Par-dessus le mur

Frédéric Boutet · Chapitre 18 sur 19

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Par-dessus le mur

Ses Souvenirs

C’était une de leurs premières soirées d’intimité depuis leur récent mariage. Les domestiques éloignés, seuls tous deux, dans le petit salon au luxe si discret et si confortable, ils étaient assis au coin du feu et, pendant que Gilbert fumait une cigarette, Suzanne parlait.

—… Oui, j’ai été une enfant heureuse… complètement heureuse… Je vivais à la campagne, je te l’ai dit, libre, dans le grand domaine de mon père… Pauvre père, comme il m’a aimée, choyée, gâtée! J’étais son unique enfant, ma mère était morte à ma naissance et il ne vivait que pour moi… Moi seule pouvais lui faire oublier ses travaux. C’était un chercheur, un savant, un esprit d’initiative et de progrès, mais bien trop imaginatif pour s’attacher aux mesquineries de la vie pratique. Il s’est ruiné, et c’est le désespoir de ne pouvoir me donner les richesses qu’il rêvait qui l’a tué… J’avais seize ans alors, et depuis jamais plus je n’ai été heureuse…

Elle fit une pause et se reprit:

—Si, maintenant…

Le sourire mélancolique de son charmant visage s’était changé en un sourire tendre et elle avait tendu la main à son mari.

Gilbert Dargel prit cette main et la baisa passionnément. Six mois auparavant il ne connaissait pas Suzanne, et maintenant elle était toute sa vie. Lorsqu’il l’avait rencontrée chez des amis, elle était veuve depuis trois ans d’un homme qui l’avait laissée sans fortune après l’avoir, disait-on, rendue très malheureuse. Elle était si délicieusement jolie, et d’une grâce si délicate et si réservée, que Gilbert s’était épris d’elle profondément. Il était alors un homme de quarante ans, très riche, d’assez faible santé, lassé de tous les plaisirs et qui s’ennuyait profondément. Auprès de Suzanne, il comprenait maintenant qu’il n’avait auparavant jamais vécu.

—… Oui, reprit-elle, j’étais heureuse… si heureuse… J’étais libre, libre, libre… J’avais des femmes de chambre et une institutrice, bien entendu, mais jamais on ne me contrariait… Mon père ne l’aurait pas souffert… Comme je retrouve mes impressions d’enfance!… Je revois le vieux parc de notre domaine, et ses allées profondes et ses fleurs éclatantes… je respire la fraîcheur de l’eau vive qui alimentait les bassins… Je revois ma chambre, une grande chambre solennelle qu’on avait pour moi rendue si gaie et si douillette… Je me revois moi-même, enfant impétueuse et romanesque, rêvant d’aventures puérilement étranges et magnifiques… Je partais, montée sur un poney noir à longue crinière flottante, que je faisais galoper le long des chemins, afin de distancer le domestique qui devait me suivre, et de continuer seule mes courses vagabondes. Parfois je m’arrêtais dans des maisons amies. Je me souviens d’une vieille dame taciturne dans un manoir à demi en ruine et que je croyais hanté. Elle ne voulait recevoir que moi et m’appelait son rayon de soleil. Elle me faisait goûter avec des confitures à la rose, des amandes et des pistaches… Tu vois que j’étais déjà gourmande… Mais je ne t’ennuie pas avec toutes mes histoires de petite fille?…

M. Dargel ne répondit pas. Il écoutait et regardait sa femme avec une extase muette. Elle lui sourit et continua:

—Je me souviens aussi d’autres voisins. Un monsieur et une dame d’un certain âge qui connaissaient beaucoup mon père et qui m’accueillaient à bras ouverts. Ils étaient très riches et s’étaient passionnés pour l’élevage. Alors, comme nous avions, paraît-il, dans nos poulaillers une race de volailles très rares et très précieuses, je leur en ai apporté, un beau jour, une douzaine, je crois. Quelle expédition!… Je me vois, arrivant au galop de mon poney et suivie du domestique qui portait sur son cheval une grande caisse à claire-voie où les malheureuses bêtes criaient tant qu’elles pouvaient… On a ouvert, pour me recevoir, la grande grille. Il y avait des griffons de bronze vert de chaque côté et devant le château un vaste bassin carré où nageaient des cygnes blancs et noirs dont l’un avait un collier d’argent…

Elle s’interrompit. Les yeux pensivement fixés sur les flammes du foyer, elle semblait, sans les voir, regarder en elle-même les chères images de son passé d’enfant.

