psalmodiées, sans fin.

Les heures passèrent. Marcel avait mal au cœur et envie de pleurer. Enfin, il se rendormit, et cette fois, elle le laissa.

Une saccade à une jambe l’éveilla. Il faisait soleil. Toujours en rougeâtre, mais fraîche comme si elle sortait du bain, sa compagne était assise au pied du divan. Elle tenait le porte-monnaie de Marcel et, d’un air las, comptait l’argent qu’il renfermait.

—Voici cent, et voici trente, soupira-t-elle, d’une voix basse et comme désabusée. C’est peu. Oui, c’est peu… Voici les cent que je prends… ajouta-t-elle avec résignation.

Il y eut un silence. Elle dit:

—Juliette. Souviens-toi: la femme de chambre de ta mère, il y a deux années… Cette Juliette, je la suis… J’étais brune; ma vraie nature est blonde… Dieu, ai-je souffert… J’ai songé en te voyant à me venger et à punir, mais ta bonté m’a désarmée, enfant… Il faut pardonner ou tuer… Je pardonne à ta mère… Annonce-lui ce pardon…

Elle réfléchit et révéla:

—Je vis ma vie, dont celui qui est venu m’a donné la clef, l’énigme et la nuance.

Et elle dit encore:

—J’ai été bien méconnue…

Soudain, elle se mit debout, montra la porte, et s’écria:

—Va-t’en! Va-t’en!

Elle prit un temps et ajouta froidement:

—Mon éditeur va venir…

Marcel s’en alla; mais, sur le seuil, le souvenir d’un corps souple serré un moment contre lui et du baiser pris sur une épaule nue le fit tressaillir et, avec un regard humble, il demanda:

—Est-ce que je pourrai revenir?

 

DANS L’OMBRE

 

—Prends garde, murmura Simone, s’il rentrait…

René Varnèle, qu’elle repoussait sans énergie, se rapprocha.

—Mais non, voyons, il fait son bridge, et tu sais que pour l’interrompre il faudrait un cataclysme…

Ils étaient, dans la soirée douce, côte à côte sur la terrasse dominant la Méditerranée. Simone se sentait langoureuse, elle permit à René de rapprocher son bras, sa jambe et sa figure.

—Simone chérie, pense que, depuis deux jours, je ne t’ai pas eue un moment… Ce n’est pas pour ton mari, si amis que nous soyons, que je suis venu ici à votre suite…

Simone sourit; il l’attira, et elle se laissa embrasser jusqu’à la suffocation. Puis ils reprirent haleine et restèrent la main dans la main.

Soudain, il y eut un bruit de pas, tout près. La jeune femme, avec un petit cri, tourna la tête et vit son mari. René se dressa aussi. Sa chaise tomba. Ils s’immobilisèrent, gauchement séparés, pâles dans l’ombre, le cœur battant.

Hersant avançait sur eux, les épaules voûtées, les mains dans ses poches, sa grosse tête barbue jetée en avant comme pour mordre. Dans la nuit, où traînait un reflet de lumière venant de la maison, sa puissante stature s’amplifiait encore. Pour la première fois, Simone vit en lui autre chose que l’image même de la lourde et outrecuidante quiétude, trop facile à berner.

Il tourna court avec un vague grognement; il passa près d’eux et s’éloigna jusqu’au bout de la terrasse.

—A-t-il vu? chuchota René dont le dos était mouillé d’une sueur désagréablement froide.

—Non… je ne crois pas…

Simone, crispée, la gorge serrée, pouvait à peine parler.

—Taisez-vous… n’ayez pas l’air… Il ne faut pas qu’il soupçonne… S’il n’a pas vu…

Hersant revenait de son pas pesant. Il semblait en proie à une fureur contenue.

—Viens-tu faire un tour? demanda-t-il brusquement à René, sans s’occuper de sa femme.

—Allez-y, souffla Simone, soyez gai.

—Volontiers, répondit René au mari, d’une voix qui sonnait faux.

Simone voulut dire quelque chose. Elle ne trouva rien. Elle les vit s’éloigner. La stature herculéenne de son mari dominait et écrasait la mince silhouette élégante de son amant. La figure blanche, les jambes tremblantes, elle rentra dans la maison pour attendre…

 

*

 

Les deux hommes marchaient dans la nuit tiède. Hersant, taciturne, alluma sa pipe. René, pour faire montre de sa tranquillité parfaite, prit une cigarette, mais elle lui parut amère, il la jeta.

