Pas besoin de dire adieu
Il pensera à eux
Ils se regardent dans les yeux, tous les trois, leurs verres levés, c’est du champagne, du vrai et pas le moins cher qu’ils ont pu trouver, ils font durer le moment un peu plus longtemps, un peu trop longtemps, ils rient de leur solennité, au début ce n’est qu’un trémolo dans la gorge de Camille, mais c’est contagieux, les deux garçons pouffent aussi, et bientôt ils rient aux éclats tous les trois, ils rient et ils pleurent en riant de plus belle. Enfin, ils trinquent. Ils viennent de terminer le dernier examen de leur doctorat en médecine.
/
Avant de se laisser ce soir-là, ils ont regardé toutes les photos prises ensemble au cours des cinq dernières années en projetant le contenu de leurs iPhone sur le gros écran du salon de Thierry. Ils ont constaté qu’ils avaient changé, Gilles et Thierry avaient maintenant des barbes, Camille ne porterait plus ce genre de robe à motifs géométriques aujourd’hui. Ils ne s’ennuieraient pas de ces cocktails pompeux qu’avaient été leurs partys de session, mais n’oublieraient jamais cette semaine frisquette en camping au Lac-Saint-Jean, ces innombrables soirées trop chères passées au bar qui avaient peu à peu grugé leurs marges de crédit, ce mois de juillet caniculaire en stage à Paris dans un appartement trop petit pour trois. Ils regretteraient même ces interminables après-midi d’étude ici, dans ce salon. La nostalgie les frappait déjà de plein fouet et ils se sentaient vidés. Ce sentiment était à la fois doux et amer puisqu’ils étaient soulagés d’en avoir fini avec tout ce bourrage de crâne, mais ils savaient aussi d’une manière imprécise qu’une partie importante de leur vie venait de prendre fin abruptement et qu’ils chercheraient souvent à en retrouver l’insouciance sans jamais vraiment y arriver. La larme à l’œil, Gilles et Camille ont dit au revoir à leur meilleur ami, titubant un peu jusqu’à la porte, se soutenant l’un l’autre pour descendre l’escalier étroit et regagner la rue.
Deux heures. Thierry se met au lit, un pichet d’eau sur la table de nuit. Il sait que même s’ils n’ont pas bu de la piquette, le réveil sera dur demain. La journée s’annonce longue, très longue. Il préférerait ne pas la passer à aider ses deux amis à déménager en Gaspésie.
/
Les gens n’arrivaient pas à comprendre pourquoi Thierry passait tout son temps avec un couple. Thierry, lui, n’arrivait pas à comprendre les gens. Pourquoi n’aurait-il pas pu se lier d’amitié avec un gars autant qu’avec une fille, ce gars et cette fille étant, de manière plutôt commode, en couple ? Ils s’étaient tous les trois fait d’autres amis parmi leur cohorte, bien entendu. Des amis qui s’apparentaient plus, en réalité, à des connaissances – des personnes qui jouaient pour eux un rôle de figurants sur les photos de partys, qui leur servaient de gang quand ils avaient envie de sentir qu’ils faisaient partie d’un plus grand groupe. Des étudiants pour la plupart très studieux, souvent assez bien fringués, qui venaient de « bonnes familles » (une expression qui leur puait au nez à tous les trois) et qui étaient tous du genre premiers de classe à Brébeuf, mais qui perdaient mystérieusement toute élégance et toute retenue lorsque l’alcool entrait en jeu. Peut-être que Thierry, Gilles et Camille s’étaient reconnus en tant que moutons noirs dans ce groupe. C’était possiblement ce qui les avait réunis au départ : leur aversion pour tout ce qui semblait faux ou prétentieux. Ça, et leur antipathie commune pour les gens qui ne savaient pas boire.