A ses dernières phrases son mari avait tressailli légèrement et il semblait maintenant en proie à l’étonnement.

—… C’est dans ce château, reprit-elle d’un ton enjoué, que j’ai été demandée en mariage pour la première fois… Mais oui! Je n’avais que quinze ans à peine… Le neveu de nos amis était venu pour quelques jours. C’était un jeune officier de marine et il allait, avant peu, se rembarquer. Il m’avait vue arriver au galop de mon poney… Il m’avait aidée à descendre… mon béret était tombé et j’avais tous mes cheveux dans la figure… Tu vois le tableau… Enfin, nous sommes vite devenus camarades… Et puis, un soir, dans une allée du parc, il m’a tout à coup demandé si je voulais bien me fiancer avec lui afin de nous épouser trois ans plus tard, quand il reviendrait… Il parlait d’une voix basse et tremblante, que j’entends encore, et certainement il était très ému… Mais moi je me suis mise à rire… à rire… Pauvre garçon! il est mort en Extrême-Orient…

—Comment s’appelait donc le pays où tu habitais? demanda négligemment Gilbert.

—La Fervière. C’est du côté de Tours, répondit-elle sans réfléchir.

M. Dargel ne montra pas son extrême stupeur. Il s’attendait à ce nom qui confirmait les souvenirs personnels et précis que certains des souvenirs de sa femme avaient éveillés en lui. Sans doute possible, le château aux griffons de bronze et au bassin carré où des cygnes nageaient, c’était le château, vendu depuis des années maintenant, où son oncle et sa tante de Brionne avaient achevé leur vie et où il avait lui-même fait jadis, auprès d’eux, plusieurs séjours qu’il se rappelait fort bien. Mais, chose singulière, il ne se souvenait de rien concernant Suzanne, il ne se souvenait même pas de l’avoir vue ni d’avoir entendu parler d’elle dans ce temps-là…

Mais, cependant…

Un soupçon s’imposa, devint certitude. Il revoyait, lui aussi, le passé, le passé vrai, non déformé ni arrangé. Oui, oui, c’était cela… Il revoyait un déclassé prétentieux et incapable qui campait dans une masure voisine d’une mare et entourée d’un enclos en friche où il faisait des expériences nauséabondes avec des engrais chimériques… C’était cela le savant chercheur, et son domaine, aux bois profonds et aux eaux vives! Et l’homme s’appelait?… Oui, Langlois, c’était cela!… Langlois, le nom de jeune fille de Suzanne… Gilbert n’avait jamais eu la plus petite idée d’établir le moindre rapprochement… Mais alors, Suzanne?… Mon Dieu, était-ce possible?… C’était cette gamine chétive, insignifiante, dépeignée et presque déguenillée qu’il avait à peine entrevue trois ou quatre fois lorsque, pour vendre des volailles ou des œufs, elle venait au château, montée sur un âne rétif qu’elle bâtonnait tant qu’elle pouvait… Mais le neveu des châtelains, l’officier de marine mort en Extrême-Orient?… Eh bien, c’était lui-même, sans doute. Comme le reste, elle l’avait transformé, magnifié, inventé pour le décor de sa fantaisie et de sa vanité…

M. Dargel restait pétrifié. Ce qui l’ahurissait, c’était que la gamine déplaisante de jadis fût devenue l’adorable femme qui était là près de lui. Par quel prodige?…

Mais Suzanne s’inquiéta du silence de son mari. A peine avait-elle prononcé le nom du pays qu’elle l’avait regretté. Elle demanda d’un ton indifférent:

—Est-ce que tu connais ce coin de la Touraine?

Il hésita… Mais à quoi bon des explications vaines, à quoi bon l’humilier, lui faire de la peine, l’irriter contre lui?… Le passé qu’elle avait inventé était bien plus conforme que le vrai passé à ce qu’elle avait su faire d’elle-même. Il répondit:

—La Ferdière… Ferlière… comment as-tu dit?… Non, je ne connais pas du tout.