—Ignoble, ce tabac, grommela-t-il.

Hersant ne répondit rien, et son silence parut à René tellement sinistre qu’au bout de trois minutes il n’y put plus tenir.

—Tu ne dis rien? demanda-t-il, un peu nerveusement.

—Je n’ai rien à dire de particulier. (Hersant parlait d’une voix rauque qui ne lui était pas habituelle.) Nous sommes d’assez vieux amis pour ne pas bavarder tout le temps… D’assez vieux amis… répéta-t-il, et René crut entendre un ricanement.

—On va au promontoire, reprit tout à coup Hersant. J’ai besoin de marcher… Tu n’es pas fatigué, hein? Je sais que tu soignes ta petite santé, mais cela fait du bien, les promenades nocturnes. Et puis, c’est très impressionnant, la nuit, sur la route, en haut des rochers… Tu verras… Tu n’es pas fatigué, hein?

—Non, non! (René se raidissait pour répondre délibérément) pas fatigué… Je suis solide, plus solide que tu ne crois… Les nerfs… rien que les nerfs… mais c’est quelque chose… quand je suis surexcité… dans un danger, par exemple… je suis d’une force extraordinaire…

Cette fois, Hersant ricana ouvertement.

—Ha! ha! ha! tant mieux pour toi, ça peut servir… Moi, je n’ai pas de nerfs… C’est-à-dire, habituellement, je n’ai pas de nerfs… tu comprends… Mais j’ai des muscles… Jamais je n’ai été si fort… J’assommerais un bœuf… Si j’étais ruiné, je n’aurais qu’à me mettre lutteur… Ils ne pèseraient pas lourd, les champions… Ils ne pèseraient pas lourd!

Il eut encore un rire inquiétant. Colossal, vers le ciel étoilé, il leva ses deux grands bras aux formidables poings. Ses dents blanches luisaient dans sa barbe courte et ses petits yeux semblaient étinceler. René, frémissant, se sentait mince, chétif, sans défense possible, et sa peur grandissait, l’affolait. Il songeait à des histoires analogues à la leur et finissant dans des vengeances sauvages et sournoises, dans le sang et la mort. Le chemin solitaire côtoyait l’abîme noyé d’ombre. Il y eut un silence. René réunit ses dernières forces et d’une voix étranglée:

—Est-ce que… est-ce que nous allons loin?

—Non… Encore quelques pas. Tu es pressé? Tu veux rentrer? Un rendez-vous, peut-être? Hein! casseur de cœurs! Tous les maris ne te laisseraient pas avec leur femme comme je fais, moi… Mais nous sommes de vieux amis… Hein! de vieux amis! Et puis Simone…

Il s’interrompit. René, haletant, reculait, mais Hersant lui saisit le bras dans sa main puissante.

—Ne recule pas… Regarde: le trou noir… à nos pieds… et les reflets… là-bas… Hein… cent cinquante mètres… et les rochers… au fond… Quel écrabouillement si on tombait… Hein… Quel écrabouillement… Avance donc…

 

*

 

Depuis que les deux hommes étaient partis, l’angoisse de Simone, de seconde en seconde, était devenue plus affreuse. Qu’allait-il arriver entre eux? Qu’allait-il lui arriver, à elle, quand son mari rentrerait? Elle essaya d’imaginer ce que serait sa fureur. Elle ne l’avait jamais vu déchaîné, mais c’était une brute, et il était sans doute capable de tout. Deux fois, pour s’enfuir, elle se leva avec effort du fauteuil où elle restait figée dans une épouvante qui tendait ses nerfs. Deux fois, elle se rassit: elle voulait savoir.

Soudain elle entendit un pas lourd. Elle tressaillit. Hersant revenait. Il revenait seul. Il s’arrêta devant elle. Elle ne leva pas les yeux. Elle enfonçait ses doigts dans les bras du siège.

—Eh bien? balbutia-t-elle enfin d’une voix blanche, vous vous êtes promenés?

Il ne répondit rien. Il fit un pas. De son fauteuil, elle se dressa, pantelante, sentant venir le coup qui allait l’écraser.

—As-tu remarqué que René était bizarre depuis quelque temps? demanda tout à coup Hersant.

Il avait un ton naturel, paisible. Simone sursauta et se sentit baignée de chaleur des pieds à la tête. Elle leva les yeux et le vit parfaitement semblable à ce qu’il était tous les jours.

