Pas besoin de dire adieu
Je suis une coquille vide
Avant qu’elle commence le baccalauréat en arts visuels, Simone avait toujours cru qu’il suffisait de se teindre les cheveux d’une couleur excentrique ou de se faire faire un nouveau piercing pour se façonner une personnalité singulière. Oui, c’était facile, mais c’était comme ça au cégep : personne ne se distinguait vraiment, tout le monde portait des leggings avec des Vans et des cotons ouatés, mais Simone n’avait pas l’air de tout le monde, elle ressemblait à une artiste avec ses cheveux multicolores, ses piercings et son petit tatouage en forme de triangle dans le cou (qui d’autre aurait osé ça ? Un tatouage dans le cou, il fallait le faire, quand même, il fallait s’assumer).
Mais au bac, elle ne se démarquait pas avec son look. C’est ce qui l’avait frappée en arrivant à son tout premier cours. En fait, elle s’était sentie terne en prenant place dans l’auditorium, tout au fond pour bien voir les gens et observer avec minutie les accoutrements flamboyants qui s’offraient à elle. Pour la première fois, elle n’osait pas être vue. Elle ne se sentait pas de taille, avec sa veste de jean usé et ses cheveux à peine roses. Une fille quelconque.
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Elle avait opéré des modifications. Côté inspiration, le but était de ressembler à Billie Eilish mais surtout sans qu’on remarque qu’elle avait voulu ressembler à Billie Eilish. Il fallait donc doser tout ça avec beaucoup de jugement, le même vert fluo pour la racine des cheveux mais combiné à du blond plutôt qu’à du noir, avec une coupe plus courte. Elle avait aussi fait toutes les friperies de son quartier pour dénicher des vêtements larges avec des paillettes, des franges style cow-boy et des motifs orientaux. Puis elle s’était dit que ce n’était pas suffisant. Elle avait finalement opté pour un nouveau tatouage en plein visage, mais c’était délicat quand même, juste trois petits points noirs sous l’œil gauche qui se camouflaient vite fait avec du cache-cernes.
Ça avait fonctionné. À la fin de la deuxième semaine de cours, elle avait quelque chose qui ressemblait à une gang d’amis et on l’avait même invitée à une soirée. Elle se sentait presque importante.
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Le vertige était profond. Elle regardait les autres, un par un, et elle leur trouvait une telle consistance. Une prestance. Dans la lumière crue de la seule ampoule suspendue, un éclairage de scène, pensait-elle, leurs traits avaient l’air découpés à l’exacto. Pommettes saillantes, lèvres charnues, sourcils théâtraux. Au-delà de leurs visages sculptés, c’était l’assurance que chacun d’entre eux projetait qui lui donnait le tournis. Tournis, c’était le mot qui lui venait en tête. Elle aurait bien aimé songer à d’autres mots, des mots recherchés, des mots grandioses. Des phrases provocantes, des certitudes. Mais rien de tout ça ne lui traversait l’esprit.
De toute façon, ses nouveaux amis géraient la discussion avec éclat. Tous étaient brillants et exprimaient des opinions fortes sur tout et n’importe quoi. Ils se trouvaient autour de la table dans la petite cuisine bigarrée de Tamara, une fille de leur cohorte que Simone jugeait particulièrement intimidante avec sa tête rasée et son col montant en cuirette bleue. La conversation venait drôlement de bifurquer. En plein milieu d’un débat intense au sujet de la réincarnation, Tamara avait soudain déclaré qu’elle n’avait jamais douté de son homosexualité, pas un instant, même quand elle était enfant.
Simone aurait voulu répondre qu’elle aussi aimait les filles, qu’elle était lesbienne, totalement lesbienne, mais même ça elle n’en était pas sûre. À bien y penser, elle ne souhaitait pas s’aventurer sur ce sujet. Elle n’avait pas de convictions particulières concernant la vie après la mort ou encore l’existence de Dieu, ça non plus elle n’y avait pas tellement réfléchi. Au fond, il lui apparaissait qu’elle n’avait rien à dire du tout.
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Elle avait commencé à se questionner sur son identité et à boire beaucoup de café. Du café tout le temps, du café ordinaire, filtre, dans une tasse ébréchée, toujours la même. Tard le soir, elle passait de longues heures à agencer les vêtements sur son lit, prise d’angoisse à l’idée de voir ses amis au cours du lendemain. Ses yeux tourmentés sautaient d’un boléro au motif Bauhaus à un short d’homme en velours et rien de tout ça ne lui paraissait assez spécial. Tant qu’elle ne trouvait pas la combinaison parfaite, elle continuait sans relâche à coordonner des hauts et des bas plus excentriques les uns que les autres. Tout en testant ses tenues, elle parlait à voix haute et tentait d’inventer une intonation, un rythme, un timbre qui seraient les siens. Ce rituel la calmait. Il ne fallait pas se décourager, chaque ajout, chaque modification contribuerait à lui donner forme, peu à peu elle se créait elle-même, c’était un processus, il suffisait d’être persévérante.