Et il dissimula un sourire de tendre indulgence en écoutant la jolie voix qui, rassurée, reprenait, avec de nouveaux détails plus flatteurs, le récit des souvenirs magnifiques.

 

LA PÉNICHE GRISE

 

La péniche grise descendait le canal, glissant sur l’eau muette où se reflétait le couchant rouge.

Debout à l’arrière, l’homme adossé à l’immense barre, avançait ou reculait pour gouverner. Il était jeune, svelte, large d’épaules. Il tenait une rose entre ses dents, qui brillaient sous la moustache légère. Sa chemise bleue était ouverte sur son cou et ses cheveux noirs bouclaient serré sur son front hâlé.

A l’écluse, les bateaux s’arrêtèrent. L’éclusier, un vieux, colossal et hirsute, manœuvrait les portes. L’homme de la barre, de ses yeux clairs, regardait, sans penser, la rive crayeuse, les chétifs arbustes et la petite maison dont le lierre touffu cachait le délabrement.

Une mince silhouette en sortit.

—Bonsoir, la gosse! cria l’homme de la barre en manière de blague.

—Bonsoir, répondit une petite voix sérieuse.

Une enfant maigre, dans une robe usée, se tenait toute droite sur la berge, écartant de ses petites mains brunes, pour le mieux regarder, ses cheveux sauvages de ses grands yeux. Lui, debout dans la lumière du soir, riait nonchalamment.

—T’es la fille du nouvel éclusier? demanda-t-il pour parler.

—Oui, dit-elle, toujours grave.

—Et quel âge que t’as?

—J’ai quinze ans et demi.

Il y eut un silence.

—Vous reviendrez? demanda-t-elle, tout à coup, d’une voix basse.

—Oui, j’fais le trafic aller et retour.

—Aie pas peur, tu l’reverras! Sacré Algérien, toujours des blagues aux jeunesses… Laisse-la donc, c’est une môme!

Un autre marinier, vieux et une pipe aux dents, avait paru à l’escalier de la petite cabine de la péniche, au-dessus des haricots d’Espagne qui y grimpaient. Il rit et replongea dans l’intérieur. La petite s’était rejetée en arrière, toute rouge.

—Ferme! répondit l’Algérien au vieux. C’est ma promise!

Il rit aussi et reprit sa barre. La péniche se remettait en marche.

—Au revoir! dit la petite de sa voix menue.

—Au revoir, la gosse! cria l’Algérien.

Il lui jeta la rose qu’il avait à la bouche, et, le dos à sa barre, alluma une cigarette.

Le petite avait, au vol, attrapé la rose. Elle en respira le parfum fané, mêlé de tabac, et resta là, immobile, à regarder s’effacer dans le crépuscule, la silhouette de l’homme sur la péniche qui s’éloignait, le long de l’eau assombrie, vers l’horizon où monta une lune cramoisie dans les brumes.

 

*

 

Quand il revint, c’était l’hiver. Par un matin neigeux où la plaine et les coteaux étaient éblouissants il la revit près de l’écluse, petite forme élancée dans son manteau noir tout déchiré. Les flocons qui tombaient se prenaient dans ses cheveux.

Elle s’approcha jusqu’au bord de l’eau. L’homme lui parut plus beau encore sous son bonnet de débardeur et dans sa vareuse de grosse laine.

—Bonjour, la gosse! cria-t-il. On a pensé à moi?

—Bonjour, dit-elle, toujours sérieuse.

Elle eut un regard de côté vers son père qui, plus loin, manœuvrait les portes, et murmura ardemment:

—Emmenez-moi…

L’Algérien eut un rire qui montra ses dents blanches.

—Que je t’emmène?

—Oui. Je m’ennuie ici. Il fait froid. C’est sale. Je suis toute seule… Emmenez-moi. Je balaierai et je ferai la soupe. Je sais très bien… Papa est toujours saoul, alors il me bat. Emmenez-moi…

Elle avait une moue d’enfant qui va pleurer, et un désir passionné éclatait dans ses yeux. Et tout à coup, sans raison, elle rougit.

L’homme, confusément, comprit.