—Bizarre, M. Varnèle? réussit-elle à dire. Mais non…

—Ah! C’est parce que tout à l’heure, pendant notre promenade, au moment où je lui montrais la route en haut des rochers,—la nuit, c’est impressionnant,—eh bien, brusquement, il a arraché son bras du mien et il s’est sauvé en criant. Je n’ai jamais pu le rattraper. C’est drôle, n’est-ce pas?

Il avait les yeux pleins d’étonnement. Simone, encore bouleversée, restait muette.

—C’est peut-être, continua-t-il, parce que je n’ai pas été très aimable quand je suis rentré ce soir. Dame! qu’est-ce que tu veux, j’ai eu une guigne! Ce sacré Lermillac m’a enlevé un sans-atout magnifique en demandant quatre piques et il a perdu trois levées. Ce sont des choses qui vous exaspèrent, n’est-ce pas? Je ne pouvais pas raconter cela à René. Il n’entend rien au bridge…

Simone le regardait, stupéfaite, soulagée, irritée. Il bourrait sa pipe d’un air pensif, la bouche ouverte et les yeux plissés, comme d’habitude lorsqu’il réfléchissait. Comment avait-elle, une seconde, pu croire que cette graisse, cette barbe, ces petits yeux, cette bouche molle, seraient capables de devenir tragiques? Comment avait-elle cru que cette tête obtuse rêverait à autre chose qu’à la table et aux cartes, et que ces grandes mains gauches, étalant leur force inemployée, sauraient être homicides?

Elle eut un petit rire de mépris rageur… Et René qui s’était enfui devant cet imbécile, au risque de lui donner des soupçons, s’il eût été moins borné…

—C’est drôle tout de même, répétait Hersant. Sacré René! Pourquoi s’est-il sauvé?

—Parce que c’est un lâche! jeta Simone, furieuse, en regagnant sa chambre.

Hersant continua à ne rien comprendre, mais il n’aimait pas à se creuser la tête et il s’assit pour finir tranquillement sa pipe sans chercher davantage à approfondir le mystère.

 

PERSÉCUTION

 

M. Bollin était depuis longtemps persécuté par la petite vendeuse de bouquets.

Un soir, comme il sortait de son bureau, il l’avait vue surgir de la foule. C’était une petite fille de douze à treize ans, d’une laideur extrême avec ses maigres cheveux jaunes et ses yeux ronds louchant un peu vers son petit nez en pied de marmite, tout criblé, comme ses joues, de taches de rousseur. Sa robe semblait faite d’une toile à matelas déchirée et ses brodequins à clous lui sortaient des pieds. Elle brandissait trois brins flétris d’on ne sait quelle plante, reliés par un fil, et qu’elle avait fourrés sous le nez de M. Bollin en piaulant d’une voix aiguë:

—M’sieur, un joli bouquet!

M. Bollin avait voulu passer, mais la petite, avec plus d’énergie, avait renouvelé sa supplication perçante, et les autres employés qui sortaient aussi du bureau s’arrêtaient pour regarder. M. Bollin était un homme âgé, pusillanime et timide, qui redoutait toujours de se faire mal juger et avait une horreur maladive d’être remarqué. Il avait fouillé dans sa poche pour se débarrasser de l’enfant en lui donnant deux sous, mais il n’avait trouvé que de la monnaie blanche. La petite attendait. N’osant le décevoir, M. Bollin s’était résigné à lui donner une pièce de cinquante centimes.

A la même heure, il la retrouva le lendemain. Assise sur un soubassement du monument, elle semblait l’attendre et comme la veille elle l’avait assailli, brandissant, avec la même prière, un détritus analogue.

M. Bollin, agacé, lui donna deux sous et s’éloigna, mais la petite le poursuivit avec des clameurs plaintives qui attirèrent l’attention. Le spectacle de ce monsieur âgé, qui trottait harcelé par cette enfant si laide, galopant en criant, suscita des ricanements.

—En voilà un vieux grigou! s’exclama une ouvrière.

M. Bollin se crut ridicule et odieux. Il s’arrêta, un peu essoufflé et, comme la veille, donna cinquante centimes à la petite. C’était ce qu’elle voulait, et elle lui remit le faisceau flétri.