/
Dix heures. Ils finissent d’organiser les choses dans le camion de location et dans la voiture de Camille après une séance de Tetris éreintante. L’emboîtement des meubles et des objets réussit miraculeusement à tenir en place, personne ne sait trop comment, et les portières claquent. Les parents sont venus aider mais ne feront pas la route. Les accolades se font brèves, les quelques larmes sont rapidement tamponnées, on se reverra bientôt, la Gaspésie c’est beau, ils auront de la visite durant l’été. Pour la première portion du trajet, Camille prend place seule au volant de sa vieille Sentra et les garçons, un peu fébriles, embarquent dans le camion de quatorze pieds. Quelques coups de klaxon. C’est parti.
/
En décembre, Thierry avait été accepté en pédiatrie à Montréal. Mais Camille, non. Ça les avait plongés dans la consternation. C’était un rêve qu’ils chérissaient autant l’un que l’autre, celui de soigner des enfants malades. C’était la raison pour laquelle ces deux-là avaient voulu être médecins en tout premier lieu. Camille, à qui tout avait toujours réussi, avait reçu un premier refus de l’Université Laval la veille de Noël. Puis celui de Sherbrooke autour du jour de l’An. Enfin, ce qu’elle redoutait était venu en janvier : Montréal non plus ne voulait pas d’elle en pédiatrie. Au bout de cette période des fêtes assez morose, ils n’avaient pas célébré le succès de Thierry, sa victoire était trop amère, trop teintée de défaite. Gilles essayait par tous les moyens de faire valoir à Camille les avantages d’être une simple omnipraticienne. Lui-même n’avait jamais aspiré à devenir médecin spécialiste. En deux ans, la résidence serait derrière eux. Et au lieu de s’en tenir à un grand centre urbain pour leur internat, ils pourraient se permettre de rêver à un déménagement. Gilles avait timidement proposé qu’ils partent à la campagne, peut-être, pourquoi pas ? Toutes les régions avaient besoin de médecins de famille. Les deux autres n’avaient rien répondu. Thierry, lui, devait faire son internat à Montréal s’il voulait être pédiatre.
Plutôt que du champagne, ils avaient ce soir-là éclusé des pintes de Labatt 50 à la taverne du coin jusqu’à en être parfaitement ivres. Un lieu glauque qui convenait bien à leur désillusion commune. Et pour la première fois peut-être, Thierry s’était senti un peu à part de ses amis, même si c’était lui le « gagnant ». Pendant une minute, il s’était fait la réflexion idiote qu’il aurait préféré avoir été refusé en pédiatrie, lui aussi.
/
Comme prévu, ils s’arrêtent à mi-chemin environ, à une microbrasserie de Kamouraska. Malgré le vent froid qui leur arrive directement du fleuve, ils s’installent en plein soleil sur la terrasse avec leur palette de dégustation de bières, emmitouflés dans des foulards, des tuques et des manteaux qu’ils ont tirés au hasard de quelques boîtes. Camille et Gilles n’osent pas le dire avec une excitation trop marquée, mais le fleuve « est beau en maudit pareil ».
— Beau mais frette, nuance Thierry.
— C’est sûr, admet Gilles. Mais on n’est qu’en avril.
— Maria, c’est dans la baie des Chaleurs, par contre, dit Camille.
— C’est quoi le rapport ?
— Ben, il devrait faire plus chaud là-bas.
— Mais non ! Ça n’a rien à voir, répond Thierry. Elle s’appelle comme ça parce que quand Cartier l’a découverte, la baie était pleine de brouillard. Il a pensé à tort que l’eau était tellement chaude que c’était de l’évaporation qui en montait. Mais il avait tout faux.
— Bah, c’est pas plus grave, dit Gilles, philosophe. La maison qu’on a louée a un spa. On aura quand même une petite baie bien chaude, avec vue sur la grande baie moins chaude.
— Yesss ! s’emballe Camille.
Son cri résonne dans un étrange silence. D’habitude, ils n’ont aucun mal à se taire durant de longues minutes – ou de longues heures quand ils ont le nez plongé dans leurs livres. Ils se connaissent assez bien pour avoir apprivoisé le silence ensemble. Mais ce silence-là est différent. Par réflexe, Gilles retire son bras des épaules de Camille, elle se décolle un peu de lui. Mais Thierry ne les regarde même pas. Il fixe les montagnes de Charlevoix, d’un bleu délavé, qui s’étendent au loin sur l’autre rive.