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Dans les pauses, Simone et ses amis se déposaient sur une table de piquenique du campus où ils fumaient cigarette sur cigarette, il fallait bien tuer le temps entre les cours et le tabagisme était une bonne option, oui, c’est ce qu’ils pensaient tous sans vraiment y penser trop. Ça allait de soi. Simone trouvait l’activité très à propos parce que fumer lui donnait un look mystérieux et soucieux en plus d’occuper sa bouche, ce qui justifiait qu’elle parle peu. Entre les fréquentes gorgées de café et les bouffées de cigarette, elle appuyait les tirades des autres d’interjections assurées et de petits éclats de rire sarcastiques.
Mais sa confiance naissante s’était écroulée entre deux Camel durant l’après-midi du troisième lundi de septembre. Tamara et Andrew s’étaient mis à se moquer de Shantelle, une fille de leur cohorte. Yo est trop belle, Shantelle. Trop belle trop swell. Belle mais conne. Ah ouais conne ? Ouais genre épaisse en crisse. Genre tu y volerais toute son linge mais t’aurais même pas besoin de faire diversion pour. Ouais drette ça elle se fait diversion elle-même. Dans sa propre tête. Mais pourtant est belle. Belle mais je la frencherais yinque. Une coquille vide, genre.
À ce moment-là une phrase s’était mise à rouler dans la tête de Simone, comme un mantra : « Je suis une coquille vide je suis une coquille vide je suis une coquille vide. »
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En tapant sur Google how to sound interesting, Simone avait découvert quelques pistes prometteuses. S’intéresser aux autres en posant des questions ouvertes (Quel courant t’a le plus influencé dans ton art ? Qu’est-ce qu’une œuvre, pour toi ?). Avoir trois bonnes histoires à raconter en cas de panne sèche (il lui fallait encore les inventer). Lire des livres (cette idée-là la rebutait mais plusieurs sites la répétaient, ça devait être vrai). Voyager vers des destinations insolites. Cette dernière suggestion lui était revenue en tête le lendemain alors qu’elle déambulait dans les couloirs de l’université. Une affiche géante avait été placardée sur un mur. On pouvait y lire « Pars étudier à l’étranger et vis une expérience unique ! »
Une expérience unique. C’était exactement ce qu’il lui fallait. Simone avait senti l’excitation monter en elle. Ses mains tremblaient. C’était sans doute le café, ou pas, peut-être qu’elle vivait à ce moment précis une épiphanie, qu’elle se révélait enfin à elle-même, que c’était ça, au fond, le truc qui la rendrait intéressante : voyager.
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Après les cours, ils s’étaient réunis dans un bar obscur et humide où des gens trop cool et un peu plus vieux qu’eux côtoyaient des accros de vidéopoker sans réellement les remarquer. C’est là que Simone s’était entendue dire, après à peine deux gorgées de bière, « l’an prochain je pars vivre à Bucarest ». Les autres avaient ouvert de grands yeux. En vérité elle avait voulu dire Budapest et elle avait juré intérieurement en le réalisant une fraction de seconde trop tard, mais il était hors de question d’admettre son erreur. Les réactions et les commentaires avaient fusé, Luce voulait savoir si c’étaient les musées qui l’attiraient là-bas parce qu’elle connaissait le MNAC, Andrew, lui, parlait d’un film écrit par un gars au nom compliqué qui se passait là et qu’il fallait absolument voir, Tamara s’exclamait que c’était clair qu’elle voulait s’adonner au vampirisme et que c’était la meilleure place au monde pour ça, et Simone riait de ce rire sarcastique qui était maintenant le sien sans rien répondre parce qu’elle n’avait aucune explication à leur donner, aucune, pas la moindre.
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Elle regardait par le hublot alors que le Boeing se rapprochait dangereusement vite de la piste d’atterrissage. C’était la nuit et Simone avait peur, tout à coup. Il lui semblait que le temps avait filé si rapidement, qu’elle avait foncé tête première dans les démarches pour concrétiser ce semestre à l’étranger, qu’elle ne s’était laissé le droit à aucune remise en question, en aucun moment, et à l’instant où les roues de l’avion avaient touché le sol de Bucarest avec un choc assez brutal, elle s’était sérieusement demandé ce qu’elle faisait là.
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