Dès lors, chaque soir, elle fut là, opiniâtre et suppliante, ne consentant à arrêter sa poursuite et ses clameurs que lorsque M. Bollin lui avait donné cinquante centimes. Cette persécution quotidienne fut remarquée par les autres employés qui accablèrent de railleries leur collègue. Celui-ci en souffrit extrêmement. En outre, il avait pour épouse une personne rigide et économe qui lui mesurait strictement ses dépenses personnelles. Cinquante centimes par jour font quinze francs par mois, et M. Bollin ne put satisfaire aux nouveaux frais qu’en se privant de tabac.

Un cauchemar, maintenant, pesait sur sa vie. Se débarrasser de l’enfant était l’objet de ses préoccupations constantes. Il écarta l’idée de s’adresser à la police, ne sachant au juste de quoi se plaindre et redoutant surtout des complications inconnues. Il songea à quitter son bureau par une autre issue, mais il n’osa prendre cette liberté.

Des semaines passèrent; l’enfant, obstinée, était toujours là. Avant même qu’elle parlât, maintenant, il lui remettait les cinquante centimes, sous le regard railleur de ses collègues qui prenaient plaisir à jouir de ce spectacle. Il aurait bien voulu dire à la petite d’aller l’attendre plus loin, mais cela lui parut impossible. La privation de tabac, l’idée exagérée qu’il se faisait de son ridicule, la crainte, enfin, que cette histoire ne parvînt aux oreilles de sa femme, lui causaient des tourments grandissants et auxquels il ne trouvait pas de remède.

Ses angoisses augmentant, il se décide enfin à aller demander conseil à l’un de ses amis. Celui-ci, personnage administratif, d’esprit avisé, écouta, avec une gaieté discrète, le récit des malheurs de M. Bollin.

—Je voudrais bien en être débarrassé, termina, avec embarras, celui-ci, mais je ne voudrais pas qu’il lui arrivât rien de fâcheux, à cette enfant, et je ne voudrais pas non plus que l’on sût que je me suis plaint…

—C’est bien facile, dit l’ami. Il y a des œuvres nombreuses. Il ne lui arrivera rien de fâcheux, au contraire. Je m’en occuperai moi-même. J’irai où elle attend, à la porte du bureau. Je l’interrogerai, je verrai ses parents, si elle en a, et je la ferai placer… Elle apprendra un métier et je m’arrangerai pour qu’elle gagne quelque chose tout de suite. Ce sera infiniment meilleur pour elle que de mendier dans la rue.

M. Bollin remercia avec effusion et sortit rasséréné. Le soir, c’est avec satisfaction qu’il donna les cinquante centimes et il eut un regard presque amical pour sa persécutrice en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait.

En effet, le lendemain, la petite n’était pas là. M. Bollin se sentit redevenir un homme libre. Il respira. Un poids qui, depuis des semaines, pesait sur ses épaules s’envola. Il alluma une cigarette et rentra chez lui rajeuni.

Deux jours passèrent dans cette quiétude. M. Bollin oubliait son cauchemar. Le troisième soir, il sortit à l’heure habituelle de son bureau; mais, en mettant le pied dans la rue, soudain, il fut secoué par un tressaillement affreux; pâle, ahuri, doutant de ses propres yeux, il resta cloué sur place: la petite était là. Du moins, si ce n’était pas elle-même, c’était une enfant qui lui ressemblait trait pour trait. M. Bollin vit les mêmes petits yeux de travers, les mêmes taches de rousseur, les mêmes cheveux jaunes. Celle-ci, pourtant, était plus petite: la robe toile à matelas flottait autour de son corps et les gros brodequins à clous ne tenaient pas du tout à ses pieds. Du soubassement où elle se trouvait assise, elle s’était levée en brandissant un vague bouquet pourri.

Elle courut à M. Bollin avec une clameur suraiguë:

—M’sieu, un joli bouquet!

—Eh bien! qu’est-ce?… qu’est-ce?… bégaya M. Bollin, atterré.

—Je suis sa sœur, expliqua la petite avec effusion. Croiriez-vous qu’elle a eu de la veine, Célina? On l’a mise dans une œuvre où qu’elle va gagner! C’est maman qu’était contente! Alors, Célina, elle m’a dit comme ça: «Y a le monsieur qu’attend son bouquet tous les soirs et qui donne dix sous. On peut pas le laisser le bec dans l’eau.» Elle m’a dit où que je devais vous trouver et comment vous étiez… Alors, moi, je suis trop petite pour l’apprentissage. Alors je la remplace pour la vente.

Elle brandissait avec confiance le détritus. M. Bollin, accablé et docile, fouilla dans sa poche pour chercher les cinquante centimes.