/
Ils s’étaient liés d’amitié dès les premières heures de leur bac. Les jeux au caractère à la fois lubrique et enfantin qui leur étaient proposés dans le cadre des initiations leur avaient paru à tous les trois vaguement sexistes et rétrogrades. Quand ils avaient assisté à la démonstration de la première épreuve donnée par deux initiatrices – l’une déposant un shooter de vodka entre ses seins et l’autre expliquant qu’il devait être bu le plus vite possible par un ami, peu importe la méthode, avant de se mettre à laper le liquide à la manière d’un chat –, leurs regards dépités s’étaient rencontrés et ils avaient compris sans un mot qu’ils pensaient la même chose. Ils s’étaient déplacés en retrait du groupe pour se présenter les uns aux autres et avaient convenu de s’enfuir en catimini pour aller passer la journée au parc le plus proche. D’un commun accord, ils avaient acheté une caisse de bière – tous vouaient une haine particulière à la vodka.
Ils ne s’étaient pas lâchés des cinq années suivantes.
/
Ils ont repris la route depuis une heure. Camille est au volant du quatorze pieds, un Thierry toujours silencieux à son côté, et Gilles les suit dans la Sentra.
— À quoi tu penses ? s’essaie Camille.
— À rien…
— Rien du tout ? Genre, ton esprit est parfaitement vide ?
— Je pense à rien de trop concret. Mais je pense surtout au fait que ça va être différent à Montréal, sans vous.
— Tu vas pouvoir venir quand tu veux, répond-elle du tac au tac. Mais vraiment quand tu veux. Pis tu vas pouvoir emmener ta blonde aussi, une fille incroyablement nice que t’es sur le point de rencontrer parce que tu perdras plus tout ton temps à foirer avec nous.
— C’est clair, ricane Thierry.
Son rire sonne faux. Il n’ose pas contredire Camille de peur d’avoir l’air plaignard, mais il est fatigué d’entendre tout le monde lui dire qu’un « beau gars comme lui », médecin en plus, ne devrait avoir aucune difficulté à trouver l’âme sœur. Camille et Gilles sont de ceux qui n’ont jamais subi le célibat. Ils sont de ceux qui ont toujours eu l’embarras du choix parmi les prétendants, ils font partie de ce groupe mystérieux de personnes à qui l’amour réussit, à qui l’amour vient tout naturellement, et qui par conséquent ont du mal à concevoir qu’on puisse être seul bien longtemps autrement que par choix.
Mais Thierry est habitué. Il ne se fait pas d’illusions, n’a aucune intention de s’atteler à la lourde tâche de passer au crible les applications de rencontre dans l’espoir de trouver cette fameuse perle rare qui tombera amoureuse de lui. À son retour en ville, il n’espérera qu’une chose avec impatience : le début de l’internat.
Pendant un bref moment, il passe à un cheveu de poser à Camille la vraie question qu’il retourne dans sa tête depuis une heure, qu’il tente de formuler sans ambiguïté, sans qu’elle s’imagine des choses, les mots menacent de débouler, ils lui brûlent la langue, mais finalement il les retient.
« Pourquoi m’as-tu mis dans la friend zone dès le début, et pas lui ? »
/
Ça faisait bien cinq ou six mois qu’ils passaient tout leur temps à trois, déjà, quand Gilles et Camille s’étaient mis à sortir ensemble. Thierry n’avait pas été surpris le moins du monde. En fait, il avait été aux premières loges de toute l’affaire, chacun de ses deux amis le plaçant dans le rôle privilégié du confident – une position assez périlleuse qui l’avait prouvé digne du plus grand secret professionnel. Mais à un certain point, il en avait eu marre des inquiétudes de l’une et des angoisses de l’autre, et lors d’une fête de la faculté où ils étaient soûls tous les trois et où Thierry n’en pouvait plus de cette tension entre Camille et Gilles, il leur avait simplement lancé un « frenchez-vous donc ! » bien senti. Les deux s’étaient exécutés sur-le-champ, l’alcool aidant à dissiper leur pudeur, tant l’un envers l’autre qu’à l’égard de leur ami.