—T’es trop petite, railla-t-il. Qu’est-ce que je ferais de toi? Plus tard!… Je t’emmènerai plus tard…

—C’est vrai? C’est vrai? Vous voulez bien! Vous promettez! Alors, j’attendrai! Je vous attendrai…

Le petit visage pâle de froid s’était éclairé, mais une voix rauque appelait en jurant.

—Pensez à moi, murmura-t-elle en rougissant encore.

Il vit qu’en s’éloignant elle lui montrait quelque chose qu’elle avait tiré de son corsage, mais il ne se souvenait pas qu’il lui avait jeté une rose et ne sut pas ce que c’était.

La fois suivante, il répéta en riant sa promesse de l’emmener plus tard. Elle lui donna un cache-nez qu’elle lui avait tricoté et une photographie d’elle, une mauvaise épreuve de foire qu’elle avait fait faire en cachette.

Trois fois encore elle le revit ainsi. Quand approchait le temps du retour de la péniche grise, elle passait des jours à attendre au bord du canal, avec l’espoir qu’il la trouverait enfin assez grande…

Par un matin de juin, après une averse tiède qui tendait sur l’horizon son filet brouillé, elle reconnut, dans un rayon de soleil soudain, la péniche. Mais il n’était pas à la barre, où le vieux marinier avait pris sa place.

—Où est-il? cria la petite, bouleversée.

—Y va venir!

Le vieux eut un drôle de rire.

—Hé! l’Algérien! appela-t-il, monte un peu! Une dame te demande!

L’Algérien parut. La petite, en le voyant, rougit de joie. Elle lui parut moins maigre et plus grande, et pour la première fois il s’aperçut qu’elle devenait jolie.

—Bonjour, dit-elle, comme d’habitude, de sa voix d’enfant. Est-ce cette fois-ci que vous m’emmenez?

Il jeta un regard vers la cabine.

—Tais-toi donc, grogna-t-il. C’est des blagues tout ça!

Elle eut un sursaut d’étonnement. Au même moment, une femme, une grosse fille blonde, avec ses cheveux dans le cou et un peignoir mal attaché laissant voir un coin de poitrine blanche, monta de la cabine. Elle regarda la petite.

—Mince! railla-t-elle d’une voix canaille, pigez-moi c’t’amoureuse! Emmenez-moi… Non, mais des fois!… Faudra repasser, la môme, j’suis là!…

Elle prit l’Algérien par le cou et s’écrasa contre lui. Il semblait gêné, mais le vieux éclata de rire.

La petite, blême, immobile, regardait. Elle ne répondit rien aux grossièretés que lui criait la fille. Elle vit la péniche s’éloigner et reporta ses yeux vers l’eau profonde qui était à ses pieds. Mais tout à coup, avec un frisson de terreur, elle se rejeta en arrière et se sauva vers la maison en sanglotant.

Pendant une année l’Algérien ne revint pas. Il avait eu des malheurs. Il avait fait de la prison, s’étant, pour la fille blonde, battu à coups de couteau dans un cabaret de Marseille. Il avait été quitté, repris, et puis définitivement quitté après un guet-apens, où elle l’avait fait tuer à moitié par trois débardeurs.

Guéri, il avait repensé à la petite de l’écluse. Il s’était dit qu’elle devait maintenant être une femme, qu’elle était jolie la dernière fois où il l’avait vue, et qu’elle serait dévouée, fidèle et commode, puisqu’elle l’aimait tant.

Il revint sur sa péniche dans un grand soleil d’après-midi. Il était rasé de frais et pommadé; il avait mis un complet quadrillé, une chemise empesée, un faux col et une cravate à fleurs avec une épingle bleue.

La péniche, à l’écluse, s’arrêta comme d’habitude. L’éclusier était toujours là, mais la petite ne se montrait pas.

L’Algérien, surpris, gagna l’avant du bateau.

—Hé! vieux! cria-t-il au colosse hirsute qui manœuvrait ses portes, ous’qu’elle est ta fille? J’ai une commission pour elle!

Le vieux leva sa face noyée de poils gris. Un vague étonnement passa dans ses yeux hébétés.

—C’est donc pas avec toi qu’elle a fichu le camp? dit-il seulement, sans interrompre sa manœuvre.