Thierry avait éclaté de rire. Il était sincèrement heureux pour eux.
/
Vingt-deux heures. Ils ont tout sorti du camion et de la voiture, même défait quelques boîtes, celles de la cuisine entre autres, question de pouvoir manger la pizza qu’ils ont commandée et qu’ils engloutissent maintenant avec une bitter anglaise minérale achetée lors de leur arrêt dans le Bas-du-Fleuve. Pizza et bière, la fin de tout déménagement qui se respecte, se disent-ils en se sentant particulièrement adultes – c’est la première fois qu’ils font ça sans l’aide de leurs parents. Gilles s’étire en bâillant et lance un regard vers la baie vitrée. Le ciel est d’un noir d’encre.
— J’ai hâte de voir, demain matin. La vue.
— J’avoue que ça devrait améliorer l’aspect général, répond Thierry. Je veux pas vous vexer, j’adore mon nouveau chalet gaspésien, mais vous trouvez pas que la déco sort tout droit des années 2000 ?
— Mmmm, t’as pas tort, fait Camille.
— J’aime surtout le combo vert lime et orange brûlé de ma chambre, précise Thierry.
— Ouin, j’avoue que c’est différent de nos appartements montréalais aux murs tout blancs, dit Gilles. Mais c’est sympathique, non ?
— Totalement, répond Thierry. De toute façon, vous êtes ici pour deux ans et ensuite vous rentrez illico à Montréal, c’est bien ça ?
— Ou bien c’est toi qui viens vivre ici, réplique Gilles. J’ai fait l’erreur de dire au livreur de pizza qu’on était deux nouveaux résidents sur le point de commencer à l’hôpital. D’après moi, la grande séduction va se mettre en branle dès demain. Ça va être dur de revenir.
— Mais peut-être qu’on va revenir pareil, s’empresse de dire Camille.
— C’est beau, abdique Thierry. Je viens vivre ici et je travaillerai à la pizzéria. Mais seulement si vous repeignez ma chambre en blanc.
Ils rigolent doucement tous les trois. Ils sont épuisés, un brin ivres, et surtout soulagés que la journée soit terminée.
/
Quand Thierry ouvre les yeux, le soleil perce à travers les lattes de bois roux des stores, parant d’un motif rayé le mur vert sur sa droite. Certain d’être le premier levé, il se dirige vers la salle à manger, curieux de cette fameuse vue sur l’eau. Gilles n’exagérait pas, pense-t-il en l’apercevant. La maison est en surplomb et l’immensité bleue s’étend à l’infini. Mais ses amis sont déjà debout et ils se tiennent là à l’arrière de la maison, leurs pieds nus dans le gazon froid, enlacés. Eux aussi regardent à l’horizon, leurs silhouettes n’en formant qu’une seule dans le clair-obscur du soleil levant. Le vent siffle fort à travers les branches, les arbres les plus frêles ployant sous son intensité.
Thierry aperçoit les clés du camion de déménagement sur la table. C’est lui qui doit le rapporter à Montréal demain. Mais à bien y penser, il n’a plus envie d’attendre au lendemain. La route est longue, il pourrait la faire en deux parties s’il partait aujourd’hui. Peut-être retourner à la micro de Kamouraska pour goûter cette IPA noire qui lui faisait de l’œil. Dormir dans ce coin-là. Sur un papier, il griffonne une note à ses amis. Pas besoin de dire adieu. Il se fait discret, sort par la porte avant. Le noroît gomme tous les sons.
Dix minutes plus tard, un camion de quatorze pieds s’engage tranquillement sur la 132. Les villages qu’il croise ont l’air déserts, il n’y a pas âme qui vive. Juste la baie. Une étrange paix, comme une résignation, gagne peu à peu son conducteur. Il pensera à eux, parfois, souvent.
OceanofPDF.com